DE LA FRANCE
IMais pour le peuple, cela ne se peut qu’en réveillant le sentiment religieux. Or, dans les pays catholiques, le réveil du sentiment religieux aboutit inévitablement au triomphe de l’absolutisme papal. Il faut donc choisir entre l’irréligion qui mène au scepticisme, à l’indifférence, à l’affaiblissement du sentiment moral, et la religion qui conduit à la servitude. Le remède serait dans une réforme religieuse. L’Allemagne la lente en ce moment. Aura-t-elle encore assez d’énergie et de foi pour persévérer ? Peut-être. Mais ni en ! France, ni en Belgique, on ne peut rien espérer de ce coté. L’apla-
t tissernent inouï du père Gralry donne la mesure du degré d ener-
; gie qui reste aux âmes. La lutte continuera donc entre le fanatisme
! romain et l’incrédulité railleuse de Voltaire. Or, Voltaire sera à la
longue vaincu par Loyola. C’est, à mon avis, le plus triste côté de la situation actuelle.
j! Le grand remède serait un large enseignement de la morale
) universelle, au-dessus des partis et des cultes, en vue de former avant tout des hommes et des citoyens, j Le respect et le goût de la liberté manquent encore singulière-
ment à tous les partis en France. Ce qu’il y a de plus affligeant, ce J n’est pas que le gouvernement porte atteinte aux droits individuels,
c’est que les journaux, gardiens naturels des immunités de la j| nation, ne réclament pas ou approuvent. Voici quelques exemples fi récents.
Le ministre de l’intérieur ordonne de fermer tout cabaret où se i signera une pétition pour demander la dissolution de l'Assemblée,
V quoique le droit de pétition soit reconnu même dans les gouverne-
V ments absolus. Un préfet fait saisir la presse d’un journal de l’op-
! position, et cela paraît naturel. Distribue-t-on des brochures pour
i justifier la politique de l’empereur déchu, aussitôt le gouverneur mi-
i litaire de Paris donne l’ordre aux soldats d’arrêter les porteurs de
ces brochures. On prépare, en ce moment, des lois contre Ylnter- I nationale, contre les grèves et contre la presse. Cette intolérance est l’esprit même du catholicisme, qui reste toujours le ressort des âmes, même chez ceux qui croient l’avoir rejeté '.
^ a Si paradoxal que cela paraisse, dit M. John Lemoine, la France de 89 est également la France du Sÿllaèus. Or, dans la doctrine du Syllabus^ qui est la seule doctrine catholique, la liberté est un mal, ou plutôt c’est le mal. Par conséquent, le libre examen, les libres discussions, la libre interprétation sont
LA REVANCHE DE LA FRANCE
Je suis convaincu que l’origine des principales fautes commises par la France doit être cherchée dans l’influence du catholicisme. C’est le catholicisme qui a amené le triomphe du despotisme sous l’ancien régime, qui a fait avorter la Révolution française et qui, aujourd’hui encore, organise une véritable croisade contre la diffusion de l’instruction, d’où dépend, en grande partie, l’avenir de la France.
Cette hostilité montre clairement où il faut porter tous les efforts. Je voudrais voir rebâtir les Tuileries pour y installer la grande université de Paris, généreusement dotée et comptant les hommes les plus distingués du pays parmi ses professeurs. Dans l’ancien palais du roi trônerait le vrai souverain de l’avenir, la science. La France affirmerait ainsi aux yeux du monde qu’elle veut s’adonner tout entière au progrès dé la civilisation. C’est en s’élevant au-dessus des nations rivales par la noblesse de ses sentiments, par la multiplicité de ses découvertes, par les améliorations du régime politique et social, qu’elle prendrait une revanche dont l’humanité tout entière profiterait et dont la Belgique surtout aurait à se féliciter.
{Revue des Deux Mondes^ 15 janvier 1872.)
Il y a quelques jours, l’attention de l’Europe était tout à coup appelée sur Bruxelles. La Belgique, qui mène d’ordinaire cette existence calme et heureuse des peuples qui n’ont pas d’histoire, était en proie à une agitation profonde dont la gravité augmentait de jour en jour. Des foules tumultueuses remplissaient les rues de la capitale; elles poursuivaient de leurs clameurs les membres de la majorité sortant de la Chambre des représentants, elles criaient: « A bas le ministère! à bas les voleurs! » Devant le palais du souverain, elles ajoutaient, il est vrai: « Vive le roi! » mais elle n’en oubliaient pas moins le respect dû dans un pays libre à l’indépendance de la représentation nationale et à la dignité du pouvoir exécutif.
A l’étranger, on crut que la Belgique se trouvait à la veille d’une de ces crises redoutables qui se terminent par une révolution ou par un coup d’état. Les amis du régime parlementaire s’affligeaient de le voir ébranlé dans un pays où ils le croyaient définitivement assis, consacré par une pratique toujours heureuse de quarante années. Les ennemis de la liberté s’empressaient d’y chercher un argument en faveur du despotisme. L’assemblée de Versailles y vit même une raison, affirme-t-on, pour ne point retourner à Paris. Heureusement toutes ces alarmes ne se sont pas trouvées justifiées. Les ministres qui avaient provoqué cette violente opposition, se sont retirés: d’autres hommes politiques de la même opinion ont pris leur place.
condamnés à priori] par conséquent, la presse, qui est la forme principale de toutes ces libertés, est un mal. Cette doctrine domine toute notre éducation nationale, toute notre politique. »
^ Traduction néerlandaise sous le titre de : De jongste crisis in Belgiè^ ver taald door A, G, V. A. (Kampen, L. van Hulst, 1872).
L’agitation s’est apaisée comme par enchantement, et la Belgique est rentrée dans son calme habituel. Quoique déjà presque oubliée au milieu des graves soucis qui tiennent tes esprits en éveil ou plutôt dans l’anxiété, cette crise mérite une étude plus attentive pour deux motifs. D’abord elle a soulevé un cas de pratique constitutionnelle extrêmement difficile, et tous les pays où le régime parlementaire existe, peuvent tirer un utile enseignement de la manière dont la difficulté a été résolue à Bruxelles. En second lieu, elle est le symptôme d’une situation très grave qui n’est pas seulement propre à la Belgique, mais qu’on rencontre, avec des caractères presque identiques, dans la plupart des pays catholiques.
trie et du commerce contemporains ne sont que l’application de ses conceptions. M. Langrand, pour faire réussir en Belgique une nouvelle édition du « système », s’était appuyé sur deux idées. La première était une idée purement financière, au fond très bonne, si elle avait été mise en œuvre avec habileté et probité. Elle consistait à emprunter à la Belgique des capitaux qui, étant abondants, s’y louent bon marché, pour les employer en Hongrie en prêts hypothécaires et en achats de domaines rapportant un grand intérêt, parce que le capital y est rare. La seconde idée était plus ingénieuse encore, mais d’une autre nature si complexe et si scabreuse qu’il vaut mieux l’expliquer que la qualifier. Au congrès de Malines de 1863, un orateur, éclairé par les lumières d’en haut et par celles de la haute banque, s’était écrié: « Les capitaux sont aujourd’hui païens et barbares; il faut les ranger sous la loi de l’Église; comme les Sicambres, il faut les appeler au baptême, tl est temps de christianiser les capitaux. » C’était l’idée que les jésuites avaient tenté de mettre en exécution à la fin du siècle dernier, quand ils établirent dans plusieurs pays des maisons de commerce et des comptoirs financiers. Concentrer la richesse entre les mains des familles dévouées à l’Église, donner aux serviteurs de la foi la direction des ressorts économiques et des sources de la production, c’est réaliser d’une façon sûre, sourde, invisible et conforme aux mœurs d’une époque toute industrielle, le rêve d’omnipotence théocratique caressé par la papauté au moyen âge. Le dessein était vaste; il sera poursuivi et avec le temps il finira peut-être par réussir dans certains pays. M. Langrand apporta dans l’exécution une habileté merveilleuse, mais en même temps une avidité de succès qui devait compromettre ses opérations, soit que son génie fût au-dessous de la grandeur de l’œuvre qu’il avait conçue, soit qu’il se laissât entraîner par la soif insatiable de dividendes et de primes de ses associés.
Au début, tout marcha admirablement. Les cultivateurs belges sont à la fois pieux et parcimonieux. Chaque année, ils font leurs pâques et des économies : en tout, ils obéissent à leur curé. Donc, pour leur faire livrer leurs épargnes, il fallait obtenir Tappui du clergé et des évêques, et pour cela le moyen infaillible était d’obtenir une recommandation du pape; afin de gagner le pape, il fallait venir en secours à sa caisse, toujours en déficit. M. Langrand trouva une combinaison vraiment sublime. Il fit un emprunt
gouverneur de province un des adminisliateuis de la compagnie d’Orient; qu’eût dit la France? L’exaspération eût été telle que le régent aurait dû choisir entre la perte du pouvoir et le renvoi immédiat d’un semblable ministère. Ce qui se serait passé à Paris en 1719, vient de s'accomplir â Bruxelles en 1871. Voilà en peu de mots 1 explication de l’incident. La Belgique avait eu son Law dans la personne de M. Langrand-Dumonceau, fait comte par le pape. Même superposition de sociétés se prêtant mutuellement leur crédit, même engouement de la part de la noblesse, même mélange d’idées justes et d’expédients injustifiables, même succès vertigineux d’abord et même chute désastreuse bientôt après; seulement les mirages de la Hongrie tenaient lieu de ceux du Mississipi.
En parlant de Law à propos de M. Langrand, je ne crois point faire tort à celui-ci. Law était un honnête homme. Il est arrivé à Paris avec plus d’un million, et il en est parti pauvre. 11 a été un des précurseurs de l’économie politique et de la science financière. Ses principes étaient justes et ses idées fécondes. La Banque de France, les grandes sociétés anonymes, la conversion de la rente, la circulation financière, tous ces puissants mécanismes de l’indus-
romain au pair, la rente romaine étant cotée à 70 environ ; puis il proposa aux souscripteurs belges de prendre du nouvel emprunt en leur accordant pour chaque titre de rente deux titres de ses sociétés financières, faisant prime sur le marché d’une somme supérieure à celle que le litre papal perdait. Excellente affaire pour tout le monde; le souscripteur secourait l’Église, semblait pouvoir réaliser ses actions avec bénéfice et recevait comme dividende assuré les bénédictions du saint-père; le grand financier obtenait, lui, fappui si précieux du Vatican et écoulait ses actions; enfin les coffres de Rome n’étaient plus à sec et la rente romaine se relevait. Le pape, ravi, accorda le titre de comte à M. Langrand, et lui adressa une lettre * qui assura le succès de ses sociétés en lui procurant, comme courtiers de placement pour ses litres, les curés et les vicaires des communes rurales. Ceux-ci
^ Cette lettre est une pièce si curieuse pour Thistoire religieuse de notre temps, que nous croyons devoir la reproduire littéralement :
Monsieur et cher fils André LangmndrDumonceau, à Bruxelles, en Belgique.
« Cher fils, noble homme, salut et bénédiction apostolique.
» Dans ces derniers jours est venu à nous notre très cher fils le prêtre Jean- Népomucène Danielik, du diocèse d’Erlau, envoyé par vous et vos collègues, lequel très humblement nous a remis votre lettre du 12 de ce mois.
« Et nous avons appris tant par cette lettre que par ce prêtre lui-même que par votre initiative, et avec d’autres personnes catholiques du royaume de Belgique, il a été fondé des établissements de crédit foncier afin de favoriser et de développer l’agriculture, l’industrie et le commerce dans ! es états catholiques, et en même temps d’arracher les familles catholiques des mains avides d’usuriers rapaces en leur prêtant un secours opportun.
» Nous avons appris également que vous et vos associés, qui sont spécialement chargés de l’administration de ces institutions, vous avez entouré notre personne et ce siège apostolique d'une piété filiale et d’une obéissance remarquable, et que vous et eux avez souverainement à cœur dans ce temps si malheureux, de protéger et défendre sa cause, les droits et la conduite de l’église catholique et de ce siège.
» En considération de quoi, nous vous adressons à vous, cher fils, et à vos associés des éloges mérités, puisque le but principal que vous vous êtes proposé en fondant avec eux les institutions prémentionnées est d’affranchir les familles catholi(|ues de la nécessité de contracter des engagements qui, en raison d’intérêt illicite ou pour tant d’autres causes, sont absolument défendus par les lois divines et humaines.
» En même temps, nous vous exhortons vivement, vous et vos associés dans cette entreprise, de faire en sorte que, grâce à votre religion (jui vous distingue ainsi qu’eux, vous dirigiez toujours cette œuvre tout à fait catholique en méprisant entièrement l’appât des richesses, et que votre soumission et votre dévoû-
recommandaient aux bons paysans les lettres de gage des banques hypothécaires et de crédit foncier, croyant servir ainsi la cause de la religion et l’intérêt de leurs ouailles, sans oublier le leur, car ils touchaient une prime.
Pour accroître encore son prestige, l’habile financier belge était parvenu, en leur donnant de grosses rétributions et en invoquant le but élevé qu’il poursuivait, à enrôler comme administrateurs de ses sociétés des personnes très haut placées par leur nom, leur fortune ou leur position dans le parti catholique. Le succès fut d’abord prodigieux. Comme on se disputait toutes les actions que M. Langrand émettait, toutes montaient à la bourse. On achetait, on revendait et on faisait un beau bénéfice. M. Langrand apparaissait comme une sorte de messie, tel du moins que peut le comprendre une époque affamée d’or. Il suffisait de toucher son manteau ou de ramasser les miettes de sa table pour s’enrichir. Un économiste très défiant d’abord, mais ensuite converti par l’effet de la grâce, écrivait que « Dieu même n’offrait pas plus de garanties que Langrand. » Ce dieu de la finance recevait une sorte de culte; on lui écrivait: « Je vous embrasse, je ne respire que par vous. » C’était Law en décembre 1719. La première affaire donna un bénéfice fabuleux : elle s’appelait la banque hypothéc-aire. Elle céda tout son avoir à une nouvelle société du « crédit international » créée exprès en Angleterre pour le lui racheter. Les cinq ou six fondateurs touchèrent 6 millions et gagnèrent 300 pour 100 en moins d’un an; c’était le miracle de la multiplication des pains sous une forme appropriée aux besoins modernes. Ceux qui étaient favorisés de cette manne céleste, n’y comprenaient rien eux-mêmes ;
ment envers notre personne et ce saint-siège s’affermissent et s’augmentent de jour en jour davantage sur leurs bases inébranlables.
€ En attendant, nous demandons humblement à Dieu, très bon et très grand, qu’il daigne bénir vos soins, vos projets et vos travaux communs, afin que ces institutions dirigées selon la règle de notice très sainte religion, aboutissent au véritable bien de la famille catholique tout entière, en prenant de jour en jour plus d’accroissement.
■ Et comme augure de ces bénédictions et comme gage de notre affection paternelle envers vous, nous vous accordons du fond du cœur et avec amour, à vous, monsieur et cher fils, et à tous vos associés catholiques dans cette entreprise, notre bénédiction apostolique.
» Donné à Rome, à Saint-Pierre, le 21 avril 1864, de notre pontificat la 18® année.
» Plus PP. IX. »
grand alla habiter Paris, puis Londres. Il promettait de temps en temps de relever le féerique édifice, sitôt bâti, sitôt tombé, qui aurait enrichi tous ses fidèles sans les perfides attaques de ses ennemis. La faillite fut prononcée en décembre 1870. Certains administrateurs trop peu prévoyants furent déclarés responsables et, par un concordat avec les créanciers, restituèrent presque tous leurs bénéfices. La justice instruit l’affaire, qui donnera lieu à une série de procès interminables. On ne peut encore apprécier exactement le total des pertes ; on prétend cependant que cette étonnante aventure aura coûté à
l’épargne belge plus de 100 millions.
Ce qui est plus grave qu’une perte d’argent, des intérêts d’un ordre plus élevé ont été compromis. Quoique le nombre des personnes réellement coupables soit très restreint, l’éclat à été si grand que l’antique renom de probité, dont la Belgique était fière, s’est trouvé atteint à l’étranger. Le sentiment religieux, exploité par les ministres du culte pour engager les paysans à livrer leurs économies, a dû être ébranlé dans plus d’une âme naïve, et quoiqu’en pensent les jésuites, il est toujours fâcheux que la foi serve dans des prospectus d’enseigne et d’appât. Enfin le parti catholique, à qui son nom devrait imposer le soin de ne donner que des exemples de haute moralité, a vu plusieurs de ses hommes politiques les plus considérables forcés de se condamner à la retraite, et d’autres nuire encore plus à leur cause en restant sur la scène. La Belgique a donc triplement souffert : dans sa foi, dans sa réputation d’honnêteté, dans la considération de l’un de ses grands partis.
