PROFIL DE CHRIST [ 23I
forme extraordinaireraent épurée, l'élégance innée et souveraine de ton maintien, tout cela, tu le dois aux générations de penseurs, d'artistes, de poètes qui t'ont précédée. Des multitudes de travailleurs obscurs se sont dépensé pour toi, ô richissime héritière, pour te faire une âme fluide, ce mens divinior dont parlait le vieil Horace, uniquement éprise de beauté, impressionnable aux sonorités du verbe, frissonnante aux manifestations diverses du génie.
. . . Marbres roses, calcaires teintés d'aurore, médaillons translucides, fermes bronzes, — toutes choses oii l'idéal s'est fixé sous les doigts du sculpteur, oii le modèle humain revit en perfection, où le type absolu de notre espèce s'est empreint ineffablement, — ah! comme je voudrais pouvoir vous mieux chanter !
Et pourtant, ô maître, tu rêvais d'une réalisation plus haute.
Aussi bien, quel artiste vrai voulut jamais rester dans les bornes du créé, n'a pas senti l'inspiration l'attirer dans l'infini? — Le «tourment du divin», — lequel ne l'a connu, n'a soupiré après la Source Eternelle, d'où la beauté s'épanche inépuisablement sur le monde? — Lequel n'a essayé de remonter jusqu'au Principe fécond, duquel émanent les formes esthétiques ? —
Hélas ! les sculpteurs anciens, dans leurs aspirations vers le divin, se perdaient dans des abstractions vides ou se heurtaient à des matérialisations grossières, trop voisines de notre vie. Que pouvait le ciseau d'un Phidias devant les conceptions rabaissantes du polythéisme grec? —
Trois fois heureux, au contraire, l'artiste chrétien, car il
ne peut errer dans sa recherche de l'Idéal infini. Son rêve de beauté est sûr de rencontrer, non pas des demi-dieux, sujets à nos passions humaines, mais l'Essence incommunicable et toute sainte, l'abîme sans fond de l'Etre. La foi dirige immédiatement sa contemplation vers un objet précis et adéquat.
L'Absolu, le Divin, l'Exemplaire incréé des splendeurs connues, l'évangile le lui indique: c'est le Christ, Personne infinie, supérieure à toutes nos contingences. Verbe Divin, consubstantiel au Père, incarné dans le sein d'une Vierge. L'Idéal. — le voilà, dépassant toutes les envolées du génie, — et réel, cependant, concrétisé, à jamais vivant !
Notre monde, pour l'avoir vu, en est resté ébloui . . .
Maître, la figure dont tu rêvais, et dont la séduction te laissait insatisfait toujours, devant les plus fines œuvres de tes mains, — c'était donc celle du Christ, Verbe Eternel fait chair.
Or, cet Idéal absolu, — n'est-il pas décourageant, à cause de sa sublimité, et de sa complexité? N'est-il pas, plus que tout autre, inaccessible? — Comment, avec de la matière, modeler des traits augustes, oîi le type humain revive sa meilleure et plus universelle expression, — des traits qui offrent comme la synthèse des races, la fleur de notre espèce? — Comment, à travers ces lignes, faire sentir l'intangible, faire irradier l'invisible, l'incorporelle substance, mettre à ce visage d'homme le sceau divin ? — Comment, sans atténuer trop, sans risquer d'anéantir son caractère terrestre et mortel, le revêtir pourtant de spiritualisme et d'éternité? —
Ah ! quelle tentative hardie, — vouloir sculpter le Verbe,