LE RÉGIME PARLEMENTAIRE ET L'ABSENCE DES PARTIS EN ITALIE
{Revue des Deux-Mondes de Pai-is, l^r Mai 1871.)
— Sulle condizione délia cosa pubblica in Italia dopo il 4866, Stefano Jacini, 1870. — II. — / partiti politici nel parlamento italiano, Ruggiero Bonghi. — III. — Délia mancanza dei veri partit i politici in Italia, A. Scialoja.
L'Italie n'a pas eu à se plaindre des rigueurs du sort; tout l'a favorisée: ses insuccès même lui ont apporté plus de profits que n'auraient pu le faire de grandes victoires. Les souvenirs de l'antiquité, ses œuvres d'art, sa gloire littéraire, ses monuments, ses luttes persistantes pour reconquérir l'indépendance et la liberté, ses souffrances, la douceur de son climat, la beauté de ses sites, chantés par tous les poètes, son génie musical, sa langue mélodieuse, tout enfin contribuait à la faire aimer comme une seconde patrie par les hommes cultivés du monde entier. Elle était le représentant le plus complet et le plus intéressant du principe des nationalités. Dans ses efforts pour repousser Tétranger de la terre italienne, elle avait donc pour elle les vœux de presque toute l'Europe. Rien n'est plus extraordinaire que la succession d'événements qui en si peu de temps a fait de l'Italie, simple expression géographique, disait-on, un royaume indépendant, unifié, réunissant toutes les conditions de prospérité et de vraie grandeur. Depuis que la réunion de Rome est venue couronner l'œuvre de l'unification nationale en lui donnant la capitale que l'histoire et la géographie désignent et imposent,
la situation de l'Italie est plus favorable que celle de la plupart des autres États européens. Quoique péninsule seulement, ses frontières sont si nettement tracées par les Alpes et par la mer, qu'elle a en grande partie les avantages d'une position insulaire. Aucun de ses voisins ne nourrira plus le rêve inique de lui arracher un lambeau de son territoire, La conservation d'une Italie forte et unie est un intérêt européen de premier ordre, car c'est un élément de paix pour tout le midi. Tant qu'elle était divisée et faible, elle semblait appeler les conquérants étrangers en quête de provinces à prendre, d'apanages à donner aux cadets des familles royales. Aujourd'hui, séparée du reste de l'Europe par les Alpes, comme l'Espagne lest par les Pyrénées, elle n'a pas plus que l'Espagne à craindre la conquête étrangère, et elle est plus heureuse que celle-ci en ce qu'elle n'a pas de colonies lointaines à maintenir sous ses lois par la force des armes. Elle peut donc adopter une politique absolument pacifique, réduire son armée et sa flotte, et comme sa voisine, la Suisse, se contenter d'un système bien organisé de milices. C'a été pour les Italiens une grande douleur de n'avoir point pu arracher la Vénétie à l'Autriche par quelque brillante victoire et d'avoir à l'accepter de la main de l'étranger ; mais pour qui songe plus à l'intérêt réel de l'Italie qu'à ses satisfactions de vanité, il n'y a point de regrets à éprouver. Rien n'est plus enivrant et plus dangereux pour le bonheur d'un peuple que la gloire militaire. C'est un poison qui tue la liberté. Un roi victorieux peut à son gré devenir un souverain absolu, car que vaut une constitution pour arrêter des légions rompues à l'obéissance et enflammées par le souvenir de leurs succès? L'Angleterre et l'Amérique ont vu le péril, et jamais elles n'ont voulu de grandes armées permanentes. Victorieuse à Custozza et à Lissa, l'Italie n'aurait rien pu refuser à ses marins ou à ses soldats, et ses généraux auraient tenu dans leurs mains le sort du pays. Enorgueillie par ses succès, elle aurait voulu dominer l'Adriatique; elle aurait soutenu les italianissimes de Trieste, rêvé la conquête des côtes et des ports de la Dalmatie, jadis possession de Venise, inquiété l'Autriche et fait naître ainsi une dangereuse rivalité. Vaincue, elle n'a point songé à ces funestes chimères, et elle a tourné son attention et ses forces vers le seul objet d'où résulte le bonheur des hommes, la diffusion des lumières et du bien-être. Il n'y a pour un peuple pire fléau qu'une dynastie militaire. Tout Italien éclairé doit bénir le ciel d'en avoir préservé
sa patrie, même au prix des insuccès de la campagne de 1866.
14(î L'ABSENCE DES PARTIS EN ITALIE.
L'Italie possède d'autres avantages encore. Elle n'a point de partis dynastiques et irréconciliables. La monarchie constitutionnelle est considérée par l'immense majorité des citoyens comme le régime qui convient le mieux au pays dans les circonslances actuelles, et nul prétendant ne dispute à la maison de Savoie la couronne qu'elle a si laborieusement conquise sur l'étranger et que la nation lui a décernée. C'est une grande cause de faiblesse pour un pays que d'être partagé entre des factions puissantes qui ne s'accordent ni sur la forme du gouvernement ni sur le prince à qui doit appartenir le pouvoir. Les bases mêmes de l'édifice politique n'étant point affermies, la marche régulière de l'administration et le règne de la liberté sont également impossibles. Voilà ce qui rend encore si difficile la situation actuelle de l'Espagne. L'Italie n'a pas k craindre non plus ces conflits de races hostiles qui entravent la réorganisation de l'Autriche. L'unité de langage, de race, de traditions, de culte, ont amené la fusion des anciens États en une seule nation avec une facilité et une rapidité que nul n'avait prévues. Les Italiens, quoique leur esprit soit porté h l'ironie et à la satire, sont très faciles à gouverner : ils se soumettent avec une résignation intelligente aux plus lourdes charges, quand ils savent qu'elles sont nécessaires au salut du pays. Voyez en définitive combien peu de résistance ont rencontré la conscription et l'impôt sur la mouture, deux mesures bien dures pourtant et très irritantes dans l'application. Le mécontentement des classes inférieures, la question sociale, comme on dit, est bien moins à craindre en Italie qu'en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne, parce que la grande industrie n'a pas encore créé de prolétariat dans la péninsule. Le roi a parfaitement compris et rempli son rôle de souverain constitutionnel, et il ne paraît point en ambitionner un autre Le nombre des hommes d'État capables de remplir les hautes fonctions du gouvernement est plus que suffisant. Les classes aisées et le peuple, animés d'un patriotisme bien inspiré, sont prêts à tout pour assurer la prospérité do cette patrie si longtemps rêvée et enlin conquise. La situation intérieure est donc exellente. Les relations avec l'étranger ne sont pas moins bonnes; tous les états sont symphati(jues à l'Italie, et, chose curieuse, habile au moins, sinon admirable, c'est avec l'ennemi séculaire, avec l'Autriche, que l'entente est la plus cordiale.
Quant on songe aux longues et sanglantes luttes par lesquelles
les autres pays ont passé pour établir leur indépendance et leur unité nationales, on s'étonne du bonheur extraordinaire de l'Italie, qui est arrivée au même but en moins de dix. ans; mais il faut lui rendre cette justice qu'elle a su faire bon usage des faveurs de la fortune. D'abord, dans les situations extrêmement difficiles oîi elle s'est trouvée, ses hommes d'étal ont agi avec une prudence et une habileté consommées, et le peuple même a montré un tact, une mesure digne de la race qui a toujours produit les plus habiles diplomates. L'Italie a su à propos s'abstenir et agir, contenir le sentiment révolutionnaire ou lui donner carrière, quand il le fallait. Elle a bien compris aussi ce qu'elle avait à faire pour développer ses ressources. Quoiqu'elle dût maintenir un grand établissement militaire, puisqu'elle vivait sous le canon du quadrilatère, elle a donné sans compter pour achever son réseau de chemins de fer, et elle a fait beaucoup pour répandre l'instruction. Il en est résulté un accroissement de richesse, un déploiement d'activité, un progrès en tout sens vraiment remarquables. Toutes les villes s'agrandissent et s'embellissent. Florence est transformée ; Naples, Milan, Bologne, semblent animés d'une vie nouvelle; Turin même, qui semblait devoir tant perdre en cessant d'être capitale, ne décline en aucune façon. Gênes étend sans cesse son commerce et envoie dans toutes les mers des navires spécialement construits pour chaque genre de transport et de navigation. Dans toutes les provinces, on voit s'élever des cheminées d'usines à vapeur. Dans les campagnes, on aperçoit des résidences et des jardins à l'anglaise, chose nouvelle, car ITtalien n'aimait que le séjour de la ville. L'agriculture a reçu de notables améliorations. Les biens ecclésiastiques, passés aux mains des particuliers, sont mieux cultivés, et beaucoup de terrains vagues ont été mis en valeur, plantés en vignes ou en oliviers. L'excellent port de Brindisi est devenu le point d'embarquement le plus rapproché pour l'Egypte, l'Inde et l'extrême Orient; par l'ouverture du Mont-Genis, l'Italie reliera bientôt son réseau ferré à celui de la France, et plus tard à toute l'Europe septentrionale, par le Saint-Gothard.
Dans tout le midi de la péninsule, c'est le caractère même de la population qui est changé. Autrefois paysans, habitants des villes, douaniers, soldats, gens de toute classe et de tout état étaient sales, plats, mendiants, toujours disposés à courber le dos, à tendre la main. Démoralisés par le double despotisme de l'État et du mona-
chisme, on ne pouvait s'empêcher de les mépriser et de les plaindre. Aujourd'hui la liberté a retrempé les âmes; l'homme n'est plus le même. Ceux qui portent un uniforme, l'ont propre, élégant ; ils marchent la lête haute et d'un pas ferme; ils font leur devoir et ne demandent plus l'aumône. Les gens du peuple aussi ont une autre allure. Ils ont déjà secoué cette torpeur que le pouvoir absolu engendre partout. Le pli de la servitude est effacé. Ce ne sont plus des serfs tremblant sous le bâton; ce sont des citoyens qui ont conscience de leur dignité. La Sicile même se régénère. Chose plus extraordinaire encore, et qui prouve un profond changement dans les conditions sociales, le brigandage a presque disparu. Enfin, de quelque côté qu'on envisage la situation de l'Italie, elle apparaît pleine de promesses pour l'avenir.
Et cependant les esprits les plus clairvoyants s'inquiètent \hbas; ils nous disent que le mécanisme parlementaire ne fonctionne pas comme il faudrait, que le gouvernement est impuissant pour faire tout le bien qu'il voudrait, que la débilité du mécanisme parlementaire répand dans le pays un sourd mécontentement, et que, si quelque réforme sérieuse ne vient mettre les choses en meilleure voie, de sérieux dangers sont à craindre. L'éminent éditeur de la Nuova Antologia, M. Bonghi, et un économiste distingué, ancien ministre des finances, M. Scialoja, parlent d'une maladie grave qui atteint les sources intimes de la vie nationale. Enfin un écrivain aussi clairvoyant que modéré dans tous ses jugements, M. S. Jacini, ancien ministre des .travaux publics, jette un véritable cri d'alarme. « Notre pays, s'écrie-t-il, qu'aucun danger extérieur ne menace et qui est doué d'une constitution si robuste, paraît atteint d'un mal profond qui a les caractères de la gangrène sénile. »
Maintenant, si l'on demande k ces écrivains, qui tous connaissent bien leur pays, quelle est la cause du mal, ils répondent qu'il provient de l'absence de partis politiques. Cette réponse étonne tout d'abord, car on croit généralement à l'étranger que l'Italie n'a que trop de partis. Ensuite jusqu'à présent on s'est toujours plaint partout des maux causés par les partis, et jamais on n'a exprimé le regret d'en manquer, 11 s'agit ici d'un cas nouveau, et il mérite de fixer l'attention des publicistes qui étudient la théorie du régime parlementaire. A notre avis, le mal n'est pas particulier à l'Italie, il sévit encore dans d'autres pays, notamment en Espagne et en Portugal ; mais nous le trouvons si bien décrit par MiVI. Bonghi, Scialoja
et Jacini, que nous croyons utile d'en faire connaître d'après eux les principaux symptômes.
Il n'existe pas, disent ces écrivains, de vrais partis politiques en Italie. Il n'y a que des coteries sans consistance, sans mot d'ordre, sans programme. Allez à une séance des chambres, et on vous parlera de la gauche, de la droite et du centre, vous apprendrez même qu'il y a un ccmtre droit et un centre gauche; mais ces noms ne signifient rien que la place où certains députés ont l'habitude de s'asseoir. Interrogez, tâchez de savoir ce qui distingue ou divise ces diflférents groupes de représentants, vous n'y parviendrez pas. Deux autres noms sont aussi souvent employés pour désigner deux partis qui souvent se disputent le pouvoir au sein du parlement, la permanente et la consorteria. La permanente est composée de députés piémontais qui jadis marchaient pour la plupart sous la bannière de Cavour. Depuis le transfert de la capitale de Turin à Florence, ils boudent, ils sont mécontents; ils forment une opposition intraitable qui représente des rancunes plutôt que des principes. La consorteria se recrute principalement parmi les députés de l'Italie centrale. Ceux qui appartiennent à ce groupe, correspondent assez bien à ce qu'on appelait autrefois les doctrinaires en France. Ce sont des hommes de gouvernement, d'un libéralisme modéré, mais décidé. Seulement aucune nuance tranchée ne les sépare de leurs collègues. Quand les partis sont désignés ainsi par des noms sans signification précise, c'est qu'ils n'ont pas de doctrines arrêtées. En Espagne, il en est de môme. A côté des républicains, qui eux du moins veulent une forme particulière du gouvernement, il y a des progressistes, des unionistes, des démocrates, tous partisans de la royauté, et très divisés, sans qu'il soit possible de dire sur quel point ils se séparent. A Madrid, j'ai en vain essayé de découvrir quelles étaient les idées générales que les uns et les autres défendaient. On me citait des noms de personnes, on me racontait les origines de ces partis, on me disait autour de quel chef chacun d'eux se ralliait; mais quant à des principes généraux, il n'en était point question. A Lisbonne, c'était la même chose.
Pour qu'il se forme des partis forts, consistants, capables d'imprimer un mouvement régulier aux rouages du régime constitutionnel, il faut qu'il exisle dans le pays une divergence d'appréciation sur quelque question capitale intéressant la nation tout entière et dominant par son importance les points secondaires ; il faut que
cette divergence saisisse, enflamme le public et le partage en deux camps opposés, ayant chacun son programme arrêté, son but avoué, ses chefs reconnus. L'objet du débat doit être d'un intérêt assez général pour n'y laisser personne indifïérent, sans toutefois que les bases de la société ou de l'état soient mises violemment en cause, sinon on marche vers l'anarchie. Le type de ces grands partis qui semblent indispensables à la marche du système parlementaire, s'est rencontré en Angleterre dans les ivhigs et les tories, qui pendant plus d'un siècle se sont disputé le pouvoir, chacun restant fidèle à son programme traditionnel, et tous deux capables tour à tour de diriger le gouvernement d'une main habile et ferme. Malheureusement rien de pareil n'existe encore en Italie. Il semble qu'on devrait y trouver au moins ces deux grands partis qu'on rencontre à peu près partout, le parti conservateur et le parti du mouvement, c'est à dire la fraction de ceux qui, se trouvant bien des institutions actuelles, veulent les maintenir, et la fraction de ceux qui, s'en trouvant mal ou f'êvant un ordre meilleur, veulent les modifier dans l'intérêt du plus grand nombre. Comme l'a dit très bien l'historien américain Bancroft, la marche régulière du gouvernement dans le monde politique résulte de la lutte de ces deux tendances, comme dans l'univers la marche invariable des planètes est la résultante de la force centripète et de la force centrifuge ; mais, chose étrange, il ne s'est pas formé jusqu'à présent au-delà des Alpes de véritable parti conservateur en opposition avec un parti du progrès. Ce fait, très digne d'attention, demande quelques explications.
En Italie, tous les bons patriotes ont été révolutionnaires. La raison en est simple : ce n'est que par la révolution qu'ils pouvaient atteindre leur but si ardemment poursuivi, la constitution d'une Italie libre, unie, forte, délivrée du joug de l'étranger. Ce n'est évidemment point par des moyens légaux que l'on pouvait espérer chasser l'Autriche et se débarrasser des despotes qui s'appuyaient sur elle. Les plus éminents parmi les ministres, les députés, les écrivains ont été autrefois proscrits, exilés, emprisonnés pour leurs opinions contraires à Tordre établi. Le grand homme d'État à qui l'Italie doit son existence (puisqu'il est convenu de ne plus parler de la France, quoiqu'elle ait un peu aidé ce grand homme) était le plus décidé des révolutionnaires. Dans la plupart des questions, Cavour et Garibaldi marchaient d'accord ; ils différaient tout au plus sur les mesures d'exécution. La droite était si peu conservatrice,
qu'en 1862 elle renversa Ralazzi pour avoir fait respecter les lois à Aspromonte. Dans les autres pays catholiques, le noyau solide du parti conservateur est formé de Faristocratie et des partisans de l'église. En Italie, vous ne rencontrez parmi les nobles aucune fraction qui ressemble aux légitimistes français ou aux féodaux prussiens. Presque tous les patriciens de la péninsule italienne, imbus des idées modernes, font plutôt penser aux lords anglais de la nuance la plus libérale. Dès le moyen âge, ils étaient dévoués au maintien des libertés municipales, et de nos jours ils ont toujours marché à la tète du mouvement émancipateur. D'autre part, il ne s'est pas constitué de parti clérical, parce que tous les italiens voulaient avoir Rome pour capitale, et que le haut clergé s'est montré hostile aux aspirations nationales. Chose presque inconcevable, dans la dernière chambre, on ne comptait que trois représentants dévoués aux idées ultramontaines, et dans la chambre récemment élue il n'y en a pas beaucoup plus. L'amour de la patrie l'emportait sur les autres sentiments, et celui qui par exception mettait au-dessus de tout les intérêts temporels du Vatican, celui-là devait renoncer à obtenir les suffrages de ses concitoyens. La confiscation et la mise en vente des biens ecclésiastiques ne rencontra jamais d'opposition sérieuse. Le sénat, ce corps conservateur par destination expresse, vota sans hésiter la loi qui imposait le service militaire même à ceux qui se préparaient à entrer dans les ordres. La résistance que certains évêques opposèrent à des lois adoptées par le parlement, ne souleva nulle part une réprobation plus énergique que chez les membres de la droite. M. Jacini nous apporte le mot que lui disait un des chefs du parti avancé d'une république démocratique : « En vérité, quand je me compare à quelques-uns de vos burgraves de l'extrême droite, je dois avouer que je ne suis qu'un réactionnaire. » Par la même raison qu'il n'y a pas de parti conservateur, il n'y a point non plus un vrai parti de la gauche. Il existe au sein de la chambre quelques républicains, mais ils n'avouent guère leurs visées. Leur but étant de renverser la constitution, ils ne peuvent former un parli constitutionnel. Ils sont d'ailleurs trop peu nombreux pour qu'il faille compter avec eux. En dehors de cette nuance extrême, il n'est aucun principe qui sépare la gauche de la droite. Les réformes que veulent les uns, les autres les veulent aussi. Quelque mesure est- elle présentée qui ailleurs paraîtrait révolutionnaire, elle trouvera autant de partisans d'un côté de la chambre
que de l'autre. La grande affaire de l'Italie était la revendication de la Vénétie et de Rome. Sur ce point, nulle divergence. L'autre question capitale pour l'Italie était l'équilibre du budget; mais sur ce point, pas plus que sur les autres, il n'a pu se former deux partis opposés ayant chacun un programme distinct, parce qu'ici les divergences étaient trop nombreuses. Sans doute l'opposition ne manquait pas d'attaquer le ministère à ce sujet, de combattre les impôts proposés, de réclamer des économies; mais du moment qu'il fallait sortir des généralités, indiquer les mesures pratiques à adopter pour augmenter les recettes et réduire les dépenses, chacun avait son projet particulier, et l'accord était impossible, c'était une confusion générale qui détruisait les faibles liens de parti qui pouvaient tendre à s'établir. Toutes les taxes imaginables ont été tour à tour proposées pour combler l'éternel déficit, et cela n'a fait que contribuer à rendre plus complet le désarroi des diverses fractions de la chambre représentative. Les hommes de la même nuance défendaient les dispositions les plus divergentes, et une même proposition trouvait des adhérents dans les nuances les plus opposées. Les impôts considérés ordinairement comme démocratiques étaient repoussés par la gauche et appuyés par la droite ; l'impôt sur la mouture fut définitivement voté par beaucoup de représentants qui l'avaient d'abord condamné avec indignation. Dans le ministère actuel, constitué après l'introduction de la taxe nouvelle, se trouvent réunis l'homme d'état qui l'avait combattue avec le plus d'énergie et un autre qui l'avait approuvée avec non moins de conviction. Les derniers impôts votés par le parlement ont été élaborés par une commission composée de députés de nuances les plus diverses qui, leur œuvre commune terminée, ont repris chacun leur siège aux divers côtés de la chambre.
M. Scialoja fait à ce sujet une remarque très juste. Dans les pays où il y a des partis politiques déjà formés, les mesures financières revêtent une couleur politique d'après les conséquences qu'elles peuvent avoir et les effets qu'elles doivent produire. Chacun peut apprécier le rapport qu'elles ont avec le programme qu'il a adopté, et il sait par suite s'il doit les accepter ou les repousser. Un ministère appuyé sur une majorité compacte et ferme peut compter qu'il fera voter les mesures utiles qui sont conformes aux principes qu'il représente. Dans les pays on il n'y a point de partis constitués, ce ne sont pas des questions d'impôt qui les feront surgir. Chacun est
hostile aux taxes nouvelles, et d'autre part, en réclamant sans cesse l'intervention de l'État, chacun fait exactement ce qu'il faut pour les rendre indispensables. En dehors de ces deux aspirations tout à fait contradictoires, le point de savoir quels sont les meilleurs impôts, offre tant d'incertitudes, d'obscurités, exige tant de connaissances économiques, soulève tant de difficultés incidentes, que les électeurs ne peuvent se faire à ce sujet d'opinions arrêtées, ni les représentants se partager en deux groupes opposés et compactes. H est facile de crier : réduisons les impôts; mais du moment qu'il faut les augmenter, chacun aura son système. Les deux camps se mêleront, et toute discipline disparaîtra.
En résumé, d'après les meilleurs juges de l'état des choses en Italie, le pays est mécontent, souffre, parce que la machine constitutionnelle ne marche pas bien, et elle ne marche pas bien, parce qu'il n'y a point de partis politiques fortement constitués. S'il n'y a point de partis semblables, cela provient de ce que, des deux grandes questions qui occupaient les esprits, la première, la délivrance de Venise et de Rome, trouvait tout le monde d'accord, et la seconde, la question financière, mettait tout le monde en désaccord. Maintenant il sera très utile d'étudier de près ce cas encore peu décrit de pathologie constitutionnelle, et de voir comment l'absence de partis, généralement considérée comme un bonheur, rend au contraire impossible la bonne administration des affaires dans un gouvernement parlementaire.
Le premier symptôme du mal, c'est l'instabilité des ministères. Une interpellation, une crise ministérielle et un exercice provisoire, puis de nouveau une crise ministérielle, un exercice provisoire et une interpellation, et le même cercle se reproduisant toujours: voilà comment le Times définissait un jour la marche du régime parlementaire en Italie. Et en effet malheureusement le journal anglais n'a que trop raison. Tous les ministères du nouveau royaume ont eu la vie extrêmement courte, et même la courte existence de chacun d'eux a été entrecoupée de crises, de transformations et de reconstitutions. Ce qui est plus fâcheux, c'est qu'ils ne succombent pas sous un vote hostile ; ils se retirent ordinairement, lorsqu'ils disposent encore d'une majorité suffisante. Presque jamais à l'étranger
on ne se rend compte de ce qui prodait une crise ministérielle en Italie, et dans le pays même on vous en donnera dix raisons différentes. C'est qu'elle provient de quelque froissement ou de susceptibilités entre les personnes, de quelque intrigue secrète, de certaines exigences de position que l'on n'a pu satisfaire, enfin de mille petites causes tout à fait en dehors du choc ou de la force relative des opinions au sein du parlement. Il est donc très difficile de les analyser, de les avouer ou même de les deviner toutes. En Espagne et en Portugal, un phénomène semblable se présente. Les vicissitudes ministérielles y sont aussi difficiles à comprendre qu'en Italie.
En Angleterre, aux États-Unis, il en est autrement. Deux opinions rivales se disputent la prépondérance. Elles commencent d'abord par élaborer leur programme. En Amérique, cette opération préliminaire est presque la plus importante. Chaque parti nomme ce que l'on appelle une convention, c'est à dire des délégués qui, réunis en assemblée, délibèrent, et après de vives discussions arrêtent la platform, c'est à dire les principes que le parti adopte comme siens. En Belgique, le parti libéral avait également nommé un congrès en 1846 pour arrêter sa plaiform. Puis arrive le choix des candidats, le canvassing, la chasse aux voix des électeurs, enfin l'élection. En Angleterre, où fonctionne le vrai type du gouvernement parlementaire, le résultat de l'élection détermine la majorité, et la majorité porte au pouvoir les hommes qui représentent le mieux le programme qui a prévalu. Aussi longtemps que la majorité ne se modifie pas, on peut dire quels sont les hommes qui resteront au pouvoir, et quel est le programme qui sera mis à exécution. Un parti n'arrive au ministère que par la majorité, et il n'en sort que lorsque la majorité l'abandonne. Un gouvernement de parti et de majorité est le seul qui donne au régime parlementaire force et efticacité.
En Italie, les choses vont tout ditïéremment. D'abord les électeurs sont en général étrangers aux luttes politiques. Le nombre de ceux qui ont le droit de voter, n'est pas grand; il ne s'élève qu'à environ 500,000 sur une population de 26 millions d'habitants, et, comme tout au plus la moitié des électeurs votent, il s'ensuit que la proportion de ceux qui prennent une part active à la vie politique, ne monte pas à 1 pour 100 de la population totale. Il semble que la bourgeoisie italienne est encore trop absorbée par ses intérêts privés ou par les affaires locales pour comprendre que son sort et l'avenir du pays dépendent de sa participation aux luttes électorales. Même in-
différence de la part de ceux qui peuvent aspirer à l'honneur d'être élus. Aux approches des élections, les journaux sont remplis de lettres de gens qui déclinent toute candidature. Parmi les députés sortants, beaucoup refusent de se laisser renommer. On a vu récemment plusieurs hommes de mérite, qui devraient comprendre qu'ils se doivent à la patrie, se réfugier avec empressement dans la vie privée. Les hautes et belles fondions de député semblent non un honneur qu'on se dispute, mais une charge à laquelle se dérobent ceux qui sont le plus dignes de la remplir. Les candidats ne manquent pas cependant, ils sont mêmes trop nombreux; mais, comme la plupart d'entre eux ne représentent pas de grands principes, ou représentent seulement quelque petite coterie, il ne se produit ni larges courants d'opinion ni utiles débats ni fermentation d'idées. 11 n'y a que de mesquines luttes d'influences personnelles. Les voix s'éparpillent, et le nombre des ballotages est toujours extrêmement considérable.
Sans doute ou trouve dans tous les collèges des candidats qui s'intitulent ou que Ion nomme progressistes, conservateurs, avancés, gouvernementaux; mais il n'y a point de programme général auquel les uns et les autres se rallient. Dans chaque région, dans chaque province, dans chaque circonscription électorale, ces noms prennent une signification différente d'après les intérêts locaux qui veulent être défendus, ou d'après les opinions individuelles des candidats. Il en résulte que, l'élection terminée, nul ne peut dire quelle est la nuance qui dominera dans la chambre nouvelle, et quels sont les hommes qui arriveront au pouvoir.
Quand un ministère s'appuie sur une majorité réunie par les liens solides d'opinions communes nettement proclamées et d'un programme commun dont les électeurs exigent la réalisation, il peut agir avec énergie, accomplir des réformes, exiger de ses adhérents le sacrifice des dissidences accessoires, imposer une discipline rigoureuse pour assurer la victoire et au nom de l'intérêt général, faire prévaloir ainsi ses desseins, et gouverner avec autant de suite et de force que les ministres d'un souverain absolu. Plus la lutte sera ardente, plus les partis seront nettement tranchés, et plus un ministère parlementaire aura de pouvoir, car qui l'abandonnerait, serait considéré comme un traître. Les députés, retenus par les engagements pris envers leurs électeurs et par le danger que présenterait toute scission, ne peuvent se faire les organes ni
de leurs ambitions particulières ni des intérêts locaux. Dans les pays où la situation politique a créé cette subordination, on la blâme parfois, on l'appelle servilisme; on vante l'indépendance du député qui sort des rangs et marche à sa guise. Cela peut être utile, quand il s'agit d'un penseur éminent, comme M. Mill, qui, au sein du parlement ainsi que dans ses livres, semait des idées pour l'avenir, et dont les conceptions sont trof) originales pour rentrer exactement dans les cadres établis; mais, en règle générale, dans les partis comme dans les armées, il faut de la subordination, de la discipline, de l'union, de la fidélité au drapeau. Dans les luttes parlementaires comme sur les champs de bataille, le succès est à ce prix. C'est ainsi seulement que le gouvernement constitutionnel peut remplir sa mission, et que la probité politique des députés fait respecter le parlement : voilà ce que l'exemple de l'Italie montre avec la dernière évidence.
En Italie, les crises ministérielles sont incessantes. Comme le remarque très bien M. Jacini, on dirait une fantasmagorie d'hommes à portefeuille, qui entrent et qui sortent, suscités, puis renversés par la jeu protéiforme d'influences personnelles, par la faveur ou l'hostilité sans cesse variables de petites coalitions qui se font ou se défont sans qu'on sache pourquoi, de mouvantes coteries sans cesse en train de se décomposer ou de se recomposer. S'agit-il de constituer un ministère nouveau, les hommes qui doivent y figurer, ne seront pas désignés, comme en Angleterre, par les circonstances mêmes et par les votes qui auront amené la chute du cabinet démissionnaire. On ne choisira pas les plus compétents ou ceux qui représentent le mieux l'opinion triomphante; non, on sera forcé de prendre un tel, parce qu'il dispose de dix ou de vingt voix, tel autre, parce qu'il entraînera les Vénitiens ou les Siciliens, un troisième parce qu'il représente un intérêt avec lequel il faut compter. De pareilles combinaisons, même quand elles ne réuniraient que des hommes de premier ordre, ne peuvent donner naissance k un gouvernement fort, car il ne trouvera pas d'appui solide dans la chambre, et il n'y aura dans son sein ni unité de vues ni identité d'origine. Appelez aux affaires des hommes médiocres, mais qui puissent api)liquer toutes leurs facultés à l'administration et aux réformes urgentes, et probablement ils feront (juelque bien. Mettez ii leur place des l»iit et des Richelieu, s'ils doivent s'occuper de satisfaire les ambitions des uns, de désarmer les rancunes des autres,
de prévenir une rupture aujourd'hui, de ramener des mécontents demain, et s'ils ne prolongent ainsi une existence sans cesse menacée que par une série de transactions, d'intrigues, de petites habiletés, ces hommes de génie seront réduits à l'impuissance. Dans une pareille situation, le moindre incident produit une crise politique. Un député se plaint que le chef dn cabinet ne l'ait pas salué avec la déférence qui lui est due, un second est furieux, parce qu'il n'a pas été convié à un dîner ministériel, un troisième n'a pu obtenir un chemin de fer pour le bourg qui l'a élu, un quatrième n'a pu faire décorer son cousin, un cinquième a vainement demandé qu'on creusât un port près du village de pêcheurs où il possède de grandes propriétés, tous sont mécontents ; chacun réunit quelques amis, une coalition se forme, et le ministère est ébranlé ou renversé.
La plaie des administrations faibles, ce sont les députés solliciteurs. Ils courent les bureaux pour obtenir des places, des subsides, des faveurs de toute espèce pour leur arrondissement ou pour les électeurs, et s'ils sont éconduits, ils menacent de passer à l'opposition. Comme ils disposent de quelques voix dans la chambre, ou sont parfois les chefs de quelque petite coterie, il faut les ménager. On a besoin d'eux pour faire passer une mesure importante. L'intérêt de l'État est un jeu : il faudra donc céder à leurs importunités. Un ministère sans majorité de parti est à la merci de toutes les ambitions, de tous les intérêts, de toutes les rancunes.
Les fréquents changements de ministère ont pour conséquence de faire siéger dans le parlement italien une soixantaine d'anciens ministres. Ceux-ci forment, comme l'a dit spirituellement M. Scialoja, des dynasties déchues, des prétendants au pouvoir qui aspirent à y rentrer pour le bien même du pays, que naturellement ils croient mieux apprécier que tout autre. Parmi ces ex-ministres, les plus remuants ne sont pas les chefs de parti, à qui on pourrait reprocher de l'indifférence plutôt qu'un excès d'ambition; ce sont les hommes secondaires qui veulent s'élever au premier rang, non par la puissance du talent, mais à force d'intrigues. Il ne faut pas attacher à ce mot intrigues un sens fâcheux. Quand dans une assemblée il n'existe pas des groupes d'hommes que l'on peut faire marcher ensemble en invoquant certains grands principes, ce n'est que par une série de combinaisons, de concessions, d'habiletés que l'on parvient à faire voter une mesure. L'esprit d'intrigue sera indispensable pour mettre en mouvement le mécanisme parlementaire ; il sera plus nécessaire même que l'éloquence ou le savoir.
Une conséquence regrettable résulte de cette situation. En premier lieu, les hommes d'état vraiment supérieurs se dégoûtent d'une vie politique où, pour faire des réformes utiles au pays, il faut mettre en jeu, non les grandes qualités qu'ils possèdent, mais les petites finesses qu'ils dédaignent. C'est ainsi que MM. Ricasoli et Peruzzi par exemple parlent de se retirer. Les nobles ambitions se refroidissent, les ambitions mesquines se donnent carrière. Gouverner son pays en vue de sa prospérité et de sa grandeur, c'est sans doute le plus noble emploi des facultés humaines, et aspirer à remplir cette mission est une louable et bienfaisante ambition ; mais ce rôle n'est possible que dans un gouvernement absolu ou dans un gouvernement constitutionnel manié par de grands partis politiques. En l'absence de partis semblables, on se dispute les portefeuilles pour les satisfactions de vanité ou d'intérêt qu'ils procurent- Ces rivalités toujours en éveil et en lutte, toujours en quête d'adhérents pour arriver au pouvoir, empêchent un cabinet ferme de durer et entravent l'exécution de toute grande mesure.
L'instabilité des ministères relâche aussi tous les rouages de l'administration. Les ministres n'ont point le temps de s'initier aux affaires de leur département. Ils demeurent ainsi dans la dépendance de leurs surbordonnés. Ceux-ci ont peu de déférence pour ces ombres qui passent et qu'ils font mouvoir à leur gré. Ils ont plus de considération pour ceux qui vont arriver au pouvoir que pour ceux qui l'occupent et vont bientôt le quitter. Un ministre toujours à la veille de tomber ne pourra jamais faire prévaloir ses idées sur la routine des bureaux ni se faire obéir de la hiérarchie qui dépend de lui. De l'impuissance en politique résultera un mal presque aussi grand, l'inertie ou le désordre dans l'administration.
Le ministère ne pouvant compter absolument sur aucun côté de la chambre, les discussions traînent en longueur; des incidents arrêtent à chaque instant l'expédition des affaires, et les sessions sont interminables. Elles durent huit à neuf mois, et elles sont d'autant plus stériles qu'elles sont plus longues; on prononce beaucoup de discours, mais on fait peu de besogne. Il ne reste guère de temps aux ministres pour étudier les besoins du pays et les projets de loi. Toute leur attention est prise par les petites intrigues parlementaires, par les interpellations auxquelles il faut répondre, et par le travail énorme qu'ils ont à faire dans les coulisses pour rallier leurs partisans.
On ne se plaint pas que dans le parlement italien les hommes distingués fassent défaut. Il y en a beaucoup dans tous les genres, et l'on s'en aperçoit à l'élévation des débats et à la sagesse de la conduite. On trouve plutôt qu'il y en a trop. L'inconvénient qui en résulte est double. D'abord, chaque homme éminent étant suivi par un groupe d'adhérents, plus ces chefs sont nombreux, plus il y a de petits corps d'armée qui manœuvrent à part, et plus il est difficile de les faire agir avec ensemble. En second lieu, la vie parlementaire absorbe ainsi beaucoup d'esprits qui pourraient rendre de plus grands services à leur pays, s'ils poursuivaient le cours habituel de leurs éludes, ou s'ils employaient leur influence à former à la véritable vie politique la localité où ils résident. Jusqu'à présent, la vie intellectuelle a été très disséminée en Italie, et non centralisée comme ailleurs. De même que la plupart des petites villes peuvent se vanter de posséder quelque œuvre d'art, d'avoir donné naissance à quelque artiste ou écrivain illustre, ainsi aujourd'hui encore elles sont la résidence de quelque homme éminent sous l'un ou l'autre rapport. Chaque localité conservait sa vie propre et son originalité. Aujourd'hui la capitale, avec ses débats politiques qui souvent ne roulent que sur des rivalités personnelles, attire à elle l'attention et la vie. La province en souffre, et la capitale n'en profile guère.
Un régime constitutionnel qui permet au pays de se gouverner luimême par ses représentants librement élus, devrait avoir, semblet-il, pour effet de mettre en relief les belles qualités d'un peuple. D'après M. Jacini, ce régime, tel qu'il est pratiqué maintenant en Italie, aboutit principalement à mettre en activité un défaut du caractère national qui de tout temps a été funeste aux Italiens. C'est cet esprit de jalousie qui au moyen âge les poussait à se combattre sans cesse au risque de voir l'étranger profiter de leurs discordes, et qui plus tard, en des temps plus paisibles, les portait à se soupçonner, à se dénigrer, à se calomnier, au risque d'entacher leur réputation nationale. « Les Italiens, écrivait Ugo Foscolo, sont possédés de cette manie diabolique de la discorde et de la calomnie, héritage fatal de père et de mère, vice funeste inhérent à notre race, et dont, je le crains bien, ni nous ni nos enfants ne parviendrons à nous guérir, » S'ils ont vraiment ce défaut qui, hélas! paraît être aussi un peu le nôtre, les Italiens ont du moins le mérite de ne pas s'en faire accroire. Ils ne se donnent pas pour meilleurs
ni plus forts qu'ils ne sont ; ils sont assez fins pour comprendre qu'il est plus nuisible de se vanter de qualités qui leur manquent que de s'accuser de défauts qu'ils n'ont pas. La modestie ou l'humilité sont moins dangereuses que la vanité et la suffisance. Ugo Foscolo d'ailleurs était sévère pour ses compatriotes. Il est certain qu'ils valent infiniment mieux qu'au moyen âge. Les jalousies et les rivalités ont disparu comme par magie dans l'admirable mouvement d'opinion qui a fait l'unité de l'Italie. Quand les hommes sont enflammés par une grande et noble passion, leurs défauts cessent de se faire sentir; mais ils reparaîtront, si les circonstances leur donnent libre carrière. Or c'est précisément l'effet que produit le parlement italien maintenant. Comme aucune grande question ne passionne et ne divise les esprits, les discussions journalières ravivent les rivalités personnelles, irritent les jalousies locales, enflamment tous les éléments de discorde qui fermentent dans les chambres. S'il y avait dans le pays et dans le parlement de forts courants d'opinion, des partis bien constitués, ces petites misères disparaîtraient bientôt.
On se plaint aussi beaucoup en Italie de ce que l'on appelle le régionalisme. C'est ce que l'on nomme en Allemagne le particularisme. Voici ce que cela signifie. La péninsule italique est habitée par des populations plus semblables entre elles que celles d'aucun autre pays de l'Europe, sans en excepter même l'Espagne. Néanmoins les diff"érences géographiques, la diversité des coutumes, des traditions historiques, des intérêts locaux qui existaient dans les États dont s'est formée l'unité italienne, n'ont pu disparaître du jour où celle-ci a été proclamée. L'unité a été accueillie par tous et avec enthousiasme; elle était nécessaire pour expulser l'étranger, et nul ne voudrait restaurer les anciennes divisions ; mais les diversités qui sont le résultat des siècles, et qui tiennent au fond même de la vie locale, continuent de subsister malgré les lois et malgré la volonté des habitants eux-mêmes. La raison en est simple: nul ne peut changer en un jour les instincts traditionnels, c'est à dire sa nature môme, et, à vrai dire, cela n'est pas désirable. Cette uniformité, qui déracine les traditions provinciales, qui extirpe les autonomies locales, qui sacrifie le patriotisme régional au profit d'un patriotisme général, affaiblit un peuple plus qu'elle ne le fortifie. Il est, je crois, démontré aujourd'hui que, si la France avait pu conserver ses états provinciaux en les réformant d'après les principes modernes,
la liberté eût eu dans ce pays des racines plus fortes, et le despotisme y aurait rencontré plus de résistances. Le régionalisme, qui, comme en Italie, n'est hostile ni à l'uniié nationale ni aux idées modernes, est un bien plutôt qu'un mal, et, loin de vouloir l'anéanlir, il faudrait savoir en tirer profit. Seulement il est certain que dans les conditions actuelles le sentiment régionaliste entrave en Italie la marche régulière du mécanisme parlementaire. Les députés, au lieu de se diviser suivant leurs opinions, se partagent d'après les provinces qu'ils représentent. Le ministère doit compter non avec les partisans ou les adversaires de telle ou telle mesure, mais avec les Siciliens, les Lombards, les Piémontais, les Napolitains, les Vénitiens. Les anciennes divisions territoriales, qui n'ont plus d'existence légale, reparaissent au sein du parlement avec leurs vues particulières, leurs exigences et parfois leurs ressentiments. A un moindre degré, c'est la même chose qu'au sein du Reichsrath autrichien. Le ministère n'a plus en face de lui des partis qu'il peut convaincre et entraîner, il a des envoyés des provinces qui ont leur mot d'ordre et avec lesquels il faut composer. Les rivalités provinciales, venant se joindre aux rivalités personnelles, arrêtent à chaque instant la marche de l'administration.
