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PROFIL DE CHRIST

— évoquer le Personnage Infini, qui devait à l'opération ineffable de l'Esprit-Saint son alliance avec notre nature, qui tenait d'une création directe de la Toute-Puissance divine tout ce qu'il nous avait emprunté de chair, et dont même l'être physique était empreint d'incomparable perfection ! . . .

Et pourtant, ô maître, — cette œuvre si haute, et comme impossible, — ton génie l'a créée.

— Sous tes doigts, le Christ a reparu dans le mystère insondable de sa double vie. Par ton art, le Fils de l'Homme s'est reflété, en traits fidèles, dans l'argile malléable, pour se fixer après, immuablement, dans la pérennité du bronze.

Ta réalisation me frappe, d'abord, par sa note traditionnelle, et savoureusement mystique.

On dit de suite en la voyant : Ecce Homo^ — « voilà l'Homme», — voilà le Christ que l'éducation catholique nous a appris à connaître, à aimer, à adorer ; voilà l'Idéal dont s'est bercée la croyance de nos pères et qui soutient toujours notre conscience, à nous, les derniers venus dans la foi. On le reconnaît, tant il correspond à cette image intérieure que l'orthodoxie, — je veux dire l'Evangile et l'Eglise, — a gravée en chacun de nous.

La ferveur, l'intensité d'expression qui l'animent, rappellent les figures dues aux vieux ciseleurs moyen-ageux. Tandis que, par la pureté des lignes, le fini du modelé, le joli dessin de la gorge, les ondes délicieusement flottantes de ses cheveux, la scrupuleuse régularité de ses traits, il égale peut-être les plus belles œuvres de la Renaissance.

En cette synthèse si personnelle, — la piété naïve des

primitifs revit en plus subtile et plus savante exécution: — tout l'art d'un Michel-Ange revit en piété.

Ce type est transcendant ; il a juste assez du caractère sémitique. Le particulariser davantage eut été une faute. Il fallait, tout en le situant dans une race, dans sa race, lui donner cette allure ouverte et souveraine, qui permette à toutes les portions d'humanité de se réclamer de Lui, de voir en lui le plus magnifique rejeton de l'espèce entière.

Ce type est éternel : par delà la forme visible, l'on devine l'Infinie Nature. La substance lumineuse sature de clarté le fragile être de chair sous lequel elle se dérobe, le pénètre de sa vertu.

— O sculpteur, — ce merveilleux profil, fruit de ton inspiration la plus haute et de ta solide croyance, évocation, la plus complète que je sache, de u la Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle », — éveille en mon âme un sentiment qui surpasse tous les autres : il l'émeut d'amour pour le Christ Jésus, retrempe sa foi, fait jaillir en elle les sources de l'adoration divine. . .

Dis-moi, ô maître, — pouvais-tu donc rêver d'une meilleure gloire ? . . .

La Culture intellectuelle

Conférence

donnée

à Fall-River (Bowenville)

le 8 novembre 1908

Mes chers amis

Un phénomène que, pour ma part, je désespère de pouvoir jamais bien m'expliquer, c'est qu'on puisse passer sa vie sans lire, et non seulement sans lire, mais sans en avoir même le goût et le désir, sans regretter aucunement que les nécessités de l'existence ne vous en laissent pas davantage le loisir, ne vous en fournissent pas plus souvent l'occasion.

Car, il y a deux choses certaines, en nos milieux surtout,— d'abord, que beaucoup ne lisent pas, et qu'ils ne lisent pas, moins parce que leurs occupations les en empêchent, que parce qu'ils n'en éprouvent pas la plus légère envie. Cela ne leur dit absolument rien, la lecture. Et qui sait même si plusieurs ne vont pas jusqu'à s'imaginer, jusqu'à penser, par devers eux, que c'est bien perdre son temps que de l'employer à cela? — A quoi bon se procurer des livres? A quoi bon chercher à s'en assimiler la substance? A quoi cela mène-t-il ? N'y a-t-il pas, dans le monde, mille autres choses plus importantes à faire ?

Voilà le raisonnement secret de bien des personnes, non pas seulement parmi le peuple, mais chez les professionnels, chez des hommes qu'on pourrait supposer initiés aux mystères joyeux, aux délices de la vie livresque, pénétrés de l'importance de la lecture et de l'étude, pour l'avenir des individus comme pour celui des sociétés.

Mes chers amis, — je suis bien assuré qu'une pareille disposition est loin de vos esprits, et qu'au contraire vous aimez à charmer vos heures libres par la fréquentation des bons auteurs. Et, en venant, ce soir, vous parler de la lecture studieuse comme d'un devoir personnel et social, au quel nous n'avons pas le droit de nous soustraire, j'ai la certitude d'entrer dans vos pensées et de me trouver en harmonie intime avec vos sentiments.

