EN L’ISLE
défigurer tes falaises avec des villas comme il s’en voit partout, inesthétiques et bourgeoises. Peu à peu, les touristes implanteront chez toi leurs modes, leurs façons de vivre, leurs fausses élégances.
Ah! j 'aurais rêvé pour toi d’un meilleur partage!
Que ne peux-tu, au contraire, rester réserve intangible de pittoresque et d’originalité, parmi nos platitudes, — demeurer telle que la nature t’a faite, solitaire et perdue, hors de l’évolution de nos sociétés ! Alors, tu serais l’asile éternel de tous ceux que les inutiles complications de l’existence, au sein de nos cités, ennuieraient, fatigueraient. — Lasses des frottements quotidiens avec toute sorte d’inconnus, dégoûtées de nos grossières mœurs démocratiques, pressées d’en finir avec les conventions ridicules, les hypocrites formalités qui semblent être la loi et l’essence des relations sociales, en nos jours, les âmes d’élite viendraient à jamais chercher dans tou sein la vie simple et sincère, goûter tes solitudes vierges, rêver librement devant tes vastes horizons.
Combien de temps faudra-t-il encore pour que ta physionomie si particulière perde son charme, pour que ton originalité se fonde, se transforme en un confortable modernisme ? — Ah ! si je pouvais t’arracher à l’étreinte qui te menace, qui déjà te fait souffrir, te garder ton caractère primitif, si pur de toute prétention !
Laisse-moi, du moins, ô mon île ! m’imprégner de ce parfum d’archaïsme, qui émane encore de ton âme naïve, — emplir mes yeux de toutes ces reliques vénérables et fanées, que tu renfermes! Laisse-moi savourer longuement ta quiétude, et trouver, près de toi, l’apaisement, la douceur de vivre, la sérénité infinie. . .
2 juillet
... Le tonnerre a grondé toute la nuit. Ses roulements avaient sonorité profonde, semblaient venir de très loin. Parfois, cela faisait mine d’aller finir, d’aller s’éteindre là-bas, sur les confins de l’île. Et puis, cela reprenait comme de plus belle, en notes sourdes et graves. Le vent soufflait très fort dans les feuillages. Et c’était grand et noble, très impressionnant, les harmonies produites par les deux plus aveugles énergies de la nature, par la foudre, làhaut, dans les infinis de l’espace ; ici-bas. par cette chose mystérieuse, dont « on ne sait ni d’où elle vient ni où elle va ».
Ce matin, temps couvert, froid, presque automnal. J’aime ces teintes grises du ciel, après l’étincellement des derniers jours, — ces nuages, qui voguent, rapides. Mes yeux étaient éblouis, malades, d’une irradiation si constante. A cette heure, ils peuvent se reposer, en se portant sur la voûte assombrie, où flottent des laines souples. Les arbres ont foncé leur verdeur ; sur le inail, règne seulement un demi-jour.
Je ne veux la continuité en rien, pas même en les meilleures choses. Il me faut la variété, dans la nature et dans la vie. Et vraiment, ces paysages voilés de mélancolie, et comme endeuillés, cette pénombre succédant à un indiscret scintillement, ont de quoi me plaire. Il était temps que le décor changeât. Quand le soleil nous versera à nouveau sa gloire, je la goûterai davantage, la trouverai meilleure, plus fraîche. . .
EN L’iSEE
3 juillet
... Je rencontre un capitaine de voilier. Il m’a l’air d’un vrai loup de mer. Ses traits, jeunes, sont énergiques et bons. Sa peau est toute teintée de ce brun très ferme, qu’applique la réverbération du soleil sur l’eau, tannée par les brises marines.
Son enfant l’accompagne, — un garçon de sept ans. Quel charmant petit être, sous l’habit de matelot qui lui va à ravir ! Il me paraît si naïf et si doux. Mais sa délicatesse de tempérament, la distinction de sa tenue, sa physionomie si extraordinairement raffinée, contrastent avec la rudesse d’allure du capitaine. Sa main, frêle et blanche, qui se tient à celle de son père, a l’air d’un pétale de lys posé sur bronze. — O mon enfant, tu ressembles à une fleur tendre, — fleur d’île, mystérieusement éclose au souffle de l’Atlantique . . .
