SON JOURNAL
” Crémazie se tronvait à Paris, au plus fort de l'année terrible, alors que la capitale était investie par les armées du roi de Prusse, Et il a eu la bonne idée de noter, au jour le jour, ses impressions.
Dans sa pensée, ces notations étaient destinées uniquement à sa famille. Prévoyant que les lettres, qu'il lui enverrait durant le siège, pourraient être interceptées par l'ennemi, et que le moment viendrait peut-être, où tout courrier serait supprimé (ce qui a lieu en effet), il s'est mis à écrire chaque soir, à son intention, les événements, joyeux ou tristes, folâtres ou dramatiques, dont il avait été le témoin durant la journée, À recueillir tous les bruits qui <ouraient, à portraiturer les personnages appelés à jouer
OLTAVS CHÉMASIS [ 9
les premiers rôles, en ces heures critiques, à analyser les états d'âme si divers, par lesquels passait le bon peuple de Paris, comme à marquer, assez joyeusement, ses propres états d'âme, à lui-même,
Or, tout un livre est sorti de 1à, en quelque sorte à l'insu de sou auteur, —livre que je n'hésite pas à appeler remarquable, et qui dépasse de beaucoup la portée tout intime qu'il lui avait assignée. Si M. Hanotaux l'avait eu sous la main, je suis sûr qu'il l'aurait utilisé, pour les premiers chapitres de sa belle Histoire de la France contemporaine. Et je ne vois pas en quoi l'ouvrage, si vanté, de Madame Adam, eur cette même périoe, lui est supérieur. C'est un document historique d’une valeur indéniable. Comme cela est consciencieux ! Ce n’est pas une chose arrangée après coup. L'auteur ne s'y donne pas de faux airs de prophète. 11 saisit chaque pulsation de ce Paris, qui, en ce moment, attire, plus que jamais, l'attention du mrde civilisé, et il la note à l'instant. 11 écoute chnqte battement de son cœur impulsif, généreux, souvent fou, mais qui reste sympathique, même en ses emportements, et il s'en fait l'écho, 11 nous en dépeint les illusions, et puis les sombres désespoirs, quand la réalité, à laquelle il n'avait pu croire, s'abat sur lui, l'étreint, menace de l'anéantir.
Pour ma part, j'ai lu peu de romans qui m'aient autant intéressé que ce récit si sobre, si mesuré, d'un coloris qui reflète toutes les nuances du sujet, d'un dessin si ferme, et qui est demeuré si neuf. Vraiment, l'on dirait que toutes ces choses se sont passées hier. Et, pour employer une expression, qui n’est peut-être pas très classique, mais qui dans son naturisme, caractérise admirabiement une pareille
œuvre, —je dirai que nous avons là une tranche de vie, chaude, palpitante, savoureuse. Je regrette, pour la renommée de notre poète, que cet écrit ne soit pas plus connu. L'on en ferait un tirage à paït, et l’on le mettrait sur le marché de Paris, que cela s’enlèverait comme par enchantement.
Le chroniqueur est partout; il est averti de tout; il semble que tout vienne projeter en lui son ombre. Son cerveau est comme sensibilisé pour recevoir des images, des impressions de tout. Et cela s’y grave en traits sincères et au naturel. Car, il faut admirer l'abondance et la sûreté de son information. Rien n'échappe à son regard, de ce qui agitait alors l’âme mobile de Paris. Et, ce ne sont pas seulement les grands faits, qu'il inscrit sur son carnet, mais les détails, les toutes petites choses, les incidents comiques.
Et parfois, une considération, d’une haute envolée, vous emporte dans les sphères de la philosophie, comme lorsqu'il se met à spéculer sur les conséquences, pour l’Europe, d’une défaite possible des armées françaises. Ailleurs, ce sont des considérations, imprégnées d’une grande sympathie humaine, à l'égard du malheureux Napoléon III, et de l’infortunée impératrice Eugénie, que la calomnie la plus noire vient flétrir dans ce qu’elle a de plus cher. Ou bien, à l’occasion d’un défilé de prisonniers prussiens, auquel il vient d'assister, ce sont des paroles attendries sur les maux de la guerre et les responsabilités terribles qu’elle entraîne pour ceux qui l’ont déchaînée, Ah! ce que les conquêtes de l'ambition coûtent de larmes et de sang! Et l’attitude, assez louche et assez peu reconnaissante, de l'Italie,
en cette affaire, n’y est-elle pas bien signalée? « Garibaldi est bien réellement à Tours, dit Crémazie, Je ne com- Prends pas bien quel appui ce vieillard, plein de fiel et de rhumatismes, peut apporter à la défense nationale. »
Et encore, quand l'ennemi est aux portes, et que le canon gronde, ces avalanches de discours, de la part de ceux qui Commandent, au lieu d’une action nette et énergique ; — ces discussions oiseuses, sur ce qu’il aurait fallu faire ou ne pas faire ; — ces dissensions, qui mettent aux prises des hommes, qui ne devraient, plutôt, former qu’un bloc contre les envahisseurs, les barbares teutons, quitte à renvoyer à plus tard leurs démélés ; — Ces enfantillages, auxquels le Souvernement s’occupe, comme de faire débaptiser les rues ou les places publiques, dont les noms rappellent le régime napoléonien, ou de remplacer la statue de Jeanne d'Arc par celle de Voltaire ; — et cela, quand on s’égorge sous les murs de la capitale, et que Paris agonise, et que la France va peut-être mourir ! Quelles pages vibrantes ! Je voudrais pouvoir toutes vous les citer.