L'instabilité et l'impuissance des ministères qui se succèdent, ne font qu'empirer la situation financière et rendent impossible l'application de tout remède énergique. Les besoins croissants du trésor, le déficit annuel à combler, exigent presque chaque année l'établissement de nouveaux impôts. Les nouveaux impôts excitent le mécontentement et provoquent une opposition de plus en plus vive. Cette opposition, qui ne propose aucun moyen pratique de sortir d'embarras, ne peut qu'alîaibiir encore le gouvernement, quel qu'il .soit, et le pays se trouve ainsi engagé dans un cercle vicieux dont on n'aperçoit pas l'issue.
11 est un autre résultat plus fâcheux encore. La nation perd confiance dans un régime qui marche si mal. Comme le public ne voit pas pourquoi certains hommes arrivent au pouvoir et pourquoi d'autres sont obligés de le quitter, il est porté à ne voir dans le parlement qu'une arène où des ambitieux se disputent des portefeuilles et des places. N'assistant pas ci la lutte féconde et élevée de deux grands partis, il s'imagine que ce sont non pas des opinions, mais des appétits qui sont aux prises. De là vient que des accusations de corruption sont si souvent répandues et si facilement ac-
cueillies. Sans doute quelques faits blâmables ont été constatés; mais quel est le pays qui est assez irréprochable sous ce rapport pour jeter la pierre à l'Italie? A coup sûr, ce n'est ni l'empire russe avec son régime despotique, ni la république démocratique des États-Unis. Quand on se rappelle quelle était la moralité des employés de l'État dans plusieurs parties de l'Italie d'autrefois, surtout dans le royaume de Naples, on doit avouer que le régime nouveau a produit une immense amélioration, une rénovation presque complète. Néanmoins le public se défie; il croit parfois les contes les plus absurdes. Le parlement perd de la sorte l'autorité et le respect dont il devrait jouir.
Sauf dans deux ou trois villes, les factions anarchiques n'ont jamais exercé une grande influence en Italie; mais le mécontentement produit par l'impuissance du gouvernement et par la détresse financière a pour effet de lui en donner davantage. Bien des gens, même parmi les conservateurs, achètent les feuilles de l'opposition extrême, parce qu'ils y trouvent une critique violente de l'administration, responsable à leurs yeux de tous les maux dont souffre le pays. On arriverait ainsi peu à peu, si cet état maladif devait se prolonger, à la situation de certaines républiques de l'Amérique, incapables de supporter le gouvernement qu'elles ont et non moins incapables de s'en donner un meilleur. L'Italie est encore très loin de cette extrémité; mais, comme le dit M. Jacini, elle est sur le chemin qui y mène.
Dans son Essai sur les partis politiques, M. Bonghi, qui est luimême un membre distingué de la chambre des députés, nous montre clairement par l'histoire de ces dernières années l'impuissance que le manque de partis communique au régime parlementaire. Après la moit de Cavour, M. Ricasoli arrive au pouvoir et l'occupe avec fermeté et habileté, surtout avec une fière dignité vis-à-vis de l'étranger. En 1802, quoique disposant en apparence d'une énorme majorité, il se retire parce qu'il croit ne pas pouvoir compter sur l'appui de tous ses partisans, mais sans qu'aucun vote ail manifesté cette opposition. M. Ratazzi lui succède: il n'a pas, lui, de majorité, mais il a l'espoir de s'en former une. En attendant, tout reste en suspens; les intrigues politiques se nouent et se dé-
nouent : aucune loi n'est votée. Le pays ne comprend rien à ces évolutions parlementaires, et les premières symptômes de fatigue et de défiance se manifestent.
A M, Ratazzi succède un cabinet dirigé d'abord par M. Farini, puis par M. Minghetti. Il compte beaucoup d'hommes très capables, entre autres M. Peruzzide Florence ; mais les oppositions régionales se font jour. Les hommes de l'Italie centrale dominant dans le cabinet, les Piémontais en sont jaloux et s'allient aux représentants du raidi. Au sein même du ministère, beaucoup de divergences se produisent, et plusieurs crises et dislocations partielles ont lieu. La convention de septembre, qui impose la nécessité de transférer la capitale à Florence, et la répression sanglante des troubles de Turin rendent bientôt la situation du ministère intolérable. Un nouveau cabinet se forme sous la présidence du général La Marmora. Depuis la mort de Gavour, c'est le quatrième qui se constitue sans sortir directement du jeu régulier des majorités au sein du parlement. Les élections de 1865 ne font qu'empirer la situation. L'enquête sur les chemins de fer méridionaux et une brochure très vive et très répandue de M. d'Azeglio éveillent partout des soupçons de corruption. Les députés piémontais, quoique plusieurs de leurs hommes les plus capables, comme MM. Lanza et Sella, soient au pouvoir, se jettent dans une opposition intraitable et s'allient avec les garibaldiens. Ceux-ci sont plus nombreux qu'avant, mais ils portent moins fièrement leur drapeau. Enfin dans beaucoup de collèges les électeurs, atteints par le nouvel impôt sur la fortune mobilière, font des nominations sans autre signification qu'une hostilité morose et chagrine. Aucun grand courant politique n'était venu traverser le pays pour donner aux élections un sens déterminé. Gomme le dit M. Bonghi, la nouvelle chambre fut une vraie Babel où les hommes distingués étaient en grand nombre, mais se trouvaient incapables d'une action vigoureuse et suivie.
La guerre de 1866, l'annexion de la Vénétie, l'expulsion définitive de l'étranger, détournèrent momentanément l'attention de l'arène parlementaire; mais au milieu de ses succès inespérés, l'Italie était mécontente et ti'iste, parce que la victoire lui avait échappé et sur terre et sur mer. Le contre-coup de ces échecs amena la chute du ministère La Marmora. M. Ricasoli revint au pouvoir. Bientôt il fut amené à dissoudre la chambre. Encore une fois, aucune question précise ne fut posée aux électeurs. Ni la question financière
ni celle de l'emploi des biens ecclésiastiques n'étaient nettement formulées. A la veille des élections, M. Scialoja fut remplacé au ministère des finances par M. Depretis, sans qu'on pût bien comprendre le sens de ce changement. Le résultat fut comme d'ordinaire une chambre où ne dominait aucune opinion déterminée et qui se trouva par suite aussi impuissante que les précédentes. M. Ricasoli, âme fière, ardemment dévouée à son pays, mais dépourvue de toute ambition, se retira comme envahi par un insurmontable dégoût de la vie politique. Depuis lors, deux ministères nouveaux se sont encore succédé, et pendant le peu de temps qu'ils ont duré, ils ont subi plusieurs modifications.
C'est ainsi que dans le nouveau royaume, qui n'existe guère que depuis une douzaine d'années, il y a eu neuf changements de cabinet, dont aucun n'a été amené par un vote de la chambre, ni déterminé dans sa formation ou dans son programme par le jeu régulier des majorités parlementaires. Plusieurs de ces ministères ont subi des modifications. Celui de M. Menabrea, par exemple, s'est modifié quatre fois, sans qu'on puisse y trouver d'autres raisons que des questions personnelles. Comment, avec une semblable instabilité, le cabinet le mieux composé pourrait-il déployer l'énergie, l'esprit de suite indispensables à la bonne gestion des affaires? Comment le régime parlementaire pourrait-il donner les bons résultats qu'on doit en attendre?
Les Italiens ne se font aucune illusion sur la nature et les causes du mal. Ils l'ont décrit avec celte finesse d'analyse qu'ils ont toujours déployée dans les matières politiques, et qui éclate dans les fameux rapports des envoyés vénitiens et dans les écrits de Machiavel; mais où chercher le remède? On en a proposé un grand nombre. M. Scialoja pense que pour constituer des partis il faut d'abord qu'un parti vraiment conservateur se forme et s'affirme. — Fort bien ; seulement la difficulté consiste à lui trouver un programme, caries questions extérieures son résolues, et sur les questions intérieures, avec beaucoup de divergences individuelles, il n'y a pas deux grandes opinions, deux grands courants d'idées en présence. M. Scialoja pense que les conservateurs devraient proposer trois mesures qu'il croit nécessaires pour maintenir la forme actuelle du gouvernement : d'abord une loi plus sévère pour réprimer les écarts de la presse, dont la licence est sans bornes et qui ne respecte ni la vie privée des citoyens ni les institutions établies ;
ensuite une interdiction sévère des sociétés secrètes, qui n'ont plus de raison d'être dans un pays de liberté absolue ; enfin une réforme du jury, qui le composerait de personnes plus instruites et plus capables d'exercer ces importantes fonctions. Nous ne discuterons pas ici le mérite de ces mesures; mais M. Scialoja se figure-t-il qu'on puisse ainsi faire naître à volonté des partis politiques rien qu'en adoptant un programme? Voyez en Angleterre, aux État-Unis : les partis sortent de la situation même du pays et des événements. Sans doute ils adoptent un programme, mais ce n'est pas ce programme qui les suscite. Les mesures proposées par l'éminent économiste napolitain auraient d'ailleurs pour effet probable de désunir les conservateurs, loin de les rallier sous une même bannière. Il ne faudrait pas s'étonner si les plus éclairés d'entre eux repoussaient toute mesure de rigueur contre la presse ou contre les associations, car ils doivent savoir par l'exemple des pays libres que le seul moyen d'empêcher que la liberté soit un danger, est de ne point y mettre d'entraves. Rien n'est plus périlleux que la liberté qu'on prétend tempérer par une sage compression. C'est le plus sûr moyen de répandre partout l'esprit de rébellion. L'Italie a eu l'honneur de traverser les crises redoutables du sein desquelles elle est née, sans jamais porter atteinte à ses libertés. C'est un exemple qu'on ne saurait trop admirer ; et, comme elle ne s'est pas mal trouvée de cette expérience si glorieuse pour elle, il est peu probable qu'elle entre dans la voie de la compression au moment où elle est sortie du danger. « Fermer la bouche aux tribuns et briser la plume des écrivains, dit très bien M. Jacini, n'est pas pratiquer l'art de gouverner; celui-ci consiste à rendre inoffensifs les discours des agitateurs et les violences des pamphlétaires. »
Les républicains, peu nombreux, mais ardents, invoquent les souvenirs du moyen âge et attirent la partie enthousiaste de la jeunesse. Ils disent que l'abolition de la royauté serait le salut de l'Italie. La république est une noble forme de gouvernement ; elle n'a qu'un défaut : c'est qu'elle exige des qualités toutes spéciales chez les peuples qui l'adoptent. Les républiques italiennes du moyen âge ne comprenaient qu'une cité avec son territoire, et la forme naturelle d'une administration municipale est la forme républicaine; mais, lorsqu'il s'agit d'un grand pays où des intérêts divers sont en lutte et où les difficultés de la politique étrangère viennent
compliquer celles de la politique intérieure, l'élection ne créera des pouvoirs à la hauteur de leur mission que si le peuple possède des lumières, du bon sens et une certaine sagesse instinctive. Cette sagesse instinctive, l'Italie la possède; mais avec les États romains, les Calabres et la Sicile, où l'ignorance est encore si grande, est-elle mûre pour la république? Plus on sera convaincu de la nécessité de l'instruction, plus on sera porté à en douter.
D'ailleurs la proclamation de la république ne contribuerait en rien à guérir le mal que nous nous sommes proposé d'étudier dans ce travail. On peut aifirmer sans crainte d'être contredit que l'Italie se gouverne elle-même comme si elle était en république. Le roi, fidèle à son serment, remplit ses fonctions constitutionnelles avec la plus scrupuleuse réserve et un tact parfait. Il accepte les ministères qui se succèdent avec une égale bienveillance; il n'est pour rien dans la chute des uns et dans l'avènement des autres. On ne lui reproche aucune ingérence inopportune. Il n'est donc point la cause de l'extrême instabilité du gouvernement; au contraire, il y met plutôt des bornes en maintenant dans certaines régions quelque esprit de suite et quelques traditions. Supposez la royauté abolie : outre un changement de ministère tous les ans, vous aurez un changement de président tous les quatre ans. Aux intrigues parlementaires s'ajouteront les intrigues présidentielles; les questions de personnes domineront plus que jamais, car une proie nouvelle et magnifique, le pouvoir exécutif, serait livrée à la lutte acharnée des ambitions. La guerre civile deviendrait presque inévitable, et vous auriez le Mexique ou le Pérou. Si l'élection, appliquée à la constitution du parlement, ne parvient pas à donner au gouvernement la force et la fermeté suffisantes, ce n'est certes pas en l'étendant à la désignation du chef de l'État qu'on lui en donnerait davantage.
Les partisans de pouvoir fort ont parfois parlé d'un coup d'État comme du seul remède qui puisse être efficace, et de temps à autre des rumeurs venues d'au-delà des Alpes l'annonçaient comme imminent; mais ce sont là de ces aventures dans lesquelles ni un souverain ni un pays ne se jettent de gaîlé de cœur. L'Italie n'était point dans une de ces situations qui provoquent de pareils attentats, lesquels ne réussissent que quand de grands bouleuersements les ont préparés. Jamais le roi Victor-Emmanuel n'y aurait d'ailleurs consenti. Maintenant que l'on a vu pour la seconde fois où aboutissent les coups d'État, même les mieux réussis au début, on peut
supposer que les peuples en seront préservés au moins pour quelque temps.
M. Jacini propose une réforme qui nous paraît devoir donner tout au moins quelques bons résultats. D'après cet écrivain, qui connaît et apprécie parfaitement son pays, si le mécanisme parlementaire ne marche pas mieux, c'est en effet parce qu'il n'y a point de véritables partis politiques, et si ces partis ne peuvent se former, c'est parce que les intérêts régionaux sont plus puissants que les opinions et les principes. Les députés sont portés à se diviser par provinces plutôt que par nuances. Les traditions de l'Italie auraient exigé la formation d'un État fédératif; mais il fallait avant tout expulser l'étranger : la concentration de toutes les ressources, une organisation unitaire étaient donc imposées. Aujourd'hui que l'Italie est une et indépendante, il faut relâcher les liens trop serrés delà centralisation et revenir au système des régions. Le passé de l'Italie, et peut-être son génie, l'ont pi'éparée non pas au gouvernement parlementaire, mais bien â l'administration locale. L'esprit municipal a toujours été actif et puissant dans la péninsule: il y a produit des merveilles, La nouvelle organisation provinciale, qui repose sur les anciennes divisions territoriales, mais dont les institutions sont empruntées à celles de la Belgique, a également donné les meilleurs résultats. Les conseillers provinciaux sont bien composés et ont fait d'excellente besogne. Ils ont immédiatement voté des sommes importantes pour l'enseignement et pour les routes et ont grandement contribué ainsi à la régénération du pays.
Dans un manifeste publié récemment et signé par les deux sénateurs Jacini et Ponza di San Martino, le système régional se trouve exposé dans ses détails. Au-dessus des intérêts communaux et provinciaux, il en est d'autres plus généraux qui ne peuvent être bien administrés que dans les limites d'une circonscription plus étendue que celle de la province ou de la commune. Ils sont actuellement du ressort de l'État ; mais il en est qui pourraient lui être utilement enlevés, soit parce qu'ils ne regardent pas l'universalité du pays, soit parce qu'ils seraient mieux gérés par des corps spéciaux, pourvu que ceux-ci possédassent la largeur de vues et les connaissances nécessaires. La topographie et l'histoire délimitent dans la péninsule certaines grandes régions qui ne coïncident pas complètement avec les divisions politiques établies par les traités de 1815, mais qui, ayant des racines profondes dans le passé, persistent sous l'u-
niformité officielle de la centralisation unitaire. Ce sont ces régions qu'il faudrait reconnaître en leur donnant une assemblée représentative et certaines attributions enlevées au domaine de l'Élat. Celte assemblée serait composée de délégués élus par les conseils provinciaux. Les objets dont ils auraient à s'occuper, seraient, par exemple,les grands travaux d'irrigation, les routes, les ports, les prisons, la bienfaisance publique, l'instruction supérieure, la tutelle des provinces et des communes en tant que de besoin, le tout conformément aux lois générales. L'utilité de cette réforme administrative serait considérable. D'abord les intérêts régionaux seraient réglés avec plus d'économie et moins de tiraillements que par le parlement central. Ensuite l'importance des assemblées régionales rappellerait vers la périphérie la vie politique qui aujourd'hui, concentrée tout entière dans la capitale, s'y consume en luttes stériles. Le ministère et le parlement ne seraient pas sans cesse obligés de composer avec les exigences locales, et ils pourraient consacrer leur temps aux intérêts vraiment généraux \
La grande réforme, présentée par MM. Jacini et Ponza di San Martino, avait été déjà préconisée par quelques hommes d'État éminents de l'Italie centrale; mais elle a toujours été repoussée, comme le fédéralisme l'a été en 1790 par la France, parce que le régionalisme semblait mettre l'unité en péril, et que, sous le canon de l'étranger, l'unité était une condition de salut. Aujourd'hui que tout danger a disparu, que Venise et Rome sont délivrées, l'Italie peut se constituer comme elle l'entend. Or l'organisation que M. Jacini propose, aurait certainement deux grands avantages. Elle donnerait d'abord un plus libre jeu au mécanisme du parlement central, déchargé désormais d'un grand nombre d'affaires où son intervention est plus nuisible qu'utile. En second lieu, elle procurerait k l'Italie les bénéfices du système fédéral sans compromettre l'unité de l'État. Le système régional sera, je pense, celui que les peuples adopteront dans l'avenir. Il respecte les originalités
1 Une décentralisation régionale, semblable à celle que préconise M. Jacini pour l'Italie, pourrait être également très utile à la France. Elle établirait la liberté locale et traditionnelle, qui forme le meilleur rempart contre le despotisme des souverains ou des assemblées. l'^lle mettrait fin à Tabus que l'on a fait des travaux publics, transformés en moyen de gagner des voix dans les élections ou au sein du parlement. C'est là un mal général qu'on rencontre dans tous les pays où le régime parlementaire s'est trouvé combiné avec la centralisation administrative.
locales et maintient ainsi le patriolisme provincial, qui est le plus solide fondement des États. II exige le moins de sacrifices qu'il se peut pour la conservation de l'unité nationale. Tout en favorisant ainsi la liberté, il met obstacle aux révolutions violentes et brusques parce que la même fermentation n'envahit pas tout le pays à la fois. Les différentes régions ne sont pas agitées par les mêmes causes au même moment, et ainsi les unes servent de contre-poids aux autres, comme le montre clairement l'exemple de la Suisse. Un Élat fédéral est d'ordinaire très fort pour repousser toute agression de l'étranger, parce que tous ses habitants sont animés d'un ardent patriotisme : c'est ce que prouve l'histoire de la Grèce, de la Hollande, de la Suisse et des États-Unis; mais en môme temps un semblable État sera moins porté à attaquer les autres, parce qu'une guerre offensive ne rencontrera pas le même appui dans les différentes parties du pays.
Ainsi donc, en vue de la liberté, delà bonne administration, de la sécurité, de la paix, il est à désirer que l'Italie imprime à ses institutions un caractère plus fédératif, dans le sens indiqué par M. Jacini. Il faudrait toutefois, je pense, maintenir une loi générale sur l'enseignement, parce qu'il faut à tout prix dissiper l'effrayante ignorance qui règne dans certaines provinces et établir un niveau commun d'instruction élémentaire. M. Jacini réserve comme objets d'intérêt général, dont la décision doit être maintenue au parlement central, l'armée et la marine, les affaires étrangères, la justice, la statistique, les douanes et les traités de commerce, les postes et télégraphes, la dette, et enfin les impôts destinés à faire face à tous ces services. On arriverait ainsi à un régime qui aurait beaucoup de rapport avec celui de la Cisleithanie autrichienne, et l'on pourrait même pousser la décentralisation plus loin sans danger, parce qu'il règne en Italie un sentiment national et une unité ethnographique qui malheureusement font complètement défaut à l'Autriche.
Resterait à voir si cette décentralisation suffirait pour communiquer aux Italiens cette puissante vie politique qui fait la force de l'Angleterre et des États-Unis. J'en doute, parce que je vois que ce qui manque aux Italiens, fait aussi défaut aux Portugais et aux Espagnols. A un phénomène général, il doit y avoir une cause générale. Quelle est cette cause? Est-ce le climat? Non, car la Californie et l'Australie, où le génie anglo-saxon se montre aussi vigoureux
qu'ailleurs, sont situées sous des latitudes plus chaudes que l'Europe méridionale. Est-ce la race? Non encore, car l'on voit des peuples de race latine pratiquer le régime représentatif aussi correctement que les Anglais, la Suisse romane par exemple. Est-ce l'influence de la religion et des traditions historiques ? Peut-être. Au fond, le mal provient de ce que le public ne s'occupe pas avec ardeur, avec suite, des aff'aires publiques. Excepté quand il s'agit de quelque grand objet qui parle au cœur de la nation, comme la délivrance du pays, l'immense majorité est indifférente en fait de politique. Cela provient de ce qu'on ne voit pas le rapport étroit qui existe entre l'intérêt particulier et l'administration de l'État, L'habitude du self-government fait défaut. Doit-on s'en étonner? Dans la vie spirituelle, le fidèle n'a-t-il pas l'habitude et le devoir de soumettre sa volonté à celle de l'Église et de lui demander la direction qu'il doit suivre? L'initiative individuelle étant énervée dans le domaine religieux, comment ne le serait-elle pas aussi dans l'ordre politique? Quiconque abdique entre les mains d'une autorité infaillible pour les choses de l'âme, agira de même pour ses intérêts temporels * . L'asservissement du fidèle prépare mal le citoyen à l'exercice de la liberté. En Angleterre, en Amérique surtout, l'individu est appelé à tout discuter et à se faire sa destinée. Il ne doit pas obéissance à un prêtre qui pense et décide pour lui. L'affranchissement religieux a préparé l'affranchissement politique. C'est une tradition qui date du xvr siècle et qui manque à l'Italie comme à l'Espagne.
Faudrait-il donc désespérer de l'avenir ? En aucune façon. Que l'Italie songe à tout ce qu'elle a su accomplir depuis dix ans malgré la marche encore imparfaite du régime parlementaire, et elle se montrera moins sévère envers elle-même. Elle a fondé sa nationalité, elle s'est faite grande puissance, ce qui a coûté à la France, à l'Angleterre, à l'Espagne, des siècles d'efforts et de luttes. Elle a ouvert, développé ses principales sources de richesse; elle a répandu les lumières, purifié les mœurs, retrempé le caractère natio-
1 Ampère raconte à ce sujet une anecdote caractéristique qu'il tenait de Bunsen. Bunsen, se promenant au Forum, aperçoit les lueurs d'un incendie. 11 court, il appelle, il crie au feu. Les Romains le regardent étonnés et lui demandent si c'est sa maison qui brûle. Il répond (lue non, mais insiste pour qu'on apporte du secours. — Cela ne nous regarde pas, réplique-t-on, tocca al ffovenio, c'est l'afl'aire du gouvernement.
nal. La fortune, il est vrai, l'a comblée de ses faveurs; mais elle n'a manqué ni de prudence ni de sagesse. Ce qu'il faut maintenant, c'est tirer le public de son indifférence en matière politique en lui montrant la relation intime qui existe entre les destinées de l'État et le sort des particuliers. Il y a donc une éducation politique à faire, et elle se fera par la diffusion plus grande des lumières et par le réveil de l'initiative individuelle ' .
Notons encore une fois en terminant l'enseignement que la théorie constitutionnelle peut tirer de l'expérience faite en Italie.
Au navire à voiles il faut un vent constant qui le soutienne ; sinon, il ballotte à droite et à gauche, et « fatigue » beaucoup. De même de grands partis sont indispensables à la marche régulière du régime parlementaire. Quand ils font défaut, le gouvernement, n'ayant pas de majorité fixe sur laquelle il peut s'appuyer, flotte au hasard, sans force et sans consistance, quel que soit d'ailleurs la valeur des hommes qui exercent le pouvoir. L'esprit de parti n'est dangereux que lorsque le débat porte sur les bases mêmes des institutions politiques ou des lois sociales. Dans ce cas, dès qu'il se déchaîne avec quelque violence, il compromet la liberté ; car les hommes veulent avant tout la sécurité et l'ordre, et ils y sacrifieront la liberté, si celle-ci semble mettre ces biens en péril. Depuis longtemps, en Angleterre, les partis, quoique très nettement séparés, ont pourtant une région commune où ils s'accordent. Ils poursuivent leurs vues avec la plus grande ardeur; mais ces vues ne les divisent pas assez pour qu'ils sacrifient la patrie à la réalisation de leur programme. En France, au temps de la révolution (et par un excès de malheur aujourd'hui encore), en Amérique, lors de la lutte entre le nord et le sud, il en était autrement. Les partis combattaient chacun pour une cause qui leur était plus chère que le bien du pays. Pour la faire triompher, ils ne reculaient ni devant la guerre civile ni devant l'appel à l'étranger. Afin de sauver l'esclavage, les
' I] est encore une réforme que nous croyons utile à l'Italie, indispensable à la France : c'est de réduire le nombre des membres de la chambre des députés. En France, on croit que la démocratie exige une assemblée nombreuse ; c'est le contraire qui est vrai. Plus une assemblée est nombreuse, moins la raison et plus la passion y exerce d'empire. Or le gouvernement démocratique est celui qui a le plus besoin de sagesse, de prudence et déraison, car c'est de tous le plus difficile. Il faut voir les précautions rigoureuses prises aux Etats-Unis pour que la Chambre des représentants ne compte pas plus de 350 membres : justesse de vues et prévoyance qu'on ne saurait trop admirer, exemple qu'on ne saurait trop suivre.
gens du sud étaient prêts à couper en deux la grande république américaine, de même que, pour maintenir l'ancien régime, les Vendéens appelaient les Anglais, et, pour établir je ne sais quel régime communal ou communiste, les fédérés de Paris n'ont pas craint d'engager avec la nation une lutte fratricide en présence de l'ennemi campé aux portes de la capitale. Le bonheur de l'Angleterre actuellement, c'est que tout le monde accepte le régime établi et que nul, sauf en Irlande, ne voudrait sacrifier l'intérêt national à la réalisation de ses vues particulières. L'Italie a le même avantage : il suffit donc qu'un air un peu plus vif souffle dans ses voiles pour qu'elle s'élève à ce degré de prospérité et de bonheur que l'Europe entière désire lui voir atteindre.
(Revue des Deux Mondes de Paris, 15 novembre 1871.)
l. Aperçu sur la quesiion d'Orient, pa.r\e général Rostislav Fadéef; 1869. — II, Général Fadejef, Bussland's Kriegsmacht und Kriegspolitik; uebers. von J. Eckardt, 1870. — III. J. Eckardt, Russland's lândliche Zustcinde. — IV. E. Kattner, Preussen''s Beruf im Osten. — V. Livlandische Beitrdge, von Bock. — VI. Lettre à l'empereur Alexandre II, par un Slave ; Bruxelles 1871. — VII. Foreign armies and home reserves, by capt. C, B. Brackenburg, R. A; 1871.
Sur tout ce qui concerne la Russie, nous ne savons rien de précis. La raison en est simple: la Russie ne se connaît pas elle-même. Dans un pays où nul ne peut dire nettement ni ce qu'il pense ni ce qu'il voit, où les investigations de la statistique commencent k peine, tout est enseveli, sinon dans les ténèbres, au moins dans le demi-jour. On entrevoit, on devine, on ne sait pas. C'est une des grandes forces de la Prusse de se bien connaître et de connaître aussi les autres pays mieux qu'eux-mêmes. Elle y est arrivée par l'application assidue, minutieuse de l'esprit d'observation scientifique aux phénomènes de la vie sociale, c'est à dire par l'étude de la géographie physique, ethnographique, économique et militaire. Pour ne citer qu'un exemple, M. Meitzen publie en ce moment, avec le concours du bureau royal de statistique, un ouvrage sur les conditions agraires des provinces prussiennes qui, par la multitude et la précision des détails, ressemble à la photographie la plus exacte qu'on puisse concevoir, et qui est le résumé d'une immense quantité de faits notés et contrôlés avec un soin extrême. Pour la Russie, il n'existe rien de pareil. Nous ne pouvons donc point juger de sa force réelle, ni apprécier quel poids elle apporte dans la balance
européenne. Cette ignorance où tout le monde se trouve, même le gouvernement russe, est pour les hommes d'état de l'Europe une grande cause d'incertitude dans leurs calculs politiques; mais c'est pour la Russie elle-même une source de périls. Ainsi il est certain que, lors de la guerre de 1853, l'empereur Nicolas s'était fait complètement illusion sur les forces dont il disposait. Pouvait-il se figurer qu'avec cette armée d'un million d'hommes dont il était si fier, il ne parviendrait pas à jeter à la mer 80,000 soldats ennemis, accrochés à un rocher et assiégeant pendant un an une seule forteresse de son empire?
Nous obtenons parfois sur le mouvement des idées en Russie des révélations curieuses, comme celles faites ici même par M. de Mazade en 1866; mais sur la situation économique et militaire de l'empire nous en sommes réduits à des données assez vagues. Quel est aujourd'hui le nombre d'hommes dont la Russie pourrait disposer dans le cas d'une guerre offensive ou défensive? Victorieuse, quelle force pourrait-elle mener à Vienne ou à Berlin? Vaincue, quelles réserves pourrait-elle opposer à un ennemi triomphant pour couvrir Moscou ou Saint-Pétersbourg? Que vaut l'armée russe? Elle a de bons soldats, une excellente cavalerie légère; mais ses officiers, ses généraux seraient-ils capables de conduire une guerre scientifique, comme celle que l'emploi des chemins de fer permet et impose aujourd'hui? Se montrerait-elle encore solide dans la résistance comme à Sébastopol, mais incapable de pousser vivement une attaque, comme elle l'a été, en 1854, dans la campagne du Danube, où les Turcs seuls ont suffi pour l'arrêter? Quels sont les effets réels de l'émancipation des serfs sur la condition économique de l'empire? Quelle est sa puissance financière, et de quelles ressources pourrait-il disposer en cas de besoin? Quelles sont les visées actuelles de la politique russe? Veut-elle toujours arriver à Constantinople? De quel œil contemple-t-elle le subit développement de l'empire allemand? Pourquoi s'est-elle abstenue de toute intervention dans deux guerres qui transformaient complètement la situation de l'Europe? Pourquoi tout au moins ne s'est-elle pas fait payer d'un prix plus élevé que la liberté de la Mer Noire sa persissante neutralité, si utile aux desseins de la Prusse? Est-ce modération, sagesse, calcul ou ambition bien entendue? Quels sont ses desseins pour l'avenir? Marchera-t-elle vers l'Inde par le bassin de la mer d'Aral et les monts Indou-Kou, ou bien aspire-t-elle à réunir
SOUS sa loi tous les Slaves occidentaux jusqu'à Prague, Trieste et Posen? Voilà toutes questions auxquelles je ne sais qui pourrait répondre, et pourtant elles sont du plus puissant intérêt, car l'avenir de l'Europe y est engagé.
C'est vraiment à la Russie que peut s'appliquer l'image du sphinx. Il faut que l'Europe devine l'énigme, si elle ne veut être dévorée, ceci soit dit sans métaphore. Nous ne voyons maintenant que l'agrandissement de l'Allemagne; mais la croissance de cet État est limitée comme celle de la France ou de l'Italie par l'étendue du territoire qu'occupent les tribus germaniques. Supposez-les même toutes groupées en une confédération qui embrasserait les provinces allemandes de l'Autriche: actuellement ce serait une puissance formidable; mais à moins de conquérir des races étrangères, ce qui ne ferait que l'affaiblir, elle ne peut s'étendre plus loin, l'espace lui manque. Au contraire, devant les accroissements de la Russie s'ouvrent des espaces illimités, d'immenses territoires fertiles et non peuplés. Dans le monde, il y a trois États dont le développement peut être, pour ainsi dire, indéfini: les États-Unis, le Brésil et la Russie. Dans les limites de leurs frontières actuelles, ils peuvent nourrir plusieurs centaines de millions d'hommes. Aux 80 millions d âmes de la Russie ajoutez les 30 millions de Slaves qui vivent hors de son territoire, et vous obtenez déjà un total supérieur à celui qu'aucun autre État européen peut jamais espérer atteindre; mais en outre, dans la Russie d'Europe seulement, il y a place pour une population presque aussi nombreuse, et la Russie d'Asie en peut contenir le double. Donc, sous le rapport du nombre au moins, l'empire des tsars doit l'emporter un jour incomparablement sur les autres puissances. Cet avenir semble très éloigné encore, parce que les populations russes sont inertes, ignorantes, pauvres, asservies. Le gouvernement les ruine par des impôts que l'armée dévore improductivement. Il brise le ressort de la volonté de ses peuples sous la main de fer d'une bureaucratie omnipotente; mais, si l'on communiquait aux Russes cet esprit d'entreprise qui transforme l'Amérique et qui est chez le Yankee le résultat de l'instruction, de la liberté et du protestantisme, quel changement soudain viendrait étonner et peut-être alarmer l'Europe! Les chemins de fer franchiraient l'Oural et iraient porter la vie, le commerce, la richesse, au centre de l'Asie. D'innombrables bateaux à vapeur sillonneraient le Volga, le Don, le Dnieper, la Caspienne,
au lieu des barques informes qui suivent maintenant le fil de l'eau paresseuse. Le Grand-Central asiatique ferait arriver la locomotive aux bouches de l'Amour et mettrait le Japon et la Chine en communication rapide et journalière avec l'Europe. Une autre ligne, longeant le Syr-Daria, se dirigerait vers l'Inde. Les plaines fécondes de la Russie méridionale seraient mises en valeur par les machines à vapeur, et leur tei-re noire, nourrissant l'Europe, attirerait son or et son industrie. Partout s'ouvriraient des écoles et des universités. La population doublerait en vingt-cinq ans, et chaque habitant jouirait d'une puissance productive grandement accrue. Essentiellement le Russe est-il inférieur à l'Anglo-Saxon? Nullement, mais il est mal gouverné et mal instruit. Que deux empereurs successifs, comj)renant enfin d'où viennent la richesse et la puissance des nations, donnent à leur peuple l'instruction d'abord, puis le self-government , qu'imitant les États-Unis ils renoncent momentanément à des armements qui épuisent un pays encore pauvre, qu'ils respectent et excitent l'initiative individuelle au lieu de la briser, et le développement de la Russie étonnera le monde. Qu'il s'élève ensuite, quoi numen avertat, un souverain ambitieux et grand capitaine comme Frédéric II, et l'Europe est à sa merci.
Il y a pour l'Europe deux chances d'échapper à ce danger : la première est que l'esprit de conquête, qui est la criminelle et persévérante folie des despotes, aura cessé de sévir, quand la Russie sera parvenue à cette colossale puissance qu'elle semble devoir acquérir un jour. La seconde est que l'immense Slavie reste divisée, et qu'en avant de la Russie il se forme de ce côté-ci du Dnieper une confédération comprenant tous les Slaves occidentaux: Polonais, Tchèques, Serbes, Slovènes et Bulgares, ainsi que les Roumains et les Hongrois, État pacifique auquel l'Autriche servirait de moule et de centre d'attraction.
On connaît la nouvelle politique russe qui, prenant pour armes de combat le principe des nationalités et les idées démocratiques, se donne pour but de constituer un immense État panslave, empire ou confédération. C'est actuellement le thème journalier de la presse périodique en Russie, et ce plan, jadis traité de chimère, devient l'objectif avoué et généralement accepté de toute la nation. Les journaux, les revues, les livres en parlent sans cesse; mais nulle part il n'a été exposé avec plus de clarté et d'esprit critique que dans un écrit du général Rostislav Fadéef, ayant pour titre: Aperçu sur
la question d'Orient. Le général Fadéef, on le comprend, ne révèle aucun des secrets du cabinet de Saint-Pétersbourg. Il se contente d'esquisser la situation de son pays vis à vis de TEurope et d'indiquer la politique qu'il devrait suivre dans la question d'Orient. Ce qui mérite surtout de fixer l'attention sur cette publication, c'est qu'elle expose d'une façon claire et juste la situation si complexe de l'Europe orientale, sur laquelle on entend émettre chaque jour les jugements les plus arriérés et les plus absurdes. Les Russes distingués ont un mérite rare: outre une extrême finesse d'aperçus, ils voient les choses de haut et les jugent avec une complète impartialité, comme s'ils descendaient d'une autre planète. Vivant presque toujours à l'étranger, l'Europe entière est leur patrie ; grands seigneurs par la naissance, ils sont souvent démocrates de conviction. Ils parlent rarement à cœur ouvert de politique étrangère, leur bouche est close par d'impérieuses considérations; mais, quand ils peuvent s'ouvrir sur ce sujet, nul ne le traite avec plus de clairvoyance qu'eux. L'Anglais à l'œil observateur et le jugement très sain, seulement il voit tout par la lorgnette britannique; le Russe est trop européen pour que sa vue soit troublée par le patriotisme moscovite. C'est une vraie bonne fortune d'aborder la question d'Orient avec un guide comme le général Fadéef. Ce qui prouve sa sagacité, c'est que, dans l'écrit que nous nous proposons d'analyser ^, il a prévu plusieurs des faits considérables réalisés depuis, notamment l'alliance de la Prusse et de l'Autriche, dont il indique les motifs de la façon la plus précise.
On parle encore de question d'Orient, mais ce terme n'a plus le même sens qu'autrefois, du moins pour ceux qui connaissent la situation. Une autre question bien plus vaste, bien plus redoutable, a surgi : la question du panslavisme, et c'est de celle-ci que dépend nécessairement la solution de la question d'Orient. Il ne peut plus s'agir aujourd'hui d'un partage des territoires turcs dans le genre du partage de la Pologne, ou de celui que l'empereur Nicolas propo-
< Il a paru le 4 décembre 1869 avec la permission de la censure. L'ouvrage du général Fadéef sur les Forces militaires de la Russie est formé d'articles publiées dans le Russki Westnik (le Messager russe) de MM. Katkof et Léontief.
sait à l'ambassadeur d'Angleterre à la veille de la guerre de Crimée. Les populations slaves du Danube et du Balkan ont pris conscience d'elles-mêmes, elles seront un jour les maîtresses du territoire qu'elles occupent, parce qu'elles se multiplient, tandis que les Turcs disparaissent ; il n'y a plus à les partager. Les Serbes, les Bosniaques et les Bulgares s'atîranchiront du joug ottoman : mais se constitueront-ils sous les lois ou du moins sous le protectorat de la Russie? Voilà le point qui demeure incertain. Or, suivant le général Fadéef, ce n'est que par le moyen du panslavisme que la question peut être résolue dans un sens russe. Jamais l'Autriche ne souffrira que la Russie s'empare du Danube et domine sur le Balkan, et l'Autriche, en raison de sa position géographique, peut toujours, quand elle le veut, arrêter la Russie. Celle-ci doit donc détruire l'Autriche, si elle veut atteindre son but, et le moyen d'y parvenir, c'est de l'attaquer par l'arme du panslavisme. C'est ainsi que la question panslave a pris la place de la question d'Orient.
Les faits rappelés par le général Fadéef nous permettront de prouver jusqu'à l'évidence les points qui précèdent ; mais déjà nous pouvons en tirer d'importantes conclusions qu-e l'auteur ne pouvait indiquer. On voit maintenant pourquoi dans la guerre de 1866 et dans celle de 1870 la Russie a observé une neutralité toujours bienveillante pour la Prusse, et pourquoi elle a menacé l'Autriche dune attaque immédiate, si cet État venait au secours de la France. A part même l'affection et les liens de famille qui existaient entre le roi Guillaume et l'empereur Alexandre, l'intérêt russe commandait celte ligne de conduite. Les victoires de la Prusse lui ouvraient le chemin de Constantinople ou du moins lui donnaient une chance, la seule possible peut-être, d'y arriver. Sadowa, en affaiblissant l'Autriche et en la livrant aux déchirements des nationalités, écartait le principal obstacle. Les défaites et l'affaiblissement de la France présentaient un double avantage. La triple alliance de l'Angleterre, de la France et de l'Autriche avait imposé la paix à la Russie en 185o, et elle offrait une barrière invincible à ses entreprises. L'Autriche et la France vaincues, l'Angleterre restait seule et la tripl<; alliance n'était plus à redouter. Ce n'est pas tout. De ces grands bouleversements sortait, sinon la certitude, au moins la possibilité d'une alliance pour la Russie ; dans l'ancien ordre de choses, il n'est pas un État, pas même la Prusse, qui l'aurait aidée à marcher sur Constantinojjje. Dès qu'il franchissait le Danube, le tsar
devait s'attendre à voir se lever contre lui l'Europe tout entière. S'avancer seul contre tous était une folie évidente ; c'était déjà trop de l'avoir essayé en 1853, et il aurait pu le payer de la perte de la Pologne et de la Finlande ; mais la France diminuée, brûlant de prendre sa revanche et de recouvrer ses provinces, pouvait un jour venir en aide à la Russie, si celle-ci lui garantissait la conquête de ses frontières naturelles. Avec tout État qui désire plus ardemment une chose qu'il ne craint la prépondérance du panslavisme, la Russie peut s'entendre ; avec les autres, tout accord est impossible. Pour la France puissante et glorieuse, l'alliance russe était une chose monstrueuse ; pour la France vaincue et mutilée, elle peut devenir une tentation, un espoir.
