Cant.— Passim
Cloitre en ruine
++. De grands souvenirs dominicains nous attiraient ve: s Ptolémais, ou Saint-Jean d’Acre.
En effet, dès le règne du bienheureux Jourdain de Saxe, deuxième Maître Général de notre Ordre, avait été constituée la province dominicaine de Terre Sainte, avec un Couvent principal à Ptolémais, alors ville très chrétienne, Ce couvent, abandonné depuis des siècles, subsiste toujours. Il était donc tont naturel que j'eusse un ardent désir de visiter cette relique de famille, honteusement profanée, il est vrai, mais qui nous rappelle tant de vertus, tant d’aspirations généreuses et de sacrifices. Aussi, à peine débarqués au pied du Carmel, nous disposons-nous à faire ce pèlerinage.
Ptolémaïs est là-bas, à 1. pointe extrême de la courbe, puissante et harmonieuse, décrite par la baie de Caïpha,— seul port, je crois, de toute la côte palestinienne.
Par ce :iel voilé de brume, on ne la distingue pas très bien : elle se perd, s'efface dans les vapeurs grises. Parfois, cependant, de pâles rayons la frappent. Et alors, elle ressort en clair, elle émerge, précise, pour se mouiller, se fondre encore tout-à-l'heure. Etrange vision! Ce n'est pas une ville qui apparaît, mais une dure forteresse. Ses remparts plongent dans la mer, en proue de vaisseau. Ils compriment tout. Et sans doute l'activité humaine ne peut se déployer en dehors de leur ligne sévère. Défense est faite à la vie de fleurir au delà de cette enceinte. (Car, l'on ne voit rien que des murs nus et froids, enserrant tout un fouillis de minarets, de petits dômes, de maisons à terrasses...
Nous nous y rendons en suivant la plage, —seule route praticable.
Voici des dunes, plantées de gigantesqnes palmiers. C'est un paysage du désert, cela sent l’oasis. Quel malheur que la lumière soit si pauvre! Par les levers de soleils roses, ou les couchauts de pourpre, cela doit être magnifique à contempler, ces ondulations de sable très fin, lits d’or d'où fusent ces longues tiges immobiles, au sommet desquelles des bouquets de larges feuilles déchiquetées s'épanouissent et se balancent.— Et voici venir une caravane de chameaux, arrivant des régions de Galaad ou du Hauran. Tranquillement, harmonieusement, ils vont, à la file, portant, dans des outres de peaux de bêtes, une abondante récolte d'huile, que leurs chameliers échangeront, à la ville, contre des produits plus nécessaires à la vie...
Nous sommes à Ptolémaïs. J'avais bien vu. C'est une citadelle, rébarbative et archaïque. 11 doit y avoir fête,
aujourd’hui, pour les Turcs, qui forment les trois-quarts de la population, car ils sortent tous. Et les hommes vont s'asseoir sous des abris assez primitifs, pour boire le café ou fumer le narghilé, tandis que les femmes et les enfants se répandent dans un cimetière voisin, peuplé de tombes bleues ou blanches, — les curieuses tombes musulmanes, — mêlées à de la verdure sombre.
La ville est donc presque déserte, et sale, boueuse, irrégulière, toute en détours. Les rares personnes que nous rencontrons n’ont vraiment pas l'air sympathique, Les Turcs continuent à prendre leur revanche des Croisades, Ils composent, ici, une réserve où semble se garder intact le fanatisme des aïeux. Ptolémais est restée relativement fermée aux infiltrations de la civilisation occidentale. On y sent fermenter le vieux levain de haine contre le nom chrétien. Elle commande à la Méditerranée, et semble, du haut de ses bastions, jeter à l’Europe lointaine un insolent défi.
Après une marche tortueuse, durant laquelle je ne donne qu’une attention distraite à ce qui m’entoure, — nous voici aux portes de ce qui fut, aux âges de foi, alors que cette terre était toute pétrie de christianisme, et que les Croisés avaient fait de cette ville le boulevard de letrs conquêtes, un cloître dominicain. L'entrée donne sur le vaste préau. Quelle merveille de construction! ‘Tout le long d’un immense quadrilatère, s’alignent des colonnes monolithes de porphyre rose, d’un caractère un peu lourd, mais si riches et si brillantes. Les avenues du cloître sont pavées de larges dalles, encore intactes. Au dessus, se voient les fenêtres carrées, indiquant les cellules des frères.