Le lecteur s’étonnera peut-être qu’ayant à faire connaître une crise politique, nous n’ayons parlé que de finance. C’est que la finance, la politique et la religion, dont les champs d action devraient être toujours rigoureusement séparés, ont été mêlées en cette affaire d’une façon si intime que l’on ne peut faire comprendre l’incident politique sans rappeler d’abord le désastre financier qui
l’a provoqué, comme on va le voir.
Les élections de juin 1870 avaient réduit la majorité libérale dans la Chambre des représentants à une ou deux voix. A la suite de cet échec, le ministère Frère-Orban ne crut point pouvoir conserver la direction des affaires. Il offrit sa démission, et le ministère d’Anethan se constitua. Celui-ci procéda, sans même réunir le parlement, à la dissolution des deux chambres. Cet acte était peu régulier, car le ministère aurait dû d’abord se présenter devant
c’étaient cependant des hommes d’état de haute capacité et d’une probité au-dessus de tout soupçon. Ils disaient: C’est merveilleux en effet ; mais ce ne sont pas des feuilles mortes comme celles que le diable, dans la légende, donne pour les pièces d’or : ce sont de beaux écus sonnants.
Bientôt arrivèrent les déceptions. Les domaines de Hongrie avaient été achetés trop cher ; on voulait les vendre par parcelles, mais les acheteurs ne se présentaient pas ou ne payaient pas. Les annuités des lettres de gage rentraient mal. Les initiés voyaient qu’on marchait vers une catastrophe ; cependant le génie de M. Langrand n’était pas à bout d’expédients. Grâce à ses hautes relations dans toute l’Europe, il prit pour base d’opération le continent tout entier, la France, l’Italie, l’Autriche, les Pays-Bas, ramassant partout des capitaux, essayant partout des affaires nouvelles, distribuant de l’argent pour s’assurer l’appui des journaux bien pensants et pour faire triompher dans les élections les candidats de la bonne cause. Quand une société avait épuisé la plus grande partie de son actif en dividendes pris sur le capital, en commissions, en traitements au noble état-major qui prêtait son nom, on créait une société nouvelle qui reprenait l’avoir de la précédente, et le même manège recommençait. Le public admirait cet inépuisable enfantement de compagnies financières. 11 en confondait les noms, mais il souscrivait au hasard. La clientèle était de première volée; ainsi le prince La Tour-et-Taxis s’engagea pour 17 millions; l’empereur d’Autriche se trouva lui-même entraîné dans l’affaire comme tuteur du prince. On ne se rappelait pas que Law avait inventé des actions engendrant par une sorte de parthénogénèse des lignées d’autres actions qu’on appelait en leur temps « les mères, » « les filles » et « les petites-filles » . Tout cela ne pouvait pas durer.
Les avertissements des gens bien renseignés, les inimitiés politiques, les haines soulevées en Hongrie par les opérations frauduleuses d’agents subalternes, l’avortement de certaines entreprises très importantes, comme celle du rachat des biens écclésiastiques en Italie, qui devait se faire avec l’agrément du pape et des évêques, les querelles intestines des administrateurs entre eux, toutes ces circonstances précipitèrent une débâcle inévitable dès le début, et qui n’avait été retardée que par l’extrême habileté du directeurgénéral et par le persistant aveuglement des souscripteurs. M. Lan-
les chambres et ne les dissoudre qu’après avoir constaté un refus de concours. La dissolution doit être non pas un jeu, mais un moyen extrême de sortir d’une situation sans issue. Il est très étrange de renvoyer devant leurs électeurs de nouveaux élus sans leur permettre même de manifester leur opinion. Il s'est trouvé ainsi que plusieurs, n’ayant pas été renommés, n’ont pu mettre le pied au parlement.
Une faute plus grave au point de vue constitutionnel a été de dissoudre le sénat. Il est naturel que les hommes de parti qui arrivent aux affaires, veuillent avoir les deux assemblées à leur dévotion absolue; mais le souverain doit résister k ce désir autant qu’il le peut, sinon la raison qui a fait établir deux chambres, n’existe plus. Si l’une doit être exactement le reflet de l’autre, l’une des deux est une rouage inutile. Le but d’une chambre haute est de constituer un centre de résistance contre l’omnipotence du parti triomphant. On a eu tort de chercher ce point d’appui dans la richesse, au lieu de le demander à la science politique et à l’expérience des affaires; mais il est bon que cette résistance se trouve quelque part. En Belgique, le sénat est une institution mal conçue : ses memlDres sont nommés par les mêmes électeurs qui choisissent les représentants : on a seulement limité leur choix de façon qu’ils ne puissent être représentés comme ils voudraient et devraient l’être. Cependant, comme le mandat de sénateur dure huit ans, on peut dire que sénat personnifie au moins l’esprit de tradition. Or, si l’on soumet le sénat à des dissolutions fréquentes, il perd cet avantage: le mandat de huit années n’est plus qu’une fiction. On n’a qu’une seconde édition, réduite et non améliorée, de la chambre basse.
Les secondes élections de 1870 apportèrent aux catholiques, par suite d’un système électoral vicieux, une grande majorité dans les deux chambres, quoiqu’ils n’eussent pas obtenu la majorité des votes. Parmi les membres du ministère, plusieurs avaient rempli des fonctions dans les sociétés Langrand, et presque aucun n’avait l’habitude du maniement des affaires publiques. Il se défendirent très faiblement contre l’opposition. Souvent ils furent réduits à se taire ou à chercher une pitoyable retraite dans la clôture prononcée par une majorité amie. Malgré de fréquentes maladresses et plus d’une faute, il se seraient maintenus néanmoins; mais par un oubli inconcevable de ce qui est dû au sentiment moral du pays,
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ils nommèrent aux fontions de gouverneur du Limbourg M. De Decker, ancien ministre et homme d’état estimé des deux partis, qui malheureusement avait pris une part très active dans l’administration des affaires Langrand. Pour échapper aux créanciers, il avait été obligé de faire abandon de ses biens, et il pouvait être compris dans la poursuite des faits ou délits dont la justice continue encore l’instruction. Celle nomination, injustifiable sous tous les rapports, fut l’origine de l’incident du mois de novembre dernier. On a essayé d’en rejeter la responsabilité sur le roi; mais le bourgmestre de Bruxelles a déclaré dans un banquet public que c’était le ministère qui l’avait proposée, et il paraît certain que le roi l’avait vivement
déconseillée.
Une circonstance inattendue vint faire ressortir toute la gravité de la faute commise par le ministère. Les papiers secrets de M. Langrand furent livrés à la publicité par suite de circonstances vraiment extraordinaires. L’habile financier, en quittant Paris au moment où le siège allait commencer, avait laissé tous ses papiers dans l’appartement qu’il occupait. Les curateurs à Bruxelles en furent instruits, et ils parvinrent à faire pénétrer par pigeons dans Paris assiégé une demande d’apposition de scelés, qui fut exécutée au domicile du failli le 1" février 1871. La lecture des documents saisis ayant donné au juge-commissaire de la failljlÆ la conviction que « des manoeuvres frauduleuses de toute nature avaient été employées pour s’emparer des capitaux du public, » il crut devoir faire autographier les pièces les plus importantes, afin de faciliter la recherche des délits. C’est à l’aide de ce dossier que M. Bara, ancien ministre de la justice, est venu révéler à la Chambre des représentants, dans la séance du 22 novembre, une série de faits qui provoquèrent dans tout le pays et surtout à Bruxelles une explosion d’irrépressible indignation. Ce qui mit le comble à 1 exaspération du public, c’est que la majorité, pour épargner ceux de ses membres que la discussion pouvait compromettre, mit fin aux débats en votant la clôture et en autorisant le ministère à ne pas
répondre.
Alors eurent lieu ces regrettables manifestations qui ont attiré l’attention de l’étranger. Sans doute, elles étaient inspirées par un sentiment honnête, et il faudrait le plaindre, le peuple dont la fibre morale serait assez émoussée pour supporter, sans la plus énergique protestation, d’être administré par des hommes exposés
à des poursuites judiciaires ; mais un peuple libre a des moyens de manifester son indignation plus dignes que des attroupements et des huées. Il peut recourir aux pétitions, aux meetings, aux votes des corps constitués, et même à ces grandes processions organisées avec un mot d’ordre, des bannières et des chefs connus, comme celles qui ont lieu souvent en Angleterre et aux États-Unis.
Pour mettre fin à l’agitation, le ministère accepta la démission de M. De Decker. C’était une satisfaction donnée à de justes susceptibilités, mais elle ne suffisait pas. Le principe de la responsabilité ministérielle exigeait manifestement la retraite du ministre de l’intérieur qui avait nommé M. De Decker, qui avait défendu sa nomination au sein des Chambres, et qui le lendemain acceptait sa démission. Le cabinet ne voulut point le comprendre. Il crut ne pas devoir céder devant ce qu'il appelait une émeute. Il ne voulait pas, disait-il, compromettre l’indépendance et la dignité du gouvernement. Cependant les manifestations devenaient de plus en plus vives, la situation s’aggravait, il fallait prendre un parti. Le ministère inclinait vers la répression au moyen de l’armée. Le roi au contraire pensait qu’il valait mieux changer de cabinet que de faire couler le sang. Le dissentiment était complet. Le roi appela au palais un représentant dont le savoir, apprécié au dehors, lui a valu le titre de correspondant de l’Institut de France, M. Thonissen, professeur à l’université de Louvain. Son esprit conciliant, son caractère indépendant et estimé par les deux partis, tout le désignait au choix de la couronne ; mais la majorité catholique déclara qu’elle n’accorderait son appui qu’au ministère d’Anethan, et celuici déclara qu’il resterait au pouvoir. C’était rendre la tâche de M. Thonissen impossible. Un parti vraiment conservateur n’aurait pas dû agir ainsi. En effet les catholiques semblaient vouloir provoquer une lutte à main armée qui aurait porté un coup terrible au régime parlementaire, comme à la situation que la Belgique occupe aux yeux de l’Europe, et qui aurait laissé entre les deux partis une source de haines irréconciliables. D’autre part, ils forçaient le roi à une de ces interventions personnelles qu’il faut épargner autant que possible à la royauté constitutionnelle. Le roi ne voulait pas employer l’armée contre des foules de bourgeois ordinairement fort paisibles : il préférait tenter une politique de conciliation et d’apaisement. La majorité, en empêchant le souverain de choisir dans ses rangs des hommes qui auraient été les
agents habiles de cette politique, ne faisait preuve ni de sagesse ni de prévoyance. Le roi cependant ne céda point; il fit savoir aux ministres que, d’après lui, l’intérêt du pays exigeait leur retraite, c’est à dire que, le cabinet refusant de déposer ses portefeuilles, il les lui redemandait. Cet acte du roi provoqua, comme il fallait s’y attendre, une extrême irritation dans le parti catholique, dont les journaux firent entendre des paroles menaçantes pour l’avenir de la royauté. Le Bien public de Gand, journal honnête, qui défend les idées ultramontaines avec toute l’intolérance du fanatisme le plus convaincu, publia un article se terminant par ces mots : « Il importe aux chefs des peuples de ne pas décourager le dévoûment et l’appui des bons citoyens ; il y a en effet pour les princes un malheur plus irréparable que celui d’être attaqués, c’est celui de n’êlre pas défendus. » Un représentant qui rédige seul un journal où il préconise le suffrage universel et attaque les dépenses militaires, M. Coomans, s’était écrié au sein de la chambre : « Nous venons d’assister aux funérailles de la Constitution. » La droite applaudit le mot avec fureur; les journaux catholiques répétèrent la même idée sous toutes les formes, en y ajoutant ce commentaire significatif : aujourd’hui, lorsqu’une constitution est violée, elle entraîne d’autres institutions dans sa chute. Les ultramontains se sont toujours montrés beaucoup plus hostiles envers Léopold II, bon catholique semble-t-il, qu’envers son père, protestant ou môme philosophe un peu sceptique ; c’est sans doute parce qu’ils espéraient faire du jeune roi un instrument docile et qu’ils ont été déçus.
Il faut examiner avec quelque attention la révocation du ministère de M. d’Anethan. Cet acte a été considéré comme un vrai coup d’état par ceux qu’il atteignit ; ils ont même assez peu respecté les fictions constitutionnelles pour le faire entendre aux chambres, mettant ainsi directement en cause la prérogative royale malgré ce principe fondamental, qu’aucun acte du roi ne peut être discuté, puisqu’il doit toujours être couvert par la signature d’un ministre. Léopold II n’avait certainement pas violé le texte de la Constitution; celle-ci dit en effet : Le roi nomme et révoque les ministres. Mais n’avait-il pas porté atteinte à l’esprit du régime parlementaire, qui exige que le ministère représente la majorité des chambres, et tombe seulement quand celle-ci l’abandonne ? Un souverain qui enlève leurs portefeuilles à des ministres jouissant
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de la confiance du parlement, n’inaugure-t-il pas le régime du gouvernement personnel ? Je pense qu’il faut distinguer. Si le souverain agit ainsi pour faire prévaloir sa volonté, il est incontestablement infidèle à l'esprit du régime constitutionnel, quoiqu’il puisse ne faire qu’user d’un droit que la constitution lui reconnaît ; mais, quand il n’a d’autre but que de satisfaire aux vœux de la majorité du pays, momentanément en désaccord avec la majorité des représentants, ou d’apaiser une agitation qui pourrait compromettre la sécurité des institutions établies, dans ce cas il remplit au contraire l’office qui constitue l’un des avantages les plus certains de la royauté. En révoquant le ministère d’Anethan, le roi Léopold II n’avait en aucune manière voulu faire prévaloir sa politique ou sa volonté; il avait seulement voulu sauver la dignité et l’autorité du gouvernement, compromises par des fautes inexcusables, et mettre fin à des manifestations très naturelles, mais regrettables, sans enlever le pouvoir au parti qui avait la majorité dans le parlement.
Les précédents à l’acte du roi des Belges ne manquent pas dans l'histoire du régime constitutionnel En Angleterre, à deux reprises différentes (1784 et 1807), le roi George III renvoya le ministère, quoi qu’il fût soutenu par la majorité du parlement. En 1833, George IV retira sa confiance au ministère Melbourne, dont il n’approuvait pas la politique à l’égard de l’Irlande, et il appela aux affaires lord Wellington et Robert Peel, quoique le parti tory ne pût compter que sur le quart des membres dans la chambre des communes. Il fallut une dissolution pour permettre au nouveau ministère de gouverner. Ces laborieuses négociations sont racontées avec détails dans les mémoires de Robert Peel. En Belgique même, le roi Léopold 1" révoqua MM. de Theux et de Meulenaere en 1836, à cause d’une divergence de vues sur la politique étrangère. 11 confia le pouvoir au général Goblet, et, M. de Theux ayant refusé de contresigner cette nomination, ce fut M. de Mérode qui le fit. Enfin les évènements de 1857, appréciés à celte époque dans la Revue par M. Guizot, offrent la plus grande ressemblance avec ceux qui viennent de se passer récemment à Bruxelles; le roi Léopold II n’a fait que suivre exactement la ligne de conduite que son père avait adoptée dans une situation identique. En 1857, le ministère, composé de catholiques modérés, MM. De Decker, Nothomb et le comte Vilain XIIII, avait soumis à la chambre un
projet de loi sur la charité qui aurait eu pour résultat de faciliter l’établissement des couvents, déjà si nombreux en Belgique. Les représentants libéraux le combattirent, pendant vingt-sept séances consécutives, avec toute l’énergie d’un patriotisme ardent, effrayé de l’avenir du pays. Ces débats acharnés, les profondes alarmes de l’opinion libérale provoquèrent une vive agitation. Les rues de Bruxelles se remplirent, à l'heure des séances, d une foule compacte qui se livrait à des manifestations hostiles envers les représentants catholiques. On prétend que le roi songea un moment à monter à cheval à se mettre à la tête des troupes pour dissiper les rassemblements; le fait est contesté, et en tout cas, s il conçut cette idée, il y renonça. Comment charger des foules inoffensives, composées presque uniquement de bourgeois aisés et criant : Vive le voi! A bas les couvents ! Un roi constitutionnel doit s appuyer sur l’affection de la nation; il lui faut, à tout prix, éviter que le sang soit versé autrement que pour défendre la vie et la propriété des habitants paisibles. Léopold I" le comprit. Il écrivit au chef du cabinet une lettre, aussitôt publiée par les journaux, où il définit, avec un suprême bon sens, la règle de conduite qu un souverain doit suivre en de pareilles conjectures. « Sans me livrer à 1 examen de la loi en elle-même, disait-il, je tiens compte, comme vous, d’une impression qui s’est produite à cette occasion dans une partie considérable de la population. Il y a, dans les pays qui s occupent eux-mêmes de leurs affaires, de ces émotions rapides, contagieuses, se propageant avec une intensité qui se constate plus facilement qu’elle ne s’explique, et avec lesquelles il est plus sage de transiger que de raisonner. » Les chambres furent ajournées, la loi dite « des couvents » retirée. Les élections communales ayant prouvé la répulsion que les projets du parti catholique soulevaient dans le pays, le ministère crut devoir aussi donner sa démission. Le même personnage politique dont la nomination comme gouverneur du Limbourg a provoqué la crise récente, M. De Decker, motivait sa retraite par des raisons qui prouvaient une grande sagacité. « J’ai la majorité dans les chambres, disait-il, mais je ne suis pas sûr qu’elle s’appuie sur la majorité de la nation. Or c’est une des positions les plus dangereuses que 1 on puisse faire à un pays constitutionnel que de le gouverner avec une majorité qui peut être accusée de ne plus représenter fidèlement les sentiments et les vœux de la nation. » Sage maxime, dictéeévidem-
que uniquement de gens aisés et bien rais ; leurs adversaires les ont même appelés des révolutionnaires en gants jaunes *. C’était un soulèvement de l’opinion, une émotion profonde, comme en éprouvent tous les pays qui s’occupent eux-mêmes de leurs affaires; ce n’était pas une émeute. L’Angleterre en a vu de bien autrement sérieuses, sans que le régime parlementaire en ait été ébranlé ou déconsidéré. Encore l’an dernier, le chancelier de l’échiquier, M. Lowe, ayant proposé un impôt sur les allumettes chimiques, avec cette ingé. nieuse devise: ex luce lucellum, une vive agitation envahit les classes laborieuses, qui remplirent de processions les rues aboutissant au parlement, et l’impôt fut retiré.
