SA CORRESPONDANCE
Beaucoup de ceux qui connaissent, de Crémazie, autre chose que le nom, s’imaginent pourtant qu’il n’a fait que des vers, qu’il a été uniquement poète, Et, de ses poésies même, ils n’ont guère retenu que deux ou trois pièces, qui traînent dans toutes nos anthologies: « Le Drapeau de Carillon », par exemple, ou « Le vieux soldat canadien »,
Or, je veux bien que Crémazie doive le meilleur de sa renommée à son talent poétique, et qu’il ait assez bien.
traduit, en des strophes senties, un état d'âme aujourd'hui disparu, mais qui flottait alors dans l'air, et qui caractérisait une partie, du moins, de sa génération.
Seulement, ne nous montrons pas exclusifs. Son œuvre n'est pas déjà si considérable, que nous puissions en négliger un côté important, et qui mérite, à plus d’un titre, de retenir l’attention de la critique. Je veux parler, d’abord, de sa correspondance avec sa famille, et avec celui de ses amis, qui lui demeura fidèle dans l'épreuve, et qui devait réunir pieusement tous les matériaux que le poète avait laissés épars, et en composer un bouquet de violettes, destinées à fleurir un peu la tombe, et à perpétuer la mémoire de l'exilé: — j'ai nommé l’abbé H.-R. Casgrain.
L'on a dit, du style épistolaire, que c’est, par excellence, un don féminin. Et, ce monument incomparable d’esprit et de grâce enjouée, d’art léger et de souple tendresse, qui s'appelle: Les lettres de Madame de Sévigné», — vient toujours confirmer cette espèce d’axiome littéraire.
Or, que les féministes, si, par hasard, il y en avait dans cet auditoire, se rassurent pleinement. Je n'ai aucune intention de contester cette affirmation, je la trouve, au contraire, très juste.
A culture égale, d’ailleurs, et même avec moins de littérature, la femme écrit bien une lettre, plus facilement que l'homme. Il semble que ce soit sa spécialité, de savoir tourner joliment une épistole. Une lettre n’a pas besoin d'être profonde. Elle doit effleurer un sujet. C’est une causerie quelque peu surveillée, mais dont l'essence est d'être superficielle. Elle touche à tout, en passant, et comme du bout de l’aile. Elle s'occupe de détails. Elle
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pique la curiosité par d’habiles réticences, verse volontiers dans les indiscrétions, recueille les potins. Et tout cela, dans un style que j’appellerai aérien, avec une extrême versatilité de langage, des expressions qui soient inventées, et dont aucune ne devra trahir la préparation. Car, la lettre «qui sent l'huile» est détestable, Il faut que cela Coure, que cela vole.
Et puis, le cœur y joue peut-être encore un plus grand rôle que l'esprit. Une lettre, c’est quelque chose d’intime et de familier, où le cœur s’épanche, un message d'âme à âme, et qui doit rester leur secret intangible, leur propriété indivise, sur laquelle Personne autre n’a de droit. Et l’on s’y ouvre librement. L'on met de côté toute attitude conventionnelle, pour s'y montrer tel que l’on est, et pour traduire ces délicatesses quintessenciées de sentiments, ces subtiles nuances d'émotions, que l'amour ou l'amitié in. spire.
C'est, sans doute, pour toutes ces raisons que la femme est, ordinairement, supérieure à l’homme dans la correspondance. La lettre suppose tout un ensemble de qualités, qui s’harmonisent pleinement avec ses dons naturels d'in. tuition, de superficialité d’impressions, et aussi de tendresse, facilement éveillée, et, tout aussitôt, débordante.
Pourtant, des hommes célèbres ont laissé des correspondances, qui peuvent Presque rivaliser avec les plus belles collections de lettres féminines. Et, pour ce qui est de notre Crémazie, j'espère vous Prouver: qu’il a peut-être excellé en ce genre. — Est-ce parce qu’il était poète, et que les poètes ont, paraît-il, plus d’une affinité avec l'Âme féminine ? —Mais, pour moi, ses lettres sont autrement attachantes que
la plupart de ses poésies. Elles offrent, d'abord, un intérêt psychclogique, que l’on demanderait vainement à ces der. nières. Crémazie, dans ses poèmes, a voulu rester impersonnel. Il y a bien, dans la pièce intitulée : « Les morts », —telle strophe, qui est comme le pressentiment, admirablement analysé et rendu, de la destinée tragique qui l’attendait :
Priez pour l'exilé, qui, loin de sa patrie, Expira sans entendre une parole amie.
Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort, Personne ne viendra donner une prière, L'aumÔône d'une larme à la tombe étrangère !
Qui pense à l'inconnu qui sous la terre dort ?
