CONCLUSION
Mesdames et Messieurs
J'ai fini mon travail. Certes, je n'ai pas tout dit. Mais comment enfermer, en une conférence de une heure, l'œuvre de tant d'années ? Et d'ailleurs, il fallait bien, n'est-ce pas, vous laisser à vous-même le plaisir de pouvoir faire des découvertes, au jour prochain où vous lirez ou relirez
ces beaux poèmes. J'ai peut-être analysé assez correctement son œuvre, et donné la substance de son inspiration, comme aussi les notes caractéristiques de son art. C'était là l'essentiel. A vous de compléter ma critique par des observ-ations personnelles dont aucune, je l'espère, ne viendra sérieusement contredire les nôtres.
Si Fréchette eut travaillé davantage, s'il se fut trouvé dans un milieu plus entraînant, s'il se fut spécialisé dans la poésie, oh ! sans doute que son œuvre eût été plus nombreuse, et qu'elle eût mieux valu surtout par la qualité de son essence. Mais n'est-ce pas déjà beau qu'il ait laissé un pareil monument ? Et ne faut-il pas le louer d'avoir avivé parmi nous le feu sacré de l'art, et de nous avoir légué un bel exemple de dévouement et de consécration à l'immatériel ? Ses poèmes synthétisent les meilleurs élans de l'âme canadienne, ils chantent les nobles amours dont nos cœurs doivent être les foyers, amour de la religion, amour familial, amour de la patrie. D'autre part, ils sont, par leur ^ facture, l'effort le plus considérable qui se soit encore accompli chez nous vers le grand art. Pour toutes ces raisons, je salue, avec respect et admiration, la mémoire de celui à qui la voix publique — écho de nos sentiments — a donné un jour un titre que la postérité ne pourra faire autrement que ratifier : Louis-Houoré Fréchette, notre poète national.
La Vierge et la Perle
La Vierge et la Nuée
La Vierge et la Lumière
Margarita preiiosa . . .
Pour désigner la beauté parfaite, dans tous les genres, c'est-à-dire une œuvre faite de vérité et de splendeur, — puisque, selon la définition célèbre, le beau est la splendeur du vrai, — nous employons un mot qui résume et concrétise toutes nos admirations ; nous disons : c'est une perle.
Nous disons cela de tout objet d'art qui nous paraît réunir ces conditions diverses qui constituent ce qui s'appelle la perfection. Et nous le disons de toute personne qui nous plaît par ce mélange de qualités rares, qui la rapprochent du type idéal de notre espèce.
Notre Seigneur lui-même, voulant caractériser d'un mot, enfermer en une formule courte et suggestive, l'essence du message nouveau qu'il apportait à la terre, l'a comparé, dans une parabole charmante, à une « perle précieuse ». — ■ Le royaume des cieux, dit-il, est semblable à un marchand qui cherche de belles perles, et qui, en ayant trouvé une de grand prix, vend tout ce qu'il a afin de l'acheter ». — Et l'Apôtre saint Jean, revenu de sa vision apocalyptique qui l'avait emporté jusqu'au cœur de la Cité Infinie, nous dit que « les douze portes de la Jérusalem céleste étaient
douze perles, et que chaque porte était formée d'une seule perle ».
Ainsi donc, pour l'esprit humain, la perle est peut-être la chose qui symbolise le mieux la beauté absolue. Et il ne faut pas s'étonner de voir la liturgie appliquer ce mot à Marie, Mère de Dieu, et de l'entendre lui chanter avec amour : « O Vierge, vous êtes une perle très fine, une marguerite précieuse ! »
Et je voudrais précisément montrer qu'il y a de réelles analogies entre la perle et la Vierge Marie.
La perle a une origine assez mystérieuse. Et même la science moderne n'a pu encore découvrir ni fixer les lois de sa production : elles échappent à ses calculs. Sa naissance a quelque chose de singulier, de rare : elle est due, non pas au jeu de forces régulières, mais à un accident de la nature. Et les anciens, dans leur croyance naïve, que d'ailleurs toutes nos lumières n'ont pas su démentir, s'imaginaient que c'était la rosée du ciel qui venait féconder la nacre et y faire germer ce joyau.