On comprend et on admirerait volontiers la conduite plus fière de ces hommes d’état qui, forts de leur raison et soutenus par la conscience de leur droit, adoptent l’orgueilleuse devise: yo contra todos y todos contra yo, et qui, trouvant une âpre jouissance dans leur impopularité môme, résistent jusqu’au bout aux clameurs populaires. Seulement l’expérience a prouvé que c’est ainsi qu’on marche aux abîmes. Le gouvernement parlementaire est un régime bourgeois, d’un tempérament délicat, qui vit de transactions, de concessions et de ménagements Ni le point d’honneur chevaleresque ni l’aristocratique orgueil du stoïcien n’y sont de mise. Le point d’honneur, — très différent de l’honneur, qui ne devrait être qu’un autre mot pour dire la vertu, — oblige à ne point céder devant l’ennemi, dût-on y perdre la vie. Dans un duel, qui recule est déshonoré. Certaines personnes voudraient voir le point d’honneur régler la conduite des hommes d’état dans la pratique du régime constitutionnel ; c’est une funeste erreur. Quand on n’expose que sa vie, on peut ne jamais rompre d’un pas; mais, quand la destinée de tout un pays est en jeu, il faut écouter la voix de la raison et les leçons de l’expérience. Monter à cheval et mitrailler des citoyens désarmés, plutôt que de laisser tomber un ministère, peut
* L’un des administrateurs des sociétés Langrand, un ancien ministre, M. Nothomb, étant venu dire à la Chambre que les gens qui avaient poussé des huées sous ses fenêtres, portaient des bottes éculées, des chapeaux défoncés et des habits troués, M. Bara lui répondit : « Quoi d’étonnant? ce sont vos actionnaires. » Sans doute quelques gamins se sont mêlés à la foule, ils ont meme cassé des carreaux à coups de pierres ; mais tout le dégât a été payé par la ville moyennant la somme de 66 francs, juste 14 francs de moins qu’en 1857. On le voit, en Belgique, tout se fait à bon marché.
ment par le souvenir des évènements de 1848, et que les ministres des pays libres ne devraient jamais oublier. Le roi désira connaître l’opinion des hommes d’élat étrangers. Il en consulta plusieurs en Angleterre et en France. MM. Guizot et Thiers émirent chacun leur opinion. M. Guizot, dans la Revue, inclinait vers la résistance; au contraire M. Thiers, dans une lettre adressée au roi, approuva complètement sa conduite, et surtout le retrait de la
loi.
En 1871, le roi Léopold II agit comme son père; seulement il eut moins d’hésitation encore en ce qui concernait l’emploi de l’armée dans les rues de la capitale. Il voulait absolument éviter de recourir à cette extrémité, comme il le dit à M. Thonissen, qu’il avait d’abord chargé de la formation d’un nouveau ministère.
On peut se demander si Léopold I" en 1837, si Léopold II en 1871, ont sagement agi en cédant devant les manifestations de la foule et en abandonnant un ministère appuyé sur la majorité du parlement, parce qu’il était en butte k l’hostilité d’une partie de la population. N’est-ce pas porter atteinte à la sincérité du régime constitutionnel et humilier la dignité de la couronne? Si quelques cris poussés dans la rue suffisent pour renverser un cabinet, le pouvoir abdique et le règne de la populace commence. — Sans doute ce danger est réel et il est grand. Ce qui a perdu la révolution française, ce sont les journées, c’est k dire les coups de force du peuple de Paris dictant ses volontés k une assemblée terrorisée. Le premier devoir des partis est de savoir être minorité, sauf k reconquérir le pouvoir par les moyens légaux. Quand les partis se disputent la suprématie les armes à la main, au moyen d’insurrections populaires ou de pronunciamientos militaires, c’en est fait des institutions libres; elles ne sont plus qu’un vain nom, et elles ne tarderont pas k faire place au despotisme, k moins que la nation vouée k une anarchie intermittente, comme au Mexique, ne trouve môme plus en son sein assez d’éléments consistants pour faire durer une forme quelconque de gouvernement.
La Belgique, grâce à Dieu, n’en est pas Ik. Les manifestations récentes k Bruxelles, de même que celles de 1837, étaient pacifiques. Les libéraux n’ont pas songé un moment k employer le fusil ou le pétrole. Les foules qui en 1837 criaient: « à bas les couvents! » et en 1871 « k bas les voleurs ! » étaient composées près-
paraître digne d’un chevalier; mais certainement ce n’est pas ainsi qu’on fonde la liberté. Voyez Louis-Philippe, excellent roi et scrupuleux observateur des lois: il conserve le ministère Guizot, parce qu’il a la majorité dans les chambres, il ne tient pas compte de la puissante agitation qui trouble le pays: la chute du ministère entraîne celle du trône. En 1857, Léopold I" sacrifie un ministère qui a ses sympathies et que soutiennent les chambres : il achève en paix son long règne et laisse un trône solidement appuyé sur le respect de tous les citoyens. Les libertés sont illimitées, et cependant jamais il n’a été nécessaire d’y apporter des restrictions. Son fils vient de l’imiter. On s’indigne, on dit que c’en est fait de la Constitution; mais déjà toutes ces exagérations s’effacent, l’agitation est calmée, et le régime parlementaire continue à fonctionner avec autant de régularité qu’auparavant.
Si la Constitution belge doit périr, ce n’est pas l’esprit de modération et de transaction qui la fera succomber; ce sera l’esprit contraire : la violence, l’obstination et le fanatisme. Supposons que le roi, commandant de l’armée, eût permis au ministère d’Anelhan de faire usage des batteries que les ministres avaient fait venir à Bruxelles pour défendre leurs portefeuilles et faire taire de désagréables clameurs ; la répression eût été prompte et complète, car la peur rend féroce, et l’artillerie belge est, assure-t-on, la plus perfectionnée de l’Europe. Les canons d’acier fondu eussent « fait merveille, » et les obus à balles eussent nettoyé les rues ; mais la royauté, avec ce sang sur son manteau, eût-elle été plus forte ? Les deux partis, l'un exalté par son sanglant triomphe, l’autre exaspéré par ce massacre inutile, seraient devenus irréconciliables. La lutte aurait changé de caractère; au lieu d’un débat entre adversaires qui s’estiment, elle serait devenue un combat mortel entre des ennemis acharnés qui n’aspirent qu’à se détruire.
Dans un pays libre, il faut des partis, — sans eux, le régime parlementaire ne peut marcher; mais il faut qu’un lien commun les unisse, et que, malgré leurs divisions, l’amour de la patrie leur dicte, dans les circonstances graves, une entente nécessaire et des résolutions communes. Quand les partis mettent le triomphe de leur opinion au-dessus de l’intérêt de l’État, il en résulte un antagonisme si profond qu’il conduit à la ruine de la liberté. Jusqu’à ce jour, en Belgique, les deux partis qui se sont unis en 1830 pour la fonder, ne sont encore séparés par aucun de ces souvenirs ou de
Ices griefs irrémissibles qui ailleurs menacent trop souvent de mener à la guerre civile ; mais que le sang coule, et il en sortira des haines furieuses. Plus de ménagements alors. Le parti catholique, emporté par la logique de ses doctrines et de sa situation, voudra appliquer les décrets du Vatican, et il ne reculera pas devant une compression à outrance. Le parti libéral, pour sauver les libertés modernes, aura recours à tous les moyens et à toutes les alliances. Il est heureux pour la Belgique que son roi l’ait préservée de cette redoutable situation en refusant d’employer l’armée
pour une question de portefeuilles.
Le roi Léopold II joint à beaucoup d’esprit, de tact et de bonté, le respect le plus scrupuleux du régime constitutionnel ; jamais il ne manque une occasion de faire paraître ce respect dans ses paroles et dans ses actes. Cette conduite a si admirablement réussi à son père, qu’il s’est fait une loi de suivre son exemple. Si jusqu’à présent on a pu lui faire un reproche, c’est de trop céder aux ministres que la majorité de la Chambre lui désigne, et d être ainsi un monarque trop parlementaire. Singulier reproche, dira-t-on, et qu’on n’a jamais fait à aucun souverain ! Pour bien juger ce cas, il faut se rappeler que, dans le gouvernement représenUtif, le principal rôle et la très grande utilité de la royauté est de détendre certaines situations critiques qui, sans une intervention du pouvoir exécutif, seraient sans issue. Dans la crise récente, supposez que la royauté n’eût pas existé ou ne fût pas intervenue, et presque inévitablement on en serait arrivé à des résolutions violentes et à un conflit. Cependant, si le roi a bien fait de révoquer un ministère qui ne voulait pas se retirer, quand l’intérêt du pays l’exigeait, il aurait bien fait aussi de résister avec plus de fermeté à certaines nominations regrettables, notamment à celle qui a donné lieu à tout l’incident. Léopold I" avait un certain tiroir très profond où il ne parvenait pas à retrouver les pièces et surtout les nominations qu’il n’aimait pas à signer. On a pu regretter une ou deux fois que le roi Léopold II n’ait pas encore rencontré ce fameux tiroir dans l’héritage paternel. Sous le feu roi, les ministres s’en plaignaient. Rien de plus naturel. Les hommes au pouvoir croient toujours servir les intérêts du pays en servant ceux de leur parti, puisqu’ils sont convaincus que le triomphe de leur opinion peut seul assurer la prospérité de la nation; mais précisément paice
Lsont hommes de parii, ils peuvent oublier les ménagements dus
'ftl
des adversaires politiques et vouloir fixer le pouvoir en leurs mains par des mesures écrasant définitivement la minorité. Il peut être utile et juste que le roi s’y oppose dans les limites qu’autorise la constitution et que la nation tolère. « Je suis convaincu, disait Léopold en 18o7, et je le dis à tout le monde, que toute mesure qui peut être interprétée comme tendant à fixer la suprématie d’une opinion sur l’autre, qu’une telle mesure est un danger.» En politique, il faut réduire ses adversaires à l’impuissance en enlevant à leur opinion l’appui que certaines parties de la population leur accordent, non en les écrasant par la force des lois ou des armes.
Résumons ce qui précède. En révoquant les ministres dont les fautes et les maladresses compromettaient le pouvoir, en les remplaçant par des hommes d’état choisis par la majorité et dignes de la représenter, le roi Léopold II a suivi la ligne de conduite la plus conforme aux exigences du régime constitutionnel et aux enseignements de l’histoire du gouvernement parlementaire. Il n’a violé la Constitution ni dans son esprit ni dans sa lettre. L’apaisement complet du pays prouve déjà la sagesse de sa résolution, et l’opinion catholique ne peut que se féliciter d’avoir à soutenir au pouvoir des hommes capables au moins de bien gouverner. Les crises de 1857 et de 1871, si heureusement terminées, semblent prouver cette règle très importante de pratique constitutionnelle : Lorsque, dans un pays libre, un ministère soulève, chez une grande partie de la population honnête, une opposition assez violente et des manifestations assez hostiles pour qu’elles ne puissent être réprimées sans l’emploi des armes, le pouvoir exécutif doit appeler d’autres hommes à la direction du gouvernement.
part les villes, de l’autre les campagnes ; se condement, du but que poursuit le clergé catholique.
En tout temps et partout, la façon de penser, de sentir et d’agir des habitants de la campagne a été très différente de celle des habitants de la ville. Le campagnard vit isolé; son esprit ne s’aiguise point, ses sentiments ne s’enflamment point au contact de ses semblables. Il est rebelle aux idées nouvelles, il les redoute et s’en défie. Le succès de l’industrie qu’il exerce, l’abondance de ses récoltes dépendent d’influences qu’il ne peut diriger, et par suite il est, comme l’homme primitif, disposé à demander la réalisation de ses vœux à l’intervention des prêtres et à la puissance mystérieuse des sacrifices. Quand la terre est ensemencée, il n’a plus qu’à attendre les effets du soleil et de la pluie, dont il ne dispose pas; il est ainsi incliné à une sorte de fatalisme. Les procédés de culture ne varient guère; de là l’esprit de routine et de conservation. Les conditions du travail qu’il accomplit, font donc que le paysan est conservateur, superstitieux et soumis au clergé. Dans l’empire romain, les paysans sont restés païens, pagani, le nom l’indique, quand déjà les villes étaient gagnées au christianisme.
Dans les villes, au contraire, les idées nouvelles pénètrent rapidement. La discussion, l’échange des pensées, la fermentation intellectuelle qui est naturelle aux hommes assemblés, prédisposent les esprits au changement et au progrès, quand une doctrine saine y exerce son empire. Chaque matin, Athènes demandait : Qu’y a-t-il de nouveau ? Voilà le type de l’esprit qui règne dans les cités. En outre, dans l’industrie manufacturière, le succès ne dépend plus de la faveur des éléments, il dépend de l’habileté de l’homme et de l’application de ses connaissances. On attachera par conséquent plus de prix aux découvertes de la science qui rendent le travail productif, qu’aux incantations du prêtre destinées à rendre les éléments propices. Les villes sont donc portées aux nouveautés, peu soumises à l’action du clergé, et par suite, quand ces deux tendances sont poussées à l’excès, révolutionnaires.
Sous la monarchie absolue, l’opposition entre les villes et les campagnes ne crée nulle difficulté, car toutes deux sont pliées sous le joug commun ; mais, quand les pouvoirs émanent de l’élection, il peut sortir de cet antagonisme deux partis si hostiles que des agitations incessantes et même la guerre civile en résultent. C’est
La crise que la Belgique vient de traverser, n’a été qu’une de ces émotions passagères qui troublent de temps en temps l’existence des peuples libres ; la Suisse et l’Angleterre en ont vu bien d’autres. En elle-même, elle n’a rien de grave ; malheureusement elle est le symptôme d’une situation qui recèle de grands dangers pour l’avenir. Ces dangers menacent non pas seulement la Belgique, mais tous les pays catholiques. Ils résultent surtout de deux causes : premièrement de l’esprit tout différent qui anime d’une
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une des sérieuses difficultés de la démocratie représentative. Les États-Unis y échappent, parce que le paysan n’y existe pas. Grâce à un enseignement populaire répandu partout à profusion depuis l’origine, grâce aussi à un culte favorable à la diffusion des lumières, le cultivateur américain est aussi aisé et aussi éclairé que l’habitant des villes. En Suisse, il n’y a guère de grandes villes. A Genève, la ville est presque tout l’état, comme dans les républiques grecques, et ainsi l’opposition rurale est peu à redouter. Dans les cantons primitifs, avec un régime complètement démocratique, règne un esprit fortement attaché aux vieilles coutumes et hostile aux nouveautés ; seulement, comme il n’y a que des campagnards, la lutte n’est pas à craindre. Elle a cependant éclaté dans le canton de Bâle, et, pour y mettre un terme, il a fallu diviser l’état en deux demi-cantons : Bâle-ville et Bâle-campagne. L’Italie ne connaît pas encore cette cause de trouble, parce qu’elle n’a accordé le droit de voter qu’à un petit nombre de citoyens. C’est en France et en Belgique que le danger est surtout apparent. Napoléon III a essayé de gouverner avec l’appui des campagnes, et il y a réussi pendant vingt ans ; mais Paris d’abord, et ensuite, à mesure que l’esprit d’opposition s’élevait, presque toutes les villes ont voté contre les candidats bonapartistes. Les régiments résidant dans les grandes villes ont été gagnés par leur esprit, et ainsi l’empereur s’est trouvé acculé dans une situation très périlleuse, dont il n’a cru pouvoir sortir que par une grande guerre, de grandes victoires et d’heureuses conquêtes. L’insurrection de Paris, l’hostilité ou le défaut d’entente entre la capitale et l'assemblée de Versailles, l’antagonisme entre les aspirations républicaines des villes et les projets et les vœux monarchiques de la majorité « rurale » de la chambre, tous les malheurs de la France et la poignante incertitude qui pèse sur son avenir, proviennent de l’esprit si différent qui anime les populations des villes et celles des campagnes. La Belgique n’a point passé par d’aussi terribles épreuves, parce que, n’ayant pas le suffrage universel, le gouvernement n’est pas tombé encore, d’une façon définitive, aux mains des représentants de la campagne. Depuis 1830 et surtout depuis 1848, l’opinion libérale qui l’emporte dans les villes, a été ordinairement au pouvoir. Or, quand l’opinion des villes gouverne, les troubles ne sont pas à craindre, parce que c’est toujours dans les villes qu’ont lieu les émeutes ou les insurrections qui peuvent renverser les institutions
établies. Les campagnes, plus inertes, se laissent gouverner paisiblement par leurs adversaires politiques. Les villes au contraire, plus ardentes et plus remuantes, supportent difficilement que le pouvoir soit exercé par des hommes qui ne pensent point comme elles, et quand une cause de surexcitation arrive, la foule est toujours prête à descendre dans la rue. Alors se présente un grave dilemme. Si on cède, le régime représentatif semble faussé, le droit des majorités méconnu; si on réprime, c’est la guerre civile; et l’histoire de l’Espagne ou mieux encore celle du Mexique montre qu’une fois engagé dans cette voie, on n’en peut presque plus sortir malgré les efforts les plus dévoués des hommes de bien. C’est comme un cercle vicieux d’insurrections et de répressions sanglantes où les citoyens, en proie à toutes les fureurs des factions, oublient le salut du pays et couvrent le sol de ruines. Alors les nations désespérées demandent au despotisme un repos démoralisant, le seul qu’il puisse donner, heureuses encore si elles peuvent trouver en elles-mêmes les éléments d’un gouvernement stable quelconque, et si elles ne sont pas condamnées à rouler, de révolution en révolution, dans une décadence sans remède.