Et c’est à peu près tout. Le voile retombe, qui nous dérobe son existence. Les vers crémaziens reprennent leur allure objective et impassible, se nuançant de temps à autre, je le veux, de la couleur sombre des pensées du poète, mais ne nous révélant rien de leur mystère. 11 l’a, d’ailleurs, avoué lui-même : « Dans mes ouvrages, je n’ai jamais parlé de moi, de mes tristesses ou de mes joies, et c’est, peut-être, à cette impersonnalité, que je dois les quelques succès que j'ai obtenus ».
Dans ses lettres, au contraire, il nous parle de lui, mais encore avec mesure. Car, cet homme paraît avoi” eu, à un degré extraordinaire, la pudeur de ses sentiments. C'était un réservé, un concentré. — Il est juste, toutefois, de faire remarquer qu'on n’a publié que des fragments de ses lettres à sa famille, et que les éditeurs en ont, probablement, supprimé ce qu’elles contenaient de trop, trop intime. — C'est un tort, car ce sont autant de lambeaux de son cœur
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qui nous échappent, et dont nous eussions aimé, pourtant, à nous repaître.
Telles quelles, elles nous en disent beaucoup sur son amour pour les siens et pour son pays, et sur la profondeur de la blessure, que l'exil et la misère rendaient chaque jour Plus cuisante dans son âme. Que l’on me permette de citer cette lettre à sa mère :
« Ma bonne mère,
« J'ai reçu vos lettres du treize et du vingt janvier. Ce qui m'a surtout causé un bonheur inexprimable, c’est la réception de votre portrait. Maintenant que j'ai votre photographie, je pourrai vous embrasser, tous les soirs et tous les matins, comme je le faisais, quand j'étais près de vous. Ce qui me console en vous regardant, c’est que vous ne Paraissez pas avoir vieilli, depuis que j'ai eu la douleur de vous quitter. J'ai donc l’espoir de pouvoir vous revoir avant de mourir... Le Canada, les amis d'autrefois, tout cela, je le chasse de ma pensée, pour concentrer toutes mes affections sur ma mère et sur mes deux frères. »
Cette lettre est poignante. Quels accents, à la fois naïfs et parfaits, il trouve pour parler à sa vieille maman! Et comme l’on sent que les liens de famille sont la seule chose, qui, dans l'abandon de tout, le retienne encore à la vie!
Et voyez, dans une lettre à ses frères, de quelle façon charmante il essaie de tromper les ennuis de sa solitude :
« Tous les soirs, je vais marcher pendant à peu près une heure. En rentrant, j'achève Le Petit Journal. Monté dans ma chambre, au quatrième, j'allume inou feu (je suis devenu un allumeur de feu de première force) et je me mets dans mon fauteuil, au coin de la cheminée. Puis, quand j'ai lu mon
journal, j'éteins ma bougie, et je reste à rêver en tisonnant mon feu. Pour l’homme isolé, il n’est pas de plus agréable compagnon que le feu de cheminée. Il y a tout un monde de formes étranges et capricieuses, dans les mouvements de la flamme. Et ces formes réveillent en moi des souvenirs qui me reportent vers des temps heureux. Mon feu est le seul ami que je possède en France. Et les heures passées près de lui sont les plus heureuses de la journée ».
N'est-ce pas que voilà bien un petit tableau comme seule sait en tracer la main d'un poète? Et ces mots: « mon feu est le seul ami que je possède en France », — quelle échappée ils nous ouvrent sur sa pauvre existence! Comine ils entr'ouvrent devant nous l’abîme d’isolement dans lequel Crémazie était plongé!
Ailleurs, ce sont des croquis de personnages célèbres dans la politique ou dans les lettres, des comptes-rendus
piquants de réceptions académiques, ou de séances à la chambre des députés, des traits de mœurs, parisiennes ou provinciales. Celui-ci, par exemple :
« La semaine dernière, je suis allé à Germigny-des-Prés, village de huit cents âmes, à une lieu de Châteauneuf. Ce jour-là, c'était la fête du pays. Sur la place de l’église, les villageois et les villageoises dansaient au son du violon, que jouait un ménétrier, perché sur un tonneau. C'était curieux. Mais les villageoises ne ressemblaient pas du tout aux bergères de Florian. Avec leur teint hâlé, et leurs gros sabots, elles m'ont paru bien inférieures à nos 4abifantes »
— Nous pourrions peut-être rapprocher, de cette dernière réflexion, celle de M. Maurice Barrès, dans son fameux article sur Le miracle canadien, où il dit que, au Canada, « la race française s’est aérée », — c’est-à-dire, pour parler
en termes moins aristocratiques, améliorée. Et ce mot flatte trop notre orgueil national, pour que nous ue le trouvious pas très juste. —
Ailleurs encore, ce sont des aperçus pénétrants sur les complications de la politique intérieure, ou les hasards de la politique extérieure de la France. Et 1à, Crémazie nous révèle un autre aspect de son talent, — la tendance à l'esprit philosophique. Et je vous recommande, dans une lettre datée d'Orléans, un crayon où s’enlève, prise sur le vif, la figure, extrêmement originale, du dernier descendant de l'illustre jurisconsulte Pothier. C’est une merveille d’évocation. Messieurs les avocats ne liront pas cela sans rester un peu rêveurs.
