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SES POÉSIES

Octave Crémazie a laissé quelque chose comme vingttrois poèmes, dont l'un, la « Promenade de trois morts », est resté inachevé.

Le fragment, assez court, qui en a paru, n'est peut-être pas de telle nature, que l'on regrette beaucoup que l'œuvre entière n'ait pas été publiée. Ce fragment se termine sur cet alexandrin douteux :

H Et nous saurons bientôt si le ver a menti ...»

Or, on ne l'a jamais su. Et je crois que notre curiosité n'en souffre pas. Il y a là tant de tombeaux, de vers, de morsures et de squelettes, qu'elle en est rassasiée vraiment, et qu'elle ne demande pas à en voir davantage. L'abbé Casgrain a qualifié ce morceau de « cauchemar poétique. » Cauchemar et poésie ne semblent guère aller ensemble. Mais, tout en admettant qu'il puisse y avoir de beaux vers dans la « Promenade de trois morts », il n'en est pas moins vrai que c'est un « cauchemar », c'est-à-dire quelque chose qui pèse sur l'esprit, et qui met l'imagination en un complet désarroi. Et c'est pourquoi, loin de déplorer que l'auteur n'ait pu aller jusqu'au bout, je serais, tout au contraire, tenté de regretter qu'il se soit lancé dans une pareille conception. Que n'eussent pas donné, en un autre sujet, l'effort de pensée et les élans de vrai lyrisme, qui s'y révèlent? —

Mais procédons par ordre dans notre étude des poèmes crémaziens. Qu'y a-t-il donc dans ces poésies? quel en est le fond, l'essence ? — Je distingue d'abord des poèmes que j'appellerai « mondiaux. »

Crémazie a invité sa lyre à chanter quelques-uns des grands événements qui attiraient alors l'attention de l'Europe et du monde. Et mal lui en a pris. Car rien de plus terne que ces inspirations intitulées : « La guerre d'Orient », — « Sur les ruines de Sébastopol », — » Chant des Musulmans », — « Guerre d'Italie », — « Castelfidardo ».

Comme fond, ce sont des lieux communs, ressassés par tous les journaux du temps ; et, peut-être, la forme n'estelle pas assez riche, pour faire oublier l'indigence de l'idée. Cela languit. On a conscience que le poète ne se sent pas chez lui. Qu'avait-il à faire, lui, le barde canadien, à se mêler de choses qui se passaient si loin, qui ne remuaient vraiment pas son cœur, et sur lesquelles il ne pouvait avoir que des données si vagues? Il ne possède, il n'étreint pas son sujet.

Dans la « Guerre d'Italie », en particulier, je crois qu'il met tout à fait à côté, quand il loue Napoléon III et la France d'avoir aidé à l'unification de ce royaume. On sait quelle gratitude Napoléon devait recueillir de sa politique des nationalités. Crémazie lui-même, dans son journal, a flétri l'attitude hésitante de l'Italie, à venir porter secours à la France, sa bienfaitrice, menacée dans son existence même. Or, ici, au contraire, il s'enorgueillit de voir les armées françaises chasser l'Autrichien de la péninsule, et préparer l'avènement d'un roi national, qui lui imposera un seul sceptre. Il est vrai que ce poème a été écrit bien

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avant la guerre franco-prussienne. Et Crémazie est excusable, jusqu'à un certain point, de n'avoir vu, dans l'attitude de Napoléon, que son côté chevaleresque, et pour ainsi dire abstrait, et de n'en avoir pas calculé les conséquences pratiques. Combien il a dû regretter son explosion d'enthousiasme, en voyant la jeune Italie abuser de son pouvoir, contre l'Eglise d'abord, puis contre la France !

Et tous ses autres poèmes « mondiaux » sont dans ce goût, sinon toujours faux, du moins pâles et imprécis. Aucune idée originale ne relève ni ne renouvelle les problêmes sociaux qu'il touche. J'avoue que l'on éprouve quelque surprise à trouver de telles pièces dans l'œuvre de notre poète. Il semble qu'elles ne servent qu'à la déparer. On la voudrait plus homogène, plus franchement expressive de l'âme canadienne.

Et puis, il y aurait, je crois, tout un chapitre à écrire sur les morts^ dans les poèmes crémaziens. Car ils y tiennent une très grande place.