L'homme n'est grand que par l'esprit. — Toute notre dignité vient, non certes de la matière, mais de l'intelligence. Par la matière, nous appartenons au règne animal, à l'ordre inférieur des corps. Or, à ce point de vue, — et c'est la remarque d'un saint Père, — il y a des animaux qui l'emportent sur nous en force, en souplesse, en agilité. Si l'on dit, de l'homme, qu'il est le roi de la création, ce ne peut donc être à cause de son être physique, c'est en vertu de ses facultés spirituelles.

Vous connaissez l'histoire, ou mieux le poème de sa création. Dieu se prépare à ce grand œuvre par des essais successifs.

C'est du fond de son éternité qu'il appelle les mondes, et qu'il convoque, pour le louer, l'armée des astres du matin, selon la magnifique expression de la Bible. Mais, quand le temps lui semble venu de réaliser l'homme, ah ! son Verbe, évocateur du néant, ne se contente plus de retentir en souverain dans les espaces vierges et insondables. Il se montre, il intervient, il pétrit de l'argile, la modèle en traits harmonieux, et puis, il y répand son propre soufile, il la marque de son empreinte, y infuse une âme faite à son image et à sa ressemblance.

Cela, c'est un poème, ai-je dit, — et le plus divin de tous ! Comme il chante bien l'infinie sublimité de notre origine, la transcendance de notre nature !

Nous avons donc en nous un principe agissant et subtil, impondérable et immortel, comme l'essence même divine de laquelle il émane. C'est par là que nous sommes grands, et que nous commandons à tout l'univers visible. La création matérielle trouve en nous sa synthèse et son couronnement. Et les philosophes disent très bien que «f l'âme est la forme du corps, » — non seulement en ce sens que le corps lui doit le mouvement et la vie, mais en ce qu'elle en fait tout le charme et la beauté. Si notre œil a de l'éclat et de la profondeur, notre voix d'exquises modulations, notre physionomie tant de mobilité et de finesse expressive, notre attitude générale une noblesse si particulière, et tellement distinctive du reste de la nature matérielle, cela vient uniquement de l'âme.

Or, cette essence précieuse, qui se subdivise en deux facultés maîtresses, — intelligence et volonté, esprit et amour, — que demande-t-elle de nous? Quels devoirs nous

impose-t-elle ? Et, pour m'en tenir à celle de ses facultés qui se nomme l'intelligence ou l'esprit, quelles peuvent être les aspirations de l'intelligence ? Quels sont les droits de l'esprit ? Et qu'exige-t-il de nous ? — Est-ce Victor Hugo, est-ce Lamartine, est-ce Sully-Prudliomme? Je ne me souviens plus. Mais je sais qu'un grand poète, dans une de ses plus jolies méditations, interpelle de la sorte une étoile du ciel :

Doux rayon d'un globe de flamme, Charmant rayon, que me veux-tu?

Eh ! bien, ce rayon, qui nous tombe, en ligne directe, de la lumière inaccessible où Dieu habite, et qui est notre esprit, — que peut-il donc nous vouloir?

Il est de la nature d'une faculté d'être faite pour un objet, vers lequel elle tend comme vers ce qui la perfectionnera. Ainsi, cette faculté, qui se nomme visuelle, ou le regard, est faite pour saisir les couleurs et les formes. Cette autre faculté, qui s'appelle l'ouïe, est faite pour percevoir les sons. Ainsi de suite. Et nos facultés ne nous ont pas été données pour rester oisives. Au contraire, elles veulent se mouvoir, s'exercer, chacune dans la sphère qui lui est propre ; elles aspirent à réaliser les actes pour lesquels elles ont, précisément, une aptitude innée.

Notre intelligence, faculté immatérielle, a donc nécessairement son objet, qui ne peut être que l'intelligible, le compréhensible. Or, pour descendre de ces sphères un peu abstraites, pour sortir des formules philosophiques, — notre esprit est créé pour la vérité et pour la beauté, son domaine

est celui de la science et de l'art, il veut connaître. Il demande à être continuellement perfectionné par des actes qui soient la mise en exercice de son aptitude à connaître, qui le constitue essentiellement. En d'autres termes, notre intelligence appelle la culture, — une culture plus ou moins intensive, suivant les conditions de notre état de vie, et tant de circonstances dont il faut évidemment tenir compte, mais la culture.

C'est Aristote qui dit du cerveau de l'enfant qu'il est tabîila rasa^ comme une table rase, une table sur laquelle il n'y a rien, aucun objet n'a encore été posé. Mais cette table est destinée à recevoir quelque chose, c'est-à-dire à s'enrichir de pensées, de connaissances, à s'orner de ces reflets immatériels, qui sont tout ce qui reste des essences, après qu'une opération mystérieuse les a dépouillées de leur forme sensible. Ce serait mal à nous de vouloir détourner nos facultés corporelles de leur objet naturel, de les empêcher de se mouvoir dans leur légitime sphère d'action, et de se parfaire par l'exercice. Il le serait bien davantage de ne pas s'occuper de son intelligence pour la cultiver, l'assouplir, l'étendre, la féconder, et de lui fermer ces régions sereines de la connaissance, où elle peut seulement se satisfaire. Mais ce serait comme un suicide dans l'ordre de l'esprit. Puisque nous ne pourrions, sans faute, refuser à nos puissances inférieures de leur laisser accomplir toute la série d'actes destinés à les accroître et à les perfectionner humainement, à combien plus forte raison nous est-il défendu de laisser notre intelligence croupir dans l'ignorance ; tâtonner dans les ténèbres, elle qui nous

fait ce que nous sommes et de qui nous tirons toute notre

dignité. Quelle erreur ce serait de refouler ses aspirations ardentes vers la vérité et vers la beauté !