Toutes ces lettres sont écrites dans une langue qui n’a pas vieilli, parce qu’elle est naturelle. Ce n'est pas un auteur qui y paraît, mais un homme, un homme très mal. heureux, et dont la douleur, tantôt sort en un jet de lave brûlante, tantôt se replie sur elle-même et se dévore. Et lui, comme pour s’étourdir, et chercher quelques atténuation à son tourment, jette, sur le monde qui l’entoure,' un regard aiguisé, et en rapporte une foule d'observations, neuves et instructives, même après un demi-siècle.
Ses lettres à l'abbé Casgrain ont un caractère un peu différent. C'est le grand genre. Crémazie s’y soigne, et peut-être trop. Il a conscience d'écrire à un homme de lettres; et l’homme de lettres qu’il est lui-même y ressort en un relief trop accusé. Sa Correspondance perd donc en naturel ce qu’elle gagne en solennité. I] cherche l'idée, la pare de belles phrases, la laisse se dérouler en périodes
nombreuses. Cela ressemble, parfois, à des exercices d'école, C'est consciencieusement amplifié.
Cependant, encore que ces lettres aient peut-être plus de tenue que n'en comporte le genre épistolaire, une correction trep visible, et que l'auteur paraisse s'être mis, pour les écrire, en manchettes fines, comme Buffon, —elles sont d'un grand prix.
D'abord, même 1à, et si guindée que soit son attitude, Crémazie laisse percer, de temps en temps, sa douleur, il s'épanche. Et vous savez si l'on aime le son que rend l'âme humaine, fut-il mélancolique et grave comme un glas. Et puis, il y émet, sur notre jeune littérature, des idées, assez nombreuses et assez fécondes, pour qu’on en ait pu tirer toute une théorie. Comme l'apathie du public d'alors y est bien flagellée! Et ce qu'il dit, est, hélas! toujours d'actualité, tant notre indifférence pour les productions de nos écrivains semble incurable. Il devient satirique et amer pour peindre ce qu'il appelle la race des épiciers, entendant, par là, ces bourgeois cossus et ventrus, qui ne parlent qu'actions de chemins de fer et parts de banques et qui se soucient d'un ouvrage canadien comme du grand Turc, qui ne dépenseraient pas un sou pour encourager nos jeunes talents. Ah! les aspirations littéraires sont vite étouffées en un pareil milieu. Que si les lettres canadiennes ne parviennent jamais à donner une eflorescence magnifique, ni à se constituer un domaine triche et indépendant, ce sera moins, quoiqu'il en dise, parce que notre langue est la langue française, que par la faute du public, qui ne daigne pas apprécier les efforts de nos auteurs, ni rémunérer les travaux de l'esprit.
Je viens de toucher une idée spéciale à Crémazie, et qui # été contestée même par des critiques étrangers, — M. Charles ab der Halden, entr'autres.
Le poète prétendait, en effet, que la langue que nous parlions nous condamnait à être éternellement tributaires de la littérature française ; que nous ne formerions jamais, au point de vue intellectuel, qu'une province, isolée ou désolée, dans le grand royaume de la pensée française ; —et il ajontait, d'autre part, que nos écrivains, vivant loin de Paris,en dehors de son atmosphère toute saturée d'idées, manquant de cet entraînement, qui, là-bas, aiguillonne le talent, et ne pouvant espérer vivre de leur plume, ne pourraient jamais produire que des œuvres secondaires, sinon inférieures, qui seraient comme emportées et noyées dans le grand courant de la littérature française et européenne.— « Ce qui manque au Canada, notait-il, c'est d’avoir une langue à lui. Ah! si nous parlions iroquois ou huron, notre littérature vivrait... L'on se pâmerait devant un roman ou un poème traduit de l'iroquois, tandis que l’on ne prend pas la peine de lire un livre, écrit en français, par un colon de Québec ou de Montréal. »— En un mot, Crémazie ne croyait pas à la possibilité d’une littérature canadienne.