L'on pourrait extraire, de ce journal, toute une galarie de médaillons, où s’enlèvent les physionomies des hommes qui ont tenu les premiers rôles, en ces temps de deuil : Trochu, Gambetta, Thiers, Jules Favre, Blanqui, et bien d'autres. (Crémazie ne peut s'empêcher d’esquisser un sourire sceptique, en voyant la résistance nationale confiée ainsi à des avocats. Ecoutons-le :
« Gambetta est un avocat du midi qui vendrait son père pour faire une belle phrase. En 1848, les avocats ont perdu la république, en 1870, ils perdent, non seulement la république, mais encore la France. Depuis le 4 septembre, à
Paris seulement, soixantedix avocats occupent les plus hautes situations dans les ministères, même dans ceux de la guerre et de la marine. Trochu, le gouverneur de Paris, est aussi un fabricant de phrases, 11 a une excellente plume de bataille pour confectionner des tartines. On ferait un volume avec les proclamations, ordres du jour, lettres, écrits par lui depuis la chûte de l'empire. Aussi, l'appe'ie-t-on le g : 1! Trop-lu. D'aucuns pensent que le moindre soldat, aveu une bonne épée et non pas avec une plume de Tolède, qui livrerait constamment des combats sous les murs de Paris, afin d’épuiser l'ennemi en détail, et de l'empêcher d'aller en province, écraser les armées de secours qui ne sont pas encore complètement organisées, ferait beaucoup mieux les affaires de la France, que cette espèce de rhéteur botté, épéronné, et doré sur tranches, qui trempe son épée dans son encrier. »
Crémazie crayonne aussi de fines esquisses des gavroches parisiens. Et parfois, nous sommes distraits des amères réalités, par des détails de cuisine, où l’auteur met beaucoup d'esprit: « L'on m’assure que dans les faubourgs l'on mange du rat. Les gourmets prétendent que le jambon de rat est une merveille comme chair délicate. Je ne tiens pas à déguster maître raton. Pourtant, il ne faut jurer de rien. Si le siège se prolonge, nous serons peut-être très heureux d’avoir quelques côtelettes de rat à nous mettre sous la dent. Qui sait si, dans deux mois, une épaule de rat ne sera pas cotée à la Bourse comme une action de chemin de fer ? Je ne parle pas du chat. Sous les Mérovingiens, les traiteurs de la barrière servaient déjà à leurs clients des matous, sous le nom de lapins. »
Souvent aussi, le poète reparaît, en des petits tableaux de nature, d'une grâce achevée. Je ne puis me tenir de vous faire voir celui-ci: « Temps sombre, avec des averses dans l’aprèsmidi, Nous venons d’avoir une aurore boréale comme l’Europe n’en a pas vu depuis un siècle. Le ciel était rouge, comme si un incendie formidable avait éclaté autour de Paris, L'on a cru, un instant, que c'était la forêt de Bondy qui brûlait. Tout le monde était aux portes, Beaucoup de gens regardaient avec anxiété ce spectacle étrange, et voyaient, dans ce phénomène, les uns, le signe de grands malheurs pour la patrie, les autres, le présage de la défaite des Prussiens. Ce gigantesque manteau rouge, à travers lequel les étoiles scintillaient, comme des paillettes d’or sur un fond de velours, se déroulait sur nos têtes et semblait devoir nous ensevelir dans un suaire sanglant. C'était grandiose, mais sinistre. »
Cette seule description révèle un maître du paysage.