Quoi de plus mystérieux également que les origines de la Vierge? Selon une tradition infiniment respectable, Marie est le fruit du miracle. Cette fleur de Judée s'est éclose sous le souffle divin. Car Anne, femme de Joachim, n'avait pas de postérité ; et elle en gémissait comme d'un opprobre. Elle se répandait en larmes et en supplications devant l'Eternel. « Pourquoi, Dieu d'Israël, n'avez-vous-
béni notre union? Pourquoi ne nous avoir pas donné de voir la chair de notre chair naître et grandir sous nos yeux ? O Dieu puissant, exaucez mes vœux, ou je meurs ! Da mihi libéras^ alioquin moriar ! m Et l'Eternel se laissa enfin toucher. Et Anne fut relevée de sa longue humiliation en donnant le jour à l'enfant la plus privilégiée qui fût jamais née, — Marie, Marie, annoncée par les prophètes, saluée, dès l'aurore des siècles, par les antiques patriarches.
O Marie, votre naissance inespérée est à la gloire du Tout- Puissant !
Mais, si grand que soit ce prodige, il est infiniment surpassé par le privilège unique, incomparable, dont Dieu a doté son âme. O mystère ! Dès son émanation du souflfle créateur, l'âme de la Vierge a été adombrée par l'Esprit Saint. Et alors, cette souillure originelle qui nous atteint tous, tous sans exception, qui nous marque d'une empreinte profonde, n'a pu rejaillir sur son essence claire. Dieu a dit à ce flot qui nous saisit, à ce moment psychologique où nous commençons à être, et qui nous roule en ses ondes impures : « Cette fois, tu n'iras pas plus loin, tu t'arrêteras devant cette petite âme que mon soufile va créer, tu la respecteras, elle seule de toutes les âmes humaines. Les autres, je te les abandonne au long des âges. Mais celle-ci est ma préférée ; elle sera épargnée. Sa destinée est si haute, sa mission future si extraordinaire, qu'elle n'en serait plus digne si je ne la gardais sans tache ! » — Ah ! la Conception Immaculée de Marie, quel dogme consolant !
quelle clj^se immense ! quelle oeuvre de clarté souveraine !
La Vierge, perle mystique, a vraiment été formée d'une goutte de la rosée céleste.
La perle est parfaite dès sa naissance. A la différence des autres joyaux, il ne faut pas qu'une main habile la travaille pour faire ressortir sa valeur. Tout l'art d'un Cellini ne saurait ajouter à son éclat primitif. Le rôle du ciseleur consiste seulement à la sertir dans l'or, ou à l'entourer de pierreries, dont les feux ne rendront que plus séduisants ses tons chastes et discrets. Mais son vrai mérite est indépendant de sa situation. Pour la grâce mesurée de sa forme rotonde, comme pour l'exquise beauté de ses teintes, la perle ne doit rien à l'art du joaillier.
— Et de même, la Vierge fut comblée, dès le premier instant de sa conception, de toutes les vertus et de tous les dons de l'Esprit Saint. Tout ce que Dieu peut verser, de son essence infinie, dans une âme humaine, Marie le reçut avec la vie. Et la Toute-Puissance ne pouvait ajouter aux faveurs dont elle orna alors son âme.
Tandis que nous devons faire effort, lutter, prier, pour acquérir telle ou telle vertu dont le germe a été déposé dans notre âme par la grâce du baptême, et que cette qualité ne s'obtient que par degrés successifs, sujets à toutes les contingences, à toutes les fluctuations de la tentation et de la faiblesse, — Marie les possédait toutes en naissant, et dans une mesure supérieure, et sans danger de pouvoir jamais en perdre ou en voir diminuer aucune.
Les diverses circonstances de sa vie ont seulement servi
à les mettre en relief et dans tout leur jour. Ainsi son amour de la virgdnité, son humilité profonde ont éclaté au moment sublime de l'Annonciation, quand elle posa une timide question à l'Ange du Seigneur, et que, rassurée par lui sur un point délicat, elle dit simplement : « Je suis l'ancelle du Seigneur. Qu'il me soit fait selon votre parole ! » Tout le cours de son existence, se sont révélés encore tour à tour son esprit d'obéissance, sa sagesse, sa générosité de cœur, son abandon à Dieu, et tant d'autres vertus. La volonté divine lui fournissait des occasions de manifester aux hommes tous les trésors spirituels que son âme recelait. Mais ses mérites étaient toujours les mêmes. Toutes les situations que Marie a traversées ont été comme une couronne de gemmes, ou comme une sertissure d'or fin, n'en faisant que mieux ressortir le bel orient de cette perle mystique, sans ajouter quoique ce fût à sa beauté essentielle, complète dès l'origine.