J'ignore ce qu'a pu dire M. Thiers lors de sa mission à Saint-Pétersbourg ; mais voici probablement ce qu'aurait répondu le prince Gortchakof, s'il avait pu exprimer nettement le fond de sa pensée : Vous nous avez vaincus à Sébastopol, et, tant que vous serez forts, vos vaisseaux unis à ceux de l'Angleterre garderont le Bosphore. Vous avez en main l'arme terrible de la Pologne, et en cas de besoin vous vous en seriez servis contre nous, comme vous avez voulu le faire en 1863; maintenant, vaincus à votre tour, vous ne songerez qu'à vous venger, et peut-être l'heure sonnera où nous marcherons à l'accomplissement de nos desseins respectifs. D'ailleurs la Prusse victorieuse est désormais trop puissante ; elle peut nous inquiéter un jour. Tout ce que nous pouvons désirer, c'est quelle ait à dos, sur le Rhin, la haine implacable d une nation belliqueuse de 38 millions d'hommes. En prenant l'Alsace, elle perd le fruit de ses victoires de Sadowa et de Sedan. La Prusse a successivement abattu nos deux plus redoutables adversaires, l'Autriche et la France, et maintenant par ses conquêtes elle se lie les bras. La Russie, sans bouger, recueillera le fruit de ces luttes de géants. La guerre de 1866, celle de 1870, surtout la paix qui l'a terminée, ont fortifié la position de la Russie en lui apportant une chance d'arriver à ses fins. — Voilà, j'imagine, ce qu'aurait pu dire le prince Gortchakof; telles du moins ont dû être les considérations qui ont déterminé l'attitude du cabinet de Saint-Pétersbourg.
Revenons à l'argumentation du général Fadéef. Jamais, dit-il, l'Autriche ne permettra que la Russie s'avance vers le Balkan. Autrefois elle ne voyait pas le danger qui la menaçait de ce côté. En 1786, Joseph II conclut un traité avec Catherine II pour la conquête
et le partige du territoire ottoman ; mais la résistance inattendue des armées turques fit avorter ce plan. Le cabinet de Vienne ne vit clairement le péril que quand Napoléon, pour s'assurer l'alliance russe, fut sur le point de lui faire d'importantes concessions sur le Danube. C'était l'idée de Tilsitt. L'Autriche y mit obstacle par une guerre d'abord, puis en donnant une archiduchesse à Napoléon. Depuis lors elle n'a cessé d'entraver les desseins de la Russie en Orient avec autant de perspicacité que de persévérance. Elle s'opposa à l'émancipation de la Serbie qui, en créant sur le Danube un État slave indépendant, devait nécessairement réveiller les aspirations nationales des Slaves autrichiens Elle résista tant qu'elle put à l'affranchissement de la Grèce, qui, en affaiblissant la Turquie, servait les intérêts russes. Lors de la guerre de 18"29, quand les armées russes arrivèrent en vue de Constantinople, elle s'efforça de provoquer une coalition contre la Russie, et c'est seulement la confiance que Charles X témoigna dans la modération de l'empereur Nicolas qui la fit avorter. En 18o4, la France et l'Angleterre, ne pouvant atteindre la Russie que par mer, n'auraient pu lui porter de blessures mortelles. L'Autriche, en portant sur le Danube une armée de 200,000 hommes qui menaçait l'empire russe dans le flanc le réduisit à l'impuissance et lui imposa la paix. En 1863, lors de la dernière insurrection polonaise, l'Autriche aurait marché contre la Russie, si elle avait pu compter sur un appui décidé de la part de la France et de l'Angleterre. On connaît le mot de Schwarzenberg après que les Russes eurent soumis la Hongrie à son profit : « L'Autriche étonnera le monde par son ingratitude... » C'est qu'en effet là où les intérêts de deux nations sont essentiellement opposés, il n'y a point de place pour la reconnaissance. On affirme que l'empereur Nicolas dit un jour au poète polonais Tzewuski : (( Vous ne savez pas quels sont les deux princes les plus bêtes ? Eh bien ! c'est Sobieski et moi, car tous les deux nous avons sauvé Vienne. » Que le mot soit authentique ou non, il peint la situation. L'opposition de l'intérêt russe et de l'intérêt autrichien en Orient est absolue, et, si le tsar est intervenu en Hongrie en 4848, c'est parce quen écrasant les Magyars, il se posait en protecteur des Slaves.
Le même danger menace l'Autriche et la Turquie : le réveil des populations slaves. Ces populations, quand elles auront acquis avec plus de lumières et de richesse la conscience de leur force et de
leur unité nationale, voudront constituer un État indépendant. Or cela n'est possible qu'en effaçant les frontières actuelles et en démembrant l'Autriche et la Turquie. La Russie appuie ce mouvement d'émancipation slave, l'Autriche s'y oppose ; de là une hostilité irréconciliable. La Hongrie, pour échapper au péril d'être noyée dans l'océan panslave, devrait se mettre elle-même à la tête du mouvement et devenir le noyau de la future confédération ; mais la Russie, de même sang que les Slaves turcs et autrichiens, aspire à les réunir sous sa protection. Entre ces deux ambitions, il n'y a point de transaction possible ; c'est un duel d'influences en attendant le duel à main armée. D'après le général Fadéef, tant que l'Autriche existera, jamais la Russie ne pourra donner à la question d'Orient la solution qu'elle juge seule conforme à sa politique séculaire et aux intérêts des populations chrétiennes soumises aux Turcs.
Seules les puissances maritimes de l'Occident ne pourraient plus sauver la Turquie contre une attaque de la Russie vigoureusement menée. Avec son réseau de chemins de fer, la Russie peut, en trois semaines, réunir 500,000 hommes sur le Danube, et, masquant les places fortes, s'avancer sur Constantinople avant que la France et l'Angleterre réunies puissent y amener 50,000 hommes. En 1854, il a fallu bien des mois pour réunir 60,000 hommes à Varna presque sans cavalerie et sans artillerie de campagne. L'Angleterre est aujourd'hui aussi incapable de défendre la Turquie contre la Russie qu'elle le serait de protéger le Canada contre les États-Unis. Une armée de débarquement pouvait être une force sérieuse, quand on se battait avec des armées de 100,000 hommes au plus; maintenant qu'on met en campagne un million d'hommes au moins, une attaque par mer à grande distance est presque impossible. C'a été encore une des idées chimériques caressées par Napoléon III d'arriver à Berlin par un débarquement dans la Baltique malgré 2 ou 300,000 hommes de landwehr que les chemins de fer permettaient de concentrer aussitôt au point attaqué. Donc aujourd'hui la France et l'Angleterre alliées ne pourraient plus arrêter la Russie en Turquie; mais l'Autriche le peut sans même tirer l'épée, comme elle l'a fait en 1854; un simple coup d'œil sur la carte le démontre à l'évidence. Que l'Autriche masse 200,000 hommes en Transylvanie, et les armées russes ne peuvent un instant songer à traverser le Danube. En effet, tandis qu'elles s'avanceraient sur le Balkan,
l'armée autrichienne marchant en avant les couperait complètement, et elles se trouveraient prises comme dans une trappe. Ce n'est pas tout: l'Autriche peut en même temps porter au cœur de l'empire un coup bien plus terrible encore. Par la Galicie, elle tient en ses mains la question de la Pologne. Pendant que les armées russes combattraient en Turquie, elle n'aurait qu'à promettre la reconstitution du royaume des Jagellons, dont la Galicie ferait partie; les Polonais se soulèveraient et s'avanceraient avec elle sur la capitale même de l'empire. On peut donc admettre comme démontrée la proposition suivante : tant que l'Autriche sera une puissance de premier ordre, la Russie ne peut résoudre à son profit la question d'Orient. La route qui de Saint-Pétersbourg conduit à Constantinople doit nécessairement passer par Vienne. La Russie, si elle n'écoute que son ambition, n'a pas de plus grand intérêt que de voir l'Autriche s'affaiblir, se disloquer et surtout perdre sa puissance militaire.
La Russie ne peut-elle pas du moins compter sur l'alliance de la Prusse? Le général Fadéef ne se fait aucune illusion à cet égard, et il n'hésite pas à répondre que non. Il analyse avec une impartialité toute scientifique les intérêts des deux États, et il constate qu'ils sont devenus divergents. Tant que la Prusse avait à redouter une attaque de la part de la France et de l'Autriche unies, nous pouvions, dit-il, compter sur « notre bon allié, « qui aurait eu besoin de nous pour repousser ces deux adversaires, et, pour avoir notre appui, il nous aurait fait peut-être de grandes concessions en Orient; mais dans les circonstances actuelles, la Prusse ne peut plus nous abandonner le Danube sans perdre son prestige et sans se faire honnir par tout bon patriote allemand.
L'alliance entre la Prusse et la Russie date de loin; elle a duré presque sans interruption depuis le traité conclu entre Pierre et l'électeur Frédéric, le premier roi, jusqu'à nos jours, et elle a toujours eu un caractère très intime, fortifié de temps en temps par des mariages entre les deux familles souveraines. Elles avaient deux grands intérêts communs: le dépècement de la Pologne d'abord, celui de l'Autriche ensuite; mais depuis que l'Autriche, expulsée de la confédération, a cessé d'être un rival à redouter et que la pe-
tite Prusse est devenue la grande Allemagne, celle-ci se croit tenue de défendre les intérêts allemands sur le Danube aussi bien que sur le Rhin. Jamais elle ne permettra que le fleuve qui, après avoir arrosé tant de territoires allemandes, débouche dans la Mer Noire, tombe aux mains des Russes. On a chanté la garde sur le Rhin, die Wacht am Rhein, contre la France; on chanterait de même la garde sur le Danube, die Wacht an der Donau, contre la Russie. Le grand reproche que les Allemands ont fait à l'Auiriche, c'est de n'avoir pas su germaniser ses populations slaves; que diraient-ils, si la Prusse livrait aux Moscovites des territoires qui doivent rester ouverts aux conquêtes futures de la civilisation germanique?
Les Allemands voient clairement le danger dont les menace le panslavisme, car ce danger grandit sous leurs yeux. Les Magyars en sont plus frappés encore, car ils sont plus directement menacés. L'alliance de la Prusse et de la Hongrie est pour ainsi dire forcée, car elles ont le même ennemi à combattre. Les Hongrois sont l'avantgarde des Germains contre les Slaves; aussi ces jours derniers sontils accourus à Vienne au secours des Allemands contre les Tchèques, L'Autriche a vu sans regret un Hohenzollern s'établir à Bukarest, C'était encore un tour de Bismarck, disait-on. Non, le prince Charles était un Allemand, et pour l'Autriche cela suffisait: c'était nécessairement un allié. « La fin de sa lutte contre la Prusse, dit le général Fadéef, et son alliance avec elle donneront à l'Autriche une bien plus grande force qu'une alliance avec la France, qui serait toujours incertaine et intermittente. La contiguïté des territoires, l'identité des intérêts en Orient, le sentiment populaire de part et d'autre, les sympathies de race rendent l'alliance prussienne beaucoup plus avantageuse. Si la situation de la Russie était déjà difficile, quand l'Autriche protégeait la Turquie, maintenant que la Prusse protège l'Autriche, elle l'est devenue bien davantage. Un triple rang de boucliers défendent désormais le Balkan. » N'oublions pas que ceci était écrit en décembre 1869 ; c'est le programme de Gastein tracé deux ans à l'avance.
On s'est étonné en France de la réconciliation si cordiale qui semble avoir eu lieu entre la cour de Vienne et celle de Berlin. Comment, a-t-on dit, la victime peut-elle serrer la main du bourreau? C'est que, quand il s'agit du salut d'un empire, l'amourpropre blessé, les rancunes de la défaite, tout est forcément oublié. Deux états ont-ils même intérêt, quels que soient les sentimen ts
personnels des souverains, ils seront amenés à s'entendre; quand au contraire les intérêts sont hostiles ou du moins généralement considérés comme tels, — à tort, car au fond les peuples n'ont tous qu'un même intérêt, la paix et la facilité des échanges, — un conflit finit tôt ou tard par éclater. Or en ce moment, et pour longtemps encore, l'Autriche et la Prusse sont forcées de s'entendre par un intérêt de conservation évident; pour le comprendre, il suffit de réfléchir sur la situation où se trouvent ces deux puissances.
La situation de l'Autriche est des plus critiques. Nous avons exposé ici même * le travail de désagrégation qui se poursuit sans relâche au sein du malheureux empire ; l'heure de la crise décisive approche. La difficulté est terrible. Les Slaves sont la race la plus nombreuse dans l'Austro-Hongrie ; on en compte 15 millions, et seulement 8 millions d'Allemands, 5 millions de Magyars et 3 millions de Roumains. Ces Slaves ne sont point du tout opprimés; mais ils sont maintenus dans une situation subalterne. Dans la Transleithanie, ce sont les Hongrois qui gouvernent ; dans la Cisleithanie, ce sont les Allemands. Or les Slaves ne veulent plus supporter ce régime ; il prétendent constituer dans les provinces où ils sont en majorité, des états slaves aussi indépendants que les cantons suisses et reliés aux autres pays autrichiens par les liens d'une fédération assez lâche. Voilà ce que réclament avec une énergie croissante les Polonais, les Tchèques, les Croates, les Slovènes et les Dalmates; le Tyrol les appuie, mais seulement afin d'assurer sur son territoire le triomphe sans contrôle des principes ultramontains. Pour arriver à leurs fins, les Slaves, les Tchèques surtout, ne reculent devant aucun moyen. Il cherchent partout des alUés, surtout dans les rangs des féodaux et des ultramontains, exaspérés contre la constitution et les lois libérales; ils s'agitent, ils refusent d'entrer au parlement central, ils s'efforcent d'entraver de toute façon la marche du gouvernement; enfin, comme moyen suprême, ils se tournent vers la Russie et menacent de démembrer l'empire au profit du panslavisme. L'empereur peut-il refuser toute satisfaction aux vœux des Slaves ? Est-il possible de maintenir une forme de gouvernement libre que la majorité des populations repousse et déteste? N'est-ce pas jeter les Tchèques, les Slovènes, les Croates dans les bras de la Russie ? Le ministère Hohenwart a cru que le moment
* Voyez la Revue des deux Mondes du l"'^ août 1868.
était venu de conjurer ce péril. Pouvait il attendre encore ? poussait-il les concessions trop loin ? en donnant satisfaction au principe des nationalités, ne faisait-il pas le jeu des féodaux et des uUramontains? Tout cela est possible; mais il n'en est pas moins évident qu'il fallait faire quelque chose pour ramener les Slaves, dont le mécontentement, augmentant sans cesse, peut aboutir à l'insurrection ouverte. Seulement, en entrant dans cette voie, il est impossible de ne pas irriter profondément des Allemands, habitués à gouverner l'empire et convaincus que la supériorité de culture leur donne un droit inattaquable au pouvoir. Or mécontenter les Allemands, c'est les pousser vers la grande Allemagne, dont les victoires et l'éclat littéraire les attirent déjà, et qui, elle au moins, les sauverait de la prépondérance détestée des Slaves. Telle est donc la situation de l'Autriche : si elle ne fait rien pour les Slaves, elle les jette dans les bras de la Russie, et, si elle leur donne satisfaction, elle pousse les Allemands dans les bras de la Prusse. Du moment qu'elle se décide à céder aux exigences slaves, elle doit obtenir de la Prusse que celle-ci ne profite point du mécontentement des Autrichiens allemands pour les attirer à elle. Voilà l'intérêt vital qui force le cabinet de Vienne à oublier ses anciens griefs pour obtenir sinon l'amitié, au moins la bienveillante abstention du cabinet de Berlin.
Maintenant, pourquoi Berlin ferait-il cette concession? Pourquoi, après avoir fait la guerre de 1866 dans le dessein de reconstituer à son profit l'empire germanique, ne pas saisir une occasion si favorable d'y faire rentrer les Allemands de l'Autriche? I^a tentation a pu être grande, mais la prudence commandait d'y résister. Les dangers qu'une ambition trop impatiente aurait provoqués, étaient visibles. D'abord il aurait fallu compter avec l'hostilité de la France et la Russie aurait aussi opposé son veto. D'un autre côté, l'Autriche, quoique intérieurement minée par le conflit des nationalités, est encore une puissance de premier ordre; vouloir lui arracher ses provinces allemandes malgré la France et la Russie, c'était évidemment trop risquer. En outre, si l'empire germanique ne s'annexe que les provinces allemandes, il voue le reste de l'état autrichien au chaos et par suite le livre au panslavisme et à la Russie. Toute offensive de la part de la Prusse sera donc prématurée aussi longtemps que l'Autriche offrira quelque cohésion, et que l'empire germanique ne sera pas prêt à prendre d'un coup et complètement la
place de l'empire des Habsbourg. Manifestement le fruit n'est pas mûr. Comme d'autre part la Prusse a les mêmes intérêls que l'Autriche sur le Danube, qu'elle doit en désirer l'appui pour défendre sa position acquise, elle peut, pour l'obtenir, renoncer à exciter les Allemands de l'Autriche et à les recueillir. On voit que chacune des deux puissances allemandes avait en ce moment le plus grand intérêt à s'entendre avec l'autre. De là est sortie l'entrevue de Gastein, qu'on peut appeler un contrat de garantie mutuelle.
A la suite des changements récents, la situation de la Russie estelle devenue pire ou meilleure? Elle s'est empirée en ce que la Russie ne peut plus compter sur des concessions en Orient de la part de la Prusse, qui désormais est tenue de protéger partout l'intérêt allemand: mais elle s'est améliorée (^n ce que, la triple alliance austro-franco-anglaise étant brisée, la Russie n'a plus à craindre l'hostilité de la France en Orient ni en Pologne. Elle peut même espérer un jour obtenir son concours en le payant à sa valeur. Somme toute, il est probable que la Russie a gagné quelques points d'avance. Elle avait contre elle en Orient toute l'Europe sans exception; aujourd'hui l'Europe est divisée par une question plus aiguë que celle d'Orient. La Russie peut croire qu'elle saura au moment opportun tirer parti de cette division.
Après avoir établi que la Russie ne pouvait compter sur aucun allié pour l'accomplissement de ses desseins, en 1869, bien entendu, le général Fadéef se demande quel secours elle pourrait espérer des sympathies des Slaves. Il examine encore ce point avec une justesse de vues irréprochable et une parfaite absence d'optimisme. Il constate que chez les uns ces sympathies sont encore très peu éveillées, que chez les autres elles seraient impuissantes. Les Ruthènes et les Bulgares sont les mieux disposés en faveur de la Russie; mais ils manquent de culture, de vie propre, d'initiative. Les premiers, asservis aux Polonais, ne bougeraient point, et les seconds, longtemps écrasés par les Turcs, commencent seulement à élever les regards au-delà du sillon qu'ils ouvrent avec la placidité de la bête de somme, leur compagnon de labeur. Si les Tchèques et les Croates invoquent souvent le nom de la Russie, c'est principalement comme moyen d'intimidation contre l'Autriche. Les Serbes,
la seule tribu slave qui ait reconquis son indépendance, conservent sans doute quelque reconnaissance à la Russie de l'appui qu'elle leur a toujours prêté; mais ils sont prudents, très jaloux de leur autonomie, et ils craindraient probablement une prépondérance trop grande de leur puissante alliée. Les Slaves autrichiens enrégimentés marcheraient même contre les Russes, comme les Hongrois se battaient naguère contre les Italiens, quoique l'intérêt des deux peuples fût identique. Actuellement, la Russie ne peut attendre aucun secours efficace des nationalités slaves de l'Autriche ou de la Turquie; cependant, d'après le général Fadéef, la Russie peut s'en faire des alliés dévoués et très utiles dans l'avenir. A cet effet, elle doit lever hardiment la bannière du panslavisme et se faire partout le champion de ses frères opprimés ou humiliés. C'est ce que récemment encore ses hommes d'état ne voulaient pas comprendre. En 1849, l'envoyé russe à Vienne, le comte Medera, repoussait les sympathies slaves en disant : « En Autriche, je ne connais que des Autrichiens, » et en refusant de s'entendre avec le ban Jellachich. Il est temps d'adopter une autre politique. Il faut que tous les Slaves luttant contre le joug allemand ou magyar, sachent que le cœur de la Russie est avec eux ; le gouvernement, l'église, les particuliers doivent venir à leur aide. Il faut secourir efficacement le mouvement littéraire, accorder un appui dévoué à tous les chefs du mouvement et les accueillir en Russie, s'ils sont obligés de fuir leurs foyers. Il est nécessaire de répandre chez tous les Slaves la connaissance de l'histoire, de la langue et de la littérature russes, comme déjà cela s'est fait en Bohême, et d'autre part il faut leur ouvrir les rangs de l'armée et les chaires de l'enseignement. On établira ainsi un contact intellectuel, une entente fraternelle entre tous les groupes du monde slave, et, quand chez tous le sentiment national sera puissamment réveillé, alors la Russie pourra compter sur eux.
La communauté de la foi ne peut manquer d'attirer aussi les Roumains et les Grecs vers la Russie, qui seule peut représenter et protéger l'orthodoxie. Sans le secours des Russes, les Roumains des principautés, des confins militaires et de la Transylvanie ne parviendront point à s'unir en un seul état, et les Grecs n'arriveront pas davantage à s'adjoindre leurs frères restés sous le joug turc. La Russie a besoin d'eux, mais eux ont bien plus encore besoin de la Russie. Donc une entente est imposée par l'identité des intérêts. Il
ne peut être question d'annexer tous ces groupes divers à Terapire; il faut seulement les aider à reconquérir leur indépendance, conserver à chacun son autonomie, lui donner même un prince de la famille impériale de Russie, mais les unir tous dans une vaste confédération dont le tsar serait le chef et qui aurait une armée et un budget militaire communs comme dans l'empire allemand. Ces peuples comprendraient bientôt que, s'ils ne se groupent pas autour de la Russie, ils tomberaient sous le joug de l'Allemagne. Entre ces deux immenses empires, il n'y a point de place pour une confédération indépendante sans lien intime, sans tradition, sans langue commune, et oîi seraient compris des Allemands et des Magyars habitués de tout temps à dominer. Le monde slave est encore semblable à une nébuleuse cosmique: pour se constituer en un corps organisé, il faut un centre d'attraction et d'unité; or ce centre ne peut être que la Russie.
Ainsi raisonne le général Fadéef. Il dit vrai, quand il montre les difficultés que rencontrerait la constitution d'une confédération danubienne; mais il ne voit pas que la Russie, pour devenir un centre d'attraction, devrait représenier non seulement le principe slave et la foi orthodoxe, mais aussi la liberté. Le principe des nationalités est une force, mais l'amour de la liberté en est une autre. Tomber sous la main du despotisme oriental que les Russes supportent, ne séduirait guère ni les Croates ni les Tchèques ni les Serbes. Mieux vaut encore vivre libres sous un Habsbourg allemand qu'asservis sous un prince moscovite. Toutes ces tribus slaves, pour conquérir leur autonomie, n'ont pas besoin de l'intervention russe. Si on ne met pas violemment obstacle au développement des populations chrétiennes du Danube et du Ralkan, c'est la Serbie qui est appelée à jouer dans la péninsule thrace le même rôle que le Piémont a si heureusement rempli dans la péninsule italique. Les Serbes ont déployé un remarquable esprit de conduite. Leur pays est bien administré; l'ordre, la sécurité, la liberté y rognent; leurs finances sont en bon ordre; la culture intellectuelle et l'exploitation des richesses naturelles font de grands progrès. Ils s'entendent déjà avec les Monténégrins. La Rosnie, la Rulgarie, à mesure qu'elles s'éveillent, tournent leurs yeux vers Relgrade. Toutes ces populations parlent des dialectes presque identiques. Leur intérêt évident est donc de former un jour une fédéralion libre, et non de se laisser englober dans le despotisme mosco-
vite. Les Russes, qui sont encore soumis à un régime que supportent à peine les peuples les plus arriérés de l'Asie, ne peuvent avoir la prétention d'éclairer et de guider les Slaves occidentaux, qui sont bien plus avancés qu'eux. Comment supposer que les Serbes, par exemple, voudraient échanger la fière liberté dont ils jouissent, contre cette tyrannie sourde et corruptrice et cette bureaucratie omnipotente qui pèsent comme un linceul de plomb sur l'empire des tsars?
Le général Fadéef aborde aussi, sans aucune réticence, la question polonaise, et il expose l'immense dai ger qui en résulte pour la Russie: « Tant que le triomphe du panslavisme n'aura pas écarté ce péril, il est aussi impossible à la Kussie de régler la question d'Orient à son profit que d'opérer la quadrature de cercle. C'est une folie rien que d'y songer. » L'affirmation peut paraître bien tranchante; pourtant elle est juste. En effet, deux puissances s'intéressaient surtout à la question polonaise : la France et l'Autriche. La France la prenait de temps à autre en main, elle envoyait des notes comminatoires ou prononçait des discours éloquents; mais elle était trop loin. Elle ne s'intéressait à la Pologne que par l'effet d'un sentiment qu'entretenait le souvenir d'une grande iniquité commise par les Russes et des services réels rendus par les Polonais, et que ravivait chaque explosion nouvelle des idées révolutionnaires. Pour l'Autriche au contraire, la question polonaise est un intérêt vital, d'abord parce qu'elle possède une partie de la Pologne, la Galicie ; ensuite parce que, si les Polonais sont pour elle, elle tient la Russie, tandis que, si les Polonais devaient se tourner contre elle, ce serait la Russie qui la tiendrait. Il n'est pas un homme éclairé en Autriche ou en Hongrie qui ne sache que la Pologne hostile élève entre les Russes et les Slaves occidentaux un barrière infranchissable, qu'au contraire la Pologne réconciliée est un pont qui ouvre à la Russie les autres pays slaves et le centre de l'Europe.
Avec la haine qui anime actuellement les Polonais contre les Russes, l'Autriche peut, au moyen de la Galicie, porter au cœur de son ennemie la plus formidable insurrection. Pour dompter la Pologne en 1863, quand elle était livrée à ses propres forces, il a fallu deux ans; quelle puissance n'aurait-elle pas, si elle était pourvue de fusils, de canons, d'officiers et appuyée sur une armée austrohongroise ! La Russie ne peut se défendre par le même moyen, parce que les Slaves autrichiens ne sont pas prêts à s'insurger, et
parce que l'Europe, y compris la Prusse, ne permettrait pas le démembrement de l'Autriche par la Russie triomphante. Tant que la Pologne résiste, le panslavisme ne peut prendre corps, et l'Autriche dispose d'une arme plus terrible que le canon rayé, arme dont son adversaire ne peut faire usage. Fait étrange, mais évident, c'est la Pologne au tombeau qui arrête encore les armées russes sur le chemin du Danube! L'obstacle est tout moral; c'est un sentiment; mais à moins de le changer ou d'égorger les millions d'hommes qui le partagent, l'obstacle est absolu. C'est à Varsovie que le tsar doit conquérir les clefs de Constantinople.
Comment résoudre dans le sens russe la question polonaise, à laquelle la question d'Orient est si intimement unie? Voici les vues du général Fadéef à ce sujet. La difficulté n'est pas la même dans le royaume de Pologne que dans les provinces situées entre ce royaume et le Dnieper. Ces provinces faisaient autrefois partie de la république, mais elles sont habitées par des populations russes de sang ou grecques orthodoxes de religion. L'aristocratie et environ un dixième des habitants sont Polonais. Il n'en est pas moins vrai, le général Fadéef l'avoue, que ces familles dévouées à la Pologne suffiraient pour entraîner le pays dans l'insurrection. Il faut donc travailler avec énergie et persévérance à russifier ces provinces; on y parviendrait en consacrant, pendant quatre ou cinq ans, une dizaine de millions de roubles chaque année à faire passer la terre entre des mains russes. Ce serait une dépense de guerre qui épargnerait des centaines de millions qu'il faudrait employer à contenir le pays en cas d'une insurrection soutenue par l'ennemi; mais ce procédé de russification, à la longue infaillible dans les provinces du Dnieper, s'il y est appliqué « sans violence et avec discernement, » ne peut réussir dans celles de la Vistule. Là il ne sert de rien de distribuer la terre des nobles aux paysans ; Polonais euxmêmes, ils deviendront plus hostiles en arrivant à la propriété. On ne peut pas davantage espérer qu'on étouffera jamais le sentiment national polonais, tant qu'il sera nourri et enflammé par une Galicie affranchie et voisine. Il faut donc tenter la réconciliation; bientôt elle cessera d'être impossible. Quand les provinces du Dnieper seront complètement russifiées et que les Slaves occidentaux seront entièrement gagnés à la causse du panslavisme, il ne restera plus à la Pologne qu'à prendre dans la grande confédération slave la place qu'on lui réservera, on à se courber sous le joug des Allemands.
La Pologne, comme les autres membres de la famille slave, aurait son autonomie sous la présidence du tsar. Refuserait-elle cette indépendance et courrait-elle au suicide pour obéir à d'anciennes inimitiés qu'on ferait tout pour effacer? Aujourd'hui les Polonais peuvent encore se bercer du rêve chimérique de rétablir l'ancienne Pologne jusqu'au Dnieper; quand la Volhynie, la Polodie, Minsk et Grodno seront purement russes, cette vision cessera, et ils ne repousseront pas la position que leur intérêt le plus évident leur commandera d'accepter. Polonais et Russes sont du môme sang; par quelle contradiction la haine persisterait-elle entre eux, lorsque partout le principe de la race devient le fondement des nouveaux états? La Pologne réconciliée, au lieu d'être l'avant-garde de l'Occident contre la Russie, deviendrait celle du monde slave contre l'Occident.
Tel est le programme tracé par le général Fadéef. Ce plan n'est nullement visionnaire ni optimiste. Il tient compte des difficultés existantes;, et il indique le meilleur moyen d'y obvier. On ne peut dire que ce plan ne se réalisera pas dans l'avenir. N'oublions pas que c'est un Polonais, le marquis Wielopolski, qui, après les massacres de Galicie, en 184G, donna le premier une forme précise et une importance politique à cette idée littéraire et vague du panslavisme, et que c'était pour détruire l'Autriche. La pensée d'une réconciliation avec les Russes, en haine des Germains, renaît, dit-on ^ Tout dépendra de la conduite de l'Autriche et de la Hongrie. Les Polonais sont maintenant tout dévoués à l'Autriche, parce que c'est avec son concours qu'ils espèrent un jour rétablir leur nationalité. C'est pour arracher des mains de la Russie l'arme du panslavisme que l'empereur François-Joseph s'est décidé à faire de si grandes concessions aux Tchèques. Si les Slaves occidentaux peuvent espérer poursuivre leur développement national sous l'égide de l'Autriche-Hongrie, sans avoir à craindre d'êire asservis, germanisés ou magyarisés, c'est en vain que la Russie les appellera sous la bannière du panslavisme. Ce ne serait que dans le cas où les Hon-
* La lettre « d'un Slave » à l'empereur Alexandre II, récemment publiée à Bruxelles et écrite par quelqu'un qui connaît bien la Russie et la Pologne, prêche la réconciliation entre les deux pays, afin de résister à l'envahissement germanique. Cette idée semble gagner du terrain à Saint-Pétersbourg, où elle est appuyée par des hommes de grande autorité, à la tête desquels se sont placés le général Fadéef et le prince Bariatinski, le vainqueur du Caucase.
grois et les Allemands voudraient opprimer les Slaves et leur refuseraient les satisfactions auxquelles ils ont droit, que le programme russe pourrait se réaliser. Les événements de la Galicie en 1846 doivent servir de leçon à cet égard.
A la fin de son écrit, le général Fadéef examine quel sera l'avenir de la Russie. D'après lui, de sérieux dangers la menacent, et il faudra pour y échapper une grande habileté et une prompte résolution au moment décisif, ce qui suppose, bien entendu, un armée aussi nombreuse et aussi bien équipée que peuvent le permettre les ressources financières de l'empire. Le danger vient de l'ambition envahissante de la race germanique et de sa « poussée » constante vers l'est, du Drang nach Osten. L'empire germanique, si on ne l'arrête pas, germanisera la Bohême en absorbant les Tchèques, puis par les Magyars il s'emparera du Bas-Danube, fera de la Mer Noiie un lac allemand et rétablira la Pologne sous l'intluence allemande. La Russie devra donc combattre pour sa frontière actuelle, et. vaincue, elle sera rejetée au-delà du Dnieper. Si elle ne trouve pas un moyen de résister, elle cessera presque d'être une puissance européenne. Autrefois, à condition qu'elle se tînt coi, on l'aurait peut-être épargnée dans les limites qu'elle avait au xviii* siècle; mais maintenant qu'elle s'avance par la Pologne comme un coin au centre de l'Europe, et qu'elle s'est donné pour mission de sauver les populations orthodoxes et slaves de la suprématie germanique, il est trop tard : elle sera un jour attaquée, et, si elle se contente de la défensive, elle aura bien des chances d'être battue. Le seul moyen de triompher, c'est d'arborer ouvertement le drapeau du panslavisme et de gagner à cette idée tous ses frères de l'Occident opprimés par des maîtres orgueilleux. Ces tribus slaves pourront un jour lui amener un renfort de 300,000 ou 400,000 hommes, braves et enflammés pour la cause nationale. Si même dans ces conditions la Russie devait succomber, elle resterait le représentant, le martyr d'une grande idée, comme l'Italie l'a été après sa défaite de Novare. Avec les sympathies nationales du monde slave, elle n'aurait rien à craindre: l'avenir serait à elle, car les revers mêmes ne feraient que fortifier le sentiment de la communauté de race et démontrer la nécessité de l'union fédérale de tous les slaves. Le jour où des bords
de la Moldau aux pentes du Balkan toute femme Slave dira à ses enfants : « Ne criez point, les Russes viennent à notre aide, » la Russie pourra compter sur le triomphe final. Mais point de milieu : il faut que sa main s'étende jusqu'à Prague et à Trieste, ou bien elle sera repoussée au delà du Dnieper.
Que vaut cette opinion ? Pour entrevoir ce que peut être l'avenir de la Russie, il faut rappeler brièvement ses origines et l'histoire de ses agrandissements, qui font penser à l'accroissement de la Prusse. Et d'abord, à qu'elle race appartiennent les Russes? sont-ils Aryens ou Touraniens, c'est à dire Slaves ou Finnois et Tartares- Ouraliens? Les Polonais soutiennent que les vrais Russes, les Moscovites, n'étaient point Slaves. Primitivement, jusqu'à l'an 1000, les Slaves ne s'étendaient que jusqu'à l'Oka; au delà commençaient des peuplades touraniennes à l'est, finnoises au nord. Après avoir été conquises par les princes ruthéniens, de la dynastie des Rourik, elles adoptèrent la foi, la langue et les usages de leurs vainqueurs. La Moscovie, qui est la vraie Russie, est originairement un état finno-touranien, donc étranger à la race aryenne. — Les Russes ne veulent pas admettre cette façon de faire leur histoire. Déjà Catherine II défendait de dire que son peuple était d'origine finnoise. Les historiens russes soutiennent, d'abord que les Ruthéniens, qui sont bien de purs Slaves, sont précisément les vrais Russes, et qu'en outre tout le pays au delà du Dnieper, — occupé, il est vrai, dans les premiers temps par des hordes finnoises et touraniennes, — a été dépeuplé par les Mongols au xiir« siècle et colonisé ensuite par les Slaves.
Ces questions ethnologiques, quî, serable-t-il, n'intéressent que les savants, sont pourtant aujourd'hui d'une grande importance en politique, puisque c'est d'après les limites des races que l'on veut tracer les frontières des états. Les documents historiques manquent pour déterminer avec précision de quels éléments se sont formées les populations qui occupent aujourd'hui l'empire des tsars; on ne sait même pas au juste à quelle race appartenaient les Scythes et les Sarraates qui dans l'antiquité nous apparaissent au nord de la Mer Noire. A juger d'après les caractères physiques des Russes d'aujourd'hui, on est porté à croii'e qu'ils sont issus d'un mélange de sang aryen et de sang touranien. Ils ont d'ordinaire les cheveux blonds, les yeux bleus, la peau blanche, les dents petites comme les Germains et les Scandinaves ; mais fréquemment aussi ils ont le
nez retroussé et les pommettes saillantes, comme les peuples de la race jaune. Le caractère finnois et touranien se marque à mesure qu'on s'avance vers l'est, tandis qu'il se perd vers l'ouest. En second lieu, il ne faut pas oublier que l'histoire primitive de la Russie a pour ainsi dire deux centres : la Ruthénie avec sa capitale Kief et la Sousdalie avec sa capitale Moscou. Les Slaves léchites, qui habitaient le pays situé entre la Pologne et le Dnieper, sont conquis au x^ siècle par des guerriers Scandinaves venus des provinces suédoises de Rosslagen, sous la conduite du warègue Rourik. Les vaincus prennent de leurs conquérants le nom de Rouss, Rousseni ou Routheni, comme les Gaulois ont échangé le leur contre celui de leurs vainqueurs les Francs. Sous les successeurs de Rourik, Oleg et Igor, la Ruthénie devient un état puissant qui débouche sur la Mer Noire et qui fait trembler Constantinople. Par l'influence d'Olga, femme d'Igor, et de Vladimir, souverain de Kief, qui avait épousé Anne, sœur de l'empereur byzantin Basile, les Ruthènes embrassent le christianisme du rit grec et adoptent la liturgie et l'écriture que les saints Cyrille et Méthode avaient composées pour les Slaves qu'ils convertissaient. Quand au xu^ siècle les princes de la dynastie de Rourik soumirent les populations d'au delà du Dnieper, où Moscou est fondé en 1147, ils y apportèrent le chistianisme grec, qui est devenu ainsi le culte de l'empire russe. Les Polonais au contraire, convertis, pendant le x' siècle, sous les rois Mieczyslas et Boleslas, par des missionnaires venus d'Italie et de Bohème, adoptent le rit latin.
L'invasion des Mongols, qui commence en 1^224, met fin à la première période de l'histoire russe ou plutôt ruthène. Pji résumé, des princes d'origine Scandinave avaient conquis ii la fois des populations purement slaves en deçà du Dnieper, et d'autres populations j)robablemeut finnoises au delà du Dnieper, à qui ils firent adopter la civilisation slave. Ainsi se forma la Russie ruthène ; mais le principe germanique de la division égale des territoires entre tous les enfants, appliqué par les Rourik, amena la création d'une foule de principautés (pii, toujours en guerre les unes contre les autres, se trouvèrent incapables de résister à l'invasion mongole. En 1238, ces hordes prennent Moscou, en 12i0 Kief, et elles s'avancent jusqu'en Pologne. Au xni" siècle, les Ruthènes du Dnieper se donnent à Gedymin, [)rince de Lithuanie, qui bat complètement les Mongols dans la grande bataille de Pripct, et d'autre part la Ruthénie rouge
se réunit à la Pologne. Quand le Jagellon Ladislas, de Lithuanie, épousa la reine Hedvige, de Pologne, toutes les Rulhénies furent englobées dans l'état polonais.
Au centre de la Russie, les Mongols se maintinrent pendant deux siècles, et Moscou resta tributaire du khan de la Horde, d'or. Enfin Ivan III les chasse en 1482 et étend la domination moscovite du Dnieper à l'Oural. C'est à ce moment que commence la deuxième période de l'histoire russe, et, à vrai dire, l'origine de la Russie actuelle. Vassili Ivanovitch soumet les grands vassaux à son autorité et fonde la centralisation absolue du pouvoir sur le principe de l'hérédité de mâle en mâle. Le Isarat mesurait à sa mort 2 millions de kilomètres carrés. Son fils, Ivan le Terrible, qui règne de 1534 à 1584, soumet les deux kanats d'Astrakhan et de Kazan et pénètre en Asie; mais il échoue en Crimée, que les Turcs, alors à l'apogée de leur puissance, viennent de saisir. Il supprime l'ordre des chevaliers allemands porte-glaive, établis aux bords de la Baltique et partage leurs terres avec la Suède et la Pologne. A sa mort, le territoire russe est porté à 3,600,000 kilomètres carrés avec 12 mil- Ions d'habitants. A cette époque, la France en avait 18 millions, et l'embryon de la Prusse, le Brandebourg, 1 million. De 1584 à 1605 sous Fœdor et Boris, la Sibérie centrale est annexée et les Tartares refoulés au sud au delà de Rousk et de Tcherkask. La superficie du tsarat arrive à 8 millions de kilomètres cariés ou seize fois la France actuelle.
Après l'extinction de la maison de Rourik, le tsarat reste plongé dans une effroyable anarchie de 1005 à 1613, et pendant ce temps la Pologne lui enlève le territoire de Smolensk et de la Severie, et la Suède l'Ingrie et la Karélie, ce qui exclut les Russes de la Baltique. Cependant en Asie ceux-ci s'annexent la Sibérie orientale et même la région de l'Amur, qui est toutefois rétrocédée à la Chine pendant la minorité de Pierre le Grand. Sous le premier des Romanof, Michel Fœdorovitch, la Russie se refait; sous Alexis, qui règne trente ans, de 1645 à 1676, elle reprend sa marche ascendante. Elle se fait rétrocéder par la Pologne le duché de Smolensk, et après des victoires qui avaient conduit ses armes jusqu'à Vilna, elle retient Kief. Ses acquisitions en Europe équivalent a 350,000 kilomètres. Sous Fœdor III et la tsarine Sophie, il n'y a à signaler qu'une petite extension en Sibérie et quelques terres prises aux Tatars de la Crimée. Pierre le Grand, qui prend le titre d'empereur en 1700, n'ob-
lient rien des Turcs au traité du Pruth, mais par la paix de Nystadt il enlève à la Suède, après vingt-deux années de guerre, les importantes provinces baliiques, la Livonie, TEsthonie avec son archipel et ringrie, où il place sa capitale pour ne plus perdre de vue les borJs de la mer. D'autre part, la Russie s'avance jusqu'à la Caspienne, soumet les nomades Kirghiz et Kaissaks, ce qui lui ouvre l'Asie centrale, et par la paix de Belgrade (1735) débouche sur la Mer Noire en prenant possession d'Azof. Sous Elisabeth, les Cosaques zaporogues sont soumis, et le traité d'Abo porte la Finlande russe jusqu'aux bords duKymen. En I76â, l'empire mesure 450,000 kilomètres en Europe et 13,300,000 en Asie.
