COMTE
Mesdames et Messieurs
Un fin et profond poète, dans une pièce toute petite, mais LE toute pleine de symbolisme, riche de sens, et de forme 45 absolument délicieuse, a écrit :
Vous désirez savoir de moi D'où me vient pour vous ma tendresse ; Je vous aime, voici pourquoi :
Vous ressemblez à ma jeunesse.
Mesdames et Messieurs, si vous désirez savoir de moi comme il se fait que j'aie choisi, pour sujet de cette causerie, Louis Fréchette, je vous répondrai que c’est que j'aime l’œuvre de ce poète, et que je l'aime « parce qu’elle ressemble à ma jeunesse ».
J'ai, en effet, grandi, je me suis éveillé à la pensée, alors que ce lyrique était dans toute la force et tout l'éclat de son talent. Si d’autres s’essayaient aussi à moduler plus ou moins harmonieusement leurs rêves, il les dominait tous par je ne sais quoi de plus inspiré dans l'accent, et par un art plus élégant et plus moderne dans la forme du vers. Certains de ses poèmes voltigeaient sur toutes les lèvres.
Je les ai pour ma part, beaucoup lus. Et comme, — à l'âge impressionable et tendre, ce qu’on lit se grave au plus profond de notre être, imprègne notre substance, et que l'âme, vierge et expansive, se mêle à ses auteurs préférés, en reçoit des idées, se moule d’après eux, et leur communique aussi un peu de sa vie neuve, coulante, débordante, les teinte de sa couleur, les dore de ses illusions, — quand je relis maintenant du Fréchette, c’est ma jeunesse qui repasse sous mes yeux. Au long de ses poèmes flotte quelque chose de mon âme primitive. Et c'est un plaisir très fin de se revoir ainsi tel qu’autre‘ois, et de se retrouver dans un cadre cher, au milieu d’'imag-s dont les unes ont bien vieilli, et les autres, hélas! se sont etiacées à ‘mais.
Le choix que j'ai fait de ce sujet peut s'explique: encore par une autre raison, que je ne dis pas plus sérieuse, mais moins intime, moins subjective, et d’ordre purement littéraire.
Je ne ferai tort à aucune de nos gloires passées, comme j'espère ne décourager aucune aspiration présente ou future, en affirmant que Fréchette a été jusqu'ici, incontestablement, notre plus grand poète. Nous verrons, plus tard, ce que ce mot de grand poète comporte, dans l'espèce. Et je tiens À vous prévenir de suite qu’il ne peut du tout s’agir de l'égaler à Victor Hugo, Lamartine ou Sully-Prudhomme. François Coppée a écrit quelque part cette phrase, empreinte de verité plus encore que de modestie : « Victor Hugo, le prodigieux lyrique, auprès de qui nous tous, rimeurs de la fin du dixneuvième siècle, sommes ce que la butte Montmartre est à l'Himalaya.» L'image est expressive: nous la retiendions. — L'axiôme «tout est relatif » s'applique de façon parti-
culière aux questions concernant notre jeune littérature. Le critique, qui n'en voudrait Pas se souvenir, risquerait de juger très imparfaitement nos auteurs. C’est en me le FL: rappelant bien, et en faisant la part des conditions qui entourent chez nous la production intellectuelle, .: a, certes, pour la favoriser beaucoup, que j'ose 6 rettre que 44 Fréchette fut, si ce n'est peut-être un grand poète, absolu- e ment parlant, du moins notre plus graud poète. Il y a là une nuance assez sensible.
Or, il m'est très agréable de venir ce soir, 10n pas sans doute vous révéler ce lyrique, mais apprécier consciencieusement son mérite, et, puisque so” œuvre est maintenant définitivement close, porter sur elle un jugement d’ensemble, que d’ailleurs l'avenir sera tout à fait libre de reprendre et de réformer. Nous voulons être avant tout sincère. Car je crois que la meilleure qualité de patriotisme, en critique littéraire comme en tout le reste, consiste à dire ce qui nous paraît être la vérité.