Lorsqu'il a rédigé ce journal, Crém:-ie habitait Paris et la France depuis tantôt huit ans. Et il avait subi cette influence heureuse, qu'exerce le milieu parisien sur tout esprit tant soit peu ouvert. La perfection d’ar+, qu’il y a mise, comme sans le vouloir, et qui en est d'autant plus. savoureuse, — il serait donc assez raisonnable de l’attribuer, pour beaucoup, à l'atmosphère de Paris, à la lecture des grands journaux, au contact quotidien avec tant d’intellectuels, tant de gens qui parlent et écrivent naturellement bien le français. Tout, dans cette œuvre — Ja prestesse et la finesse des notations, la fluidité et le coloris discret du langage, et je ne sais quoi d’achevé en toutes ses parties, — porte le cachet parisien.
Et j'arrive maintenant à SES POÉSIES
Octave Crémazie a laissé quelque chose comme vingttrois poèmes, dont l'un, la « Promenade de trois morts », est resté inachevé.
Le fragment, assez court, qui en a paru, n’est peut-être pas de telle nature, que i’on regrette beaucoup que l’œuvre entière n'ait pas été publiée. Ce fragment se .. : uine sur cet alexandrin douteux :
« Et nous saurons bientôt si le ver a menti...»
Or, on ne l’a jamais su. Et je crois que notre curiosité n'en souffre pas. Il y a 1à tant de tombeaux, de vers, de morsures et de squelettes, qu’elle en est rassasiée vraiment, et qu’elle ne demande pas à en voir davantage. L'abbé Casgrain a qualifié ce morceau de « cauchemar poétique. » Cauchemar et poésie ne semblent guère aller ensemble. Mais, tout en admettant qu’il puisse y avoir de beaux vers dans la « Promenade de trois morts », il n’en est pas moins vrai que c’est un « cauchemar », c’est-à-dire quelque chose qui pèse sur l'esprit, et qui met l’imagiaation en un complet désarroi. Et c’est pourquoi, loin de déplorer que l’auteur n'ait pu aller jusqu’au bout, je serais, tout au contraire, tenté de regretter qu’il se soit lancé dans une pareille conception. Que n’eussent pas donné, en un autre sujet, l’effort de pensée et les élans de vrai lyrisme, qui s'y révèlent ? —
Mais procédons par ordre dans notre étude des poèmes crémaziens. Qu’y at-il donc dans ces poésies ? quel en est le fond, l'essence ? — Je distingue d’abord des poèmes que j'appellerai « mondiaux. »
Crémazie a invité sa lyre à chanter quelques-uns des grands événements qui attiraient alors l’attention de l'Europe et du monde. Et mal lui en a pris. Car rien de plus terne que ces inspirations intitulées : « La guerre d'Orient », — « Sur les ruines de Sébastopol », — « Chant des Musul. Mans », — « Guerre d'Italie », — « Castelfidardo »,
Comme fond, ce sont des lieux communs, ressassés par tous les journaux du temps ; et, peut-être, la forme n'estelle pas assez riche, pour faire oublier l'indigence de l’idée. Cela languit. On a conscience que le poète ne se sent pas chez lui. Qu'avait-il à faire, lui, le barde canadien, à se mêler de choses qui se passaient si loin, qui ne remuaient vraiment pas son cœur, et sur lesquelles il ne pouvait avoir que des données si vagues? Il ne possède, il n’étreint pas son sujet.
Dans la « Guerre d'Italie », en particulier, je crois qu'il met tout à fait à côté, quand il loue Napoléon III et la France d’avoir aidé à lunification de ce royaume. On sait quelle gratitude Napoléon devait recueillir de sa politique des nationalités. Crémazie lui-même, dans son journal, a flétri l'attitude hésitante de Pitalie, à venir porter secours à la Frauce, sa bienfaitrice, menacée dans son existence mê-ne. Or, ici, au contraire, il s’enorgueillit de voir les armées françaises chasser l’Autrichien de la péninsule, et préparer l’avènement d’un roi uational, qui lui imposera un seul sceptre. Il est vraiique ce poème a été écrit bien
avant la guerre franco-prussienne. Et Crémazie est excusable, jusqu’à un certain point, de n'avoir vu, dans l'attitude de Napoléon, que son côté chevaleresque, et pour ainsi dire abstrait, et de n’en avoir pas calculé les conséquences pratiques. Combien il a dû regretter son explosion d’'enthousiasme, en voyant la jeune Italie abuser de son pouvoir, contre l’Eglise d'abord, puis contre la France!