Qu'est-il devenu, hélas! ce monument d’une architecture si monastique? Ce couvent, conçu d'après les plus pures traditions dominicaines, et qui correspond si parfaitement à la description que le Père Lacordaire a tracée d'un cloître, qu’en at-on fait?— C'est maintenant une sorte de caravansérail, ou de marché à grains. Il est ouvert à tout venant. Dans le préau mystique, sont couchés des chameaux, qui dévorent leur pitance, pendant que leurs maîtres vont et viennent, fumant, discutant, remplissant cet asile de silence de leurs clameurs grossières. La «maison de la prière » s’est donc transformée en « caverne de voleurs. » Sous ces larges arceaux, où passaient des ombres blanches, dans un recueillement religieux, seulement animé par le murmure des psaumes ou le bruit des rosaires qu’on égrène, se tiennent d’âpres vendeurs qui ne peuvent comprendre la poésie de ces lieux, et qui ne se préoccupent que d’une chose: écouler leurs produits avec le plus de profits possible. On attache les bêtes aux superbes colonnes roses qui furent taillées avec un art si pieux. On les abreuve à la fontaine, qui symbolisait toujours, à l’intérieur des cloitres, « l’eau qui jaillit jusqu’à la vie éternelle.» Quelle déchéance !
Mon émotion, devant ce triste spectacle, est d'autant plus profonde, que, là, sous l’une des dalles, reposent les cendres du Bienheureux Jourdain de Saxe, premier successeur de saint Dominique. Ce Maître avait voulu, vers la fin de sa vie, visiter les Lieux Saints, et porter la consolation de sa présence à ces couvents de Palestine, que son zèle apostolique, et son enthousiasme pour la vie religieuse, y avaient fait surgir. Son voyage avait été heureux ; et il venait de
s’embarquer pour le retour, quand son vaisseau fit naufrage sur les côtes de Syrie, tout près de Saint-Jean d'Acre. Son Corps, rejeté sur le rivage, fut recueilli par ses fils, et déposé sous les dalles de leur cloître. Une colonne, marquée d’une croix, indique l'endroit où il fut enseveli. Ce doux Maître avait donc son tombeau en terre vraiment sainte, parmi ces fils à qui il venait d'adresser un éternel adieu. Pendant longtemps, son dernier sommeil fut comme bercé par leurs prières. Ses cendres vénérées donnaient à cette solitude je ne sais quoi de plus grave et de plus doux, l’imprégnaient de plus de majesté. ‘Tant que les frères habitèrent ce couvent, son souvenir y fut certainement l'objet d’un culte filial et fervent.
Les revers des armées chrétiennes, en Orient, les en ont chassés depuis des siècles, hélas! Ce cloitre, où des saints ont vécu, est la proie des infidèles. Et la dépouille du Bienheureux Jourdain est piétinée par les Musulmans, qui ne se doutent pas combien elle est sacrée pour nous, et combien nous déplorons l'abandon où elle gt, l’inconsciente profauation dont elle est victime !
Qu'elle reçoive du moins, aujourd’hui, de la part de l’humble pèlerin qui la visite, un hommage éphémère, mais attendri! Et puisse, un jour, la vie dominicaine refleurir autour de ce tombeau, ou la divine Providence rendre à notre famille religieuse des ossements qu'elle a déjà glorifiés !
-.. Des larmes me viennent quand je dis adieu à ce clottre, si imposant encore dans sa ruine, et dont la beauté mystérieuse subsiste sous la destination à laquelle le malheur des temps l’a affecté. Adieu, colonnades roses, qui
avez vu se dérouler tant de processions augustes ! Adieu, petites cellules, où des ombres immaculées semblent flotter encore! Adieu, préau, d'où le regard de mes frères antiques s'élevait librement vers le ciel et vers Dieu! T'a source limpide ne chante plus, comme autrefois, mais elle pleure, elle pleure tes splendeurs passées, ta sainteté évanouie, elle rappelle ses anciens maîtres.
Oh ! que sa plainte retentit douloureusement dans mon cœur. Adieu!...
