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Essais et conférences [par] Henri d'Arles. Henri d'Arles [pseud.]

Tu m'as donné, avec la vie, le goût des travaux de l'esprit. C'est toi qui m'as insufflé ce qu'un penseur appelle le « dangereux amour des choses intellectuelles ».

Aussi loin que me reportent mes souvenirs d' enfance, je te vois, dans ces moments de répit que te laissait le soin de la maison, feuilletant de beaux livres, les annotant, les commentant deva?it nous, y puisant de ces pensées dont tu te faisais un aliment infiniment exquis et délicat.

Ou bie?i, quand les soucis du ménage avaient pris toute la journée, tu lisais, le soir, prés de nos berceaux ; et je sais que tu prolongeais parfois, bien avant dans la nuit, tes veilles studieuses.

Même chargée d'ans, comme tu es, les meilleures heures pour toi — apres tes entretiens avec Dieu et tes épanchements avec nous — sont encore celles que tu peux consacrer à tes auteurs favoris ou à quelque ?iouvel ouvrage.

En t'offrant aujourd'hui, ô ma mère, ces nombreuses écritures, f ai conscience d 'accomplir im devoir très doux. Puisque je tiens de toi l'amour des choses de la pensée, n' est-il pas juste que tu recueilles ce que cet amour a pu m'inspirer et me dicter ?

Accepte donc cette gerbe fraîche, que j'ai moissonnée loi?i de ton regard, mais en songeant à toi. — fe te la dédie dans un profond sentiment de gratitude, et en y mettant le plus tendre et le plus filial baiser.

Henri

Hawthorne {New- York), H septembre 1909

Le journalisme américain

A ÏIelmüt Lothàr RlrrERQE»

/~^ETTE chose, éminemment ondoyante et diverse, qui ' s’appelle une civilisation, le caractère essentiel, l’âme d’un peuple, se révèle, s’exprime de bien des façons, et, par exemple, dans le style de ses monuments.

Ainsi, il ne faut pas au voyageur européen, qui débarque à New-York, une si grande acuité d’observation, pour deviner, rien qu’à voir les étranges et gigantesques constructions qui surgissent de toutes parts, les notes dominantes de la civilisation américaine, tout ce qu’elle a d’impulsif, d’énergique, de violent, de presque brutal, et aussi de grandeur antique, romaine, dirait M. Edouard Rod 1. Un simple coup d’œil sur tous ces édifices, où l’on chercherait en vain la finesse et la mesure, donne l’impression très forte que l’on est moins loin encore de l’Europe dans l’espace, que par les formes de vie, si différentes de celles de là bas, plus libres et aussi plus incohérentes, plus hardies, plus âpres, plus inquiètes, sans un grain d’atticisme.

Toutefois, il y a quelque chose qui, mieux que les monu-

i. Voir dans son roman « L'ombre s'étend sur la montagne » une fine analyse de la haute société américaine.

ments, nous donne l’idée adéquate de ce qu’est la grande nation américaine, en reflète plus fidèlement les aspirations et les tendances.

Une civilisation est nécessairement évolutive. Ce n’est pas une forme cristallisée, mais vivante, et par conséquent sujette à la loi essentielle de la vie, qui est le mouvement. Elle change, subit des influences qui l’altèrent dans ses parties contingentes, passe par une multitude de sensations qui laissent en elle des traces plus ou moins profondes. Faite des qualités et des défauts de millions d’âmes dont elle offre la synthèse, elle participe à leurs infinies variations d’état, revêt les couleurs qu’elles prennent ellesmêmes, suivant les circonstances et selon l’heure du jour, je veux dire selon les événements qu’elles traversent.

Cela est vrai des vieilles civilisations, orientales ou européennes, de celles qui paraissent le plus fortement et le plus solidement assises. Cela est vrai surtout, je pense, de la civilisation américaine, qui est jeune, encore en voie de formation, exubérante de forces vives.

En 1898, peu après son retour des Etats-Unis, Brunetière écrivait un bel article qu’il intitulait: « La gefièse d'une patrie » \ Cette patrie, dont il avait pu observer de près l’éclosion vertigineuse, et aux destinées de laquelle il devait s’intéresser jusqu’à la fin, serait-elle sortie, au cours de ces dix dernières années, de la période génésique, pour inaugurer la saison proche de la maturité ? Il nous semble, au contraire, qu’elle est toujours dans un « perpétuel devenir. »

1. Cet article avait paru dans le Figaro, si je me souviens bien. J’ignore s’il figure dans les œuvres du regretté maître.

Certes, nous ne pouvons préciser combien de temps un pays de « vie intense », comme celui-ci, mettra à se constituer définitivement en nation. Mais, ce que nous savons bien, c’est qu’il n’y a encore, entre les divers groupes ethniques qui le composent, qu’une unité purement matérielle. Tant que ces nationalités, qui viennent de tous les points du globe, et qui ne sont que juxtaposées, ne se seront pas fondues en un bloc unique, ne se seront pas infusées une même âme ; tant que l’accroissement de la population sera dû, moins au progrès de la natalité qu’à l’apport incessant de l’émigration étrangère, il n’y aura pas ici un peuple, au sens vrai du mot. Une mosaïque d’individus, fût-elle une des plus considérables que le monde ait vues, ne constitue pas une nation.

Ce pays, qui déborde d’énergie, d’activité, est seulement en train de se faire. N’est-ce pas Sir Wilfrid Laurier qui disait, à propos de l’annexion possible du Canada aux Etats- Unis : « Hélas ! que deviendrions-nous dans cette fournaise? 1 » Fournaise, fournaise ardente, où s’élabore un monde dont nous ne savons pas la formule définitive, voilà ce que sont les Etats-Unis. Et il serait plus que téméraire de vouloir, dès à présent, fixer la date approximative à laquelle, de tous ces éléments en ébullition, sortira la statue gigantesque, aux traits bien accusés, aux lignes proportionnées et harmonieuses.

Or, cet état d’une société qui se cherche, qui s’organise, et qui évolue très vite vers sa modalité dernière, ne sera-ce pas surtout le journal qui pourra en exprimer les reliefs,

1. Parole^ue j’ai vue citée dans un journal de Nex-York. en 1903.

les côtés essentiels, en noter aussi les mobilités incessantes, les diverses fluctuations, les sensations impalpables et fugaces? Le journal reflète la vie de chaque jour, tient la chronique des faits et des œuvres, enregistre tous les mouvements de l’opinion. Il est intimement mêlé à l’existence de ce « peuple houleux » 1 ; il entre si avant dans sa grande âme confuse. Si, en d’autre pays, le livre est un excellent moyen d’information sur la mentalité générale, et si la vie commune s’y peint assez bien, aux Etats-Unis, le journal presque seul nous renseigne, il est quasi l’unique miroir qui nous renvoie l’image de ce monde si curieux à observer. Le livre ne compte presque pas à ce point de vue. Il y en a relativement peu d’abord. Et d’ailleurs, comment saisir une physionomie si fuyante, la ramener à un type immobile ? C’est le journal qui est le plus apte à en noter l’expression changeante, les moindres altérations, les caractères transitoires, les traits définitifs.

Etudier le journalisme américain, c’est donc, au fond et en réalité, faire un essai psychologique de ce peuple. Voilà dans quel esprit nous entreprenons ce travail, auquel un long séjour aux Etats-Unis, et une fréquentation assidue de leurs plus grands quotidiens, nous ont, je le dis sans prétention, suffisamment préparé. Les points de contact, de ressemblance, entre la mentalité américaine et la forme journalistique qu’elle s’est créée, ressortiront assez d’euxmêmes. Nous nous contenterons de les souligner en pas-

1. J’emprunte ce mot à M. le comte Robert de Montesquiou-Fezensac, dans une des lettres qu’il me fit l’honneur de m’écrire après son retour d’Amérique.

sant, et de les dégager, de les mettre en relief, dans une brève conclusion.

Le journalisme américain est d’abord une affaire, et une affaire colossale. Aux Etats-Unis, le mot business est le plus usité de tout le vocabulaire, celui qu’on entend le plus souvent retentir. Il revient à propos de tout. Il n’y a aucune exagération à affirmer qu’ici l’on envisage toute chose au point de vue affaire. Je me rappelle qu’un jour, un monsieur très bien, à qui je montrais le manuscrit de mon premier ouvrage: Propos P Art , — me dit avec un grand sérieux : « So y ou are engaged in the literary business. » Il y a donc aussi le newspaper business , dont on a fait presque une industrie, pour le développement, le succès de laquelle l’on n’hésite pas à engager des millions. Un directeur-propriétaire de grand journal sourirait de pitié, ne comprendrait pas, si vous lui parliez de la mission éducatrice du journaliste, de l’éminence de son rôle social. L’éducation du peuple, l’influence idéale sur les foules, est-ce qu’il se préoccupe de cela, lui? Est-ce que cela peut entrer dans ses calculs? Faire fortune par le moyen de cette affaire, piquer le plus possible la curiosité publique, de façon à l’exploiter de son mieux, voilà son but principal. Le reste, — se donner du nom, ou travailler à l’amélioration de la condition humaine, n’est que bien secondaire. Il importe avant tout de s’enrichir en flattant les goûts et les passions populaires, en se pliant a tous les caprices de l’opinion.

Et cette affaire qu’est, avant tout, le journalisme américain, est, comme toutes les autres branches de commerce ou d’industrie, sujette à une concurrence effroyable et effrénée. C’est à qui surpassera, éclipsera son voisin. La concurrence s’exerce d’abord dans les édifices. Les grands journaux sont, pour la plupart, comme nécessairement logés dans des skyscrapers. Ils n’ont sans doute pas inventé la mode de ces horribles cheminées habitables. Mais leurs rivalités, leurs mutuelles jalousies, ont beaucoup contribué à la vulgariser, au grand détriment de l’esthétique. Le quo non ascendant? semble leur formule de choix, comme elle est aussi celle de toutes les grandes entreprises financières. Ils montent, ils montent, et l’on se demande où s’arrêtera leur ascension. C’est presque une fatalité, une loi de leur vie. L’essor est désormais imprimé. Impossible de le contenir. L’on s’exposerait à une déchéance en n’essayant pas de se tenir à la hauteur voulue. L’une des conditions les plus sûres de réussite est surtout de dépasser les autres, du moins faut-il absolument les égaler. Ainsi, le New-York Tribune , dont l’édifice comptait huit étages, a dû, tout récemment, en porter le nombre à quinze, afin de n’être pas trop écrasé par la supériorité de ses confrères.

