SON ŒUVRE
Mesdames et Messieurs
L'œuvre poétique de Louis Fréchette n'est pas précisé. ment considérable. Je dis « l'œuvre poétique ». Il n'a pas, en effet, écrit que dans la langue des dieux. 11 s'est servi, et trop souvent à notre gré, de la prose, ce + mâle outil », selon le mot de Louis Veuillot. Nous avons de lui des Zet:res à Basile, — ce Basile à qui Fréchette adressait des épitres aigres-douces, c'était M. le juge Routhier, de Québec É et tout le monde sait que ce dernier lui rendait la monnaie
de sa pièce ; — des Zetires sur l'Education, un livre étrange, Originaux et détraqués, -— ces fameuses chroniques qu'il publiait dans la Patrie de Beaugrand, sous le pseudonyme de «Cyprien», — des Contes de Noël; — et nous avons aussi des drames: Papineau, Veronica, une comédie, Æë#/rx Poutré, et que d'autres choses encore.
Or, je ne me prononce pas sur la valeur respective de ces productions de genre très différent. Elles n’entrent pas dans le cadre de mon étude. Qu'il me soit seulement permis de faire remarquer que l’activité cérébrale de Fréchette semble s'être dispersée sur trop d'objets à la fois. 11 a voulu faire de tout un peu. L'on s’'ignore parfois soimé.ue, l’on se trompe étrangement sur ses habitudes essentielles. (Ç'a été peut-être le tort de Fréchette de ne pas suffisamment reconnaître qu'il avait surtout une âme sonore, qu'il était né uniquement pour vibrer et pour chanter. 1] n'a pas tiré de sa lyre tous les accords qu’elle eût aimés à épandre. Dans un siècle qu'on a appelé le siècle des « spécialisations », il a voulu explorer des domaines très divers, il s’est exercé sur des sujets de nature opposée. Et ne soyons donc pas trop surpris qu’il n’en ait approfondi aucun, et que sa maîtrise, en l’un ou l’autre, ne soit jamais restée que relative.
Il semble que Fréchette n’ait jamais pu se consoler d’avoir été, dès le début de sa carrière, malheureux en politique, et rejeté, bien malgré lui, hors de l'arène brûlante où se discutent et se débattent les grands intérêts populaires. La sérénité n'était certes pas la marque distinctive de son âme. Il était de tempérament combatif. Il avait comme la hantise d'un rôle social à remplir. Et son inquiétude
d'esprit, ce souci d'action sociale, d'influence immédiate sur l'opinion, romme aussi le besoin de tromper ses instincts de lutteur, expliquent peut-être assez bien pourquoi il s'est occupé de tant de choses, — de journalisme, de critique, d'éducation, d’art dramatique, de philologie,
Mais la raison dernière de ces formes diverses d'activité littéraire, chez notre auteur, je serais tenté de la chercher dans le milieu, peu favorable en somme, où il a évolné. 11 faut bien admettre qu'en notre cher pays, il est difficile, sinon impossible, à un auteur, de vivre de sa plume, A moins d'entrer dans le journalisme, un écrivain ne peut songèr à se créer un revenu convenable, uniquement avec la vente de ses ouvrages. Le métier d'auteur est plutôt ingrat chez nous. Et que dire de celui de poète ? — Est. ce que, même aujourd'hui peut-être, mais surtout il y a vingt-cinq ou trente ans, l'on n'était pas porté à voir en celui qui passait son temps à limer de beaux vers, un être, agréable sans doute, mais inutile? En dehors de quelques cénacles ou de petits cercles cultivés, appréciait-on ceux des nôtres qui possédaient le don divin de la poésie et qui le cultivaient ? Un livre de vers, — ne regardait-on pas cela un peu comme un objet de fantaisie, un joli bibelot, bon pour les amateurs riches, ou pour les passionnés d’art ? — Comme on était éloigné de comprendre le sens et ja portée d’une œuvre poétique ! D'autre part, une critique judicieuse faisait défaut. Et je n’affirmerais pas qu’elle soit encore née,
Donc, peu d'encouragement pratique et positif de la part du public; pas de vraie et saine critique, mais une admiration dithyrambique ou un écrasement en règle, pas d’excitation, pas d'entraînement au Pur exercice d'art, pas cette
és
98 ] ASSAIS ET CONFÉRENCES
atmosphère de fièvre particulière aux milieux intellectuels, voilà, je pensr, de quoi excuser Louis-Honoré Fréchette de n'avoir pas consacré tout son effort au seul culte des Muses, et d’avoir trop souvent déserté leurs autels, pour se livrer à des travaux auxquels le public pouvait mordre davantage, et qui lui rapportaient, à lui-même, autre chose que des félicitations plaioniques, — lesquelles furent toujours insuffisantes à procurer le pain quotidien.