Goethe mourant s'écriait : « Plus de lumière ! » — C'est là le cri éternel de l'âme humaine. Elle est curieuse de voir, elle soupire après le plein jour de la pensée. Son regard veut embrasser des horizons saturés de clartés. Les ombres lui répugnent. Elle-même est un rayon détaché du soleil Infini, et sa substance lumineuse aspire à se dilater et à s'épanouir dans une atmosphère tout embrasée d'étincellements.

Or, oii se trouve-t-elle donc, la vérité métaphysique, morale ou esthétique, qui est l'objet de notre intelligence? Et qui la lui dispensera ? Notre esprit veut connaître, comme notre œil voir, et nos oreilles entendre. Or, vers qui ou vers quoi se tournera-t-il pour apaiser son tourment de vérité et de beauté? — Vous a-t-on jamais cité la parole si émouvante du prophète Jérémie : « Parvuli petierunt panent. — Les petits enfant ont demandé du pain « ? — Les petits enfants, c'est la multitude des intelligences, et le pain qu'elles réclament est ce pain supersubstantiel, l'aliment supérieur et incorruptible du verbe, de la pensée. Où est-il? L'essence cérébrale dont nous voulons nous nourrir, oii la chercher ?

Vous vous souvenez du mot fameux par lequel le Père Lacordaire ouvrait ses conférences de'Notre-Dame de Paris : « L'homme est un être enseigné. » Cela est très vrai. Mais cela ne signifie pas que l'enseignement doive être uniquement et nécessairement oral. Sans doute, il nous vient, d'abord et ordinairement, par les lèvres d'un professeur.

Et nous restons soumis, plus ou moins longtemps, à la tradition orale. Le maître est, pour les jeunes intelligences, l'intermédiaire naturel de l'idée, sa parole nous dispense l'instruction et l'adapte graduellement à notre capacité réceptive.

Mais le jour arrive où l'esprit, prenant conscience de sa force, sort de tutelle. Et, il ne peut, toutefois, se suffire à lui-même. Qui donc remplacera auprès de lui le maître disparu ? De qui lui viendra l'aliment spirituel dont il ne peut se passer sous peine de languir et de décroître ? — Et d'ailleurs, le professeur même, mais où puise-t-il la matière de son enseignement ? Dans quoi prépare-t-il ses cours ? Qui lui fournit la substance que son cerveau élabore et s'assimile pour la transmettre ensuite à ses élèves ? Il n'invente pas toutes ses idées. Quelques-unes peuvent lui être personnelles, lui appartenir en propre. Mais ses intuitions les plus neuves lui ont été suggérées, ses déductions les plus hardies ont leur source dans des notions empruntées. Qui donc l'inspire, lui aussi? Qui? —

Ah ! la réponse est toute prête. Aussi bien, vous l'avez devinée déjà, il me semble, et je crois la voir voltiger sur vos lèvres.

Oui, le principe de toute connaissance, la source de tout enseignement, c'est le livre. La tradition orale, qui nous est donnée dans les classes, est à base d'écriture, repose sur le livre. A la rigueur, on peut se passer d'un professeur. Et, il y a de ces savants qu'on appelle des « autodidactes », qui se sont instruits eux-mêmes, sans le secours d'aucun pédagogue. Et le maître n'est jamais, d'ailleurs, qu'un initiateur ; il nous ouvre les voies de la pensée ; il nous forme à

certaines méthodes et guide nos premiers pas dans le sentier de la science, pour nous laisser ensuite continuer seuls notre marche, libres de porter où nous voulons nos recherches.

Que si l'on peut arriver à posséder une science, réelle et profonde, sans l'aide d'un intermédiaire humain, cela seraitil possible sans le livre ? Absolument pas. Le livre est essentiel dans l'œuvre de la connaissance. C'est sur lui que tout est assis. Rien ne le supplée, tandis qu'il supplée aux maîtres les plus éminents. Il renferme la science.

Ouvrez-les donc, ces bouquins plus ou moins jaunis, et respirez le parfum fortifiant qui s'en dégage. C'est là que l'esprit humain est venu, d'âge en âge, consigner ses découvertes et inscrire ses conquêtes ; — là que les penseurs ont fixé leurs visions sur le monde et sur la vie, et qu'un Pascal, par exemple, a laissé, dans tous les ordres de vérités, de ces formules définitives que M. Emile Faguet appelle si bien des « mots d'éternité » ; là que les poètes ont modulé leurs chants les plus divins, ciselé en beauté leurs rêves les plus fugitifs et les plus idéals; — là que tant d'artistes, follement épris de la forme, ont dessiné les plus capricieuses arabesques verbales, infiniment berceuses. Le livre c'est l'histoire, la science, la physique, la philosophie, le livre, c'est l'esthétique. Tout l'apport, toutes les contributions des siècles au grand fond de la connaissance humaine, sont concentrés là.