Je ne parle pas des pièces où il eu traite ex professa^ comme dans les stances ^intitulées « Les morts », ou sa fameuse « Promenade de trois morts », qui porte le sous-titre étonnant de fantaisie. (Elle est joliment macabre, cette fantaisie, je vous l'assure.) L'on comprend que, là, il fallait bien qu'il en fût question, puisque c'était le sujet même.

Mais ailleurs, dans des pièces où l'on ne voit pas qu'il fut nécessaire, le moins du monde, de les faire intervenir ou de les évoquer, — les voici, toujours et partout. « Le vieux Soldat canadien », — <f un Soldat de l'Empire », — « La Fiancée du Marin » — son « Monseigneur de Laval », — « Le Chant des Voyageurs », tout cela finit par la pensée de la

mort, ou par l'apparition de quelque défunt. Il n'est pas jusqu'à « l'Alouette », petit poème purement lyrique,

Alouette Gentillette Ta voix jette Chaque matin un chant si radieux, Si sonore Que l'aurore Doute encore S'il naît sur terre ou s'il descend des cienx. . .

il n'est pas, dis-je, jusqu'à V Alouette^ dont la mélodie ne sombre dans la même note endeuillée :

Ta voix chante toujours, Et la mort seule arrête Tes chants et tes amours.

Ce serait le cas de dire " évidemment. »

Ah ! ce n'est pas gai, de rencontrer ainsi la mort à chaque pas. N'est-ce pas M. Gabriele d'Annunzio qui a fait un roman intitulé : Le triomphe de la mort} — Ce titre pourrait s'appliquer éminemment à l'œuvre poétique de notre Crémazie. C'est un véritable triomphe de la mort. Son spectre est là, qui domine tout. Comment expliquer une pareille mentalité? Un critique a voulu y voir un effet du romantisme, lequel, on le sait, a inventé, ou remis en honneur, le goût du macabre. Mais il y a mesure à tout. Et ce barde aurait pu être bon romantique, et bien de son siècle, sans déranger ainsi les morts à tout bout de champ. Je pense que son œuvre n'y aurait rien perdu. —

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D'autres ont prétendu que cette pensée de la mort, toujours présente aux poèmes crémaziens, a son explication dans la foi profonde et l'esprit si chrétien de ce barde. — Je serais tenté d'y voir, plutôt, un reflet de la mélancolie propre à son tempérament, mélancolie aggravée chaque jour par les perspectives d'avenir qu'il entrevoyait. Car, la ruine dans laquelle il s'est englouti, s'était préparée longtemps à l'avance ; il l'avait pressentie, il l'avait reconnue inévitable. Et l'attente de cette catastrophe fatale avait, certes, suffi à teindre de noir son imagination, et à la faire se complaire dans les idées funèbres. Crémazie était, dès lors, si malheureux que la pensée de la mort ne pouvait que lui être douce.

Je passe à une autre source d'inspiration, où Crémazie a puisé, et qui lui a sûrement fourni ses meilleurs vers. Car s'il doit vivre comme poète, ce sera pour avoir chanté son pays, et pour avoir donné un corps, une forme peut-être définitive, à des sentiments qui flottaient alors dans l'air, s'ils se sonté vaporé depuis, ou plutôt s'ils ont évolué, et pris un caractère bien différent.

Le sentiment que Crémazie entretenait pour la France, paraît bien aujourd'hui un peu naïf et suranné. Il s'est donné, à son égard, un rôle de saule-pleureur. Ce qu'il en a exhalé de plaintes au sujet de l'abandon où nous avions été laissés, de soupirs vers un retour possible de notre Mère ! Or, ce thème a été tant de fois repris, et tellement rebattu, qu'on s'en est fatigué. Et d'ailleurs, les liens qui nous rattachaient à la France se sont de plus eu plus distendus et relâchés. L'enfant a grandi ; il est sorti de

tutelle ; il a pris conscience de lui-même ; il s'est mêlé aux autres races qui habitent le même sol, et s'est senti, avec elles, devenir une « nation ». De sorte qu'il ne comprend plus bien l'état d'âme de ses pères, leurs regrets, leur nostalgie de la France. Mais Crémazie écrivait, voici plus d'un demi-siècle. Et, pour apprécier exactement ceux de ses poèmes qui lui font le plus d'honneur, il faut se rappeler la disposition psychologique, primitivement régnante dans une partie, du moins, de notre population, et respirer l'ambiance de cette cité, si française, qu'était le vieux Québec.