Quoi qu'il en soit de toutes nos hypothèses, pour essayer d'expliquer que l’œuvre poétique “e Fréchette ne soit pas plus considérable, un fait certain, c’est qu’elle ne l’est pas. En prenant à nouveau, dernièremz;it, connaissance de ses poèmes, pour m'en faire une idée bien personnelle et pour vous en parler, j'ai éprouvé, à cet égard, ce que je pourrais appeler presque une déception. Voici: j'ai d’abord lu très attentivement son premier-né, Mes Loisirs, 1863. — Puis, n'ayant pu mettre la main sur sa fameuse Voix d'un ÆExilé, — un libraire de Montréal m'écrivait que ce petit volume était devenu introuvable, que Fréchette achetait, même à prix d'or, ‘ous les exemplaires qu’il en pouvait dénicher et les jetait au feu; mais il ajoutait que les meilleures pièces de ce recueil! sont reproduites dans les autres, ce qui est très plausible, comme vous l’allez voir ; — n’ayant donc pu me procurer la Voix d'un Exilé, je me suis rejeté sur Pêle-Mèle, 1877, qui vient ensuite. Or, quelle n’a pas été ma surprise de rencontrer ici ceux des poèmes qui m’avaient le plus frappé dans 4des Loisirs / — Et après, j'ai commencé l'examen de cet autre recueil, qui a deux titres, très jolis, encore qu'un peu froids: Zes Fleurs boréales et Les Oiseaux de neige, 1881. Kt j'ai remarqué ceci: que Les
Fleurs boréales ne nous présentaient, sous des noms diffé. rents, et avec de légères retouches de forme, que ce qu'il y avait de mieux dans les volumes précédents. Elles n'étaient donc aucunement fraîches écloses. Quant aux Oiseaux de neige, cela est neuf, original en bien des parties, mais non encore entièrement. De l’ancien y réapparaît. Sans doute, l’auteur a revu et repoli ses vieilles inspirations ; il a mis, çà et là, des variantes assez heureuses. Mais suffit-il que tel ou tel vers ait été changé, ou que le rythme de telle strophe ait été repris, et soumis à une loi plus sévère, et plus harmonieusement cadencé, pour que l’on puisse dire d’une pièce qu’elle est nouvelle ? — Je ne le crois pas. Seulement ce livre, fait, en quelque sorte, de matériaux Presque usés à force d’avoir servi, a toutefois sur ses dévanciers un incontestable mérite: il est composé. Ce qui, dans les recueils précédents, se pré-entait vraiment pêle-mêle, et comme au petit bonheur, ici s'offre dans un ordre logique rationnel. Il y a des intitulés généraux sous lesquels viennent se ranger les pièces offrant un caractère commun, ou à tout le moins des affinités électives. Là, un paysage voisinait avec un poème à tendance pychologique, un récit épique avec une chanson. Ici, tout est disposé selon l’ordre des sujets, s’aligne sous des rubriques peut-être pas absolument rigoureuses, mais qui donnent à l'ensemble un air d'unité dont on est ravi.