Et tous ses autres poèmes « mondiaux » sont dans ce goût, sinon toujours faux, du moins pâles et imprécis. Aucune idée originale ne relève ni ne renouvelle les problèmes sociaux qu’il touche. J'avoue que l’on éprouve quelque surprise à trouver de telles pièces dans l’œuvre de notre poète. 11 semble qu’elles ne servent qu’à la déparer. On la voudrait plus homogène, plus franchement expressive de l’âme canadienne.
Et puis, il y aurait, je crois, tout un chapître à écrire sur les morts, dans les poèmes crémaziens. Car ils y tiennent une très grande place.
Je ne parle pas des pièces où il en traite ex professo, comme dans les stances ‘intitulées « Les morts », ou sa fameuse « Promenade de trois morts », qui porte le sous-titre étonnant de /antaisie. (Elle est joliment macabre, cette fantaisie, je vous l’assure.) L'on comprend que, là, il fallait bien qu’il en fût question, puisque c'était le sujet même.
Mais ailleurs, dans des pièces où l’on ne voit pas qu’il fut nécessaire, le moins du monde, de les faire intervenir ou de les évoquer, — les voici, toujours et partout. « Le vieux Soldat canadien », — « un Soldat de l’Empire », — « La Fiancée du Marin » — son « Monseigneur de Laval », -— « Le Chant des Voyageurs », tout cela finit par la pensée de la
mort, ou par l'apparition de quelque défunt. 11 n’est pas jusqu’à « l’Alouette », petit poème purement lyrique,
Alouette Gentillette Ta voix jette Chaque matin un chant si radieux,
Si sonore Que l’aurore Donte encore
S'il naît sur terre ou s'il descend des cieux...
il n'est pas, dis-je, jusqu’à l’Alouette, dort la mélodie ne sombre dans la même note endeuillée :
Ta voix chante toujours, Et la mort seule arrête Tes chants et tes amours.
Ce serait le cas de dire « évidemment. »
Ah! ce n’est pas gai, de rencontrer ainsi la mort à chaque pas. N'est-ce pas M. Gabriele d’Annuuzio qui a fait un roman intitulé: Ze triomphe de la mort? — Ce titre pourrait s'appliquer éminemment à l’œuvre poétique de notre Crémazie. (C’est un véritable triomphe de la mort. Son spectre est 1à, qui domine tout. Comment expliquer une pareille mentalité? Un critique a voulu y voir un effet du romantisme, lequel, on le sait, a inventé, ou remis en honneur, le goût du macabre. Mais il y a mesure à tout. Et ce barde aurait pu être bon romantique, et bien de son siècle, sans déranger ainsi les morts à tout bout de champ. Je pense que son œuvre n’y aurait rien perdu, —
D'autres ont prétendu que cette pensée de la mort, toujours présente aux poèmes crémaziens, a son explication dans la foi profonde et l'esprit si chrétien de ce barde. — Je serais tenté d'y voir, plutôt, un reflet de la mélancolie propre à son tempérament, mélancolie aggravée chaque jour par les perspectives d'avenir qu’il entrevoyait. Car, la ruine dans laquelle il s’est englouti, s'était préparée longtemps à l'avance; il l’avait pressentie, il l'avait reconnue inévitable. Et l’attente de cette catastrophe fatale avait, certes, suffi à teindre de noir son imagination, et à la faire se complaire dans les idées funèbres. Crémazie était, dès lors, si malheureux que la pensée de la mort ne pouvait que lui être douce.
Je passe à une autre source d'inspiration, où Crémazie a
puisé, et qui lui a sûrement fourni ses meilleurs vers. Car s’il doit vivre comme poète, ce sera pour avoir chanté son pays, et pour avoir donné un corps, une forme peut-être défnitive, à des sentiments qui flottaient alors dans l'air, s'ils se sonté vaporé depuis, ou plutôt s’ils ont évolué, et pris un caractère bien différent.
Le sentiment que Crémazie entretenait pour la France, parait bien aujourd’hui un peu naïf et suranné. Il s’est donné, à son égard, un rôle de saule-pleureur. Ce qu'il en a exhalé de plaintes au sujet de l’abandon où nous avions été laissés, de soupirs vers un retour possibl: de notre Mère! Or, ce theme a été tant de fois repris, .c tellement rebattu, qu’on s’en est fatigué. Et d’ailleurs, les liens qui nous rattachaient à la France se sont de plus en plus distendus et relâchés. L'enfant a grandi; il est sorti de
tutelle ; il a pris conscience de lui-même ; il s’est mêlé aux autres races qui habitent le même sol, et s’est senti, avec elles, devenir une « nation », De sorte qu’il ne comprend plus bien l’état d'âme de ses pères, leurs regrets, leur nostalgie de la France. Mais Crémazie écrivait, voici plus d’un demi-siècle. Et, pour apprécier exactement ceux de ses poèmes qui lui font le plus d'honneur, il faut se rappeler la disposition psychologique, primitivement régnante dans une partie, du moins, de notre population, et respirer l'ambiance de cette cité, si française, qu'était le vieux Québec.