Quoi qu'il en soit, c'est au sentiment français que Crémazie doit ses inspirations les plus heureuses.

Prenons, par exemple, « Le vieux Soldat canadien ». — Ce vétéran d'une guerre malheureuse n'a jamais voulu prendre son parti de la défaite. Son cœur garde l'espoir de revoir flotter ce drapeau pour lequel il a combattu et souffert :

Quand le vent favorable anx voiles étrangères, Amenait dans le port des flottes passagères, Appuyé sur son fils, il allait aux remparts. Et là, sur ce grand fleuve où son heureuse enfance Vit le drapeau français promener sa puissance, Regrettant ces beaux jours, il jetait ses regards.

Et le chant qui suit, où chaque strophe se termine par le vers, très simple et très beau :

Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas? Cette pièce a un incontestable caractère de grandeur et

de sincérité ; elle offre un intérêt dramatique, elle est imprégnée d'une émotion profonde. Le poète éprouve vraiment ce qu'il décrit ; il est entré dans l'âme de son héros, il partage son rêve touchant. Ce vieux soldat incarne les aspirations de toute une génération, celle d'après la guerre. Et, sans doute, dans les vœux qu'il exprime, dans son insistance à croire au retour des « fleurs-de-lys », il faut faire la part de la poésie, de l'imagination. IMais nous ne croyons pas que Crémazie ait forcé la note. Il a seulement embelli, et synthétisé pour toujours, en la personne de son vieux soldat, des sentiments et une attitude qui furent très réels, à une époque déjà ancienne, et qui ont honoré nos pères. Il aurait dû s'en tenir là. Car l'invraisemblable commence quand son héros, mort déjà depuis longtemps, se lève de sa tombe avec tous ses compagnons d'armes, pour venir saluer le drapeau français, en visite dans le port de Québec, avec la frégate La Capricieuse. Ce dénouement mélodramatique me gâte un peu cette inspiration, jusque-là si belle et si naïve. Et pourquoi faut-il que Crémazie ait finalement cédé à son goût du macabre ? N'empêche que c'est là, à notre avis, l'une des choses les plus vécues et les plus senties, qu'il nous ait laissées.

« Le Drapeau de Carillon » remue en nous les mêmes fibres, et nous cause la même espèce de frisson patriotique.

Crémazie s'est montré assez sévère pour cette dernière composition. « A mon avis, écrivait-il, c'est une pauvre affaire, comme valeur littéraire. Ce qui a fait la fortune de ce petit poème, c'est l'idée seule, car, pour la forme, il ne vaut pas cher. » — J'irai plus loin, et j'ajouterai que, si ce poème a toujours un tel succès, s'il est devenu, parmi

nous, immortel, c'est aussi grâce au vêtement sonore qu'on lui a mis. Il doit certainement beaucoup à la musique grave, solennelle, héroïque, vraiment martiale, teintée de tristesse auguste, dans laquelle nous sommes accoutumés d'entendre se dérouler les strophes de ce chant d'adieu. Mais soyons juste. Si « le Drapeau de Carillon » a pu suggérer à l'artiste de telles notes majestueuses, si riches en vibrations éclatantes et profondes, c'est sans doute qu'il avait une âme, toute pétrie par de grands et mélancoliques souvenirs, une âme d'épopée.

« J'aime le son du cor le soir au fond des bois. »

Peu nous importe que ce poème ne soit peut-être pas supérieusement ciselé, et qu'il languisse par bouts. Le Canadien-français aimera éternellement l'entendre retentir, et frémira à ses accents. Il suffit pour sacrer à tout jamais Crémazie du titre de barde populaire, en qui s'est incarnée l'âme antique de notre race.

Crémazie a magnifiquement chanté la vie préhistorique de notre Canada, dans les premières strophes de son poème pour le deux-centième anniversaire de l'arrivée de Monseigneur de Laval en Canada :

O Canada, plus beau qu'un rayon de l'aurore ! Te souvient-il des jours oii tout couvert encore Du manteau verdoyant de tes vieilles forêts. Tu gardais pour toi seul ton fîeuve gigantesque, Tes lacs plus grands que ceux du poème dantesque. Et tes monts dont le ciel couronne les sommets ?

Te souvient-il des jours où mirant dans les ondes Le feuillage orgueilleux de leurs branches fécondes, Tes immenses sapins saluaient ton réveil ? Où déployant les dons de la grande nature, Tu montrais, reposant sur un lit de verdure. Ta sauvage grandeur aux rajons du soleil ?. . .

