‹ Essais et conférencesChapitre 4 sur 29 · juillet · texte numérisé non relu

juillet

. . . Par les landes, jusqu'à Siasconset. O l'indicible mélancolie qui plane au-dessus de ces espaces! Terres

mystérieuses, quels secrets tristes ensevelissez-vous ? — Les senteurs les plus réconfortantes emplissent l'air : foins, trèfles, marguerites, plantes aromatiques, combinent leurs parfums pour nous en saturer généreusement.

Il y a, çà et là, des bois de pins rabougris, aux rameaux tordus et comme forcés. La violence des brises aura empêché ces arbres de croître. Rien de curieux comme ces forêts en miniature. Les pins, déjà vieux, sont courts et trapus, leur hauteur ne dépasse pas un mètre. Les prairies sont semées de points d'or, d'où rayonnent des pétales immaculés. D'autres fleurs présentent de riches grappes d'or, — or jaune et velouté. . .

C'est un bourg étrange que Siascouset. Les maisons en sont lilliputiennes. Elles affectent les formes les plus bizarres. C'est si petit, si réduit, que c'en est invraisemblable. On se croit victime d'une illusion d'optique.

Nous sommes, ici, à la pointe extrême de l'île. Le site est merveilleux. L'océan, bleu pâle, caresse des rivages de sable fin. Et les lointains des mers s'effacent dans une buée subtile, tout imprégnée de rayons. Quel spectacle auguste !

Je reviens par une autre route, plus pittoresque. Là-bas sommeille un étang. Son eau, tranquille et rêveuse, est toute constellée de pierreries. Et voici un marécage d'où fuse une végétation superbe : on dirait un champ de blés verts. Les tiges fines se meuvent en

... « nue ondulation majestueuse et lente».

L'océan pénètre dans l'île de toute part, y forme des lacs intérieurs, cerclés d'or ou bordés d'émeraudes. Mais,

comment décrire tout ce que je contemple, les merveilles dont la nature a comblé ces lieux ? Il n'y a pas de mot pour rendre mon extase . . .

5 juillet

. . . O mon île, — terre enchanteresse, — il me faut vous dire adieu. Voici fini le délai que je m'étais accordé, pour retremper un peu mes forces. Je dois rentrer dans la lutte, retrouver l'effort. Mais la paix qui s'exhale de vous m'a rasséréné pour longtemps. Ma pensée s'est comme rafraîchie dans un contact avec votre âme primitive et saine. Merci de tout le bien que vous m'avez fait. Vous avez été pour moi si douce et comme maternelle ! Ici, mon rêve emprisonné a pris l'essor. Ici, ma vie, libre de contrainte, s'est abandonnée à la calme influence de la nature vierge. Les brises marines ont renouvelé mon être. Je me suis enivré de vos senteurs végétales.

Adieu ! Adieu, ô ma lointaine, mon isolée !

Au milieu des agitations qui vont me reprendre, — votre vision pittoresque, le souvenir de vos silences, de votre grandeur majestueuse, de vos parfums, vos clairs horizons, le mystère de vos landes, — tout cela me sera le meilleur des réconforts. Toujours, toujours, je savourerai votre grâce mélancolique et tendre. Il me suffira d'évoquer ta beauté archaïque pour me consoler de tout.

Louis Fréchette

Son œuvre

Ses inspirations

Son art

Conférence donnée à Providence (/?. /.)

sous la présidence de Son Excellence le Goiivernenr Pothier

à Ottawa

à L' Université Laval de Montréal sous la présidence de S. (i. Mgr Bruchési

à Manchester {N.-H.) sous la présidence de S. (•. Mgr Cnertin

LOUIS FRECHETTE

Mesdames et Messieurs

Un fin et profond poète, dans une pièce toute petite, mais toute pleine de symbolisme, riche de sens, et de forme absolument délicieuse, a écrit :

Vous désirez savoir de moi

D'où me vient pour vous ma tendresse ;

Je vous aime, voici pourquoi :

Vous ressemblez à ma jeunesse.

Mesdames et Messieurs, si vous désirez savoir de moi comme il se fait que j'aie choisi, pour sujet de cette causerie, Louis Fréchette, je vous répondrai que c'est que j'aime l'œuvre de ce poète, et que je l'aime « parce qu'elle ressemble à ma jeunesse ».

J'ai, en effet, grandi, je me suis éveillé à la pensée, alors que ce lyrique était dans toute la force et tout l'éclat de son talent. Si d'autres s'essayaient aussi à moduler plus ou moins harmonieusement leurs rêves, il les dominait tous par je ne sais quoi de plus inspiré dans l'accent, et par un art plus élégant et plus moderne dans la forme du vers. Certains de ses poèmes voltigeaient sur toutes les lèvres.

Je les ai, pour ma part, beaucoup lus. Et comme, — à l'âge impressionable et tendre, ce qu'on lit se grave au plus profond de notre être, imprègne notre substance, et que l'âme, vierge et expausive, se mêle à ses auteurs préférés, en reçoit des idées, se moule d'après eux, et leur communique aussi un peu de sa vie neuve, coulante, débordante, les teinte de sa couleur, les dore de ses illusions, — quand je relis maintenant du Fréchette, c'est ma jeunesse qui repasse sous mes yeux. Au long de ses poèmes flotte quelque chose de mon âme primitive. Et c'est im plaisir très fin de se revoir ainsi tel qu'autrefois, et de se retrouver dans un cadre cher, au milieu d'images dont les unes ont bien vieilli, et les autres, liélas ! se sont effacées à jamais.

Le choix que j'ai fait de ce sujet peut s'expliquer encore par une autre raison, que je ne dis pas plus sérieuse, mais moins intime, moins subjective, et d'ordre purement littéraire.

Je ne ferai tort à aucune de nos gloires passées, comme j'espère ne décourager aucune aspiration présente ou future, en affirmant que Fréchette a été jusqu'ici, incontestablement, notre plus grand poète. Nous verrons, plus tard, ce que ce mot de grand poète comporte, dans l'espèce. Et je tiens à vous prévenir de suite qu'il ne peut du tout s'agir de l'égaler à Victor Hugo, Lamartine ou Sully-Prudhomme. François Coppée a écrit quelque part cette phrase, empreinte de vérité plus encore que de modestie : « "Victor Hugo, le prodigieux lyrique, auprès de qui nous tous, rimeurs de la fin du dixneuvième siècle, sommes ce que la butte Montmartre est à l'Himalaya. » L'image est expressive: nous la retiendrons. — L'axiome «tout est relatif» s'applique de façon parti-

cuHère aux questions concernant notre jeune littérature. Le critique, qui n'en voudrait pas se souvenir, risquerait de juger très imparfaitement nos auteurs. C'est en me le rappelant bien, et en faisant la part des conditions qui entourent chez nous la production intellectuelle, non, certes, pour la favoriser beaucoup, que j'ose émettre que Fréchette fut, si ce n'est peut-être un grand poète, absolument parlant, du moins notre plus g^and poète. Il y a là une nuance assez sensible.

Or, il m'est très agréable de venir ce soir, non pas sans doute vous révéler ce lyrique, mais apprécier consciencieusement son mérite, et, puisque son œuvre est maintenant définitivement close, porter sur elle un jugement d'ensemble, que d'ailleurs l'avenir sera tout à fait libre de reprendre et de réformer. Nous voulons être avant tout sincère. Car je crois que la meilleure qualité de patriotisme, en critique littéraire comme en tout le reste, consiste à dire ce qui nous paraît être la vérité.

Page 1