Pendant le règne de Catherine s'accomplissent les trois partages successifs de la Pologne^ — 1773, 1793 et 1794, — qui apportent une notable extension vers l'ouest. Au traité de Paris de 1763, la Russie avait été reconnue comme une des cinq grandes puissances européennes, et, par le traité de Kainardji en 1774, elle avait pris sous sa protection les populations chrétiennes de la Turquie et acquis la Crimée. L'Amériqne russe est occupée sous le même règne, et en 1795 le duché de Courlande se réunit à l'empire par un vote des états. Paul, qui règne de 1796 à 1801, prend la Géorgie et le massif du Caucase, d'où l'on domine à la fois la Perse et la Turquie d'Asie. La région transcaucasique n'a été définitivement soumise qu'en 1863, après quatre-vingts ans de guerre continuelle contre les Tcherkesses musulmans. Sous Alexandre 1^% de 1801 à 18:25, l'empire acquiert la Finlande enlevée à la Suède, la Bessarabie et une partie de la Moldavie jusqu'au Pruth en 1812, le royaume de Pologne en 1815, et il obtient le protectorat des principautés danubiennes, aboli au traité de Paris en 1855. Sous Nicolas l^*" et Alexandre II, c'est en Asie que la Russie s'est étendue; elle a occupé tout le bassin de l'Amur, territoire énorme et fertile, qui la fait déboucher dans les mers du Japon : puis l'Aral, le Syr-Daria, presque tout le Turkestan, ce qui la conduit presque aux portes de l'Inde. Aujourd'hui la superfice de l'empire russe est on Europe de 5,700,000 kilomètres carrés, ce qui dépasse l'étendue de tous les autres états européens réunis. Avec les 14,481,000 kilomètres de la Russie asiatique, la superficie totale est deux fois plus grande que celle de toute l'Europe. La population doit être d'environ 80 nn\lions d'àmes. En 17:22, elle ne s'élevait qu'à 14 millions, et en 1815 à 45 millions. En défalquant les annexions, on constate un accroissement de la i)Oi)ulation de 90 pour 100 en soixante-dix ans.
Depuis qu'elle s'est reconstituée au xvi® siècle, la Russie s'est donc agrandie constamment, et l'on comprend qne les Russes, en présence de cet accroissement pour ainsi dire organique, aspirent à s'avancer jusqu'au centre de l'Europe en réunissant sous leurs lois tous les Slaves, et à conquérir toute l'Asie, même l'Inde anglaise, au moins jusqu'à la Chine. Pourquoi le tsar, régnant à Ryzance, ne rétablirait-il pas l'empire romain, qui cette fois serait vraiment l'empire universel ? Les Slaves sont les derniers venus et le plus jeune rameau de la race aryenne. De même que les Germains ont conquis jadis le monde latin, la destinée des Slaves n'est-elle pas de soumettre à la fois les Germains et les Latins? L'unité du commandement est une grande force; d'autre part, le communisme russe, si on le généralise scientifiquement, empêchera les luttes de classe de se produire. Comment l'Occident, miné par la guerre des riches et des pauvres, par l'instabilité des pouvoirs électifs et par les guerres d'état à état, pourra-t-il, dans l'avenir, résister à l'empire panslave, démocratie égalitaire et satisfaite sous un chef héréditaire et absolu ? Il ne faut point s'étonner que de semblables visions de grandeur future s'enracinent dans l'imagination des Russes, puisqu'elles s'offrent à notre esprit, à nous qui ne songeons guère à ce passé de l'empire des tsars et à l'avenir qu'il semble présager.
Cependant deux obstacles s'offrent à la réalisation de ce rêve éblouissant. D'abord le monde germanique ne se laissera pas asservir sans une lutte à mort ; ensuite, difficulté moins sérieuse peutêtre, mais plus actuelle, les provinces occidentales ne sont pas purement russes. Les classes élevées, les propriétaires, les prêtres, les bourgeois, sont ou Polonais ou Allemands ou Suédois. Quand les Ruthénies et la Lithuanie se furent réunies à la Pologne au xiii* siècle, les nobles subirent l'influence d'une civilisation plus avancée et se polonisèrent. D'orthodoxes grecs, ils devinrent même catholiques, parce que, ayant embrassé la Réforme au xvi* siècle, ils furent reconvertis par les jésuites, qui les firent entrer dans l'église de Rome. Les classes supérieures, ainsi restées, dans les provinces du Dnieper, polonaises de cœur, de foi et de langue, constituent un sérieux obstacle et un danger pour le panslavisme : aussi travaille-t-on à le faire disparaître suivant le procédé recommandé par le général Fadéef. On excite les paysans contre les propriétaires en leur faisant entrevoir que la terre doit leur revenir un jour. Dans
tout différend avec ses locataires, le propriétaire est toujours sacrifié. Quand, excédé ou ruiné, il vend ses biens, on fait en sorîe qu'ils arrivent aux mains des Rulhènes russifiés. Avec du temps et de l'argent, la russification complote ne peut manquer do s'accomplir. Le système se perfectionne chaque jour.
Le programme des patriotes exaltés, fauteurs du panslavisme, est que dans l'empire il ne doit plus y avoir qu'une langue, le russe, et qu'une religion, la grecque orthodoxe. Le gouvernement semble poursuivre la réalisation de ce plan avec des intermittences de violence et de relâchement. En Pologne, on l'applique avec une rigueur parfois extrême. On s'est même attaqué à la Finlande et à la Livonie; mais là on s'est heurté à la ténacité et aux susceptibilités de la race germanique, et ainsi est née la question des provinces baliiques, dont il faut bien dire quelques mots.
Le grand-duché de Finlande a été enlevé à la Suède par le traité de Frederikshamm en 1809. 11 n'avait alors que 900,000 habitants, il en comptait en 1860 1,724,000. Il a conservé une autonomie complète et n'est réuni à l'empire ({ue par un lien tout personnel, la communauté du souverain. La plus grande partie de la population, environ 1,503,000 âmes, est finnoise; mais, comme elle est entièrement luthérienne, sauf environ 40,000 orthodoxes, l'influence suédoise est prédominante. Les habitants des villes, les nobles, le clergé sont Suédois; leurs regards sont donc tournés vers l'autre côté de la Baltique. Cependant leurs institutions provinciales, leur langue, leur culte, leur indépendance ayant été jusqu'à ce jour respectés, il n'y a point de vrai mouvement séparatiste ; il ne se produirait que du moment qu'on voudrait leur imposer la civilisation russe.
Les provinces baliiques proprement dites sont l'Eslhonie, la Livonie et la Courlande. En 1158, un vaisseau de Brème aborda dans ces contrées encore sauvages et y établit un comptoir qui prit le nom de Riga. Des colons allemands vinrent s'y fixer. Un évêché fut fondé, et le troisième évoque, Albert von Appeldern, créa l'ordre des chevaliers porte-glaive qui conquit successivement les trois provinces. C'est ainsi que s'y implantèienl la civilisation germanique rt plus tard la Réforme. Dans l'Esthoiiie, la grande majorité de la population est finnoise. Sur 312,000 habitants, 25,000 seulement sont Allemands. Dans la Livonie, les jiaysans sont des Lettes et des Esthoniens; en Courlande, ils sont Lettes. Les Lettes, comme les Lithuaniens, appartiennent à la race aryenne. En Livonie, sur
917,300 habitants, 94,000 sont Allemands; en Courlande, sur 574,425, on compte o2,000 Allemands. Donc dans les trois provinces baltiques, sur une population de 1 ,804,425 âmes, 171,000, soit environ 10 pour 100, sont d'origine germanique; toutefois la grande majorité, soit 1,475,000 sont protestants. Les Allemands ne se rencontrent en groupe compacte que dans les villes; mais ils habitent les campagnes isolément, car ils sont presque les uniques propriétaires du sol qu'ils s'occupent généralement à faire valoir. Ils font un commerce actif par les ports de mer de Riga et de Reval. Ils ont aussi une université à Dorpat, qui, érigée sur le modèle de celles de l'Allemagne, entretient avec celles-ci des relations suivies. L'instruction secondaire et primaire est incomparablement plus développée que dans le reste de l'empire. Les commerçants, la bourgeoisie et les propriétaires fonciers étant Allemands, les provinces baltiques constituent des foyers de culture germanique ; mais les paysans, quoique protestants, sont Lettes et Finnois, ce qui fournit une arme aux fauteurs des questions de nationalité. Dans les traités de cession de ces provinces, il avait été stipulé que leur culte, leurs droits et tous leurs privilèges seraient respectés comme sous l'autorité suédoise et les tsars n'avaient pas violé ces engagements. Les pays de la Baltique conservaient donc leur autonomie communale et provinciale, et aucun esprit de sécession ne s'y était manifesté. Les Allemands se rendaient compte de leur situation; étant minorité dans le pays, ils ne pouvaient prétendre qu'ils occupaient une terre germanique et qu'il fallait la réunir à la grande patrie. Une séparation d'avec la Russie serait mortelle à leur commerce, car leurs ports servent de débouchés aux provinces russes de l'intérieur. Enfin, comme représentants de la culture allemande, ils voyaient s'ouvrir devant eux dans le grand empire beaucoup de carrières lucratives. La Russie lirait aussi grand profit de l'esprit entreprenant et de la supériorité d'instruction de ces laborieuses populations. Les provinces baltiques servaient d'intermédiaires entre Germains et Russes, comme l'Alsace entre Allemands et Français. La barbare querelle des races n'était pas soulevée, comme l'explique très bien un écrivain de ces contrées, M. Jegôr von Si vers ('); les Livoniens mettaient l'humanité au-dessus de la nationalité, et,
' HumanUat unil Nationalitat, eine livldndische Sœcularschrift zum AndeiikenHerder^s, von Jegor von Sivers. La question de la Baltique est constamment l'objet d'un grand nombre de publications en Allemagne.
tout en restant Allemands, contribnalent consciencieusement au progrès de la Russie.
Telle était la situation, quand le programme du panslavisme moscovite vint donner le signal du prosélytisme russophile, dont le mot d'ordre, dicté par MM. Kalkof el Samarin, était que dans l'empire on ne doit toléier désormais qu'un seul culte, l'orlhodoxie grecque, et qu'une seule langue, le russe. La propagande moscovite se servit surtout de deux moyens : dans les villes, on imposa aux établissements d'instruction publique l'étude de la langue russe \ on fit paraître des jouinaux en russe, et la censure redoubla de rigueur contre tout ce qui était signalé comme une manifestation de séparatisme. Dans les campagnes, on eut recours à un système plus agressif encore : on tira parti de la différence des nationalités en exciiant les paysans esthoniens et lettes contre les propriétaires allemands. Ces étrangers, disait-on, vivent des sueurs du peuple; qu'ils reprennent le chemin de l'Allemagne et qu'ils laissent la terre à ceux qui la cultivent et à qui ils l'ont jadis volée.
Les propriétaires avaient beau répondre que déjà, dans la diète provinciale de 4818, ils avaient affranchi tous les serfs sans indemnité aucune, tandis qu'ailleurs l'État et les serfs eux-mêmes avaient dû racheter les droits seigneuriaux, et que depuis lors la terre passe peu à peu aux mains de cultivateurs. Lorsque, comme en Ruthénie, en Galicie et en Irlande, le propriétaire est de race étrangère, il est facile de faire naître contre lui une opposition où viennent se confondre les sentiments les plus violents des classes inférieures : la
* Les journaux de Berlin constataient récemment que les mesures destinées à la « russification » des Allemands dans les provinces russes de la Baltique deviennent plus sévères que jamais et sont exécutées avec une grande cruauté. Voici quelques faits. A Riga, où les Russes forment une petite minorité de la population, le gouvernement vient d'ouvrir un séminaire avec l'intention avouée de propager la langue et la religion russes parmi les habitants allemands qui sont protestants. Un général russe a été nommé directeur de cet établissement, et il a prononcé un discours d'ouverture où il a déclaré que « nul ne peut être un bon chrétien, à moins d'être ou de devenir Russe.» Le général ajouta qu'Alexandre \" avait délivré la Russie des Français, Alexandre II des Polonais, et qu'Alexandre III la délivrerait des Allemands. Le directeur du collège allemand dans la même ville a reçu l'ordre d'introduire la langue russe dans son établissement, sous peine d'une destitution immédiate, et d'écrire dorénavant tous ses rapports en russe. Le directeur a répliqué que ni lui ni les professeurs ne comprenaient le russe, ce à quoi le général a répondu : « Alors il faut qu'ils l 'appremient. »
haine du pauvre contre le riche, la passion du paysan pour la terre qu'il cultive, l'espoir d'en rester maître par quelque mesure d'expropriation, le sentiment national, l'hostilité contre des maîtres qui parlent une langue étrangère. Le plan des russophiles, que le gouvernement paraît vouloir mettre à exécution, serait donc de faire naître ici une agitation agraire et d'en profiter pour faire passer peu à peu la terre de la main des Allemands dans celles des paysans lettes et esthoniens, qui ne présenteraient pas une sérieuse résistance à la russification. Pour les convertir du protestantisme à l'orthodoxie, il y a divers procédés. Parfois on essaie de les gagner par l'intérêt en leur promettant que le tsar leur avancera de l'argent pour racheter leurs champs aux étrangers. D'autres fois on les prend par la curiosité. Un pope arrive, les rassemble, leur adresse un sermon, officie en leur présence, et puis les déclare convertis. Comme il est interdit en Russie sous les peines les plus sévères d'abandonner la foi orthodoxe, ceux qui veulent continuer à pratiquer le luthéranisme, sont persécutés avec la dernière rigueur, et de temps à autre l'Occident apprend avec stupeur les épisodes les plus lamentables. Le travail de russification, très habilement conçu et déjà très avancé dans la Ruthénie, a fait aussi certains progrès dans les provinces baltiques ; seulement le parti panslave exalté trouve qu'on n'y apporte pas assez d'énergie et de suite, ce qui est vrai, le gouvernement reculant sans doute devant l'odieux des mesures qu'il faudrait employer pour arriver plus vite au but désiré.
Ainsi russifier par les moyens les plus expéditifs tous les habitants de l'empire, afin de n'avoir plus à craindre de résistances à l'intérieur, grouper tous les Slaves d'Occident sous le sceptre du tsar, occuper l'Asie et faire trembler l'Europe, tel est le programme des patriotes russes. Si le gouvernement russe est habile, disent-ils, il assurera aux Slaves la prépondérance à laquelle la Providence les a appelés en leur livrant un territoire deux fois aussi vaste que l'Europe; mais, s'il laisse échapper l'occasion, la Russie sera rejelée au delà du Dnieper, et les conquêtes de trois siècles seront perdues.
Ces ambitieuses visées, hautement et journellement développées dans la presse russophile \ excitent nécessairement les appré-
* Ces idées ne sont pas exprimées seulement dans des livres et des brochures : elles font le thème habituel des journaux. Récemment encore le principal journal de Kief, le Parowog, les développait avec complaisance.
hensions et les colères de l'Allemagne. La Russie a pu traiter la Pologne sans merci: qui donc l'aurait défendue? Mais faire passer sous le joug slave les Germains de la Baltique ou de la Bohème soulèverait d'autres clameurs et rencontrerait d'autres résistances; qu'on se rappelle l'affaire des duchés de l'Elbe. Jusqu'à ce jour, la Prusse s'est tue; elle avait besoin de la Russie, et les deux souverains s'entendent trop bien pour qu'un différend puisse s'élever entre eux h propos des provinces baltiques ; mais les persécutions moscovites, si elles continuent, ne manqueront pas d'éveiller les susceptibilités de la nation allemande, qui voudra délivrer ces frères de la Livonie et de la Courlande comme ceux du Slesvig et du Holstein. Des écrits dans le genre de celui que M. E. Katner adressait naguère à la confédération du nord, Pi'eussen's Beruf im Osien, sommeront l'Allemagne de délivrer ses enfants opprimés. Jamais la race germanique ne permettra que la Bohème devienne un fief moscovite. Si donc les idées des pans'aves russes, déjà triomphantes en Pologne et essayées le long de la Baltique, devaient être un jour complètement et ouvertement adoptées à Saint-Pétersbourg, la Russie marcherait vers un conflit avec la race germanique. Malgré les alliances dynastiques, la Prusse se lèverait, car l'empereur d'Allemagne ne pourrait, sous peine de déchéance, trahir les intérêts allemands. Déjà Frédéric II traçait d'un mot le rôle de la Prusse. Tandis que Joseph II s'alliait aveuglément avec Catherine pour démembrer la Turquie, Frédéric disait : « Nous ne pouvons favoriser les desseins de la Russie; le lendemain du joilr où elle serait à Constantinople, elle entrerait à Kœnigsberg. » Dans la lutte contre l'ambition russe, l'Autriche et la Prusse auraient pour alliée sûre et déterminée l'Angleterre, car c'est en Pologne et sur les bords du Dnieper qu'elle se verrait obligée d'arrêter la marche des Russes vers l'Inde. J'admire la perspicacité du général Fadéef, qui, dès 1869, annonçait à son pays le danger dont le menaçait la triple alliance austro-prusso-anglaisc. « Tant, disait-il, que dure la querelle entre la France et la Prusse, la Russie aura quelque liberté de mouvement; mais, quand ce différend sera apaisé ou réglé les armes à la main, alors la Russie devra enlever d'assaut la moindre difliculté; car suivant toute probabilité elle aura devant elle la triple alliance anglo-austro-prussienne, bien plus dangereuse pour nous que celle de la France et de l'Anglcierre. Les sentiments personnels du roi Guillaume y ont seuls mis obstacle jusqu'à présent. » En bon
patriote qui ne veut pas tromper son pays, le général prend soin de l'avertir que la guerre aurait un tout autre caractère que celle de 48S4. Ce ne serait point, dit-ii, une attaque maritime sur un point isolé du territoire, ce serait une lutte formidable sur toute la frontière occidentale de l'empire, depuis le cercle polaire jusqu'aux rives de la Mer Noire.
Le général Fadéef a raison: si jamais pareille guerre doit éclater, elle sera terrible, car ce sera la lutte de deux races puissantes qui se disputeront la suprématie de l'F.urope centrale, et l'avenir de chacune d'elles se jouera sur les champs de bataille. On voudrait détourner les yeux de ces épouvantables prévisions de combats et de carnage. Les peuples n'ont aucun intérêt à s'entr'égorger; ils n'ont qu'à gagner aux progrès de leurs voisins. 11 suffit de respecter les droits de chacun pour que l'harmonie règne; mais les Russes se laissent enivrer par la vision de l'empire universel. Comme les Slaves, qui sont au nombre de 100 millions, s'avancent jusqu'à Trieste et à Prague, jusque-là doit s'étendre leur empire. D'autre part, les Allemands, exaltés aussi par leurs récents succès, ne peuvent supporter l'idée de la prééminence des Slaves, et ils ne permettront pas qu'on opprime impunément des branches de la famille germanique; voilà les éléments du conflit. Si les gouvernements sont sages, il n'aura pas lieu, car tout fait une loi de l'éviter; mais, hélas! ce sont les souverains qui décident la guerre, et trop souvent ils y jettent les peuples sous prétexte d'obéir aux aspirations nationales. Il sufliît d'un prince ambitieux et impatient à Berlin ou à Saint-Pétersbourg pour mettre aux prises 150 millions d'hommes. On peut croire encore qu'un semblable choc n'aura pas lieu; il faut que l'Occident essaie de deviner qu'elle pourrait être l'issue de la lutte.
Cette guerre, encore une fois, ne ressemblerait en rien à celle de 1854. On peut le dire aujourd'hui, la guerre de Crimée a été entreprise sans but bien défini, conduite sans vigueur et terminée sans prévoyance. Bright et Cobden avaient raison: les motifs invoqués pour entamer les hostilités étaient insufilsants, à moins qu'on ne voulût considérer la Russie comme un danger permanent pour la civilisation occidentale, et alors il fallait l'attaquer sur toute la ligne et
la rejeter au delà du Dnieper. La guerre ne doit plus être un tournoi destiné uniquement à perinetire à un souverain de couronner son effigie de lauriers. Le sang des peuples est trop précieux; il ne faut le verser que pour une juste cause et à la condition qu'on atteigne le but qui a fait recourir aux armes. L'origine du difterend était une querelle de moines pour les lieux saints; c'est un pur intérêt dynastique qui détermina Napoléon III, Kinglake l'a démontré à l'évidence. D'abord on jette les troupes en proie aux fièvres de la Dobrutcha; puis, après avoir sacrifié des milliards et des centaines de mille hommes, on finit par prendre un fort dans la Baltique et une forteresse en Crimée. Aussitôt on s'empresse de faire la paix en imposant seulement à la Russie la neutralisation de la Mer Noire, qu'elle devait évidemment secouer à la première occasion, ce qu'elle n'a pas manqué de faire en effet l'an dernier. Comme résultat de cette guerre, il ne reste rien, sauf un monument dans Pall-Mallà Londres, et à Paris le nom d'un pont et d'un boulevard. La Russie, éclairée par les événements sur les causes de sa faiblesse, a émancipé ses serfs et construit ses chemins de fer, et elle est aujourd'hui bien plus forte qu'en 1854. Si l'on pensait que l'intérêt de l'Europe commandait la guerre, il fallait la faire dans un but qui en valût la peine, c'est h dire pour mettre désormais à l'abri de l'ambition russe la Turquie et l'Autriche. Alors il fallait faire une guerre à fond, comme dit M. de Bismarck, marcher en avant avec l'Autriche, qui ne demandait pas mieux, pousser la Suède en Finlande en lui assurant la possession de cette province suédoise d'origine, soulever et reconstituer la grande Pologne sous un prince autrichien, indemniser l'Autriche de la perte de la Galicie au moyen des principautés danubiennes, et, quant à la Prusse, s'assurer au moins sa neutralité en lui donnant les provinces baltiques. De cette façon, le succès était assuré et un grand résultat obtenu. L'Europe n'avait plus à craindre la suprématie moscovite, les Slaves occidentaux conservaient leur indépendance, et la Russie était ramenée à sa véritable mission, qui est de porter la civilisation en Asie. Ce plan de campagne, esquissé un instant au printemps de 4855 ',
' En novembre 185-1, un traité était conclu avec la Suède, qui devait prendre l'offensive en Finlande au printemps 185.5. L'Angleterre s'était refusée à trancher la question d'Orient au moyen de la ([uestion polonaise. L'Autriche, laiblement appuyée, n'avait agi que par sa neutralité armée. Néanmoins la guerre allait changer de caractère, quand le roi de Prusse, qui voyait le danger, détermina Nicolas à subir la paix.
serait certainement suivi aujourd'hui et exécuté avec toute l'énergie dont l'Allemagne peut disposer. Les Anglais et les Suédois s'avançant en Finlande, la Prusse poussant ses armées de Kœnigsberg sur Saint-Pélersbourg, et l'Autriche les siennes de Cracovie sur Moscou, la Russie aurait bien de la peine à se défendre. Depuis 1812, les conditions sont changées. Grâce aux chemins de fer, les armées se concentrent en quelques jours et pénètrent en quelques semaines jusqu'au cœur du pays envahi. En une campagne, tout est fini. D'ailleurs il ne faudrait point poursuivre les Russes jusqu'au fond de leurs immenses provinces; il suffirait d'occuper la Finlande, les piovinces baltiques, et de reconstituer la Pologne. Le général Fadéefvoit clairement le danger. « Si nous ne ramenons pas à nous la Pologne, secrie-t-il, les Allemands la rétabliront contre nous; c'est leur intérêt, n Leur évident intérêt, en effet, car la Pologne indépendante leur servirait d'infranchissable boulevard. La garder pour eux-mêmes serait la folie d'une aveugle et inique ambition. Ce serait d'abord violer le principe des nationalités sans cesse invoqué par l'Allemagne ; puis, motif plus décisif, ne pouvant germaniser toutes les provinces polonaises, on les rejetterait dans les bras des Russes, comme en 1846, et le panslavisme reprendrait aussitôt une puissance bien plus redoutable que celle dont il a pu disposer jusqu'à ce jour, car il réunirait cette fois tous les Slaves au service d'une même cause, et il serait armé contre l'oppression teutone du plus saint des droits. Trop faible peut-être pour se défendre, la Pologne perdra qui voudra l'asservir, la Russie d'abord, ensuite l'Allemagne.
La Russie ne doit pas se faire illusion sur ses moyens de résistance. Deux choses essentielles lui font défaut: la liberté et les lumières, et elle ne voit peut-être pas même la faiblesse qui en résulte. Le despotisme est exposé à de terribles mécomptes. Les aveux de Napoléon III et de ses ministres nous en apportent chaque jours des preuves effroyables. Voyez par exemple l'écrit du comte Palikao. On se croyait admirablement préparé, et tout manquait, même dans les arsenaux comme Strasbourg. Le gouvernement russe paie pour avoir le meilleur matériel de guerre. L'obtient-il, et serai(-il prêt là oîi il devrait l'être? Nul ne peut le dire. On raconte à ce sujet plus d'une anecdote en Russie. Ainsi récemment, affirmet-on, l'empereur visitait ses régiments pour s'assurer que tous étaient armés du fusil transformé. Plusieurs en manquaient, mais immédia-
tement après la revue on expédiait, par chemin de fer, les nouveaux fusils k ceux qui en étaient encore dépourvus. Le fait fùt-il faux, il est cru possible, et cela peint la situation. Sans le contrôle de la presse et de l'opinion libres, la vénalité et le désordre, ignorés ou tolérés, désorganisent tout. Les populations russes ont les qualités les plus solides, mais elles manquent complètement d'instruction, et même les hautes études sont peu cultivées '. Or des hommes tout à fait ignorants ne forment pas un bon élément pour les armées modernes. Étant aussi inertes que les serfs du moyen âge, ils résisteraient mal à l'invasion et même à la domination de l'étranger. Les classes moyennes peu instruites ne peuvent fournir le corps d'officiers qu'exige la stratégie actuelle. Une nation où la vie intellectuelle est limitée aux sphères les plus élevées, et dont toute la force est concentrée aux mains de l'État, est incapable de résister à un pays où tous les citoyens, animés d'une passion individuelle et poussés par la vue claire de leur intérêt, se précipitent à l'appel de la patrie. Une ou deux grandes batailles pourraient décider du sort de l'empire des tsars. Les Slaves, qui ne sont pas même unis, ne semblent pas encore assez forts pour affronter l'alliance des tribus germaniques et Scandinaves.
Le soir du 1" septembre de l'an passé (1870), au moment où le
^ D'après les Archives de statistique militaire, qui sont publiées à Saint- Pétersbourg par les meilleurs officiers de l'état-major, la fréquentation des écoles en Russie a lieu dans les proportions suivantes. Dans les trente-cinq provinces russes propi'ement dites, où fonctionnent les états provinciaux, — qui font beaucoup pour l'enseignement, — I élève sur 1G8 habitants fréquente l'école. Dans les trois provinces où il n'y a pas encore d'états pi-ovinciaux, on trouve 1 élève sur 471 habitants. Dans les six provinces nord-ouest du district de Vilna, il y a 1 écolier sur 186 habitants. Dans les trois pi'ovinces sud-ouest (Kief, Podolie, Volhynie), on compte 1 écolier par 532 habitants ; dans les provinces de la Vistuie (royaume de Pologne), 1 sur 31 habitants ; dans les provinces de la Baltique, 1 sur 19 habitants, et en Sibérie 1 écolier sur 664 habitants. — L'enseignement supérieur n'est pas plus florissant. On ne parvient point à remplir convenablement les chaires universitaires, et beaucoup d'entre elles restent vacantes. Naguère encore, à Kasan, la botanique, la philosophie et la littérature latine ne trouvaient point de [)rofesseurs. A Charkov, sur quatorze chaires de professeurs extraordinaires, une seule était occupée. A Kief, les chaires créées par le règlemeni de 18(j3 sont pi'esque toutes restées vacantes ; en 1867-1868 la faculté de philosophie ne comptait que deux membres. A Odessa, le vide était encore plus grand. Les douze chaires les plus importantes n'avaient point de titulaires. Le gouYernement accorde cependant une dotation assez convenable au haut enseiguement.
drapeau blanc apparut sur les murs de Sedan, un général américain et le correspondant d'un journal anglais s'approchèrent de M. de Bismarck pour le féliciter du succès de la journée. Ils avaient soif: on leur apporta de la bière, et avec la boisson d'Odin et des Valkyries ils burent à l'alliance indissoluble des trois grandes branches de la famille germanique. Est-ce un pronostic de l'avenir, et les alliances seront-elles désormais dictées par Tidenlité de la race? Ce qui est certain en tout cas, et les Russes prévoyants le disent tout haut, c'est que, si la Russie continue à marcher en avant sous le drapeau du panslavisme persécuteur et conquérant, elle concentrera devant elle la résistance acharnée du monde germanique, conduit à l'assaut par la Prusse et l'Angleterre.
Quelles sont les forces réelles dont dispose la Russie pour résister à une pareille coalition? Après la guerre de Grimée, elle n'a songé qu'à se refaire en introduisant une stricte économie dans son établissement militaire et en réduisant l'effectif. Il s'agissait avant tout de constituer une nation qui pût déployer plus de ressort qu'en 1854. C'est dans ce dessein que le servage a été aboli. En même temps un immense réseau de chemins de fer a été construit, surtout dans des vues stratégiques et afin que les armées ne se fondent plus en traversant les steppes. Peu à peu l'esprit national s'est réveillé. Les Russes sont sortis de l'abattement où les avait plongés leur impuissance si inattendue de 1854. Ce n'est plus l'empereur aujourd'hui qui rêve, dans le mystère du cabinet, aux grandes destinéesde la « sainte Russie » ; c'est la nation elle-même qui en veut l'accomplissement. Depuis l'insurrection polonaise de 1863, l'idée moscovite est entrée, armée en guerre, dans la politique pratique, et le gouvernement n'a pas cessé un moment d'augmenter et d'améliorer ses forces militaires.
On varie sur l'effectif dont la Russie pourrait disposer maintenant. Il y a deux ans, le ministre de la guerre d'Autriche, qui a le plus grand intérêt à être bien informé, donnait les chiffres suivants dans un document parlementaire: armée active, y compris celle du Caucase, 827,350 hommes ; troupes locales, 410,427; irréguliers, 229,223; total, 1,407,000. Il est vrai que le baron von Kuhn, qui demandait des fonds pour son budget, devait être porté à grossir le relevé des forces étrangères. Un écrivain anglais de la Revue d'Edimbourg, qui paraît avoir obtenu des renseignements très précis, ne porte le total de l'armée russe active qu'à 688,000 hommes
ainsi répartis: infanterie de ligne, 492,000; fusiliers, 20,000; cavalerie, 33,000; artillerie, 28,000; génie, 11,500; et le reste irréguliers et armée du Caucase. Le nombre des canons de campagne serait de 1,304. En y ajoutant les réserves, les états-majors, le commissariat, on arriverait à un grand total d'environ 1,200, 000 hommes, ce qui permettrait de jeter à bref délai sur le territoire ennemi une armée de 400,000 combattants. Cette force serait peut-être suffisante pour attaquer l'Autriche seule ; elle ne pourrait tenir tête aux forces combinées de l'Autriche et de l'Allemagne. Les militaires russes ne l'ignorent pas, et ils cherchent le moyen de porter leur effectif au niveau wulu sans ruiner les finances de l'empire, déjà très embai'rassées. D'après leur calcul, rien que pour garder les provinces exposées aux coups de fennemi, il faudrait trente-quatre divisions ou 400,000 hommes, et en outre une armée active de 900,000 combattants sans compter les dépôts. Sur le papier, l'empire dispose déjà de forces supérieures; mais il s'agit d'avoir de bons soldats, bien équipés et bien exercés, et non des contingents constituant une foule armée. Pour obtenir cette force, considérée comme indispensable à la sécurité de la Russie, deux systèmes étaient en présence: celui du général Fadéef, qui voulait tirer parti de Yopoltschenie ou milice, qui existe déjà et dont on ferait de bonnes réserves pour la défense, et celui du général Miliutine, ministre de la guerre, qui voulait tout simplemdnt adopter en bloc l'organisation prussienne. C'est, comme on le sait, le général Muliutine qui fa emporté, et le tsar a décrété le service obligatoire pour tous, sans remplacement et sans autre titre d'exemption que l'incapacité démontrée. C'est une mesure que tous les états devront adopter. Si on l'applique sérieusement en Russie, elle y amènera toute une révolution, car l'ancien serf étant appelé à servir à côté de son seigneur ne tardera pas à devenir un citoyen. La durée du service est fixée à douze ans avec trois ou quatre ans de présence, mais « aucun homme ne sera renvoyé dans ses foyers, » son instruction fût-elle complète, avant de savoir lire et écrire. On estime que, lorsque le nouveau régime aura porté ses fruits, il produira 3 millions de combattants.
Seulement, on le voit, tout est à réorganiser, et en Russie les résultats sont toujours infiniment au-dessous de ce qu'on espère, parce que l'argent fait défaut, et qu'il est dévoré en concussions de toute espèce. C'est ainsi que le capitaine Brackenbury affirme, dans
son livre récent sur les armées européennes, que les troupes russes sont loin d'avoir toutes le nouveau fusil. On avait pris d'abord le système Cari, puis le système Berdan. Le ministre de la guerre, comte Miliutine et le grand-duc héritier défendaient avec acharnement, le premier un fusil américain, l'autre un fusil russe. Les bureaux annonçaient qu'on transformait par jour des milliers d'armes; mais, on ne sait par quel maléfice, elles n'arrivaient pas aux mains des troupes. Mêmes tâtonnements, même insuffisance pour l'artillerie, dont le capitaine Brackenbury fait connaître l'armement très en détail. D'après les observateurs les plus compétents, l'infanterie a fait beaucoup de progrès. Les hommes ne sont plus comme autrefois de simples machines. Ils se sont initiés à la tactique nouvelle ; ils sont mieux nourris, plus contents, et « l'idée nationale » commence à faire battre leurs cœurs. II marchent admirablement, et on leur impose les plus durs exercices. Les officiers des armes spéciales sont très instruits ; mais ceux de la ligne sont tout à fait audessous de ce qu'exige l'art militaire actuel. On se plaint qu'ils manquent de discipline ; on affirme que les idées ultra-démocratiques les envahissent. Les sous-officiers sont à peine supérieurs en intelligence aux simples soldats. Sauf les cosaques, excellents comme éclaireurs, la cavalerie ne peut se comparer à celle de l'Allemagne et de l'Autriche; elle serait incapable de remplir la mission de rideau d'avant-garde à laquelle la stratégie moderne semble la destiner.
Ce qui est le plus avancé, c'est la construction des places fortes et celle du réseau stratégique des chemins de fer. Kertch et Kief au sud, Sweaborg et Cronstadt au nord, sont bien fortifiés. En Pologne on a élevé un véritable quadrilatère formé des forteresses de Varsovie, Zaniosc, Ivangorod, Brzesc-Rilewski et Modlin. Dès 4852, le baron Haxthausen, qui connaissait si bien la Russie, était épouvanté en voyant ce bastion de la Pologne, si fortement armé, s'avancer jusqu'au cœur des pays germaniques. Depuis lors, sous la direction de Todleben, on fait les travaux les mieux entendus pour transformer quelques-unes des places polonaises en réduits complètement imprenables. Modlin, situé au confluent du Bug et de la Vistule, sans population civile à nourrir et à ménager, est le modèle du genre. « Immense, silencieuse et sombre, dit M. Brackenbury, destinée à l'attaque et k la défense, Modlin est bien l'image du gigantesque et menaçant empire du nord qui couve l'Europe du regard,
attendant son heure. » Le réseau stratégique des voies ferrées est formé d'abord de quatre lignes dirigées du nord au sud, afin de permettre la concentration en arrière du point d'attaque ou la défense des deux côtes de la Baltique et de la Mer Noire ; ensuite de quatre lignes tracées de l'est vers l'ouest, afin de permettre aux armées de se porter rapidement en Prusse, en Autriche ou dans les principautés. Le réseau entier, déjà dessiné, n'est pas achevé. En résumé, on peut dire que la Russie n'est pas encore prête à l'action. La réorganisation à la prussienne est à peine commencée; l'armement est incomplet, le réseau ferré n'est pas terminé, et le budget se solde chaque année par un déficit. Le parti ultra-moscovite se montre trop pressé au gré du gouvernement. C'est, diraiton, une imprudence ; c'est peut-être aussi le moyen de rallier tous les Slaves sous un drapeau commun.
Si cette lutte formidable devait éclater un jour, que ferait, que devrait faire la France ? Depuis longtemps l'alliance russe a été une tentation pour la France, et à l'avenir elle le sera plus que jamais. Napoléon l" l'a adoptée un moment, puis rejetée ; Charles X s'y engageait vers la fin de son règne et Napoléon III dérivait par moments de ce côté. La raison en est simple. Ni l'Angleterre ni l'Autriche ni même la Prusse ne peuvent rien céder à la Russie; il y va de leur existence comme grandes puissances. La France au contraire peut croire qu'elle ferait un bon marché en accordant le Danube et même les Dardanelles en échange du Rhin et de l'Escaut. Le Rhin est si près, et le Bosphore est si loin ! Il est incontestable que Napoléon III, se donnant pour mission la revanche de Waterloo et le retour aux frontières léguées par la république et perdues par l'empire, s'est trompé d'allié. Avec leurs trames sournoises et leurs complots avortés qu'ils essaient en vain de pallier aujourd'hui par le mensonge, Napoléon III, conspirateur sur le trône, et ses diplomates, agents naïfs d'une politique à la fois perfide et inepte, tous se sont îaisséjouer par Cavour et Bismarck, qui eux se mettaient hardiment à la tête du mouvement national unitaire de leur pays respectif. La petite politique compte sur des dispositions personnelles, sur des promesses, sur des marchés; elle agit dans l'ombre, et c'est toujours un jeu de trompeurs et de dupes. La grande politique table sur l'accord des intérêts des peuples et sur la force des idées qui régnent à un moment donné. Elle peut se faire au grand jour et n'occasionne pas de déreplions à celui qui a vu clair. Nous ne
savons encore de quelles vagues espérances M. de Bismarck a amusé Napoléon III, mais il fallait être aveugle pour s'y laisser prendre. Point n'était besoin de la réponse de la chancellerie de Berlin au dernier livre de M. Benedetli pour démontrer que la Prusse n'aurait jamais cédé, sans y être obligée par la force, ni le Palatinat ni la Belgique ni même la Saar. Le roi Guillaume ne pouvait accorder, volontairement du moins, un pouce du territoire allemand, sans abdiquer toute chance à l'hégémonie, et concéder les provinces belges, c'était du même coup livrer Cologne devenue intenable, et la roule de Berlin en arrière des forteresses du Rhin, Mayence et Coblence. Si Napoléon eût agi et occupé, peut-être l'Allemagne se fùt-ello résignée au fait accompli, après quelques revers. Mais attendre de la bienveillance de M. de Bismarck les concessions dont M. Benedetli traçait naïvement le plan, c'était en vérité un aveuglement dont l'histoire diplomatique offre peu d'exemples. Pour faire des conquêtes, Napoléon III s'est allié précisément à l'étal qui pouvait le moins les lui permettre. L'alliance russe eût été certes plus indiquée; mais que d'obstacles elle eût cependant présentés! Il aurait fallu oublier à la fois l'intérêt de la civilisation occidentale, la Pologne et la Hongrie, nécessairement sacrifiées, toutes les traditions libérales de la France ; chose plus grave encore, c'eût été la rupture avec l'Angleterre. Sur le continent, il n'est plus que deux intérêts pour lesquels les Anglais feraient la guerre : la Turquie et la Belgique. Or une alliance offe.isive de la Russie et de la France mettrait évidemment ces deux intérêts en péril. Il est clair qu'aucun gouvernement français n'entrera à la légère dans une voie qui aboutirait à une lutte avec le pays qui a été le berceau et qui est encore le foyer des idées de liberté dans le monde.
Je n'ai pas hésité à examiner ces redoutables éventualités, parce que je suis convaincu qu'il est nécessaire de regarder en face ce qui est et ce qui est possible, le présent et l'avenir. La France a été jetée inopinément dans la guerre de 4870, parce qu'elle n'a pas su voir et dire nettement ce qu'elle voulait et ce qu'elle ne voulait pas. C'est de loin qu'un pays doit décider la conduite qu'il tiendra dans telle ou telle circonstance. Rien n'est plus dangereux que de se laisser entraîner par un courant qui peu à peu devient irrésistible.
C'est surtout en fait de politique étrangère qu'il faut toujours savoir très nettement où l'on va et jusqu'où l'on veut aller.
Si les gouvernements ne consultaient que l'intérêt des peuples,
aucun conflit ne s'élèverait entre la Russie et l'Allemagne. Les Allemands n'ont rien à gagner à opprimer les Slaves, pas plus que les Russes à persécuter les Polonais et les Allemands qui habitent certaines de leurs provinces. On ne peut que regretter, surtout au point de vue de la Russie, l'influence que semblent y prendre les idées du panslavisme agressif et conquérant. La Russie possède un territoire déjà trop vaste pour le ressort économique dont elle dispose. Au lieu de s'épuiser pour l'agrandir encore, qu'elle s'applique plutôt à le peupler et à le mettre en valeur. L'exemple des Étals-Unis devrait lui ouvrir les yeux. Les Américains supportent sans peine un budget deux fois plus considérable que le sien, et ils remboursent leurs dettes, tandis que la Russie en contracte chaque année de nouvelles pour faire face aux dépenses improductives de l'armée qui l'épuisent.