Avez-vous jamais vu une perle, une vraie perle ? Avezvous remarqué de quelles teintes extraordinairement suaves elle se nuance? Sa note dominante, c'est la blancheur, mais une blancheur toute particulière, luisante et chaude, et comme veloutée. Son argent est imprégné de soleil, fécond en reflets chatoyants. Il y circule des lueurs aurorales. Ou bien c'est un peu d'azur qui le tache. Et jamais aucun ton trop vif ou éclatant. Tout se fond en couleur discrète et tendre. Ah ! quand la belle lumière orientale,
pour laquelle elle est née, la frappe, elle y produit des effets d'une telle douceur infinie . . .
— La blancheur, n'est-ce pas aussi la qualité maîtresse de la Vierge? Marie est la femme idéalement candide. Sitôt qu'on la nomme, elle s'évoque à nos yeux en forme immaculée, en clarté absolue. Elle est type, exemplaire de pureté. Mais sa vertu n'a rien de stoïque, ni de froid, ni de superbe. Sous sa parure sans tache vibre un cœur affectueux et bon et qui rayonne de toute part ses ardeurs. Que d'autres qualités diverses s'ajoutent à sa virginité parfaite, pour la rendre attrayante et charmeuse ! Son âme reflète le saphir infini. Les nuances les plus chatoyantes de vertus avivent sa candeur. Et toujours leur éclat se tempère. Ses dons brillants se noient à demi en la pure essence nacrée, s'y atténuent en demi-teintes extrêmement fines et douces . . .
Et maintenant que cette perle habite en l'or éternel, et qu'elle est sertie dans l'impérissable et infrangible diamant de la lumière divine, — qui peut dire la splendeur vierge, semée d'azur et de rose, de son orient ? —
. . . Les joailliers sertissent les perles dans l'or pur, les rehaussent de fines pierreries. Et puis, ils les enferment en des écrins soyeux.
— Cette perle qu'est la Vierge, — sertissons-la dans l'or de notre amour. Que notre cœur devienne l'écrin mystérieux où elle repose. Notre vénération, nos délicatesses à
son égard, notre fidélité à son culte, seront comme autant de gemmes destinées à lui faire une couronne d'honneur, et à mettre en un plus haut relief sa presque infinie beauté.
O Marie, — perle mystique, — margarita pretiosa^ — précieuse marguerite éclose sous le soufiQe divin, soyez la parure, l'ornement de nos âmes ici-bas, comme plus tard, au ciel, vous ferez les délices de nos regards glorifiés !
Et ttidi, et ecce nubem candidam , . .
Apoc.
La nuée, — cette chose éminemment diverse et ondoyante, imprécise et vaporeuse, dont le poète a dit qu'elle ressemble à nos rêves, — l'Eglise et les Pères en ont fait Timage, le symbole de Marie. Ils comparent la Vierge à la nuée qui flotte au gré des souffles supérieurs, et qui prend, là-haut, les formes les plus imprévues, s'y amoncelle en collines croulantes, ou bien s'y étale en îles d'or cerclées d'azur, ou encore s'y disperse en touffes de violettes, s'y effeuille en pétales de roses, en pluie de lilas.
Et je voudrais rechercher quelles affinités subtiles il peut bien y avoir entre la nuée et la Vierge Marie.
La nuée se compose de vapeurs. Et il n'est pas au monde de matière plus impalpable. Dans l'ordre des corps, c'est l'un des plus impondérables et des plus fugaces. Tissue de fines gouttelettes empruntées à l'océan, elle s'é-
lève, à peine formée dans l'éther, elle y plane, elle y règne. Et voyez comme elle est sensible, impressionnable à toutes les influences célestes. Le soleil, par exemple, — ce n'est pas seulement sa surface qui s'en illumine. Mais elle le boit, elle s'en imprègne, elle s'en sature, elle le laisse pénétrer jusqu'au cœur de son essence, qui en devient radieuse et diaphane. Et c'est quelque chose alors de tout aussi clair, et de plus fin, de plus menu que le cristal, qui vibre et scintille,— comme un poudroiement translucide, lequel, à de certaines heures, s'irise, revêt les nuances les plus charmeuses, absorbe toutes les couleurs de la lumière.
