Juin
. . . Avons-nous donc changé de zone ? Mon île, pendant la nuit, s'est-elle transportée sous d'autres cieux ? Au réveil, je suis tout surpris de l'étincellement, de l'éblouissement que verse le soleil. C'en est aveuglant. Le firmament est très pur. Et il tombe, de la voûte bleue, une irradiation qui inonde toute chose, met en relief les contours des paysages. Les habitations, les arbres, les champs, sont noyés dans une absolue splendeur. Les feuillages se détachent avec une netteté si parfaite qu'on les dirait comme ciselés dans l'or. Et, là-bas, l'élévation douce qui mène au vieux moulin me paraît singulièrement rapprochée. Je peux suivre, du regard, les moindres ondulations du sol, au loin, dans les landes. Tout palpite et vibre sous le rayonnement supérieur. L'atmosphère, saturée de clarté, est presque trop brillante.
De tout le jour, aucune vapeur ne vient atténuer l'extrême limpidité de l'air, aucun nuage tacher l'azur. Les falaises ressortent en motifs très accusés. Les pignons dessinent sèchement leurs arêtes.
Tard, dans l'après-midi, je descends marcher au bord de la mer. Le port est d'une couleur améthyste très foncée. Au delà des jetées, les colorations sont plutôt ternes, indécises. Le soleil, qui décline, épand des rayons jaunes sur le versant d'une falaise, et toute la prairie d'herbes marines qui «e déroule à ses pieds. Dans l'or attendri s'allongent des sillons ombreux, se posent des hachures de ténèbres.
. . . Au vieux moulin, pour saluer le jour qui meurt.
Là-bas, à gauche, le soleil concentre sa gloire finissante.
Il descend avec une lenteur majestueuse. Il n'a pas l'air pressé d'aller se rafraîchir dans l'océan qui se moire. Je ne vois d'abord qu'une splendeur diffuse et écarlate. Mais bientôt, à même ce brasier, se découpe une forme ronde, d'un rouge éteint. Longtemps, elle plane, comme immobile, à la ligne de l'horizon. Son feu pâlit, s'efface . . .
Les vieilles maisons du bourg, aux profils pointus, aux larges cheminées archaïques, se serrent l'une contre l'autre, comme par crainte de la nuit. Tout près de moi, un oiseau jette une note mélancolique, tout en voletant parmi les pousses vertes. Le vent fait craquer les ailes immobiles du moulin. Il se prépare un nocturne splendide. Déjà quantité d'étoiles sont piquées sur le fond bleu du firmament, épinglées sur azur . . .
2S juin
. . . Soleil encore très brillant, avec quelque chose de plus discret, de moins cru dans l'éclat. Et l'air est velouté. La mer offre de grandes surfaces glauques, serties en d'immenses améthystes. Les teintes saphirines sont rares sur l'x\tlantique. On n'y voit pas ces colorations riches, qui rendent les mers orientales si douces à contempler. . .
Je passe de longues heures sur les quais. Ah ! qu'un peintre trouverait de motifs ici ! Ces types de pêcheurs, par exemple, — qui n'ont jamais vu que l'océan et leur île, — vieilles figures tannées, rudes mais bonnes. Dans leur regard, il y a des profondeurs, et comme des lointains. On dirait que les espaces, qu'ils ont si souvent sondés, s'y reflètent. Leur allure a je ne sais quoi de calme et de patient.
Et ils ont si peu l'air de ses oucier des étrangers, qui débarquent chaque année sur ces bords.