Et maintenant, comme ces journaux mêmes sont choses énormes, et qui le deviennent de plus en plus. Où la concurrence entre eux se déploie avec fureur, une véritable frénésie, une énergie qui ne veut pas de repos, ne connaît pas de limites à ses insatiables ambitions, c’est surtout dans la grandeur de leur format, la rapidité avec laquelle leurs éditions se succèdent, — quand l’opinion, par exemple, est surexcitée par quelque importante question, — le nombre

de leurs feuilles, la quantité de la matière imprimée, le chiffre de leur tirage. Un européen, tout frais arrivé de l’un quelconque de ces vieux pays où tout se fait plus en petit, et aussi plus en finesse, serait renversé de voir les proportions gigantesques, démesurées, qu’atteint ici le journalisme. Ainsi, l’édition quotidienne, grandissime format, compte jusqu’à quarante et cinquante pages, parfois davantage. Et tel journal, au moment de la guerre hispanoaméricaine, par exemple, lors de la maladie de Eéon XIII ou de la conférence de Portsmouth, émettait jusqu’à huit ou neuf éditions par jour, éditions où les articles de fond restaient les mêmes, mais où étaient insérées les dépêches que, d’heure en heure, le télégraphe apportait sur ces questions mondiales. Quant aux éditions dites du dimanche, ce sont de véritables colis, chaque numéro pèse près d’un kilo. Cela en fait un entassement de feuilles ! La matière à lire n’y est certes pas toute de première main, on le devine. Pour remplir ces immenses cadres, les employés procèdent à coups de ciseaux à travers les volumes, les encyclopédies, les revues étrangères, mêlant à tout cela des gravures où tout est magnifié, portraits, paysages ou tableaux.

Songeons un instant à l’outillage qu’il faut pour suffire à une pareille tâche qui s’augmente d’année en année, et qui se fait toujours plus écrasante. Car, je répète que c’est surtout sur ce point que la concurrence s’exerce. L’un veut l’emporter sur l’autre. C’est à qui fera plus grand et plus lourd. L’on est arrivé déjà à des résultats étonnants. Et qui sait où l’on s’arrêtera dans cette voie, où l’âpre énergie, l’esprit d’initiative propre au caractère améri-

cain, aiment à se donner libre carrière? Ce que ces réalisations représentent, en matériel et en hommes, donne presque le vertige.

J’ai eu l’occasion de visiter, à différentes reprises, les plus grands ateliers de journaux de la Métropole, ceux du World , du New-York American , du Suit, du Times , de la Tribune. Et chaque fois, j’en ai remporté comme une impression de stupeur. Le mot atelier, pris dans son sens le plus matériel, convient admirablement ici. Quelles boutiques ce sont vraiment ! Et qu’il y règne donc une activité prodigieuse, mais d’un ordre tout pratique ! Derrière les comptoirs de l’administration se tiennent des Messieurs qui répondent froidement aux clients, prennent des notes, compulsent des registres, voient aux détails de l’expédition avec tout v l’intellectualisme» de commis de banques ou de garçons épiciers. A l’étage des presses, ou voit toute une armée d’individus noirs comme des charbonniers, luisants d’huile, qui vont et viennent, suant, soufflant, le regard dur, l’expression concentrée, à travers cet entrecroisement de machines, les plus perfectionnées, les plus modernes, les plus puissantes et compliquées, capables, par exemple, d’imprimer, de plier, de trancher, plus d’un million de copies par jour. Quelle vision dantesque ! Et quelle commotion tout cela produit-il ! Quel bruit d’enfer ! C’est à se croire dans un antre de titans! Je ne dis rien du reste, des centaines de reporters affairés, des étourdissants appels téléphoniques, du tic-tac des télégraphes, de ces formidables et nauséa. bonds laboratoires où se préparent les gravures. En vérité, nous sommes en face de l’une des manifestations les plus sensibles du caractère grandiose, ou mieux gigantesque,

presque monstrueux, que revêt toujours, ohez les Américains, l’esprit d’entreprise.

Nous n’avons, jusqu’ici, envisagé le journalisme américain que par l’extérieur, nous l’avons vu du dehors. Il est temps de pénétrer dans sa constitution intime, d’analyser sa façon d’être, laquelle, et ce n’est pas à sa louange, présente beaucoup plus de différences que d’analogies avec celle du journalisme européen. Je ne dis pas qu’elle est essentiellement autre. Mais par combien de côtés s’en éloigne-t-elle ? Et ses meilleures qualités lui viennent, croyons-nous, des rares points par où elle s’en rapproche. Telle qu’elle est, je la trouve chargée d’âmes, merveilleusement expressive de la civilisation du milieu de laquelle elle a germé. Voyons donc:

Et d’abord le journal américain nous frappe par son manque presque absolu de méthode. C’est un véritable chaos. Le vers de Boileau :

« ... un beau désordre est un effet de l’art »

ne s’applique en aucune manière à cet inextricable fouillis de nouvelles, d’articles, d’annonces, de tout ce que l’on voudra. Il n’y a pas trace d’art dans ce méli-mélo. Dans une étude sur les « collèges américains» x, j’ai eu l’occasion d’insister

1. Voir cette étude dans notre ouvrage: Pastels, pp. 97 et seq. (New- York, Dan. V. Wien, 1905.)

sur la confusion qui règne dans leurs programmes de cours et le choix de leurs auteurs. Le journalisme se distingue par une confusion plus grande encore, une absence quasi totale d’unité et de composition. Le mot « haphazardness » traduit bien cela. Tout y est évidemment mis au petit bonheur, comme ça vient, dispersé au hasard des feuilles. Si l’on excepte l’inévitable « éditorial-page », qu’il faut chercher, d’ordinaire, au milieu du journal, et dans la rédaction de laquelle apparaît un louable souci de méthode, le reste n’est que gâchis. Les choses les plus disparates s’enchaînent. Tel genre de nouvelles, qu’aujourd’hui l’on peut lire à tel endroit, demain sera renvoyé à l’autre bout du journal, et il faudra parcourir, l’une après l’autre, ces innombrables files de colonnes pour les retracer. Au lieu de réserver certaines pages uniquement aux annonces, on les insère parmi les articles ou faits divers. A chaque instant, vous tombez sur une réclame plus ou moins pompeuse. Un article politique ou littéraire voisinera avec un compte-rendu de cour de police ou le détail d’une rixe. L’on voit les plus grotesques mésalliances. Comme me le disait, un jour, quelqu’un qui connaissait bien la chose, puisqu’il la pratiquait lui-même : « Dans nos grands journaux, on ne sait pas ce que c’est que la sous-rédaction. » L’esprit ordonnateur a déjà commencé de souffler sur ce chaos pour en tirer des formes nettes et précises. Et il nous fait plaisir de constater quelques essais isolés de journalisme rationnel et méthodique. Pour ne pas désobliger les autres, nous ne citerons aucun nom. L’influence européenne n’a pas été étrangère à ce mouvement d’organisation dans lequel quelques-uns sont entrés, et qui a produit déjà

des résultats appréciables. Mais il se passera, je pense, bien des années, peut-être un demi-siècle ou un siècle, avant que ces exemples particuliers deviennent le fait ordinaire, la pratique commune de tous. Cela sera la conséquence nécessaire de ce travail d’élaboration qui s’opère ici dans la profondeur des souches sociales. Quand cette portion d’humanité, en mal de sa formule définitive, se sera plus solidement assise, est-ce que le journal ne sera pas le premier à refléter sa sérénité plus grande, l’équilibre de ses facultés, le meilleur fonctionnement de son organisme vital? S’il n’est pas, lui-même, disposé selon des lois plus rigoureuses, n’est-ce pas un effet de l’état de société dont il est l’expression?

Et maintenant, pénétrons dans ce chaos, et voyons ce qu’il recèle, quelles choses s’agitent au sein de cette immense confusion.

E’on est d’abord frappé de l’abondance de nouvelles. Il y en a de toutes sortes et de partout, Le journal en déborde. Aux Etats-Unis, les «reporters» forment une caste nombreuse et importante. On les rencontre en tous lieux. Us ont partout leurs entrées. Vous les voyez dans les hôtels, au départ et à l’arrivée des paquebots ou des trains, dans les grands magasins, les musées, sur la rue. Chaque journal en a une légion à sa disposition. Ces limiers d’un nouveau genre, font, d’un bout du jour à l’autre, et même la nuit, la chasse aux nouvelles. C’est à qui en rapportera le plus, car, ils reçoivent tant la ligne pour chaque fait inédit. Us ont donc intérêt à en emplir leur carnet. Aussi vontils « interviewer » tous les visiteurs de marque, ou abordentils des étrangers quelconques, pénètrent-ils dans les familles

signalées, pour telle ou telle raison, à ^attention publique, et tâclient-ils de confesser les grands criminels, — meurtriers, défalcataires ou autres. Et quelle riche moisson ils récoltent ! Ils mènent leur enquête avec un souci extrême de tout savoir, ils poussent l’indiscrétion au delà de toute limite.

C’est merveille de voir comme ils savent broder sur un petit fait, enjoliver le plus mince détail, le grossir à des proportions hors nature et hors sens. Il y aura des colonnes pour raconter la chose la plus insignifiante, faire l’histoire ou la légende du dernier des inconnus. Un accident se produit-il? Une nuée de reporters en visite aussitôt le théâtre et les victimes. Et, quelques heures après, l’on pourra lire force indications sur le lieu et l’heure du désastre, ses causes, ses conséquences, les personnes qui eurent à en souffrir de près ou de loin. Arrive-t-il un scandale ? Les journaux s’en emparent, et ce sont des gloses interminables sur les antécédents des personnages qui y sont mêlés, leurs relations, leurs voyages, l’état de leurs affaires. Cela apparaît en première page, est mis en vedette, annoncé en lettres immenses, dramatisé avec un art brutal, souvent avec gravures à l’appui. Ces chroniques fastidieuses, malpropres, vides d’idées, nulles comme style, rédigées par des manœuvres, sont données en pâture aux foules, qui les dévorent, s’en délectent. La popularité du journal y gagne, son tirage s’en accroît beaucoup. Les malheureuses histoires de divorces, par exemple, c’est tous les jours qu’elles servent à alimenter la malsaine curiosité publique. L’on s’étonne de ce que tous les « reporters » réussissent à apprendre sur ces cas, si nombreux qu’ils constituent ici

l’un des plus inquiétants problèmes d’avenir ; l’on est davantage surpris qu’il leur soit permis, à ce point, de tout dire, de tout révéler, de jeter à tous les vents les secrets les plus intimes de la vie privée.

Mais ce n’est pas seulement sur les choses du pays que les journaux se chargent de nous renseigner, ils sont tout aussi prodigues de nouvelles mondiales. Chaque grand quotidien possède ses câbles télégraphiques qui le tiennent en relations directes avec les diverses parties du monde. Nous savons, le jour même, et dans le détail, ce qui se passe en Europe, en Australie, en Turquie, eu Egypte, en Extrême-Orient ; nous sommes mis au courant des événements sensationnels ou des complications politiques qui émeuvent les plus lointains continents, et immédiatement, par des nouvelles de première main, tout comme si cela avait eu lieu à nos portes. On ne s’épargne aucun sacrifice, on ne recule devant aucune hardiesse afin de pouvoir offrir des primeurs à ses abonnés. Ainsi, je ne sais plus quel journal de New-York, au temps de la guerre hispanoaméricaine, a loué un grand yacht, qu’il a envoyé mouiller dans les eaux cubaines, avec tout un personnel de correspondants, de reporters, de photographes, chargés de lui faire la description des lieux, de lui communiquer toutes les péripéties de la lutte, de lui envoyer des portraits des généraux les plus en vue. Dans un autre genre, M. Paul Bourget pourrait nous dire combien de milliers de francs il a reçu de M. Gordon Bennett, directeur du New-York Herald , pour la primeur de son ouvrage : Outre-Mer. En vérité, on fait des tours de force, on réalise des miracles d’ingéniosité, on dépense des sommes fabuleuses, pour per-

fectionner son système d’information directe et abondante sur les choses du monde entier, ou pour donner, le premier, le texte de tels retentissants discours. La loi de la concurrence l’exige. Ce serait se condamner à un rôle inférieur que de reculer devant les tâches qu’elle impose au journalisme moderne. Le public est devenu difficile. Sa sympathie va, de plus en plus, à ceux qui satisfont le mieux son goût de nouvelles toutes fraîches.