Ptolémuais, -- en février.
Un barde précurseur
Octave Crémazie
Sa correspondance Son journal Ses poésies
Conférence donnée à l'Université Laval de Québec le 21 janvier 1910 sous la présidence de Mgr O.-E. Mathieu, P.A., C.M.G.
OCTAVE CREMAZIE
À mon très cher ami Monseigneur O.-H, Mathieu, P. A.
Monseigneur,
Mesdames et Messieurs
Eminemment tragique a été la destinée du poète, dont je veux essayer d'évoquer, ce soir, la figure déjà lointaine,
Par les amertiimes, les fatalités de son existence, Crémazie appartient à la longue lignée de ces génies malheureux, — Dante, Le Tasse, Milton et tant d'autres, — à qui leurs malheurs ont créé comme une auréole. Mais, là s'arrête l'affinité entre notre vieux barde, et ces grandes victimes du sort, qui ont acheté si chèrement, au prix de quelles immolations, leur immortalité. Notre sympathie pour lui ne saurait, en effet, nous aveugler au point de mettre son œuvre, assez primitive, en somme, en parallèle avec ces poèmes, douloureux et immenses, qui s'appellent la Divine Comédie, \a Jérusalem délivrée, ou le Paradis perdu.
La vérité historique nous oblige même à noter un aveu assez délicat, qui lui a échappé, au cours de sa correspoudance intime, Crémazie y confesse que ce sont ses fautes qui lui ont mérité son châtiment. L'exil où il s'était con-
damné était la conséqnence d’un de ces actes contre l’honneur, que toute société réprouve, et que notre patriotisme aurait mauvaise grâce à vouloir excuser.
Que cet acte ait eu des circonstances atténuantes, dans le tempérament même du poète, peu propre aux affaires, et dans l'espèce d’affolement où la perspective d’une banqueroute jeta sa pauvre âme impressionable ; — qu’il ait alors un peu perdu la tête, et accompli une chose dont il ne calculait plus bien la gravité et la portée, — je suis tout prêt à le concéder, et à dégréver d'autant sa mémoire mélancolique.
Dans tous les cas, et quelle qu’ait été, en cela, sa part de responsabilité, il a, je crois, payé sa dette envers la société, et noblement expié son erreur par seize années d’exil, d’isolement du cœur, de privations de toutes sortes. Crémazie est mort là-bas, en terre étrangère, quitte envers l'avenir. La sympathie qui entoure son nom, pour n'être pas de même nature que celle que nous donnons au juste souffrant, ne laisse pas, cependant, que de l’honorer beaucoup. Et j'ose affirmer qu’il s’en était rendu digne, par la façon dont il a accepté, jusqu’à la fin, ce qu’il considérait comme sa peine bien méritée.
Qui donc a dit: « Le repentir.est aussi beau que l’innocence »? — Je crois que c’est Louis Veuillot, et je lui fais mon compliment pour cette parole de si tendre et si chrétienne psychologie. — S'il ne fallait jamais plaindre que ceux qui souffrent injustement, le nombre des victimes, ayant droit à notre pitié, s’en trouverait joliment restreint. I1 y a, au contraire, une vraie grandeur dans l’expiation, quand elle est noblement portée. Et il semble que Créma-
OCTAVE CRÉMAZIR [ 287
zie ait assez souffert, et avec assez de résignation, pour que la postérité lui pardonne sa faute.
Or, elle l’a si bien fait, elle la lui a si entièrement remise, qu’elle l’a complètement oubliée, pour ne plus se souvenir que de son infortune. Et la mémoire du pauvre exilé s’auréole pour nous comme de quelque chose d’auguste ; elle est Comme consacrée par son martyre. Et notre compassion s'étend, non pas seulement sur l’homme, mais sur l’œuvre qu’il a laissée, pour nous y faire trouver des beautés, qu’un œil plus froid serait bien en peine d'y découvrir peut-être.
Sans me défendre d'une réelle sympathie, à l'égard du poète malheureux, je veux Pourtant étudier son œuvre objectivement, et la juger en toute impartialité. Et ce ne sta pas Mmanquer, je crois, de ce respect dû à linfortune, que d'exercer, dans toute leur étendue, nos droits de critique sur le compte de l'écrivain.