SON JOURNAL
Crémazie se trouvait à Paris, au plus fort de l'année terrible, alors que la capitale était investie par les armées du roi de Prusse. Et il a eu la bonne idée de noter, au jour le jour, ses impressions.
Dans sa pensée, ces notations étaient destinées uniquement à sa famille. Prévoyant que les lettres, qu'il lui enverrait durant le siège, pourraient être interceptées par l'ennemi, et que le moment viendrait peut-être, où tout courrier serait supprimé (ce qui a lieu en effet), il s'est mis à écrire chaque soir, à son intention, les événements, joyeux ou tristes, folâtres ou dramatiques, dont il avait été le témoin durant la journée, à recueillir tous les bruits qui couraient, à portraiturer les personnages appelés à jouer
les premiers rôles, en ces heures critiques, à analyser les états d'âme si divers, par lesquels passait le bon peuple de Paris, comme à marquer, assez joyeusement, ses propres états d'âme, à lui-même.
Or, tout un livre est sorti de là, en quelque sorte à l'insu de son auteur, — livre que je n'hésite pas à appeler remarquable, et qui dépasse de beaucoup la portée tout intime qu'il lui avait assignée. Si M. Hanotaux l'avait eu sous la main, je suis sûr qu'il l'aurait utilisé, pour les premiers chapitres de sa belle Histoire de la France contejnporai^ie. Et je ne vois pas en quoi l'ouvrage, si vanté, de Madame Adam, sur cette même période, lui est supérieur. C'est un document historique d'une valeur indéniable. Comme cela est consciencieux ! Ce n'est pas une chose arrangée après coup. L'auteur ne s'y donne pas de faux airs de prophète. Il saisit chaque pulsation de ce Paris, qui, en ce moment, attire, plus que jamais, l'attention du monde civilisé, et il la note à l'instant. Il écoute chaque battement de son cœur impulsif, généreux, souvent fou, mais qui reste sympathique, même en ses emportements, et il s'en fait l'écho. Il nous en dépeint les illusions, et puis les sombres désespoirs, quand la réalité, à laquelle il n'avait pu croire, s'abat sur lui, l'étreint, menace de l'anéantir.
Pour ma part, j'ai lu peu de romans qui m'aient autant intéressé que ce récit si sobre, si mesuré, d'un coloris qui reflète toutes les nuances du sujet, d'un dessin si ferme, et qui est demeuré si neuf. Vraiment, l'on dirait que toutes ces choses se sont passées hier. Et, pour employer une expression, qui n'est peut-être pas très classique, mais qui» dans son naturisme, caractérise admirablement une pareille
œuvre, — je dirai que nous avons là une tranche de vie, chaude, palpitante, savoureuse. Je regrette, pour la renommée de notre poète, que cet écrit ne soit pas plus connu. L'on en ferait un tirage à part, et l'on le mettrait sur le marché de Paris, que cela s'enlèverait comme par enchantement.
Le chroniqueur est partout ; il est averti de tout ; il semble que tout vienne projeter en lui son ombre. Son cerveau est comme sensibilisé pour recevoir des images, des impressions de tout. Et cela s'y grave en traits sincères et au naturel. Car, il faut admirer l'abondance et la sûreté de son information. Rien n'échappe à son regard, de ce qui agitait alors l'âme mobile de Paris. Et, ce ne sont pas seulement les grands faits, qu'il inscrit sur son carnet, mais les détails, les toutes petites choses, les incidents comiques.
Et parfois, une considération, d'une haute envolée, vous emporte dans les sphères de la philosophie, comme lorsqu'il se met à spéculer sur les conséquences, pour l'Europe^ d'une défaite possible des armées françaises. Ailleurs, ce sont des considérations, imprégnées d'une grande sympathie humaine, à l'égard du malheureux Napoléon III, et de l'infortunée impératrice Eugénie, que la calomnie la plus noire vient flétrir dans ce qu'elle a de plus cher. Ou bien, à l'occasion d'un défilé de prisonniers prussiens, auquel il vient d'assister, ce sont des paroles attendries sur les maux de la guerre et les responsabilités terribles qu'elle entraîne pour ceux qui l'ont déchaînée. Ah ! ce que les conquêtes de l'ambition coûtent de larmes et de sang ! Et l'attitude, assez louche et assez peu reconnaissante, de l'Italie,
en cette affaire, n'y est-elle pas bien signalée? « Garibaldi est bien réellement à Tours, dit Crémazie. Je ne comprends pas bien quel appui ce vieillard, plein de fiel et de rhumatismes, peut apporter à la dépense nationale. »
Et encore, quand l'ennemi est aux portes, et que le canon gronde, ces avalanches de discours, de la part de ceux qui commandent, au lieu d'une action nette et énergique; — ces discussions oiseuses, sur ce qu'il aurait fallu faire ou ne pas faire ; — ces dissensions, qui mettent aux prises des hommes, qui ne devraient, plutôt, former qu'un bloc coutre les envahisseurs, les barbares teutons, quitte à renvoyer à plus tard leurs démêlés ; — ces enfantillages, auxquels le gouvernement s'occupe, comme de faire débaptiser les rues ou les places publiques, dont les noms rappellent le régime napoléonien, ou de remplacer la statue de Jeanne d'Arc par celle de Voltaire ; — et cela, quand on s'égorge sous les murs de la capitale, et que Paris agonise, et que la France va peut-être mourir ! Quelles pages vibrantes ! Je voudrais pouvoir toutes vous les citer.