Quant aux articles proprement de rédaction, s’ils sont en assez petit uombre et comme perdus au milieu de tout ce fatras de dépêches des Etats-Unis et de l’étranger, je dois dire qu’ils sont souvent remarquables par la franchise de leur ton, la précision de leur style. On en trouve d’admirables par la vigueur de la pensée, la netteté de leur langue. Us sont le plus souvent consacrés à la philosophie des événements. D’autres apprécient la politique gouvernementale, ou font des suggestions sur un ton d’autorité qui indique bien que leurs auteurs ont foi en la puissance de l’arme qu’ils manient. Ces articles ne sont jamais signés. Le journalisme américain est impersonnel. Il n’y a que de très rares exceptions. Ainsi, M. A. Maurice Low, le très distingué correspondant Washingtonien du Boston Globe , signe toujours ses dépêches. Mais je serais bien embarrassé de citer d’autres cas. L’on connaît ce mot de Consalvi, dans une page fameuse, et que l’on peut appeler prophétique, sur les développements rapides et extraordinaires du journalisme dans nos sociétés modernes : « L’anonymat sera le régulateur de la conscience publique 1 ». Cela est vrai

1. Mémoires du Cardinal Consalvi. Introduction par J. Crétineau Joly, p. XXVI.

à la lettre des journaux américains. Ce sont des forces anonymes, mues par un directeur ou un syndicat, qui se rend seul responsable de tout ce qui s’y imprime. Il faut bien avouer que la liberté d’opinion, sur les hommes ou sur les choses, est beaucoup plus grande ici qu’en Europe, et que ces messieurs du journal peuvent s’exprimer, presque tout à leur aise, soit sur le compte du pouvoir, soit sur celui des particuliers. Les cas de libelle son peu fréquents. Il s’en présente, sans doute, mais combien rarement.

Chose étrange ! Bien que le journal, ici, soit le pain quotidien de tous, et la seule lecture du plus grand nombre, les articles de fond qu’il renferme, quand encore on les lit, ont, en somme, peu d’influence. On est assez sceptique, ou mieux, indifférent à leur endroit. Le public sait que le journal peut tout dire, et on lui en passe de toutes les couleurs, sans attacher autrement d’importance à ses jugements. D’ailleurs, ses colonnes sont ouvertes à tous, et c’est une des particularités du journalisme américain de favoriser l’expression de toute opinion personnelle. On fait bon accueil à toute correspondance ou article qui porte un nom responsable, et n’importe qui est admis à l’honneur d’énoncer une idée qui lui est chère ou de critiquer tel acte administratif. Le premier venu a ses entrées au journal. C’est une tribune libre accessible à tous. Il faut accorder, en effet, aux journaux américains, une bonne mesure de ce que l’on appelle « l’esprit public ». Ils s’identifient avec la foule, ils ont souci des intérêts populaires et les défendent avec honnêteté, soit contre les pouvoirs régnants, soit contre les capitalistes, ou de toute autre façon. J’ai précisément sous les yeux une plaquette publiée par le New-York

ECOLE NORMALE

Congrégation de Notre-Dame

World, , et relatant l’évolution merveilleuse de ce journal, depuis l’année 1883 où M. Joseph Pulitzer en fit l’acquisition, jusqu’en 1903. Il y a là des statistiques qui offrent un intérêt extraordinaire à divers points de vue. Ainsi, on y voit que la circulation du World , qui était, en mai 1883, de 9,669, pour la ville de New-York, et de 7,628, pour la campagne 1, se montait, en avril 1903, Pour cette derniere, à 307,272, et à 518,607 pour la ville. On y voit encore que 843 acres de forêts sont abattus tous les trois mois pour fournir la pulpe nécessaire à la fabrication du papier consommé par le journal, et que le revenu total du World , durant ces vingt années, a atteint la somme fabuleuse de 67,008,224.75 dollars.

Mais ce que je désire en signaler surtout, c’est la liste de scandales, publics ou privés, que ce journal, pour un, a dénichés et flétris, le nombre de mesures administratives, municipales ou gouvernementales, qu’il a, soit demandées, soit empêchées, toujours pour le plus grand bien du peuple. Et, comme il nous donne des preuves assermentées, à l’appui de son assertion, nous pouvons l’en croire.

Or, les autres grands journaux seraient à même de nous édifier également sur leur « civisme », la portée de leur action sociale. On dirait que, parfois, tout ce qu’il y a d’instincts honnêtes et généreux épars dans les foules, — le primitif esprit républicain, imprégné de christianisme, à base de principes rigoureux, cet esprit d’après lequel la constitution américaine a été modelée dans ses lignes essen-

1. Le mot «campagne» ne traduit pas exactement le sens du mot « country » qu’emploie le Rapport. « Province » serait, je crois préférable.

tielles, — que tout cela se réveille, encore jeune et fort, et s’incarne dans le journal, prend la voix du journal, soit pour protester contre telle tendance pouvant compromettre l’avenir de la nation, soit pour demander la suppression de telle institution contraire à ses véritables intérêts ou l’établissement de telle œuvre sociale. Et alors, le journal entreprend la guerre aux «plus forts »x, comme dirait M. Clémenceau ; il lutte avec une énergie superbe pour le triomphe de son idée. Il y a quelque chose de chevaleresque dans l’ardeur avec laquelle il ouvre le feu et provoque la mêlée. Ainsi, il n’y a pas quatre ans, sur une simple dénonciation, qui fut prouvée, juste, envoyée au Parlement d’Albany, par un obscur mais honnête citoyen, on a vu les grands journaux réclamer les têtes de tous les principaux directeurs de 1 ' Eqîùtable Life Insiirance . La conscience publique, indignée de l’état de choses révélé par les enquêtes, se soulevait, et par l’entremise des quotidiens, criait vengence contre les infidèles dépositaires, des économies de millions de citoyens. Les protestations retentirent si haut, furent si générales, qu’elles triomphèrent de toutes les résistances, et que le pouvoir dut intervenir pour leur accorder satisfaction. Combien d’autres cas analogues pourrions-nous encore citer !

Il nous reste deux autres caractères à signaler dans le journalisme américain : la part, très large, qu’il fait aux annonces et aux sports. On dit des Etats-Unis que c’est le pays de la réclame. Et les Américains en ont, en effet, le

i. Les plus forts , — c’est le titre d’un roman très suggestif de M. George Clémenceau.

goût, le génie. Impossible de n’être pas frappé de l’ingéniosité avec laquelle ils savent vanter leurs produits, faire connaître leur industrie ou leur commerce. On ne procède avec aucune discrétion. En ce genre, la mesure est toujours dépassée. Il faut trouver des titres flamboyants, mirobolants. Dans tout Américain, il y a un Barnum, qui essaie de s’élever à la fortune par le moyen de réclames sensationnelles et alléchantes, où le public se laisse prendre.

Or, le journal cultive, à son grand profit d’ailleurs, cette tendance essentielle de la race. Il consacre aux annonces des pages et des pages. Cela constitue, paraît-il, le meilleur de son revenu. Une demi-page, ou une page d’annonce, par exemple, dans un de ces quotidiens dont la circulation est de plus d’un million d’exemplaires, par jour, coûte extrêmement cher. Et, l’on ne songe pas, sans stupéfaction, aux bénéfices énormes qui tombent, de ce chef, dans la caisse du journal.

La place donnée aux « sports » y est à peine moins grande. En ce pays, tout ce qui touche à la « physical culture» est passé à l’état d’institution nationale. Les grands sportistes y tiennent le haut du pavé. Ce sont des personnages tout comme les milliardaires. Ainsi, en janvier 1907, Son Eminence la Cardinal Gibbons accorda une audience au fameux pugiliste Sullivan. Et personne ne songea à s’en étonner. Au contraire, n’était-elle pas dans l’ordre des choses, la rencontre de ces deux forces «sociales » ? Et plusieurs n’auraient su dire qui était le plus honoré, de celui qui recevait ou de celui qui était reçu. Ici, autant et plus qu’en Angleterre et dans les autres pays anglo-saxons, les exercices athlétiques de toute nature sont profondément

enracinés dans les mœurs. Les programmes de collège et d’universités en sont, j’allais dire, encombrés. Cela fait partie intégrante de l’éducation, au même titre que la littérature, l’histoire et la philosophie, à leur grand détriment, hélas ! Ce n’est certainement pas être trop sévère que de dire qu’aux Etats-Unis on a renversé les vraies notions dans la formation de l’homme entier. L’on attache peutêtre plus d’importance au développement de son être physique qu’à celui de sa nature intellectuelle et morale. Or, c’est là une aberration profonde, et qui remet à un avenir indéfini l’affinement de la civilisation américaine. Mais notre affaire est plutôt de constater froidement ce qui existe que de protester là-contre. Et pour employer une expression un peu poncive, je dirai que nous sommes ici dans la terre classique du « sportisme » sous toutes ses formes. Si tout le monde n’en fait pas, tout le monde du moins s’y intéresse, s’éprend de ses diverses manifestations. Le journal, miroir de la vie, devait nécessairement refléter ce côté si particulier, et pour nous si étrange, de l’âme américaine. Voilà la seule explication plausible des abondantes informations que nous y trouvons sur ces choses qui nous paraissent, et qui sont, en réalité, d’ordre inférieur, mais que l’on goûte pourtant ici, comme, ailleurs, les œuvres de pensée et d’art.

Nous avons, je pense, signalé les notes principales du journalisme américain, défini assez nettement son caractère. Qu’avons-nous donc voulu montrer? Que le journal était toujours l’expression adéquate de l’état d’âme d’un peuple, et que cette forme, transiente et mobile, impressionnable, malléable, était merveilleusement apte à réfléchir cette

civilisation américaine, qui évolue très vite, qui se cherche, qui se fait. Résumons-nous :

L’Américain a le génie des affaires ; il donne à toutes ses entreprises, commerciales ou industrielles, un tour gigantesque. Entre ses mains, le journal, créé pour répandre des idées, s’est comme dépouillé de son cachet d’origine ; il est devenu une «affaire», un moyen très sûr de parvenir à la richesse. Le journalisme américain est « monté » comme une industrie. Au lieu de spéculer sur l’acier ou l’huile, c’est la curiosité publique qu’il exploite, et dont il s’entend à tirer les meilleurs profits. L’aspect chaotique que présente le journal reflète bien une civilisation non encore assise, en mal de fondre en un tout, les éléments qui bouillonnent dans son sein. L’affluence de nouvelles qu’on y trouve, l’insistance avec laquelle y sont relatés les événements sensationnels, le petit nombre d’articles choisis qu’il renferme, tout cela est la marque d’un public assez avide de lire, de se renseigner à la course sur le mouvement du monde, mais peu délicat sur le choix des matières, pas du tout raffiné en fait de goût. Ce peuple jeune a un fond d’honnêteté, de vigoureuses aspirations vers un idéal de justice égale pour tous, de liberté, et comme des retours soudains vers l’esprit large, et éminemment républicain, qui a présidé à sa naissance. Et, sur ce point encore, le journal est l’écho de l’âme populaire, se fait le champion des revendications sociales contre la tyrannie du pouvoir ou de l’argent. Enfin, ce peuple a achevé de marquer de son sceau sa forme journalistique, en en faisant une machine à réclames somptueuses et à nouvelles sportiques.

