‹ Essais et conférences [par] Henri d'Arles. Henri d'Arles [pseud.]Chapitre 6 sur 40 · IJ · texte numérisé non relu

IJ

Bientôt, de nos rudes climats, Disparaîtront les blancs frimas,

Les froids sévères ;

Et nous pourrons, d’un œil cliarmé, Voir éclore aux rayons de mai Les primevères.

Les ruisseaux, transparents et frais, Mêleront au bruit des forêts,

Leur voix si douce ;

Et sous les branches qui plieront, Des chants joyeux s'envoleront Des nids de mousse.

Dans les guérets et sur les eaux, Sous les sapins, dans les roseaux Qu’un souffle ploie,

Sur les rochers, dans les buissons, Tout sera parfums et chansons, Lumière et joie.

Fréchette fut un évocateur souvent magnifique de la nature. Il nous donne comme la sensation de tel paysage, ainsi que dans la découverte du Mississipi :

Le grand fleuve dormait couché dans la savane.

Dans les lointains brumeux passaient en caravane De farouches troupeaux d’élans et de bisons.

Drapé dans les rayons de l’aube matinale,

Le désert déployait sa splendeur virginale Sur d’insondables horizons.

L’Inconnu trônait là dans sa grandeur première.

Splendide, et tacheté d’ombres et de lumière,

Comme un reptile immense au soleil engourdi,

Le vieux Meschacébé, vierge encor de servage,

Déployait ses anneaux de rivage en rivage,

Jusques aux golfes du Midi.

Cela, c’est du très grand art, si je ne me trompe, c’est superbe comme vision et comme splendeur de langage. Toute la pièce est dans cette note. On a là une fresque de noble allure, peinte de visu , et, à chaque instant, un petit détail vient rendre plus intense l’impression de vie :

Des vols d’oiseaux marins s’élevaient des roseaux,

Et pour montrer la route à la pirogue frêle,

S’enfuyaient en avant, traînant leur ombre grêle Dans le pli lumineux des eaux.

Même puissance d’évocation, même richesse d’images dans son Papineau , avec, ça et là, de véritables trouvailles d’expression :

Des ans n'avaient point pu courber son front superbe :

Et, comme un moissonneur appuyé sur sa gerbe,

Regarde, fatigué, l’ombre du soir venir,

Calme, il se reposait, laissant, vaincu stoïque,

Son œil, encor baigné de lueur héroïque,

Plonger serein dans l’avenir.

Aux bruits de notre époque il fermait sa grande âme :

Et sourd aux vains projets dont notre orgueil s’enflamme,

Avec ses souvenirs de gloire et de douleurs,

Il vivait seul, laissant ses mains octogénaires,

Qui des forums jadis remuaient les tonnerres,

Vieillir en cueillant des fleurs !

Ces mains « qui vieillissent en cultivant des fleurs», comme c’est délicat ! Et l’image finale, le tribun qui veut voir,

assis à sa fenêtre,

Pour la dernière fois, plonger et disparaître L’astre du jour à l’horizon.

LOUIS FRÉCHETTE

Le spectacle fut grand, la scène saisissante !

Des derniers feux du soir, la lueur pâlissante Eclairait du vieillard l’auguste majesté ;

Et dans un nimbe d’or, clarté mystérieuse,

On eut dit déjà que sa tête glorieuse Rayonnait d'immortalité.