La Russie est appelée, par sa position, à porter la civilisation dans toute l'Asie centrale. C'est une grande et belle mission, mais pour la remplir elle devrait d'abord élever le niveau intellectuel de ses propres populations. La race slave peut espérer un grand avenir. Jusqu'à présent elle n'a pu donner sa mesure, parce qu'elle a presque toujours été asservie; mais on ne peut lui dénier une intelligence très vive, très fine, et cette puissance de multiplication qui en a fait la plus nombreuse des races aryennes. En Bohême au moyen âge, en Serbie aujourd'hui, elle a montré qu'elle était capable d'établir la liberté. Malheureusement en Russie, peut-être par quelque mystérieuse influence du sang touranien, les populations semblent s'accommoder d'un despotisme purement asiatique, dont l'extension en Europe serait un malheur pour l'humanité tout entière. Le plus pressé pour les Russes est donc de s'élever à un état de culture intellectuelle qui leur permette de tirer parti des sources de richesse que leur territoire renferme, et de prendre une part effective à la direction de leurs destinées politiques. L'ambition de la Russie n'est pas en rapport avec les ressources dont elle dispose aujourd'hui, et il serait d'ailleurs profondément regrettable que les Slaves occidentaux, Tchèques, Polonais et Serbes, vinssent à tomber sous le joug des Russes, beaucoup moins avancés qu'eux. Le princijie des nationalités est légitime, quand il est invoque par des populations qui réclament une autonomie à laquelle leur maturité intellectuelle et politique leur donne droit; mais on ne peut que le maudire, (|uand on en fait une arme d'oppression, comme dans la
Ruthénie et en Livonie, ou un moyen d'édifier un puissant empire conquérant et despotique, comme le rêvent les patriotes de Moscou. Un Russe, M. Tourguenef, a écrit à ce sujet une phrase qui est la condamnation de toutes ces aspirations de grandeur nationale établie par la force des armes : « Le mot civilisation est seul pur, sacré et partout respectable, tandis que ces autres mots, nationalité, gloire, puissance, sentent le sang qu'ils font couler. »
{Revue de Belgique de Bruxelles, 15 janvier 1872.)
On ne peut presque point lire de livre, de revue ou de journal français qui ne proclame ouvertement ou qui ne fasse entendre que le devoir de la France est de se préparer à prendre, par les armes, une revanche glorieuse de ses récents revers. Les écrivains les plus sensés, les plus sages, n'hésitent pas à dire qu'il faut instiller au cœur des générations nouvelles la haine des Prussiens. La meilleure raison, ou du moins la plus goûtée et la mieux comprise que l'on puisse faire valoir en faveur d'une réforme, est qu'elle préparera les Français à vaincre les Allemands.
Que le peuple français éprouve ces sentiments, il ne faut point s'en étonner. La soif de la vengeance est naturelle au cœur de l'homme, et elle est d'autant plus intense que l'offense a été plus profonde. M. de Bismark l'avait prévu, c'était le fond de son argumentation contre M. Jules Favre, quand il discutait les conditions de la paix. Mais ce qui est naturel, est souvent très peu prudent et très peu raisonnable. La passion est naturelle; elle est pourtant une détestable conseillère.
Parler de revanche en ce moment est puéril, maladroit et malhabile. Puéril, car c'est agir comme un enfant battu par un autre, qui crie en montrant le poing: Demain, tu mêle payeras; — maladroit, car c'est donner raison à M. de Bismarck, prétendant qu'il devait garder Metz et Strasbourg, non par esprit de conquête et pour agrandir l'Allemagne, mais uniquement pour se défendre au jour de l'inévitable vengeance ; — malhabile, car si l'on veut se venger d'un ennemi puissant, il faut se préparer en silence, se recueillir, comme l'a fait si habilement la Russie, laisser croire qu'on
oublie, puis saisir le moment opportun. Si vous annoncez sans cesse que vous attaquerez le plut tôt possible, l'ennemi se tiendra prêt et aura soin de ne point s'engager ailleurs.
En outre, ne rêver que vengeance, ne songer qu'à la guerre, est, à notre époque, une idée malsaine et démoralisante. Il en résulte que les forces vives de la nation — argent, jeunesse, intelligence, esprit de recherche — sont absorbées dans des poursuites absolument improductives. En France, la population n'augmentait déjà que très lentement. Cela n'est pas un mal en soi, mais relativement à l'accroissement des autres nations, cette stérilité peut devenir une cause d'infériorité dans la balance des forces matérielles. Or si l'on appelle plus de jeunes gens sous les drapeaux et si on consacre plus d'argent aux armements, outre le demi-millard d'impôts nouveaux qu'exige la liquidation de l'Empire en faillite, il en résultera probablement que la population n'augmentera plus, car ce qui l'arrête, c'est moins un défaut de fécondité dans l'espèce que le manque de subsistances. D'après ce que j'apprends, beaucoup d'élèves distingués sortant des collèges et qui se destinaient au barreau, à l'enseignement, aux lettres, aux arts, se dirigent maintenant vers l'armée, en prévision de la revanche espérée.
Ce spectacle est fait pour attrister les amis de la France, car ce ji'est pas ainsi qu'on guérira ce noble peuple du mal profond que l'Empire lui a fait. Ceux qui ont gouverné en France les affaires et l'opinion, ont toujours empoisonné l'esprit de la nation des idées les plus fausses. Parmi celles-ci, il y a surtout l'engouement de la gloire militaire et la manie des interventions étrangères. Par exemple, quelle funeste influence n'a pas exercée M. Thiers, en exaltant le premier empire, en cultivant l'esprit guerrier dont le retour des cendres de Napoléon était le symbole et la consécration. Lisez les mémoires de M. Guizot. Sa préoccupation constante est d'étendre l'influence de la France. Pour cela, on intervient ou on intrigue partout. En Orient, pour soutenir Méhémet-Ali ; en Espagne, pour prêter appui aux libéraux, ou pour y faire des mariages princiers; en Suisse, pour défendre les Jésuites; en Belgique, pour conseiller à Léopold 1" l'emploi de la force armée. C'est ce qu'on appelait « une politique digne d'un grand pays. » Il en résultait les plus fâcheuses conséquences.
Premièrement, l'attention publique se tournait vers les affaires étrangères, au lieu de se fixer sur les réformes à l'intérieur, où tout était à faire.
Secondement, il fallait entretenir une forte armée et une flotte puissante pour faire sentir et craindre partout « l'épée de la France. »
Troisièmement, la fibre nationale devenait extrêmement susceptible, et tout agrandissement d'un pays étranger était considéré comme une offense à l'honneur et une atteinte à la légitime prépondérance de la France, On entretenait dans tout le peuple cette croyance ou plutôt ce dogme que la France devait être et rester le pays le plus puissant du monde. Rien de plus curieux, sous ce rapport, que le dernier chapitre du dernier livre de Prôvost-Paradol. L'idée que la France puisse tomber au second rang, comme puissance militaire, et ne plus l'emporter sur les autres nations que par les lettres, les arts et les sciences, lui inspire une sorte de fureur patriotique. Cet esprit si sage, cet ami si éclairé de la liberté et du progrès pacifique n'hésite pas à accepter, à demander même la guerre avec la Prusse, plutôt que de la voir étendre son hégémonie sur le reste de l'Allemagne. Les libéraux et les radicaux ont été en ce point plus aveugles même et plus funestes à leur patrie que des hommes d'État comme MM. Thiers et Guizot. Oubliant que leurs ancêtres de la révolution étaient d'abord tous pour la paix, ils ont constamment prêché la guerre, la guerre contre l'Angleterre pour l'affaire Pritchard, la guerre contre l'Europe pour la Pologne ou pour l'Egypte, etc., etc. Les gloires de l'empire et les luttes de l'opposition contre les Bourbons, sous la restauration, avaient mis au cœur des Français un besoin fâcheux de succès militaires et d'influence, de prépondérance à l'étranger. Ce sentiment existant, tous les partis l'ont entretenu et exploité tour à tour, les uns comme moyen de gouvernement, les autres comme moyen d'opposition. Voilà ce qui a fait adopter à Napoléon III la politique insensée qui l'a conduit successivement en Crimée, en Italie, en Cochinchine, au Mexique et enfin à Sedan. Il se serait résigné à Sadowa et même à l'unification de l'Allemagne, hâtée par ses fautes ; il avait fait faire, à ce propos, par M. de Lavalette, la théorie « des grandes agglomérations ». Le point d'honneur national, surexcité par les discours de l'opposition, et aussi certainement trop écouté par ses maréchaux, l'ont poussé à la déclaration de guerre de juillet 1870.
Aujourd'hui encore, on persévère dans la même voie ; on accable le pays d'impôts pour augmenter la dotation de l'armée, et on entretient dans les âmes un désir âpre de se jeter au premier moment sur l'ennemi. Qu'en résultera-t-il ? D'abord, qu'aucun gouvernement sage
ne pourra durer, et en second lieu que la nation surexcitée se lancera de nouveau dans les hasards de la guerre, sans les préparatifs et sans les alliances nécessaires pour réussir, comme ces fiers taureaux de l'Andalousie qu'on tourmente dans les ténèbres et qui ensuite se précipitent avec un aveugle courage sur l'épée tendue du matador.
Ce n'est pas ainsi qu'on fera reprendre à la France la position qu'elle doit occuper pour son bonheur et pour l'avantage de notre continent. On est désolé, quand on voit que ni le gouvernement ni l'assemblée de Versailles ne proposent aucune de ces grandes idées, aucune de ces réformes radicales que de grands malheurs ont toujours inspirées ailleurs. Le gouvernement suit exactement l'ancienne ornière, sauf qu'il revient à certaines vieilles mesures restrictives partout abandonnées: protection de l'industrie par les douanes, entraves de toute nature imposées à la presse, poursuites contre l'iwternationale, impôts absurdes sur le papier, sur les correspondances postales ' et le transport des marchandises. Ainsi, tandis que les autres pays et l'Allemagne surtout marchent en avant, la France recule vers le passé. L'Allemagne, avare pour tout le reste, prodigue les millions pour l'enseignement supérieur et en vote de nouveaux pour l'enseignement primaire. La France, où, en fait d'instruction, l'Empire a tout négligé, ne fait rien, absolument rien, pour combler ces effrayantes lacunes ; l'Assemblée nationale a même très mal accueilli le projet de loi si modéré de M. Jules Simon.
Prenant texte de ce manque absolu d'idées neuves et fécondes et de cet abondant et désolant regain d'idées étroites et surannées, les ennemis de la France parlent de la décadence inévitable des races latines. D'abord, nous, Belges, nous ne devrions accepter cette théorie que la mort dans l'âme, car ce serait la condamnation de notre nationalité. Les Flamands pourraient peut-être se sauver, en se rattachant, plus intimement qu'ils ne l'ont fait jusqu'à ce jour, à la civilisation germanique de l'Allemagne, de l'Angleterre et del'Amé-
1 Dans tous les pays limitrophes, on peut correspondre par cai'te, moyennant 5 centimes. En France, la lettre simple coûte 25 centimes, cinq fois plus. Les tarifs pour mai-chandises étaient déjà plus élevés qu'ailleurs, et on y met un impôt de 10 p. c. — On oublie que le meilleur moyen de favoriser l'industrie est de faciliter les échanges. On place l'industrie dans des conditions d'infériorité et on veut pourtant la protéger !
rique surtout; mais l'autre moitié du pays, — les Wallons, — sont des latins ou du moins sont attachés si intimement aux latins par l'identité de la langue, des mœurs, des traditions, des sentiments cl de l'histoire, qu'ils n'échapperaient pas au déclin de leurs frères. Qu'on le sache bien, si le niveau des lumières devait baisser en France, il ferait moins clair chez nous. Notre frontière nous préserve de payer pour les folies de nos voisins, mais pour la culture intellectuelle nous sommes solidaires; car la frontière n'existe pas pour les choses de l'esprit.
Voyons maintenant jusqu'à quel point cette décadence des races latines est un fait réel. 11 est hors de doute que le groupe des peuples germaniques pris dans son ensemble se trouve maintenant dans une meilleure situation que le groupe des peuples latins ^ Voyez seulement la cote de la Bourse, thermomètre de la condition économique des peuples. Si l'on compare le taux de la renie en France et en Angleterre, en Italie et en Prusse, en Espagne et en Suède, en Portugal et en Néerlande, les fonds des premiers sont toujours à 20 p. c. au-dessus de ceux des seconds. Mais cette diflërence de situation actuelle ne tient pas à une infériorité de la race, c'est à dire à une cause sans remède. Je ne suis pas de ceux qui croient que toutes les races sont susceptibles du même développement, et j'admets que la constitution du cerveau ou les aptitudes innées et transmises de l'esprit influent sur la destinée des peuples ; mais latins et germains sont frères ; ils sont également de souche aryenne ; au fond, leurs langues sont semblables : mêmes racines, même génie grammatical ; puis, ils ont les mêmes traditions mythiques, les mômes institutions à l'origine, mêmes mœurs^ même indépendance. L'Espagne a conservé ses libertés jusqu'à ce (ju'uii germain, Charles-Quint, les lui ravit. L'Italie a été aussi remplie de cités libres que la Flandre. La France a eu les mêmes institutions
* Ce fait n'est, même pas nié par les cliel's de l'église catholi<|ue. Voici ce que dit M. Bourret, évéque de liodez, dans sa récente i)astorale (janvier 1872): « Les nations catholiques, dit-on, sont en décadence, et les races latines qui sont restées fidèles à l'Eglise romaine, ne sont pas sauvées. C'est vrai, nous ne le nions pas. » Le fait constaté, l'évèquo l'attribue à ce que les nations catholi(iues ne l'emplissent point leurs devoirs religieux. Admettons l'explication, mais d'où vient cette infidélité, cette révolte? n'est-ce pas parce que le catholicisme n'est pas en ra]i[)ort avec les besoins des peuples modernes ? Si l'infériorité des peuples catholiques est certaine, il est didicile de ne pas l'attribuer au catholicisme.
que l'Angleterre jusqu'au xiv* siècle. Les Magyars, peuple de race jaune et touranienne, ont défendu leur liberté avec plus d'héroïsme, de persévérance et de succès que les Germains. Les Basques, probablement berbères, ont su repousser toutes les tyrannies et conserver leurs autonomies locales jusqu'à ce jour. Le progrès des nations germaniques n'a commencé à devenir plus rapide que depuis le xvi« siècle, et aujourd'hui l'Italie, à peine constituée, se réveille; elle commence à briller, dans toutes les branches scientifiques, d'un éclat si sérieux, qu'un professeur de l'Université de Louvain veut y envoyer éiudier notre jeunesse. L'observation des faits ne permet donc pas d'attribuer à l'action de la race la différence de destinée des différents peuples européens.
Ce qui est incontestable, c'est que certaines institutions, certains souverains, certains auteurs ont exercé une influence si profonde sur certains peuples, que leur caractère s'en est trouvé modifié d'une façon presque permanente; et ainsi on est disposé à attribuer au sang un effet qui vient du dehors. Une tournure particulière donnée aux idées et une certaine direction aux mœurs, transmises ensuite de génération en génération, constituent ce caractère national qu'on ne peut nier et qui distingue le Français, l'Américain, l'Anglais, l'Allemand.
Le Prussien a un caractère très marqué et très différent de celui des autres tribus teutonnes. Il est raide, méthodique, sévère, dur pour lui-même et pour les autres, économe, laborieux, clairvoyant, nullement adonné à la schwœnnerei, pratique en tout, excellent fonctionnaire, caporal inimitable, et, dans les hautes régions, mathématicien, stratégiste et homme d'État de premier ordre. D'où vient le caractère prussien ? Il a été formé, comme le territoire, par le travail persévérant des souverains et l'influence séculaire des institutions. Avant le xvi' siècle, ce type était inconnu. C'est le Grand-Électeur et le Grand Frédéric, le protestantisme, l'armée, le service et finstruction obligatoires, qui l'ont créé. Le caractère américain diffère beaucoup du caractère anglais, et pourtant le Yankee est bien de pur sang anglais et saxon. Il a été formé par l'esprit puritain et par les institutions que cet esprit a produites.
Si la France ne réussit pas à établir la liberté sur des bases stables, c'est qu'elle a été profondément pénétrée de l'esprit romain, (jui est moi tel pour la liberlé, et non parce qu'elle a dans le sang
OU dans le cerveau quelque infirmité qui la rende incapable de vivre libre. Avant la conquête romaine, l'Italie était remplie de confédéi-ations libres, comme celles des Saiimites, et de villes libres comme celles de la grande Grèce, Rome même a fourni à l'histoire de la liberté quelques-unes de ses plus belles pages. Mais quand Rome eut conquis le monde connu, elle n'y introduisit pas un régime représentatif ou fédéral ; elle y appliqua simplement son régime municipal, qui ne convenait pas au gouvernement de tant de provinces, de langues et de civilisations différentes. Pour tenir ensemble le faisceau de toutes ces parties si diverses de l'Empire, il fallut établir une centralisation administrative absolue, et en même temps les dissensions intérieures aboutirent au despotisme. Ainsi se forma cet absolutisme administratif, cette centralisation toute puissante qui broya partout les autonomies locales et qui brisa du même coup l'indépendance individuelle.
Le christianisme se constitua à l'origine sous forme de petites sociétés indépendantes où régnait la liberté, l'égalité, la discussion, l'élection et le système représentatif. Mais quand ce culte fut devenu le catholicisme romain, il adopta peu à peu le système de gouvernement de l'empire. Il en résulta que les peuples qui furent soumis à l'influence de la Rome impériale, puis de la Rome catholique, furent dressés à l'obéissance et à la servitude. Les Germains, beaucoup moins soumis à cette double influence, conservèrent l'indépendance individuelle, le goût de la liberté, des autonomies locales, du régime électif et représentatif que les Latins avaient aussi possédé primitivement. La féodalité, qui n'est autre chose que la bande germanique établie en pays conquis, fit succéder partout en Europe, môme dans les pays du Midi, l'indépendance individuelle — pour les nobles bien entendu — à la centralisation administrative et despotique. Mais les rois se mirent bientôt à l'œuvre, aidés par les juristes, pour rétablir le pouvoir absolu dont ils trouvaient le type dans la Rome impériale. L'Église suivit une marche parallèle, remplaçant les anciennes libertés par l'omnipotence papale.
Au xvi" siècle, la royauté et l'Église approchaient delà réalisation de leur idéal. C'est alors qu'éclata le mouvement de résistance et d'émancipation qui avait sa Tacine dans l'individualisme germanique et qui, j)ar conséquent, triompha dans les pays où cet esprit s'était conservé, tandis qu'il échoua dans les pays où l'influence romaine avait été plus forte. La Réforme fortifia encore le sentiment
de liberté chez les peuples qui l'adoptèrent, parce que, retournant aux origines du christianisme, elle rétablit les élections, les autonomies locales, la discussion, c'est à dire des institutions libres. Dans les pays où la Réforme fut étouffée, le despotisme triompha à la fois dans l'État et dans l'Église.
La perfection du régime despotique fut atteinte d'abord en Espagne sous Philippe II, et un peu plus tard, en France sous Louis XIV. Les derniers restes des libertés du moyen âge furent partout extirpés. La centralisation romaine fut rétablie comme sous les Césars. La révolution française ayant échoué. Napoléon imprima à l'absolutisme administratif une activité et une puissance encore plus irrésistibles, et jusqu'à présent les Français ne sont pas encore parvenus à rompre avec ces fâcheuses traditions.
Ce qui a empêché la liberté de prendre fortement racine dans le sol français, c'est l'influence de Rome, de la Rome impériale d'abord et de la Rome papale ensuite.
Les peuples qui avaient conservé l'habitude de la liberté et le sentiment de l'indépendance individuelle, originairement commun à toutes les tribus aryennes, furent encore fortifiés dans ces dispositions par le culte qu'ils adoptèrent au xvi'' siècle. Les peuples que le despotisme impérial avait déjà plies à la servitude, furent confirmés dans cette faiblesse par le catholicisme, qui enseigne l'obéissance passive. Les peuples latins qui, comme Vaud, Genève et l'Engadine, adoptèrent la Réforme, se sont montrés aussi propres à manier des institutions libres que les Néerlandais ou les Anglo-Saxons.
De l'étude de l'histoire, on peut donc conclure que si les Français parviennent difficilement à conserver la liberté, cela vient des institutions et des traditions, non de la race. Il en résulte qu'en changeant les institutions civiles et religieuses, on modifierait peu à peu le caractère et on arriverait au môme résultat qu'en Amérique ou en Angleterre. Je n'ignore pas la puissance des traditions. Lutter contre son passé est difficile. Il y faut un vouloir persévérant; mais de grandes catastrophes engendrent de grandes résolutions et d'héroïques efforts.
La revanche de la France devrait consister à naturaliser sur notre continent les libres institutions de l'Amérique. Elle arriverait ainsi à exercer une influence plus grande que jamais, et cette fois uniquement bienfaisante. Mais pour atteindre ce but, de profondes réformes seraient indispensables. J'essaierai d'indiquer celles qui paraissent les plus urgentes.
C'est de l'enseignement à tous les degrés qu'il faudrait s'occuper d'abord. Ce n'est que par la diffusion universelle de l'instruction que les institutions démocratiques se maintiennent et donnent de bons résultats en Amérique et en Suisse. M. Taine vient de nous montrer, dans une peinture effrayante de réalité, comment fonctionne le suffrage universel en France. C'est vraiment la souveraineté de l'ignorance, le règne des ténèbres. C'est le suffrage universel qui a nommé et toujours soutenu Napoléon III, alors même qu'il avait déjà conduit la France au bord de l'abîme. Si l'on ne veut pas enlever au peuple le droit de voter, il faut donc l'éclairer ; sinon il n'y a point de salut. Il est môme impossible de prévoir à quelles solutions, à quelles catastrophes peut mener le système d'élection tel qu'il est organisé maintenant.
Dans l'enseignement supérieur, tout est à faire. Les facultés actuelles, isolées et peu dotées, n'exercent guère d'influence. Il faudrait les grouper en puissantes et glorieuses universités, comme celle de Paris au moyen âge ou celles de tous les autres pays encore aujourd'hui. Les détails donnés de temps à autre sur la situation des études supérieures sont affligeants au delà de tout ce que l'on peut imaginer. Récemment, il a fallu refuser la moitié des élèves pour les cours de chimie à l'école de médecine, faute de place. M. Pouchet nous apprend que, dans la patrie de Cuvier et de Bichat, il n'y a point de chaire d'anatomie générale. M. Victor Meunier nous a tracé le tableau navrant de l'état oti l'Empire a laissé l'enseignement supérieur. Tandis qu'en Allemagne on donne des millions pour établir un institut de chimie ou de physiologie, les savants français sont obligés d'étudier dans des entre-sols, sans lumière, et dans des laboratoires insuffisants, sans appareils, sans ressources d'aucune espèce.
L'enseignement moyen est mieux pourvu, mais il faudrait mettre fin à la claustration des jeunes gens empruntée aux couvents et provoquant le développement des mêmes vices. L'influence fâcheuse de l'internat sur les mœurs en France vient d'être encore récemment démontrée jusqu'à l'évidence par M. Sainte-Claire Deville ^ Les faits qu'il cite sont frappants.
Pour donner à l'enseignement primaire et supérieur le développement indispensable, il est nécessaire que tout le monde soit con-
* Travaux de l'Académie des sciences momies et politiques. Août 1871.
vaincu qu'il y va de l'avenir du pays et mette cette question au-dessus de toutes les autres. Il ne suffit pas de s'en occuper mollement et d'y consacrer les miettes qui tombent de la table toujours trop opulente des autres budgets. Particuliers et gouvernement devraient rivaliser d'efforts et de sacrifices comme en Amérique. On regarde à 20 millions pour établir la gratuité, et ce sont des centaines de millions qu'il faudrait donner sans compter.
Mais où trouver l'argent? Dans les budgets de la marine et do l'armée. Si la Prusse avait imposé à la France, comme l'a fait Napoléon à la Prusse après léna, l'obligation de limiter son armée à 40,000 ou même 80,000 hommes, elle lui aurait rendu le plus signalé service. Voyez les États-Unis: la guerre terminée, ils ont vendu leur flotte et réduit leur armée à 35,000 hommes. Sans doute, la position de la France est toute différente, et, en temps ordinaire, je comprends que ce pays ne veuille désarmer que de commun accord avec les autres États. Mais aujourd'hui il faut courir au plus pressé, et le plus pressé, à mon avis, est de refaire le pays en répandant l'instruction. Si on augmente le budjet de la guerre, comme on le fait en ce moment, et si pour y faire face on élève les impôts et on charge d'entraves toutes les transactions; si, en même temps, on néglige la culture des sciences et la diffusion des lumières, qui seules rendent le travail fécond, ils est impossible qu'on ne soit pas devancé par l'Allemagne, qui réduit les impôts, qui fait tout pour faciliter les échanges et qui ne recule devant aucune dépense pour favoriser les progrès des sciences. Est-il sage de tout sacrifier à l'armée pour recouvrer la prépondérance, alors que l'entretien de cette armée empêche de faire ce qui est indispensable au progrès du pays et au développement de sa richesse ? N'est-ce pas tourner le dos au but qu'on poursuit ?
L'organisation administrative exige aussi de grandes réformes. La constitution naturelle de la société est celle-ci. D'abord, la commune, qui est comme une extension de la famille et oîi l'homme trouve aide et protection; puis, la province ou le canton, qui administre les intérêts d'une région ; enfin, tout au-dessus, l'État qui fait les lois générales, en assure l'exécution et ne s'occupe que des intérêts réellement communs à tout le pays.
En France, la commune a conservé une certaine autonomie; mais la province a été anéantie, car le département n'est qu'un rouage de la centralisation. Il faudrait reconstituer les anciennes provinces et
leur atti'ibuer le règlement de beaucoup d'objets dont s'occupe aujourd'hui l'assemblée nationale, au grand détriment de tous. Par exemple, les travaux publics et l'enseignement moyen devraient leur être restitués. On rappellerait ainsi la vie politique aux extrémités, au lieu de l'attirer au centre, où elle cause des maux de différentes sortes, entre autres l'excès de la législation, over-legislation, comme disent les Anglais, et l'abus du parlementarisme. Ce sont là des maux dont souffrent spécialement la France et l'Italie. Les Chambres, toujours réunies, toujours discutant, toujours troublées par les intrigues des partis, agitent le pays inutilement. Il faut faire peu de lois. La société doit se développer librement et par ellemême. Les lois sont nécessaires, sans doule; mais comme elles constituent toujours des entraves, il ne faut pas les multiplier, ainsi -qu'on le fait de nos jours.
Quatre mois de session devraient suffire. Dans certains États de l'Union américaine, le Parlement ne se réunissait qu'une fois tous les deux ans. En Norwège, un des pays les plus libres et les plus démocratiques de la terre, il ne siège qu'une fois tous les trois ans. On ne voit pas que la félicité publique en souffre.
Fédération des communes constituant la province, fédération des provinces constituant l'État, voilà la forme nécessaire des sociétés libres. Le despotisme l'a brisée ou en a empêché la formation. Il faut aujourd'hui s'en rapprocher de nouveau, à mesure que les localités deviennent plus capables de se gouverner elles-mêmes.
Autre réforme tout aussi indispensable. La critique et le public devraient réagir énergiquement contre l'immoralité croissante des œuvres d'imagination. Les romans, les pièces de théâtre ne semblent avoir de sel que s'ils contiennent au moins un adultère et un bâtard. Quand on peut réunir les deux, le succès est assuré. Les journaux catholiques s'élèvent avec raison contre cette littérature malsaine.
Ce n'est pas que Vienne, Londres ou Berlin méritent le prix de vertu plus que Paris; mais les œuvres littéraires, qui représentent l'esprit national, sont plus pures en Allemagne et en Angleterre et n'apportent pas, dans les familles honnêtes, l'écho et l'influence du monde de la débauche et de la licence. Le théâtre moderne français est devenu une véritable peste. La contagion qu'il répand, rend la régénération morale presqu'impossible.
Chose essentielle, il faudrait ranimer le sentiment du devoir.
Mais pour le peuple, cela ne se peut qu'en réveillant le sentiment religieux. Or, dans les pays catholiques, le réveil du sentiment religieux aboutit inévitablement au triomphe de l'absolutisme papal. Il faut donc choisir entre l'irréligion qui mène au sceplicisme, à l'indifférence, à l'affaiblissement du sentiment moral, et la religion qui conduit à la servitude. Le remède serait dans une réforme religieuse. L'Allemagne la tente en ce moment. Aura-t-elle encore assez d'énergie et de foi pour persévérer ? Peut-être. Mais ni en France, ni en Belgique, on ne peut rien espérer de ce côté. L'aplatissement inouï du père Gralry donne la mesure du degré d'énergie qui reste aux âmes. La lutte continuera donc entre le fanatisme romain et l'incrédulité railleuse de Voltaire. Or, Voltaire sera à la longue vaincu par Loyola. C'est, à mon avis, le plus triste côté de la situation actuelle.
Le grand remède serait un large enseignement de la morale universelle, au-dessus des partis et des cultes, en vue de former avant tout des hommes et des citoyens.
Le respect et le goût de la liberté manquent encore singulièrement à tous les partis en France. Ce qu'il y a de plus affligeant, ce n'est pas que le gouvernement porte atteinte aux droits individuels, c'est que les journaux, gardiens naturels des immunités de la nation, ne réclament pas ou approuvent. Voici quelques exemples récents.
Le ministre de l'intérieur ordonne de fermer tout cabaret où se signera une pétition pour demander la dissolution de l'Assemblée, quoique le droit de pétition soit reconnu même dans les gouvernements absolus. Un préfet fait saisir la presse d'un journal de l'opposition, et cela paraît naturel. Distribue-t-on des brochures pour justifier la politique de l'empereur déchu, aussitôt le gouverneur militaire de Paris donne l'ordre aux soldats d'arrêter les porteurs de ces brochures. On prépare, en ce moment, des lois contre Vlnternationale, contre les grèves et contre la presse. Cette intolérance est l'esprit même du catholicisme, qui reste toujours le ressort des âmes, même chez ceux qui croient l'avoir rejeté '.
^ « Si paradoxal que cela paraisse, dit M. John Lemoine, la France de 89 est également la France du Syllabus. Or, dans la doctrine du Syllabus, qui est la seule doctrine catholique, la liberté est un mal, ou plutôt c'est le mal. Par conséquent, le libre examen, les libres discussions, la libre interprétation soîit
Je suis convaincu que l'origine des principales fautes commises par la France doit êlre cherchée dans l'influence du calholicisme. C'est le calholicisme qui a amené le triomphe du despotisme sous l'ancien régime, qui a fait avorter la Révohilion française et qui, aujourd'hui encore, organise une véritable croisade contre la diffusion de l'instruclion, d'oii dépend, en grande partie, l'avenir de la France.
Cette hostilité montre clairement où il faut porter tous les efforts. Je voudrais voir rebâtir les Tuileries pour y installer la grande université de Paris, généreusement dotée et comptant les hommes les plus distingués du pays parmi ses professeurs. Dans l'ancien palais du roi trônerait le vrai souverain de l'avenir, la science. La France affirmerait ainsi aux yeux du monde qu'elle veut s'adonner tout entière au progrès de la civilisation. C'est en s'élevant au-dessus des nations rivales par la noblesse de ses sentiments, par la multiplicité de ses découvertes, par les amélioraiions du régime polilique et social, qu'elle prendrait une revanche dont l'humanité tout entière profiterait et dont la Belgique surtout aurait à se féliciter.
coïKlamnés ^"i! jyrw/v'; par conséquent, la presse, qui est la forme principale de toutes ces liliertés, est un mal. Cette doctrine domine toute notre éducation nationale, toute notre politique. »
(Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1872.)
Il y a quelques jours, l'allention de l'Europe était tout à coup appelée sur Bruxelles. La Belgique, qui mène d'ordinaire cette existence calme et heureuse des peuples qui n'ont pas d'histoire, était en proie à une agitation profonde dont la gravité augmentait de jour en jour. Des foules tumultueuses remplissaient les rues de la capitale; elles poursuivaient de leurs clameurs les membres de la majorité sortant de la Chambre des représentants, elles criaient: (( A bas le ministère! à bas les voleurs! » Devant le palais du souverain, elles ajoutaient, il est vrai: « Vive le roi! » mais elle n'en oubliaient pas moins le respect dû dans un pays libre à l'indépendance de la représentation nationale et à la dignité du pouvoir exécutif.
A l'étranger, on crut que la Belgique se trouvait à la veille d'une de ces crises redoutables qui se terminent par une révolution ou par un coup d'état. Les amis du régime parlementaire s'aflligcaient de le voir ébranlé dans un pays où ils le croyaient définitivement assis, consacré par une pratique toujours heureuse de quarante années. Les ennemis de la liberté s'empressaient d"y chercher un argument en faveur du despotisme. L'assemblée de Vei'sailles y vit même une raison, affirme-t-on, pour ne point retourner à Paris. Heureusement toutes ces alarmes ne se sont pas trouvées justifiées. Les ministres qui avaient provoqué cette violente opposition, se sont retirés : d'autres hommes politiques de la même opinion ont pris leur place.
* Traduction néerlandaise sous le titre de : De jongste crisis in Belgiè, vertaxild door A. G. V, A. (Kampen, L. van liuist, 1872).
L'agitation s'est apaisée comme par encliantement, et la Belgique est rentrée dans son calme habituel. Quoique déjà presque oubliée au milieu des graves soucis qui tiennent les esprits en éveil ou plutôt duns l'anxiété, cette crise mérite une étude plus attentive pour deux motifs. D'abord elle a soulevé un cas de pratique constitutionnelle extrêmement dilTicile, et tous les pays oîi le régime parlementaire existe, peuvent tirer un utile enseignement de la manière dont la difficulté a été résolue à Bruxelles. En second lieu, elle est le symptôme d'une situation très grave qui n'est pas seulement propre à la Belgique, mais qu'on rencontre, avec des caractères presque identiques, dans la plupart des pays catholiques.
Rappelons brièvement les faits, et on comprendra sans peine l'irrésistible mouvement d'opinion qui s'est produit en Belgique. Supposez qu'après la chute du système de Lavi^, quand le célèbre financier venait de se dérober par la fuite aux fureurs de la population, un ministère se fût formé avec quelques-uns des administrateurs de la compagnie d'Occident, et que ce ministère eût nommé gouverneur de province un des administrateurs de la compagnie d'Orient; qu'eût dit la France? L'exaspération eût été telle que le régent aurait dû choisir entre la perte du pouvoir et le renvoi immédiat d'un semblable ministère. Ce qui se serait passé à Paris en 1719, vient de s'accomplir à Bruxelles en 1871. Voilà en peu de mots l'explication de l'incident. La Belgique avait eu son Law dans la personne de M. Langrand-Dumonceau, fait comte par le pape. Môme superposition de sociétés se prêtant mutuellement leur crédit, même engouement de la part de la noblesse, môme mélange d'idées justes et d'expédients injustifiables, même succès vertigineux d'abord et même chute désastreuse bientôt après; seulement les mirages de la Hongrie tenaient lieu de ceux du Mississipi.
En j)arlant de Law à propos de M. Langrand, je ne crois point faire tort à celui-ci. Law était un honnête homme. Il est arrivé à Paris avec plus d'un million, et il en est parti pauvre. 11 a été un des précurseurs de l'économie politique et de la science financière. Ses principes étaient justes et ses idées fécondes. La Banque de France, les grandes sociétés anonymes, la conversion de la rente, la circulation financière, tous ces puissants mécanismes de l'indus-
trie et du commerce contemporains ne sont que l'applicalion de ses conceptions. M. Langrand, pour faire réussir en Belgique une nouvelle édition du « système », s'était appuyé sur deux idées. La première était une idée purement financière, au fond très bonne, si elle avait été mise en œuvre avec habileté et probité. Elle consistait à emprunter à la Belgique des capitaux qui, étant abondants, s'y louent bon marché, pour les employer en Hongrie en prêts hypothécaires et en achats de domaines rapportant un grand intérêt, parce que le capital y est rare. La seconde idée était plus ingénieuse encore, mais d'une autre nature si complexe et si scabreuse qu'il vaut mieux l'expliquer que la qualifier. Au congrès de Malines de 1863, un orateur, éclairé par les lumières d'en haut et par celles de la haute banque, s'était écrié: « Les capitaux sont aujourd'hui païens et barbares; il faut les ranger sous la loi de l'Église; comme les Sicarabres, il faut les appeler au baptême. Tl est temps de christianiser les capitaux. » C'était l'idée que les jésuites avaient tenté de mettre en exécution à la fin du siècle dernier, quand ils établirent dans plusieurs pays des maisons de commerce et des comptoirs financiers, Concentrer la richesse entre les mains des familles dévouées à l'Église, donner aux serviteurs de la foi la direction des ressorts économiques et des sources de la production, c'est réaliser d'une façon sûre, sourde, invisible et conforme aux mœurs d'une époque toute industrielle, le rêve d'omnipotence ihéocratique caressé par la papauté au moyen âge. Le dessein était vaste; il sera poursuivi et avec le temps il finira peut-être par réussir dans certains pays. M. Langrand apporta dans l'exécution une habileté merveilleuse, mais en même temps une avidité de succès qui devait compromettre ses opérations, soit que son génie fût au-dessous de la grandeur de l'œuvre qu'il avait conçue, soit qu'il se laissât entraîner par la soif insatiable de dividendes et de primes de ses associés.
Au début, tout marcha admirablement. Les cultivateurs belges sont à la fois pieux et parcimonieux. Chaque année, ils font leurs pàques et des économies: en tout, ils obéissent à leur curé. Donc, pour leur faire livrer leurs épargnes, il fallait obtenir l'appui du clergé et des évêques, et pour cela le moyen infaillible était d'obtenir une recommandation du pape; afin de gagner le pape, il fallait venir en secours à sa caisse, toujours en déficit. M. Langrand trouva une combinaison vraiment sublime. Il fit un emprunt
romain au pair, la rente romaine étant cotée à 70 environ ; puis il proposa aux souscripteurs belges de prendre du nouvel emprunt en leur accordant pour chaque titre de renie deux titres de ses sociélés financières, faisant prime sur le marché d'une somme supérieure à celle que le titre papal perdait. Excellente affaire pour tout le monde; le souscripteur secourait l'Église, semblait pouvoir réaliser ses actions avec bénéfice et recevait comme dividende assuré les bénédictions du saint-père; le grand financier obtenait, lui, l'appui si précieux du Vatican et écoulait ses actions; enfin les coffres de Rome n'étaient plus à sec et la rente romaine se relevait Le pape, ravi, accorda le titre de comte k M. Langrand, et lui adressa une lettre * qui assura le succès de ses sociétés en lui procurant, comme courtiers de placement pour ses titres, les curés et les vicaires des communes rurales. Ceux-ci
1 Cette lettre est une pièce si curieuse pour l'histoire religieuse de notre temps, (^ue nous croyons devoir la reproduire littéralement :
Monsieur et cher fils André Langrand-Dumonceau, à Bruxelles, en Belgique. « Cher fils, noble homme, salut et béuédiction apostolique.
» Dans ces derniers jours est venu à nous notre très cher fils le prêtre Jean- Népomucène Danielik, du diocèse d'Erlau, envoyé par vous et vos collègues, lequel très humblement nous a remis votre lettre du 12 de ce mois.
«Et nous avons appris tant par cette lettre que par ce prêtre lui-même que par votre initiative, et avec d'autres personnes catholiques du royaume de Belgique, il a été fondé des établissements de crédit foncier afin de favoriser et de développer l'agriculture, l'industi'ie et le commerce dans !es états catholiques, et en même temps d'arracher les familles catholiques des mains avides d'usuriers i-apaces en leur prêtant un secours opportun.
» Nous avons appris également que vous et vos associés, qui sont spécialement chargés de l'administration de ces institutions, vous avez entouré notre personne et ce siège apostolique d'une piété filiale et d'une obéissance remarquable, et que vous et eux avez souverainement à cœur dans ce temps si malheureux, de protéger et défendre sa cause, les droits et la conduite de l'église catholique et de ce siège.
» En considération de quoi, nous vous adressons à vous, cher fils, et à vos associés des éloges mérités, puisque le but principal que voiis vous êtes proposé en fondant avec eux les institutions prémentionnées est d'art'ranchir les familles catholi(iues de la nécessité de contracter des engagements qui, en raison d'intérêt illicite ou pour tant d'autres causes, sont absolument défendus par les lois divines et humaines.
B En même tcmjjs, nous vous exhortons vivement, vous et vos associés dans cette entreprise, de faire en sorte que, grâce à votre religion qui vous distingue ainsi qu'eux, vous dirigiez toujours cette œuvre tout à fait catholique en méprisant entièrement l'appât des richesses, et que votre soumission et votre dévoù-
recommandaient aux bons paysans les lettres de gage des banques hypothécaires et de crédit foncier, croyant servir ainsi la cause de la religion et l'intércl de leurs ouailles, sans oublier le leur, car ils touchaient une prime.