— Et de même, la liturgie n'applique-t-elle pas à la Vierge ce que l'Ecriture dit de la Sagesse Eternelle ? Ne l'appellet-elle pas « vapeur de la vertu de Dieu «, — « émanation sincère de la clarté du Tout-Puissant »? — Sans doute, Marie appartenait bien à notre nature humaine. Mais elle en était le fruit exquis, le produit le plus distingué. Née de la race d'Adam, elle égalait pourtant, et surpassait même, par les perfections de son âme, les substances spirituelles. Elle était transcendante à tout l'ordre terrestre. Jamais l'ombre seule d'une faute ne vint lui rappeler la déchéance commune à notre espèce, la faire descendre des hautes régions mystiques où son esprit et son cœur habitaient. Son essence très pure flottait en grâce au-dessus de nos misères. Nuée candide formée d'un souffle de Dieu, son vol l'emportait dans l'infini.
Et qui pourrait décrire les jeux de la lumière divine au travers de son âme ? Car, ce n'était pas seulement l'enveloppe, et comme les contours de son être, que la vertu céleste étreignait, si étroitement que ce fût ; mais elle la
transperçait toute, au point de ne pas laisser une seule de ses facultés dans la pénombre. Chacune de ses puissances baignait dans une clarté si vive, se prêtait si entièrement à l'action du soleil divin, qu'elle en était toute diaphane, et qu'au travers de sa transparence reluisait tout le ciel, tout le saphir du firmament, — je veux dire la grande image de l'Eternel.
La nuée est agile. Elle obéit au moindre souffle. Il semble qu'une haleine suffirait à la mouvoir. Elle va, d'un point à l'autre de l'espace, et tantôt glisse d'une allure rapide, tantôt vogue selon un rythme mesuré et berceur. Mais on ne la voit jamais au repos. Son agilité n'a d'égale que sa souplesse, son aptitude à prendre toutes les formes, gracieuses ou sculpturales. Oh ! que les nuées présentent souvent des modelés superbes ! Quel art, quelle infinie variété dans leurs attitudes.
— Agile, prompte à se mouvoir sous l'impulsion de l'Esprit, Marie le fut merveilleusement. Et l'Eglise lui applique encore cette autre notation de la Sagesse Eternelle, à savoir qu'elle est « plus mobile que tous les mobiles ». Qu'est-ce à dire ? La Vierge avait fait à Dieu l'abandon de sa volonté propre. Et jamais ne reprit-elle un atome de ce qu'elle Lui avait ainsi cédé. L'Esprit Saint n'a pas rencontré d'âme plus entièrement docile à son souffle. Car Marie ne se contentait pas d'obéir à Dieu, quand Dieu avait parlé, mais elle prévenait ses désirs, elle tâchait de deviner ce qui pouvait lui plaire davantage, et aussitôt y harmo-
nisait ses aspirations et sa conduite. Rien, dans sa nature, de réfractaire aux touches discrètes de l'Esprit. Ce n'est pas elle qui, selon l'expression si touchante de nos saints Livres, l'eût jamais « contristé ou contrarié ». Pourquoi, jeune encore, se rend-elle dans le Temple de Jérusalem, pour consacrer à l'Eternel sa virginité et sa vie, sinon parce que le lui avait inspiré cette voix qui se fait entendre sans bruit de paroles ? Pourquoi s'en va-t-elle, à travers les montagnes, visiter sa cousine Elizabeth, sinon pour obéir encore à l'impulsion divine? Et pourquoi, jeune mère, prendra-t-elle la route de l'exil, sinon parce que tel était l'ordre d'en haut? — Tous les pas, tous les mouvements de la Vierge étaient réglés par la vertu céleste. L'Esprit Saint contrôlait toute son activité intérieure et extérieure, la dirigeait entièrement.