Et c'est pourquoi, à un moment critique de l'histoire, les moines du moyen-âge ont rendu à l'humanité un service absolument inappréciable. Quand l'Europe entière était balayée pas les barbares, qui sabraient tout sur leur passage, qui incendiaient tout, qui voulaient détruire toute

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civilisation, tout vestige d'art et de savoir, — qui donc a sauvé le livre de la ruine ? Qui ? Ah ! Enfermés dans leurs monastères, qui étaient en même temps des forteresses, — les moines copiaient et recopiaient les manuscrits antiques, et préparaient silencieusement la transmission de la pensée grecque et romaine aux âges à venir. Que leur geste fut beau et qu'il fut sauveur ! Sans eux, le monde retournait à la barbarie primitive. Les moines ont conservé et alimenté le feu sacré du génie à l'intérieur de leurs cloîtres. En sauvant le livre, ils ont sauvé la culture, la civilisation, ils ont sauvé l'humanité. Gloire à eux !

Mes ehers amis, — la conclusion à tous nos raisonnements s'impose, et la voici :

Puisque notre intelligence est faite pour connaître la vérité et la beauté, et que la vérité et la beauté sont contenues dans le livre, que le livre les exprime sous leurs aspects divers, en représente toutes les modalités, — c'est là, et non pas ailleurs, qu'il faut aller les chercher. En d'autres termes plus concrets, c'est dans la lecture et dans l'étude que l'esprit rencontre son objet, et puise le seul aliment qui puisse le satisfaire. On ne s'instruit pas en regardant le ciel, ou en rêvant à la lune. On n'acquiert des notions solides qu'en fréquentant les bons auteurs. Il ne suffit pas de les effleurer de l'œil, il faut les pénétrer, s'assimiler lentement leur substance. Songez que M. Jules Lemaître, pour un, avouait candidement, l'an dernier, "dans la première de ses merveilleuses conférences sur Jean Racine, qu'il avait lu cet auteur plus de cent fois. Quel exemple ! Qui ne lit pas reste ignorant, c'est fatal. Or, rester ignorant, c'est manquer à un de-

voir humain que je considère comme essentiel, puisque c'est empêcher l'intelligence d'atteindre sa fin, ou sa perfection. La perfection d'une puissance, c'est de passer à l'acte. La perfection de la puissance intellectuelle, c'est donc l'acte d'intelligence. — Plus un esprit s'orne de connaissances, plus il est actif, plus il se perfectionne par conséquent, mieux il atteint sa fin. Et j'ajouterai aussi : plus il est humain, c'est-à-dire mieux il réalise l'idéal de notre nature.

Les Romains, précisément, ont inventé un mot profond pour désigner les Belles-Lettres, ils ont dit : Hjimaniores litterœ. Comme cela est riche de sens ! Les « lettres plus humaines », c'est-à-dire qui font, qui rendent plus humain. Et c'est le rôle de la culture intellectuelle, bien comprise et bien pratiquée, de nous faire approcher de plus près, et comme étreindre, la forme exemplaire de l'homme parfait. Or, chacun ne doit-il pas avoir à cœur de se modeler d'après le plus haut type de notre espèce? La lecture sérieuse et studieuse nous y aidera. C'est une erreur de croire que les dons naturels suffisent à tout, et qu'un esprit brillant trouve ses ressources en lui-même. Quelles que soient la force et l'étendue de notre intelligence, elle ne donnera aucun fruit, ne produira aucune moisson, si elle n'est cultivée et fécondée par la lecture. La plus riche terre demeure stérile, si on ne la retourne et on ne la sème et on ne l'irrigue. Et l'esprit le mieux doué, s'il est laissé à luimême, n'opérera jamais rien qui vaille.

Fénelon avait certes, un très grand talent. Et voyez-le, cependant, consacrer tout son temps à l'étude, et, même dans ses visites pastorales, emporter quelque livre, qu'il lisait et annotait eu cours de route. — Bossuet avait du

génie. Mais, comme, ce principe naturel, il l'a développé par un travail immense! Bossuet a lu énormément. Et Ozanam a dit très bien, que, sous chaque phrase de Bossuet, il y a un monde de science. — Napoléon avait du génie. Et certes, son intelligence supérieure ne resta pas inactive. Loin de là ! A l'âge où d'autres commencent à peine leur carrière spirituelle, Napoléon avait déjà lu, et mis en fiches, des bibliothèques entières. Et l'on conserve, à Florence, je crois, les monceaux de notes qu'il avait prises de ses lectures. Cela indique un labeur effrayant. Avant de devenir, selon la belle expression d'Albert Sorel, « le plus merveilleux des essayistes >;, et précisément pour se préparer à l'être, Napoléon avait pris contact avec tous les maîtres de la pensée, avait pénétré dans l'essence de leurs œuvres. — Non, ni Eénelon, ni Bossuet, ni Napoléon n'eussent tant brillé et tant produit, s'ils ne se fussent donné une lecture aussi considérable, s'ils n'eussent aiguillonné leur beau génie par la contemplation, la fréquentation assidue des modèles que nous ont légués les siècles.