En Belgique, le parti libéral n’a pas perdu l’espérance de revenir au pouvoir par les voies régulières. Après les élections de juiii 1870, qui ont amené les catholiques à la direction des affaires, j ai entendu dire : C’est le règne des charrues croyant en Dieu qui commence. — Le sentiment religieux est indispensable à 1 exercice régulier de la liberté; mais, si ce sentiment doit servir d’instrument politique entre les mains d’un parti qui voudrait asservir les hommes à l'omnipotence du prêtre et porter atteinte aux conquêtes de l’esprit laïque et de la civilisation moderne, la Belgique à son tour
passera par des crises très sérieuses.
Le second danger et le plus grave vient en effet des doctrines et
des desseins de l’Église catholique. Tocqueville, ce grand et clairvoyant esprit, qui a admirablement décrit les périls qui menacent les sociétés modernes, n’a pas vu celui-là. Il constate la haine furieuse de la révolution française contre l’Eglise ; mais il l’attribue à l’alliance que celle-ci avait contractée avec l’ancien régime et, cette alliance ayant cessé, il pense que 1 hostilité cessera en même temps. En ce point, il s’est trompé ; cette opposition n’a fait que grandir, s’envenimer et s’étendre. Elle était bornée à certains groupes d’hommes; elle envahit tous les pays soumis à Rome; lEspa-
gne, ritalie, la France, la Belgique et tout récemment les pays catholiques allemands, qui en avaient été complètement préservés jusqu’à ce jour. Faut-il s’en étonner? Rome a déclaré que la civilisation et les libertés modernes sont des fléaux, une peste qu’il fallait extirper. Ces anathèmes sont devenus des dogmes depuis que le pape a été proclamé infaillible. Les peuples se laisseront-ils arracher ces libertés qu’ils ont conquises au prix de leur sang et d’un séculaire effort? Peut-être, mais non sans lutte. De là cet antagonisme, cette guerre à mort entre l’Église et l’esprit moderne. Tocqueville ne l’a point vu, parce que, comme beaucoup de cœurs généreux, il refusait de croire qu’il y eût incompatibilité entre l’Église et la liberté. Aujourd’hui malheureusement l’illusion n’est plus possible. Montalerabert et Lacordaire sont morts désavoués, le père Hyacinthe et Dœllinger sont excommuniés. M. Veuillot exprime la véritable doctrine romaine sanctionnée par l’autorité infaillible du pape, quand il dit: « Il n’y a, il ne peut y avoir de catholicisme libéral. Les catholiques libéraux qui sont vraiment catholiques, ne sont pas libéraux, et ceux qui sont vraiment libéraux, ne sont pas catholiques. » En Belgique, les journaux de l’épiscopat tiennent le même langage.
L’Église vise à reprendre la direction suprême de la société civile. Voici sur quelles raisons elle se fonde. La société civile, l’État, reposent sur certaines notions de droit et de morale. Si vous punissez le meurtre, le vol, l’attentat aux mœurs, c’est que vous considérez ces faits comme mauvais et criminels. Si vous établissez la propriété, l’hérédité, la sainteté des contrats, c’est en vertu de certains principes de justice ; mais ces principes du juste et de l’injuste, du bien et du mal, la raison si faible, si incertaine de l’homme n’arrive pas à les découvrir sans les lumières de la révélation. Les opinions humaines, toujours variables et ordinairement contradictoires, ne peuvent décréter ces lois immuables, qui seules doivent servir de base stable à la société. Pour les trouver, il faut recourir à la raison divine, perpétuellement manifestée par l’organe de son vicaire infaillible. C’est donc le pape qui est le juge suprême des lois civiles et politiques : lui seul peut décider souverainement de ce qui est bien et juste; conséquemment tous les chefs d’état, assemblées, présidents ou rois, lui doivent obéissance. Les nations qui méconnaissent son autorité, tomberont dans une irrémédiable anarchie. Si l’on admet ces prémisses, d’une part l’impuissance de
la crise politique de 1871 EN BELGIQUE. 249
la raison humaine pour découvrir ce qui est juste et bien, de l’autre l’infaillibité papale, je ne crois pas qu’il y ait rien de sérieux à répondre. Le fidèle, à moins qu’il ne s’insurge contre l’autorité de l’Église, est ainsi logiquement conduit à reconnaître la souveraineté suprême du pape et de ses délégués les évêques, même dans les
affaires civiles.
En Belgique, cette doctrine est plus près de se réaliser que partout ailleurs. Elle s’enseigne dans les collèges des jésuites et à l’université de Louvain, où se forme la plus grande partie de la jeunesse. Un professeur de cette université, écrivain de talent et correspondant de l’Institut, M. Charles Périn, vient d’exposer ces idées dans une élude intitulée Les libertés populaires, où il cherche les conditions de salut des sociétés contemporaines. « Ce que Dieu prescrit, dit M. Périn, et ce qu’il interdit, voilà le devoir et le fond obligé de toutes les lois. L’infaillibilité du pouvoir établi de Dieu pour promulguer et interpréter sa loi donne les garanties essentielles de toute liberté sociale, tandis que la faillibilité des pouvoirs humains expose à toutes les servitudes. Si peu de part que prenne l’homme, en vertu d’un droit qui lui serait propre, dans la détermination des principes qui constituent 1 ordre spirituel, et l autorité de ces principes sera amoindrie... Ou bien, à raison de 1 incompétence des pouvoirs civils en matière morale, il faudra renoncer à rien réprimer, et ce sera la licence ; ou bien il faudra réprimer au nom de la majorité et de sa seule autorité, et ce sera l’arbitraire. » Vûct ûTitonrlii • Ipr laïmies et la société civile au’ils constituent.
LA CRISE POLITIQUE DE 1871 EN BELGIQUE. ’-oI
locale le concile pour l’église universelle ; depuis que le chrisDanisme est devenu le catholicisme, il s’est rapproché successivement, dans une évolution historique de quinze siècles de 1 organisation de l’empire romain. La proclamation de l’mfaillibilitc du pape vient enfin d’apporter au majestueux édifice son couronnement obligé. Aujourd’hui le gouvernement de l’Eglise présente l’image d’un despotisme aussi parfait et mieux obéi que celui qui
existait à Rome sous les empereurs. Le pape les évêques nomment les prêtres, et tous doivent une sans limite au suprême arbitre de la vérité, au i-sciences. L’élection par le peuple, générale à l’origme place à l’institution par les supérieurs I ration a ete supprimée régime parlementaire,
sion, a été remplacé par la décision papale ex tutions politiques ont subi un ( catholiques, surtout à partir du xvi'
Trente. Les libertés locales et parlementaires En Autriche, en France, en Espagne, tisme se sont élevés sur leurs ruines riens, en même temps qu christianisme , fortifaient l’autonomie des institutions républicaines dans les Pays-Bas, enfin en Amérique. Un pays catholique qui, comme la Belgique, tentera de fonder un régime de liberté, aura donc à soutenir une lutte à mort contre le clergé, parce que l’idéal du gouvernement ne peut être pour celui-ci que le despotisme théocratique. Or, il n’est pas certain que les amis de la liberté l’emporteront.
La chaire et le confessionnal, quand le clergé ose s en servir franchement comme moyen d’influence politique, lui donnent un pouvoir presque irrésistible dans tout pays où la foi est encore vive. La lutte devient même impossible pour les libéraux belges dans les campagnes. Il y a deux moyens de propagande : la parole et le journal. Les libéraux ne peuvent se servir ni de l’un ni de l’autre pour gagner des adhérents à leur cause. S’ils allaient parler au village, ils seraient évités comme des malfaiteurs ou chassés à coups de pierres. L’abonnement à leurs journaux est interdit, et qui les lit, ne reçoit point d’absolution. S’ils envoient leurs feuilles gratis, le curé les confisque dans les cabarets, entre les mains du
gique, le but est presque atteint. Les électeurs de l’opinion catholique obéissent aux ordres des curés, les curés aux ordres des évêques, et les évêques aux ordres du pape. Les représentants catholiques ne sont ainsi que les délégués de l’épiscopat, et le primat de Belgique, l’archevêque de Malines, est le vrai souverain, puisqu’il peut faire agir à son gré la majorité du parlement, qui fait les lois, désigne les ministres et gouverne.
L’épiscopat n’usera point immédiatement de sa puissance pour établir le régime politique que Rome considère comme seul légitime. Les évêques, surtout celui de Malines, M. Dechamps, sont habiles et prudents. Ils savent qu’en abusant de leur pouvoir, ils pourraient provoquer dans le pays une réaction en faveur de leurs adversaires. En outre, le nombre des hommes politiques qui, quoique appartenant à leur opinion, sont plutôt conservateurs que sectaires, est encore assez considérable pour qu’il faille tenir compte de leur répugnance contre toute mesure extrême. Le ministère actuel est composé d’hommes de cette nuance. Ils se garderont de pousser les libéraux à bout, et au besoin ils résisteront aux exigences excessives du clergé; mais ces hommes encore imbus des idées de conciliation de 1830 disparaissent. Ils sont remplacés par des élèves ou amis des jésuites, prêts à tout faire pour assurer le triomphe de l’Église. Quand les deux chambres seront peuplées de membres de celte nuance, comme l’espèrent les évêques, c’est alors qu’ils feront adopter des mesures qui réduiront le parti libéral à l’impuissance et rendront définitif le règne des couvents et des pères de l’ordre de Jésus.
Les hommes du xviiu siècle et leurs héritiers n’ont pas vu l’influence décisive de la religion sur la destinée des peuples. Ayant cessé de croire, ils n ont pas compris l’empire que les croyances exercent. Bien peu d’hommes s’en rendent compte, même aujourd’hui. C’est un des grands mérites de M. Edgar Quinet d’avoir prouvé ce fait par 1 histoire de la révolution française et par celle des évènements du xvi« siècle. La constitution de l’état finit par se modeler sur celle de l’église, et, si on met obstacle à ce que cette conformité s’établisse, il en résulte des troubles incessants, une lutte acharnée et une instabilité universelle. Le christianisme, à l’origine, était une démocratie égalitaire et libre où tous les pouvoirs émanaient de l’élection. L’autorité était exercée par des assemblées délibérantes, le conseil des anciens pour chaque église
nomme les évêques,
! obéissance maître des conigine, a cédé la hiérarchiques. Toute délibéet le concile lui-même, type admirable du
reste vénérable d’un temps de libre discus-
cathedra. Les insti-
changement parallèle dans les pays siècle et après le concile de 1 ont été anéanties, la centralisation et le despo- . Au contraire les presbytéils retournaient aux origines du communale et fondaient en Angleterre et
facteur ou dans les maisons particulières. Le café ou l’estaminet qui les recevrait, serait dénoncé au prône comme un mauvais lieu que fout homme honnête doit fuir. Ceux-là seuls qui ne tiennent plus à l’estime ou qui bravent le respect humain, osent résister, et ils ne contribuent pas à accroître l’autorité du parti qu’ils soutiennent. Pour faire arriver au moins quelques lueurs jusqu’aux électeurs ruraux, M. Bara propose en ce moment d’envoyer les Annales parlementaires gratuitement à tous les citoyens jouissant du suffrage; mais les campagnards ne liront point ces longs discours, et le jour où ils prendraient goût à cette lecture, on la leur interdirait. Le livre même ne pénètre plus dans les villes soumises à l’influence du clergé. Dans des cités populeuses, riches, industrielles, de 23,000 à 50,000 âmes, comme Bruges, Courlrai, Ypres, Saint-Nicolas, Alost, il n’y a pas un libraire qui ose vendre autre chose que des livres de messe, des récits de miracles et des images de piété, tandis qu en Allemagne, dans les Pays-Bas et jusqu’en Transylvanie, j’ai trouvé aux vitrines, dans les moindres villes, des publications nouvelles attestant les besoins intellectuels des habitants. Comment les libéraux pourront-ils lutter contre la chaire et le confessionnal sans la parole, le journal et le livre ?
Dans un semblable milieu, les couvents se multiplient à souhait. En 1846, on comptait 779 couvents et 41,968 religieux, c’est à dire autant qu’à la fin du xviii® siècle, quand Joseph II crut qu’il était urgent d’en réduire le nombre. Le recensement de 1866, le dernier qui ait été publié, portait le nombre des couvents à 1,314 avec 18,162 religieux et religieuses. En dix ans, leur nombre avait doublé, et depuis 1866 l’accroissement ne s’est pas ralenti. Il existe aujourd hui déjà deux couvents par trois communes, bientôt chaque commune en aura un ou deux. Or ces établissements disposent d’une grande influence électorale: ils élèvent les enfants et par les objets de toute nature qu’ils consomment, il disposent de la voix des boutiquiers. En éludant la loi, ils ont constitué des sociétés perpétuelles qui s’enrichissent sans cesse. La peur du purgatoire est une source abondante de legs pieux, et la confession in articula mortis arrache aux célibataires des libéralités considérables qui accroissent chaque année la fortune des corporations religieuses. Leurs maisons s’agrandissent, mais leurs propriétés foncières ne s’étendent pas; elles attireraient les regards et seraient sujettes aux droits du fisc. Des actions au porteur produisent davantage et
échappent à tout contrôle, à toute confiscation. En Hollande, en Allemagne, en France, le nombre des couvents s’accroît régulièrement et rapidement L En Italie môme, à peine supprimés comme personnes civiles, ils renaissent sous forme de sociétés en nom collectif. Je n’examinerai pas ici l’influence sociale de ces institutions; je veux seulement montrer que, disposant d’une grande influence politique, elles sont aux mains de l’Église de puissants instruments pour arriver à établir sûrement, par la voie des élections, sa suprématie sur l’État.
Le parti qui obéit au clergé, n’a pas uniquement à sa disposition les armes du moyen âge, — la chaire, le confessionnal et les couvents; — il sait en outre se servir des moyens de lutte employés dans les pays libres et dont il se défiait naguère: les meetings, les associations électorales, les pétitions, les agitations, la chasse aux suffrages, le canvassing sous toutes ses formes. Dans les villes, les catholiques ont fondé, comme les libéraux, des cercles, des sociétés de musique, des bibliothèques, des conférences, des jeux populaires, des réunions où l’on discute des programmes et où l’on arrête la liste des candidats, dictée d’avance par l’évêque. Ils ne craignent môme pas de se coaliser avec les radicaux et les chefs de V Internationale pour renverser les libéraux conservateurs, appelés doctrinaires. A la campagne, la chose est plus simple : le curé est le grand électeur. Il a toutes les chances de l’emporter sur ses adversaires. Il est animé par la foi, ou obéit ponctuellement à un mot d’ordre ; il agit avec persévérance, toujours dans les mômes vues, travaillant pendant vingt ans à se rallier une famille, à renverser
* Pour ne citer qu’un oi’dre, voici l’accroissement du nombre des membres de la compagnie de Jésus. En 1850, on en comptait au plus 4,000. Aujourd’hui, d’après les relevés les plus exacts qu’on puisse obtenir, ils sont 8,837. A propos de l’Italie, je me permettrai de rappeler un souvenir personnel. En Egypte, j’eus la bonne fortune de voyager avec un ancien collègue de Cavour. Sa femme, esprit brillant et juste, me parla longuement de la situation politique de l’Italie. Elle m’expliqua clairement pourquoi le parti clérical n’est presque pas représenté aux chambres. « Les femmes italiennes, me disait-elle, obéissent au confesseur en fait de religion, non en politique, et puis nous n’avons plus de convents. — C’est vrai, lui répondis-je; mais, comme en Belgique, ils reviendront plus nombreux. — Jamais, s’écria-t-elle, n’est-ce pas, mon ami? » Son mari répondit avec un fin sourire : « Dans notre village, nous avions un gros couvent s’étalant au soleil. On l’a incaméré ; il y en a maintenant trois petits qui grandissent dans l’ombre. »
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254 LA CRISE POLITIQUE DE 1871 iEN BELGIQUE.
un ennemi ou à gagner une voix au conseil communal. Les libéraux sont désunis, et leurs efforts ne durent point. Aujourd’hui ils s’occupent de politique avec ardeur, demain ils ne songent plus qu’à leurs affaires particulières. On voit ainsi d’un côté une force parfois violente, mais ordinairement intermittente, lutter contre une force constante et sans cesse active. A la longue, la seconde doit l’emporter sur la première.