Voilà tout ce que nous avous vu dans le journalisme américain, tout ce que nous avons su dégager de cette chose complexe et changeante, qui voile à peine un monde intéressant à observer, s’il ne réalise pas toutefois, comme trop d’européens inclinent à le croire, l’idéal des sociétés.

Croquis palestiniens

CROQUIS PALESTINIENS

Jérusalem , déc. 1905.

. . . Promenade à l’extérieur des murs, jusqu’à Gethsémani.

Devant nous, à mi-hauteur du mont des Oliviers, s’étale l’église russe. C’est un monument riche et lourd, dont les teintes neuves jurent dans ce cadre, où l’œil n’aimerait à contempler que des souvenirs. Ces coupoles dorées, si fraîches, brillantes, miroitantes, que viennent-elles faire ici? — Elles s’harmonisent si peu avec tous ces entours. Elles sont comme une insulte à l’archaïque poésie de ces lieux.

Nous voici dans Gethsémani. Les bons moiues l’ont transformé en banal jardin de presbytère. C’est plat et régulier. En bordure des allées très droites, s’alignent deshaies de lavande, où nos doigts s’aromatisent. Au pied des oliviers qui n’ont plus d’âge, s’épanouissent des fleursconnues, — des fleurs de notre occident. Quelle incompréhension des choses ! J’allais dire quelle profanation du mystère célèbre qui s’est accompli ici !

Rien ne favorise l’évocation de la grande scène, si profondément humaine, de l’agonie. Pourquoi en a-t-on défiguré le théâtre avec ce modernisme bourgeois ? Que ne suis-je seul pour penser et méditer ! — Là-haut, Jérusalem

étend sa sévère ligne d’enceinte. Ce ciel, ces horizons, ces formes de murailles, s’offraient ainsi aux regards du Maître. Et il y avait, en plus, le temple merveilleux, dont il avait prédit que la beauté serait à jamais anéantie. Nous sommes, après tant de siècles, les témoins nouveaux de l’accomplissement de cet oracle.

Au sortir du jardin, comme j’allais traverser le Cédron, je m’arrête. E’ombre descend des murs, glisse jusqu’au milieu du torrent desséché, où sa barre tranche nettement dans la chaude lumière. Je note le contraste frappant qu’il y a, en Orient, entre la lumière et l’ombre, le caractère, profondément accentué, de ces deux règnes. Le firmament est limpide. Deux nuages, légers et violets, flottent, làbas, comme des îlots de rêve. La Cité Sainte s’enlève sur fond opalin et transparent. . .

8 décembre.

Au matin, temps gris. Ce ciel me rappelle presque celui de mon pays. . . Dans l’après-dîné, visite au saint Sépulcre. Quelle chose complexe que cette église ! L’on y voit des beautés fines, des spécimens de grand art, et aussi des horreurs d’icônes, des sculptures atroces. Les lignes générales de l’intérieur sont majestueuses. Mais pourquoi les Grecs sont-ils venus briser, déformer le plan primitif, en rompre l’harmonie originelle par des chapelles ou des édicules d’un goût plus que douteux?

Ce saint Sépulcre ! Il est tout imprégné d’intense mysticisme. Toutefois, on ne s’y sent pas à l’aise pour prier. Tant de sectes nous disputent cette relique auguste ! La

CROQUIS PALESTINIENS

paix — tranquillité de l’ordre — en est absente. Ah ! c’est un mystère, — cette lutte des diverses croyances chrétiennes autour du tombeau du Sauveur, — lequel mystère, s’il atteste que le Christ est, à travers les âges, « signe éternel de contradiction », démontre aussi sa toute-puissance sur les âmes, son ascendant divin.

Je reviens par le grand bazar, bordé d’échoppes misérables, mais d’un pittoresque absolu. Hors les murs, je regarde le ciel. Il est recouvert d’une mince couche de vapeurs violacées, inégalement intenses. Je m’achemine vers le point où la colline du Temple dévale dans le Cédron. De l’Orient rayonnent des lueurs de feu très clair, qui courent par toute la chaîne de collines, traçant leur demicercle au sud de Jérusalem. Et c’est magnifique, cette écharpe de soie rose-vif, ainsi ondulante sur la cîme de ces élévations douces. Cela s’éteint bientôt, cela finit par mourir. Mais tout l’horizon, au delà, en demeure comme impressionné. Il y traîne des nuées rose-tendre ou rosepourpre. Au-dessus de la vallée de Josaphat pendent de belles soies roses moirées. Puis cela tourne au violet très riche. De la plaine du Jourdain ascende une buée bleue.

Et les monts de Moab, — comment louer la qualité si rare d’atmosphère dont ils s’enveloppent? — On dirait une ouate consistante, un tissu très souple, soyeux et velouté, tendu sur ces hauteurs, pour en atténuer l’âpreté de contours, en dissimuler les arêtes trop vives. Toutes les nuances se fondent en cette étoffe vaporeuse : le violet, le bleu, le vert, le mauve, le rouge, le jaune. Et ces colorations n’ont rien de violent ni de criard. Elles sont mesurées, savamment graduées, s’atténuent discrètement . . .

ç décembre

. . . En rentrant d’une longue course dans l’air radieux du matin, je rencontre deux enfants qui viennent de puiser de l’eau à la fontaine du cloître St-Etienne. Elles sont là, debout contre la margelle de pierre. Et je me dis : quel délicieux motif pour un aquarelliste !

Toutes deux, la toute petite, et l’autre, un peu plus grande, sont charmantes de grâce primitive. Leur visage est d’un ovale régulier et pur, leur teint bronze-clair, leur regard profond. Elles sont vêtues d’amples guenilles flottantes. Mais quelle majesté simple sous ces oripeaux ! Montée sur une marche de granit, la petite aide sa sœur plus grande à mettre sur sa tête l’amphore qui déborde d’une eau limpide. Et leurs gestes, à toutes deux, sont lents, calmes, désintéressés. Elles me voient, me sourient. Avec quelle câlinerie la petite tend-elle la main vers moi pour me demander l’aumône : Bacchiche , Hadji ! Un sou, monsieur. — Elles repartent. Et je suis longtemps des yeux ce groupe si fin, ce vivant poème, cette expression heureuse de libre et naïve vie orientale . . .

11 décembre

Comme l’atmosphère est sereine aujourd’hui ! La brise charrie des senteurs printanières. Les chants des oiseaux ont une sonorité extrême. Le ciel offre une belle teinte bleue, où courent de vagues reflets d’argent ou d’opale. Une ondée nocturne a purifié l’espace, abattu les subtils grains de calcaire dont il était saturé. Le sol exhale une bonne odeur tendre.

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Le bois d’oliviers, qui s’étend sous mes fenêtres, a secoué ses grisailles, laissé couler ses poussières ; et voici que ses ramures, rafraîchies, semblent prises de renouveau. Aux feuilles perlent des gouttelettes qui s’irisent. A travers l’entrelacs des branches filtrent des lueurs très vives, tandis que leurs ombres se découpent nettement sur la terre lavée, — la bonne terre infiniment poreuse, qui vient, grâce à l’eau céleste, d’étancher sa soif ardente . . .

Je me promène sous le vaste cloître de St-Etienne. Le firmament fonce son azur. Les toitures crénelées, blanccrème, se détachent, avec une extraordinaire vigueur, sur ce bleu intense. Que ces morceaux de ciel sont exquis à voir, comme tendus entre les mystiques arceaux de pierre. Cela me rappelle certains tableaux d’Alma-Tadéma, où les blancheurs passées des marbres antiques se profilent sur des fonds d’une sérénité élyséenne . . .

12 décembre

. . . Assez tard dans l’après-midi, je me rends au mont Sion. La chaîne de Moab a revêtu sa magnifique parure, ondule élégamment sous son subtil peignoir velouté, soyeux, bleuté, lapis, rose, vert-tendre, saphir. La somptueuse étoffe se déroule selon la grâce d’un rythme que doit régler une main divine. O montagnes de rêve, Salomon, dans toute sa gloire, n’égalait pas votre splendeur harmonieuse ! Est-il rien de plus beau au monde que cette écharpe» tissue des plus riches clartés orientales, tendue, là, tout le long de votre architecture si fière ? Sur la ligne de sommet, semble flotter une buée plus douce. Et, au delà, c’est la pourpre limpide de l’horizon . . .

Dans la mélancolie du soir, je reste longtemps à regarder les capricieux jeux de lumière, quand la lune émerge derrière le mont des Oliviers. Elle est d’une jaune ardent. Elle monte en diagonale. Elle dessine sa rondeur crème en arrière-plan de la tour des russes et du bois de cyprès qui l’avoisine. Les arbres sombres se profilent nettement sur son disque clair et chaud. Tout l’occident, là-bas, est incendié. A la crête des collines, des oliviers courts se tordent dans les feux mourants. Leurs feuillages ruissellent l’or. De grands moulins à vent trempent leurs ailes immobiles dans l’incandescence purpurine . . .

10 janvier

. . . Température idéale, plus que tiède. Je passe les heures d’études ma fenêtre ouverte. Une brise estivale circule chargée d’aromes. La terre, la bonne terre maternelle, s’est attendrie ; et il s’en exhale ces senteurs particulières, toutes riches de germes, ces odeurs fécondes, qui annoncent le renouveau, présagent le printemps, nous disent que tout va se couvrir de verdeurs, d’herbes, de feuilles, manifester exubérante et saine vie. Et les oiseaux, sont-ils babillards un peu, ce matin? Ils sont tout à la joie d’être, de sentir revenir la saison des incandescences, des floraisons, des mousses. Us lancent, dans l’air amolli, leurs trilles de gaieté, et ma chambre s’emplit de leur ramage, où il me semble que se révèle un peu de l’âme orientale, avec son libre souci, son absence de préoccupations d’aucune sorte, sa confiance filiale, enfantine, en le bon Dieu, en la Providence secourable et maternelle, pro-

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tectrice des nids, dispensatrice des grains nourriciers, tendre aux duvets moelleux et ouateux.