Pour accroître encore son prestige, l'habile financier belge était parvenu, en leur donnant de grosses rétributions et en invoquant le but élevé qu'il poursuivait, à enrôler comme administrateurs de ses sociétés des personnes très haut placées par leur nom, leur fortune ou leur position dans le parti catholique. Le succès fut d'abord prodigieux. Comme on se disputait toutes les actions que M. Langrand émettait, toutes montaient à la bourse. On achetait, on revendait et on faisait un beau bénéfice. M, Langrand apparaissait comme une sorte de messie, tel du moins que peut le comprendre une époque aff^amée d'or. Il suffisait de toucher son manteau ou de ramasser les miettes de sa table pour s'enrichir. Un économiste très défiant d'abord, mais ensuite converti par l'effet de la grâce, écrivait que « Dieu même n'offrait pas plus de garanties que Langrand. » Ce dieu de la finance recevait une sorte de culte; on lui écrivait: « Je vous embrasse, je ne respire que par vous. » C'était Law en décembre 1719. La première affaire donna un bénéfice fabuleux: elle s'appelait la èft?2^Me hypothécaire. Elle céda tout son avoir à une nouvelle société du « crédit international » créée exprès en Angleterre pour le lui racheter. Les cinq ou six fondateurs touchèrent 6 millions et gagnèrent 300 pour 100 en moins d'un an; c'était le miracle de la multiplication des pains sous une forme appropriée aux besoins modernes. Ceux qui étaient favorisés de cette manne céleste, n'y comprenaient rien eux-mêmes ;
ment envers notre personne et ce saint-siège s'affermissent et s'augmentent de jour en jour davantage sur leurs bases inébranlables.
a En attendant, nous demandons humblement à Dieu, très bon et très grand, qu'il daigne bénir vos soins, vos projets et vos travaux communs, afin que ces institutions dirigées selon la règle de notre très sainte religion, aboutissent au véritable Itien de la famille catholique tout entière, en prenant de jour en jour plus d'accroissement.
» Et comme augure de ces bénédictions et comme gage de notre affection paternelle envers vous, nous vous accordons du fond du cœur et avec amour, à vous, monsieur et cher fils, et à tous vos associés catholiques dans cette entreprise, notre bénédiction apostolique.
» Donné à Rome, à Saint-Pierre, le 21 avril 1864, de notre pontificat la 18« année.
» Plus PP. IX. .)
c'étaient cependant des hommes d'état de haute capacité et d'une probité au-dessus de tout soupçon. Ils disaient: C'est merveilleux en effet ; mais ce ne sont pas des feuilles mortes comme celles que le diable, dans la légende, donne pour les pièces d'or: ce sont de beaux écus sonnants.
Bientôt arrivèrent les déceptions. Les domaines de Hongrie avaient été achetés trop cher ; on voulait les vendre par parcelles, mais les acheteurs ne se présentaient pas ou ne payaient pas. Les annuités des lettres de gage rentraient mal. Les initiés voyaient qu'on marchait vers une catastrophe ; cependant le génie de M. Langrand n'était pas' à bout d'expédients. Grâce à ses hautes relations dans toute l'Europe, il prit pour base d'opération le continent tout entier, la France, l'Italie, l'Autriche, les Pays-Bas, ramassant partout des capitaux, essayant partout des affaires nouvelles, distribuant de l'argent pour s'assurer l'appui des journaux bien pensants et pour faire triompher dans les élections les candidats de la bonne cause. Quand une société avait épuisé la plus grande partie de son actif en dividendes pris sur le capital, en commissions, en traitements au noble état-major qui prêtait son nom, on créait une société nouvelle qui reprenait l'avoir de la précédente, et le même manège recommençait. Le public admirait cet inépuisable enfantement de compagnies financières. Il en confondait les noms, mais il souscrivait au hasard. La clientèle était de première volée; ainsi le prince La Tour-et-Taxis s'engagea pour 17 millions; l'empereur d'Autriche se trouva lui-môme entraîné dans l'affaire comme tuteur du prince. On ne se rappelait pas que Law avait inventé des actions engendrant par une sorte de parthénogenèse des lignées d'autres actions qu'on appelait en leur temps (( les mères, » « les filles » et « les petites-filles ». Tout cela ne pouvait pas durer.
Les avertissements des gens bien renseignés, les inimitiés politiques, les haines soulevées en Hongrie par les opérations frauduleuses d'agents subalternes, l'avortcment de certaines entreprises très importantes, comme celle du rachat des biens ecclésiastiques en Italie, qui devait se faire avec l'agrément du pape et des évoques, les querelles intestines des administrateurs entre eux, toutes ces circonstances précipitèrent une débâcle inévitable dès le début, et qui n'avait été retardée que par l'extrême habileté du directeurgénéral et par le persistant aveuglement des souscripteurs. M. Lan-
grand alla habiter Paris, puis Londres. Il promettait de temps en temps de relever le féerique édifice, sitôt bâti, sitôt tombé, qui aurait enrichi tous ses fidèles sans les perfides attaques de ses ennemis. La faillite fut prononcée en décembre 1870. Certains administrateurs trop peu prévoyants furent déclarés responsables et, par un concordat avec les créanciers, restituèrent presque tous leurs bénéfices. La justice instruit l'affaire, qui donnera lieu à une série de procès interminables. On ne peut encore apprécier exactement le total des pertes; on prétend cependant que cette étonnante aventure aura coûté à l'épargne belge plus de 100 millions.
Ce qui est plus grave qu'une perte d'argent, des intérêts d'un ordre plus élevé ont été compromis. Quoique le nombre des personnes réellement coupables soit très restreint, l'éclat à été si grand que l'antique renom de probité, dont la Belgique était fière, s'est trouvé atteint à l'étranger. Le sentiment religieux, exploité par les ministres du culte pour engager les paysans k livrer leurs économies, a dû être ébranlé dans plus d'une âme naïve, et quoiqu'en pensent les jésuites, il est toujours fâcheux que la foi serve dans des prospectus d'enseigne et d'appât. Enfin le parti catholique, à qui son nom devrait imposer le soin de ne donner que des exemples de haute moralité, a vu plusieurs de ses hommes politiques les plus considérables forcés de se condamner à la retraite, et d'autres nuire encore plus à leur cause en restant sur la scène. La Belgique a donc triplement souffert: dans sa foi, dans sa réputation d'honnêteté, dans la considération de l'un de ses grands partis.
Le lecteur s'étonnera peut-être qu'ayant à faire connaître une crise politique, nous n'ayons parlé que de finance. C'est que la finance, la politique et la religion, dont les champs d'action devraient être toujours rigoureusement séparés, ont été mêlées en cette affaire d'une façon si intime que l'on ne peut faire comprendre l'incident politique sans rappeler d'abord le désastre financier qui l'a provoqué, comme on va le voir.
Les élections de juin 1870 avaient réduit la majorité libérale dans la Chambre des représentants à une ou deux voix. A la suite de cet échec, le ministère Frère-Orban ne crut point pouvoir conserver la direction des affaires. Il offrit sa démission, et le ministère d'Anethan se constitua. Celui-ci procéda, sans même réunir le parlement, à la dissolution des deux chambres. Cet acte était peu régulier, car le ministère aurait dû d'abord se présenter devant
les chambres et ne les dissoudre qu'après avoir constaté un refus de concours. La dissolution doit être non pas un jeu, mais un moyen extrême de sortir d'une situation sans issue. Il est très étrange de renvoyer devant leurs électeurs de nouveaux élus sans leur permettre môrae de manifester leur opinion. Il s'est trouvé ainsi que plusieurs, n'ayant pas été renommés, n'ont pu mettre le pied au parlement.
Une faute plus grave au point de vue constitutionnel a été de dissoudre le sénat. Il est naturel que les hommes de parti qui arrivent aux affaires, veuillent avoir les deux assemblées à leur dévotion absolue; mais le souverain doit résister à ce désir autant qu'il le peut, sinon la raison qui a fait établir deux chambres, n'existe plus. Si l'une doit être exactement le reflet de l'autre, l'une des deux est une rouage inutile. Le but d'une chambre haute est de constituer un centre de résistance contre l'omnipotence du parti triomphant. On a eu tort de chercher ce point d'appui dans la richesse, au lieu de le demander à la science politique et à l'expérience des affaires; mais il est bon que cette résistance se trouve quelque part. En Belgique, le sénat est une institution mal conçue : ses membres sont nommés par les mêmes électeurs qui choisissent les représentants : on a seulement limité leur choix de façon qu'ils ne puissent être représentés comme ils voudraient et devraient l'être. Cependant, comme le mandat de sénateur dure huit ans, on peut dire que sénat personnifie au moins l'esprit de tradition. Or, si l'on soumet le sénat à des dissolutions fréquentes, il perd cet avantage: le mandat de huit années n'est plus qu'une fiction. On n'a qu'une seconde édition, réduite et non améliorée, de la chambre basse.
Les secondes élections de 1870 apportèrent aux catholiques, par suite d'un système électoral vicieux, une grande majorité dans les deux chambres, quoiqu'ils n'eussent pas obtenu la majorité des votes. Parmi les membres du ministère, plusieurs avaient rempli des fonctions dans les sociétés Langrand, et presque aucun n'avait l'habitude du maniement des affaires publiques. Il se défendirent très faiblement contre l'opposition. Souvent ils furent réduits à se taire ou à chercher une pitoyable retraite dans la clôture prononcée par une majorité amie. Malgré de fréquentes maladresses et plus d'une faute, il se seraient niaintei(ius néanmoins; mais par un oubli incoaccvable de ce qui est dû au sentiment moral du pays,
ils nommèrent aux fontions de gouverneur du Limbourg M. De Decker, ancien ministre et homme d'état estimé des deux partis, qui malheureusement avait pris une part très active dans l'administration des affaires Langrand. Pour échapper aux créanciers, il avait été obligé de faire abandon de ses biens, et il pouvait être compris dans la poursuite des faits ou délits dont la justice continue encore l'instruction. Cette nomination, injustifiable sous tous les rapports, fut l'origine de l'incident du mois de novembre dernier. On a essayé d'en rejeter la responsabilité sur le roi; mais le bourgmestre de Bruxelles a déclaré dans un banquet public que c'était le ministère qui l'avait proposée, et il paraît certain que le roi l'avait vivement déconseillée.
Une circonstance inattendue vint faire ressortir toute la gravité de la faute commise par le ministère. Les papiers secrets de M. Langrand furent livrés à la publicité par suite de circonstances vraiment extraordinaires. L'habile financier, en quittant Paris au moment où le siège allait commencer, avait laissé tous ses papiers dans l'appartement qu'il occupait. Les curateurs à Bruxelles en furent instruits, et ils parvinrent à faire pénétrer par pigeons dans Paris assiégé une demande d'apposition de scelés, qui fut exécutée au domicile du failli le l*"" février 1871. La lecture des documents saisis ayant donné au juge-commissaire de la faillite la conviction que « des manœuvres frauduleuses de toute nature avaient été employées pour s'emparer des capitaux du public, » il crut devoir faire autographier les pièces les plus importantes, afin de faciliter la recherche des délits. C'est à l'aide de ce dossier que M. Bara, ancien ministre de la justice, est venu révéler à la Chambre des représentants, dans la séance du 22 novembre, une série de faits qui provoquèrent dans tout le pays et surtout à Bruxelles une explosion d'irrépressible indignation. Ce qui mit le comble à l'exaspération du public, c'est que la majorité, pour épargner ceux de ses membres que la discussion pouvait compromettre, mit fin aux débats en votant la clôture et en autorisant le ministère à ne pas répondre.
Alors eurent lieu ces regrettables manifestations qui ont attiré l'attention de l'étranger. Sans doute, elles étaient inspirées par un sentiment honnête, et il faudrait le plaindre, le peuple dont la fibre morale serait assez émoussée pour supporter, sans la j)lus énergique protestation, d'être administre par des hommes exposés
à des poursuites judiciaires ; mais un peuple libre a des moyens de manifester son indignation plus dignes que des attroupements et des huées. Il peut recourir aux pétitions, aux meetings, aux votes des corps constitués, et même à ces grandes processions organisées avec un mot d'ordre, des bannières et des chefs connus, comme celles qui ont lieu souvent en Angleterre et aux États-Unis. Pour mettre fin à l'agitation, le ministère accepta la démission de M. De Decker. C'était une satisfaction donnée à de justes susceptibilités, mais elle ne suffisait pas. Le principe de la responsabilité ministérielle exigeait manifestement la retraite du ministre de l'intérieur qui avait nommé M. De Decker, qui avait défendu sa nomination au sein des Chambres, et qui le lendemain acceptait sa démission. Le cabinet ne voulut point le comprendre. Il crut ne pas devoir céder devant ce qu"il appelait une émeute. Il ne voulait pas, disait-il, compromettre l'indépendance et la dignité du gouvernement. Cependant les manifestations devenaient de plus en plus vives, la situation s'aggravait, il fallait prendre un parti. Le ministère inclinait vers la répression au moyen de l'armée. Le roi au contraire pensait qu'il valait mieux changer de cabinet que de faire couler le sang. Le dissentiment était complet. Le roi appela au palais un représentant dont le savoir, apprécié au dehors, lui a valu le titre de correspondant de l'Institut de France, M. Thonissen, professeur à l'université de Louvain. Son esprit conciliant, son caractère indépendant et estimé par les deux partis, tout le désignait au choix de la couronne ; mais la majorité catholique déclara qu'elle n'accorderait son appui qu'au ministère d'Anethan, et celuici déclara qu'il resterait au pouvoir. C'était rendre la tâche de M. Thonissen impossible. Un parti vraiment conservateur n'aurait pas dû agir ainsi. En effet les catholiques semblaient vouloir provoquer une lutte à main armée qui aurait porté un coup terrible au régime parlementaire, comme à la situation que la Belgique occupe aux yeux de l'Europe, et qui aurait laissé entre les deux partis une source de haines irréconciliables. D'autre part, ils forçaient le roi à une de ces interventions personnelles qu'il faut épargner autant que possible à la royauté constitutionnelle. Le roi ne voulait pas employer l'armée contre des foules de bourgeois ordinairement fort paisibles : il préférait tenter une politique deconciliation et d'apaisement. La majorité, en empochant le souverain de choisir dans ses rangs des hommes qui auraient été les
agents habiles de cette politique, ne faisait preuve ni de sagesse ni de prévoyance. Le roi cependant ne céda point ; il fit savoir aux minisires que, d'après lui, l'intérêt du pays exigeait leur retraite, c'est à dire que, le cabinet refusant de déposer ses portefeuilles, il les lui redemandait. Cet acte du roi provoqua, comme il fallait s'y attendre, une extrême irritation dans le parti catholique, dont les journaux firent entendre des paroles menaçantes pour l'avenir de la royauté. Le Bien public de Gand, journal honnête, qui défend les idées ultramonlaines avec toute l'intolérance du fanatisme le plus convaincu, publia un article se terminant par ces mots : « Il importe aux chefs des peuples de ne pas décourager le dévoûment et l'appui des bons citoyens; il y a en effet pour les princes un malheur plus irréparable que celui d'être attaqués, c'est celui de n'êlre pas défendus. » lin représentant qui rédige seul un journal où il préconise le suffrage universel et attaque les dépenses militaires, M. Coomans, s'était écrié au sein de la chambre : « Nous venons d'assister aux funérailles de la Constitution. » La droite applaudit le mot avec fureur; les journaux catholiques répétèrent la même idée sous toutes les formes, en y ajoutant ce commentaire significatif : aujourd'hui, lorsqu'une constitution est violée, elle entraîne d'autres institutions dans sa chute. Les ultraraontains se sont toujours montrés beaucoup plus hostiles envers Léopold II, bon catholique semble-t-il, qu'envers son père, protestant ou même philosophe un peu sceptique ; c'est sans doute parce qu'ils espéraient faire du jeune roi un instrument docile et qu'ils ont été déçus.
Il faut examiner avec quelque attention la révocation du ministère de M. d'Anethan. Cet acte a été considéré comme un vrai coup d'état par ceux qu'il atteignit ; ils ont même assez peu respecté les fictions constitutionnelles pour le faire entendre aux chambres, mettant ainsi directement en cause la prérogative royale malgré ce principe fondamental, qu'aucun acte du roi ne peut être discuté, puisqu'il doit toujours être couvert par la signature d'un ministre. Léopold II n'avait certainement pas violé le texte de la Constitution; celle-ci dit en effet : Le roi nomme et révoque les ministres. Mais n'avait-il pas porté atteinte à l'esprit du régime parlementaire, qui exige que le ministère représente la majorité des chambres, et tombe seulement quand celle-ci l'abandonne ? Un souverain qui enlève leurs portefeuilles à des ministres jouissant
238 LA CRISE POLITIQUE Î)K ISTl EN BELGIQUE.
de la confiance du parlement, n'inaugure-t-il pas le régime du gouvernement personnel ? Je pense qu'il faut distinguer. Si le souverain agit ainsi pour faire prévaloir sa volonté, il est incontestablement infidèle à l'esprit du régime constitutionnel, quoiqu'il puisse ne faire qu'user d'un droit que la constitution lui reconnaît ; mais, quand il n'a d'autre but que de satisfaire aux vœux de la majorité du pays, momentanément en désaccord avec la majorité des représentants, ou d'apaiser une agitation qui pourrait compromettre la sécurité des institutions établies, dans ce cas il remplit au contraire l'office qui constitue l'un des avantages les plus certains de la royauté. En révoquant le ministère d'Anethan, le roi Léopold II n'avait en aucune manière voulu faire prévaloir sa politique ou sa volonté; il avait seulemeut voulu sauver la dignité et l'autorité du gouvernement, compromises par des fautes inexcusables, et mettre fin à des manifestations très naturelles, mais regrettables, sans enlever le pouvoir au parti qui avait la majorité dans le parlement.
Les précédents à l'acte du roi des Belges ne manquent pas dans l'histoire du régime constitutionnel En Angleterre, à deux reprises différentes (4784 et 1807), le roi George III renvoya le ministère, quoi qu'il fût soutenu par la majorité du parlement. En 1833, George IV retira sa confiance au ministère Melbourne, dont il n'approuvait pas la politique à l'égard de l'Irlande, et il appela aux affaires lord Wellington et Robert Peel, quoique le parti tory ne pût compter que sur le quart des membres dans la chambre des communes. Il fallut une dissolution pour permettre au nouveau ministère de gouverner. Ces laborieuses négociations sont racontées avec détails dans les mémoires de Robert Peel. En Belgique même, le roi Léopold I" révoqua MM. de Theux et de Meulenaere en 183G, à cause d'une divergence de vues sur la politique étrangère. 11 confia le pouvoir au général Goblet, et, M. de Theux ayant refusé de contresigner cette nomination, ce fut M. de Mérode qui le fit. Enfin les événements de 1857, appréciés à cette époque dans la Revue par M. Guizot, offrent la plus grande ressemblance avec ceux qui viennent de se passer récemment à Bruxelles ; le roi Léopold II n'a fait que suivre exactement la ligne de conduite que son père avait adoptée dans une situation identique. En 1857, le ministère, composé de catholiques modérés, MM. Do Decker, Nolhomb et le comte Vilain XIIII, avait soumis ii la chambre un
projet de loi sur la charité qui aurait eu pour résultat de faciliter l'établissement des couvents, déj'i si nombreux en Belgique. Les représentants libéraux le combattirent, pendant vingt-sept séances consécutives, avec toute l'énergie d'un patriotisme ardent, eflfrayé de l'avenir du pays. Ces débats acharnés, les profondes alarmes de l'opinion libérale provoquèrent une vive agitation. Les rues de Bruxelles se remplirent, à l'heure des séances, d'une foule compacte qui se livrait à des manifestations hostiles envers les représentants catholiques. On prétend que le roi songea un moment à monter à cheval à se mettre à la tôte des troupes pour dissiper les rassemblements; le fait est contesté, et en tout cas, s'il conçut cette idée, il y renonça. Comment charger des foules inoffensives, composées presque uniquement de bourgeois aisés et criant : Vive le roi! A bas les couvents ! Un roi constitutionnel doit s'appuyer sur l'affection de la nation ; il lui faut, à tout prix, éviter que le sang soit versé autrement que pour défendre la vie et la propriété des habitants paisibles. Léopold P"" le comprit. Il écrivit au chef du cabinet une lettre, aussitôt publiée par les journaux, où il définit, avec un suprême bon sens, la règle de conduite qu'un souverain doit suivre en de pareilles conjectures, « Sans me livrer à l'examen de la loi en elle-même, disait-il, je tiens compte, comme vous, d'une impression qui s'est produite à cette occasion dans une partie considérable de la population. Il y a, dans les pays qui s'occupent eux-mêmes de leurs affaires, de ces émotions rapides, contagieuses, se propageant avec une intensité qui se constate plus facilement qu'elle ne s'explique, et avec lesquelles il est plus sage de transiger que de raisonner. » Les chambres furent ajournées, la loi dite « des couvents » retirée. Les élections communales ayant prouvé la répulsion que les projets du parti catholique soulevaient dans le pays, le ministère crut devoir aussi donner sa démission. Le même personnage politique dont la nomination comme gouverneur du Limbourg a provoqué la crise récente, M. De Decker, motivait sa retraite par des raisons qui prouvaient une grande sagacité. « J'ai la majorité dans les chambres, disait-il, mais je ne suis pas sûr qu'elle s'appuie sur la majorité de la nation. Or c'est une des positions les plus dangereuses que l'on puisse faire à un pays constitutionnel que de le gouverner avec une majorité qui peut être accusée de ne plus représenter fidèlement les sentiments et les vœux de la nation. » Sage maxime, dictéeévidem-
ment par le souvenir des événements de 1848, et que les ministres des pays libres ne devraient jamais oublier. Le roi désira connaître l'opinion des hommes d'état étrangers. Il en consulta plusieurs en Angleterre et en France. MM. Guizot et Thiers émirent chacun leur opinion. M, Guizot, dans la Revue, inclinait vers la résistance; au contraire M, Thiers, dans une lettre adressée au roi, approuva complètement sa conduite, et surtout le retrait de la loi.
En 1871, le roi Léopold II agit comme son père; seulement il eut moins d'hésitation encore en ce qui concernait l'emploi de l'armée dans les rues de la capitale. Il voulait absolument éviter de .f-ecourir à cette extrémité, comme il le dit à M, Thonissen, qu'il avait d'abord chargé de la formation d'un nouveau ministère.
On peut se demander si Léopold !"■■ en 1857, si Léopold II en 1871, ont sagement agi en cédant devant les manifestations de la foule et en abandonnant un ministère appuyé sur la majorité du parlement, parce qu'il était en butte k l'hostilité d'une partie de la population. N'est-ce pas porter atteinte à la sincérité du régime constitutionnel et humilier la dignité de la couronne? Si quelques cris poussés dans la rue suffisent pour renverser un cabinet, le pouvoir abdique et le règne de la populace commence. — Sans doute ce danger est réel et il est grand. Ce qui a perdu la révolution française, ce sont les journées, c'est à dire les coups de force du peuple de Paris dictant ses volontés k une assemblée terrorisée. Le premier devoir des partis est de savoir être minorité, sauf k reconquérir le pouvoir par les moyens légaux. Quand les partis se disputent la suprématie les armes à la main, au moyen d'insurrections populaires ou de pronunciamientos militaires, c'en est fait des institutions libres; elles ne sont plus qu'un vain nom, et elles ne tarderont pas k faire place au despotisme, k moins que la nation vouée k une anarchie intermittente, comme au Mexique, ne trouve môme plus en son sein assez d'éléments consistants pour faire durer une forme quelconque de gouvernement.
La Belgique, grâce à Dieu, n'en est pas Ik. Les manifestations récentes k Bruxelles, de même que celles de 1857, étaient pacifiques, Les libéraux n'ont pas songé un moment k employer le fusil ou le pétrole. Les foules qui en 1857 criaient: « à bas les couvents! » et en 1871 a k bas les voleurs ! » étaient composées près-
que uniquement de gens aisés et bien mis ; leurs adversaires les ont même appelés des révolutionnaires en gants jaunes K C'était un soulèvement de l'opinion, une émotion profonde, comme en éprouvent tous les pays qui s'occupent eux-mêmes de leurs affaires; ce n'était pas une émeute. L'Angleterre en a vu de bien autrement sérieuses, sans que le régime parlementaire en ait été ébranlé ou déconsidéré. Encore l'an dernier, le chancelier de l'échiquier, M. Lowe, ayant proposé un impôt sur les allumettes chimiques, avec celte ingénieuse devise: ex luce lucellum, une vive agitation envahit les classes laborieuses, qui remplirent de processions les rues aboutissant au parlement, et l'impôt fut retiré.
On comprend et on admirerait volontiers la conduite plus fière de ces hommes d'état qui, forts de leur raison et soutenus par la conscience de leur droit, adoptent l'orgueilleuse devise: yo contra todos y todos contra yo, et qui, trouvant une âpre jouissance dans leur impopularité même, résistent jusqu'au bout aux clameurs populaires. Seulement l'expérience a prouvé que c'est ainsi qu'on marche aux abîmes. Le gouvernement parlementaire est un régime bourgeois, d'un tempérament délicat, qui vit de transactions, de concessions et de ménagements. Ni le point d'honneur chevaleresque ni l'aristocratique orgueil du stoïcien n'y sont de mise. Le point d'honneur, — très différent de l'honneur, qui ne devrait être qu'un autre mot pour dire la vertu, — oblige à ne point céder devant l'ennemi, dût-on y perdre la vie. Dans un duel, qui recule est déshonoré. Certaines personnes voudraient voir le point d'honneur régler la conduite des hommes d'état dans la pratique du régime constitutionnel ; c'est une funeste erreur. Quand on n'expose que sa vie, on peut ne jamais rompre d'un pas; mais, quand la destinée de tout un pays est en jeu, il faut écouter la voix de la raison et les leçons de l'expérience. Monter à cheval et mitrailler des citoyens désarmés, plutôt que de laisser tomber un ministère, peut
' L'un des administrateurs des sociétés Langrand, un ancien ministre, M. Nothomb, étant venu dire à la Chambre que les gens qui avaient poussé des huées sous ses fenêtres, portaient des bottes éculées, des chapeaux défoncés et des habits troués, M. Bara lui répondit : « Quoi d'étonnant? ce sont vos actionnaires. » Sans doute quelques gamins se sont mêlés à la foule, ils ont même cassé des carreaux à coups de pierres ; mais tout le dégât a été payé par la ville moyennant la somme de 66 francs, juste 14 francs de moins qu'en 1857. On le voit, en Belgique, tout se fait à bon marché.
paraître digne d'un chevalier; mais certainement ce n'est pas ainsi qu'on fonde la liberté. Voyez Louis-Philippe, excellent roi et scrupuleux observateur des lois: il conserve le ministère Guizot, parce qu'il a la majorité dans les chambres, il ne tient pas compte de la puissante agitation qui trouble le pays: la chute du ministère entraîne celle du trône. En 18o7, Léopold I" sacrifie un ministère qui a ses sympathies et que soutiennent les chambres : il achève en paix' son long règne et laisse un trône solidement appuyé sur le respect de tous les citoyens. Les libertés sont illimitées, et cependant jamais il n'a été nécessaire d'y apporter des restrictions. Son fils vient de l'imiter. On s'indigne, on dit que c'en est fait de la Constitution; mais déjk toutes ces exagérations s'effacent, l'agitation est calmée, et le régime parlementaire continue à fonctionner avec autant de régularité qu'auparavant.
Si la Constitution belge doit périr, ce n'est pas l'esprit de modération et de transaction qui la fera succomber; ce sera l'esprit contraire : la violence, l'obstination et le fanatisme. Supposons que le roi, commandant de l'armée, eût permis au ministère d'Anethan de faire usage des batteries que les ministres avaient fait venir à Bruxelles pour défendre leurs portefeuilles et faire taire de désagréables clameurs ; la répression eût été prompte et complète, car la peur rend féroce, et l'artillerie belge est, assure-t-on, la plus perfectionnée de l'Europe. Les canons d'acier fondu eussent « fait merveille, » et les obus à balles eussent nettoyé les rues; mais la royauté, avec ce sang sur son manteau, eût-elle été pins forte ? Les deux partis, l'un exalté par son sanglant triomphe, l'autre exaspéré par ce massacre inutile, seraient devenus irréconciliables. La lutte aurait changé de caractère; au lieu d'un débat entre adversaires qui s'estiment, elle serait devenue un combat mortel entre des ennemis acharnés qui n'aspirent qu'à se détruire.
Dans un pays libre, il faut des partis, — sans eux, le régime parlementaire ne peut marcher; mais il faut qu'un lien commun les unisse, et que, malgré leurs divisions, l'amour de la patrie leur dicte, dans les circonstances graves, une entente nécessaire et des résolutions communes. Quand les partis mettent le triomphe de leur opinion au-dessus de l'intérêt de l'État, il en résulte un antagonisme si profond qu'il conduit à la ruine de la liberté. Jusqu'à ce jour, en Belgique, les deux partis qui se sont unis en 4830 pour la fonder, ne sont encore séparés par aucun de ces souvenirs ou de
ces griefs irrémissibles qui ailleurs menacent trop souvent de mener à la guerre civile ; mais que le sang coule, et il en sortira des haines furieuses. Plus de ménagements alors. Le parti catholique, emporté par la logique de ses doctrines et de sa situation, voudra appliquer les décrets du Vatican, et il ne reculera pas devant une compression à outrance. Le parti libéral, pour sauver les libertés modernes, aura recours à tous les moyens et à toutes les alliances. Il est heureux pour la Belgique que son roi l'ait préservée de cette redoutable situation en refusant d'employer l'armée pour une question de portefeuilles.
Le roi Léopold II joint à beaucoup d'esprit, de tact et de bonté, le respect le plus scrupuleux du régime constitutionnel ; jamais il ne manque une occasion de faire paraître ce respect dans ses paroles et dans ses actes. Cette conduite a si admirablement réussi à son père, qu'il s'est fait une loi de suivre son exemple. Si jusqu'à présent on a pu lui faire un reproche, c'est de trop céder aux ministres que la majorité de la Chambre lui désigne, et d'être ainsi un monarque trop parlementaire. Singulier reproche, dira-t-on, et qu'on n'a jamais fait à aucun souverain ! Pour bien juger ce cas, il faut se rappeler que, dans le gouvernement représentatif, le principal rôle et la très grande utilité de la royauté est de détendre certaines situations critiques qui, sans une intervention du pouvoir exécutif, seraient sans issue. Dans la crise récente, supposez que la royauté n'eût pas existé ou ne fût pas intervenu'e, et presque inévitablement on en serait arrivé à des résolutions violentes et à un conflit. Cependant, si le roi a bien fait de révoquer un ministère qui ne voulait pas se retirer, quand l'intérêt du pays l'exigeait, il aurait bien fait aussi de résister avec plus de fermeté à certaines nominations regrettables, notamment à celle qui a donné lieu à tout l'incident. Léopold I" avait un certain tiroir très profond où il ne parvenait pas à retrouver les pièces et surtout les nominations qu'il n'aimait pas à signer. On a pu regretter une ou deux fois que le roi Léopold II n'ait pas encore rencontré ce fameux tiroir dans l'héritage paternel. Sous le feu roi, les ministres s'en plaignaient. Rien de plus naturel. Les hommes au pouvoir croient toujours servir les intérêts du pays en servant ceux de leur parti, puisqu'ils sont convaincus que le triomphe de leur opinion peut seul assurer la prospérité de la nation; mais précisément parce qu'ils sont hommes de parti, ils peuvent oublier les ménagements dus à
des adversaires politiques et vouloir fixer le pouvoir en leurs mains par des mesures écrasant définitivement la minorité. Il peut être utile et juste que le roi s'y oppose dans les limites qu'autorise la constitution et que la nation tolère. « Je suis convaincu, disait Léopold P"" en 18o7, et je le dis à tout le monde, que toute mesure qui peut être interprêtée comme tendant à fixer la suprématie d'une opinion sur l'autre, qu'une telle mesure est un danger.» En politique, il faut réduire ses adversaires à l'impuissance en enlevant à leur opinion l'appui que certaines parties de la population leur accordent, non en les écrasant par la force des lois ou des armes.
Résumons ce qui précède. En révoquant les ministres dont les fautes et les maladresses compromettaient le pouvoir, en les remplaçant par des hommes d'état choisis par la majorité et dignes de la représenter, le roi Léopold II a suivi la ligne de conduite la plus conforme aux exigences du régime constitutionnel et aux enseignements de l'histoire du gouvernement parlementaire. Il n'a violé la Constitution ni dans son esprit ni dans sa lettre. L'apaisement complet du pays prouve déjà la sagesse de sa résolution, et l'opinion catholique ne peut que se féliciter d'avoir à soutenir au pouvoir des hommes capables au moins de bien gouverner. Les crises de 1857 et de 1871, si heureusement terminées, semblent prouver cette règle très importante de pratique constitutionnelle : Lorsque, dans un pays libre, un ministère soulève, chez une grande partie de la population honnête, une opposition assez violente et des manifestations assez hostiles pour qu'elles ne puissent être réprimées sans l'emploi des armes, le pouvoir exécutif doit appeler d'autres hommes à la direction du gouvernement.
La crise que la Belgique vient de traverser, n'a été qu'une de ces émotions passagères qui troublent de temps en temps l'existence des peuples libres ; la Suisse et l'Angleterre en ont vu bien d'autres. En elle-même, elle n'a rien de grave ; malheureusement elle est le symptôme d'une situation qui recèle de grands dangers pour l'avenir. Ces dangers menacent non pas seulement la Belgique, mais tous les pays catholiques. Ils résultent surtout de deux causes : premièrement de l'esprit tout dilTcrent qui anime d'une
part les villes, de l'autre les campagnes ; se condemenl, du but que poursuit le clergé catholique.
En tout temps et partout, la façon de penser, de sentir et d'agir des habitants de la campagne a été très différente de celle des habitants de la ville. Le campagnard vit isolé; son esprit ne s'aiguise point, ses sentiments ne s'enflamment point au contact de ses semblables. Il est rebelle aux idées nouvelles, il les redoute et s'en défie. Le succès de l'industrie qu'il exerce, l'abondance de ses récoltes dépendent d'influences qu'il ne peut diriger, et par suite il est, comme l'homme primitif, disposé à demander la réalisation de ses vœux à l'intervention des prêtres et à la puissance mystérieuse des sacrifices. Quand la terre est ensemencée, il n'a plus qu'à attendre les effets du soleil et de la pluie, dont il ne dispose pas; il est ainsi incliné à une sorte de fatalisme. Les procédés de culture ne varient guère ; de là l'esprit de routine et de conservation. Les conditions du travail qu'il accomplit, font donc que le paysan est conservateur, superstitieux et soumis au clergé. Dans l'empire romain, les paysans sont restés païens, pagani, le nom l'indique, quand déjà les villes étaient gagnées au christianisme.
Dans les villes, au contraire, les idées nouvelles pénètrent rapidement. La discussion, l'échange des pensées, la fermentation intellectuelle qui est naturelle aux hommes assemblés, prédisposent les esprits au changement et au progrès, quand une doctrine saine y exerce son empire. Chaque matin, Athènes demandait : Qu'y a-t-il de nouveau ? Voilà le type de l'esprit qui règne dans les cités. En outre, dans l'industrie manufacturière, le succès ne dépend plus de la faveur des éléments, il dépend de l'habileté de l'homme et de l'application de ses connaissances. On attachera par conséquent plus de prix aux découvertes de la science qui rendent le travail productif, qu'aux incantations du prêtre destinées à rendre les éléments propices. Les villes sont donc portées aux nouveautés, peu soumises à l'action du clergé, et par suite, quand ces deux tendances sont poussées à l'excès, révolutionnaires.
Sous la monarchie absolue, l'opposition entre les villes et les campagnes ne crée nulle difficulté, car toutes deux sont pliées sous le joug commun ; mais, quand les pouvoirs émanent de l'élection, il peut sortir de cet antagonisme deux partis si hostiles que des agitations incessantes et même la guerre civile en résultent. C'est
une des sérieuses difficultés de la démocratie représentative. Les États-Unis y échappent, parce que le paysan n'y existe pas. Grâce à un enseignement populaire répandu partout à profusion depuis l'origine, grâce aussi à un culte favorable à la diffusion des lumières, le cultivateur américain est aussi aisé et aussi éclairé que l'habitant des villes. En Suisse, il n'y a guère de grandes villes. A Genève, la ville est presque tout l'état, comme dans les républiques grecques, et ainsi l'opposition rurale est peu à redouter. Dans Iqs cantons primitifs, avec un régime complètement démocratique, règne un esprit fortement attaché aux vieilles coutumes et hostile aux nouveautés ; seulement, comme il n'y a que des campagnards, la lutte n'est pas à craindre. Elle a cependant éclaté dans le canton de Bâle, et, pour y mettre un terme, il a fallu diviser l'état en deux demi-cantons : Bâle-ville et Bàle-campagne. L'Italie ne connaît pas encore cette cause de trouble, parce qu'elle n'a accordé le droit de voter qu'à un petit nombre de citoyens. C'est en France et en Belgique que le danger est surtout apparent. Napoléon III a essayé de gouverner avec l'appui des campagnes, et il y a réussi pendant vingt ans ; mais Paris d'abord, et ensuite, à mesure que l'esprit d'opposition s'élevait, presque toutes les villes ont voté contre les candidats bonapartistes. Les régiments résidant dans les grandes villes ont été gagnés par leur esprit, et ainsi l'empereur s'est trouvé acculé dans une situation très périlleuse, dont il n'a cru pouvoir sortir que par une grande guerre, de grandes victoires et d'heureuses conquêtes. L'insurrection de Paris, l'hostilité ou le défaut d'entente entre la capitale et l'assemblée de Versailles, l'antagonisme entre les aspirations républicaines des villes et les projets et les vœux monarchiques de la majorité « rurale » de la chambre, tous les malheurs de la France et la poignante incertitude qui pèse sur son avenir, proviennent de l'esprit si différent qui anime les populations des villes et celles des campagnes. La Belgique n'a point passé par d'aussi terribles épreuves, parce que, n'ayant pas le suffrage universel, le gouvernement n'est pas tombé encore, d'une façon définitive, aux mains des représentants de la campagne. Depuis 1830 et surtout depuis 1848, l'opinion libérale qui l'emporte dans les villes, a été ordinairement au pouvoir. Or, quand l'opinion des villes gouverne, les troubles ne sont pas à craindre, parce que c'est toujours dans les villes qu'ont lieu les émeutes ou les insurrections qui peuvent renverser les institutions
établies. Les campagnes, plus inertes, se laissent gouverner paisiblement par leurs adversaires politiques. Les villes au contraire, plus ardentes et plus remuantes, supportent difficilement que le pouvoir soit exercé par des hommes qui ne pensent point comme elles, et quand une cause de surexcitation arrive, la foule est toujours prête à descendre dans la rue. Alors se présente un grave dilemme. Si on cède, le régime représentatif semble faussé, le droit des majorités méconnu; si on réprime, c'est la guerre civile; et l'histoire de l'Espagne ou mieux encore celle du Mexique montre qu'une fois engagé dans cette voie, on n'en peut presque plus sortir malgré les efforts les plus dévoués des hommes de bien. C'est comme un cercle vicieux d'insurrections et de répressions sanglantes oîi les citoyens, en proie à toutes les fureurs des factions, oublient le salut du pays et couvrent le sol de ruines. Alors les nations désespérées demandent au despotisme un repos démoralisant, le seul qu'il puisse donner, heureuses encore si elles peuvent trouver en elles-mêmes les éléments d'un gouvernement stable quelconque, et si elles ne sont pas condamnées à rouler, de révolution en révolution, dans une décadence sans remède.
En Belgique, le parti libéral n'a pas perdu l'espérance de revenir au pouvoir par les voies régulières. Après les élections de juin 1870, qui ont amené les catholiques à la direction des affaires, j'ai entendu dire : C'est le règne des charrues croyant en Dieu qui commence. — Le sentiment religieux est indispensable à l'exercice régulier de la liberté; mais, si ce sentiment doit servir d'instrument politique entre les mains d'un parti qui voudrait asservir les hommes à l'omnipotence du prêtre et porter atteinte aux conquêtes de l'esprit laïque et de la civilisation moderne, la Belgique à son tour passera par des crises très sérieuses.
Le second danger et le plus grave vient en effet des doctrines et des desseins de l'Église catholique. Tocqueville, ce grand et clairvoyant esprit, qui a admirablement décrit les périls qui menacent les sociétés modernes, n'a pas vu celui-là. Il constate la haine furieuse de la révolution française contre l'Église; mais il l'attribue à l'alliance que celle-ci avait contractée avec l'ancien régime et, cette alliance ayant cessé, il pense que l'hostilité cessera en même temps. En ce point, il s'est trompé ; cette opposition n'a fait que grandir, s'envenimer et s'étendre. Elle était bornée à certains groupes d'hommes; elle envahit tous les pays soumis à Rome: l'Espa-
gne, l'Italie, la France, la Belgique et tout récemment les pays catholiques allemands, qui en avaient été complètement préservés jusqu'à ce jour. Faut-il s'en étonner? Rome a déclaré que la civilisation et les libertés modernes sont des fléaux, une peste qu'il fallait extirper. Ces anathèmes sont devenus des dogmes depuis que le pape a été proclamé infaillible. Les peuples se laisseront-ils arracher ces libertés qu'ils ont conquises au prix de leur sang et d'un séculaire effort? Peut-être, mais non sans lutte. De là cet antagonisme, cette guerre à mort entre l'Église et l'esprit moderne. Tocqueville ne l'a point vu, parce que, comme beaucoup de cœurs gé. néreux, il refusait de croire qu'il y eût incompatibilité entre l'Église et la liberté. Aujourd'hui malheureusement l'illusion n'est plus possible. Montalembert et Lacordaire sont morts désavoués, le père Hyacinthe et Dœllinger sont excommuniés. M. Veuillot exprime la véritable doctrine romaine sanctionnée par l'autorité infaillible du pape, quand il dit: « Il n'y a, il ne peut y avoir de catholicisme libéral. Les catholiques libéraux qui sont vraiment catholiques, ne sont pas libéraux, et ceux qui sont vraiment libéraux, ne sont pas catholiques. » En Belgique, les journaux de l'épiscopat tiennent le même langage.