... Ce soir encore, une gaze vaporeuse remplit l’atmosphère. Comme c’est aérien et subtil, ce tissu ! La moindre brise suffirait à le dissiper. Tout ce qu’il recouvre et enserre se transfigure, se fait presqu’irréel à son contact. Les contours, les lignes se perdent dans cette mousse grise. Tout ce qu’il y a de net, d’arrêté, dans les objets, — arbres ou demeures, — se fond en cette émanation qu’exhale l’Océan. Sous sa voilette vespérale, mon île n’a plus qu’une physionomie imprécise. C’est comme si toutes choses se résolvaient en gouttelettes. . .
4 juillet
. . . Par les landes, jusqu’à Siasconset. O l’indicible mélancolie qui plane au-dessus de ces espaces ! Terres
mystérieuses, quels secrets tristes ensevelissez-vous ? — Les senteurs les plus réconfortantes emplissent l’air : foins, trèfles, marguerites, plantes aromatiques, combinent leurs parfums pour nous en saturer généreusement.
Il y a, çà et là, des bois de pins rabougris, aux rameaux tordus et comme forcés. La violence des brises aura empêché ces arbres de croître. Rien de curieux comme ces forêts en miniature. Les pins, déjà vieux, sont courts et trapus, leur hauteur ne dépasse pas un mètre. Les prairies sont semées de points d’or, d’où rayonnent des pétales immaculés. D’autres fleurs présentent de riches grappes d’or, — or jaune et velouté. . .
C’est un bourg étrange que Siascouset. Les maisons en sont lilliputiennes. Elles affectent les formes les plus bizarres. C’est si petit, si réduit, que c’en est invraisemblable. On se croit victime d’une illusion d’optique.
Nous sommes, ici, à la pointe extrême de Pile. Le site est merveilleux. L’océan, bleu pâle, caresse des rivages de sable fin. Et les lointains des mers s’effacent dans une buée subtile, tout imprégnée de rayons. Quel spectacle auguste !
Je reviens par une autre route, plus pittoresque. Là-bas sommeille un étang. Son eau, tranquille et rêveuse, est toute constellée de pierreries. Et voici un marécage d’où fuse une végétation superbe : on dirait un champ de blés verts. Les tiges fines se meuvent en
... « une ondulation majestueuse et lente ».
L’océan pénètre dans l’île de toute part, y forme des lacs inferieurs, cercles d’or ou bordés d’émeraudes. Mais
EN L’ISEE
comment décrire tout ce que je contemple, les merveilles dont la nature a comblé ces lieux ? Il n’y a pas de mot pour rendre mon extase . . .
5 juillet
... O mon île, — terre enchanteresse, — il me faut vous dire adieu. Voici fini le délai que je m’étais accordé, pour retremper un peu mes forces. Je dois rentrer dans la lutte, retrouver l’effort. Mais la paix qui s’exhale de vous m’a rasséréné pour longtemps. Ma pensée s’est comme rafraîchie dans un contact avec votre âme primitive et saine. Merci de tout le bien que vous m’avez fait. Vous avez été pour moi si douce et comme maternelle ! Ici, mon rêve emprisonné a pris l’essor. Ici, ma vie, libre de contrainte, s’est abandonnée à la calme influence de la nature vierge. Les brises marines ont renouvelé mon être. Je me suis enivré de vos senteurs végétales.
Adieu ! Adieu, ô ma lointaine, mon isolée !
Au milieu des agitations qui vont me reprendre, — votre vision pittoresque, le souvenir de vos silences, de votre grandeur majestueuse, de vos parfums, vos clairs horizons, le mystère de vos landes, — tout cela me sera le meilleur dés réconforts. Toujours, toujours, je savourerai votre grâce mélancolique et tendre. Il me suffira d’évoquer ta beauté archaïque pour me consoler de tout.