Les couvents envahissent les campagnes et les villes. A Anvers, à Bruges, à Namur, à Gand, ils occupent déjà plusieurs quartiers ; mais ce qui garantit mieux encore l’existence de l’influence du clergé dans l’avenir, c’est qu’il se rend maître de presque tout l’enseignement. Les filles du peuple, de la bourgeoisie et de la noblesse sont toutes élevées dans les couvents, et il est à peu près impossible d’établir des institutions rivales, car l’épiscopat les tue en leur jetant l’anathème. Toutes les femmes sont donc formées par le clergé et mettent leur enfluence, qui est énorme, au service de l’Église. L’école primaire est sous la main du curé, car il la dirige à titre d’autorité. Dans renseignement moyen, les collèges des jésuites ont plus d’élèves que les athénées royaux, et l'université de Louvain en a autant que les deux universités de l’état ensemble. Tant que les libéraux étaient au pouvoir, les établissements de l’état pouvaient à la rigueur faire contre-poids à ceux du clergé ; mais, si les catholiques restent au ministère, ils peupleront les institutions publiques de professeurs de leur opinion, et alors, à moins que les libéraux ne créent des écoles libres, ce qui est très peu probable renseignement tout entier sera soumis à l’Église et deviendra l’organe des doctrines du Syllabus.
* A Liège, grâce au dévouement d’une personne intelligente et riche, la baronne de W..., une institution supérieure pour demoiselles a été fondée récemment ; mais l’évêque a refusé d’y donner des leçons de religion : il a mis au ban de l’église les dames patronesses, et les confesseurs font les derniers efforts pour empêcher les jeunes filles de suivre des cours où la foi est pourtant scrupuleusement respectée. La nomination de M. Delcour, professeur à l’université de Louvain, au ministère de l’intérieur, crée une situation tout à fait anormale pour les universités de l’état. Il tient dans ses mains le sort de ces institutions, lui, le représentant d’une institution rivale dont ses convictions doivent lui faire désirer le succès. Sans doute, il voudra être impartial, mais l’épiscopat le lui permettrat-il ? Peut-on espérer qu’il fera ce qu’il faut pour attirer des élèves à Gand et à Liège au détriment de Louvain, à qui il appartient? Le parti libéral aux chambres a déjà attiré l’attention sur cette situation extraordinaire.
Le parti libéral de son côté a un grand avantage : il répond aux besoins de liberté qui agitent notre époque, et il a pour alliée la science. Néanmoins, sans une réforme religieuse affranchissant les consciences du joug de Rome, il aboutit à une contradiction qui lui communique une irrémédiable faiblesse. Cette fièvre d’irréligion, qui s’était emparée des esprits à la fin du xviii® siècle, s’est calmée. Le libéral ne pense plus, comme Helvétius ou d’Holbach, qu’un peuple doit vivre sans religion. S’il le disait, il perdrait tout crédit. Donc, pour l’enfant, pour le peuple, pour l’école, il est obligé d’admettre l’intervention du culte; mais les ministres de ce culte dont il admet la nécessité, sont précisément ses adversaires politiques. Ainsi d’une part il appelle le prêtre, et d’autre part il l’attaque avec toute l’énergie et toutes les armes dont il dispose. Quelle force peut sortir d’une situation aussi fausse, aussi contradictoire? Le libéral a beau dire qu’il respecte la religion et qu’il n’a qu’un but, sauvegarder l’indépendance du pouvoir civil contre les empiétements du clergé ; la thèse est juste, mais les conséquences fâcheuses de sa fausse situation ne s’en font pas moins sentir.
Il en résulte d’abord que l’atmosphère de la famille n’est pas religieuse. Le père fait pratiquer à ses enfants un culte qu’il croit erroné, i funeste même, et ainsi la jeunesse entend attaquer sans relâche ces prêtres aux mains desquels pourtant on la remet. Enfin le libéral termine ordinairement sa carrière par une cérémonie religieuse dont il n’admet plus l’efficacité. Est-il possible que des croyances fermes, des caractères fortement trempés se forment au milieu de cette suite continuelle de faiblesses, de compromis, de contradictions et d’hypocrisies? Voltaire communiait pour édifier les paysans, et puis, i à huis-clos, riait de sa communion et de lui-même; Jean Huss se laissait brûler pour ne pas mentir à sa conscience. L’exemple du premier affaiblit les âmes, l’exemple du second les trempe pour la vie et pour la mort. Soyons bien persuadés de ceci : l’homme qui croit et qui est prêt à combattre et à se sacrifier pour sa foi, finira par 1 emporter sur celui qui trouve très spirituel de ne croire à rien et de se moquer de tout.
En Belgique, un parti s’est formé qui veut sortir de l’impasse où est engagé le libéralisme modéré ou « doctrinaire » ; c’est le parti de « la libre pensée ». Secte philosophique encore plus que parti politique, ses adhérents disent : Puisque le catholicisme veut anéantir les libertés modernes et surtout la liberté de conscience, et qu’il
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avoue ses desseins, le seul moyen de conserver ces libertés est de rompre définitivement avec le culte catholique. Ils s’engagent par conséquent à faire célébrer les naissances, les mariages et les funérailles sans l’intervention d’aucun ministre de culte. C’est l’hostilité contre toute religion positive qui a pris corps en une société d’enterrements civils. Elle compte un certain nombre de membres dans les loges maçonniques, parmi les officiers, les artisans et les hommes du parti radical. Fréquemment dans les journaux on lit l’annonce d’un enterrement fait par les soins de « la libre pensée ». Cette société ne pourra jamais lutter sérieusement contre la suprématie catholique ; elle hâterait plutôt son triomphe, car le clergé en fait un épouvantait pour ramener les fidèles en leur montrant à quel excès d’impiété arrive le libéralisme. « La libra pensée ;> est, il est vrai, la conclusion logique et pratique du mouvement purement laïque d’opposition contre l’Église ; mais jamais un grand mouvement d’opinion ne se fera sur une simple négation. Cela est trop froid pour entraîner, pour échauffer les âmes. Il y a plus : en repoussant tout culte, on se met en opposition avec les instincts les plus profonds du cœur humain, et on peut dire avec sa nature même. Que l’homme descende d’un molusque ou d’un infusoire, il n’en est pas moins arrivé à être un animal religieux aussi bien que politique. Il ne se résigne pas au néant; il espère une vie meilleure où règne la justice; il veut un Dieu et un culte, parce qu’ils sont aussi nécessaires aux besoins de l’âme qu’au salut de la société. L’athéisme n’aura jamais ni grande force d’expansion ni grande persévérance dans la lutte. Ce n’est donc pas lui qui arrêtera lesprogrès de l’ultramontanisme. Pour avoir une situation logique qui lui permette de tenir tête à ses adversaires, le libéralisme devrait se rallier soit à une réforme catholique, comme celle qu’on tente en Allemagne maintenant, soit à une des nuances du protestantisme libéral. Quand il s’agit d’un besoin inné du cœur humain comme la religion, on ne tue que ce qu’on remplace ; malheureusement les libéraux n’attachent plus grande importance aux débats religieux, et ce n’est point dans le scepticisme ou l’indifférence qu’ils trouveront l’énergie nécessaire pour changer de culte : ils continueront à rire de leurs chaînes jusqu’au jour où elles seront assez fortement rivées pour les priver de toute liberté. Les catholiques, qui tiennent les âmes par les sentiments les plus intimes et les plus profonds, ont des armes plus sûres que les libéraux, qui doivent faire appel à l’insurrection des passions et à l’incrédulité.
L’issue de la lutte peut rester douteuse, tant que le suffrage restreint n’aura encore appelé à la vie politique que la bourgeoisie; mais si, par suite de l’alliance des catholiques et des radicaux aveugles, le vote universel était établi en Belgique, l’ultramontanisme l’emporterait définitivement. C’est ce que l’on voit déjà dans les provinces flamandes, isolées par leur langue du reste de la nation et de la Hollande par leur foi. Parmi les députés de ces provinces, qui forment la moité du pays, il n’y en a plus que deux qui soient libéraux, et encore ne sont-ils nommés que grâce k une situation personnelle que le clergé n’a pas osé attaquer. La Belgique a fait deux tentatives pour échapper à la domination ultramontaine, et deux fois elle a échoué. Au xvi- siècle, émancipés par les richesses et les lumières que leur avaient données le commerce et 1 industrie, les Flamands avaient brisé le joug; les Wallons, ralliés aux Espagnols, ont aidé à les asservir de nouveau. Au xix® siècle, l’industrie s’étant déplacée, ce sont les Wallons qui luttent en ce moment; mais les Flamands, aujourd’hui complètement soumis à Rome, servent à leur tour d’instrument pour soumettre les allons à la suprématie du clergé. Ce que l’on appelle « la question flamande », k laquelle le réveil des nationalités dans toute l’Europe donne une importance croissante, est une arme de plus que les libéraux ont négligée et dont les catholiques ont su très habilement tirer parti. Ce point mériterait une étude à part : il suffira de dire que, plus on étendra le droit de suffrage, plus les Flamands auront de pouvoir et montreront d’exigences. Aussi le ministère d’Anethan s est-il empressé d’abaisser le cens pour les élections communales, où la Constitution n’avait point posé de minimum, et les libéraux craignent, aux élections qui auront lieu cette année, de perdre dans les provinces flamandes l’administration des grandes villes, quils conservaient encore. Ce serait un coup terrible pour le parti libéral et même pour la nationalité, car il livrerait le pays flamand k la domination absolue du clergé.
Concluons ; le danger qui menace l’avenir de la Belgique, provient de la puissance croissante du parti de l’Église, k qui les couvents, les populations flamandes, le sentiment religieux, la chaire et le confessionnal donnent une influence presque irrésistible. Ce parti, par l’organe de ses journaux, de ses écrivains, de son université, se dit prêt à obéir en tout à Rome et aux doctrines du Syllabus, qui condamnent les libertés modernes. Le moment
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viendra donc où ces libertés seront minées et attaquées en Belgique. Le parti libéral, appuyé sur les grandes villes, tentera-t-il de résister? La royauté, gardienne de la Constitution, s’elforcera-telle de protéger la minorité et de défendre l’indépendance du pouvoir civil, et, si elle le tente, réussira-t-elle ? Comme le montrait récemment, l’histoire à la main, un poète national, M. Potvin, depuis le xvi® siècle, tous les soulèvements populaires ont eu lieu à la voix du clergé. Il a renversé déjà deux trônes, celui de Joseph II et celui de Guillaume I*', et en ce moment môme il ne ménage guère le souverain qui a fait d’un droit constitutionnel, dans l’intérêt de la paix publique, l’usage le plus prudent et le plus indiqué. Tout est à craindre du parti purement clérical qui s’élève, car il n'est pas un parti conservateur, quoiqu’il prenne ce nom. Un 'parti qui place, au-dessus de l’intérêt national, une cause qui lui semble plus sacrée, soit la république, soit l’église, est un danger pour l’ordre social ; car il n’hésite pas à renverser les institutions établies pour atteindre son but. Je vois avec regret disparaître les deux partis modérés, tous deux amis de la liberté, qui s’étaient entendus pour donner à la Belgique en 1830 une des meilleures constitutions que l’on ait encore trouvées; et ce n’est pas sans effroi que j’aperçois s’avançant à leur place deux partis extrêmes et irréconciliables.
Ce n’est point en Belgique seulement qu’aura lieu ce redoutable conflit; partout où l’on tentera d’asservir la société civile à l’omnipotence du clergé et du pape, cette entreprise soulèvera une résistance désespérée; mais c’est en Belgique que cette lutte éclatera d’abord et avec le plus d’acharnement, parce qu’elle sort de l’histoire même du pays, et que le parti ultramontain y est plus près de toucher à la réalisation de ses desseins. La royauté constitutionnelle aura-t-elle assez de force, d’habileté, de fermeté pour empêcher que des mesures extrêmes ne provoquent des résistances révolutionnaires, et pour maintenir le pouvoir aux mains d'hommes sages préférant le salut de leur patrie à l’accomplissement des volontés de l’Église ? La façon dont le roi Léopold II est parvenu à dénouer la crise récente, peut donner l’espoir que la Belgique ne veri a pas de sitôt se lever le jour des grandes épreuves et des combats décisifs.
(The forfniçktlÿ Revierp de Londres, 1" novembre 1872.)
En Belgique, les hommes clairvoyants commencent à se sentir inquiets de l’avenir de leur pays. Il n’y a pas longtemps que l’un des fondateurs de la Constitution belge * me disait : « Nous pensions que « pour fonder la liberté, il suffisait de la proclamer, de la garantir « et de séparer l’Église de l’État. C’est avec douleur que je vois que « nous nous sommes trompés. L’Église, s’appuyant sur les districts « ruraux, tend à imposer son pouvoir absolu. Les grandes villes, « acquises aux idées modernes, ne céderont pas sans lutte. Nous « serons amenés à la guerre civile, comme en France. Nous sommes « déjà dans une situation révolutionnaire. L’avenir me paraît char- « gé de nuages. » Les récentes élections ont rendu le danger plus sensible. Celles pour les chambres ont renforcé la majorité cléricale, grâce aux votes des paysans. Les élections communales, au contraire, ont donné le pouvoir aux libéraux dans toutes les grandes villes. L’antagonisme entre les villes et les campagnes se montre de plus en plus.
Dernièrement, en présence du roi Léopold II, M. Disraêli félicitait la Belgique des quarante années de prospérité et de liberté dont elle a joui, sous les auspices de deux souverains également dévoués au système constitutionnel. Ce panégyrique était mérité, mais le sera-t-il longtemps et n’y a-t-il pas des raisons de craindre que la Belgique ne tombe à son tour dans cet état de malaise, dans ces crises périodiques qui affligent d’autres pays catholiques et qui nous font
* C’était feu Charles Rogier.
LE PARTI CLERICAL EN BELGIQUE. 261
au passé — les nobles, les paysans et les prêtres. Mais on peut affirmer, comme le disent ses adversaires, que c’est un parti révolutionnaire, parce que, par le fait du clergé qui dirige ce parti, il est hostile aux libertés existantes et tend ainsi à la révolution. Le seul programme, la seule raison d’être du parti libéral est la résistance aux empiètements du clergé.
Le parti clérical est encore composé aujourd’hui des éléments énumérés par le gouverneur des Pays-Bas autrichiens, à l’époque de la révolution brabançonne, dans une dépêche adressée à l’empereur Léopold : « L’aristocratie, les prêtres, les moines, la populace et la « masse de la nation, qui n’est ni démocratique ni aristocratique, « mais qui est excitée par les enseignements fanatiques et subver- « sifs des prêtres. »
L’histoire explique le pouvoir du parti catholique. Il se proclame le vrai parti national et il l’est en effet, dans ce sens que, pendant des siècles, il a exercé une influence prépondérante sur le peuple, et qu’il est intimement lié à ses traditions historiques. Il était l’appui et l’arme des Espagnols qui ont fait de la Belgique un pays ultramontain. Au seizième siècle, les Flandres étaient avec l’Italie le pays le plus éclairé et le plus opulent de l’Europe. Non seulement les villes, mais aussi les villages avaient leurs sociétés dramatiques. Ces sociétés accueillirent les idées de la Réformation et, sans les persécutions de Philippe II, le pays eût été conquis au protestantisme. L’Espagne exécuta conciencieusement son travail de répression. Les citoyens les plus énergiques périrent ou allèrent en exil. Tandis que la Hollande, profitant de ce renfort, se plaça à la tête de la renaissance des idées scientifiques, tout mouvement intellectuel s’éteignit en Belgique. *
^ Voici ce qu’a dit à ce sujet (en 1838) un homme qui jouissait auprès de ses concitoyens d’une incontestable autorité, J. -F. Willems {Belgisch Muséum II, 83) : « L’abâtardissement national s’accrut de jour en jour, surtout depuis la fin du règne d’Albert et d’Isabelle. La langue maternelle fut négligée. On n’étudia que les langues latine et française ; les chambres de rhétorique se retirèrent vers les provinces septentrionales ou périrent par découragement. Ni les classes supérieures ni le clergé ne s’intéressèrent plus à la littérature nationale; beaucoup d’entre eux s’efforcèi’eut d’en éloigner les populations, par le motif que la plupart des membres des chambres de rhétorique avaient appartenu au parti des gueux. On se disait que l’étude de la langue nationale avait répandu l’usage de la lecture des Bibles néerlandaises et provoqué chez le
LE PARTI CLERICAL EN BELGIQUE
Plongé dans un torpeur complète, le pays resta étranger au réveil des esprits qui marqua le dix-septième et le dix-huitième siècle. Le clergé régna souverainement, pendant que les jésuites formaient l’esprit de la jeunesse.
