‹ Essais et conférences [microforme]Chapitre 11 sur 34 · SET ES · texte numérisé non relu

SET ES

Voyez, dans Les Oiseaux de neige, cette série de sonnets intitulés « L'Année canadienne ». La caractéristique de chacun des mois de notre année y est bien rendue. Ailleurs, ce sont nos fleuves, nos caps, nos forêts, nos hivers, les couleurs variées de nos automnes, qu'il décrit avec amour, parce que tout cela est comme quelque chose de sa vie. Et nos grands hommes, — qui sait si, dans son admiration transcendante, Fréchette ne va pas jusqu’à les :déaliser un peu fort? Prenez la pièce, superbe d’ailleurs, intitulée : « Papineau ». Je rends, certes, hommage à ce tribun, sinon à ce politique. Mais le poète n’exagère-t-il pas en le comparant à un aigle, planant sur son rocher de Montebello, et en lui prêtant l'éclat et la majesté du soleil couchant ?

Et, pour en venir de suite à l’œuvre capitale de Fréchette, Za Légende d'un Peuple, je lui ferai le même reproche : elle manque de mesure. Nos annales sont «des annales de géants». Nos découvreurs furent «des titans». Il semblerait, à la lire, que nous sommes le premier peuple du monde, et que notre histoire éclipse celle de toutes les autres nations du globe. Ah! j’admets que nos origines furent très belles et très chevaleresques. Et c’est ces jours derniers seulement que M. Maurice Barrès, frappé de ce qu'il y a eu de merveilleux dans notre histoire et notre évolution nationale, donnait à un journal de Paris un article extrêmement laudatif qu’il intitulait «le miracle canadien ». Je sais aussi qu’il faut passer beaucoup à un poète, et qu’on ne lui demande pas la précision qu’on est en droit d'attendre d'un historien. Je tiens compte de tout cela, et je dis cependant que Fréchette eût gagné à rester dans une norme

LOUIS FRÉCHETTE [rs

plus juste, et à ne pas tant dépasser les frontières de la réalité,

Voyez, par exemple, la sûreté des données scientifiques dans une œuvre incomparable Par sa valeur de poésie : Les Trophées, de Hérédia. L'auteur ne bâtit pas sur la fable ni sur le sable. Ce n’est qu'après s'être assuré d’un terrain solide qu’il s’élance dans le bleu 4 urêve. Tandis que, dans son amour pas assez raisonné pour notre histoire

«écrin de perles ignorées»

Fréchette la déforme souvent, à force de l’amplifier et de la grossir, et aussi parfois la néglige totalement pour broder sur des faits qui sont rien moins que prouvés. Car Za Légende d'un Peuple ne justifie que trop son nom. La part y est faite trop large à des choses Purement légendaires. Puisque notre histoire est si belle, pourquoi ne l'avoir pas uniquement creusée et fouillée ? Pourquoi n'avoir pas serré de très près la réalité, quitte à la revêtir de la splendeur de la forme? On eut eu ainsi une Œuvre, remarquable par la sûreté de son érudition, avant de l'être Par ces enjolivements que crée le rêve poétique. Mais je parle peut-être trop en moderne, pénétré des nouvelles doctrines qui veulent que, même en littérature et en poésie, il faille construire sur fond positif, et que tout soit à base de science. Ne nous montrons Pas trop sévère à l'endroit d’ lacunes qu’on Pourrait relever encore dans cet ou Pourquoi le cadre en est-il si lâche et l'unité si artif. cielle ? Pourquoi ce poème sur l'Amérique au commencement d’une épopée qui veut être purement locale? Et Pourquoi cet autre poème intitulé « Renaissance », lequel se

autres vrage,

terminé par une parole si quelconque de François Ier ? — Et pourquoi ne pas laisser Voltaire tranquille avec son vieux mot «quelques arpents de neige», qui lui a été si souvent reproché ?— Il y a des morceaux dont on croirait qu'ils ne sont là que pour le remplissage. Il paraît trop que l’auteur a voulu faire un livre, un gros livre, dut-il pour cela faire appel à des inspirations presque étrangères au sujet. N'importe, pourvu que le volume ait du corps. Oui, mais l’interposition de ces éléments hétérogènes nuit au mouvement de l’ensemble, nous déroute un peu. Et l'épisode du malheureux Riel n'est-il pas trop longuement et dramatiquement développé? Est-il bien sûr que l’avenir ratifiera toutes les malédictions que prononce le poète, et dans la forme où il les prononce, contre ceux qui furent ses persécuteurs ? Cet événement est encore bien près de nous. Et l’on sait que la poésie, surtout épique, a besoin d’un certain recul dans le temps et dans l’espace. Et comme la pièce sur Papineau est maigre et terne, au prix de l’autre qui se trouve dans Pé/e-Méle /

Mais passons sur ces faiblesses pour admirer le sentiment profondément canadien qui vibre tout au long de cette œuvre. Il a été beaucoup pardonné à Madeleine parce qu'elle a beaucoup aimé. Ah! il s’exhale de cette Zégende d'un Peuple un amour de notre pays, si fort et si tendre, qu’en faveur de ce beau sentiment, nous oublions les quelques gaucheries qui ont pu se glisser dans sa composition. Telle qu'elle est, c'est la meilleure épopée nationale que nous ayons, épopée que nous pouvons appeler, en un certain sens, définitive. Car il faudrait un rude talent pour reprendre et renouveler ces thèmes, et pour nous y faire trouver

une autre espèce de plaisir. Fréchette semble en avoir extrait tout le suc. Et si nos poètes veulent nous intéresser désormais, il leur faut recourir À une autre matière. Au lieu de disputer à notre lyrique son meilleur titre de gloire, qu'ils s’exercent sur des Pensers nouveaux, Quant à lui, ce sera son mérite de nous avoir présenté, en synthèse poétique, souvent très belle, toujours émue,

l’image de la patrie canadienne,

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