Louis Fréchette
Son œuvre Ses inspirations Son art
Conférence donnée à Providence (R. /.) sous la présidence
de Son Excellence le Gouverneur Pothier à Ottawa
à L ’ Université Laval de Montréal sous la présidence de S. G. Mgr Bruchési
à Manchester {N. -H.) sous la présidence de S. G. Mgr Guertin
LOUIS FRÉCHETTE
Mesdames et Messieurs
Un fin et profond poète, dans une pièce toute petite, mais toute pleine de symbolisme, riche de sens, et de forme absolument délicieuse, a écrit :
Vous désirez savoir de moi
D’où me vient pour vous ma tendresse ;
Je vous aime, voici pourquoi :
Vous ressemblez à ma jeunesse.
Mesdames et Messieurs, si vous désirez savoir de moi comme il se fait que j’aie choisi, pour sujet de cette causerie, Louis Fréchette, je vous répondrai que c’est que j’aime l’œuvre de ce poète, et que je l’aime « parce qu’elle ressemble à ma jeunesse».
J’ai, en effet, grandi, je me suis éveillé à la pensée, alors que ce lyrique était dans toute la force et tout l’éclat de son talent. Si d’autres s’essayaient aussi à moduler plus ou moins harmonieusement leurs rêves, il les dominait tous par je ne sais quoi de plus inspiré dans l’accent, et par un art plus élégant et plus moderne dans la forme du vers. ' Certains de ses poèmes voltigeaient sur toutes les lèvres.
Je les ai, pour ma part, beaucoup lus. Et comme, — à l’âge impressionable et tendre, ce qu’on lit se grave au plus profond de notre être, imprègne notre substance, et que l’âme, vierge et expansive, se mêle à ses auteurs préférés, en reçoit des idées, se moule d’après eux, et leur communique aussi un peu de sa vie neuve, coulante, débordante, les teinte de sa couleur, les dore de ses illusions, — quand je relis maintenant du Fréchette, c’est ma jeunesse qui repasse sous mes yeux. Au long de ses poèmes flotte quelque chose de mon âme primitive. Et c’est un plaisir très fin de se revoir ainsi tel qu’autrefois, et de se retrouver dans un cadre cher, au milieu d’images dont les unes ont bien vieilli, et les autres, hélas ! se sont effacées à jamais.
Le choix que j’ai fait de ce sujet peut s’expliquer encore par une autre raison, que je ne dis pas plus sérieuse, mais moins intime, moins subjective, et d’ordre purement littéraire.
Je ne ferai tort à aucune de nos gloires passées, comme j’espère ne décourager aucune aspiration présente ou future, en affirmant que Fréchette a été jusqu’ici, incontestablement, notre plus grand poète. Nous verrons, plus tard, ce que ce mot de grand poète comporte, dans l’espèce. Et je tiens à vous prévenir de suite qu’il ne peut du tout s’agir de l’égaler à Victor Hugo, Lamartine ou Sully-Prudhomme. François Coppée a écrit quelque part cette phrase, empreinte de vérité plus encore que de modestie : « Victor Hugo, le prodigieux lyrique, auprès de qui nous tous, rimeurs de la fin du dixneuvième siècle, sommes ce que la butte Montmartre est à l’ Himalaya. » L’image est expressive : nous la retiendrons. — L’axiôme « tout est relatif » s’applique de façon parti-
LOUIS FRÉCHETTE
culière aux questions concernant notre jeune littérature. Le critique, qui n’en voudrait pas se souvenir, risquerait de juger très imparfaitement nos auteurs. C’est en me le rappelant bien, et en faisant la part des conditions qui entourent chez nous la production intellectuelle, non, certes, pour la favoriser beaucoup, que j’ose émettre que Fréchette fut, si ce n’est peut-être un grand poète, absolument parlant, du moins notre plus grand poète. Il y a là une nuance assez sensible.
Or, il m’est très agréable de venir ce soir, non pas sans doute vous révéler ce lyrique, mais apprécier consciencieusement son mérite, et, puisque son œuvre est maintenant définitivement close, porter sur elle un jugement d’ensemble, que d’ailleurs l’avenir sera tout à fait libre de reprendre et de réformer. Nous voulons être avant tout sincère. Car je crois que la meilleure qualité de patriotisme, en critique littéraire comme en tout le reste, consiste à dire ce qui nous paraît être la vérité.