Le ciel est bleu. Et quelque chose de flou, de vaporeux, glisse sur son saphir, — comme une buée extrêmement subtile. Cette buée vient du sol ; ce sont les ardents rayons qui la soutirent de la terre humide. Elle monte, monte, et va former , dans l’atmosphère supérieure, dans les hauts lieux sublimes, comme un péplum azuré, — se déployer en gaze transparente et bleutée, qui laisse filtrer à plein la gloire du soleil, voir le saphir du firmament. . .

12 janvier

. . . Comme je gravis Neby Samwyl, — le très haut pic où la tradition place le tombeau du prophète Samuel, et d’où les Croisés, brisés de fatigue, purent contempler enfin les murs de Jérusalem, — en souvenir de ce dernier fait, la montagne s’appelle aussi Montjoie, — j’aperçois deux sources jumelles délicieusement serties dans leurs vasques rocheuses.

Les orientaux, toujours si pittoresques en leur langage, désignent la source par le mot ain , qui veut dire œil , regard. Et je comprends maintenant l’admirable justesse de cette expression. Car, ce sont vraiment deux yeux, limpides comme ceux de l’enfance, qui me regardent du fond de cette coupe géminée, aux parois intérieures toutes couvertes d’un feuillage extrêmement ténu. Cela ressemble, cette verdure, dont les tons de fraîche émeraude relèvent le diamant de l’eau, à un trèfle d’une finesse invraisemblable. Les délicates folioles rondes, minimisées à l’infini, ont juste

assez de substance pour exister. De les toucher les ferait, sans doute, s’évanouir. Mais leur multitude pressée constitue un tapis souple et moelleux, tendre de couleur, d’un dessin parfait, — vrai tapis de Turquie, — sur lequel l’eau repose heureuse.

De soleil se joue, se mire, sourit dans la transparence absolue de l’onde, la parsème de cristaux. Seule, une toute petite partie de la surface est ombreuse, car le roc la surplombe, forme au-dessus d’elle comme un demi-dome. Ainsi la claire beauté de la source s’achève en mystère. D’arc de pierre est garni de frais lichens et de mousses, qui vivent de sa féconde vertu, s’humectent de sa subtile évaporation, projettent sur son miroir leurs reflets mobiles.

Quelle chose exquise, — cette double glace polie, cette source gémellée égayant l’âpre jrocher de son regard profond ! C’est goutte à goutte que son essence immaculée filtre à travers la montagne, et vient dormir là, bercer son rêve de lumière au sein de cette coupe que la nature a ciselée avec un art éternel . . .

77 février

... Il fait encore nuit. Je me rends au mont des Oliviers, pour observer toutes les nuances de l’aurore qui va naître, voir le soleil surgir, en gloire nombreuse, derrière la chaîne de Moab.

Tout le désert de Juda est voilé sous un manteau sombre. Au bout de ce large espace ennuité, la mer Morte met une tache de plomb. De ciel est comme vert. Des étoiles se font de plus en plus rares, surtout à l’orient, où l’on dis-

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tingue une ligne opaline, puis des teintes d’un rose imprécis et pauvre. J’entends les muezzins chanter l’heure du réveil, au-dessus de Jérusalem, annoncer à la Cité Sainte la prière matinale. Dans le silence absolu des choses, leur voix porte très loin. Il y en a de jeunes, de musicales, d’autres sont chevrotantes. L’une, qui me paraît celle d’un vieillard, suscite plus d’échos, se répercute par les collines et les vallées. Toutes sont graves, invitent plutôt au rêve qu’à l’action. Lentes et douces, — ces mélodies étranges et résignées, ces sonorités vraiment orientales, qui s’épandent des minarets indistincts, et vont murmurer, 'à l’âme musulmane endormie, le nom sacré d’Allah. Des lueurs perçent ça et là, des chandelles s’allument.

La mer Morte me semble incroyablement près, elle s’étend presque à mes pieds. Sa blancheur plombée s’éclaire graduellement. Dans ce demi-jour, l’absence de perspective, particulière à l’atmosphère d’Orient, est encore plus sensible. A l’horizon, les teintes topaze se font plus substantielles, s’accentuent, leur or s’enrichit. La voûte céleste n’est plus piquée que de rares étoiles lointaines. C’en est fini du règne stellaire. Le monde sidéral s’est évanoui.

Tout se détache dans les clartés grandissantes. La mer Morte est maintenant couleur d’acier. Comme un encens, mêlé d’azur très léger, s’élève de la vallée du Jourdain. La ligne de l’Orient est rouge-vif. Sur cette barre de feu se pose une belle coulee d’or. La chaîne de Moab s évoque avec netteté. Tout un coin de firmament s’emplit de teintes jaune-intense, rayées de moires violettes. De souples flocons neigeux se rosissent, se recouvrent d’un incarnat très doux.

La mer Morte est d’argent. Les sereines montagnes d’Arabie ondulent sous un velours riche. Un instant, tout devient terne. A la féerie de l’aurore, succède un ciel sans caractère. Mais voici enfin le soleil. Qu’il est beau ! Il monte là-bas, derrière les hautes murailles dont le faîte se couronne d’or. Son éclat est insoutenable. Nous en détournons forcément nos regards qu’il aveugle. La terre exhale un murmure de joie et de vie. Les maisons blanches, les minarets, les coupoles de la Cité Sainte sont rose et oh. . .

. . . Au déclin du jour, je vais errer sur la route de l’Empereur. L’ou appelle ainsi l’admirable voie qui prend au nord de Jérusalem, et, par le Scopus, aboutit au mont des Oliviers. Elle est toute récente, le Sultan l’ayant fait ouvrir pour la visite de son ami Guillaume IL Le carrosse impérial pouvait s’y promener à l’aise, car elle est très belle, somptueuse même, pour un pays tellement réfractaire à tout le mécanisme de la vie moderne. Elle ressemble aux grandes routes communales de France. Et c’est merveille de voir son ruban s’allonger, "} en grâce sinueuse, à travers les hauteurs grises, couvertes, par endroits, d’une ocre cultivable.

Hier soufflait l’énervant sirocco. Le ciel était nuageux, imprécis, sans charme, l’atmosphère chargée de fluides électriques.’ Une poussière calcaire, extrêmement fine et dense, aveuglante, suffocante, tourbillonnait au-dessus de la Ville Sainte, l’enveloppant comme d’un brouillard hivernal, tissu de molécules desséchantes. Tout cela présageait une pluie qui a fini par éclater en tempête. Ce soir, à cette

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tombée du jour, l’air a quelque chose de frais, de neuf, — une sérénité divine emplit le firmament.

Quand je suis déjà assez loin sur la route, je me retourne. Ta Jérusalem moderne est cerclée d’or roux, auréolée de teintes chaudes très riches. Tours carrées, minarets, coupoles, toits crénelés, se détachent dans cet or fauve, mêlé de presque imperceptible jaune et de rose. Tà-bas, à gauche, le ciel est vert légèrement azuré, vert qui se fond, s’évanouit en nuance imprécise. Ailleurs, ce sont comme d’immenses saphirs. Ta ligne des collines me paraît avoir, à cette heure douce, une harmonie imprévue. Tes oliviers, semés ça et là, en touffes rares, semblent raccourcis ; je les vois se dessiner, en claire miniature, dans l’atmosphère limpide, dans l’air profond. Par l’échancrure qu’ouvre le Cédron, l’œil plonge tout droit vers Moab, endormie sous sa gaze plus vaporeuse, rayée d’ombres où chatoient le violet, l’azur, la pourpre éteinte. Et quel calme épandu sur tout le désert de Juda ! T’âpre solitude se recueille dans un nocturne majestueux, oudule sous un velours brun. Et la mer Morte, tout au fond, comme elle est séduisante !

O morte mal ensevelie,

Us ne t’ont pas fermé les yeux...

T’éternelle ensevelie qu’est la mer Morte, ouvre, dans son cirque de montagnes, un grand œil d’azur. Rien d’attirant comme ce regard mystérieux, sur lequel flotte, ce soir, une buée subtile, saphirine et rose.

Jérusalem

Conférence

donnée à Fall River en la salle Anawan le 5 niai 1907

JÉRUSALEM

Mesdames et Messieurs

Votre présence, ici, ce soir, justifie notre croyance préalable en la qualité exquise et distinguée de votre christianisme. Et, quand nous prédisions que vous viendriez, nombreux, à cette fête de charité, nous ne présumions évidemment pas trop de la délicatesse de vos sentiments à l’égard des malheureux.

Laissez-moi vous en remercier avec une âme émue ; — et permettez que je me félicite aussi de constater que mon attente est, je ne dis pas dépassée, mais entièrement réalisée. Lorsque tant de nos aspirations, souvent les meilleures, aboutissent à de fatales déceptions, il n’est pas sans douceur de voir l’une ou l’autre de nos espérances légitimes tenir enfin toutes ses promesses. Et il n’y avait, assurément, rien que de normal, de mesuré, dans notre désir de vous voir assister, en foule, à une soirée donnée au profit des pauvres. Je me réjouis toutefois de son accomplissement, tout comme si ce rêve généreux eût appartenu exclusivement à la catégorie de l’idéal, et fût, par merveille seulement, devenu chose concrète.

Et maintenant, Mesdames et Messieurs, en route pour Jérusalem. Aussi bien, vous venez d’entendre un chant si beau sur la Cité Sainte qu’il doit vous tarder de savoir quelques détails sur cette ville fameuse, que l’artiste a entrevue dans son rêve, et qu’il a si admirablement évoquée. Et il me plaît à moi-même de pouvoir revivre les jours inoubliables que j’ai passés là et me refaire, ce soir, une âme orientale. Puissè-je, par mon récit consciencieux, ma description des lieux et des monuments, des costumes et des types, vous donner presque la sensation que vous la visitez à votre tour ! Ce que je puis espérer avec certitude, c’est d’accroître votre désir de la voir, et d’augmenter votre vénération religieuse pour cette ville où tout est mystérieux et sacré, au-dessus de laquelle planent les plus grands souvenirs de notre Humanité, et que l’ombre flottante du Fils de l’Homme revêt de la plus extraordinaire poésie.