Quoi qu'il en soit, c'est au sentiment français que Crémazie doit ses inspirations les plus heureuses.
Prenons, par exemple, « Le vieux Soldat canadien », — Ce vétéran d’une guerre malheureuse n’a jamais voulu prendre son parti de la défaite. Son cœur garde l'espoir de revoir flotter ce drapeau pour lequel il a combattu et souffert :
Quand le vent favorable aux voiles étrangères, Amenait dans le port des flottes passagères, Appuyé sur son fils, il allait aux remparts,
Et là, sur ce grand fleuve où son heureuse enfance Vit le drapeau français Promener sa puissance, Regrettant ces beaux jours, il jetait ses regards.
Et le chant qui suit, où chaque strophe se termine par le vers, très simple et très beau :
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?
Cette pièce a un incontestable caractère de grandeur et
Car MANIA HER pare mge— CNT te po
de sincérité; elle offre un intérêt dramatique, elle est imprégnée d'une émotion profonde, Le poète éprouve vraiment ce qu'il décrit ; il est entré dans l'âme de son héros, il partage son rêve touchant. Ce vieux soldat incarne les aspirations de toute une génération, celle d’après la guerre. Et, sans doute, dans les vœux qu'il exprime, dans son insistance À croire au retour des « fleurs-de-]ys », il faut faire la part de la poésie, de l'imagination. Mais nous ne croyons pas que Crémazie ait forcé la note. 11 a seulement embelli, et synthétisé pour toujours, en la personne de son vieux soldat, des sentiments et une attitude qui furent très réels, à une époque déjà ancienne, et qui ont honoré nos pères. Il aurait dû s’en tenir là. Car l’invraisemblable commence quand son héros, mort déjà depuis longtemps, se lève de sa tombe avec tous ses compagnons d'armes, pour venir saluer le drapeau français, en visite dans le port de Québec, avec la frégate Za Capricieuse. Ce dénouement mélodramatique me gâte un peu cette inspiration, jusque-là si belle et si naïve. Et pourquoi faut-il que Crémazie ait finalement cédé à son goût du macabre ? N'empêche que c'est là, à notre avis, l’une des choses les plus vécues et les plus senties, qu'il nous ait laissées.
« Le Drapeau de Carillon » remue en nous les mêmes fibres, et nous cause la même espèce de frisson patriotique.
Crémazie s'est montré assez sévère pour cette dernière composition. « A mon avis, écrivait-il, c’est une pauvre affaire, comme valeur littéraire. Ce qui a fait la fortune de ce petit poème, c’est l'idée seule, car, pour la forme, il ne vaut pas cher. » — J'irai plus loin, et j'ajouterai que, si ce poème a toujours un tel succès, s’il est devenu, parmi
OCTAVE CRÉMAZIR [ 321
nous, immortel, c'est aussi grâce au vêtement sonore qu'on lui a mis. Il doit certainement beaucoup à la musique grave, solennelle, héroïque, vraiment martiale, teintée de tristesse auguste, dans laquelle nous sommes accoutumés d'entendre se dérouler les strophes de ce chant d'adieu. Mais soyons juste. Si «le Drapeau de Carillon» a pu suggérer à l'artiste de telles notes majestueuses, si riches en vibrations éclatantes et profondes, c’est sans doute qu'il avait une âme, toute pétrie par de grands et mélancoliques souvenirs, une âme d'époypée.
« J'aime le son du cor le soir au fond des bois. »
Peu nous importe que ce poème ne soit peut-être pas supérieusement ciselé, et qu’il languisse par bouts. Le Canadien-français aimera éternellement l'entendre retentir, et frémira à ses accents. 11 suffit pour sacrer à tout jamais Crémazie du titre de barde populaire, en qui s’est incarnée l’âme antique de notre race.
Crémazie a magnifiquement chanté la vie préhistorique de notre Canada, dans les premières strophes de son } pour le deux-centième anniversaire de l’arrivée de Monseigneur de Laval en Canada :
O Canada, plus beau qu'un rayon de l'aurore !