Un fait ou deux donneront une idée suffisante du système alors en vigueur. Un édit du 12 février 1739 décréta la peine de mort et la confiscation des biens contre « tous ceux qui oseraient composer, « lire ou distribuer un livre ou un écrit quelconque combattant n’im- « porte quel point de notre sainte religion ». En 1761, la très pieuse et très catholique impératrice Marie-Thérèse fut obligée de publier un décret pour empêcher l’exécution d’une censure ecclésiastique édictée contre les œuvres de Bossuet, qui devaient être partout livrées aux flammes. Un savant canoniste, professeur à l’université de Louvain, un saint, Van Espen, fut obligé de s’enfuir en Hollande pour échapper aux jésuites. Il était persécuté, parce qu'il avait défendu certains principes gallicans.
Depuis la fin du siècle dernier, la Belgique a fait deux révolutions, mais chaque fois à la voix du clergé et pour se débarrasser de deux souverains, Joseph II et Guillaume qui voulaient également favoriser la diffusion des lumières et introduire la liberté de conscience.
En 1815, le roi Guillaume donna aux Belges une Constitution qui était sans contredit la plus libérale du continent. Les évêques, qui
peuple trop d’idées nouvelles et trop d’esprit libéral, au sujet des questions religieuses et politiques. Dès ce moment, les communications avec la Hollande furent de jour en jour rendues plus difficiles ; la lecture et la publication des livres furent soumises à une censure extrêmement sévère, tandis que la crainte de la sédition et du schisme, jointe à un zèle exagéré, bien que sincère, pour l’Église et l’État, contribua, de son côté, à confiner la littérature dans d’étroites limites. Pas une seule grammaire ne sortit, durant tout le cours du dix-septième siècle, des presses belges. Le chanoine anversois Maximilien Van Eynatten, auteur d’un manuel des exorcismes, reçut mission d’épurer à nouveau nos vieux livres populaires, déjà tant de fois censurés, et ce brave homme les élagua lui-même ou les laissa mutiler avec son approbation, de façon telle qu’ils ne furent plus reconnaissables.
« La plupart des auteurs belges néerlandais de la seconde moité du dix-huitième et de la première moitié du dix-neuvième siècle, furent des ecclésiastiques, se proposant pour seul but d’instruire religieusement le commun du peuple et nullement de s’élever aux hautes régions de la poésie ou de l’éloquence. La langue ilamande devint généralement, comme la basse classe du peuple qui s’en servait, un objet de mépris. »
LE PARTI CLÉRICAL EN BELGIQUE. 263
déjà avaient demandé au Congrès de Vienne le rétablissement de la dîme et avaient voulu interdire à un souverain protestant l’exercice public de son culte, publièrent un « jugement doctrinal » condamnant la nouvelle Constitution; leur influence était si grande que les notables, assemblés à Bruxelles, la rejetèrent par 798 voix contre 527. Les évêques reprochaient à la Constitution de consacrer la liberté de la presse, l’admissibilité des protestants aux emplois publics et la juridiction souveraine de l’État.
Pour bien comprendre l’esprit de l’épiscopat, il faut écouter ses paroles: « Jurer de maintenir la liberté des opinions religeuses et « la protection égale accordée à tous les cultes, qu’est-ce autre chose V que de jurer de maintenir, de protéger l’erreur au même titre que « la vérité, de favoriser le progrès des doctrines anti-catholiques et (■ ainsi de contribuer on ne peut plus efficacement à l’extinction de « la lumière de la vraie foi dans ces belles contrées?.... Il y a, d’ail- « leurs, d’autres articles qu’un véritable enfant de l’Église ne peut « pas s’obliger à observer ; tel est le 227® qui sanctionne la liberté de
« la presse Jurer d’observer une loi qui suppose que l’Église ca-
« tholique est soumise aux lois de l’État, c’est courir le risque de « coopérer à l’asservissement de l’Église; c’est au fond, ainsi que l’a « dit notre Saint-Père le Pape, soumettre le pouvoir spirituel aux « caprices de la puissance séculière. »
L’ancien procureur général M. de Bavay a montré comment, pendant longtemps, les confesseurs refusèrent l’absolution à tous les fonctionnaires qui avaient accepté la Constitution Le clergé restait hostile au roi protestant, et quand Guillaume voulut obliger les étu-
' Voyez: Une épisode judiciaire de V ancien royaume des Pays-Bas.— k\rs. Pâques de 1816, le clergé refusa Pabsolution aux notables qui avaient voté la Constitution, ainsi qu’aux bouipnestres qui avaient prêté serment à la loi fondamentale.
M. de Bavay cite l’exemple d’un juge du tribunal de Mons, décédé le 3 avril 1816, qui fut obligé par son confesseur de signer la rétractation suivante :
« Je déclare, en présence de témoins à ce appelés, qu’attendu le jugement doctrinal posé en cette matière par les évêques de Belgique, je me repens d’avoir prêté le serment exigé des juges par le décret du 25 février de la présente année, et que si Dieu me fait la grâce de me rétablir en santé, je suis dans la disposition de faire à cet égard tout ce que demandera de moi la soumission que je dois à l’Église.
Cet exemple prouve que, par le moyen du confessionnal, le clergé peut mettre à néant toutes les lois civiles, s’il a affaire à des fils soumis de l’Église.
264 LE PARTI CLÉRICAL EN BELGIQUE
diants en théologie à passer par le collège philosophique de Louvain ils résolurent de le renverser du trône et ils réussirent.
La révolution de 1830 fut une grande erreur, de môme que le serait la séparation de l’Irlande et de l’Angleterre. L’érection du royaume des Pays-Bas, réalisant le but poursuivi autrefois par les ducs de Bourgogne, fut la meilleure œuvre du congrès de Vienne. Les provinces du Nord, de sang germanique, formaient un obstacle à la conquête de la part de la France; celles du Midi, de langue latine, s opposaient à la conquête par l’Allemagne. La Belgique apportait à la communauté son agriculture, son industrie, ses fers et ses charbons; la Hollande apportait ses colonies, ses vaisseaux, son commerce. Un État ayant 9 à 10 millions d’habitants et un budget de 400 raillions de francs était aussi fort que la Prusse en 181o et se trouvait en état de se défendre lui-même. Actuellement, la Hollande regarde avec inquiétude du côté de l’Est, et la Belgique du côté du Sud, et il n’y a de sécurité complète pour aucun des deux.
Les amis de la liberté en Belgique, s’ils avaient pu avoir l’appui des protestants de Hollande, auraient résisté victorieusement à l’ultramontanisme. Isolés comme ils le sont, on peut craindre qu’ils ne finissent par succomber. Le clergé belge, en fomentant la révolution de 4830, a donc commis un crime contre la sécurité de l’Europe.
Vers cette époque, une partie du clergé, et précisément la partie la plus active et la plus intelligente, se laissa envahir par le souffle des idées modernes. Lamennais, Lacordaire, Montalerabert prêchaient l’alliance du catholicisme et de la liberté. Ils furent suivis par beaucoup de prêtres belges. Parmi ceux qui siégèrent au Congrès de 4830, plusieurs se prononcèrent pour la République, C’est grâce à ce mouvement que les catholiques arrivèrent à s’entendre avec les libéraux pour inscrire dans la Constitution belge toutes les libertés, même condamnées par le « jugement doctrinal » des évêques de 4843. C’est sous l’empire des mêmes idées que le clergé d’Irlande participa à l’organisation des écoles mixtes, qu’il cherche aujourd’hui à faire disparaître.
Mais bientôt la papauté, fidèle gardienne des traditions de l’Église, éleva sa voix infaillible pour condamner les sacrilèges innovations de Lamennais et par conséquent aussi la Constitution belge, marquée au coin des mêmes idées. Grégoire XVI, dans la fameuse
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Encyclique de 4832, jette l’anathème sur la liberté de conscience, « une des erreurs les plus pestilentielles », et sur la liberté de la presse, « très désastreuse, très détestable, que l’on ne peut assez « exécrer, plaie mortelle que l’on n’extirpera qu’en fesant périr « entièrement par les ffammes les punissables éléments du « mal. »
Pie IX a toujours parlé dans le même sens. En 4861, dans son allocution de 48 mars, il condamne « la civilisation moderne, d’où « découlent tant d’opinions détestables, qui soutient même des « croyances non catholiques, qui ne repousse pas des emplois « publics les incrédules et qui ouvre à leurs enfants les écoles catho- « liques. »
Pans tous les concordats qu’a conclus Pie IX avec des États purement catholiques, il a toujours stipulé la proscription complète des protestants et enfin dans le Syllabus, il a tracé le programme de l’absolutisme ultramontain.
La papauté, en condamnant nos libertés constitutionnelles, a mis les catholiques belges dans une position très fausse, qui est devenue intenable surtout depuis la proclamation de l’infaillibilité. Ils sont placés entre l’Encyclique et le Syllabus, d’un côté, et la Constitution belge, de l’autre. Ainsi que l’a dit M. Veuillot: « Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir de catholicisme libéral. Les catholiques libéraux, qui sont vraiment catholiques, ne sont pas libéraux. » (/’Z/dtvcrï, n» du 4®'' janvier 4869.) Il s’est donc formé deux groupes dans le sein du parti catholique. L’un essaie d’échapper à la riguer des décisions papales par des distinctions, des équivoques ou par le silence, et il continue à protester de son attachement à la Constitution et à la liberté. Son organe est le Journal de Bruxelles et ses principaux adhérents sont les survivants de 4830 et les hommes d’État du parti. Il est gouvernemental et c’est lui qui a fourni les membres du ministère Malou, actuellement au pouvoir. Ils est prudent et, ne voulant
^ En ceci le Saint-Père s’est simplement conformé aux dogmes de l’Église dont il est le chef. Bossuet, qui n’était pas un ultramontain, a parlé exactement dans le même sens : « Le prince doit employer son autorité pour détruire dans son Etat les fausses religions. Ceux qui ne veulent pas que le prince use de rigueur en matière de religion, pai'ce que la religion doit être libre, sont dans une erreur impie. » En Belgique, les catholiques politiques soutienneut aujourd’hui que les décisions de l’Eglise ne sont pàs en opposition avec nos libertés constitutionnelles. C’est « une erreur impie, » je me fais fort de le démontrer par les paroles mêmes des Papes et des Conciles.
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pas provoquer de résistance violente, il refuse de céder aux exigences du clergé. Le clergé le tolère, parce qu’il ne peut pas encore se passer de ses services.
Le deuxième groupe est purement ultramontain. Il a pour chef de file les évêques, comme programme, le Syllabus et comme organe scientifique, l’IIniversité de Louvain. C’est lui qui dispose des forces principales du parti, car au moyen du clergé il fait marcher les électeurs. Dans chacune des principales villes, il a un journal qui est soutenu et inspiré par les évêques: à Gand, \e Bien Public; à Liège, la Gazette; à Bruges, la Patrie ; à Anvers, \e Journal d’Anvers.W finira par se débarrasser de la nuance des catholiques politiques, parce quil a seul une situation logique, et parce qu’il a soin d’inculquer ses doctrines à toute la jeunesse qui fréquente ses écoles.
Le parti ultramontain en Belgique a un mérite qu’on ne peut lui contester, c’est celui de la franchise. Il n’essaie pas de cacher le but auquel il tend. Ce but n’est autre que celui toujours poursuivi par la papauté depuis le moyen âge: la souveraineté universelle, la domination suprême. Un professeur de l’Université de Louvain, M. Ch.Périn,a formulé cet idéal dans un ouvrage intitulé Les libertés populaires *, et on l’enseigne à la jeunesse dans tous les collèges des jésuites.
Au premier abord, il semble étrange que la papauté, trop faible pour défendre sa souveraineté temporelle à Rome, puisse arriver à gouverner souverainement un État libre comme la Belgique. Et cependant elle y réussit tout simplement et sans violence, rien qu’en
^ « Ce que Dieu prescrit, dit M. Périn, et ce qu'il interdit, voilà le devoir et le fond obligé de toutes les lois. L’infaillibilité du pouvoir établi de Dieu pour promulguer et interpréter sa loi donne les garanties essentielles de toute liberté sociale, tandis que l’infaillibilité des pouvoirs humains expose à toutes les servitudes, Si peu de part que prenne l’homme, en vertu d’un droit qui lui serait propre, dans la détermination des principes qui constituent l’ordre spirituel, et l’autorité de ces principes sera amoindrie, » — C’est à dire que, quand l’homme veut se gouverner lui-même, il tombe dans la servitude. L'ordre ne peut régner que s’il est établi par l’autorité infaillible du vicaire de Dieu. Donc, le Pape doit être souverain.
Les journaux libéraux n’ont pas accordé à la remarquable brochure de M, Périn l’attention qu’elle mérite. Elle est importante cependant, car elle nous fait connaître quelle est la tendance du droit public enseigné à Louvain. — Voyez ma brochure : Une leçon de droit public à P Université de Louvain*
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tirant parti des institutions existantes. Le clergé, en parvenant à envoyer aux Chambres une majorité purement cléricale, s’est rendu maître de tous les pouvoirs et le Pape est devenu notre véritable souverain. L’électrur obéit au prêtre, le prêtre à l’évêque et l’évêque au Pape ; donc le Pape est roi, et beaucoup plus roi que Léopold II, car il dispose du Parlement qui fait les lois et vote les impôts.
Le but final des catholiques est et doit être la restauration du régime que le Vatican déclare être le seul régime légitime: en d’autres termes, celui qui existait naguère en Espagne, à Naples et à Rome même. Mais ils avanceront graduellement et prudemment. Pour marcher sûrement, ils tâcheront d’abord de s’emparer entièrement de l’éducattion ; ensuite, par la multiplication des couvents, ils se rendront complètement maîtres des campagnes.
Déjà les établissements d'instruction du premier et du second degré appartenant au clergé comptent trois fois autant d’élèves que ceux de l’État Maintenant que le parti catholique est au pouvoir, il confiera toutes les chaires vacantes à des professeurs dévoués aux idées ultramontaines. De cette façon,des institutions créées par les libéraux pour propager l’esprit moderne serviront au contraire à préparer les voies au triomphe complet de l’ultramontanisme.
Pour donner l’instruction primaire, les communes ont fondé des écoles; mais la loi de 1842, en chargeant de l’inspection des prêtres nommés par les évêques, a eu pour effet de placer ces écoles sous l’autorité du clergé. Les filles de la classe aisée sont presque toutes élevées dans les couvents, tandis que celles des classes ouvrières vont chez les petites Sœurs ou dans les écoles communales dirigées par les prêtres. Ainsi, le clergé a déjà entre les mains l’éducation de l’aristocratie, de toutes les filles du peuple et d’une grande partie de la bourgeoisie; aussitôt qu’il aura renouvelé à son gré le personnel ( enseignant des écoles moyennes et des universités de l’État, il sera le maître de l’instruction dans tout le pays; et celui qui dirige l’instruction, dispose de l’avenir.
Les couvents sont un autre instrument de la domination ecclésiastique et ils se multiplient avec une rapidité extraordinaire. Ils envahissent les villes et les campagnes. Dans les grandes villes, à Namur, Anvers, Gand, Bruges, Liège, ils occupent des quai tieis entiers L Ces communautés élèvent de magnifiques constructions,
* A Anvers, par exemple, dans certaines parties de la ville, on est entouré dç
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mais elles placent la masse de leurs richesses dans les fonds publics pour que Ion ignore leur fortune. En 1846, elles possédaient 779 couvents et 11,969 religieux, c’est à dire autant qu’à la fin du XVIII® siècle, quand Joseph II crut nécessaire de réduire leur nombre. Le dernier recensement, celui de 1866, signale 1,314 couvents avec 18,162 religieux. Dans une période de vingt ans, leur nombre avait presque doublé et depuis 1866, l’accroissement n’a pas cessé. On a calculé qu’il doit y avoir deux couvents par trois paroisses: et bientôt chaque paroisse aura son couvent.