L'on pourrait extraire, de ce journal, toute une galarie de médaillons, où s'enlèvent les physionomies des hommes qui ont tenu les premiers rôles, en ces temps de deuil • Trochu, Gambetta, Thiers, Jules Favre, Blanqui, et bien d'autres. Crémazie ne peut s'empêcher d'esquisser un •ourire sceptique, en voyant la résistance nationale confiée ainsi à des avocats. Ecoutons-le :
■ Gambetta est un avocat du midi qui vendrait son père pour faire une belle phrase. En 1848, les avocats ont perdu la république, en 1870, ils perdent, non seulement la république, mais encore la France. Depuis le 4 septembre, à
Paris seulement, soixante-dix avocats occupent les plus hautes situations dans les ministères, même dans ceux de la guerre et de la marine. Trochu, le gouverneur de Paris, est aussi un fabricant de phrases. Il a une excellente plume de bataille pour confectionner des tartines. On ferait un volume avec les proclamations, ordres du jour, lettres, écrits par lui depuis la chute de l'empire. Aussi, l'appelle-t-on le général Trop-lu. D'aucuns pensent que le moindre soldat, avec une bonne épée et non pas avec une plume de Tolède, qui livrerait constamment des combats sous les murs de Paris, afin d'épuiser l'ennemi en détail, et de l'empêcher d'aller en province, écraser les armées de secours qui ne sont pas encore complètement organisées, ferait beaucoup mieux les affaires de la France, que cette espèce de rhéteur botté, épéronné, et doré sur tranches, qui trempe son épée dans son encrier. »
Crémazie crayonne aussi de fines esquisses des gavroches parisiens. Et parfois, nous sommes distraits des amères réalités, par des détails de cuisine, où l'auteur met beaucoup d'esprit : « L'on m'assure que dans les faubourgs l'on mange du rat. Les gourmets prétendent que le jambon de rat est une merveille comme chair délicate. Je ne tiens pas à déguster maître raton. Pourtant, il ne faut jurer de rien. Si le siège se prolonge, nous serons peut-être très heureux d'avoir quelques côtelettes de rat à nous mettre sous la dent. Qui sait si, dans deux mois, une épaule de rat ne sera pas cotée à la Bourse comme une action de chemin de fer ? Je ne parle pas du chat. Sous les Mérovingiens, les traiteurs de la barrière servaient déjà à leurs clients des matous, sous le nom de lapins. »
Souvent aussi, le poète reparaît, en des petits tableaux de nature, d'une grâce achevée. Je ne puis me tenir de vous faire voir celui-ci : « Temps sombre, avec des averses dans l'après-midi. Nous venons d'avoir une aurore boréale comme l'Europe n'en a pas vu depuis un siècle. Le ciel était rouge, comme si un incendie formidable avait éclaté autour de Paris. L'on a cru, un instant, que c'était la forêt de Bondy qui brûlait. Tout le monde était aux portes. Beaucoup de gens regardaient avec anxiété ce spectacle étrange, et voyaient, dans ce phénomène, les uns, le signe de grands malheurs pour la patrie, les autres, le présage de la défaite des Prussiens. Ce gigantesque manteau rouge, à travers lequel les étoiles scintillaient, comme des paillettes d'or sur un fond de velours, se déroulait sur nos têtes et semblait devoir nous ensevelir dans un suaire sanglant. C'était grandiose, mais sinistre. »
Cette seule description révèle un maître du paysage.
Lorsqu'il a rédigé ce journal, Crémazie habitait Paris et la France depuis tantôt huit ans. Et il avait subi cette influence heureuse, qu'exerce le milieu parisien sur tout esprit tant soit peu ouvert. La perfection d'art, qu'il y a mise, comme sans le vouloir, et qui en est d'autant plus savoureuse, — il serait donc assez raisonnable de l'attribuer pour beaucoup, à l'atmosphère de Paris, à la lecture des grands journaux, au contact quotidien avec tant d'intellectuels, tant de gens qui parlent et écrivent naturellement bien le français. Tout, dans cette œuvre — la prestesse et la finesse des notations, la fluidité et le coloris discret du langage, et je ne sais quoi d'achevé en toutes ses parties, — porte le cachet parisien.
Et j'arrive maintenant à