Te souvient-il des jours où tout couvert encore
Du manteau verdoyant de tes vieilles forêts,
Tu gardais pour toi seul ton fleuve gigantesque, Tes lacs plus grands que ceux du poème dantesque, Et tes monts dont le ciel couronne les sommets ?
Te souvient-il des jours où mirant dans les ondes Le feuillage orgueilieux de leurs branches fécondes, Tes immenses sapins saluaient ton réveil ?
Où déployant les dons de la grande nature,
Tu montrais, reposant sur un lit de verdure,
Ta sauvage grandeur aux rayons du soleil ?.…
11 y a là bien des chevilles, bien des épithètes malheu- Teuses. Mais que c'est grand comme image, puissant comme évocation ! Et qui peut résister à l'intensité de sen. timent qui se dégage de ces vers? … L'amour de son pays a encore inspiré à Crémazie Les Mille Îles, — Le Canada, — Fête Nationale. Je répète que toutes ces pièces, à base de patriotisme et de nationalisme, sont les plus savoureuses du recueil. Regrettons donc que le barde n'ait pas exploité plus à fond cette veine, et qu'il ait, au contraire, dispersé son talent en des sujets desquels il n’a souvent tiré que des choses sans grand caractère.
Quant à la forme de la poésie crémazienne, — ce ne serait pas, d'abord, un mince travail, que d'essayer de dé. méler ce qui lui appartient en Propre, de ce qu'il a em. prunté aux poètes français qui avaient alors le plus de vogue. Je ne dis pas qu'il les ait plagiés. Non, mais il les avait beaucoup lus, et il avait fini par s’assimiler leurs rythmes, et même certaines de leurs tournures et de leurs expressions. Et, comme il avait une mémoire étonnante, cela était resté profondément gravé dans son cerveau, Et, quand il s'était mis à composer lui-même, sa muse n’a pas toujours bien distingué entre ce qui était original, et ce qui était simplement reminiscences d'auteurs déjà lus. J'en donne des exemples.
OCTAVE CRÉMAZIR
[ 313 Dans 4 Drapeau de Carillen, toute une série de strophes commence ainsi :
* ++ * Regrettes-vous encor ces jours de Carillon ? … .. * Regrettes-vous ces jours où lâchement vendus ?.…
Or, Alfred de Musset avait dit avant lui, dans son Æo//a »
. * Regrettez-vous le temps où le ciel our la terre « Pensait et respirait dans un peuple de dieux ?»...
Egalement, dans les stances sur /s
Morts, plusieurs strophes s'ouvrent par ces mots :
« Priez pour vos amis, Priez pour votre mère »... « Priez pour l'exilé, qui, loin de sa patrie »...
a Priez encor pour ceux, dont les âmes blessées ».…
Or, cela rappelle, d'un peu trop près, la célèbre pièce de
Victor Hugo, Za Prière pour ious, où il y a des choses comme ceci :
« Ma fille, va prier. Vois, la nuit est venue. “à
« Ma fille, va prier. D'abord, surtout, pour celle « Qui berça, tant de nuits, ta couche qui chancelle.. .
« Va prier pour ton père »...
Le mouvement général de la pièce À la mémoire d'un
soldat de ! "Empire, évoque tel des Jambes d'Augt :re Barbier :
« O Corse à cheveux plats, que ta France était belle « Au grand soleil de Messidor »...
Et que d’autres réminiscences l’on pourrait signaler encore! Ce n’est peut-être pas très grave. Mais l’on aimerait autant ne pas les rencontrer.
— 11 y a des erreurs de composition. Pourquoi, par exemple, dans les Afi//e-Jles, la petite hirondelle sauvage s’en va-t-elle faire ce long détour à travers tous les mondes, avant de venir se reposer dans ce nid de verdure, les Mille. Iles, paradis du Saint-Laurent ? — I] semble que ce long voyage n'ait été qu’un prétexte à l'auteur, pour nous décrire du bric-à-brac, un orientalisme pâle et imprécis, ne reproduisant aucune vision personnelle et directe.
Il y a des contre-sens historiques. Comme lorsqu'il dit de Napoléon I°:
« Il alla demander asile et solitude « À l’immensité de la mer ».
Oh! j'en demande mille pardons à notre poète. La captivité de Sainte-Hélène donne un démenti formel à ce distique. Napoléon n’alla pas à Sainte-Hélène, mais on l'y envoya, ce qui n’est pas la même chose ; — on l’y envoya de force, contre son gré, au mépris du droit des gens, en violant les lois les plus saintes de l'hospitalité; on l'y envoya parce qu’on voulait s’en défaire, et qu’on savait très bien que, sous ce climat meurtrier, le grand Empereur ne serait pas longtemps avant d’agoniser et de mourir. Comme Victor Hugo était plus dans le vrai, quand il a représenté Bonaparte prisonnier :
-. “ Sous les verrous des rois puissants »..,
Et ‘‘réraazie devai: être distrait le jour où il a composé ces deu: v:rs malencontreux.