Il y a là bien des chevilles, bien des épithètes malheureuses. Mais que c'est grand comme image, puissant comme évocation ! Et qui peut résister à l'intensité de sentiment qui se dégage de ces vers? — L'amour de son pays a encore inspiré à Crémazie Les Mille Iles^ — Le Canada^ — Fête Nationale. Je répète que toutes ces pièces, à base de patriotisme et de nationalisme, sont les plus savoureuses du recueil. Regrettons donc que le barde n'ait pas exploité plus à fond cette veine, et qu'il ait, au contraire, dispersé son talent en des sujets desquels il n'a souvent tiré que des choses sans grand caractère.

Quant à la forme de la poésie crémazienne, — ce ne serait pas, d'abord, un mince travail, que d'essayer de démêler ce qui lui appartient en propre, de ce qu'il a emprunté aux poètes français qui avaient alors le plus de vogue. Je ne dis pas qu'il les ait plagiés. Non, mais il les avait beaucoup lus, et il avait fini par s'assimiler leurs rythmes, et même certaines de leurs tournures et de leurs expressions. Et, comme il avait une mémoire étonnante, cela était resté profondément gravé dans son cerveau. Et, quand il s'était mis à composer lui-même, sa muse n'a pas toujours bien distingué entre ce qui était original, et ce qui était simplement réminiscences d'auteurs déjà lus. J'en donne des exemples.

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Dans le Drapeau de Carillon^ toute une série de strophes commence ainsi :

..." Regrettez- vous encor ces jours de Carillon ? . . . ... M Regrettez-vous ces jours où lâchement vendus ?. . .

Or, Alfred de Musset avait dit avant lui, dans son Rolla :

... M Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre « Pensait et respirait dans un peuple de dieux ? » . . .

Egalement, dans les stances sur les Morts^ plusieurs strophes s'ouvrent par ces mots :

M Priez pour vos amis, priez pour votre mère »...

« Priez pour l'exilé, qui, loin de sa patrie »...

M Priez encor pour ceux, dont les âmes blessées »...

Or, cela rappelle, d'un peu trop près, la célèbre pièce de Victor Hugo, La prière pottr totts^ où il y a des choses comme ceci :

M Ma fille, va prier. Vois, la nuit est venue. . .

« Ma fille, va prier. D'abord, surtout, pour celle « Qui berça, tant de nuits, ta couche qui chancelle.. .

« Va prier pour ton père »...

Le mouvement général de la pièce A la mémoire d'un soldat de V Empire^ évoque tel des ïambes d'Auguste Barbier :

« O Corse à cheveux plats, que ta France était belle « Au grand soleil de Messidor »...

Et que d'autres réminiscences l'on pourrait signaler encore ! Ce n'est peut-être pas très grave. Mais l'on aimerait autant ne pas les rencontrer.

— Il y a des erreurs de composition. Pourquoi, par exemple, dans les Mille-Iles^ la petite hirondelle sauvage s'en va-t-elle faire ce long détour à travers tous les mondes, avant de venir se reposer dans ce nid de verdure, les Mille- Iles, paradis du Saint-Laurent ? — Il semble que ce long voyage n'ait été qu'un prétexte à l'auteur, pour nous décrire du bric-à-brac, un orientalisme pâle et imprécis, ne reproduisant aucune vision personnelle et directe.

Il y a des contre-sens historiques. Comme lorsqu'il dit de Napoléon P"" :

(c II alla demander asile et solitude M A l'immensité de la mer ».

Oh ! j'en demande mille pardons à notre poète. La captivité de Sainte-Hélène donne un démenti formel à ce distique. Napoléon n'alla pas à Sainte-Hélène, mais on l'y envoya, ce qui n'est pas la même chose ; — on l'y envoya de force, contre son gré, au mépris du droit des gens, en violant les lois les plus saintes de l'hospitalité ; on l'y envoya parce qu'on voulait s'en défaire, et qu'on savait très bien que, sous ce climat meurtrier, le grand Empereur ne serait pas longtemps avant d'agoniser et de mourir. Comme Victor Hugo était plus dans le vrai, quand il a représenté Bonaparte prisonnier :

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... « Sous les verrous des rois puissants »...

Et Crémazie devait être distrait le jour où il a composé ces deux vers malencontreux.