Je pourrais multiplier à l'infini les exemples. Mais cela est-il nécessaire? — Il me semble que nous voici suffisamment persuadés tous de la place qu'il faut donner à la lecture dans l'organisation de notre vie. Sans la lecture, pas de culture intellectuelle, et sans culture intellectuelle, pas de vraie civilisation. Or, là oii la civilisation ne règne pas, c'est la prépondérance des instincts matériels, la prédominance des éléments inférieurs de notre nature. La culture installe l'ordre, établit tout conformément à la véritable hiérarchie. Pour notre bien personnel, comme pour l'avantage de la société au milieu de laquelle nous

vivons, donnons à notre intelligence son pain, son aliment. N'allons pas rendre vaines ses aspirations si légitimes vers le beau et le vrai. Car nous serions les premiers à en souffrir personnellement. Et, au nom du progrès, la société aurait le droit de nous en faire un reproche.

Je n'ai parlé qu'en thèse générale. A chacun de faire l'application pratique de ce que j'ai dit, selon sa mesure de talent, selon les circonstances, selon les loisirs que peuvent lui laisser les nécessités de l'existence quotidienne. Mais, quels que soient nos soucis matériels, et si étrangers que soient nos travaux ordinaires aux préoccupations d'ordre intellectuel, nous pouvons, en donnant régulièrement chaque jour seulement quelques minutes à l'esprit, à la pensée, nous procurer une culture suffisante. Aimons les livres, revenons-y, tous les soirs, notre labeur fini, comme, après une marche dans le désert, où il a supporté le poids de la chaleur et du jour, le voyageur, trouvant enfin une oasis, s'y asseoit pour y goûter le repos, la fraîcheur, y savourer le rêve.

Pas plus tard que dimanche dernier, j'ai été témoin d'un spectacle qui m'a frappé, et que je m'étais bien promis de vous signaler.

Je marchais aux abords de notre couvent, quand je vis venir un vieillard, — un homme du peuple, — aux cheveux tout blancs, à la figure jaunie et ridée, mais au regard singulièrement vif et expressif. Il avait à la main un livre, et se dirigeait du côté de notre bibliothèque paroissiale. Or, ce volume, qu'il se préparait à échanger contre un

autre, il le feuilletait encore, il en lisait certains passages : on aurait dit qu'il voulait, jusqu'au dernier moment, en jouir, bien se pénétrer de sa substance, s'imprégner de sa moelle.

C'était beau, — ce souci d'intellectualisme, chez ce vieillard ; je trouvais cet exemple suggestif, j'en admirais la rare et spirituelle harmonie. Et je me disais : « Ah ! pour peu que les jeunes voulussent bien faire de même, — ce que nous réaliserions, en dix ans, de progrès, ce que nous étendrions, en ces milieux, notre influence ! ... »

Mes chers amis

Je vous laisse sur ce « geste » idéal. A vous de l'imiter.

Priez ainsi

Notre Seigneur Jésus-Christ ne s'est pas contenté de prêcher à ses disciples la nécessité absolue de la prière, mais encore il leur a appris comment il fallait prier.

La prière est, en e£Eet, Pacte religieux par excellence. Vous connaissez la définition qu'en donne le catéchisme, et qui n'est que la traduction de la parole magnifique d'un saint Père : « oratio est ascensio intellecius in Deiun », la prière est une élévation de l'âme vers Dieu, une ascension de l'intelligence jusqu'au cœur de la lumière inaccessible oti Dieu habite. Et saint Denys l'Aréopagite a aussi caractérisé cet acte d'un mot qui nous en peint bien la majesté : il dit que, lorsque nous prions. Dieu se dévoile à nous, et que nous sommes mis en sa présence, et que nous lui parlons face à face, « revelata mente adsumus ipsi. »

Certes, c'est un privilège éminemment consolant que de pouvoir ainsi, à notre gré, être admis à l'audience du Maître Souverain du ciel et de la terre, et l'intéresser aux choses de notre vie. Mais la grandeur même du personnage auquel nous nous adressons nous impose des devoirs de tenue, d'attitude, et j'allais dire d'étiquette, auxquels nous ne saurions manquer sans rendre vaines nos supplica-

tions, et sans risquer même d'encourir sa disgrâce. L'acte immense de la prière ne produit des fruits que s'il est accompli dans certaines conditions et revêtu des qualités qui lui sont essentielles. L'Evangile en indique plusieurs. Nous nous arrêterons à celles qui nous paraissent être les principales.

Et d'abord, la prière doit être humble.