SON CEUVRE
Mesdames et Messieurs
L’œuvre poétique de Louis Fréchette n’est pas précisément considérable. Je dis « l’œuvre poétique ». Il n’a pas, en effet, écrit que dans la langue des dieux. Il s’est servi, et trop souvent à notre gré, de la prose, ce « mâle outil », selon le mot de Louis Veuillot. Nous avons de lui des Lettres à Basile , — ce Basile à qui Fréchette adressait des épîtres aigres-douces, c’était M. le juge Routhier, de Québec ; et tout le monde sait que ce dernier lui rendait la monnaie
de sa pièce ; — des Lettres sur V Edîication, un livre étrange, Originaux et détraqués , — ces fameuses chroniques qu’il publiait dans la Patrie de Beaugrand, sous le pseudonyme de « Cyprien », — des Contes de Noël ; — et nous avons aussi des drames : Papineau , Veronica , une comédie, Félix Poutré , et que d’autres choses encore.
Or, je ne me prononce pas sur la valeur respective de ces productions de genre très différent. Elles n’entrent pas dans le cadre de mon étude. Qu’il me soit seulement permis de faire remarquer que l’activité cérébrale de Fréchette semble s’être dispersée sur trop d’objets à la fois. Il a voulu faire de tout un peu. L’on s’ignore parfois soimême, l’on se trompe étrangement sur ses habitudes essentielles. Ç’a été peut-être le tort de Fréchette de ne pas suffisamment reconnaître qu’il avait surtout une âme sonore, qu’il était né uniquement pour vibrer et pour chanter. Il n’a pas tiré de sa lyre tous les accords qu’elle eût aimés à épandre. Dans un siècle qu’on a appelé le siècle des « spécialisations», il a voulu explorer des domaines très divers, il s’est exercé sur des sujets de nature opposée. Ft ne soyons donc pas trop surpris qu’il n’en ait approfondi aucun ; et que sa maîtrise, en l’un ou l’autre, ne soit jamais restée que relative.
Il semble que Fréchette n’ait jamais pu se consoler d’avoir été, dès le début de sa carrière, malheureux en politique, et rejeté, bien malgré lui, hors de l’arène brûlante où se discutent et se débattent les grands intérêts populaires. La sérénité n’était certes pas la marque distinctive de son âme. Il était de tempérament combatif. Il avait comme la hantise d’un rôle social à remplir. Ft son inquiétude
LOUIS FRÉCHETTE
d’esprit, ce souci d’action sociale, d’influence immédiate sur l’opinion, comme aussi le besoin de tromper ses instincts de lutteur, expliquent peut-être assez bien pourquoi il s’est occupé de tant de choses, — de journalisme, de critique, d’éducation, d’art dramatique, de philologie.
Mais la raison dernière de ces formes diverses d’activité littéraire, chez notre auteur, je serais tenté de la chercher dans le milieu, peu favorable eu somme, où il a évolué. Il faut bien admettre qu’en notre cher pays, il est difficile, sinon impossible, à un auteur, de vivre de sa plume. A moins d’entrer dans le journalisme, un écrivain ne peut songer à se créer un revenu convenable, uniquement avec la vente de ses ouvrages. Le métier d’auteur est plutôt ingrat chez nous. Et que dire de celui de poète? — Estce que, même aujourd’hui peut-être, mais surtout il y a vingt-cinq ou trente ans, l’on n’était pas porté à voir en celui qui passait son temps à limer de beaux vers, un être, agréable sans doute, mais inutile? En dehors de quelques cénacles ou de petits cercles cultivés, appréciait-on ceux des nôtres qui possédaient le don divin de la poésie et qui le cultivaient ? Un livre de vers, — ne regardait-on pas cela un peu comme un objet de fantaisie, un joli bibelot, bon pour les amateurs riches, ou pour les passionnés d’art? — Comme on était éloigné de comprendre le sens et la portée d’une œuvre poétique ! D’autre part, une critique judicieuse faisait défaut. Et je n’affirmerais pas qu’elle soit encore née.