Il y a peu de villes plus anciennes que Jérusalem, et il ne s’en trouve pas qui ait des chroniques aussi précises et aussi authentiques, relatant sa vie primitive et les diverses phases de son évolution. Alors que beaucoup d’autres cités antiques n’ont laissé d’elles qu’un nom, et que l’archéologie ne peut déterminer que de façon vague le site qu’elles occupaient, leur conformation exacte, leur vraie physionomie, Jérusalem subsiste à l’endroit même où elle s’élevait voici des milliers et des milliers d’années. Ees bouleversements qu’elle a subis 11’on pas affecté, ou à peine, sa position géographique. L’on sait, à n’en pas douter, et d’après des documents indéniables, que lorsque le roi David la prit aux Jébuséens pour en faire la capitale du royaume israélite, le chef-lieu du peuple de Dieu, la cité du Grand Roi,

JÉRUSALEM

Ctvitas magni Regts , elle s’étendait, toute, au pied de la colline du Temple, sur les pentes de l’Ophel. Elle était donc comprise dans un espace relativement restreint. — D’ailleurs, et c’est une des dernières acquisitions de la science, les villes anciennes étaient petites. Athènes, Sparte, Rome, Tyr, Sidon, Carthage, Memphis, et tant d’autres, étaient toutes petites, resserrées en d’étroites limites. Comme on était loin de donner aux cités les proportions énormes qu’elles ont atteintes dans nos temps modernes ! — Depuis les jours de David, Jérusalem a pris quelque extension ; elle a envahi peu à peu la colline du Temple. Au temps de Jésus, la majeure partie de ses maisons occupaient encore le site primitif. C’est seulement depuis, qu’elles se sont retirées de l’Ophel pour s’établir sur le plateau qui le domine. Mais cela ne constitue pas un changement de lieu, à proprement parler. Ce n’est qu’une modification accidentelle, sur un même coin de l’espace, modification comparable à celles qui se sont produites dans le sol, par exemple, où quelques dépressions de terrain ont été comblées. Ainsi, le Tyropæon, petite vallée qui passait au nord-ouest de l’enceinte du Temple, n’existe plus que de souvenir. Et je pourrais signaler encore d’autres phénomènes topographiques. De sorte que notre affirmation, que le site de Jérusalem n’a pour ainsi dire pas varié, conserve toute sa valeur.

Et, quant aux reliques anciennes, saus doute, aucun des monuments élevés par David et Salomon n’y subsiste. Et il n’y reste même rien des constructions merveilleuses par lesquelles Hérode-le-Grand avait voulu signaler son règne. Mais, pour ne pas parler des souvenirs de l’ère chrétienne,

il y a là des vasques, ou réservoirs immenses, qui ont été creusés, par l’ordre des rois de Juda, quelques centaines d’années avant le Christ. Entre la fontaine de la Vierge et la piscine de Siloé se voient des travaux de maçonnerie souterraine qui remontent à bien au delà de notre âge.

Mais sur ces divers points, la Cité Sainte a des rivales. Ce qui la rend unique, incomparable, ce qui en fait le vrai charme, ce qui la met vraiment à part, c’est son rôle dans le développement de la révélation et l’évolution historique du peuple de Dieu. Voici une ville choisie expressément par Dieu pour être la capitale de son peuple élu. De ce chef, elle entre donc dans le plan divin, elle est l’objet d’une élection providentielle directe. Et ses destinées matérielles sont toutes réglées par des oracles. La forme de son temple, la dimension de ses murs, ses constructions diverses, c’est Jéhovah qui les détermine. Son roi réel, c’est lui, non pas seulement de nom, mais en fait, et les autres ne sont que ses mandataires, exécutent ses ordres. Et ce ne sont pas là des manières de parler, Mesdames et Messieurs. Il ne s’agit pas de prendre au figuré les récits bibliques et de n’interpréter l’action divine au sujet de Jérusalem que daus le sens du gouvernement providentiel ordinaire. Non. Cette ville, comme le peuple qui l’habitait, comme, en général, toute la terre d’Israël, a été, pendant des siècles, l’objet de volontés divines toutes spéciales, manifestées par la voie de l’inspiration surnaturelle. Elle a été le centre et le foyer de la révélation. C’est là que Dieu a parlé, surtout, là que les prophètes ont eu leurs visions d’avenir et lancé des oracles dont tous les âges ont vérifié l’accomplissement.

JÉRUSALEM

Jamais cite n’incarna, a ce point, l’âme et les aspirations d un peuple. Jérusalem, c’est tout le peuple juif. Jamais cite n’a été l’objet de si beaux élans de patriotisme. Quel poete chanta jamais les gloires de sa patrie, ou en pleura les desastres, ou en annonça le relèvement, avec des accents aussi majestueux que ceux que nous trouvons dans les livres des prophètes ? Kst-ce que la Bible ne contient pas, incontestablement, la plus belle poésie de l’humanité? Que sont les chants d’Homère et de Virgile au prix des hymnes inspires par lesquels les bardes de Solyme ont célébré Sion? Et encore, Jérusalem a été portée, par Dieu, à la hauteur d’un symbole. Il en a fait la figure de l’Eglise, mieux encore, la figure de la Cité Infinie.

Ah ! certes, tout cela, c’est grand, c’est immense, c’est unique, cela met Jérusalem hors de pair parmi les cités historiques.

Et pourtant, cela pâlit devant un autre fait capital, qui est comme la fleur de sa vie, le couronnement de ses extraordinaires destinées. Toute son histoire antérieure ne s’explique que par cet événement. Des théophanies incessantes, dont elle est semée, n’étaient que la préparation à la venue du personnage qui devait la marquer d’un sceau éternel. Ea présence, la prédication, les miracles, les prophéties, les larmes, le sang, la mort du Verbe fait chair, Jésus, Fils unique de Dieu, ont, — ah ! Mesdames et Messieurs, je ne trouve vraiment pas de mot qui exprime le caractère à part, absolument surnaturel, divin, dont ces faits, ces faits tangibles, historiquement prouvés, ont revêtu la Cité Sainte. Illustré est un terme tellement au-dessous de cette pensée majestueuse. Non, la langue humaine est

impuissante à rendre l’espèce de beauté, le charme saisissant, l’infinie séduction qui s’exhalent de Jérusalem, depuis qu’elle a été visitée par le Fils de l’Homme et qu’elle a recueilli le dernier soupir d’un Dieu.

Où est-elle donc, cette ville étrange? Quel est l’aspect, la physionomie de cette cité, qui, malheureusement, n’a pas su comprendre, jusqu’à la fin, la sublimité de sa vocation ? Quelle impression fait-elle, la cité mystique, aimée par Dieu d’amour si tendre, et qui, méprisant son passé, reniant ses destinées augustes, s’est enfoncée dans l’aveuglement et le crime, au point de réclamer le sang de celui qui était venu pour la sauver ? Où est-elle, la cité barbare, que les pleurs du Christ Jésus n’ont pas su attendrir, et qui, devenue déicide, n’a cependant jamais été maudite par la victime sainte qu’elle a immolée ?

Jérusalem occupe le centre'des monts de Judée, qui traversent la Palestine du nord au sud, dévalant d’un côté vers la plaine de Saron, de l’autre vers la vallée du Jourdain et la mer Morte. Elle est sise juste au milieu de ce désert montueux appelé désert de Juda, — désert de rochers calcaires, gris, dénudés, désolés, affreusement stériles sur leurs pentes et sur leurs sommets, entrecoupés de « ouadys » profonds, souvent abyssins, où pousse une herbe rare, où l’olivier, peu exigeant en fait de sol, trouve sa vie. La Cité Sainte est à près de 3,000 pieds au-dessus du niveau de la Méditerranée, ou mer occidentale, comme l’appellent toujours les livres de l’Ancien Testament. C’est-à-dire que, une fois qu’on a quitté Jaffa, l’ancienne Joppé de l’Ecriture, et fait environ deux heures de voiture à travers la superbe

JÉRUSALEM

plaine de Saron, célèbre par ses narcisses chantés par Salomon, plus fameuse encore par les victorieux exploits de Samson contre les Philistins, l’on s’engage dans un dédale de collines, qui se fout de plus en plus hautes, et que l’on monte, l’on monte, jusqu’à ce qu’on ait atteint leur plateau le plus élevé. C’est là qu’est Jérusalem.

Un trait frappant, dans la physionomie des cités les plus célèbres du paganisme, est qu’elles plaçaient également en haut lieu les sanctuaires de leurs idoles.

Jérusalem est entourée d’épaisses murailles, dont la ligne régulière est brisée seulement à l’ouest et au sud-ouest, du côté du mont Sion, vers la porte de Jaffa et la citadelle ou tour de David. C’est donc une ville fortifiée, mais fortifiée à l’ancienne mode. Inutile de dire que son enceinte, si épaisse qu’elle soit, ne saurait résister longtemps aux engins de destruction que le génie moderne a inventés, et qu’il fait plus terribles, à mesure qu’on parle davantage de pacifisme et d’arbitrage international. Cela lui donne toutefois un aspect sévère et fort, une physionomie réellement peu engageante. Ces murailles remontent aux Croisades, alors qu’elles ont été refaites avec des matériaux dont quelques-uns sont de la plus haute antiquité. Ainsi, au coin sud-est, il y a des assises énormes que l’on qualifie de salomoniennes, et qui peuvent bien ne pas dater du roi magnifique, mais qui sont assurément vieilles de quelques milliers d’années. Et c’est, vous l’avouerez, un âge assez respectable. L’archéologie détermine, de façon très précise, l’époque à laquelle tel appareil peut appartenir. Et le moyen-âge est sans doute très largement représenté ici. Mais on y voit aussi des spécimens qu’il faut nécessairement

reporter aux plus lointaines origines de la cité. Çà et là dans les murs sont encastrés des écussons ou des morceaux de sculpture qui nous frappent par leur finesse et ne manquent pas de piquer la curiosité des antiquaires.

D’où l’on peut juger le mieux de Jérusalem, en avoir la plus complète vue d’ensemble, c’est du mont des Oliviers. Le panorama de la Ville Sainte s’y déroule sous vos yeux dans sa plénitude. Au premier plan, la rigide muraille haute qui l’enserre au midi, et l’empêche de s’ébouler dans le Cédron, et cet abîme qui s’appelle la vallée de Josaphat : muraille dont seules la Porte Dorée, fermée depuis des siècles, et la porte des Brebis, rompent un peu l’uniformité. Puis le regard embrasse tout un fouillis de maisons carrées à terrasses, de sveltes minarets qui s’enlèvent sur le ciel en grâce effilée, des coupoles, des flèches, des tours, des clochers, et le lourd dôme noir du Saint Sépulcre, qui fait tache parmi toutes ces choses blanches ou grises. Combien de fois suis-je allé m’asseoir là même où le Christ Jésus aimait se reposer un peu, et d’où son œil très pur pouvait contempler la chère ville qu’il aurait tant voulu arracher à son sort fatal ! Et puis-je vous dire l’extase de ma pensée, alors, en face de tous ces souvenirs, l’émotion qui m’étreignait le cœur ? Ah ! les heures bénies, les heures saintes que celleslà ! Jours de Jérusalem, inoubliables, exquis. J’en ai voulu au temps de s’écouler si vite, de vous emporter avec lui. J’aurais tant aimé voir s’éterniser votre durée.

Quant à l’intérieur de la ville, c’est un dédale, un labyrinthe. Ce n’est qu’après plusieurs semaines de séjour que l’étranger peut arriver à comprendre quelque chose au problème topographique qu’elle constitue. Pour ma part,

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je l’ai visitée dans tous les sens, et plusieurs fois. Et, à la fin, je ne parvenais pas encore à me retrouver à travers ces ruelles tortueuses, étroites, sordides, dont quelques-unes s’étagent en gradins, ces longues enfilées de bazars, obscurs corridors où se concentrent le commerce, l’industrie, toute la boutique orientale. Vraiment, on se sent perdu au milieu de tout cela. On a hâte d’en sortir, de se voir hors des murs, pour respirer un peu, pour contempler un peu de ciel. La plupart des villes orientales sont une énigme, surtout pour nous, gens d’Amérique, tellement habitués aux lignes géométriques d’après lesquelles s’organisent nos cités. Et, sans doute, cela fait leur pittoresque, leur grande originalité. Et, à ce point de vue en particulier, Jérusalem ne le cède à aucune autre, je vous l’assure. Elle rend même des points à l’indéchiffrable Constantinople.