Qu'est-ce que prier, si ce n'est demander ? Et M^ Gerbet a très bien dit de la prière que « c'est le cri d'une indigence qui espère. » Or, l'indigent a sans doute le droit de tendre la main et de demander l'aumône. Mais ne faut-il pas aussi qu'il ait conscience de sa misère et qu'il s'en humilie ? Que diriez-vous d'un malheureux qui viendrait vous tendre la main d'un air arrogant et en levant nn front superbe ? Le pauvre doit garder l'humilité essentielle à sa condition, et, non seulement reconnaître sa détresse, mais encore que celui auquel il s'adresse est capable de l'en tirer.

Voilà bien l'état d'âme qu'il faut apporter à cet acte si important de la prière : le sentiment, la conviction de notre néant : que sommes-nous, en vérité ? Tenons-nous de nousmêmes la vie? N'est-ce pas Dieu qui nous l'a donnée et qui nous la conserve? N'est-ce pas sa grâce qui nous a faits ce que nous sommes, au point de vue surnaturel ? Sans sa grâce, nous ne pouvons avoir même une bonne pensée. Et alors, si nous voulons que Dieu nous continue ses faveurs, il faut les lui demander sans doute, mais entremêler à nos prières l'aveu de notre propre impuissance. De même que

nous ne serions pas disposés à secourir un pauvre qui n'aurait pas conscience de sa misère et qui ne s'en humilierait, ainsi Dieu se détourne de l'âme qui le prie, mais qui n'a pas le sentiment de sa faiblesse.

C'est bien là l'enseignement que Notre-Seigneur a voulu concrétiser dans la parabole si expressive du Pharisien et du Publicain.

Tous deux entrent dans le Temple pour prier. Le Pharisien se rend droit au sanctuaire, et là, debout, face à face avec l'Eternel, lui rend grâces de ce qu'il n'est pas comme les autres hommes, et se loue lui-même de son formalisme et de ses vertus. Le Publicain, au contraire, est resté à l'entrée du Temple, se regardant comme indigne de pénétrer plus avant dans la maison de Dieu. Courbé sous le poids de sa misère, il se frappe la poitrine, demande à Dieu pardon de ses fautes, et le supplie de regarder à la profondeur de son néant. Qu'arriva-t-il ? Le Publicain s'en retourna chez lui justifié, tandis que le Pharisien n'avait réussi qu'à réveiller, par son attitude orgueilleuse, la colère céleste.

Cette parabole, tombée des lèvres du Verbe fait chair, ne nous permet pas de douter que l'humilité soit une qualité essentielle à la prière. Dieu secourt les âmes qui se dépouillent de toute vaine prétention et qui s'abîment devant lui dans la conscience de leur néant. Ces âmes lui plaisent, non seulement parce qu'elles lui font l'aveu de l'îur néant, mais encore parce qu'elles reconnaissent que de Lui seul peuvent leur venir le salut, la consolation et la vie. Elles trouvent, dans leur humilité, des accents qui vont jusqu'à son cœur. Et ce cœur s'ouvre, sa pitié se laisse fléchir, sa générosité s'épanche à larges flots. Et il n'est pas de grâce

qu'il ne soit prêt à leur accorder, pas de plaie morale qu'il ne veuille guérir, pas de misère si profonde qu'il ne se plaise à combler.

Ouvrez l'Évangile. La plupart des miracles que le Christ-Jésus a opérés, n'ont-ils pas été le fruit de prières faites avec componction ? Pourquoi a-t-il guéri le fils du Centurion, sinon parce que ce dernier s'était reconnu indigne de le posséder, L,ui, Verbe Incarné, dans sa maison, et lui avait humblement confessé sa misère, et sa foi en sa puissance infinie ? Et pourquoi a-t-il guéri la fille de la Chananéenne, sinon parce que celle-ci s'était proclamée la dernière des femmes, et avait accepté de bon cœur l'épreuve qu'il avait imposée à son humilité et à sa confiance? Et ainsi du reste.

Notre Seigneur s'est toujours laissé toucher par les supplications émanant de cœurs vraiment humbles, à la fois conscients de leur propre néant et de sa puissance divine.

— La prière doit être simple.

L'Évangile dit très bien : « nolite multum loqui->\ quand vous priez, ne vous embarrassez pas dans un flux de paroles. Car nous nous adressons à Dieu. Et Dieu est la science infinie. Il connaît tout ce qui nous regarde, tous nos besoins, toutes nos misères. A quoi bon alors vouloir les lui détailler par le menu, et inventer ces complications de demandes qui ne servent qu'à embrouiller l'esprit ? S'il est un point sur lequel il faille « y aller bonnement avec le bon Dieu »,

selon l'expression de S. François de Sales, c'est bien sur ce point de la prière. Et c'est une fausse mystique que celle qui expose à se perdre dans un dédale de supplications.

Sans doute, il est permis et louable de demander à Diea telle grâce en particulier. Mais l'abus serait de vouloir, par exemple, dans chacune de nos prières, énumérer la longue série de vertus chrétiennes ou de qualités surnaturelles dont nous voudrions que nos âmes fussent ornées. Et il serait non moins importun de vouloir attirer l'attention divine sur les nombreuses faveurs temporelles dont nous croyons avoir besoin.