Et Marie fut malléable autant qu'agile, pour revêtir toutes les modalités que la main de Dieu lui imposa. Quand, à sa forme virginale, l'Eternel, par un miracle de sa toute-puissance, voulut joindre la forme maternelle, et la choisir pour donner le jour au Verbe fait chair, Marie dit simplement : « Ecce ancilla Domini. Je suis l'ancelle du Seigneur. Qu'il me soit fait selon sa parole ». Quand, aux lys de sa candeur, l'Eternel voulut ajouter les roses pourpres du martyre, faire d'elle une victime sans tache, à l'exemple de son Divin Fils, la faire participer au sacrifice du Calvaire, Marie accepta encore, elle se résigna, elle accompagna son Jésus tout le long de son sanglant pèlerinage, et s'immola avec lui. Vierge, Mère, Martyre, — cette triple condition de son existence terrestre, Marie l'a réunie en sa personne auguste, sur l'ordre de cet Esprit de Dieu, à qui elle avait
laissé tout pouvoir de la modeler selon son bon plaisir, et quoiqu'il dût lui en coûter d'ailleurs à elle-même de larmes et même de sang.
La nuée protège contre les rayons du soleil. Et c'est elle qui verse sur la terre la pluie féconde et rafraîchissante.
— Admirable image du rôle de la Vierge à l'égard du monde et des âmes. Les saints Pères et tous les auteurs mystiques comparent la tentation à une fièvre qui brûle et qui dévore. Eh ! bien, les pauvres âmes qui sont en proie à ce feu n'ont qu'à se tourner vers Marie pour qu'aussitôt elles se sentent rafraîchies. Une invocation sincère à la Vierge, suffit à apaiser la morsure brûlante du désir. Oh ! combien se sont épargné de larmes et de regrets, pour avoir, à ces moments critiques où l'illusion est si forte qu'elle fait perdre de vue la vraie notion du devoir, recouru à Marie. Son ombre salutaire, s'interposant entre eux et l'objet qui les sollicitait, leur a permis de se reprendre à temps et de garder cet équilibre, essentiel dans la vie chrétienne. Et quant à ceux qu'une passion malheureuse a tenus, plus ou moins longtemps, dans une étreinte ardente, s'ils ont pu se ressaisir enfin, et respirer un air plus calme et plus tempéré, n'est-ce pas grâce à la Vierge ? N'est-ce pas sa protection maternelle qui les a ramenés, peut-être de très loin, dans les frais sentiers de la vertu ?
Et aussi, la Vierge verse sur le monde la rosée et la pluie divines de la grâce. Quand le prophète s'écriait ; « Cieux, répandez votre rosée, et que les nuées pleuvent le Juste ! *
c'était la Vierge Marie qu'il entrevoyait à l'avance, qu'il interpellait dans l'avenir, dont il annonçait la mission sublime. Marie est vraiment la nuée, qui, sur un signe de l'Eternel, s'est ouverte et a versé sur la terre le Juste, le Messie attendu par les siècles. Et maintenant, au long des âges, et jusqu'à la fin des temps, elle plane et planera dans l'azur infini, receleuse de vie, pourvoyeuse de grâce, n'attendant qu'une prière de notre part, qu'une aspiration, qu'un désir, pour épandre sur nos âmes les flots divins.
Sous l'Ancien-Testament, c'était le plus souvent du sein de la nuée que Dieu parlait à son peuple, lui dictait ses lois, exerçait sur lui son action providentielle. La majesté de Jéhovah s'enfermait dans le cadre flou d'un nuage, pour rayonner de là, à travers tout Israël, son influence et sa vertu. Symbole parfait des procédés d'opération qu'il allait inaugurer avec la loi nouvelle. Car, désormais, ce n'est plus dans une nuée matérielle qu'il s'enveloppe, mais dans le cœur et l'âme de Marie. C'est par l'intermédiaire et le ministère de la Vierge qu'il veut nous faire parvenir les fruits de la Rédemption. Marie, remplie de la faveur divine, divinisée elle-même par tout ce que l'Eternel a accompli en son âme de grandes choses, a charge de nous dispenser les trésors infinis.
O Marie, — nuée candide qui argentez l'azur des cieux, — faites qu'à votre exemple nos âmes se laissent pénétrer à fond par le grand soleil de Dieu. Donnez-nous d'imiter l'élégance et l'harmonie de votre vol, si loin des souillures
terrestres. Rendez-nous agiles et souples, pour que le vent de l'Esprit puisse nous emporter sur les sommets de la perfection, nous modeler à votre image. O Vierge, — nuée céleste, — c'est de vous que nous attendons le rafraîchissement et la vie !
. . . Luci cotnparata invenitur prior Sap.