I1 y des images risquées et forcées. Celle-ci, entr’autres :
« Ces clochers rayonnants dont les flèches aiguës « Au sauvage étonné montrent du doigt le ciel ».…..
Je comprends que le sauvage soit étonné. On le serait à moins. « Des flèches qui ont des doigts », — non, vraiment, Ça ne se voit pas tous les jours.
— Et il y a des chevilles, en très grand nombre, hélas des constructions laborieuses ; des vers difficiles, Ainsi, dans /e Drapeau de Carition :
« L'intrépide guerrier que l'on vit des Lys d'or « Porter à Carillon l'éclatante bannière ».….
Et daus /’envor aux marins de la Capricieuse :
« Ces naïfs paysans de nos jeunes campagnes, « Où vous avez revu vos antiques Bretagnes, « Au village de vous parleront bien longtemps »..
Pour des licences, — en voilà, je pense, et d’un peu considérables.
Cependant, en dépit de ces imperfections, et de bien d’autres encore, Crémazie fait bien le vers. Et l’on en relève, par ci par là, de très harmonieux. Est-ce que celuici, que je cueille dans Ze Chant des Musulmans,
« Et la source qui coule au pied des térébinthes »
n’est pas véritablement berceur? Sans être un virtuose, il a ordinairement donné un tour acceptable à ses rêves, et parfois il s'élève jusqu’à la beauté verbale. Son rythme a toujours de la gravité, et il atteint, par la vertu même du sentiment dont il est rempli, à la grandeur. Fréchette, incontestablement, a plus de «métier», mais qu’il a le souffle court, et combien il se paie de mots! C’est un admirable ciseleur. Hélas! sa forme chatoyante dissimule mal l’indigence de l’idée. Son intuition lyrique ne va pas au delà de la surface des choses, et il est assez rare de rencontrer chez lui l'émotion intense. Son sentiment est à fleur de peau. Et il se joue dans les impressions légères. Quand il rencontre une idée, il la délaye et la noie en des phrases nombreuses, qui ne font qu’attester la richesse de son vocabulaire. Crémazie, au contraire, rend un son qui vient des profondeurs de l’âme. Il a sans doute des côtés lyriques. Je n’en veux pour preuve que cette ballade, dans Za promenade de trois morts :
© larme de ma mère, Petite goutte d’eau,
Qui tombes sur ma bière Comme sur mon berceau ;
O fleur épanouie
De l'amour maternel ; Larme sainte cueillie Dans les jardins du ciel ;
Ah! coule, coule encore, Sur mon front pâle et nu, Dure jusqu’à l’aurore Bonheur inattendu.
Si tu savais, ma mère, Comme il fait sombre et noir, Dans cette fosse amère,
Où la brise du soir,
Ni l'aurore vermeille, Ne viennent plus jamais Porter à mon oreille, La chanson des forêts...
Et, quand son talent s'échappe ainsi en des explosions lyriques, on sent que cela part d’un cœur sérieusement attendri, et que cela n’est pas un simple exercice musical, mais l’expression d’un sentiment réel, et que ce n’est pas seulement l'enveloppe, mais l'essence même de son être, qui est affectée. Pourtant, c’est moins comme lyrique qu’il me frappe, que par une certaine tendance, qui indique que, en d’autres entours, et en des conditions matérielles et morales différentes, il aurait pu devenir un poète proprement philosophique. Il a de la pensée, et il a une aptitude à creuser un sujet, à en tirer des ressources abondantes. Son inspiration n'est pas tout de suite à bout d'haleine, mais elle se prolonge et s’attarde. Et qui sait si la mélancolie, qui imprégne son œuvre, même ceux de ses vers où il essaie d'être gai ou serein, ne lui donne pas cet étrange charme, qui fait qu’elle nous attire, plus irrésistiblement que les autres essais poétiques canadiens ?
Pour bien juger, d’ailleurs, de cette œuvre, pour en apprécier tout le mérite, comme pour en excuser tous les tâtonnements et les faiblesses, il faut tenir compte des
conditions, assez peu favorables, au milieu desquelles elle a pris naissance et s’est développée.