Les lois qui s’opposent à l’établissement des congrégations en personnes civiles, apportent un certain obstacle à leur multiplication, et surtout à l’accumulation sûre de leurs richesses. Mais les lois sont éludées * : ce n’est pas néanmoins sans risques et sans difficultés.
couvents. Les jésuites viennent d’y établir un immense collège dans l’endroit le plus en vue du nouveau boulevard, comme pour donner une idée de leur puissance.
* Voici quelques-unes des ingénieuses subtilités par lesquelles les congrégations échappent aux lois contre la main-morte. Les membres de la congrégation signent un acte d’association par lequel ils déclarent posséder leur propriété en commun, en stipulant que la part de Tassocié mourant le premier passera aux survivants. Une société civile dune durée illimitée est ainsi constituée, et quand le nombre des associés est réduit à deux ou trois, ceux-ci ont soin d’en prendre de nouveaux, de telle sorte qu’il en résulte une mainmorte perpétuelle. Pour se garantir contre les réclamations des héritiers naturels, la communauté fait faire à chaque membre un testament par lequel il laisse à tel ou tel autre membre tout ce qui peut lui revenir ; celui-ci doit à son tour faire un testament dans le même sens. Une dernière garantie est prise contre les héritiers qui pourraient réclamer une part légitime, tels que père et mère : cette garantie consiste dans un acte de vente avec le nom de Tacheteur et la date en blanc ; on le complète après décès, si c’est nécessaire. Tout cela forme un arsenal d’armes défensives très efficaces. C’est de cette façon que les couvents subsistent et se multiplient.
Une circulaire secrète de l’évêque de Gand est tombée dans la publicité, il y a quelque années, lors d’un procès à propos d’un couvent, et chacun a pu connaître ainsi les recommandations très curieuses faites par l’évêque à tous les directeurs des maisons religieuses.
Voici un passage important de cette circulaire :
t Examinez soigneusement si la mort d’un des membres de la communauté ne pourrait pas entraîner des suites fâcheuses, des tracasseries de la part des héritiers légaux, des poursuites de la part des employés de l’État, des procès qui compromettent la stabilité d’une maison. Si l’on croit avoir prévenu des dangers par des testaments, il faut qu’on soit bien assuré par un jurisconsulte habile que rien ne manque à ces actes, surtout s’ils sont olographes. Si quel-
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Une des premières mesures que les évêques exigeront des ministres et des Chambres, aussitôt qu ils n’auront plus à craindre une trop violente opposition ou bien qu’ils l’auront abattue, ce sera une loi donnant aux couvents un fondement sûr, qui leur permette de croître en nombre et en puissance. C’est ce qu’essaya de faire le ministère catholique en 1857. A cette époque, l’explosion de l’opposition et de rhostilité des grandes villes suffit pour forcer au retrait de la loi; mais le parti ultramontain ne tolérera plus de semblables manifestations. Comme il voulait le faire au mois de novembre 1871, il emploiera la force armée pour les réprimer, il dispersera les citoyens par la mitraille et, profitant de leur fureur inspirée par une répression sanglante, il détruira les derniers éléments de la résistance.
Les moyens d’action dont dispose le clergé, ont une puissance presque invincible dans un pays qui a conservé la foi. En premier lieu, il y a la chaire qui est transformée en une tribune de propagande politique. De là le prêtre fulmine d’incessantes attaques contre les hommes du parti libéral et leurs principes; il les dépeint comme des gens sans moralité et sans honneur, parce qu’ils n’ont pas la foi, prêts à fermer les églises et à massacrer le clergé, comme l’ont fait leurs prédécesseurs, « les monstres » de la Révolution française. Quand approchent les élections, on n’entend plus que des sermons politiques. Si un estaminet ou un café dans un village se risque à recevoir un journal non approuvé par le clergé, il est marqué comme un mauvais lieu ; il perd bientôt sa clientèle et sa réputation. L’effet de cet interdit est terrible; personne dans les villages n’ose résister à l’anathème La crainte d’être dénoncé du haut de la chaire remplit tout le monde d’effroi et prépare à une soumission absolue.
Le confessionnal est un moyen bien plus puissant encore. Par la
que doute s’offre à votre esprit, exposez-les; et la commission, après mûr examen, vous indiquera les moyens que présentent les lois pour éviter de grands
dommages. » Instfuctiofi du 12 avril 1858*
C’est, on le voit, un plan de campagne complet contre la loi civile. Voyez le livre si instructif de M. Frère-Orban : La v%a\u~Mort6 et la charité^ par Jean Van Damme.
1 Voici un exemple. Dans un village des environs d’Ypres, quelques libéraux devaient se réunir dans un estaminet pour lire un journal que 1 un d’eux avait reçu par une voie indirecte. Le prêtre l’apprend et à l’heure convenue il se dirige vers l’estaminet et se promène devant le seuil en lisant son bréviaire. Pas un seul des libéraux n’osa se présenter.
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LE PARTI CLÉRICAL EN BELGIQUE
menace d’un refus d’absolution, le prêtre tient le fidèle complètement en sa puissance et il n’est rien qu’il ne puisse en exiger. Aujourd’hui, on refuse l’absolution à ceux qui continuent à s’abonner à des journaux libéraux, quoique ces feuilles évitent ordinairement de toucher aux questions de religion. *
A Liège, quelques dames de haute position ont fondé dernièrement une école supérieure pour les jeunes filles. Elles demandèrent à l’évêque qu’il permit à un ecclésiastique d’y donner l’instruction religieuse. Comme l’établissement devait faire concurrence aux couvents, l’évêque refusa son consentement, et l’absolution fut refusée aux fondatrices ainsi qu’à tous ceux qui enverraient leurs enfants à cette école. Les curés vont même jusqu’à refuser toute instruction religieuse aux élèves de cet institut.
C’est dans le confessionnal que le prêtre obtient des mères de famille que leurs fils soient envoyés aux collèges des Jésuites et à l’universilé de Louvain. C’est par le Sacrement de la pénitence que le clergé parvient à capter les legs nombreux qui viennent doter les congrégations et qui contribuent à la fondation de nouveaux couvents.
A Ypres, en Flandre, on a introduit le système des billets de confession qui est très efficace et qu’on tentera sans doute de généraliser. Voici en quoi il consiste : à l’époque de la confession de Pâques, qui est obligatoire, le confesseur délivre à chaque pénitent un billet certifiant que ce dernier a satisfait aux prescriptions de l’Église. Ensuite, un délégué du clergé va de maison en maison redemander et vérifier les billets; il s’assure que chaque personne a le sien.
Celui à qui il arriverait de ne pas être en règle, serait signalé publiquement, et s’il a une profession ou un commerce, il perdrait sa clientèle et ses relations.
Ceux qui veulent avoir un billet, sans aller à confesse, en achètent un à une personne qui se confesse deux fois dans deux églises différentes.
Le clergé emploie aussi le confessionnal pour forcer les juges à rendre des arrêts conformes à ses intérêts. Si le magistrat s’écarte (,
dans sa décision du sens désiré par l’Église, l’absolution lui est refusée. Il se trouve alors placé entre son devoir comme organe de la loi et ses obligations comme catholique. Par ces moyens, ingénieusement employés, le clergé aura a sa disposition le pouvoir judiciaire L
^ Un fait récent a eu beaucoup de retentissement. Un magistrat, M. Iweins,
Il peut également chercher à se rendre maître du pouvoir executit au moyen du confessionnal. En effet, si le souverain est un fils dévoué de l’Église, il ne peut que se soumettre à ses décisions. Le confesseur jésuite dictant à Louis XIV la révocation de l’Édit de Nantes est un exemple qu’il ne faut pas perdre de vue. C’est parce que le roi Léopold II n’obéit pas aveuglément au clergé, que les journaux de l’épiscopat le traitent avec si peu de déférence. Le régime constitutionnel, né dans les pays protestants, fonctionne mal dans les pays catholiques, parce que la confession fausse tout le mécanisme représentatif. Elle supprime l’indépendance des électeurs, des représentants, des fonctionnaires et du souverain.
Un autre moyen d’influence que le clergé ne néglige pas, consiste dans les visites personnelles pendant le temps qui précède les élections. Le prêtre va voir ses paroissiens et, sous la menace de peines ecclésiastiques, il leur impose conune un devoir de voter pour le candidat épiscopal. Il s’adresse particulièrement aux femmes et aux
avait conclu en faveur de la villes d’Ypres contre une fabrique d église qui réclamait la propriété d’une certaine fondation Lamotte. Aux Pâques dernières (1872), le curé de la paroisse écrit au magistrat que, s’il ne modifie pas ses conclusions et s’il ne fait pas amende honorable de sa faute, 1 absolution lui sera refusée. La même communication est faite au représentant de la ville. Le magistrat dépose une plainte entre les mains du ministre de Injustice, et celui-ci écrit à l’évêque pour tâcher d’étouffer 1 affaire, ce qui fut fait. Cet exemple est instructif. Que l’on suppose tous les magistrats bons catbolioues. c’est le clergé qui rendra les arrêts. Par le confessionnal, il dis-
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filles; il parle de refus de sacrement et de damnation éternelle en cas de désobéissance, et la femme, remplie de pieuses alarmes, use de tout son pouvoir pour obtenir de son mari un vote agréable à Dieu et à ses ministres. 11 est impossible de se faire une idée des importunités auxquelles sont en butte les électeurs ruraux. Les évêques publient des mandements pour dicter leur vote aux électeurs et les prêtres commencent maintenant à suivre leur exemple L
Le clergé ne se contente pas des moyens d’influence que lui assure son ministère. Il use également des instruments de propagande qu’il avait laissés d’abord à ses adversaires. Le parti catholique a maintenant partout des clubs électoraux, des associations politiques, qui tiennent des meetings, font des adresses et préparent les élections. Le jour du vote, les électeurs catholiques des villages arrivent en groupes compacts, guidés et surveillés par le curé qui ne les quitte pas un seul instant, afin de les garantir de tout contact avec les incrédules. Dans chaque localité, on fonde des associations cléricales pour faire de la musique, jouer aux boules ou aux quilles et tirer à l’arc. On y fournit aux membres de la bière et du tabac à prix réduit.
On organise des ateliers dans les couvents et on s’efforce d’y attirer les artisans. L’aristocratie et les grands propriétaires, qui appartiennent presque tous au parti catholique, entraînent à leur suite une multitude de fermiers qui dépendent d’eux.
L’intervention des prêtres dans les mariages leur donne aussi un ascendant sur beaucoup de familles. Si un jeune homme désire épouser une riche héritière, il n’a qu’à se faire recommander par son directeur de conscience. Ce dernier dit à la mère que le jeune homme a un bon caractère, qu’il est religieux, qu’il est fait pour la vie de famille, et ce témoignage, venant d’une si haute autorité, exerce une influence décisive.
II faudrait un volume pour décrire tous les moyens d’influence dont le clergé fait usage. Le fait est qu’il s’est rendu maître du pays. Lors de l’élection du 11 juin de l’an dernier (1872), sur dix-neuf arrondissements qui avaient à élire des représentants, le parti libéral n’est entré en lutte que dans neuf et s’est abstenu dans les dix autres.
* En voici un récent exemple mentionné par un journal des Flandres : « On a souvent signalé l’intervention des prêtres dans les élections, par le « confessionnal, par la chaire, par les visites aux électeurs. Voici mieux : M. « Van Eycke, curé de Mouscron, adresse à tous ses paroissiens une lettre « imprimée pour les engager à voter contre les libéraux. »
LE PARTI CLÉRICAL EN BELGIQUE
Une fois que le clergé domine dans un collège électoral, la pression qu’il exerce est si forte que ses adversaires ne trouvent plus de candidats. Aujourd’hui dans toute la partie exclusivement flamande du pays, qui fait environ la moitié de tout le territoire, il n’y a plus que deux représentants libéraux, et encore ne se maintiennent-ils que grâce à leur popularité personnelle.
Comment se fait-il que le parti libéral ait ainsi perdu pied dans un pays libre, et quels sont les moyens à employer pour résister à l’ultramontanisme ?.. Grave problème qui embrasse l’avenir des pays catholiques.
La faiblesse du parti libéral provient de ce qu’il doit faire face à une situation remplie de contradictions. Le catholicisme ayant, par la bouche de son chef infaillible, condamné les libertés et la civilisation modernes, un bon et sincère catholique ne peut plus défendre ces libertés. Que peut faire alors celui qui veut à toute force les sauver ? Se séparer de l’Église ! Mais ni peuple ni famille ne peuvent vivre sans foi. Il s’ensuit que le libéral est forcé de soumettre sa femme, ses enfants et ses écoles au prêtre dont il tâche de combattre l’influence autant qu’il le peut. D’un côté, il l’attaque sans relâche ; de l’autre, il l’appelle et recourt journellement à son ministère. Cette situation est le mal invétéré qui produit la faiblesse du parti libéral.
Pour sortir de cette situation contradictoire, une association s’est formée sous le nom de La libre pensée, dont les membres célèbrent les naissances, les mariages et les enterrements sans l’intervention du clergé. Cette société compte un certain nombre de membres, mais elle ne paraît pas devoir s’accroître ; car si beaucoup de personnes abandonnent toute pratique religieuse, il en est peu qui se décidant à renoncer publiquement à toute religion positive. La seule issue serait la conversion au catholicisme réformé de Dôllinger ou du père Hyacinthe, ou même au protestantisme.
Depuis que l’Église proclame comme un dogme qu’elle et la civilisation moderne s’excluent l’une l’autre, la conclusion naturelle pour ceux qui ne veulent pas sacrifier la liberté, est de quitter l’Église qui la condamne. Malheureusement, le scepticisme inconscient de notre époque a tellement énervé les âmes que l’on n’a plus l’énergie d’abandonner une croyance que l'on a cessé d’admettre'.
Naguère encore, on croyait que l’influence politique de la religion allait disparaître. Les faits prouvent clairement aujourd’hui que c’est
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LE PARTI CLÉRICAL EN BELGIQUE
une erreur. L'action des religions sur la destinée des nations est décisive. La constitution de l’État finit par se modeler sur celle de l’Église, sinon l’État tombe en proie à des troubles périodiques.
Le protestantisme s’appuyant sur le libre examen et l’interprétation individuelle, le régime constitutionnel et représentatif est la forme politique qui convient le mieux aux nations réformées. Le catholicisme réalisant l’idéal d’une organisation absolutiste, l’absolutisme est la constitution naturelle des nations catholiques ; c’est ce que soutenait Bossuet et ce que dit aujourd’hui M. Veuillot, et en cela ils ont raison.
La Révolution française et les hommes qui ont adopté ses principes, comme les législateurs belges de 1830, ont cru trouver une solution dans la séparation de l’Église et de l’État. Que l’Église, disaient-ils, se gouverne comme elle l’entend dans son propre domaine ; l’État se constituera sur la base des principes modernes dans une sphère indépendante qu’il fera respecter. Cet essai a échoué, parce que le clergé ne veut pas accepter la séparation de l’Église et de l’État. Il veut gouverner l’État. C’est pourquoi, la paix offerte ayant été refusée, il est nécessaire ou de se soumettre ou de combattre.
Mais pour combattre l’influence de l’Église, il faut attaquer ses croyances. C est ce que firent les philosophes du dix-huitième siècle. Ce fut particulièrement la tâche du voltairianisme. En répandant les idées voltairiennes, on arrive, en effet, à tenir Tultramontanisme en échec. Jusqu’à présent, cela a réussi en France, en Italie, en Espagne et en Portugal. Mais ce succès a coûté cher; car, en répandant le scepticisme, on a affaibli le ressort moral et préparé ainsi cet état morbide et troublé, dont les nations catholiques semblent ne pouvoir sortir.
Quand on considère les évènements récents et la situation actuelle du continent, on est amené à cette conviction que la solution proposée par la Révolution française doit échouer. Si un pays conserve la foi, comme la Belgique et l’Irlande, il risque fort de retomber entre les mains du clergé; s’il l’abandonne, il arrive à l’anarchie comme l’Espagne et le Mexique. Actuellement, la majorité de l’assemblée en France est cléricale ; mais, vienne une majorité radicale, et les luttes religieuses se déchaîneront de nouveau.
Pendant qu’ils étaient au pouvoir, les libéraux belges auraient-ils pu prendre certaines mesures de défense contre l’ultramontanisme, comme le font en ce moment l’Allemagne et la Suisse? L’attitude
LE PARTI CLÉRICAL ÈN BELGIQUE
prise par le prince de Bismarck mérite la plus sérieuse attention. Il faut qu’il considère le péril comme très grand, pour qu’il s’expose aux nombreuses difficultés que lui suscitera la guerre faite aux ultramontains. Les évêques catholiques ne capituleront pas comme Napoléon III et ses maréchaux. L’hostilité du clergé tirera parti du mécontentement de l’Alsace. L’opposition des provinces rhénanes augmentera. Déjà en 1844, à l’époque de la grande lutte à l’occasion des mariages mixtes, le gouvernement prussien ne put vaincre la
résistance de l’archevêque de Cologne.