La liturgie est extrêmement flatteuse à l'égard de la Vierge Marie. Il n'est, en effet, rien de beau, dans la nature et dans l'art, à quoi elle ne la compare, et qu'elle ne trouve inférieur encore à sa merveille toute divine. Etoile, parfum, diamant, rose, lys, perle, émeraude, — voilà quelquesunes des appellations qu'elle lui jette dans son admiration tendre, et comme dans un effort pour la peindre, pour nous la décrire, pour nous faire soupçonner un peu de son idéal.
Il semble que, parfois, son enthousiasme ne connaisse plus de bornes, comme lorsqu'elle salue Marie avec les termes même qui définissent la Sagesse Eternelle : « Vous êtes plus éclatante que le soleil. Si l'on vous compare avec la lumière, vous l'emportez. Licci cotnparata invenitur prior. »
Et j'ai précisément dessein de signaler les analogies qui peuvent exister entre Marie et la lumière.
O Vierge claire, subtile et diaphane créature, laissez nos pauvres yeux mortels se poser quelques instants sur votre essence radieuse et cristalline !
Les demeures de la lumière sont hautes et lointaines. Elle habite des régions inaccessibles. C'est par delà les sphères, à des distances incommensurables, et comme au sommet de tout, qu'il faut la chercher. Les sources de la lumière se perdent en de telles profondeurs éthérées, qu'il y a des astres dont les rayons mettent des années, des siècles même, à nous parvenir. Et Sully-Prudhomme, dans une de ses plus jolies pièces, interpelle une étoile, dont la clarté, déjà en marche à travers les espaces, ne luira cependant que pour les derniers-nés de la race humaine :
Quand luira cette étoile, un jour, La plus belle et la plus lointaine, Dites-lui qu'elle eut mon amour, Derniers-nés de la race humaine.
— Comme la lumière est transcendante à tout l'ordre matériel, Marie surpasse, en grandeur, en dignité, toutes les créatures. Quelle vocation extraordinaire que la sienne ! Cette fille des hommes a été associée à la vie et à l'action de l'auguste Trinité. L'Esprit Saint se l'est choisie pour épouse ; et c'est de sa substance immaculée que le Verbe a pris sa chair adorable. Or, cette prédestination explique et justifie tout : elle explique le mystère des prophéties antiques, mêlant son nom à celui du Messie à venir, unissant dans un même rêve la Vierge, fille de Juda, et Celui qu'elle doit enfanter ; elle explique les symboles transparents par lesquels l'Eternel Dieu a voulu la figurer à l'avance et consoler ainsi l'attente des siècles.
LA VIERGE ET I,A xrMlÈRE [ 145
C'est aussi la raison des privilèges uniques, des grâces infinies dont le ciel la combla, — grâces qui ont, en quelque sorte, porté Marie jusque sur les frontières du divin, et l'ont rendue aussi voisine de Dieu qu'il était possible à une créature humaine de le devenir. Car, ce n'est pas seulement la race des hommes que Marie domine de toute sa dignité de Mère du Verbe, mais toutes les hiérarchies célestes : Archanges, l'rônes, Dominations, Chérubins, Séraphins saluent en elle leur Reine. Pour la voir, il leur faut lever les yeux vers les hauteurs oii trône Dieu luimême, plonger jusqu'au cœur de l'inaccessible clarté oti la Trinité Sainte a son habitacle.
La lumière est belle. — Cette affirmation n'a pas besoin d'être démontrée. On en fait l'expérience tous les jours. Et, certes, ce n'est pas quand on a vu la lumière incomparable de. rOrient qu'on peut douter de la magie, des séductions qu'opère la clarté. Car, la lumière a ceci de particulier, qu'elle n'est pas seulement belle en soi, et de par sa nature propre, mais encore qu'elle fait ressortir l'ordre et la beauté de l'univers. Sans la lumière, en effet, que deviendrait notre monde? N'est-ce pas à elle qu'il doit sa gloire? Et aussi, c'est bien un corps que la lumière. Cela se décompose, s'analyse, tout comme une autre substance. Et pourtant, cela est si pur, si subtil, si agile, si impondérable, que rien, dans la nature physique, ne peut mieux nous donner une idée de ce que c'est que l'esprit.