L'Église vise à reprendre la direction suprême de la société civile. Voici sur quelles raisons elle se fonde. La société civile, l'État, reposent sur certaines notions de droit et de morale. Si vous punissez le meurtre, le vol, l'attentat aux mœurs, c'est que vous considérez ces faits comme mauvais et criminels. Si vous établissez la propriété, l'hérédité, la sainteté des contrats, c'est en vertu de certains principes de justice; mais ces principes du juste et de l'injuste, du bien et du mal, la raison si faible, si incertaine de l'homme n'arrive pas à les découvrir sans les lumières de la révélation. Les opinions humaines, toujours variables et ordinairement contradictoires, ne peuvent décréter ces lois immuables, qui seules doivent servir de base stable à la société. Pour les trouver, il faut recourir à la raison divine, perpétuellement manifestée par l'organe de son vicaire infaillible. C'est donc le pape qui est le juge suprême des lois civiles et politiques : lui seul peut décider souverainement de ce qui est bien et juste; conscquemment tous les chefs d'état, assemblées, présidents ou rois, lui doivent obéissance. Les nations qui méconnaissent son autorité, tomberont dans une irrémédiable anarchie. Si l'on admet ces prémisses, d'une part l'impuissance de
la raison humaine pour découvrir ce qui est juste et bien, de l'autre l'infaillibité papale, je ne crois pas qu'il y ait rien de sérieux à répondre. Le fidèle, à moins qu'il ne s'insurge contre l'autorité de l'Église, est ainsi logiquement conduit à reconnaître la souveraineté suprême du pape et de ses délégués les évêques, même dans les affaires civiles.
En Belgique, cette doctrine est plus près de se réaliser que partout ailleurs. Elle s'enseigne dans les collèges des jésuites et à l'université de Louvain, où se forme la plus grande partie de la jeunesse. Un professeur de cette université, écrivain de talent et correspondant de l'Institut, M. Charles Périn, vient d'exposer ces idées dans une étude intitulée Les libertés populaires, où il cherche les conditions de salut des sociétés contemporaines. « Ce que Dieu prescrit, dit M. Périn, et ce qu'il interdit, voilà le devoir et le fond obligé de toutes les lois. L'infaillibiliié du pouvoir établi de Dieu pour promulguer et interprêter sa loi donne les garanties essentielles de toute liberté sociale, tandis que la faillibilité des pouvoirs humains expose à toutes les servitudes. Si peu de part que prenne l'homme, en vertu d'un droit qui lui serait propre, dans la détermination des principes qui constituent l'ordre spirituel, et l'autorité de ces principes sera amoindrie... Ou bien, à raison de l'incompétence des pouvoirs civils en matière morale, il faudra renoncer à rien réprimer, et ce sera la licence ; ou bien il faudra réprimer au nom de la majorité et de sa seule autorité, et ce sera l'arbitraire. » Ainsi, c'est entendu : les laïques et la société civile qu'ils constituent, sont incompétents en fait de morale. Il s'ensuit qu'ils ne peuvent ni décréter le droit ni punir le crime sans les lumières et le contrôle du chef infaillible de l'Église. Le pape est donc bien effectivement le souverain des peuples et des rois, et tous doivent lui obéir. C'est la pure doctrine dn Syllabus. Il ne faut point s'étonner qu'on l'enseigne à Louvain, puisqu'elle est devenue un dogme.
Au moyen âge, dans sa lutte mémorable avec l'empire, la papauté n'a pas réussi à faire reconnaître sa souveraineté universelle. Aujourd'hui, dans les pays catholiques, elle à toute chance d'y arriver, sans violence, simplement, en tirant un parti habile des libertés qu'elle anathéraatise. Si le clergé, au moyen du confessionnal, parvient à faire nommer aux fonctions électives les hommes de son choix, il se rend maître de tous les pouvoirs, et par son intermédiaire, c'est vraiment le pape qui gouverne, ainsi que le veut M. Périn. En Bel-
gique, le but est presque atteint. Les électeurs de l'opinion catholique obéissent aux ordres des curés, les curés aux ordres des évoques, et les évoques aux ordres du pape. Les représentants catholiques ne sont ainsi que les délégués de l'épiscopat, et le primat de Belgique, l'archevêque de Malines, est le vrai souverain, puisqu'il peut faire agir à son gré la majorité du parlement, qui fait les lois, désigne les ministres et gouverne.
L'épiscopat n'usera point immédiatement de sa puissance pour établir le régime politique que Rome considère comme seul légitime. Les évêques, surtout celui de Malines, M. Dechamps, sont habiles et prudents. Ils savent qu'en abusant de leur pouvoir, ils pourraient provoquer dans le pays une réaction en faveur de leurs adversaires. En outre, le nombre des hommes politiques qui, quoique appartenant à leur opinion, sont plutôt conservateurs que sectaires, est enco're assez considérable pour qu'il faille tenir compte de leur répugnance contre toute mesure extrême. Le ministère actuel est composé d'hommes de cette nuance. Ils se garderont de pousser les libéraux à bout, et au besoin ils résisteront aux exigences excessives du clergé ; mais ces hommes encore imbus des idées de conciliation de 1830 disparaissent. Ils sont remplacés par des élèves ou amis des jésuites, prêts à tout faire pour assurer le triomphe de l'Église. Quand les deux chambres seront peuplées de membres de celte nuance, comme l'espèrent les évêques, c'est alors qu'ils feront adopter des mesures qui réduiront le parti libéral à l'impuissance et rendront définitif le règne des couvents et des pères de l'ordre de Jésus.
Les hommes du xviii^ siècle et leurs héritiers n'ont pas vu l'influence décisive de la religion sur la destinée des peuples. Ayant cessé de croire, ils n'ont pas compris l'empire que les croyances exercent. Bien peu d'hommes s'en rendent compte, même aujourd'hui. C'est un des grands mérites de M. Edgar Quinet d'avoir prouvé ce fait par l'histoire de la révolution française et par celle des événements du xvi^ siècle. La constitution de l'état finit par se modeler sur celle de l'église, et, si on met obstacle à ce que cette conformité s'établisse, il en résulte des troubles incessants, une lutte acharnée et une instabilité universelle. Le christianisme, à l'origine, était une démocratie égalitaire et libre où tous les pouvoirs émanaient de l'élection. L'autorité était exercée par des assemblées délibérantes, le conseil des anciens pour chaque église
locale, le concile pour l'église universelle ; depuis que le christianisme est devenu le catholicisme, il s'est rapproché successivement, dans une évolution historique de quinze siècles, de l'organisation de l'empii-e romain. La proclamation de l'infaillibilité du pape vient enfin d'apporter au majestueux édifice son couronnement obligé. Aujourd'hui le gouvernement de l'Église présente l'image d'un despotisme aussi parfait et mieux obéi que celui qui existait à Rome sous les empereurs. Le pape nomme les évoques, les évêques nomment les prêtres, et tous doivent une obéissance sans limite au suprême arbitre de la vérité, au maître des consciences. L'élection par le peuple, générale à l'origine, a cédé la place à l'institution par les supérieurs hiérarchiques. Toute délibération a été supprimée, et le concile lui-même, type admirable du régime parlementaire, reste vénérable d'un temps de libre discussion, a été remplacé par la décision papale ex cathedra. Les institutions politiques ont subi un changement parallèle dans les pays catholiques, surtout à partir du xvi® siècle et après le concile de Trente. Les libertés locales et parlementaires ont été anéanties. En Autriche, en France, en Espagne, la centralisation et le despotisme se sont élevés sur leurs ruines. Au contraire les presbytériens, en même temps qu'ils retournaient aux origines du christianisme, fortifaient l'autonomie communale et fondaient des institutions républicaines dans les Pays-Bas, en Angleterre et enfin en Amérique. Un pays catholique qui, comme la Belgique, tentera de fonder un régime de liberté, aura donc à soutenir une lutte à mort contre le clergé, parce que l'idéal du gouvernement ne peut être pour celui-ci que le despotisme théocratique. Or, il n'est pas certain que les amis de la liberté l'emporteront.
La chaire et le confessionnal, quand le clergé ose s'en servir franchement comme moyen d'influence politique, lui donnent un pouvoir presque irrésistible dans tout pays où la foi est encore vive. La lutte devient même impossible pour les libéraux belges dans les campagnes. Il y a deux moyens de propagande : la parole et le journal. Les libéraux ne peuvent se servir ni de l'un ni de l'autre pour gagner des adhérents à leur cause. S'ils allaient parler au village, ils seraient évités comme des malfaiteurs ou chassés à coups de pierres. L'abonnement à leurs journaux est interdit, et qui les lit, ne reçoit point d'absolution. S'ils envoient leurs feuilles gratis, le curé les confisque dans les cabarets, entre les mains du
facteur ou dans les maisons particulières. Le café ou l'estaminet qui les recevrait, serait dénoncé au prône comme un mauvais lieu que tout homme honnête doit fuir. Ceux-là seuls qui ne tiennent plus à l'estime ou qui bravent le respect humain, osent résister, et ils ne contribuent pas à accroître l'autorité du parti qu'ils soutiennent. Pour faire arriver au moins quelques lueurs jusqu'aux électeurs ruraux, M. Bara propose en ce moment d'envoyer les Annales parlementaires gratuitement k tous les citoyens jouissant du suffrage; mais les campagnards ne liront point ces longs discours, et le jour oîi ils prendraient goût à cette lecture, on la leur interdirait. Le livre même ne pénètre plus dans les villes soumises à l'influence du clergé. Dans des cités populeuses, riches, industrielles, de 2S,000 à 50,000 âmes, comme Bruges, Courlrai, Ypres, Saint-Nicolas, Alost, il n'y a pas un libraire qui ose vendre autre chose que des livres de messe, des récits de miracles et des images de piété, tandis qu'en Allemagne, dans les Pays-Bas et jusqu'en Transylvanie, j'ai trouvé aux vitrines, dans les moindres villes, des publications nouvelles attestant les besoins intellectuels des habitants. Comment les libéraux pourront-ils lutter contre la chaire et le confessionnal sans la parole, le journal et le livre ?
Dans un semblable milieu, les couvents se multiplient à souhait. En 1846, on comptait 779 couvents et 11,968 religieux, c'est à dire autant qu'à la fin du xvni* siècle, quand Joseph II crut qu'il était urgent d'en réduire le nombre. Le recensement de 1866, le dernier qui ait été publié, portait le nombre des couvents à 1,314 avec 18,162 religieux et religieuses. En dix ans, leur nombre avait doublé, et depuis 1866 l'accroissement ne s'est pas ralenti. Il existe aujourd'hui déjà deux couvents par trois communes, bientôt chaque commune en aura un ou deux. Or ces établissements disposent d'une grande influence électorale: ils élèvent les enfants et par les objets de toute nature qu'ils consomment, il disposent de la voix des boutiquiers. En éludant la loi, ils ont constitué des sociétés perpétuelles qui s'enrichissent sans cesse. La peur du purgatoire est une source abondante de legs pieux, et la confession in articulo morlis arrache aux célibataires des libéralités considérables qui accroissent chaque année la fortune des corporations religieuses. Leurs maisons s'agrandissent, mais leurs propriétés foncières ne s'étendent pas; elles attireraient les regards et seraient sujettes aux droits du fisc. Des actions au porteur produisent davantage et
échappent à tout contrôle, à toute confiscation. En Hollande, en Allemagne, en France, le nombre des couvents s'accroît régulièrement et rapidement ^ En Italie môme, à peine supprimés comme personnes civiles, ils renaissent sous forme de sociétés en nom collectif. Je n'examinerai pas ici l'influence sociale de ces institutions; je veux seulement montrer que, disposant d'une grande influence politique, elles sont aux mains de l'Église de puissants instruments pour arriver à établir sûrement, par la voie des élections, sa suprématie sur l'État.
Le parti qui obéit au clergé, n'a pas uniquement à sa disposition les armes du moyen âge, — la chaire, le confessionnal et les couvents ; — il sait en outre se servir des moyens de lutte employés dans les pays libres et dont il se défiait naguère: les meetiiigs, les associations électorales, les pétitions, les agitations, la chasse aux suffrages, le canvassing sous toutes ses formes. Dans les villes, les catholiques ont fondé, comme les libéraux, des cercles, des sociétés de musique, des bibliothèques, des conférences, des jeux populaires, des réunions oîi l'on discute des programmes et où l'on arrête la liste des candidats, dictée d'avance par l'évêque. Ils ne craignent même pas de se coaliser avec les radicaux et les chefs de Vlniernationale pour renverser les libéraux conservateurs, appelés doctrinaires. A la campagne, la chose est plus simple : le curé est le grand électeur. Il a toutes les chances de l'emporter sur ses adversaires. Il est animé par la foi, ou obéit ponctuellement à un mot d'ordre ; il agit avec persévérance, toujours dans les mêmes vues, travaillant pendant vingt ans à se rallier une famille, à renverser
* Pour ne citer qu'un ordre, voici l'accroissement du nombre des membres de la compagnie de Jésus. En 1850, on en comptait au plus 4,000. Aujourd'hui, d'après les relevés les plus exacts qu'on puisse obtenir, ils sont 8,837. A propos de l'Italie, je me permettrai de rappeler un souvenir personnel. En Egypte, j'eus la bonne fortune de voyager avec Un ancien collègue de Cavour. Sa femme, esprit brillant et juste, me parla longuement de la situation politique de l'Italie. Elle m'expliqua clairement pourquoi le parti clérical n'est presque pas représenté aux chambres. « Les femmes italiennes, me disait-elle, obéissent au confesseur en fait de religion, non en politique, et puis nous n'avons plus de convents. — C'est vrai, lui répondis-je ; mais, comme en Belgique, ils reviendront plus nombreux. — Jamais, s'écria-t-elle, n'est-ce pas, mon ami? » Son mari répondit avec un fin sourire : « Dans notre village, nous avions un gros couvent s'étalant au soleil. Ou l'a incaméré j il y en a maiuteuaut trois petits qui grandissent dans l'ombre. »
2o4 LA CRISE POLITIQUE DE 1871 ^EN BELGIQUE.
un ennemi ou à gagner une voix au conseil communal. Les libéraux sont désunis, et leurs efforts ne durent point. Aujourd'hui ils s'occupent de politique avec ardeur, demain ils ne songent plus qu'à leurs affaires particulières. On voit ainsi d'un côté une force parfois violente, mais ordinairement intermittente, lutter contre une force constante et sans cesse active. A la longue, la seconde doit remporter sur la première.
Les couvents envahissent les campagnes et les villes. A Anvers, à Bruges, à Namur, à Gand, ils occupent déjà plusieurs quartiers ; mais ce qui garantit mieux encore l'existence de l'influence du clergé dans l'avenir, c'est qu'il se rend maître de presque tout l'enseignement. Les filles du peuple, de la bourgeoisie et de la noblesse sont toutes élevées dans les couvents, et il est à peu près impossible d'établir des institutions rivales, car l'épiscopat les tue en leur jetant l'anathème. Toutes les femmes sont donc formées par le clergé et mettent leur enfluence, qui est énorme, au service de l'Église. L'école primaire est sous la main du curé, car il la dirige à titre d'autorité. Dans l'enseiguement moyen, les collèges des jésuites ont plus d'élèves que les athénées royaux, et l'université de Louvain en a autant que les deux universités de l'état ensemble. Tant que les libéraux étaient au pouvoir, les établissements de l'état pouvaient à la rigueur faire contre-poids à ceux du clergé ; mais, si les catholiques restent au ministère, ils peupleront les institutions publiques de professeurs de leur opinion, et alors, à moins que les libéraux ne créent des écoles libres, ce qui est très peu probable \ l'enseignement tout entier sera soumis à l'Église et deviendra l'organe des doctrines du Stjllabiis.
' A Liège, grâce au dévouement d'une personne intelligente et riche, la baronne de W..., une institution supérieure pour demoiselles a été fondée récemnuMit ; mais l'évêque a refusé d'y donner des leçons de religion : il a mis au ban de l'église les dames patronesses, et les confesseurs font les derniers efforts pour empêcher les jeunes filles de suivre des cours où la foi est pourtant scrupuleusement respectée. La nomination de M. Delcour, professeur à l'université de Louvain, au ministère de l'intérieur, crée une situation tout à fait anormale pour les universités de l'état. Il tient dans ses mains le sort de ces institutions, lui, le représentant d'une institution rivale dont ses convictions doivent lui faire désirer le succès. Sans doute, il voudra être impartial, mais l'épiscopat le lui permettrat-il ? Peut-on espérer qu'il fera ce qu'il faut pour attirer des élèves à Gand et à Liège au détriment de Louvain, à qui il appartient ? Le parti libéral aux chambres a déjà attiré l'attention sur cette situation extraordinaire.
Le parti libéral de son côté a un grand avantage : il répond aux besoins de liberté qui agitent notre époque, et il a pour alliée la science. Néanmoins, sans une réforme religieuse affranchissant les consciences du joug de Rome, il aboutit à une contradiction qui lui communique une irrémédiable faiblesse. Cette fièvre d'irréligion qui s'était emparée des esprits à la fin du xvni* siècle, s'est calmée. Le libéral ne pense plus, comme Helvétius ou d'Holbach, qu'un peuple doit vivre sans religion. S'il le disait, il perdrait tout crédit. Donc, pour l'enfant, pour le peuple, pour l'école, il est obligé d'admettre l'intervention du culte; mais les ministres de ce culte dont il admet la nécessité, sont précisément ses adversaires politiques. Ainsi d'une part il appelle le prêtre, et d'autre part il l'attaque avec toute l'énergie et toutes les armes dont il dispose. Quelle force peut sortir d'une situation aussi fausse, aussi contradictoire? Le libéral a beau dire qu'il respecte la religion et qu'il n'a qu'un but, sauvegarder l'indépendance du pouvoir civil contre les empiétements du clergé ; la thèse est juste, mais les conséquences fâcheuses de sa fausse situation ne s'en font pas moins sentir.
Il en résulte d'abord que l'atmosphère de la famille n'est pas religieuse. Le père fait pratiquer à ses enfants un culte qu'il croit erroné, funeste même, et ainsi la jeunesse entend attaquer sans relâche ces prêtres aux mains desquels pourtant on la remet. Enfin le libéral termine ordinairement sa carrière par une cérémonie religieuse dont il n'admet plus l'efficacité. Est-il possible que des croyances fermes, des caractères fortement trempés se forment au milieu de cette suite continuelle de faiblesses, de compromis, de contradictions et d'hypocrisies? Voltaire communiait pour édifier les paysans, et puis, à huis-clos, riait de sa communion et de lui-même; Jean Huss se laissait brûler pour ne pas mentir à sa conscience. L'exemple du pre- .mier affaiblit les âmes, l'exemple du second les trempe pour la vie et pour la mort. Soyons bien persuadés de ceci : l'homme qui croit et qui est prêt à combattre et à se sacrifier pour sa foi, finira par l'emporter sur celui qui trouve très spirituel de ne croire à rien et de se moquer de tout .
En Belgique, un parti s'est formé qui veut sortir de l'impasse où est engagé le libéralisme modéré ou « doctrinaire » ; c'est le parti de « la libre pensée ». Secte philosophique encore plus que parti politique, ses adhérents disent: Puisque le catholicisme veut anéantir les libertés modernes et surtout la liberté de conscience, et qu'il
avoue ses desseins, le seul moyen de conserver ces libertés est de rompre définitivement avec le culte catholique. Ils s'engagent par conséquent à faire célébrer les naissances, les mariages et les funérailles sans l'intervention d'aucun ministre de culte. C'est l'hostilité contre toute religion positive qui a pris corps en une société d'enterrements civils. Elle compte un certain nombre de membres dans les loges maçonniques, parmi les officiers, les artisans et les hommes du parti radical. Fréquemment dans les journaux on lit l'annonce d'un enterrement fait par les soins de « la libre pensée ». Cette société ne pourra jamais lutter sérieusement contre la suprématie catholique ; elle hâterait plutôt son triomphe, car le clergé en fait un épouvantail pour ramener les fidèles en leur montrant à quel excès d'impiété arrive le libéralisme. « La libra pensée ;> est, il est vrai, la conclusion logique et pratique du mouvement purement laïque d'opposition contre l'Église ; mais jamais un grand mouvement d'opinion ne se fera sur une simple négation. Cela est trop froid pour entraîner, pour échauffer les âmes. Il y a plus: en repoussant tout culte, on se met en opposition avec les instincts les plus profonds du cœur humain, et on peut dire avec sa nature même. Que l'homme descende d'un molusque ou d'un infusoire, il n'en est pas moins arrivé à être un animal religieux aussi bien que politique. Il ne se résigne pas au néant ; il espère une vie meilleure où règne la justice; il veut un Dieu et un culte, parce qu'ils sont aussi nécessaires aux besoins de l'âme qu'au salut de la société. L'athéisme n'aura jamais ni grande force d'expansion ni grande persévérance dans la lutte. Ce n'est donc pas lui qui arrêtera les progrès de l'ultramontanisme. Pour avoir une situation logique qui lui permette de tenir tête à ses adversaires, le libéralisme devrait se rallier soit à une réforme catholique, comme celle qu'on tente en Allemagne maintenant, soit à une des nuances du protestantisme libéral. Quand il s'agit d'un besoin inné du cœur humain comme la religion, on ne tue que ce qu'on remplace ; malheureusement les libéraux n'attachent plus grande importance aux débats religieux, et ce n'est point dans le scepticisme ou l'indifterence qu'ils trouveront l'énergie nécessaire pour changer de culte : ils continueront à rire de leurs chaînes jusqu'au jour oîi elles seront assez fortement rivées pour les priver de toute liberté. Les catholiques, qui tiennent les âmes par les sentiments les plus intimes et les plus profonds, ont des armes plus sûres que les libéraux, qui doivent faire appel à l'insurrection des passions et à l'incrédulité.
L'issue de la lutte peut rester douteuse, tant que le suffrage restreint n'aura encore appelé à la vie politique que la bourgeoisie; mais si, par suite de l'alliance des catholiques et des radicaux aveugles, le vote universel était établi en Belgique, l'ultramontanisme l'emporterait définitivement. C'est ce que l'on voit déjà dans les provinces flamandes, isolées par leur langue du reste de la nation et de la Hollande par leur foi. Parmi les députés de ces provinces, qui forment la moite du pays, il n'y en a plus que deux qui soient libéraux, et encore ne sont-ils nommés que grâce à une situation personnelle que le clergé n'a pas osé attaquer, La Belgique a fait deux tentatives pour échapper à la domination uliramontaine, et deux fois elle a échoué. Au xvi" siècle, émancipés par les richesses et les lumières que leur avaient données le commerce et l'industrie, les Flamands avaient brisé le joug ; les Wallons, ralliés aux Espagnols, ont aidé à les asservir de nouveau. Au xix* siècle, l'industrie s'étant déplacée, ce sont les Wallons qui luttent en ce moment; mais les Flamands, aujourd'hui complètement soumis à Rome, servent à leur tour d'instrument pour soumettre les Wallons à la suprématie du clergé. Ce que l'on appelle « la question flamande », k laquelle le réveil des nationalités dans toute l'Europe donne une importance croissante, est une arme de plus que les libéraux ont négligée et dont les catholiques ont su très habilement tirer parti. Ce point mériterait une étude à part : il suffira de dire que, plus on étendra le droit de suffrage, plus les Flamands auront de pouvoir et montreront d'exigences. Aussi le ministère d'Anethan s'est-il empressé d'abaisser le cens pour les élections communales, où la Constitution n'avait point posé de minimum, et les libéraux craignent, aux élections qui auront lieu cette année, de perdre dans les provinces flamandes l'administration des grandes villes, qu'ils conservaient encore. Ce serait un coup terrible pour le parti libéral et même pour la nationalité, car il livrerait le pays flamand h la domination absolue du clergé.
Concluons : le danger qui menace l'avenir de la Belgique, provient de la puissance croissante du parti de l'Église, à qui les couvents, les populations flamandes, le sentiment religieux, la chaire et le confessionnal donnent une influence presque irrésistible. Ce parti, par l'organe de ses journaux, de ses écrivains, de son université, se dit prêt à obéir en tout à Rome et aux doctrines du Syllabus, qui condamnent les libertés modernes. Le moment
viendra donc où ces libertés seront minées et attaquées en Belgique. Le parti libéral, appuyé sur les grandes villes, tentera-t-il de résister? La royauté, gardienne de la Constitution, s'efforcera-telle de protéger la minorité et de défendre l'indépendance du pouvoir civil, et, si elle le tente, réussi ra-t -ell e ? Comme le montrait récemment, l'histoire à la main, un poète national, M. Potvin, depuis le xvi^ siècle, tous les soulèvements populaires ont eu lieu à la voix du clergé. Il a renversé déjà deux trônes, celui de Joseph II et celui de Guillaume P', et en ce moment même il ne ménage guère le souverain qui a fait d'un droit constitutionnel, dans l'intérêt de la paix publique, l'usage le plus prudent et le plus indiqué. Tout est à craindre du parti purement clérical qui s'élève, car il n'est pas un parti conservateur, quoiqu'il prenne ce nom. Un parti qui place, au-dessus de l'intérêt national, une cause qui lui semble plus sacrée, soit la république, soit l'église, est un danger pour l'ordre social ; car il n'hésite pas à renverser les institutions établies pour atteindre son but. Je vois avec regret disparaître les deux partis modérés, tous deux amis de la liberté, qui s'étaient entendus pour donner à la Belgique en 1830 une des meilleures constitutions que l'on ait encore trouvées; et ce n'est pas sans effroi que j'aperçois s'avançant à leur place deux partis extrêmes et irréconciliables.
Ce n'est point en Belgique seulement qu'aura lieu ce redoutable conflit ; partout où l'on tentera d'asservir la société civile à l'omnipotence du clergé et du pape, cette entreprise soulèvera une résistance désespérée; mais c'est en Belgique que cette lutte éclatera d'abord et avec le plus d'acharnement, parce qu'elle sort de l'histoire môme du pays, et que le parti ultramontain y est plus près de toucher à la réalisation de ses desseins. La royauté constitutionnelle aura-t-elle assez de force, d'habilelé, de fermeté pour empêcher que des mesures extrêmes ne provoquent des résistances révolutionnaires, et pour maintenir le pouvoir aux mains d'hommes sages préférant le salut de leur patrie à l'accomplissement des volontés de l'Église? La façon dont le roi Léopold II est parvenu à dénouer la crise récente, peut donner l'espoir que la Belgique ne verra pas de sitôt se lever le jour des grandes épreuves et des combats décisifs.
{The fortnigMly Review de Londres, 1*' novembre 1872.)
En Belgique, les hommes clairvoyants commencent à se sentir inquiets de l'avenir de leur pays. Il n'y a pas longtemps que l'un des fondateurs de la Constitution belge ' me disait : « Nous pensions que (( pour fonder la liberté, il suffisait de la proclamer, de la garantir (( et de séparer l'Église de l'État. C'est avec douleur que je vois que « nous nous sommes trompés. L'Église, s'appuyant sur les districts « ruraux, tend à imposer son pouvoir absolu. Les grandes villes, « acquises aux idées modernes, ne céderont pas sans lutte. Nous « serons amenés à la guerre civile, comme en France. Nous sommes « déjà dans une situation révolutionnaire. L'avenir me paraît char- « gé de nuages. » Les récentes élections ont rendu le danger plus sensible. Celles pour les chambres ont renforcé la majorité cléricale, grâce aux votes des paysans. Les élections communales, au contraire, ont donné le pouvoir aux libéraux dans toutes les grandes villes. L'antagonisme entre les villes et les campagnes se montre de plus en plus.
Dernièrement, en présence du roi Léopold II, M. Disraeli félicitait la Belgique des quarante années de prospérité et de liberté dont elle a joui, sous les auspices de deux souverains également dévoués au système constitutionnel. Ce panégyrique était mérité, mais le sera-t-il longtemps et n'y a-t-il pas des raisons de craindre que la Belgique ne tombe à son tour dans cet état de malaise, dans ces crises périodiques qui affligent d'autres pays catholiques et qui nous font
* C'était feu Charles Rogier.
quelquefois désespérer de leur avenir ? Dans tous les cas, les faits que l'on peut observer ici, serviront peut-être à l'instruction des autres peuples. Déjà en Italie, en Allemagne, en Suisse, quand on veut montrer le danger des corporations religieuses, on cite la Belgique.
Que veut le parti catholique ? Quels sont les moyens dont il dispose pour parvenir à son but ? Quels dangers présenterait sa suprématie? Comment y échapper? Quelle organisation faut-il donner à l'instruction publique pour qu'elle réponde aux besoins du peuple sans devenir une machine de guerre entre les mains du clergé et de l'ultramontanisme ? Telles sont les questions capitales dont dépend l'avenir de la Belgique.
La Constition belge a proclamé toutes les libertés consacrées par les lois et les traditions de l'Angleterre. La liberté de conscience et d'opinion, celle de l'instruction, la liberté d'association et de réunion ont toutes été pratiquées sans aucune des restrictions qui, dans d'autres pays et particulièrement en France, ont fait si souvent de toutes ces libertés une phrase mensongère. Le citoyen jouit ici des mêmes droits que de l'autre côté du canal. La Constitution a décidé également la séparation de l'Église et de 1 État, comme aux États-Unis et actuellement en Irlande ; seulement, par une contradiction qu'expliquent les nécessités du moment, l'État s'est obligé à payer les ministres des cultes, quoiqu'il n'intervienne à aucun degré dans leur nomination. Le Pape nomme directement les évèques et ceux-ci nomment les curés et les desservants. Quels qu'ils soient, l'État est obligé de les salarier. Si Rome choisit des prêtres dont la mission spéciale est de ruiner la Constitution, cela ne fait point de différence; la nation doit les entretenir et leur donner les moyens de remplir leur mission antinationale.
Deux partis se disputent le pouvoir dans le champ clos fourni par la Constitution de 1830 : le parti libéral et le parti catholique ou clérical. Dans chacun des deux partis, il y a des hommes qui n'ont pas la même opinion sur les questions financières, militaires et commerciales. Le seul point qui divise absolument les deux partis, est celui-ci : « Devons-nous soutenir l'influence du clergé ou lui résister, particulièrement pour ce qui regarde l'instruction ? ))
Le parti clérical s'intitule aussi parti conservateur. Cela est exact dans ce cens qu'il s'appuie sur les classes qui d'habitude tiennent
au passé — les nobles, les paysans et les prêtres. Mais on peut afiîrraer, comme le disent ses adversaires, que c'est un parti révolutionnaire, parce que, par le fait du clergé qui dirige ce parti, il est hostile aux libertés existantes et tend ainsi à la révolution. Le seul programme, la seule raison d'être du parti libéral est la résistance aux empiétements du clergé.
Le parti clérical est encore composé aujourd'hui des éléments énumérés par le gouverneur des Pays-Bas autrichiens, à l'époque de la révolution brabançonne, dans une dépêche adressée à l'empereur Léopold : « L'aristocratie, les prêtres, les moines, la populace et la « njasse de la nation, qui n'est ni démocratique ni aristocratique, « mais qui est excitée par les enseignements fanatiques et subver- « sifs des prêtres. »
L'histoire explique le pouvoir du parti catholique. Il se proclame le vrai parti national et il l'est en effet, dans ce sens que, pendant des siècles, il a exercé une influence prépondérante sur le peuple, et qu'il est intimement lié à ses traditions historiques. Il était l'appui et l'arme des Espagnols qui ont fait de la Belgique un pays ultramontain. Au seizième siècle, les Flandres étaient avec l'Italie le pays le plus éclairé et le plus opulent de l'Europe. Non seulement les villes, mais aussi les villages avaient leurs sociétés dramatiques. Ces sociétés accueillirent les idées de la Réformation et, sans les persécutions de Philippe II, le pays eût été conquis au protestantisme. L'Espagne exécuta conciencieusement son travail de répression. Les citoyens les plus énergiques périrent ou allèrent en exil. Tandis que la Hollande, profitant de ce renfort, se plaça à la tête de la renaissance des idées scientifiques, tout mouvement intellectuel s'éteignit en Belgique. *
* Voici ce qu'a dit à ce sujet (en 1838) un homme qui jouissait auprès de ses concitoyens d'une incontestable autorité, J.-F. Willems {Belgisch Muséum II, 83) : « L'abâtardissement national s'accrut de jour en jour, surtout depuis la fin du règne d'Albert et d'Isabelle. La langue maternelle fut négligée. On n'étudia que les langues latine et française ; les chambres de rhétorique se retirèrent vers les provinces septentrionales ou périrent par découragement. Ni les classes supérieures ni le clergé ne s'intéressèrent plus à la littérature nationale ; beaucoup d'entre eux s'efforcèrent d'en éloigner les populations, par le motif que la plupart des membres des chambres de rhétorique avaient appartenu au parti des gueux. On se disait que l'étude de la langue nationale avait répandu l'usage de la lecture des Bibles néerlandaises et provoqué chez le
Plongé dans un torpeur complète, le pays resta étranger au réveil des esprits qui marqua le dix-septième et le dix-huitième siècle. Le clergé régna souverainement, pendant que les jésuites formaient l'esprit de la jeunesse.
Un fait ou deux donneront une idée suffisante du système alors en vigueur. Un édit du 12 février 4739 décréta la peine de mort et la confiscation des biens contre « tous ceux qui oseraient composer, « lire ou distribuer un livre ou un écrit quelconque combattant n'im- « porte quel point de notre sainte religion ». En 1761, la très pieuse et très catholique impératrice Marie-Thérèse fut obligée de publier un décret pour empêcher l'exécution d'une censure ecclésiastique édictée contre les œuvres de Bossuet, qui devaient être partout livrées aux flammes. Un savant canoniste, professeur h l'université de Louvain, un saint, Van Espen, fut obligé de s'enfuir en Hollande pour échapper aux jésuites. Il était persécuté, parce qu'il avait défendu certains principes gallicans.
Depuis la fin du siècle dernier, la Belgique a fait deux révolutions^ mais chaque fois à la voix du clergé et pour se débarrasser de deux souverains, Joseph II et Guillaume P% qui voulaient également favoriser la diffusion des lumières et introduire la liberté de conscience.
En 1815, le roi Guillaume donna aux Belges une Constitution qui était sans contredit la plus libérale du continent. Les évêques, qui
peuple trop d'idées nouvelles et trop d'espi-it libéral, au sujet des questions religieuses et politiques. Dès ce moment, les communications avec la Hollande furent de jour en jour rendues plus difficiles; la lecture et la publication des livres furent soumises à une censure extrêmement sévère, tandis que la crainte de la sédition et du schisme, jointe à un zèle exagéré, bien que sincère, pour l'Eglise et l'Etat, contribua, de son côté, à confiner la littérature dans d'étroites limi*^^es. Pas une seule grammaire ne sortit, durant tout le cours du dix-septième siècle, des presses belges. Le chanoine anversois Maximilien Van Eynatten, auteur d'un manuel des exorcismes, reçut mission d'épurer à nouveau nos vieux livres populaires, déjà tant de fois censurés, et ce brave homme les élagua lui-même ou les laissa mutiler avec son approbation, de façon telle qu'ils ne furent plus reconnaissables.
« La plupart des auteurs belges néerlandais de la seconde moite du dix-huitième et de la première moitié du dix-neuvième siècle, furent des ecclésiastiques, se proposant pour seul but d'instruire religieusement le commun du peuple et nullement de s'élever aux hautes régions de la poésie ou de l'éloquence. La langue flamande devint généralement, comme la basse classe du peuple qui s'en servait, un objet de mépris. »
déjà avaient demandé au Congrès de Vienne le rétablissement de la dîme et avaient voulu interdire à un souverain protestant l'exercice public de son culte, publièrent un « jugement doctrinal » condamnant la nouvelle Constitution; leur influence était si grande que les notables, assemblés à Bruxelles, la rejetèrent par 798 voix contre 527. Les évêques reprochaient à la Constitution de consacrer la liberté de la presse, l'admissibilité des protestants aux emplois publics et la juridiction souveraine de l'État.
Pour bien comprendre l'esprit de l'épiscopat, il faut écouter ses paroles: « Jurer de maintenir la liberté des opinions religeuses et « la protection égale accordée à tous les cultes, qu'est-ce autre chose « que de jurer de maintenir, de protéger l'erreur au même titre que « la vérité, de favoriser le progrès des doctrines anti-catholiques et 0 ainsi de contribuer on ne peut plus efficacement à l'extinction de « la lumière de la vraie foi dans ces belles contrées?.... Il y a, d'ail- « leurs, d'autres articles qu'un véritable enfant de l'Église ne peut « pas s'obliger à observer ; tel est le 227'^ qui sanctionne la liberté de
« la presse Jurer d'observer une loi qui suppose que l'Église ca-
« tholique est soumise aux lois de l'État, c'est courir le risque de « coopérer à l'asservissement de l'Église; c'est au fond, ainsi que l'a « dit notre Saint-Père le Pape, soumettre le pouvoir spirituel aux « caprices de la puissance séculière. »
L'ancien procureur général M. de Bavay a montré comment, pendant longtemps, les confesseurs refusèrent l'absolution à tous les fonctionnaires qui avaient accepté la Constitution \ Le clergé restait hostile au roi protestant, et quand Guillaume voulut obliger les étu-
' Voyez: Une épisode judiciaire de Vancien royaume des Pays-Bas. — Aux Pâques de 1816, le clergé refusa l'absolution aux notables qui avaient voté la Constitution, ainsi qu'aux bourgmestres qui avaient prêté serment à la loi fondamentale.
M. de Bavay cite l'exemple d'un juge du tribunal de Mons, décédé le 3 avril 1816, qui fut obligé par son confesseur de signer la rétractation suivante :
« Je déclai-e, en présence de témoins à ce appelés, qu'attendu le jugement doctrinal posé en cette matière par les évêques de Belgique, je me repens d'avoir prêté le serment exigé des juges par le décret du 25 février de la présente année, et que si Dieu me fait la grâce de me rétablir en santé, je suis dans la disposition de faire à cet égard tout ce que demandera de moi la soumission que je dois à l'Eglise.
Cet exemple prouve (jue, parle moyen du confessionnal, le clei-gé peut mettre à néant toutes les lois civiles, s'il a affaire à des fils soumis de l'Eglise.
diants en théologie à passer par le collège philosophique de Louvain^ ils résolurent de le renverser du trône et ils réussirent.
La révolution de 1830 fut une grande erreur, de même que le serait la séparation de l'Irlande et de l'Angleterre. L'érection du royaume des Pays-Bas, réalisant le but poursuivi autrefois par les ducs de Bourgogne, fut la meilleure œuvre du congrès de Vienne. Les provinces du Nord, de sang germanique, formaient un obstacle à la conquête de la part de la France; celles du Midi, de langue latine, s'opposaient à la conquête par l'Allemagne. La Belgique apportait à la communauté son agriculture, son industrie, ses fers et ses charbons; la Hollande apportait ses colonies, ses vaisseaux, son commerce. Un État ayant 9 à 10 millions d'habitants et un budget de 400 millions de francs était aussi fort que la Prusse en 181o et se trouvait en état de se défendre lui-même. Actuellement, la Hollande regarde avec inquiétude du côté de l'Est, et la Belgique du côté du Sud, et il n'y a de sécurité complète pour aucun des deux.
Les amis de la liberté en Belgique, s'ils avaient pu avoir l'appui des protestants de Hollande, auraient résisté victorieusement à l'ultramonlanisme. Isolés comme ils le sont, on peut craindre qu'ils ne finissent par succomber. Le clergé belge, en fomentant la révolution de 1830, a donc commis un crime contre la sécurité de l'Europe.
Vers cette époque, une partie du clergé, et précisément la partie la plus active et la plus intelligente, se laissa envahir par le souffle des idées modernes. Lamennais, Lacordaire, Montalembert prêchaient l'alliance du catholicisme et de la liberté. Ils furent suivis par beaucoup de prêtres belges. Parmi ceux qui siégèrent au Congrès de 1830, plusieurs se prononcèrent pour la République. C'est grâce à ce mouvement que les catholiques arrivèrent à s'entendre avec les libéraux pour inscrire dans la Constitution belge toutes les libertés, même condamnées par le « jugement doctrinal » des évêques de 1815. C'est sous l'empire des mêmes idées que le clergé d'Irlande participa à l'organisation des écoles mixtes, qu'il cherche aujourd'hui à faire disparaître.
Mais bientôt la papaulé, fidèle gardienne des traditions de l'Église, éleva sa voix infaillible pour condamner les sacrilèges innovations de Lamennais et par conséquent aussi la Constitution belge, marquée au coin des mêmes idées. Grégoire XVI, dans la fameuse
Encyclique de 1852, jette l'anathôme sur la liberté de conscience, « une des erreurs les plus pestilentielles », et sur la liberté de la presse, « très désastreuse, très détestable, que l'on ne peut assez « exécrer, plaie mortelle que l'on n'extirpera qu'en fesant périr « entièrement par les flammes les punissables éléments du « mal. »
Pie IX a toujours parlé dans le même sens. En 1861, dans son allocution de 18 mars, il condamne « la civilisation moderne, d'oh « découlent tant d'opinions détestables, qui soutient même des « croyances non catholiques, qui ne repousse pas des emplois « publics les incrédules et qui ouvre à leurs enfants les écoles catho- « liques. »
Dans tous les concordats qu'a conclus Pie IX avec des États purement catholiques, il a toujours stipulé la proscription complète des protestants \ et enfin dans le Syllabus, il a tracé le programme de l'absolutisme ultramontain.