Et cependant, les Etats-Unis n’ont-ils pas une littérature à eux, spéciale et personnelle ? Or, c’est l'anglais qui est la langue de ce pays; c'est en anglais que ses écrivains s’expriment. Seulement, outre que la langue anglaise, dans l'union américaine, a subi, pas la force des choses, des modifications, qui, sans altérer son caractère essentiel, l’ont teintée de particularisme et de couleur locale, — elle a à traduire une mentalité, des manières de penser et de sentir,
si différentes de la mentalité et de la pensée anglaises, qu'elle donne, comme tout naturellement, naissance à des œuvres originales, Qu'importe la similitude foncière de langue, si l'âme qui s’y reflète a sa vie propre, sou cachet bien distinct ?
Pourquoi n’en irait-il pas de même chez nous? — La langue française, au Canada, s'est enrichie de vocables et d'expressions que nous devons lui conserver, car elles sont le produit du milieu, un effet de l'ambiance, Ce serait mal de vouloir la dépouiller de ces modalités, qui l’individualisent en quelque sorte, ou la personnalisent. D'autre part, notre mentalité ressemble, de moins en moins, à la mentalité française de là-bas. Nous nous éloignons, chaque jour davantage, de nos origines, pour nous «nationaliser.» Les problèmes qui nous passionnent sont tout différents de ceux qui émeuvent l'opinion parisienne. Nos mœurs, dans les campagnes du moins, ont un arôme de terroir bien caractérisé, Et nos écrivains n’auraient donc qu’à se laisser pénétrer par toutes ces influences, et à s'inspirer de nos formes de pensée et d'existence, pour produire des œuvres, marquées d’une empreinte franchement canadienne, où transparaîtrait, sous le vocable hérité de la France, une âme modelée par des forces nouvelles, et selon un autre idéal.
Aussi bien, ne l’ont-ils pas fait déjà? N’avons-nous pas déjà notre littérature à nous? Nos écrivains canadiensfrançais ont déjà produit assez de bonnes et belles œuvres, pour donner tort aux vues, assez pessimistes, de Crémazie, sur la possibilité d’une littérature canadienne. Il me semble que le problème qui le préoccupait a été résolu en notre
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faveur. Et, les yeux fixés sur l'avenir, je pressens, et je salue à l'avance, dans la sincérité de mon patriotisme, toute une floraison d'œuvres, qui tabliront, d'une façon encore Plus victorieuse, la justesse de nos prétentions à une vie intellectuelle, vraiment personnelle et originale. —
Cette correspondance nous initie enfin aux procédés de composition du poète. Crémazie, comme tous les vrais artistes, avait l'inspiration irrégulière. Il se déclarait incapable de prendre part à aucun concours, parce que, dans un concours, le sujet est imposé, et qu'il faut remettre son travail à une date déterminée. Or, il aimait, au contraire, à laisser libre cours à sa fantaisie, Sa muse ne pouvait accepter d’entraves. Et puis, quand elle avait choisi un thème, elle s'y attardait, le quittait et y revenait, au gré de som caprice. Et il lui fallait des mois et des mois de méditation et de songeries intermittentes, pour arriver À mettre au jour quelque poème,
Il a dit: « Rêver en écoutant chanter dans mon âme l'oiseau bleu de la poésie, — essayer de traduire en vers les accords qui berçaient mes rêveries, — tel eut été le bonheur pour moi.» Cette parole semble bien indiquer que le nonchaloir était doux à sa nature de poète, et que sa muse ne se souciait pas d’être fouettée ni aiguillonnée. Crémazie n'écrivait que rarement. Il composait de mémoire, et entassait dans son cerveau des centaines et des milliers de vers, qu’il n’en sortait que de loin en loin, quand l’occasion lui semblait favorable, ou que ses amis l’en priaient.
Il se faisait, d’ailleurs, si peu d'illusions sur la valeur de ses conceptions. «Qui songera à mes Pauvres vers dans
ving. ans?»— lisons-nous dans une lettre. Eu revanche, al vantait beaucoup les œuvres de ses confrères plus jeunes, dont il avait vu éclore 1 talent, Comme il dit de tendres choses de Fréchette, par exemple! Comme il s'inquiète de savoir s'il continue à cultiver ce qu'il appelle sou beau géniel Pareille sollicitude honore Crémazie, non moins Que sa disposition à s'effacer devant qui lui paraissait avoir un don poétique, supérieur au sien.
Et, quand nous aurons ajouté que ses lettres nous donnent encore au loug le plan de sa « Promenade de trois morts, » qu'il ne devait pas finir, et qu'elles sont semées de vues personnelles très élevées, sur la littérature française et les littératures européennes, — je pense que nous en aurons exprimé toute la moelle et toute 1a sève, et qu’il sera temps de passer à