Donc, peu d’encouragement pratique et positif de la part du public ; pas de vraie et saine critique, mais une admiration dithyrambique ou un écrasement en règle, pas d’excitation, pas d’entraînement au pur exercice d’art, pas cette
atmosphère de fièvre particulière aux milieux intellectuels, voilà, je pense, de quoi excuser Louis-Honoré Fréchette de n’avoir pas consacré tout son effort au seul culte des Muses, et d’avoir trop souvent déserté leurs autels, pour se livrer à des travaux auxquels le public pouvait mordre davantage, et qui lui rapportaient, à lui-même, autre chose que des félicitations platoniques, — lesquelles furent toujours insuffisantes à procurer le pain quotidien.
Quoi qu’il en soit de toutes nos hypothèses, pour essayer d’expliquer que l’œuvre poétique de Fréchette ne soit pas plus considérable, un fait certain, c’est qu’elle ne l’est pas. En prenant à nouveau, dernièrement, connaissance de ses poèmes, pour m’en faire une idée bien personnelle et pour vous en parler, j’ai éprouvé, à cet égard, ce que je pourrais appeler presque une déception. Voici: j’ai d’abord lu très attentivement son premier-né, Mes Loisirs , 1863. — Puis, n’ayant pu mettre la main sur sa fameuse Voix dun Exilé , — un libraire de Montréal m’écrivait que ce petit volume était devenu introuvable, que Fréchette achetait, même à prix d’or, tous les exemplaires qu’il en pouvait dénicher et les jetait au feu ; mais il ajoutait que les meilleures pièces de ce recueil sont reproduites dans les autres, ce qui est très plausible, comme vous l’allez voir ; — n’ayant donc pu me procurer la Voix dun Exilé , je me suis rejeté sur Pêle-Mêle , 1877, qui vient ensuite. Or, quelle n’a pas été ma surprise de rencontrer ici ceux des poèmes qui m’avaient le plus frappé daus Mes Loisirs ! — Et après, j’ai commencé l’examen de cet autre recueil, qui a deux titres, très jolis, encore qu’un peu froids : Les Fleurs boréales et Les Oiseaux de neige , 1881. Et j’ai remarqué ceci : que Les
LOUIS FRÉCHETTE
Fleurs boréales ne nous présentaient, sons des noms différents, et avec de légères retouches de forme, que ce qu’il y avait de mieux dans les volumes précédents. Elles n’étaient donc aucunement fraîches écloses. Quant aux Oiseaux de neige , cela est neuf, original en bien des parties, mais non encore entièrement. De l’ancien y réapparaît. Sans doute, l’auteur a revu et repoli ses vieilles inspirations ; il a mis, çà et là, des variantes assez heureuses. Mais suffit-il que tel ou tel vers ait été changé, ou que le rythme de telle strophe ait été repris, et soumis à une loi plus sévère, et plus harmonieusement cadencé, pour que l’on puisse dire d’une pièce qu’elle est nouvelle? — Je ne le crois pas.
Seulement ce livre, fait, en quelque sorte, de matériaux presque usés à force d’avoir servi, a toutefois sur ses dévanciers un incontestable mérite : il est composé. Ce qui, dans les recueils précédents, se présentait vraiment pêle-mêle, et comme au petit bonheur, ici s’offre dans un ordre logique rationnel. Il y a des intitulés généraux sous lesquels viennent se ranger les pièces offrant un caractère commun, ou à tout le moins des affinités électives. Dà, un paysage voisinait avec un poème à tendance pychologique, un récit épique avec une chanson. Ici, tout est disposé selon l’ordre des sujets, s’aligne sous des rubriques peut-être pas absolument rigoureuses, mais qui donnent à l’ensemble un air d’unité dont on est ravi.