La meilleure attitude à prendre est de se mettre sérieusement en la présence de Dieu, puis sans chercher à vouloir préciser, dans une infinité de formules, toutes les demandes que l'on a à lui adresser, le prier simplement de vouloir bien jeter un regard favorable sur la multiplicité de nos besoins et y subvenir. Ou mieux, la formule de prière à employer, dans toutes les circonstances de notre vie, quelles que soient nos peines et nos misères, est toute trouvée et indiquée. C'est Notre-Seigneur lui-même qui l'a apprise à ses disciples, et qui l'a léguée aux âges chrétiens comme un modèle incomparable de supplication. Je veux parler du « Notre Père ».

Ah ! n'allons donc pas tourmenter Dieu avec le détail infini de nos indigences, la longue nomenclature des faveurs variées que nous attendons de sa miséricorde. N'allons pas nous mettre l'esprit à la torture pour inventer des formules rares de demandes. La prière la plus belle, la plus substantielle, la plus compréhensive qui soit de tous nos besoins, comme aussi la plus courte et la plus facile, le plus

à la portée de toutes les intelligences, la plus propre à faire impression sur le cœur de Dieu, puisqu'elle est l'œuvre même de son Fils, c'est le Notre Père. O la divine formule, directement et essentiellement divine ! Elle dit tout, elle renferme, dans sa concision, toutes les choses que nous devons demander à Dieu, et elle les énonce suivant leur ordre de valeur. Rien n'y est oublié de ce qui importe à notre corps et à notre âme. Celui qui la récite a l'insigne honneur de répéter des paroles qui ont été moulées par le Fils de l'Homme, sur lesquelles il a mis l'empreinte de sa divinité, et auxquelles il a attaché une efficacité souveraine.

Certes, nulle prière ne surpasse celle-ci en beauté et en simplicité. Ce qui fait précisément le mérite et la grandeur de la prière du Rosaire, par exemple, c'est qu'elle unit harmonieusement les deux formules d'oraison, les plus divines qu'il y ait par leur origine et leur essence : le Notre Père et la Salutation Angélique. Personne n'osera prétendre que ce soit là des formules compliquées. Rien de plus facile, même à des lèvres d'enfants. Et pourtant, il faut bien que, sous leur simplicité, se cachent les plus merveilleuses choses, puisqu'elles nous sont venues directement du ciel.

— La prière doit être constante.

Quelle est la condition du succès dans les affaires temporelles? L'intelligence, sans doute, mais peut-être surtout la volonté, la constance. Pour réussir, il faut assigner à

son activité un but louable, et y marcher sans s'en laisser détourner par aucun obstacle.

Il en est ainsi dans l'ordre surnaturel. Dieu finit toujours par récompenser ceux qui concentrent leurs énergies à acquérir telle ou telle vertu. Et, pour ce qui est de la prière, en particulier, il n'accorde ses dons qu'à ceux qui persévèrent à les lui demander. Les Actes nous disent que les Apôtres « erant persévérantes unanimiter in oratione », persévéraient d'un seul cœur dans la prière. Voilà un exemple que tous les chrétiens devraient suivre. Certes, Dieu, dans sa bonté, exauce parfois une demande aussitôt qu'elle est formulée. Mais, selon le cours ordinaire de sa providence, il attend le plus souvent assez longtemps avant de nous accorder l'objet de nos désirs.

Et qui oserait lui en faire un reproche? Nous doit-il quelque chose ? Est-il tenu de céder à nos ordres ? Même s'il ne nous écoutait jamais, pourrions-nous nous en plaindre avec justice ? Il est le Maître. Les faveurs qu'il dispense sont absolument gratuites. Aucun mérite de notre part ne nous assure des droits sur les trésors infinis. Dieu pourrait donc devenir sourd à nos supplications sans que nous puissions nous croire lésés le moins du monde. Mais non, il les écoute et veut les exaucer. Seulement n'a-t-il pas raison de retarder l'accomplissement de nos désirs ? S'il se moutrait trop facile à se rendre à nos vœux, nous apprécierions moins ses grâces, nous les tiendrions en moins haute estime. Et aussi, il aime à éprouver notre foi, à voir jusqu'où peut aller notre confiance en lui, notre constance à l'implorer. Cesser de le prier parce qu'il ne nous exauce pas à la première demande, serait une infidélité qui blesserait

t6o ] ESSAIS ET CONFÉRENCES

son cœur. Au coutraire, redoubler de supplications, alors qu'il paraît le moins les accueillir, ne jamais douter de sa bonté, même alors qu'il en remet les manifestations, voilà qui est de nature à l'attendrir.

Se pourrait-il qu'un Dieu, dont l'essence est toute bonté, ne se laissât pas toucher enfin par une constance inébranlable à l'invoquer? L'histoire des âmes prouve le contraire. Daas cette lutte, pourtant si inégale, entre une pauvre âme humaine et Dieu, c'est Dieu qui se laisse vaincre toujours, et qui accorde avec abondance ce qu'elle demande. Pour triompher des résistances divines, il faut seulement la constance, la persévérance dans la prière. C'est là la condition du succès. Qui donc oserait dire que cela dépasse ses forces ?