— Et, quelle adorable lumière se lève sur la colline où la Cité Sainte continue sa vie mystérieuse ! Le ciel d’Orient, c’est un ineffable poème. Et je n’exagère aucunement quand je vous affirme que le nôtre, aux jours où il est le plus serein, le plus libre de vapeurs, le plus profond, ne peut nous en donner l’idée. Ah ! comme on a la sensation d’entrer dans le noir, de s’enfoncer dans la nuit, quand on dit adieu aux pays clairs de là-bas pour revenir en Occident. Qu’il est donc bleu, le firmament dont la coupe plane sur Jérusalem, bleu intense, riche, limpide aussi ! Au-dessus des choses, il y a ce que l’on appelle, en peinture, de l’atmosphère, de l’au delà, de larges espaces. L’horizon s’enlève, aérien, diaphane, bien loin des sommets. Un soleil, d’une absolue lucidité, inonde les objets de ses rayons très purs, transforme, idéalise les

paysages ou les monuments. Comment ? Par quelle magie ? je ne saurais l’expliquer. Ce que je sais très bien, c’est que ce phénomène a lieu là-bas tous les jours ; tous les jours on assiste à des transpositions de réalités banales en des merveilles qu’on ne se lasse pas de contempler. Le coloriste, qui transfigure ainsi les êtres et les hausse à un suprême degré de beauté, remplit l’air de telles irradiations, le sature tellement d’or pur, que les lois de la perspective en sont comme supprimées. Tout se rapproche de nous, les sites lointains entrent dans le champ de notre vue, s’évoquent nettement avec tous leurs reliefs et leurs contours et leurs détails, grâce à la limpidité excessive de l’atmosphère, et à la diffusion nombreuse d’une lumière qui ne peut être surpassée que par l’éclat dont Dieu lui-mème s’entoure, et qui émane de son essence infinie.

Parfois, comme au déclin du jour, par exemple, ce ciel très bleu se changera en teintes d’un vert léger, vert qui ressemble à l’eau de certaines sources, ou vert, plus accentué, d’herbe naissante. On verra, là-haut, comme d’immenses émeraudes. Ou encore ce seront des parterres de violettes. Ou bien des nuages rosés vogueront sur un océan de pourpre. Ou des laines immaculées s’effilocheront dans l’espace, tandis que des lueurs, incarnates ou sapphirines, glisseront dessus, oh ! mais si délicatement, comme osant à peine effleurer leur blancheur, toucher leur robe virginale. Le ciel d’orient se distingue aussi par la douceur de ses effets. Les couchers de soleil, par exemple, n’ont pas ce je ne sais quoi de violent, de criard, de chargé, qui caractérise les nôtres. Leur splendeur est toujours empreinte de suavité.

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Ht les nuits, les nuits orientales, — qui ne les a pas goûtées n’en peut soupçonner le charme. Le crépuscule n’existe pas en orient. On passe subitement du jour à la nuit, ou plutôt d’un genre de clarté à un autre genre de clarté. Car les nuits orientales sont extrêmement lumineuses. Quand le soleil s’est abîmé dans des flots de pourpre et d’or, la lune immense trône déjà eu souveraine. Ht elle inonde les choses d’une blancheur telle qu’on croirait qu’il a neigé, si cette blancheur n’était plus chaude que celle de la neige, n’était faite de tons plutôt crème. Uu azur foncé habite le firmament, où des myriades et des myriades d’étoiles sont, non pas piquées, mais suspendues à des hauteurs diverses. Il y en a qui paraissent tout près de nous, si près qu’on pourrait, semble-t-il, les décrocher avec la main. Ces milliards de luminaires qui descendent du vaste dôme mystérieux, — inutile de dire la poésie quasi surnaturelle qu’ils versent, avec leur rayonnement discret, sur la ville endormie. Tandis que, dans nos climats, la voie lactée n’est qu’une traînée blanche, confuse, là-bas, l’on peut presque compter, tant ils sont distincts, les astres dont elle est formée.

J’en arrive aux monuments de Jérusalem. Ils sont très nombreux, trop pour que nous puissions vous les décrire tous. Ht d’abord, j’excluerai tout à fait de mon étude les choses modernes. Il me plairait pourtant beaucoup de vous parler, par exemple, de l’œuvre accomplie dans la Cité Sainte par les communautés religieuses, surtout les communautés françaises. Ainsi, les Dames de Sion y ont un établissement superbe, auquel est attaché le sanctuaire dit de l’« Hcce Homo ». Ce sanctuaire est une restauration

6o J ESSAIS ET CONFÉRENCES

habile d’une chapelle bâtie, dès les premiers siècles, sur le prétoire de Pilate, pour commémorer l’une des scènes les plus suggestives de la Passion de Jésus et l’un des mots les plus profonds que jamais bouche humaine ait prononcés. Ecce Homo , « voilà l’Homme », avait dit Pilate, en présentant le Christ ligotté, couronné d’épines, un lambeau de pourpre sur les épaules, à la foule avide de son sang. Sans le savoir, Pilate énonçait une vérité absolue, que l’Eglise revendique comme riche de principes éminemment féconds. Le lieu où cette parole retentit et où la divine Victime fut l’objet d’une prophétie inconsciente, méritait, certes, d’être transformé en chapelle. Les Filles de Sion ont pieusement et artistement restauré le sanctuaire primitif.

Les Pères Blancs d’Afrique dirigent le séminaire des Grecs unis et desservent la magnifique église de Ste-Anne. Cette propriété, dans les limites de laquelle on a découvert la fameuse piscine de Béthesda, où fut guéri le paralytique malade depuis 38 ans, appartient à la France. C’est territoire français, le Sultan de Constantinople en ayant fait cadeau à l’Empereur Napoléon III, pour le remercier de la part qu’il avait prise à la guerre de Crimée. Ainsi un criminel qui s’y réfugierait, échapperait, par conséquent, à la police turque, et relèverait des lois françaises. Les Pères Blancs ont un musée, remarquable surtout par des antiquités se rapportant à l’époque où a vécu Notre Seigneur. Les Pères Assomptionnistes ont également un très grand couvent, hors des murs, avec chapelle et musée. Et nos Pères Dominicains ont bâti un grand monastère, une école pratique d’études bibliques, et une basilique merveillleuse, non loin de la porte de Damas, là où l’impé-

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ratrice Eudocie, au VIe siècle, avait fait élever elle-même une basilique et un monastère en l’honneur du diacre S. Etienne, sur le lieu de sa lapidation.

A mon regret, je ne puis que vous signaler ces très belles œuvres. Et combien d’autres dois-je laisser de côté ! Parlons seulement des plus fameuses. Il y a d’abord ce que l’on appelle l’esplanade du Temple, c’est-à dire l’endroit très précis et très authentique où s’élevaient toutes les constructions comprises, au temps de Salomon et d’Hérode-le-Grand qui les érigèrent, sous le nom de Temple, c’est-à-dire les divers parvis, les colonnades, et le Temple proprement dit, ou Saint des Sainrs.

Oh! non, — il n’est pas si facile que cela de pénétrer dans l’enceinte sacrée qui fut le théâtre de théophanies sans nombre et que Jéhovah avait choisie pour y être adoré officiellement. Il faut être muni d’une permission de son propre consul, accompagné d’un cawas ou garde du consulat, et d’un soldat de la garnison de Jérusalem. Ees Turcs, généralement assez coulants ailleurs, se montrent ici intraitables. Et le chrétien, qui s’aventurerait dans cet espace absolument réservé, sans avoir les autorisations ni avoir rempli les formalités voulues, risquerait même sa vie. Disons, en passant, que les musulmans professent un grand respect pour quelques-unes des traditions chrétiennes, et qu’ils estiment davantage encore les Isouvenirs de l’Ancien Testament. Pour eux, Jésus fut un prophète, inférieur sans doute à Mahomet, mais très grand encore. Ils révèrent les patriarches et les prophètes bibliques et veillent sur les tombeaux des plus célèbres d’entre eux. Des noms de Neby Mouça, ou prophète Moïse, Neby Samwyl, ou pro-

phète Samuel, ceux d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, reviennent souvent sur leurs lèvres. La religion musulmane est monothéiste, comme vous le savez. Avec quelle jalousie, par conséquent, les fils de Mahomet gardent-ils l’endroit du monde qu’ils tiennent pour la plus sacré après la Mecque, cette colline du Temple, qui fut, pendant des milliers d’années, consacrée par la présence d’Allah, et où se voit encore le rocher sur lequel les victimes étaient quotidiennement immolées en son honneur !

J’ai eu le privilège de visiter l’enceinte du Temple de Jérusalem en compaguie du consul général de Russie, Son Excellence M. Jacovlev, et de toute sa famille.

Le consul était en grand uniforme, et précédé de sa garde, et d’un soldat, trop heureux de frayer la voie à un si haut personnage, qui le récompenserait évidemment d’un fort « bacchiche ». Le peuple musulman est un peuple hiérarchisé. Et je ne saurais vous peindre toutes les révérences et tous les salamalecs que les custodes de l’enceinte sacrée firent au consul, galonné d’or, et portant toutes ses décorations. Nous en eûmes bien notre part aussi. Cette coïncidence nous valut de pouvoir pénétrer dans des lieux qui ne s’ouvrent qu’aux visiteurs de marque. Ainsi, la Porte Dorée, close depuis huit siècles, peu d’étrangers y sont admis. Une tradition musulmane veut que, lorque les Francs rentreront dans Jérusalem, ce soit par cette porte. Aussi, par crainte d’une invasion chimérique, les Turcs en ont-ils muré toutes les issues extérieures. On n’y a accès que par une ouverture qui donne sur l’Esplanade. Cette porte est belle à l’intérieur. Elle forme une grande salle carrée, divisée en deux par des colonnes monolithes de

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style différent. La voûte en est arrondie en coupole. L’on remarque surtout la frise corinthienne dont elle est décorée : travail d’art d’une finesse peut-être excessive, et qui tranche avec le reste du monument. La Porte Dorée avait été convertie en chapelle, au temps des Croisés. Elle est dans un presque parfait état de conservation.

L’Esplanade du Temple occupe toute la partie sud-est de la ville. Elle est presque unie, — sauf, çà et là, un ou deux degrés qui l’accidentent, — pavée de larges dalles blanches. C’est une splendide chose, éminemment favorable au rêve. Et comme les souvenirs divins s’évoquent d’eux-mêmes dans cette enceinte qui semble destinée aux contemplations augustes ! Du coin sud-est, l’œil descend sur les pentes de l’Ophel, plonge dans la terrible vallée de Josaphat, suit les sinuosités du Cédron, embrasse le mont du Scandale, — ainsi appelé parce que Salomon y avait établi son harem, — s’épouvante de l’âpreté épandue sur Hakeldama, ou champ du sang, acheté avec les deniers que Juda avait reçus pour sa trahison, et va se reposer sur la somptueuse écharpe, — sapphirine et rose, soyeuse, tissue des plus fines couleurs de l’atmosphère orientale, — harmonieusement tendue sur les hauteurs de Moab.