Le vent, la mer, leur voilier, une humble maison, avec un arpent de terre, non loin du rivage, voilà leur domaine, toute leur fortune. Et c'est assez pour les remplir de joie saine. J'envie leur contentement, empreint sur leurs traits paisibles et forts. J'aurais plaisir à leur entendre conter des récits de pêches lointaines, décrire des paysages maritimes, en ces termes extrêmement imagés et évocateurs, ces mots d'un si étonnant réalisme, — propres aux primitifs, à ceux dont Tesprit est libre de toute réminiscence livresque, de toute influence classique... Et cette forêt de mâtures, plutôt moyennes et petites, que le vent fait balancer, — quel pittoresque croquis fournirait-elle 1
Je ne puis assez apprécier que cette île ait gardé son cachet de nature. Son éloignement des centres lui a permis d'échapper à ce qui s'appelle le « progrès moderne », et qui n'est souvent qu'un affreux nivellement, la destruction radicale de toute originalité propre. Ce m'est un plaisir si grand de circuler par le bourg, dont la majeure partie est irrégulière, indéchiffrable, pleine d'imprévu.
Ainsi, là-bas ô la fine ruelle, très étroite, très à pic, pavée de gros cailloux des champs, et qui laisse voir, tout au bout de son ruban sinueux, une proprette façade de temple ! Et les arbres, surtout les ormes, abondent. Certains sont tout un bosquet à eux seuls. Leur frondaison s'étale avec une incomparable abondance. Sur le mail, même en plein midi, le soleil ne réussit jamais à vous incommoder. C'est toujours frais et ombreux. On dirait un sous-bois très touffu. Et des clartés, qui s'infiltrent à
travers les rares vides du feuillage, viennent égayer le sol de leur or. Quelles délices ! Savoir qu'au delà de ce dôme vert, c'est un étincellement de rayons, et se sentir bien à l'abri de leurs flèches ardentes, sous ces magnifiques voûtes aux puissantes nervures, aux épaisses frondaisons.
Le bourg est un nid de verdure et de fleurs. Mais tout autour, dans l'étendue solitaire, l'œil ne voit que des landes, des marais avec leur végétation étrange, des coteaux sablonneux et dénudés. Quelle poésie est épandue sur tout cela ! Et que les landes, en particulier, sont mystérieuses ! Elles paraissent absorbées eu un secret éternel. Il s'exhale de ces terres je ne sais quoi d'énigmatique, qui vous retient et vous apeuré à la fois. On craint de troubler leur méditation grave.
A l'approche du soir, surtout, elles se revêtent d'un tel silence, s'assoupissent en un recueillement si profond, que leur voisinage vous fait presque frémir. Et les ombres nocturnes, qui envahissent peu à peu ces espaces déserts, en accentuent la sauvage mélancolie, la primitive et inquiétante beauté. . .
i" juillet
. . . O mon île, je pleure sur ton avenir.
Certains indices ne nous permettent pas de nous tromper sur le sort banal qui t'attend. Déjà, tu possèdes un de ces casinos, d'où s'épand, le soir, à travers le niail, une musique vulgaire. L'on parle aussi d'introduire ici des automobiles,— bruyantes et nauséabondes machines, qui font de nos villes des enfers. Les riches étrangers commencent de
défigurer tes falaises avec des villas comme il s'en voit partout, inesthétiques et bourgeoises. Peu à peu, les touristes implanteront chez toi leurs modes, leurs façons de vivre, leurs fausses élégances.
Ah ! j'aurais rêvé pour toi d'un meilleur partage !
Que ne peux-tu, au contraire, rester réserve intangible de pittoresque et d'originalité, parmi nos platitudes, — demeurer telle que la nature t'a faite, solitaire et perdue, hors de l'évolution de nos sociétés ! Alors, tu serais l'asile éternel de tous ceux que les inutiles complications de l'existence, au sein de nos cités, ennuieraient, fatigueraient. — Lasses des frottements quotidiens avec toute sorte d'inconnus, dégoûtées de nos grossières mœurs démocratiques, pressées d'en finir avec les conventions ridicules, les hypocrites formalités qui semblent être la loi et l'essence des relations sociales, en nos jours, les âmes d'élite viendraient à jamais chercher dans ton sein la vie simple et sincère, goûter tes solitudes vierges, rêver librement devant tes vastes horizons.