Cependant, le prince de Bismarck a derrière lui d’abord une majorité protestante et, en outre, il s’appuie sur le sentiment national allemand et sur la science allemande, qui tous deux sont également rebelles à la domination de quelques prêtres italiens ignorants et entêtés. Mais en Belgique, sur qui pouvait compter le ministère libéral pour prendre des mesures énergiques? Il na même pu arriver à une révision de la loi de 1842 sur l’instruction primaire, qui accorde au clergé un droit d’inspection sans contrôle.
On devrait, dit-on, proscrire les jésuites. Fort bien, mais comment s’y prendre, s’ils sont parvenus à être les plus forts?
Le seul reproche sérieux que les amis de la liberté pourraient faire aux différents ministères libéraux qui se sont succédés en Belgique, c’est qu’ils n’ont pas fait assez pour répandre l’instruction dans toutes les classes de la population. Ils auraient dû décréter l’instruction gratuite et obligatoire, multiplier les écoles, fortifier l’enseignement universitaire, dépenser des millions, comme les États-Unis, pour créer un mouvement intellectuel de force à résister à 1 influence du prêtre. Ils auraient dû faire tous les efforts possibles pour créer des écoles mixtes soustraites à l’inspection cléricale, comme en Néerlande. .
L’organisation de l’éducation universitaire à également laissé beaucoup à désirer. En Belgique, l’État a deux universités, l’une à Liège, l’autre à Gand. Elles ont été établies pour défendre les droits de l’État, mais elles comptent des professeurs de toutes les nuances. Prenant avantage de la complète liberté d’instruction, le libéralisme a fondé une université à Bruxelles, tandis que les évêques en érigeaient une à Louvain. La rivalité de ces quatre institutions aurait dû produire une vie intellectuelle des plus profitables aux progrès de la science. Cet heureux résultat n’a pas été atteint, parce que l’on a adopté un détestable système d’examens pour la collation des gra-
le parti clérical en BELGIQUE.
des. Les diplômes sont délivrés par des jurys mixtes composés, dans des proportions égales, de professeurs des universités rivales. Il en résulte d’abord que les étudiants se contentent d’apprendre par cœur leur cahier de notes; ensuite, que les professeurs, contrôlés par leurs collègues, doivent se conformer à un programme uniforme et qu’ainsi, petit à petit, la routine étouffe l’initiative, l’esprit scientifique et les recherches originales.
Si l’on croit que, pour exercer certaines fonctions, comme celles de médecin ou de jurisconsulte, il faille être pourvu de diplômes de capacité, c est 1 État lui-même, ou ceux qui le représentent, qui doivent s assurer que les conditions exigées sont remplies. C’est une mesure de police ou de protection ; or, ce sont les autorités publiques qui ont le devoir ou le droit de garantir la vie et la propriété des citoyens. Je puis comprendre que, en Amérique, on abolisse les diplômes obligatoires et qu’on laisse toutes les carrières libres. Je ne puis admettre qu’une association privée ait le droit de conférer des grades emportant le privilège d'exercer certaines fonctions.
Le meilleur système est celui suivi en Allemagne. Là, les facultés universitaires confèrent les diplômes scientifiques ; mais pour ceux qui concernent 1 exercice de la médecine ou du droit, c’est une commission d’État qui les accorde, et c’est le gouvernement qui nomme les membres de cette commision. C’est là un droit que l’État ne peut abdiquer et il doit le reprendre chez nous.
En résumé, l’exemple de la Belgique prouve que, dans un pays catholique où le peuple est croyant, le clergé peut réussir, après un temps plus ou moins long, à se rendre maître des élections et par suite aussi du gouvernement. C’est ce qui arriverait infailliblement en Irlande, si ce pays était abandonné à lui-même. En France, le nombre des couvents augmente également et dans les districts ruraux, comme le prouvent les récents pèlerinages, la superstition fait de rapides progrès ; seulement là le scepticisme voltairien empêchera le clergé d’arriver de sitôt au pouvoir, à moins qu’une nouvelle révolution ne ramène la légitimité. L’Italie actuelle se trouve dans la situation de la Belgique en 1830. Le sentiment national est si puissant qu’il tient Tultramontanisme en échec. Une partie du clergé subalterne est national. La partie qui ne l’est pas, est intimidée par de récentes et énergiques mesures, et elle n’ose pas encore employer les moyens d’influence mis en œuvre par les prêtres belges. L’opinion ne le tolérerait pas. Mais si les jésuites et le parti clérical réus-
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sissent à s’emparer de l’éducation, l’Italie, au bout de trois ou quatre générations, retombera sous le joug de la papauté. Un écrit récent qui a fait beaucoup de sensation au delà des Alpes, VItalia nera, montre clairement le danger. Déjà les « noirs » se sont emparés du pouvoir communal dans plusieurs villes, entre autres à Naples.
Dans les pays où le gouvernement est entre les mains des protestants, comme en Angleterre ou en Allemagne, il s’agit, dans les limites de l’équité et de la loi, de ne rien faire qui puisse favoriser les projets de Tultramontanisme et au contraire de faire tout ce qui est possible pour les entraver. Les mesures énergiques auxquelles le gouvernement prussien a eu recours, prouvent qu’il croit avoir à lutter contre le plus redoutable des adversaires. Et en effet, le catholicisme ultramontain — depuis la promulgation du dogme de l’infaillibilité il n’y en a plus d’autre — tend à se rendre maître de toutes les forces sociales pour miner par la base les libertés que condamne l’Église. Il est un fait qui montre combien doit être grand le danger auquel l’ultramontanisme expose la société civile. Trois hommes d’État éminents à des titres divers et dans des situations très différentes, Joseph II, empereur d’Allemagne, Guillaume I®% roi des Pays-Bas, et le prince de Bismarck ont eu recours exactement aux mêmes moyens pour arracher le clergé aux influences romaines et pour le réconcilier avec la civilisation moderne. Les deux premiers ont échoué ; le troisième réussira-t-il ?
En Belgique, il faut lutter avec plus de décision et d’énergie que jamais pour arracher notre beau pays aux mains qui le perdraient ; sinon notre sort est écrit d’avance dans les fastes de l’histoire. Si nous nous courbons sous la main de Loyola, nous deviendrons un Paraguay, et si nous nous révoltons, sans pouvoir nous affranchir complètement, nous deviendrons un Mexique.
Les électeurs d’Anvers ont montré au pays comment, à force de persévérance et de dévouement, on parvient à vaincre un parti que soutenait l’immense influence de l’Église et qui avait à sa disposition tous les ressorts de l’administration.
Gand fera pour les Chambres ce qu’ Anvers a fait pour la commune. Aux élections prochaines, Gand nommera des députés qui remettront le pouvoir aux mains du parti libéral. Lui seul peut sauver le pays des crises redoutables que l’avenir si troublé de l’Europe nous réserve.
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Le triomphe du véritable parti ultramontain nous exposerait k deux dangers évidents, indéniables:
La guerre civile a l’intérieur.
L’hostilité de l’Europe a l’extérieur.
On appelait autrefois l’Italie « la terre des morts ». - U ne faut «oc niifl la Rftleioue Duisse mériter un jour cette lugubre désigna-
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Le jour où un ministère libéral reprendra le gouvernement, il aura à se souvenir, que l’instruction répandue à flots peut seule nous permettre de résister à une opinion qui a pour armes la chaire, le
confessionnal, l’école et les couvents.
Il faut donner aux universités cette vie puissante, qui en a fait en Allemagne les foyers du patriotisme, de la liberté et du progrès.
Il faut proclamer l’instruction primaire gratuite et obligatoire et ne reculer devant aucun sacrifice pour répandre les lumières dans les campagnes.
Il faut surtout relever, éclairer les populations flamandes en accordant à leur belle langue tous les moyens de propagation et de culture qui lui sont nécessaires.
Quant aux libéraux, il faut surtout leur prêcher l’union. Il est impossible que tous les hommes d’un parti s’accordent en tout, mais en politique il faut oublier momentanément les dissidences accessoires pour faire triompher le principe commun et suprême auquel on attache le plus de prix.
Il ne faut pas que la Belgique continue à être la citadelle de l’ultraraontanisme, d’où il fait la guerre à tous les États et k tous les souverains qui ne se courbent pas sous la main des Jésuites, attaquant tour k tour avec la dernière violence l’Italie et le roi Victor-Emmanuel, la Prusse et le prince de Bismarck, la Suisse et ses libres représentants, l’Espagne et son gouvernement populaire et demain probablement le gouvernement républicain de la France, quand l’assemblée cléricale de Versailles aura disparu.
Les jésuites et les moines chassés d’Allemagne et des autres pays se réfugient tous en Belgique pour continuer ici leur travail souterrain en faveur des principes ultramontains.
\ Il y a dans cette situation un danger évident pour notre nationalité.
Qu’on y songe bien, nous sommes complètement isolés en Europe, car nous sommes le seul pays où le pouvoir est aux mains du parti clérical. — Nos ministres actuels sont prudents; mais les évêques ne les tolèrent qu’en attendant mieux. Si le parti libéral devait être complètement vaincu, le pouvoir serait remis aux mains des vrais représentants de l’épiscopat, et alors nous serions mis au ban de l’Europe.
Déjk maintenant, dans les débats parlementaires et dans les journaux de l’Italie, de l’Allemagne, de la Suisse et de l’Angleterre, on parle de la Belgique comme de la terre promise du cléricalisme.
Sous le titre d’Annea^es, M. de Laveleye arait joint à son etude sur le ram clérical en Belgique:
1* Une liste complète et détaillée des associations religieuses existant en Belgique d’après le recensement général de la population, exécuté à la date du 31 décembre 1866.
Il y passait en revue les Augustins, Bénédictins, Bernardins de l’ordre de Citeaux, Capucins, Chanoines réguliers de Sainte-Crok Cannes déchaussés, Domini;ains, Franciscains récoUets, Frères Alexiens ou Celhtes, F^res croisiers Frères de la charité, Frères des écoles chrétiennes, Freres de la Sainte-Umon, Frères de l’immaculée conception de Marie, Frères de Marie, Freres de Samt- Jean-de-Dieu, Frères de Notre-Dame de la miséricorde Freres des bonnes œuvres. Frères hiéronymites. Frères maristes. Frères des
et de Marie (congrégation de Picpus), Frères mineurs recollets, h reres de^nt- Joseph, Frères trappistes. Frères Xavériens, Jésmtes, Josephi es ventuels, Passionistes, Prémontrés (chanoines réguliers). Recollets Redemptoristes. Collège américain. Collège épiscopal. Pensionnat St Louis de Gonzague, Pensionnat St Liévin, Annonciades, Apostolines, Augustines, Begmnes, Bernardines, Bénédictines, Bernai-dines de l’ordre de Citeaux Capucines, CarmeUtes. Carmélites déchaussées, Chanoinesses de l’ordre de St Augustin (dames de Berlaimont), Chanoinesses du St Sépulcre, Clarisses colettmes, Conceptionnistes, Dames anglaises dites de Nazareth, Dames irlandaises, Dames de la congrégation de la Ste Famille, Dames de la Ste Union, Dames de la vis.tation, Damj de l’immaculée conception. Dames de l’instruction chrétienne. Dames de Marie, Dames de Rousbrugghe, Dames de St Nicolas, Dames du Bon Pasteur Dames du Sacré-Cœur, Dominicaines, FiUes de la Charité, Filles de l’Immaculee Conception. Filles des Sœurs de la croix. Filles de la sagesse, FiUes de St Joseph, FiUes de Marie, Pauvres sœurs. Pénitentes, Sœurs pénitentiaires. Petites sœurs des pauvres, Rédemptoristines, Religieuses de Notre-Dame de charité du Bon Pasteur, Religieuses de St André, Religieuses de St Bernard, Religieuses des ^urs de Marie, Religieuses pénitentines du tiers-ordre de St François d’ Assise, Salva-
LE PARTI CLÉRICAL EN BELGIQUE
-torines, Sœurs de charité de St Jean-Baptiste, Sœurs de charité, Sœurs de charité de Jésus et de Marie, Sœurs de charité de Notre-Dame de miséricorde, Sœurs de charité de St Vincent de Paule, Sœurs de charité de St Joseph, Sœurs de la foi. Sœurs de la compassion. Sœurs de la doctrine chrétienne. Sœurs de l’enfance de Jésus, Sœurs de la miséricorde. Sœurs de l’enfance. Sœurs de la visitation de Ste Marie, Sœurs de la Providence, Sœurs ou Dames de la Ste Famille, Sœurs de la Ste Enfance, Sœurs de la Ste Vierge, Sœurs de l’École dites Amerlynck, Sœurs ou religieuses de l’enfant Jésus, Sœurs du Bon Pasteur, Sœurs de la présentation de Notre-Dame, Sœurs de l’espérance. Sœurs de l’ordre de St Charles de Nancy, Sœurs de l’ordre de St François de Sales, Sœurs de l’union du Sacré- Cœur de Jésus, Sœurs de Joseph et de Marie, Sœurs de Marie, Sœurs de Marie réparatrice, Sœurs de Marie sans tache, Samrs de Notre-Dame, Sœurs de Notre-Dame des Anges, Sœurs de Notre-Dame de miséricorde. Sœurs de la Ste Obéissance, Sœurs du Sacré-Cœur de Jésus et de Marie, Sœurs de St Antoine de Padoue, Sœurs du Bon secours. Sœurs des bonnes œuvres, Sœurs de St Charles- Borromée, Sœurs de Ste Barbe, Sœurs de Ste Élisabeth, Sœurs de Ste Thérèse, Sœurs de St François, Sœurs de Notre-Dame des septs douleurs. Sœurs de St Georges (ordre de St Augustin), Sœurs de St Joseph, Sœurs de St Vincent de Paule, Sœurs du Sacré-Cœur de Marie, Sœurs du St Sépulcre de Jésus-Christ, Sœurs du sacré-Cœur de Jésus, Sœurs du rosaire. Sœurs grises. Sœurs grises hospitalières de St François d’Assise, Sœurs fileuses. Sœurs hospitalières. Sœurs hospitalières de l’enfant Jésus, Sœurs hospitalières de Notre-Dame, Sœurs hospitalières de la sagesse, Sœurs hospitalières de l’ordre de St Augustin, Sœurs hospitalières de la Ste Famille, Sœurs hospitalières de Ste Élisabeth, Sœurs infirmières. Sœurs institutrices. Sœurs Joséphines ou Spinnersen, Sœurs maricoles. Sœurs noires. Sœurs noires de St Philippe de Néri, Sœurs noires de l’ordre de St Augustin, Sœurs norbertines. Sœurs paulines. Sœurs servantes de Marie, Sœurs servantes des pauvres de St Vincent de Paule, Sœurs thérésiennes des carmélites, Ursulines.
D’après cette statistique officielle il y avait, en 1866, 178 couvents d’hommes et 1138 couvents de femmes en Belgique. Leur population était de 2991 hommes et 15205 femmes, contre 2383 et 12247 en 1856 et contre 2051 et 9917 en 1846.
M. de Laveleye ajoutait en 1872:
II est impossible de se faire une idée de la richesse des couvents ; à voir les constructions qu’ils font exécuter, elle doit être énorme. Voici un aperçu de leurs immeubles dans quelques grandes villes. Ce relevé remonte à 1866. Depuis lors, aucune publication officielle n’a été faite à ce sujet. Les chiffres que nous donnons, sont certainement de moitié au moins inférieurs à la réalité.
Couvents de Liège.
Dénominations. Valeur vénale
des propriétés.
Jésuites 500,000
Rédemptoristes 180,000
Bénédicünes • 360,000
Carmélites 280,000
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Dames de rinstruction chrétienne • 430,000
Filles de la Croix » 610,000
Petites Sœurs des pauvres » 120,000
Sœurs de l’Espérance » 120,000
Sœurs de Marie » 240,000
Sœurs de Notre-Dame » 150,000
Sœurs de Saint-Augustiu 120,000
Sœurs de Saint-Joseph » 40,000
Frères de la Doctrine chrétienne » 130,000
Total fr. 3,280,000
Nous avons cependant à compléter ce tableau. Ainsi les jésuites portent à 1,000,000 l’indemnité à leur allouer pour percer une rue dans leur propriété, que nous avions évaluée à 500,000 fr. Le couvent de Sainte-Catherine a aussi été omis.
Pour les Sœurs de Notre-Dame, nous n’avons point cité l’hôtel de la rue de l’Université.
Enfin, il faut ajouter à la liste des couvents celui des Augustins, celui de Bois-l’Evêque et beaucoup d’autres encore.
Il y a de ces divers couvents, rien qu’en immeubles,
à ajouter au moins une somme de fr. 1,300,000
Chiffre relevé plus haut » 3,280,000
Total. . . . fr. 4,580,000
On ne perdra pas de vue que les valeurs immobilières n’ont d’ailleurs qu’une importance fort minime à côté des valeurs mobilières dont les couvents sont nantis.