Il y a, sur l’Esplanade du Temple, deux mosquées : la mosquée d’Omar et la mosquée El-Aksa. Cette dernière est précédée d’une avenue de cyprès. C’est une ancienne église bâtie par Justinien, et qui a subi sans doute bien des transformations, mais dont les lignes primitives subsistent. Elle est ornée de très-belles mosaïques. L’011 y remarque surtout la richesse de ses tapis incomparables qui provien. nent tous des manufactures du Sultan. La mosquée d’Omar,

— ou mieux le dôme du rocher, — construite a l’endroit même où s’élevait le Saint des Saints, est une des merveilles du monde. Il faudrait tout un volume pour décrire, par le menu, son extraordinaire beauté. Elle est octogonale. Ses parois extérieures sont recouvertes de porcelaines aux nuances variées. Ce revêtement n’a pas de prix. A certaines heures du jour, quels féériques chatoiement le soleil met dans ces faïences rares, qui représentent des sommes fabuleuses, un art poussé jusqu’à la dernière délicatesse. Ce sont des artistes d’Alexandrie qui ont créé ce bijou qu’est la mosquée d’Omar. Et toute la finesse de l’art grec se révèle dans chacune de ses parties. Quant à l’intérieur, cela dépasse tout ce que l’on a pu voir ailleurs, c’est comme un rêve des « mille et une nuit » qui aurait tout à coup pris corps. On est ébloui, stupéfait, non pas seulement de la qualité des matériaux, mais de la manière ingénieuse, savante, subtile dont on les a travaillés. Le fer a été assoupli, merveilleusement ouvragé, ciselé comme une joaillerie. Le bronze a mille dessins capricieux. Les mosaïques suspendent à la voûte leurs guirlandes paradisiaques. Les cuirs précieux revêtent toutes les formes. Les bois recherchés sont fouillés d’arabesques d’une ténuité infiuie. Et les verrières du dôme, les seules de ce genre qu’il y ait dans l’univers entier, font rêver du ciel avec leur magiques jeux de lumières. . .

Le Saint Sépulcre n’a pas du tout la même physionomie, la même allure, élégante et dégagée.

C’est une construction massive. L’extérieur est presque complètement masqué, sauf une partie de la façade. L’intérieur est une immense rotonde, précédée d’une croix

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grecque. On peut dire que chaque siècle a marqué cette église de son empreinte. Et l’on n’en finirait pas de signaler tous ses caractères originaux. La grandeur de ses lignes est imposante. Elle renferme aussi de très beaux morceaux de sculpture. Mais l’on vient ici beaucoup moins par une curiosité d’esthète ou d’antiquaire, que par l’attraction du sentiment religieux. En entrant dans cette Basilique, on est saisi par une émotion, si forte, si prenante, qu’elle absorbe toutes nos autres facultés. Le tombeau de Jésus, quelle chose ! Quelle fin de drame ! ou plutôt quelles conséquences infinies ont surgi de ce sépulcre ! Quelle influence vraiment divine en émane, y attire, des quatre coins du monde, les âmes travaillées par le tourment de l’au delà ! Ah ! Mesdames et Messieurs, pour bien juger de la force et de la valeur du sentiment religieux, c’est au Saint Sépulcre qu’il faut aller. Là, mieux que partout ailleurs, semble-t-il, l’on saisit l’action divine dans les âmes, l’on constate l’emprise de l’idée surnaturelle sur les foules. Là, le cœur le plus rebelle est dompté, il se fend, il fond en larmes et en adoration, l’esprit est illuminé de clartés insoupçonnées. C’est au Saint Sépulcre qu’il faut aller quand on veut retremper sa foi et comprendre vraiment l’essence du christianisme.

La colline où fût le Cénacle est située un peu en retrait de la ville, au sud-ouest des murs. Et son isolement était beaucoup plus sensible autrefois, avant que Jérusalem eût englobé dans son enceinte tout le haut plateau qui la dominait. Cette colline s’appelle Mont Sion. La tradition y place le tombeau du roi David. Au temps de ce roi, il y avait là quelques maisons bourgeoises. Et c’est dans

l’une d’entre elles que fut institué le sacrement auguste, qui est la consommation et le couronnement de tous les autres, sacrement qui fait la vie de l’âme et qui nous assure la présence réelle du Christ dans nos tabernacles. La salle haute, témoin de ce mystère, n’existe plus. Au moyen âge, les Croisés ont élevé sur son emplacement une église gothique, qui est maintenant mosquée. Les musulmans qui la gardent sont presque aussi fanatiques que ceux de l’Esplanade du Temple. Et ce ne fut qu’après de longs pourparlers et promesse d’un assez fort baccliiche que mon <f guide » obtint enfin de m’y introduire. Les lignes de ce temple sont sobres. Malheureusement les Turcs ont construit un plancher juste à la hauteur des chapiteaux. On n’est admis à visiter que la partie supérieure de cette ancienne église, défigurée par cette malencontreuse division. Et il est malheureux que les pèlerins n’y puissent faire leurs dévotions, ni les prêtres y célébrer la messe. S’il y a un endroit sacré au monde, n’est-ce pas le Cénacle? De quelles paroles mystérieuses la colline a vibré autrefois ! C’est ici que le Divin Maître a opéré son miracle suprême par lequel il a perpétué au milieu de nous le bienfait infini de sa présence ; ici que son âme a exhalé sa merveilleuse prière sacerdotale et qu’elle a chanté un hymne d’actions de grâces tel que jamais la terre n’en avait entendu ; ici qu’il nous a donné la preuve par excellence de son amour ; c’est d’ici enfin qu’il est parti pour aller agoniser au jardin de Gethsétnani et souffrir le mystère de sa Passion. Il y a quelques années, l’Empereur d’Allemagne, qui est, dit-on, très ami du Sultan Abdul Hamid, a acheté le terrain avoisinant le Cénacle et eu a fait cadeau aux Bénédictins allemands. Ces

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derniers y ont fait construire, en belle pierre de Bethléem, rouge et blanche, une abbaye d’un caractère un peu lourd, mais belle et spacieuse. Cette abbaye a été inaugurée tout récemment. De sorte que, si les catholiques n’ont pas le bonheur d’avoir une église sur le lieu même où fût instituée

I Eucharistie, et où se passèrent des scènes de touchante tendresse entre Jésus et les disciples qu’il aimait tant, ils en possèdent une du moins dans son voisinage immédiat: faveur très appréciable et d’autant plus appréciée qu’ils la doivent à un souverain non-catholique.

E’un des endroits les plus curieux à voir de toute la Ville Sainte, c’est le mur qu’on appelle le mur des pleurs.

II est situé dans la partie sud de l’enceinte. Figurez-vous un appareil fait d’énormes assises dont la surface est rongée, réduite en poussière. Ces blocs gigantesques remontent sûrement à Hérode-le-Grand et peut-être datent-ils de plus loin. Ils furent donc témoins de scènes de l’Ancienne Alliance ; ils ont entendu la voix de Jésus ; ils ont assisté à la destruction du Temple, dont il ne reste plus pierre sur pierre, et vu la ruine de Jérusalem. Or, là, tous les jours, mais surtout le vendredi, veille de leur sabbat, les Juifs se rendent en grand nombre ; et, debout contre ces blocs millénaires, ils lisent les prophètes antiques, et ils pleurent ils pleurent de vraies larmes, en se frappant le front contre le rocher; ils se lamentent, ils poussent des cris plaintifs. Ils n’ont plus de patrie, ils n’ont plus de temple, ils n’ont plus de foyers. Toute la gloire de leur nation s’est évanouie. Et ils n’ont pas assez de larmes ni assez de soupirs pour déplorer leur condition, à nulle autre pareille dans le monde.

Ah ! certes, Mesdames et Messieurs, l’on n’assiste pas à ce spectacle sans se sentir profondément ému soi-même. Je le sais bien, ils ont mérité tous ces châtiments. Le sang du Christ est retombé sur la postérité de ses déicides en pluie de malédiction. Mais n’est-il pas permis de regretter pour eux le crime de leurs pères, et de pleurer, non plus, comme ces pauvres Juifs, sur la ruine du Temple, mais sur l’aveuglement qui les empêche de reconnaître en Jésus de Nazareth le vrai Messie? Pourquoi, pourquoi, ô Juifs misérables, rejetez-vous donc, après tant de siècles, l’évangile et le Christ? Mystère! aveuglement providentiel, qui aura pourtant sa fin, à une époque indéterminée, quand les Israélites, peuple toujours choisi, rentreront dans le bercail de l’Eglise, et qu’il n’y aura plus qu’un seul troupeau et un seul Pasteur.

Mesdames et Messieurs, je borne là cette conférence. J’avais annoncé d’autres points. Et j’aurais en effet, aimé à vous parler encore des types qui habitent la Cité Sainte, — Juifs, Turcs, Arabes, Coptes, Arméniens, — de ces lépreux qui quittent, chaque matin, leur village de Siloë, pour venir demander l’aumône aux portes de Jérusalem ; aimé à vous décrire leurs costumes, leurs usages divers; aimé à vous entretenir, enfin, de la condition présente de cette ville, soumise au Sultan de Constantinople qui y règne par un gouverneur ou «Mutesarrif» de première classe, mais où toutes les grandes nations européennes ont leur consulat, leur hôtel des Postes, et comme une administration indépen-

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dante, chacune une petite ville dans la grande. Cela nous entraînerait trop loin. Je n’aurais pas cru que la matière fût si abondante, ni qu’il fût si facile vraiment de se laisser aller à de longs développements, lorsqu’on traite de choses que l’on a vues, que l’on a savourées, et que l’on aime de tout son cœur.

Pardon d’avoir peut-être abusé de votre attention si indulgente. Je ne la retiendrai un instant de plus, Mesdames et Messieurs, que pour vous dire que Jérusalem, — et c’est le dernier trait de son extraordinaire vocation, — Jérusalem est la seule ville de la terre dont les destinées les plus lointaines soient fixées par une prophétie. Notre Seigneur a prédit que la Cité Sainte aura un rôle à part dans les événements qui annonceront la fin du monde. D’ici là, elle sera soumise à toutes les contingences de l’ordinaire évolution. Mais elle peut compter sur une existence aussi longue que les siècles qu’il reste encore à l’histoire. Son cycle s’achèvera avec celui même de notre univers. A l’heure marquée par Dieu de toute éternité, et que même les esprits célestes ignorent, elle frémira la première au bruit des trompettes du jugement. Comme elle a vu le premier avènement du Christ, il lui est réservé de contempler aussi, tout d’abord, le Fils de l’Homme venant sur les nuées du Ciel, inaugurer son second et dernier avènement dans la justice et la gloire.

O ville fameuse entre toutes, je vous vénère, malgré vos crimes, et j’apprécierai toujours, comme le fait capital de ma vie, de vous avoir visitée !

En l’îsle

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