Il y des images risquées et forcées. Celle-ci, entr'autres :

« Ces clochers rayonnants dont les flèches aiguës « Au sauvage étonné montrent du doigt le ciel »...

Je comprends que le sauvage soit étonné. On le serait à moins. « Des flèches qui ont des doigts », — non, vraiment, ça ne se voit pas tous les jours.

— Et il y a des chevilles, en très grand nombre, hélas des constructions laborieuses ; des vers difficiles. Ainsi, dans le Drapeau de Carillon :

« L'intrépide guerrier que Von vit des lys d'or « Porter à Carillon l'éclatante bannière »...

Et dans V envoi aux marins de la Capricieuse :

« Ces naïfs paysans de nos jeunes campagnes,

« Où vous avez revu vos antiques Bretagnes,

« Au village de vous parleront bien longtemps »...

Pour des licences, — en voilà, je pense, et d'un peu considérables.

Cependant, en dépit de ces imperfections, et de bien d'autres encore, Crémazie fait bien le vers. Et l'on en relève, par ci par là, de très harmonieux. Est-ce que celuici, que je cueille dans Le Chant des Mîisulmans,

« Et la source qui coule au pied des térébintbes »

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n'est pas véritablement berceur? Sans être un virtuose, il a ordinairement donné un tour acceptable à ses rêves, et parfois il s'élève jusqu'à la beauté verbale. Son rythme a toujours de la gravité, et il atteint, par la vertu même du sentiment dont il est rempli, à la grandeur. Fréchette, incontestablement, a plus de «métier», mais qu'il a le souffle court, et combien il se paie de mots! C'est un admirable ciseleur. Hélas ! sa forme chatoyante dissimule mal l'indigence de l'idée. Son intuition lyrique ne va pas au delà de la surface des choses, et il est assez rare de rencontrer chez lui l'émotion intense. Son sentiment est à fleur de peau. Et il se joue dans les impressions légères. Quand il rencontre une idée, il la délaye et la noie en des phrases nombreuses, qui ne font qu'attester la richesse de son vocabulaire. Crémazie, au contraire, rend un son qui vient des profondeurs de l'âme. Il a sans doute des côtés lyriques. Je n'en veux pour preuve que cette ballade, dans La promenade de trois morts :

O larme de ma mère, Petite goutte d'eau, Qui tombes sur ma bière Comme sur mon berceau ;

O fleur épanouie De l'amour maternel ; Larme sainte cueillie Dans les jardins du ciel ;

Ah ! coule, coule encore, Sur mon front pâle et nu, Dure jusqu'à l'aurore Bonheur inattendu.

Si tu savais, ma mère, Comme il fait sombre et noir, Dans cette fosse amère, Où la brise du soir.

Ni l'aurore vermeille, Ne viennent plus jamais Porter à mon oreille, La chanson des forêts. . .

Et, quand son talent s'échappe ainsi en des explosions lyriques, on sent que cela part d'un cœur sérieusement attendri, et que cela n'est pas un simple exercice musical, mais l'expression d'un sentiment réel, et que ce n'est pas seulement l'enveloppe, mais l'essence même de son être, qui est affectée. Pourtant, c'est moins comme lyrique qu'il me frappe, que par une certaine tendance, qui indique que, en d'autres entours, et en des conditions matérielles et morales différentes, il aurait pu devenir im poète proprement philosophique. Il a de la pensée, et il a une aptitude à creuser un sujet, à en tirer des ressources abondantes. Son inspiration n'est pas tout de suite à bout d'haleine, mais elle se prolonge et s'attarde. Et qui sait si la mélancolie, qui imprègne son oeuvre, même ceux de ses vers où il essaie d'être gai ou serein, ne lui donne pas cet étrange charme, qui fait qu'elle nous attire, plus irrésistiblement que les autres essais poétiques canadiens ?

Pour bien juger, d'ailleurs, de cette œuvre, pour en apprécier tout le mérite, comme pour en excuser tous les tâtonnements et les faiblesses, il faut tenir compte des

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conditions, assez peu favorables, au milieu desquelles elle a pris naissance et s'est développée.