Ce livre, le premier livre Canadien que l’Académie Française ait Couronné, avait été imprimé chez Darantière, à Dijon, par un éditeur parisien. Et sa toilette porte ce cachet de bien fait, de «fini », qu'ont tous les ouvrages qui nous arrivent de là-bas, j'allais dire qu'ont tous les articles
français. Fréchette, pour opérer cette sélection à travers ses vieux poèmes, et pour les distribuer en classification méthodique, a-t-il reçu l’aide d’une main française? C'est possible. Je sais tel de nos jeunes bardes, qui est redevable à un cousin d'outre-mer, du groupement logique dans lequel ses inspirations, nées en la solitude de son âme souffrante, s’étalent sous nos yeux attendris. Et ce ne serait nullement diminuer la mémoire de notre premier lyrique, que d’insinuer qu’une collaboration sympathique n’est peut-être pas restée étrangère à la belle ordonnance de son œuvre. C’est d’ailleurs un détail. Ce qui importe, et ce qu’il nous fait grand plaisir de constater, c’est que nous soyons enfin sortis, je ne dis pas du chaos, mais d’une certaine confusion, pour entrer dans un jardin dont les fleurs, déjà connues, dessinent des arabesques si gracieuses, et marient si bien leurs tons, qu’on a presque l'illusion de les voir pour la première fois. Et ces petits oiseaux de neige, ah! la plupart fréquentaient depuis longtemps nos hivers. Leur retour nous donne une joie nouvelle, cependant, à cause de je ne sais quoi de plus distingué dans leurs notes, dans leur allure plus pimpante. Ils ont traversé une atmosphère toute saturée d'art, l'atmosphère de Paris, — ce qui ne pouvait manquer de leur être éminemment favorable.
Avec La Légende d'un Peuple, on a enfin de l’inédit, au moins en ce sens que ces poèmes ne sont pas tirés de précédents ouvrages. Sans doute, la plupart avaient été publiés dans des journaux ou des revues. Mais ils n’avaient pas encore été réunis en volume. Et puis, l’auteur semble bien les avoir tous composés peu à peu, de loin en loin, en vue de cette épopée historique,"dont il avait arrêté le plan dans
son esprit. C’étaient comme des pierres, taillées à l'avance et laissées sur le chantier, en attendant l'heure où l’archi. tecte les reprendrait, et les ferait entrer dans l'édifice qu'il rêvait d'élever à la gloire de son pays.
On a vu dans ce titre: «la légende d’un peuple» un ressouvenir, et même une imitation ; on a prêté à l’auteur des visées extrêmement ambitieuses ; on a dit qu’il avait caressé de faire pour le Canada ce que Victor Hugo avait fait pour le monde et pour les siècles, et de ramasser en une série de tableaux les épisodes les plus saillants de notre vie nationale, comme l’autre avait évoqué ceux de l’histoire humaine, depuis ses plus lointaines origines. — Que Za Légende des Siècles ait inspiré à Fréchette l’idée première de son œuvre, c’est probable, et je ne vois pas grand mal à cela. Mais qu’il ait eu la prétention de vouloir égaler son formidable modèle, c’est impossible, D'ailleurs, je crois qu'il eût été plus habile de donner à cet Ouvrage une autre appellation. Fréchette se fût peut-être évité par là bien des ennuis. Za Légende d'un Peuple, — en entendant ce titre, on songe à l'épopée gigantesque du Maître, on compare involontairement les deux œuvres, et l'on ne peut s’empé-
cher d'observer entre elles une disproportion énorme, et l'on trouve Presque ridicule et maladroite l'entreprise du disciple, et l’on se dit que ce dernier eut gagné à se montrer plus inventif, plus original, soit dans la Conception générale de son poème, soit en le baptisant d’un nom un peu moins illustre.
Les! Feuilles volantes Marquent le terme de la carrière poétique de notre lyrique. Car il n’a rien publié d’important après cela. Il avait annoncé, comme en Préparation,
Rimes perdues et La Forêt vierge. Mais sa lyre s'est brisée avant qu’il ait eu le temps de réaliser ces derniers rêves d'art. ÆFeutrlles volantes est dans ce caractère niélangé qui distingue les premiers essais de l’auteur. C’est aussi une série de pièces détachées sur des sujets religieux, pittoresques, patriotiques.
Ainsi donc, tout compte fait, les œuvres complètes de Louis-Honoré Fréchette, j'entends ses poésies, tiendraient en deux volumes, ou en trois au plus. Et j'avais quelque raison de vous dire que le nombre n’en était pas considérable. A nouveau, regrettons que ce poète ne soit peut-être pas allé jusqu’au bout de son talent, et qu’il n’ait pu, faute d’un milieu plus entraînant, donner toute sa mesure, et qu'il ait dû emp:':r avec lui, là d'où l’on ne revient pas, bien des images, L'<a des rythmes, bien des formes de vers.