Tous ces poèmes sont datés de Québec ;: — et le Québec d’alors n’était, certes, pas ce qu’il est devenu depuis, par le mouvement de sa vie propre, et grâce aux infiltrations plus larges de l’intellectualisme européen. Le barde les avait donc composés, avant d’avoir ntis contact avec les milieux, si cultivés, de là-bas. Et si, plus tard, il semblait leur prêter si peu de valeur, et prononçait sur eux la parole que nous avons déjà citée: « Qui songera à mes pauvres vers dans vingt ans ? »— c’est que, sans doute, l'expérience, et les lumières qu’il avait acquises, lui en faisaient mieux voir, et lui en exagéraient même les défectuosités. A Québec, — nid de pierre d’où se sont envolées les inspirations crémaziennes ; — le poète était à peu près seul avec ses rêveries. Qu'est-ce donc qui pouvait activer sa muse ou la diriger ? Il devait se suffire à lui-même, et opérer de son mieux le difficile travail de l'art. Le meilleur de son temps était, du reste, pris par l’âpre souci du pain quotidien. Et quoi d'étonnant que son génie en ait souffert ? S’il y a une chose qui demande, pour être cultivée avec succès, sinon les loisirs dorés, du moins l'entière liberté de l'esprit, n’estce pas la poésie? Or, le malheureux Crémazie n’a eu ni l’un ni l’autre. La Muse est jalouse, et elle n’accorde ses faveurs qu’à ceux qui sacrifient tout pour elle, qui s’abandonnent, corps et âme, à ses caprices. En art, comme en spiritualité, nul ne peut servir deux maîtres. Par la force des circonstances, beaucoup plus que par un effet de sa volonté, ce barde a dû joindre au maniement des affaires le culte de la beauté immatérielle. Et c’est pourquoi son
effort vers l'idéal est resté incomplet. Mais ne devons-nous pas le louer d’avoir pu nous léguer des créations durables, quand tout paraissait conspirer pour tuer en lui le dieu ?
Monseigneur Mesdames, Messieurs
J'ai fini cette étude où j'ai essayé d'apprécier le talent de Crémazie, tel qu’il s’est révélé dans ses lettres, dans son journal, et dans ses poésies. La note générale en est trop sympathique, il me semble, pour que j'aie besoin de m’excuser d’avoir dû faire quelques réserves, en ce qui regarde ses poésies surtout. Le rôle du critique est vraiment agréable, lorsqu'il se borne à relever aussi peu d’imperfections qu’en présente l’œuvre de notre poète. Et, je ne demandais pas mieux, vraiment, que de pouvoir concilier ma patriotique affection pour ce barde, avec l’impartialité du jugement littéraire.
Il a dit de notre Canada :
Heureux qui le connaît, plus heureux qui l’habite, Et ne quittant jamais pour chercher d’autres cieux, Les rives dn grand fleuve où le bonheur l'invite, Sait vivre et sait dormir où dorment ses aïeux !
Hélas! ce souhait, pourtant si légitime, ne devait pas s’accomplir pour lui. Un jour, il dut s'éloigner de nos rivages, et on ne le revit plus. Or, l'exil marqua la fin de ses chants. Le sort cruel n'avait pas empêché un Dante, un Tasse, de nous donner d'immortels poèmes, Et qui
sait s'ils n'avaient pas puisé le meilleur de leurs inspirations dans leurs infortunes mêmes? Qui sait si la lutte contre la destinée tragique n'avait pas aiguillonné leur génie? Tandis que toute faculté créatrice sembla s'éteindre en notre Crémazie, du jour =à il dut prendre le chemin de l’étranger. On eut dit qu'avant de s’en aller, il avait, comme les bardes de Sion, suspendu sa 1yre à quelque atbre bordant notre grand fleuve. Car, on n’entendit plus ses harmonies, dont quelques-unes, avec leur profondeur et leur sincérité d’accent, avaient ému, et coùtinueront de bercer délicieusement notre âme canadienne, de l’attendrir aussi. Ou si, dans l’isolement, il chanta encore, ce ne fut plus que pour lui. L’écho ne nous a pas apporté les strophes, peut-être sublimes et déchirantes, en lesquelles il a modulé sa douleur.
La misère en fit le prosateur que nous connaissons. Les
«lettres» qu’il nous a envoyées de là-bas, ainsi que le «journal» qu'il y a rédigé, en nous révélant un autre aspect de son talent, l’ont placé parmi nos meilleurs écrivains. Dans ces notations, d’ailleurs, reparaît le poète et l'artiste qu'il était.
L'ensemble de son œuvre consacre à jamais sa mémoire, et suflira pour éterniser dans nos cœurs son souvenir.