Le vocabulaire de Fréchette est généralement assez nourri. Toutefois l’on peut trouver que, dans ses premiers essais surtout, les mots ange et mésange, ramées et parfumées, poète et fauvette, ramures pleines d’étranges murmures, reviennent trop souvent. Cela finit par agacer. Ht les termes sylphe, eldorado, ondine, paraissent bien aujourd’hui un peu surannés. Je ferai à notre lyrique un reproche plus sérieux, c’est d’avoir mis dans La Légende d'un Peuple , qui est une chose grave, des vulgarités qui contrastent avec le ton solennel de l’ensemble. Il prête à certains types un langage trivial, de mise dans un conte ou un récit populaire, parfaitement à sa place dans Originaux et Détraqués , par exemple, mais qu’on aimerait autant ne pas rencontrer dans un ouvrage qui a des prétentions au genre épopée. Tel ce vieux canadien qui dit, parlant, je crois, d’un fantôme, dans la pièce intitulée « Cadieux » :

Par la mort ! aussi vrai que je suis de Sorel,

Je l'ai dit bien des fois , ce n'est pas naturel.

Et je crois qu’il n’est pas naturel non plus de rencontrer de tels vers en pareil milieu. On ne s’attendait pas à cela. François Coppée, dans ses récits épiques, a fait parler aux gens du peuple leur langage. Mais ces récits n’appartiennent pas à un tout auguste. Leur caractère général est plutôt familier. Mais ici, en un tel cadre, introduire une

espèce de juron, c’est un manque de goût absolu. Et que dites-vous des deux vers suivants qui ouvrent la pièce intitulée : « Première saison » :

Ce fut un temps bien rude et plein d’âpres angoisses,

Que les commencements de ces belles paroisses.

Oh ! c’est à peine de la bonne prose, cela. Moi, qui ne suis pas poète, je suis sûr que je ferais mieux que cela à mon premier essai de versification. Mais ce sont là des taches légères, noyées dans l’éclat que rayonnent ces poèmes, pris en bloc.

L’œuvre de Fréchette nous plaît encore par la variété infinie de son rythme. Cela change avec les divers sentiments qu’il veut traduire. Il y a des poètes que j’appellerai monocordes. Ils ne sortent pas, par exemple, de l’alexandrin, quelles que soient les nuances d’émotion qu’ils désirent refléter. Mais, chez notre lyrique, excepté dans sa Légende d'un Peiiple, la modulation affecte les tons les plus divers. Sa lyre est douée de souplesse. Et le vers est ordinairement très mélodique. Le sens musical était évidemment très aiguisé chez Fréchette. La phrase est harmonieuse. Le mot sonne bien. L’auteur est impressionable aux charmes du verbe, il se porte sur ceux dont l’âme est le plus retentissante, et il en tire d’admirables effets. Et c’est une des raisons pour lesquelles ses poèmes vivront, car il est bien sûr que nos arrière-neveux aimeront à les entendre

« dans le lointain chanter encor ».

Fréchette dramatise assez bien, et il a quelques-unes des meilleures qualités du metteur en scène. Je le préfère

LOUIS FRÉCHETTE

comme paysagiste, comme descriptif. C’était un voyant. Que de pièces où le mot « j’ai vu » tient une très grande place et nous est continuellement servi ! Parfois, on dirait que le poète oublie l’idée ou le sentiment qu’il voulait traduire, pour ne nous faire que des descriptions. Il néglige tel de ses héros, dont il voulait pourtant nous parler, pour peindre à profusion tel ou tel spectacle de nature ou d’art. Et quand il arrive à l’essentiel, il a jeté toute sa flamme, il ne lui en reste plus pour célébrer le véritable objet de son chant. Voyez, par exemple, comme son Jean-Baptiste de la Salle est perdu dans ses évocations de Reims et de Rouen ! Et ses paysages peuvent manquer un peu de précision. Le détail n’y est pas toujours assez soigné. Mais ils ont de l’ampleur, ils sont baignés d’un large souffle. Le mystère de nos forêts primitives y repose. On y entend comme la respiration puissante de nos fleuves géants. Et il semble qu’ils soient tout saturés de la bonne odeur du sol canadien. Que si vous les trouviez parfois un peu pâles, c’est qu’ils ressemblent à notre soleil, aux rayons souvent tardifs, lesquels n’ont pas toujours beaucoup d’éclat, ni de chaleur, ni de couleur.

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