Toute prière, pour être efficace, doit donc partir d'un sentiment profond de notre néant, et de la majesté de ce Dieu à qui rien n'est impossible ; — elle doit éviter les formules compliquées et rares, et s'en tenir à ces modèles si simples et si grands, que le Christ et l'Eglise nous ont appris ; — elle doit enfin être persévérante, et d'autant plus fervente que Dieu met plus de lenteur à l'exaucer. La constance dans l'imploration ne reste jamais sans récompense.

Efforçons-nous d'imprégner nos prières de ces trois qualités essentielles, qui, seules, peuvent les rendre fructueuses.

La Fiancée mystique

Allocution

pour le

Cinquantenaire de profession religieuse

de la

T. R. Mère Marie Bertrand Slieridan

Supérieure des Dominicaines

de Fall-River

LA FIANCEE MYSTIQUE

Monseigneur ^

Mes Révérends Pères

Et vous, ma Très Révérende Mère

Nous nous unissons à vous, ce matin, pour commémorer le mystère très auguste qui s'est accompli dans votre âme, voici justement un demi-siècle.

Ah ! l'on craint presque de toucher à des réalités aussi subtiles. La main tremble au moment de lever un coin du voile sous lequel l'Esprit-Saint se plaît à abriter les opérations les plus délicates de son amour. Et je n'oserais, certes, le faire, si je n'étais bien sûr qu'un parfum d'édification, réconfortant pour nous tous, va s'exhaler de votre vie ouverte, — de votre vie consacrée par une fidélité si longue.

C'est sur la tête et sur les pieds de Jésus, que Marie- Madeleine voulut verser ce nard précieux, qu'elle avait enfermé dans un exquis vase d'albâtre. Le désir d'embaumer la chair immaculée de son Sauveur, — et de Lui prouver

I. Sa Grandeur Monseigneur Daniel-François Feehan, Evêquede Fall- River.

ainsi sa gratitude et son amour, — fut seul assez fort pour décider la timide femme à cet acte, tendre et prophétique, dont on devait si peu comprendre, autour d'elle, le sens et la portée, mais que le Christ goûta tant, et dont il loua, en termes magnifiquement ciselés, l'impérissable beauté odorante.

Le vase de votre cœur et de votre vie, — souffrez, ma Très Révérende Mère, que nous en brisions aussi le cachet, sur les longs cheveux flottants et sur les pieds adorables du Fils de l'Homme. Tout ce que ce cœur renferme d'essence rare n'appartient-il pas au Divin Maître? N'est-ce pas Lui — sa vertu, sa grâce — qui a macéré le nard de grand prix dont il déborde? Venez donc le Lui offrir, le Lui rendre, — en oindre, en parfumer sa chair incorruptible, — et nous enivrer à la fois, nous-mêmes, imprégner cette Basilique de son bon arôme délicieux. Et dotmis impieia est ex odore ii7iguenti.

Ma Très Révérende Mère

— Il y a, de cela, longtemps, — un demi-siècle, ai-je dit tout à l'heure: grande œvi spatùim^ selon le mot des anciens, — période qui nous semble encore plus considérable, à nous, qui vivons si vite, et dont les années, si remplies, si intenses, comptent double, peut-être. — Vous étiez toute jeune alors, — une enfant. Et votre imagination, s'il lui arrivait de considérer l'avenir, s'y égarait, sans doute, en des rêves imprécis et roses, quand une voix, très douce, et

OÙ perçait cependant un accent légèrement impérieux, vint solliciter vos facultés les plus fines, les fixer à jamais. Et cette voix disait :

Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens !

Les fleurs paraissent sur la terre, Le temps de chanter est arrivé

Et la voix de la tourterelle Se fait entendre dans nos campagnes.

Le figuier embaume ses fruits. Et les vignes en fleur exhalent leur parfum.

Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens! Viens avec moi du Liban, ma fiancée,

Viens avec moi du Liban !

Tu me ravis le cœur, ma sœur, ma fiancée,

Tu me ravis le cœur par l'un de tes regards. Que de charme dans ton amour, ma fiancée ! »

— Or, qui donc proposait ainsi de cueillir votre vie dans sa fleur? Qui chantait, de façon si harmonieuse, si mystérieuse aussi, l'hymne de ses fiançailles avec votre âme toute neuve, votre âme printanière ? — Ne l'a-t-on pas reconnu à je ne sais quel souffle virginal, animant cet épithalame d'une immatérielle vibration? N'est-ce pas là le cri d'un amour absolument éthéré ?

— Ah ! Celui^qui vous appelait déjà sa fiancée, qui vous offrait le titre et la qualité d'épouse, qui vous invitait à le suivre, où qu'il allât, et vous conviait à sa couche nuptiale toute semée de roses et de lys, — merveilleuse « litière faite de bois du Liban, soutenue par des colonnes d'argent, ornée d'un dossier d'or, feutrée de coussins de pourpre, tendue de

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