Ce livre, le premier livre canadien que l’Académie Française ait couronné, avait été imprimé chez Darantière, à Dijon, par un éditeur parisien. Et sa toilette porte ce cachet de bien fait, de «fini », qu’ont tous les ouvrages qui nous arrivent de là-bas, j’allais dire qu’ont tous les articles
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français. Fréchette, pour opérer cette sélection à travers ses vieux poèmes, et pour les distribuer en classification méthodique, a-t-il reçu l’aide d’une main française? C’est possible. Je sais tel de nos jeunes bardes, qui est redevable à un cousin d’outre-mer, du groupement logique dans lequel ses inspirations, nées en la solitude de son âme souffrante, s’étalent sous nos yeux attendris. Et ce ne serait nullement diminuer la mémoire de notre premier lyrique, que d’insinuer qu’une collaboration sympathique n’est peut-être pas restée étrangère à la belle ordonnance de son œuvre. C’est d’ailleurs un détail. Ce qui importe, et ce qu’il nous fait grand plaisir de constater, c’est que nous soyons enfin sortis, je ne dis pas du chaos, mais d’une certaine confusion, pour entrer dans un jardin dont les fleurs, déjà connues, dessinent des arabesques si gracieuses, et marient si bien leurs tons, qu’on a presque l’illusion de les voir pour la première fois. Et ces petits oiseaux de neige, ah ! la plupart fréquentaient depuis longtemps nos hivers. Leur retour nous donne une joie nouvelle, cependant, à cause de je ne sais quoi de plus distingué dans leurs notes, dans leur allure plus pimpante. Ils ont traversé une atmosphère toute saturée d’art, l’atmosphère de Paris, — ce qui ne pouvait manquer de leur être éminemment favorable.
Avec La Légende d'un Peuple , on a enfin de l’inédit, au moins en ce sens que ces poèmes ne sont pas tirés de précédents ouvrages. Sans doute, la plupart avaient été publiés dans des journaux ou des revues. Mais ils n’avaient pas encore été réunis en volume. Et puis, l’auteur semble bien les avoir tous composés peu à peu, de loin en loin, en vue de cette épopée historique, dont il avait arrêté le plan dans
LOUIS FRÉCHETTE
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sou esprit. C’étaient comme des pierres, taillées à l’avance, et laissées sur le chantier, en attendant l’heure où l’architecte les reprendrait, et les ferait entrer dans l’édifice qu’il rêvait d’élever à la gloire de son pays.
On a vu dans ce titre: «la légende d’un peuple» un ressouvenir, et même une imitation ; on a prêté à l’auteur des visées extrêmement ambitieuses; on a dit qu’il avait caressé de faire pour le Canada ce que Victor Hugo avait fait pour le monde et pour les siècles, et de ramasser en une série de tableaux les épisodes les plus saillants de notre vie nationale, comme l’autre avait évoqué ceux de l’histoire humaine, depuis ses plus lointaines origines. — Que La Légende des Siècles ait inspiré à Fréchette l’idée première de son œuvre, c’est probable, et je ne vois pas grand mal à cela. Mais qu’il ait eu la prétention de vouloir égaler son formidable modèle, c’est impossible. D’ailleurs, je crois qu’il eût été plus habile de donner à cet ouvrage une autre appellation. Fréchette se fût peut-être évité par là bien des ennuis. La Légende d'un Peuple , — en entendant ce titre, on songe à l’épopée gigantesque du Maître, on compare involontairement les deux œuvres, et l’on ne peut s’empêcher d’observer entre elles une disproportion énorme, et l’on trouve presque ridicule et maladroite l’entreprise du disciple, et l’on se dit que ce dernier eut gagné à se montrer plus inventif, plus original, soit dans la conception générale de son poème, soit en le baptisant d’un nom un peu moins illustre.
Des \Feuilles volantes marquent le terme de la carrière poétique de notre lyrique. Car il n’a rien publié d’important après cela. Il avait annoncé, comme en préparation,
Rimes perdues et La Forêt vierge. Mais sa lyre s’est brisée avant qu’il ait eu le temps de réaliser ces derniers rêves d’art. Fetiilles volantes est dans ce caractère mélangé qui distingue les premiers essais de l’auteur. C’est aussi une série de pièces détachées sur des sujets religieux, pittoresques, patriotiques.
Ainsi donc, tout compte fait, les œuvres complètes de Ivouis-Honoré Fréchette, j’entends ses poésies, tiendraient en deux volumes, ou en trois au plus. Et j’avais quelque raison de vous dire que le nombre n’en était pas considérable. A nouveau, regrettons que ce poète ne soit peut-être pas allé jusqu’au bout de son talent, et qu’il n’ait pu, faute d’un milieu plus entraînant, donner toute sa mesure, et qu’il ait dû emporter avec lui, là d’où l’on ne revient pas, bien des images, bien des rythmes, bien des formes de vers.