Combien de temps faudra-t-il encore pour que ta physionomie si particulière perde son charme, pour que ton originalité se fonde, se transforme en un confortable modernisme?— Ah ! si je pouvais t'arracher à l'étreinte qui te menace, qui déjà te fait souffrir, te garder ton caractère primitif, si pur de toute prétention !
Laisse-moi, du moins, ô mon île ! m'imprégner de ce parfum d'archaïsme, qui émane encore de ton âme naïve, — emplir mes yeux de toutes ces reliques vénérables et fanées, que tu renfermes ! Laisse-moi savourer longuement ta quiétude, et trouver, près de toi, l'apaisement, la douceur de vivre, la sérénité infinie. . .
2 juillet
... Le tonnerre a grondé toute la nuit. Ses roulements avaient sonorité profonde, semblaient venir de très loin. Parfois, cela faisait mine d'aller finir, d'aller s'éteindre là-bas, sur les confins de l'île. Et puis, cela reprenait comme de plus belle, en notes sourdes et graves. Le vent soufflait très fort dans les feuillages. Et c'était grand et noble, très impressionnant, les harmonies produites par les deux plus aveugles énergies de la nature, par la foudre, làhaut, dans les infinis de l'espace ; ici-bas, par cette chose mystérieuse, dont « on ne sait ni d'où elle vient ni où elle va ».
Ce matin, temps couvert, froid, presque automnal. J'aime ces teintes grises du ciel, après l'étincellement des derniers jours, — ces nuages, qui voguent, rapides. Mes yeux étaient éblouis, malades, d'une irradiation si constante. A cette heure, ils peuvent se reposer, en se portant sur la voûte assombrie, où flottent des laines souples. Les arbres ont foncé leur verdeur ; sur le mail, règne seulement un demi-jour.
Je ne veux la continuité en rien, pas même en les meilleures choses. Il me faut la variété, dans la nature et dans la vie. Kt vraiment, ces paysages voilés de mélancolie, et comme endeuillés, cette pénombre succédant à un indiscret scintillement, ont de quoi me plaire. Il était temps que le décor changeât. Quand le soleil nous versera à nouveau sa gloire, je la goûterai davantage, la trouverai meilleure, plus fraîche . . .
EN l'iSLE [ 87
j juillet
... Je rencontre un capitaine de voilier. 11 m'a l'air d'un vrai loup de mer. Ses traits, jeunes, sont énergiques et bons. Sa peau est toute teintée de ce brun très ferme, qu'applique la réverbération du soleil sur l'eau, tannée par les brises marines.
Son enfant l'accompagne, — un garçon de sept ans. Quel charmant petit être, sous l'habit de matelot qui lui va à ravir ! Il me paraît si naïf et si doux. Mais sa délicatesse de tempérament, la distinction de sa tenue, sa physionomie si extraordinairement raffinée, contrastent avec la rudesse d'allure du capitaine. Sa main, frêle et blanche, qui se tient à celle de son père, a l'air d'un pétale de lys posé sur bronze. — O mon enfant, tu ressembles à une fleur tendre, — fleur d'île, mystérieusement éclose au souffle de l'Atlantique. . .
... Ce soir encore, une gaze vaporeuse remplit l'atmosphère. Comme c'est aérien et subtil, ce tissu ! La moindre brise suffirait à le dissiper. Tout ce qu'il recouvre et enserre se transfigure, se fait presqu'irréel à son contact. Les contours, les lignes se perdent dans cette mousse grise. Tout ce qu'il y a de net, d'arrêté, dans les objets, — arbres ou demeures, — se fond en cette émanation qu'exhale l'Océan. Sous sa voilette vespérale, mon île n'a plus qu'une physionomie imprécise. C'est comme si toutes choses se
résolvaient en gouttelettes. . .