— La beauté ! — ah ! comment Dieu n'en eût-il pas revêtu la Vierge de Nazareth? La beauté, c'est une perfection. Et il eut donc manqué quelque chose à celle que Dieu avait créée avec tant d'amour, si ses traits n'eussent été d'une régularité plastique absolue, et si le type sémitique n'eut trouvé en elle son exemplaire le plus accompli. La Vierge fut belle, belle à désespérer les plus grands artistes. Vous savez les gestes découragés des plus célèbres peintres, dans leurs tentatives infructueuses pour évoquer la Madone. Combien son visage, qu'ils entrevoyaient en rêve, leur paraissait trop pur et trop céleste pour être fixé sur une toile ! Car oui, la beauté de la Vierge, faite d'intégrité et d'harmonie, s'avivait encore de l'irradiation qui venait de son âme, comblée de tous les dons. L'âme étreignait en elle la forme extérieure, et l'imprégnait des qualités de l'esprit. C'est le cas de lui appliquer la parole de l'évangile : tout son corps était lumineux.
Et le monde surnaturel n'est-il pas éternellement embelli par la présence et le rayonnement de la Vierge? Estce que l'église catholique n'emprunte pas à son culte un charme, une poésie, qu'on chercherait en vain dans les autres confessions ? — IMarie est la douce clarté sans laquelle l'univers spirituel, l'empire des âmes, serait froid et obscur, manquerait de cet éclat tendre qui attire et qui retient . . .
La lumière est bonne. — Bonitas^ siiî diffiisiva^ disent les philosophes. La bonté, c'est une puissance qui aime à se donner, à se répandre. Or, qu'y a-t-il de plus expansif, de
plus généreux que la lumière? Dès qu'elle existe, elle brille, elle sort d'elle-même, elle s'épanche. Son rayonnement accompagne nécessairement son essence. Elle luit pour tous, abondante, inépuisable. Et elle ne fait pas qu'éclairer. Elle exerce une action féconde. Elle est mère des germes, génératrice de vie au sein de l'univers.
— La bonté, — ce mot si simple et si profond, définit la Vierge, comme il définit Dieu même. On dit « la bonne Vierge » comme on dit « le bon Dieu ». La bonté est l'attribut essentiel de Marie. C'est parce qu'elle est toute bonne, qu'elle s'est sacrifiée pour nous, et qu'elle a généreusement accepté le martyre le plus héroïque qui îût jamais infligé à un cœur maternel. Le vieillard Siméon lui avait prédit qu'un glaive de douleur lui transpercerait un jour l'âme. Et cette annonce tragique s'est réalisée à la lettre, lorsque son divin Fils lui fut ravi, et qu'il fut traîné sous ses yeux au plus affreux des supplices. Mais où donc Marie a-t-elle puisé la force de résister à un tel spectacle ? Où, si ce n'est dans sa bonté, dans son amour pour nous ? Comme Dieu le Père, Marie a tant aimé le monde, qu'elle a donné pour lui, pour sa rédemption, pour son salut, son Fils unique. Quelle générosité ! Quelle largeur d'âme !
Et maintenant, — ce Fils, avec tous les mérites qu'il a acquis par sa passion et sa mort, Marie est là, qui veut le communiquer à tous, empourprer les âmes de son sang précieux. Le cœur de Marie est le réceptacle des grâces infinies. D'un côté, il s'ouvre sur le ciel pour s'emplir des trésors cachés des richesses et des sagesses divines ; de l'autre, il s'épanche, il se déverse sur nous, il nous inonde des flots rédempteurs. La Vierge Marie, du haut de sa
gloire, fait, pour les siècles des siècles, le grand et magnifique geste de sa bonté, qui est de donner, de se donner, de se répandre . . .
O Marie, — la liturgie a parfaitement raison de vous appeler lumière, et de dire que vous surpassez en éclat l'astre du jour. Liici comparât a invenitur prior. O Vierge revêtue du soleil, millier amicta sole^ attirez-nous dans les splendeurs vibrantes de vos rayonnements. Que nos âmes, comme ces vapeurs que l'on voit, le matin, monter de la terre, aillent se perdre et se fondre en vos clartés ! Baigneznous de votre lumière ! Ses flots purs nous conserveront pour la vie éternelle.
Tête d'étude
Travail donné en séance solennelle
à l'Ecole
des
Hautes Etudes Bibliques
de Jérusalem
le
sept mars mil neuf cent six
en la fête de
saint Thomas d'Aquin