La papauté, en condamnant nos libertés constitutionnelles, a mis les catholiques belges dans une position très fausse, qui est devenue intenable surtout depuis la proclamation de l'infaillibilité. Ils sont placés entre l'Encyclique et le Syllabus, d'un côté, et la Constitution belge, de l'autre. Ainsi que l'a dit M. Veuillot: « Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de catholicisme libéral. Les catholiques libéraux, qui sont vraiment catholiques, ne sont pas libéraux. » (/'f//n'v^ri', n" du l®'" janvier 1869.) Il s'est donc formé deux groupes dans le sein du parti catholique. L'un essaie d'échapper à la riguer des décisions papales par des distinctions, des équivoques ou par le silence, et il continue à protester de son attachement à la Constitution et à la liberté. Son organe est le Journal de Bruxelles et ses principaux adhérents sont les survivants de 1830 et les hommes d'État du parti. Il est gouvernemental et c'est lui qui a fourni les membres du ministère Malou, actuellement au pouvoir. Ils est prudent et, ne voulant
* En ceci le Saint-Père s'est simplement conformé aux dogmes de l'Église dont il est le chef. Bossuet, qui n'était pas un ultramontain, a parlé exactement dans le même sens: « Le prince doit employer son autorité pour détruire dans son Etat les fausses religions. Ceux qui ne veulent pas que le prince use de rigueur en matière de religion, parce que la religion doit être libre, sont dans une erreur impie. » En Belgique, les catholiques politiques soutiennent aujourd'hui que les décisions de l'Église ne sont pas en opposition avec nos libertés constitutionnelles. C'est « une erreur impie, » je me fais fort de le démontrer par les paroles mêmes des Papes et des Conciles.
pas provoquer de résistance violente, il refuse de céder aux exigences du clergé. Le clergé le tolère, parce qu'il ne peut pas encore se passer de ses services.
Le deuxième groupe est purement ultramontain. Il a pour chef de file les évêques, comme programme, le Syllabus et comme organe scientifique, l'Université de Louvain. C'est lui qui dispose des forces principales du parti, car au moyen du clergé il fait marcher les électeurs. Dans chacune des principales villes, il a un journal qui est soutenu et inspiré par les évêques: à Gand, \e Bien Public; à Liège, la Gazette; à Bruges, la Patrie ; à Anvers, \e Journal d'Anvers.W finira par se débarrasser de la nuance des catholiques politiques, parce qu'il a seul une situation logique, et parce qu'il a soin d'inculquer ses doctrines à toute la jeunesse qui fréquente ses écoles.
Le parti ultramontain en Belgique a un mérite qu'on ne peut lui contester, c'est celui de la franchise. Il n'essaie pas de cacher le but auquel il tend. Ce but n'est autre que celui toujours poursuivi par la papauté depuis le moyen âge : la souveraineté universelle, la domination suprême. Un professeur de l'Université de Louvain, M. Ch.Périn,a formulé cet idéal dans un ouvrage intitulé Les liberlés populaires \ et on l'enseigne à la jeunesse dans tous les collèges des jésuites.
Au premier abord, il semble étrange que la papauté, trop faible pour défendre sa souveraineté temporelle à Rome, puisse arriver à gouverner souverainement un État libre comme la Belgique. Et cependant elle y réussit tout simplement et sans violence, rien qu'en
< (1 Ce que Dieu prescrit, dit M. Périn, et ce qu'il interdit, voilà le devoir et le fond obligé de toutes les lois. L'infaillibilité du pouvoir établi de Dieu pour promulguer et interpréter sa loi donne les garanties essentielles de toute liberté sociale, tandis que l'infaillibilité des pouvoirs humains expose à toutes les servitudes. Si peu de part que prenne l'homme, en vertu d'un droit qui lui serait propre, dans la détermination des principes qui constituent l'ordre spirituel, et l'autorité de ces principes sera amoindrie. » — C'est à dire que, cjuand l'homme veut se gouverner lui-même, il tombe dans la servitude. L'ordre ne peut régner que s'il est établi par l'autorité infaillible du vicaire de Dieu. Donc, le Pape doit être souverain.
Les journaux libéraux n'ont pas accordé à la remarquable brochure de M.Périn l'attention qu'elle mérite. Elle est importante cependant, car elle nous fait connaître quelle est la tendance du droit public enseigné à Louvain. — Voyez ma brochure : Une leçon de droit public à l^ Université de Louvain.
tirant parti des institutions existantes. Le clergé, en parvenant à envoyer aux Chambres une majorité purement cléricale, s'est rendu maître de tous les pouvoirs et le Pape est devenu notre véritable souverain. L'électeur obéit au prêtre, le prêtre à l'évêque et l'évêque au Pape ; donc le Pape est roi, et beaucoup plus roi que Léopold II, car il dispose du Parlement qui fait les lois et vote les impôts.
Le but final des catholiques est et doit être la restauration du régime que le Vatican déclare être le seul régime légitime: en d'autres termes, celui qui existait naguère en Espagne, à Naples et à Rome même. 3Iais ils avanceront graduellement et prudemment. Pour marcher sûrement, ils tâcheront d'abord de s'emparer entièrement de l'éducattion; ensuite, par la multiplication des couvents, ils se rendront complètement maîtres des campagnes.
Déjà les établissements d'instruction du premier et du second degré appartenant au clergé comptent trois fois autant d'élèves que ceux de l'État. Maintenant que le parti catholique est au pouvoir, il confiera toutes les chaires vacantes à des professeurs dévoués aux idées ultramontaines. De cette façon, des institutions créées par les libéraux pour propager l'esprit moderne serviront au contraire à préparer les voies au triomphe complet de l'ultramontanisme.
Pour donner l'instruction primaire, les communes ont fondé des écoles; mais la loi de 1842, en chargeant de l'inspection des prêtres nommés par les évêques, a eu pour effet de placer ces écoles sous l'autorité du clergé. Les filles de la classe aisée sont presque toutes élevées dans les couvents, tandis que celles des classes ouvrières vont chez les petites Sœurs ou dans les écoles communales dirigées par les prêtres. Ainsi, le clergé a déjà entre les mains l'éducation de l'aristocratie, de toutes les filles du peuple et d'une grande partie de la bourgeoisie; aussitôt qu'il aura renouvelé à son gré le personnel enseignant des écoles moyennes et des universités de l'État, il sera le maître de l'instruction dans tout le pays; et celui qui dirige l'instruction, dispose de Tavenir.
Les couvents sont un autre instrument de la domination ecclésiastique et ils se multiplient avec une rapidité extraordinaire. Ils envahissent les villes et les campagnes. Dans les grandes villes, à Naraur, Anvers, Gand, Bruges, Liège, ils occupent des quartiers entiers K Ces communautés élèvent de magnifiques constructions,
* A Anvers, par exemple, dans certaines parties de la ville, on est entouré de
mais elles placent la masse de leurs richesses dans les fonds publics pour que l'on ignore leur fortune. En 4846, elles possédaient 779 couvents et 11,969 religieux, c'est à dire autant qu'à la fin du XYIII^ siècle, quand Joseph II crut nécessaire de réduire leur nombre. Le dernier recensement, celui de 1866, signale 1,314 couvents avec 18,162 religieux. Dans une période de vingt ans, leur nombre avait presque doublé et depuis 1866, l'accroissement n'a pas cessé. On a calculé qu'il doit y avoir deux couvents par trois paroisses: et bientôt chaque paroisse aura son couvent.
Les lois qui s'opposent à l'établissement des congrégations en personnes civiles, apportent un certain obstacle à leur multiplication, et surtout à l'accumulation sûre de leurs richesses. Mais les lois sont éludées * : ce n'est pas néanmoins sans risques et sans difficultés.
couvents. Les jésuites viennent d'y établir un immense collège dans l'endroit le plus en vue du nouveau boulevard, comme pour donner une idée de leur puissance.
* Voici quelques-unes des ingénieuses subtilités par lesquelles les congrégations échappent aux lois contre la main-morte. Les membres de la congrégation signent un acte d'association par lequel ils déclarent posséder leur propriété en commun, en stipulant que la part de l'associé mourant le premier passera aux survivants. Une société civile d'une durée illimitée est ainsi constituée, et quand le nombre des associés est réduit à deux ou trois, ceux-ci ont soin d'en prendre de nouveaux, de telle sorte qu'il en résulte une mainmorte perpétuelle. Pour se garantir contre les réclamations des héritiers naturels, la communauté fait faire à chaque membre un testament par lequel il laisse à tel ou tel autre membre tout ce qui peut lui revenir; celui-ci doit à son tour faire un testament dans le même sens. Une dernière garantie est prise contre les héritiers qui pourraient réclamer une part légitime, tels que père et mère : cette garantie consiste dans un acte de vente avec le nom de l'acheteur et la date en blanc ; on le complète après décès, si c'est nécessaire. Tout cela forme un arsenal d'armes défensives très efficaces. C'est de cette façon que les couvents subsistent et se multiplient.
Une circulaire secrète de l'évêque de Gand est tombée dans la publicité, il y a quelque années, lors d'un procès à propos d'un couvent, et chacun a pu connaître ainsi les recommandations très curieuses faites par l'évêque à tous les directeurs des maisons religieuses.
Voici un passage important de cette circulaire :
c Examinez soigneusement si la mort d'un des membres de la communauté ne pourrait pas eiitraîner des suites fâcheuses, des tracasseries de la part des héritiers légaux, des poursuites de la part des employés de l'Etat, des procès qui compromettent la stabilité d'une maison. Si l'on croit avoir prévenu des dangers par des testaments, il faut qu'on soit bien assui-é par un jurisconsulte habile que rien ne manque à ces actes, surtout s'ils sont olographes. Si quel-
Une des premières mesures que les évêques exigeront des ministres et des Chambres, aussitôt qu'ils n'auront plus à craindre une trop violente opposition ou bien qu'ils l'auront abattue, ce sera une loi donnant aux couvents un fondement sûr, qui leur permette de croître en nombre et en puissance. C'est ce qu'essaya de faire le ministère catholique en 1857. A cette époque, l'explosion de l'opposition et de l'hostilité des grandes villes suffit pour forcer au retrait de la loi ; mais le parti ultramontain ne tolérera plus de semblables manifestations. Comme il voulait le faire au mois de novembre 1871, il emploiera la force armée pour les réprimer, il dispersera les citoyens par la mitraille et, profitant de leur fureur inspirée par une répression sanglante, il détruira les derniers éléments de la résistance.
Les moyens d'action dont dispose le clergé,ont une puissance presque invincible dans un pays qui a conservé la foi. En premier lieu, il y a la chaire qui est transformée en une tribune de propagande politique. De là le prêtre fulmine d'incessantes attaques contre les hommes du parti libéral et leurs principes ; il les dépeint comme des gens sans moralité et sans honneur, parce qu'ils n'ont pas la foi, prêts à fermer les églises et à massacrer le clergé, comme l'ont fait leurs prédécesseurs, « les monstres » de la Révolution française. Quand approchent les élections, on n'entend plus que des sermons politiques. Si un estaminet ou un café dans un village se risque à recevoir un journal non approuvé par le clergé, il est marqué comme un mauvais lieu ; il perd bientôt sa clientèle et sa réputation. L'effet de cet interdit est terrible ; personne dans les villages n'ose résister à l'anathème \ La crainte d'être dénoncé du haut de la chaire remplit tout le monde d'effroi et prépare à une soumission absolue.
Le confessionnal est un moyen bien plus puissant encore. Par la
que doute s'offre à votre esprit, exposez-les; et la commission, après mûr examen, vous indiquera les moyens que présentent les lois pour éviter de grands dommages. » Instruction du 12 avril iSiiS.
C'est, on le voit, un plan de campagne complet contre la loi civile. Voyez le livre si instructif de M. Frère-Orban : La main-morte et la chai'ité, par Jean Van Damme.
< Voici un exemple. Dans un village des environs d'Ypres, quelques libéraux devaient se réunir dans un estaminet pour lire un journal que l'un d'eux avait reçu par une voie indirecte. Le prêtre l'apprend et à l'heure convenue il se dirige vers l'estaminet et se promène devant le seuil en lisant son bréviaire. Pas un seul des libéraux n'osa se présenter.
menace d'un refus d'absolution, le prêtre tient le fidèle complètement en sa puissance et il n'est rien qu'il ne puisse en exiger. Aujourd'hui, on refuse l'absolution à ceux qui continuent à s'abonner à des journaux libéraux, quoique ces feuilles évitent ordinairement de toucher aux questions de religion.
A Liège, quelques dames de haute position ont fondé dernièrement une école supérieure pour les jeunes filles. Elles demandèrent à l'évêque qu'il permit à un ecclésiastique d'y donner l'instruction religieuse. Comme l'établissement devait faire concurrence aux couvents, l'évêque refusa son consentement, et l'absolution fut refusée aux fondatrices ainsi qu'à tous ceux qui enverraient leurs enfants à cette école. Les curés vont même jusqu'à refuser toute instruction religieuse aux élèves de cet institut.
C'est dans le confessionnal que le prêtre obtient des mères de famille que leurs fils soient envoyés aux collèges des Jésuites et à l'université de Louvain. C'est par le Sacrement de la pénitence que le clergé parvient à capter les legs nombreux qui viennent doter les congrégations et qui contribuent à la fondation de nouveaux couvents.
A Ypres, en Flandre, on a introduit le système des billets de confession qui est très efficace et qu'on tentera sans doute de généraliser. Voici en quoi il consiste : à l'époque de la confession de Pâques, qui est obligatoire, le confesseur délivre à chaque pénitent un billet certifiant que ce dernier a satisfait aux prescriptions de l'Église. Ensuite, un délégué du clergé va de maison en maison redemander et vérifier les billets; il s'assure que chaque personne a le sien. Celui à qui il arriverait de ne pas être en règle, serait signalé publiquement, et s'il a une profession ou un commerce, il perdrait sa clientèle et ses relations.
Ceux qui veulent avoir un billet, sans aller à confesse, en achètent un à une personne qui se confesse deux fois dans deux églises différentes.
Le clergé emploie aussi le confessionnal pour forcer les juges à rendre des arrêts conformes à ses intérêts. Si le magistrat s'écarte dans sa décision du sens désiré par l'Église, l'absolution lui est refusée. Il se trouve alors placé entre son devoir comme organe de la loi et ses obligations comme catholique. Par ces moyens, ingénieusement employés, le clergé aura a sa disposition le pouvoir judiciaire ' .
1 Un fait récent a eu beaucoup de retentissement. Un magistrat, M. Iweins,
Il peut également chercher à se rendre maître du pouvoir exécutif au moyen du confessionnal. En effet, si le souverain est un fils dévoué de l'Église, il ne peut que se soumettre à ses décisions. Le confesseur jésuite dictant à Louis XIV la révocation de l'Édit de Nantes est un exemple qu'il ne faut pas perdre de vue. C'est parce que le roi Léopold II n'obéit pas aveuglément au clergé, que les journaux de l'épiscopat le traitent avec si peu de déférence. Le régime constitutionnel, né dans les pays protestants, fonctionne mal dans les pays catholiques, parce que la confession fausse tout le mécanisme représentatif. Elle supprime l'indépendance des électeurs, des représentants, des fonctionnaires et du souverain.
Un autre moyen d'influence que le clergé ne néglige pas, consiste dans les visites personnelles pendant le temps qui précède les élections. Le prêtre va voir ses paroissiens et, sous la menace de peines ecclésiastiques, il leur impose comme un devoir de voter pour le candidat épiscopal. Il s'adresse particulièrement aux femmes et aux
avait conclu en fareur de la villes d'Ypres contre une fabrique d'église qui réclamait la propriété d'une certaine fondation Lamotte. Aux Pâques dernières (1872), le curé de la paroisse écrit au magistrat que, s'il ne modifie pas ses conclusions et s'il ne fait pas amende honorable de sa faute, l'absolution lui sera refusée. La même communication est faite au représentant de la ville. Le magistrat dépose une plainte entre les mains du ministre de la justice, et celui-ci écrit à l'évéque pour tâcher d'étouffer l'affaire, ce qui fut fait. Cet exemple est instructif. Que l'on suppose tous les magistrats bons catholiques, c'est le clei^é qui rendra les arrêts. Par le confessionnal, il dispose de tous les rouages de l'ordre social.
Voici la lettre écrite à M. le procureur du Roi Iweins par M. le curé de Saint-Pierre :
« Monsieur le Procureur du roi,
« Je regrette de devoir vous annoncer que l'autorité compétente a décidé que les confesseurs ne peuvent pas absoudre les personnes qui, par leur vote ou leur coopération, ont mis la main dans l'affiire Lamotte de cette ville, avant une rétractaction préalable et une réparation au prorata au moins ou solidairement.
a Agréez, Monsieur le procureur, les expressions de ma haute considération.
« [Signe") P. De SiMet, curé de Saint- Pierre.
« Ypres, 22 mars 1872. »
Les Anglais autrefois n'admettaient pas que les catholiques pussent être juges, parce que, disaient-ils, ils étaient tenus en conscience d'appliquer les lois de Rome et non les lois du royaume : à voir ce qui se passe en Belgique, oa serait tenté de croire qu'ils avaient raison.
filles; il parle de refus de sacrement et de damnation éternelle en cas de désobéissance, et la femme, remplie de pieuses alarmes, use de tout son pouvoir pour obtenir de son mari un vote agréable à Dieu et à ses ministres. Il est impossible de se faire une idée des importunités auxquelles sont en butte les électeurs ruraux. Les évêques publient des mandements pour dicter leur vote aux électeurs et les prêtres commencent maintenant à suivre leur exemple *.
Le clergé ne se contente pas des moyens d'influence que lui assure son ministère. Il use également des instruments de propagande qu'il avait laissés d'abord à ses adversaires. Le parti catholique a maintenant partout des clubs électoraux, des associations politiques, qui tiennent des meetings, font des adresses et préparent les élections. Le jour du vote, les électeurs catholiques des villages arrivent en groupes compacts, guidés et surveillés par le curé qui ne les quitte pas un seul instant, afin de les garantir de tout contact avec les incrédules. Dans chaque localité, on fonde des associations cléricales pour faire de la musique, jouer aux boules ou aux quilles et tirer à l'arc. On y fournit aux membres de la bière et du tabac à prix réduit.
On organise des ateliers dans les couvents et on s'efforce d'y attirer les artisans. L'aristocratie et les grands propriétaires, qui appartiennent presque tous au parti catholique, entraînent à leur suite une multitude de fermiers qui dépendent d'eux.
L'intervention des prêtres dans les mariages leur donne aussi un ascendant sur beaucoup de familles. Si un jeune homme désire épouser une riche héritière, il n'a qu'à se faire recommander par son directeur de conscience. Ce dernier dit à la mère que le jeune homme a un bon caractère, qu'il est religieux, qu'il est fait pour la vie de famille, et ce témoignage, venant d'une si haute autorité, exerce une influence décisive.
Il faudrait un volume pour décrire tous les moyens d'influence dont le clergé fait usage. Le fait est qu'il s'est rendu maître du pays. Lors de l'élection du 11 juin de l'an dernier (1872), sur dix-neuf arrondissements qui avaient à élire des représentants, le parti libéral n'est entré en lutte que dans neuf et s'est abstenu dans les dix autres.
■• En voici un récent exemple mentionné par un journal des Flandres : « On a souvent signalé l'intervention des prêtres dans les élections, pai* le « confessionnal, par la chaire, par les visites aux électeurs. Voici mieux : M. « Van p]ycke, curé de Mouscron, adresse à tous ses paroissiens une lettre a imprimée pour les engager à voter contre les libéraux. »
Une fois que le clergé domine dans un collège électoral, la pression qu'il exerce est si forte que ses adversaires ne trouvent plus de candidats. Aujourd'hui dans toute la partie exclusivement flamande du pays, qui fait environ la moitié de tout le territoire, il n'y a plus que deux représentants libéraux, et encore ne se maintiennent-ils que grâce à leur popularité personnelle.
Comment se fait-il que le parti libéral ait ainsi perdu pied dans un pays libre, et quels sont les moyens à employer pour résister à l'ultramontanisme ?.. Grave problème qui embrasse l'avenir des pays catholiques.
La faiblesse du parti libéral provient de ce qu'il doit faire face à une situation remplie de contradictions. Le catholicisme ayant, par la bouche de son chef infaillible, condamné les libertés et la civilisation modernes, un bon et sincère catholique ne peut plus défendre ces libertés. Que peut faire alors celui qui veut à toute force les sauver ? Se séparer de l'Église ! Mais ni peuple ni famille ne peuvent' vivre sans foi. Il s'ensuit que le libéral est forcé de soumettre Sa femme, ses enfants et ses écoles au prêtre dont il tâche de combattre l'influence autant qu'il le peut. D'un côté, il l'attaque sans relâche ; de l'autre, il l'appelle et recourt journellement à son ministère. Cette situation est le mal invétéré qui produit la faiblesse du parti libéral.
Pour sortir de cette situation contradictoire, une association s'est formée sous le nom de La libre pensée, dont les membres célèbrent les naissances, les mariages et les enterrements sans l'intervention du clergé. Cette société compte un certain nombre de membres, mais elle ne paraît pas devoir s'accroître ; car si beaucoup de personnes abandonnent toute pratique religieuse, il en est peu qui se décident à renoncer publiquement à toute religion positive. La seule issue serait la conversion au catholicisme réformé de DôUinger ou du père Hyacinthe, ou même au protestantisme.
Depuis que l'Église proclame comme un dogme qu'elle et la civilisation moderne s'excluent l'une l'autre, la conclusion naturelle pour ceux qui ne veulent pas sacrifier la liberté, est de quitter l'Église qui la condamne. Malheureusement, le scepticisme inconscient de notre époque a tellement énervé les âmes que l'on n'a plus l'énergie d'abandonner une croyance que l'on a cessé d'admettre.
Naguère encore, on croyait que l'influence politique de la religion allait disparaître. Les faits prouvent clairement aujourd'hui que c'est
une erreur. L'action des religions sur la destinée des nations est décisive. La constitution de l'État finit par se modeler sur celle de l'Église, sinon l'État tombe en proie à des troubles périodiques.
Le protestantisme s'appuyant sur le libre examen et l'interprétation individuelle, le régime constitutionnel et représentatif est la forme politique qui convient le mieux aux nations réformées. Le catholicisme réalisant l'idéal d'une organisation absolutiste, l'absolutisme est la constitution naturelle des nations catholiques : c'est ce que soutenait Bossuet et ce que dit aujourd'hui M. Veuillot, et en cela ils ont raison.
La Révolution française et les hommes qui ont adopté ses principes, comme les législateurs belges de 1830, ont cru trouver une solution dans la séparation de l'Église et de l'État. Que l'Église, disaient-ils, se gouverne comme elle l'entend dans son propre domaine ; l'État se constituera sur la base des principes modernes dans une sphère indépendante qu'il fera respecter. Cet essai a échoué, parce que le clergé ne veut pas accepter la séparation de l'Église et de l'État. Il veut gouverner l'État. C'est pourquoi, la paix offerte ayant été refusée, il est nécessaire ou de se soumettre ou de combattre.
Mais pour combattre l'influence de l'Église, il faut attaquer ses croyances. C'est ce que firent les philosophes du dix-huitième siècle. Ce fut particulièrement la tâche du voltairianisme. En répandant les idées voltairiennes, on arrive, en effet, à tenir l'ultramontanisme en échec. Jusqu'à présent, cela a réussi en France, en Italie, en Espagne et en Portugal. Mais ce succès a coûté cher ; car, en répandant le scepticisme, on a affaibli le ressort moral et préparé ainsi cet état morbide et troublé, dont les nations catholiques semblent ne pouvoir sortir.
Quand on considère les événements récents et la situation actuelle du continent, on est amené à cette conviction que la solution proposée par la Révolution française doit échouer. Si un pays conserve la foi, comme la Belgique et l'Irlande, il risque fort de retomber entre les mains du clergé; s'il l'abandonne, il arrive à l'anarchie comme l'Espagne et le Mexique. Actuellement, la majorité de l'assemblée en France est cléricale ; mais, vienne une majorité radicale, et les luttes religieuses se déchaîneront de nouveau.
Pendant qu'ils étaient au pouvoir, les libéraux belges auraient-ils pu prendre certaines mesures de défense contre l'ultramontanisme, comme le font en ce moment l'Allemagne et la Suisse? L'attitude
prise par le prince de Bismarck mérite la plus sérieuse attention. II faut qu'il considère le péril comme très grand, pour qu'il s'expose aux nombreuses difficultés que lui suscitera la guerre faite aux ultraraontains. Les évoques catholiques ne capituleront pas comme Napoléon III et ses maréchaux. L'hostilité du clergé tirera parti du mécontentement de l'Alsace. L'opposition des provinces rhénanes augmentera. Déjà en 1844, à l'époque de la grande lutte à l'occasion des mariages mixtes, le gouvernement prussien ne put vaincre la résistance de l'archevêque de Cologne.
Cependant, le prince de Bismarck a derrière lui d'abord une majorité protestante et, en outre, il s'appuie sur le sentiment national allemand et sur la science allemande, qui tous deux sont également rebelles à la domination de quelques prêtres italiens ignorants et entêtés. Mais en Belgique, sur qui pouvait compter le ministère libéral pour prendre des mesures énergiques? Il n'a même pu arriver à une révision de la loi de 1842 sur l'instruction primaire, qui accorde au clergé un droit d'inspection sans contrôle.
On devrait, dit-on, proscrire les jésuites. Fort bien, mais comment s'y prendre, s'ils sont parvenus à être les plus forts?
Le seul reproche sérieux que les amis de la liberté pourraient faire aux différents ministères libéraux qui se sont succédés en Belgique, c'est qu'ils n'ont pas fait assez pour répandre l'instruction dans toutes les classes de la population. Ils auraient dû décréter l'instruction gratuite et obligatoire, multiplier les écoles, fortifier l'enseignement universitaire, dépenser des millions, comme les États-Unis, pour créer un mouvement intellectuel de force à résister à l'influence du prêtre. Ils auraient dû faire tous les efforts possibles pour créer des écoles mixtes soustraites à l'inspection cléricale, comme en Néerlande.
L'organisation de l'éducation universitaire à également laissé beaucoup à désirer. En Belgique, l'État a deux universités, l'une à Liège, l'autre à Gand. Elles ont été établies pour défendre les droits de l'État, mais elles comptent des professeurs de toutes les nuances. Prenant avantage de la complète liberté d'instruction, le libéralisme a fondé une université à Bruxelles, tandis que les évêques en érigeaient une à Louvain. La rivalité de ces quatre institutions aurait dû produire une vie intellectuelle des plus profitables aux progrès de la science. Cet heureux résultat n'a pas été atteint, parce que l'on a adopté un détestable système d'examens pour la collation des gra-
des. Les diplômes sont délivrés par des jurys mixtes composés, dans des proportions égales, de professeurs des universités rivales. Il en résuite d'abord que les étudiants se contentent d'apprendre par cœur leur cahier de notes; ensuite, que les professeurs, contrôlés par leurs collègues, doivent se conformer à un programme uniforme et qu'ainsi, petit à petit, la routine étouffe l'initiative, l'esprit scientifique et les recherches originales.
Si l'on croit que, pour exercer certaines fonctions, comme celles de médecin ou de jurisconsulte, il faille être pourvu de diplômes de capacité, c'est l'État lui-même, ou ceux qui le représentent, qui doivent s'assurer que les conditions exigées sont remplies. C'est une mesure de police ou de protection ; or, ce sont les autorités publiques qui ont le devoir ou le droit de garantir la vie et la propriété des citoyens. Je puis comprendre que, en Amérique, on abolisse les diplômes obligatoires et qu'on laisse toutes les carrières libres. Je ne puis admettre qu'une association privée ait le droit de conférer des grades emportant le privilège d'exercer certaines fonctions.
Le meilleur système est celui suivi en Allemagne. Là, les facultés universitaires confèrent les diplômes scientifiques ; mais pour ceux qui concernent l'exercice de la médecine ou du droit, c'est une commission d'État qui les accorde, et c'est le gouvernement qui nomme les membres de cette commision. C'est là un droit que l'État ne peut abdiquer et il doit le reprendre chez nous.
En résumé, l'exemple de la Belgique prouve que, dans un pays catholique où le peuple est croyant, le clergé peut réussir, après un temps plus ou moins long, à se rendre maître des élections et par suite aussi du gouvernement. C'est ce qui arriverait infailliblement en Irlande, si ce pays était abandonné à lui-même. En France, le nombre des couvents augmente également et dans les districts ruraux, comme le prouvent les récents pèlerinages, la superstition fait de rapides progrès; seulement là le scepticisme voltairien empêchera le clergé d'arriver de sitôt au pouvoir, à moins qu'une nouvelle révolution ne ramène la légitimité. L'Italie actuelle se trouve dans la situation de la Belgique en 1830. Le sentiment national est si puissant qu'il tient l'ultramontanisme en échec. Une partie du clergé subalterne est national. La partie qui ne l'est pas, est intimidée par de récentes et énergiques mesures, et elle n'ose pas encore employer les moyens d'influence mis en œuvre par les prêtres belges. L'opinion ne le tolérerait pas. Mais si les jésuites et le parti clérical réus-
sissent à s'emparer de l'éducation, l'Italie, au bout de trois ou quatre générations, retombera sous le joug de la papauté. Un écrit récent qui a fait beaucoup de sensation au delà des Alpes, Vltalia liera, montre clairement le danger. Déjà les « noirs » se sont emparés du pouvoir communal dans plusieurs villes, entre autres à Naples.
Dans les pays où le gouvernement est entre les mains des protestants, comme en Angleterre ou en Allemagne, il s'agit, dans les limites de l'équité et de la loi, de ne rien faire qui puisse favoriser les projets de l'ultramonlanisme et au contraire de faire tout ce qui est possible pour les entraver. Les mesures énergiqnes auxquelles le gouvernement prussien a eu recours, prouvent qu'il croit avoir à lutter contre le plus redoutable des adversaires. Et en effet, le catholicisme ultramontain — depuis la promulgation du dogme de l'infaillibilité il n'y en a plus d'autre — tend à se rendre maître de toutes les forces sociales pour miner par la base les libertés que condamne l'Église. Il est un fait qui montre combien doit être grand le danger auquel l'ultramontanisrae expose la société civile. Trois hommes d'État éminents à des titres divers et dans des situations très différentes, Joseph II, empereur d'Allemagne, Guillaume I", roi des Pays-Bas, et le prince de Bismarck ont eu recours exactement aux mêmes moyens pour arracher le clergé aux influences romaines et pour le réconcilier avec la civilisation moderne. Les deux premiers ont échoué ; le troisième réussira-t-il ?
En Belgique, il faut lutter avec plus de décision et d'énergie que jamais pour arracher notre beau pays aux mains qui le perdraient ; sinon notre sort est écrit d'avance dans les fastes de l'histoire. Si nous nous courbons sous la main de Loyola, nous deviendrons un Paraguay, et si nous nous révoltons, sans pouvoir nous affranchir complètement, nous deviendrons un Mexique.
Les électeurs d'Anvers ont montré au pays comment, à force de persévérance et de dévouement, on parvient à vaincre un parti que soutenait l'immense influence de l'Église et qui avait à sa disposition tous les ressorts de l'administration.
Gand fera pour les Chambres ce qu'Anvers a fait pour la commune. Aux élections prochaines, Gand nommera des députés qui remettront le pouvoir aux mains du parti libéral. Lui seul peut sauver le pays des crises redoutables que l'avenir si troublé de l'Europe nous réserve.
Le jour où un ministère libéral reprendra le gouvernement, il aura à se souvenir, que l'instruction répandue à flots peut seule nous permettre de résister à une opinion qui a pour armes la chaire, le confessionnal, l'école et les couvents.
Il faut donner aux universités cette vie puissante, qui en a fait en Allemagne les foyers du patriotisme, de la liberté et du progrès.
Il faut proclamer l'instruction primaire gratuite et obligatoire et ne reculer devant aucun sacrifice pour répandre les lumières dans les campagnes.
Il faut surtout relever, éclairer les populations flamandes en accordant à leur belle langue tous les moyens de propagation et de culture qui lui sont nécessaires.
Quant aux libéraux, il faut surtout leur prêcher l'union. Il est impossible que tous les hommes d'un parti s'accordent en tout, mais en politique il faut oublier momentanément les dissidences accessoires pour faire triompher le principe commun et suprême auquel on attache le plus de prix.
Il ne faut pas que la Belgique continue à être la citadelle de l'ultramontanisme, d'oii il fait la guerre à tous les États et à tous les souverains qui ne se courbent pas sous la main des Jésuites, attaquant tour à tour avec la dernière violence l'Italie et le roi Victor-Emmanuel, la Prusse et le prince de Bismarck, la Suisse et ses libres représentants, l'Espagne et son gouvernement populaire et demain probablement le gouvernement républicain de la France, quand l'assemblée cléricale de Versailles aura disparu.
Les jésuites et les moines chassés d'Allemagne et des autres pays se réfugient tous en Belgique pour continuer ici leur travail souterrain en faveur des principes ultramontains.
Il y a dans cette situation un danger évident pour notre nationalité.
Qu'on y songe bien, nous sommes complètement isolés en Europe, car nous sommes le seul pays où le pouvoir est aux mains du parti clérical. — Nos ministres actuels sont prudents; mais les évêques ne les tolèrent qu'en attendant mieux. Si le parti libéral devait être complètement vaincu, le pouvoir serait remis aux mains des vrais représentants de l'épiscopat, et alors nous serions mis au ban de l'Europe.
Déjà maintenant, dans les débats parlementaires et dans les journaux de l'Italie, de l'Allemagne, de la Suisse et de l'Angleterre, on parle de la Belgique comme de lu terre promise du cléricalisme.
Le triomphe du véritable parti ultramontain nous exposerait à deux dangers évidents, indéniables:
La guerre civile a l'intérieur.
L'hostilité de l'Europe a l'extérieur.
On appelait autrefois l'Italie « la terre des morts ». — Il ne faut pas que la Belgique puisse mériter un jour cette lugubre désignation.
C'est aux hommes de bien qui aiment véritablement leur pays, à le sauver par leur dévouement, par leur activité et par leur abnégation.
Sous le titre d* Annexes, M. de Laveleye avait joint à son étude sur le Parti
clérical en Belgique :
1° Ufie liste complète et détaillée des associations r^eligieuses existant en Belgique d'après le recensement général de la population , exécuté à la date du Si décembre 1866.
Il y passait en revue les Augustins, Bénédictins, Bernardins de l'ordre de Citeaux, Capucins, Chanoines réguliers de Sainte-Croix, Carmes déchaussés, Dominicains, Franciscains récollets, Frèi-es Alexiens ou Cellites, Frères croisiers Frères de la charité, Frères des écoles chrétiennes, Frères de la Sainte-Union, Frères de l'Immaculée conception de Marie, Frères de Marie, Frères de Saint- Jean-de-Dieu, Frères de Notre-Dame de la miséricorde. Frères des bonnes œuvres, Frères hiéronymites, Frères maristes, Frères des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie (congrégation de Picpus), Frères mineurs récollets, Frèi-es de Saint- Joseph, Frères trappistes, Frères Xavériens, Jésuites, Joséphites, Mineurs conventuels, Passionistes, Prémontrés (chanoines réguliers). Récollets, Rédemptoristes. Collège américain. Collège épiscopal, Pensionnat St Louis de Gonzague, Pensionnat St Liévin, Annonciades, Apostolines, Augustines, Béguines, Bernardines, Bénédictines, Bernardines de l'ordre de Citeaux, Capucines, Carmélites, Carmélites déchaussées, Chanoinesses de l'ordre de St Augustin (dames de Berlaimont), Chanoinesses du St Sépulcre, Clarisses colettines, Couceptionnistes, Dames anglaises dites de Nazareth, Dames irlandaises, Dames de la congrégation de la Ste Famille, Dames de la Ste Union, Dames de la Visitation, Dames de l'Immaculée conception, Dames de l'instruction chrétienne. Dames de Marie, Dames de Rousbrugghe, Dames de St Nicolas, Dames du Bon Pasteur, Dames du Sacré-Cœur, Dominicaines, Filles de la Charité, Filles de l'Immaculée Conception, Filles des Sœurs de la croix, Filles de la sagesse. Filles de St Joseph, Filles de Marie, Pauvres sœurs, Pénitentes, Sœurs pénitentiaires, Petites sœurs des pauvres, Rédemptoristines, Religieuses de Notre-Dame de charité du Bon Pasteur, Religieuses de St André, Religieuses de St Bernard, Religieuses des Sœurs de Marie, Religieuses pénitentines du tiers-ordre de St François d'Assise, Salva-
torlnes, Sœurs de charité de St Jean-Baptiste, Sœurs de charité, Sœurs de charité de Jésus et de Marie, Sœurs de charité de Notre-Dame de miséricorde, Sœurs de charité de St Vincent de Paule, Sœurs de charité de St Joseph, Sœurs de la foi, Sœurs de la compassion, Sœurs de la doctrine chrétienne, Sœurs de l'enfance de Jésus, Sœurs de la miséricorde, Sœurs de l'enfance, Sœurs de la Visitation de Ste Marie, Steurs de la Providence, Sœurs ou Dames de la Ste Famille, Sœurs de la Ste Enfance, Sœurs de la Ste Vierge, Sœurs de l'École dites Amerlynck, Sœurs ou religieuses de l'enfant Jésus, Sœurs du Bon Pasteur, Sœurs de la présentation de Noire-Dame, Sœurs de l'espérance. Sœurs de l'ordre de St Charles de Nancy, Sœurs de l'ordre de St François de Sales, Sœurs de l'union du Sacré- Cœur de Jésus, Sœurs de Joseph et de Marie, Sœurs de Marie, Sœurs de Marie réparatrice. Sœurs de Marie sans tache, Sœurs de Notre-Dame, Sœurs de Notre-Dame des Anges, Sœurs de Notre-Dame de miséricorde, Sœurs de la Ste Obéissance, Sœurs du Sacré-Cœur de Jésus et de Marie, Sœurs de St Antoine de Padoue, Sœurs du Bon secours. Sœurs des bonnes œuvres. Sœurs de St Charles- Borromée, Sœurs de Ste Barbe, Sœurs de Ste Elisabeth, Sœurs de Ste Thérèse, Sœurs de St François, Sœurs de Notre-Dame des septs douleurs, Sœurs de St Georges (ordre de St Augustin), Sœurs de St Joseph, Sœurs de St Vincent de Paule, Sœurs du Sacré-Cœur de Marie, Sœurs du St Sépulcre de Jésus-Christ, Sœurs du sacré-Cœur de Jésus, Sœurs du rosaire. Sœurs grises, Sœurs grises hospitalières de St François d'Assise, Sœurs fîleuses. Sœurs hospitalières. Sœurs hospitalières de l'enfant Jésus, Sœurs hospitalières de Notre-Dame, Sœurs hospitalières de la sagesse, Sœurs hospitalières de l'ordre de St Augustin, Sœurs hospitalières de la Ste Famille, Sœurs hospitalières de Ste Elisabeth, Sœurs infirmières, Sœurs institutrices, Sœurs Joséphines ou Spinnersen, Sœurs maricoles, Sœurs noires. Sœurs noires de St Philippe de Néi'i, Sœurs noires de l'ordre de St Augustin, Sœurs norbertines, Sœurs pauliues. Sœurs servantes de Marie, Sœurs servantes des pauvres de St Vincent de Paule, Sœurs thérésiennes des carmélites, Ursulines.
D'après cette statistique officielle il y avait, en 1866, 178 couvents d'hommes et 1138 couvents de femmes en Belgique. Leur population était de 2091 hommes et 15205 femmes, contre 2383 et 12247 en 1856 et contre 2051 et 9917 en 1846.
M. de Laveleye ajoutait en 1872:
Il est impossible de se faire une idée de la richesse des couvents ; à voir les constructions qu'ils font exécuter, elle doit être énorme. Voici un aperçu de leurs immeubles dans quelques grandes villes. Ce relevé remonte à 1866. Depuis lors, aucune publication officielle n'a été faite à ce sujet. Les chiffres que nous donnons, sont certainement de moitié au moins inférieurs à la réalité.
Couvents de Liège.
„, ... Valeur vénale
Dénominations. des propriétés.
Jésuites Û-. 5ai,000
Rédemptoristes » 180,000
Bénédictines • » oa),000
Carmélites » 280,0œ
Dames de l'instruction chrétienne » 430,000
Filles de la Croix » 610,000
Petites Sœurs des pauvres » 120,000
Sœurs de l'Espérance » 120,000
Sœurs de Marie » 240,000
Sœurs de Notre-Dame » 150,000
Sœurs de Saint-Augustiu » 120,000
Sœurs de Saint-Joseph » 40,000
Frères de la Doctrine chrétienne » 130,000
Total fr. 3,280,000
Nous avons cependant à compléter ce tableau. Ainsi les jésuites portent à 1,000,000 l'indemnité à leur allouer pour percer une rue dans leur propriété, que nous avions évaluée à 500,000 fr. Le couvent de Sainte-Catherine a aussi été omis.
Pour les Sœurs de Notre-Dame, nous n'avons point cité l'hôtel de la rue de l'Université.
Enfin, il faut ajouter à la liste des couvents celui des Augustins, celui de Bois-l'Evêque et beaucoup d'autres encore.
Il y a de ces divers couvents, rien qu'en immeubles,
à ajouter au moins une somme de fr. 1,300,000
Chiffre relevé plus haut » 3,280,000
Total. . . . fr. 4,580,000 On ne perdra pas de vue que les valeurs immobilières n'ont d'ailleurs qu'une importance fort minime à côté des valeurs mobilières dont les couvents sont nantis.