Tous ces poèmes sont datés de Québec ; — et le Québec d'alors n'était, certes, pas ce qu'il est devenu depuis, par le mouvement de sa vie propre, et grâce aux infiltrations plus larges de l'intellectualisme européen. Le barde les avait donc composés, avant d'avoir pris contact avec les milieux, si cultivés, de là-bas. Et si, plus tard, il semblait leur prêter si peu de valeur, et prononçait sur eux la parole que nous avons déjà citée : « Qui songera à mes pauvres vers dans vingt ans ? » — c'est que, sans doute, l'expérience, et les lumières qu'il avait acquises, lui en faisaient mieux voir, et lui en exagéraient même les défectuosités. A Québec, — nid de pierre d'où se sont envolées les inspirations crémaziennes ; — le poète était à peu près seul avec ses rêveries. Qu'est-ce donc qui pouvait activer sa muse ou la diriger ? Il devait se suffire à lui-même, et opérer de son mieux le difficile travail de l'art. Le meilleur de son temps était, du reste, pris par l'âpre souci du pain quotidien. Et quoi d'étonnant que son génie en ait souffert ? S'il )■ a une chose qui demande, pour être cultivée avec succès, sinon les loisirs dorés, du moins l'entière liberté de l'esprit, n'estce pas la poésie? Or, le malheureux Crémazie n'a eu ni l'un ni l'autre. La Muse est jalouse, et elle n'accorde ses faveurs qu'à ceux qui sacrifient tout pour elle, qui s'abandonnent, corps et âme, à ses caprices. En art, comme en spiritualité, nul ne peut servir deux maîtres. Par la force des circonstances, beaucoup plus que par un effet de sa volonté, ce barde a dû joindre au maniement des affaires le culte de la beauté immatérielle. Et c'est pourquoi son

effort vers l'idéal est resté incomplet. Mais ne devons-nous pas le louer d'avoir pu nous léguer des créations durables, quand tout paraissait conspirer pour tuer en lui le dieu ?

Monseigneur

Mesdames, Messieurs

J'ai fini cette étude où j'ai essayé d'apprécier le talent de Crémazie, tel qu'il s'est révélé dans ses lettres, dans son journal, et dans ses poésies. La note générale en est trop sympathique, il me semble, pour que j'aie besoin de m'excuser d'avoir dû faire quelques réserves, en ce qui regarde ses poésies surtout. Le rôle du critique est vraiment agréable, lorsqu'il se borne à relever aussi peu d'imperfections qu'en présente l'œuvre de notre poète. Et, je ne demandais pas mieux, vraiment, que de pouvoir concilier ma patriotique affection pour ce barde, avec l'impartialité du jugement littéraire.

Il a dit de notre Canada :

Heureux qui le connaît, plus heureux qui l'habite, Et ne quittant jamais pour chercher d'autres cieux, Les rives du grand fleuve où le bonheur l'invite, Sait vivre et sait donuir où dorment ses aïeux !

Hélas ! ce souhait, pourtant si légitime, ne devait pas s'accomplir pour lui. Un jour, il dut s'éloigner de nos rivages, et ou ne le revit plus. Or, l'exil marqua la fin de ses chants. Le sort cruel n'avait pas empêché un Dante, un Tasse, de nous donner d'immortels poèmes. Et qui

sait s'ils n'avaient pas puisé le meilleur de leurs inspirations dans leurs infortunes mêmes? Qui sait si la lutte contre la destinée tragique n'avait pas aiguillonné leur génie? Tandis que toute faculté créatrice sembla s'éteindre en notre Crémazie, du jour où il dut prendre le chemin de l'étranger. On eut dit qu'avant de s'en aller, il avait, comme les bardes de Sion, suspendu sa lyre à quelque arbre bordant notre grand fleuve. Car, on n'entendit plus ses harmonies, dont quelques-unes, avec leur profondeur et leur sincérité d'accent, avaient ému, et continueront de bercer délicieusement notre âme canadienne, de l'attendrir aussi. Ou si, dans l'isolement, il chanta encore, ce ne fut plus que pour lui. L'écho ne nous a pas apporté les strophes, peut-être sublimes et déchirantes, en lesquelles il a modulé sa douleur.

La misère en fit le prosateur que nous connaissons. Les « lettres « qu'il nous a envoyées de là-bas, ainsi que le « journal » qu'il y a rédigé, en nous révélant un autre aspect de son talent, l'ont placé parmi nos meilleurs écrivains. Dans ces notations, d'ailleurs, reparaît le poète et l'artiste qu'il était.

L'ensemble de son œuvre consacre à jamais sa mémoire, et suffira pour éterniser dans nos cœurs son souvenir.

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