‹ Essais et études [microform]Chapitre 9 sur 58 · I.'jO · texte numérisé non relu

I.'jO

On ne se plaint pas que dans le parlement italien les hommes distingués fassent défaut. Il y en a beaucoup dans tous les genres, et l’on s’en aperçoit à l’élévation des débats et à la sagesse de la conduite. On trouve plutôt qu’il y en a trop. L’inconvénient qui en résulte est double. D’abord, chaque homme éminent étant suivi par un groupe d’adhérents, plus ces chefs sont nombreux, plus il y a de petits corps d’armée qui manœuvrent à part, et plus il est difficile de les faire agir avec ensemble. En second lieu, la vie parlementaire absorbe ainsi beaucoup d’esprits qui pourraient rendre de plus grands services à leur pays, s’ils poursuivaient le cours habituel de leurs études, ou s’ils employaient leur influence â former à la véri-

table vie politique la localité où ils résident. Jusqu'à présent, la vie

intellectuelle a été très disséminée en Italie, et

non centralisée

comme ailleurs. De môme que la plupart des petites villes peuvent se vanter de posséder quelque œuvre d'art, d’avoir donné naissance à quelque artiste ou écrivain illustre, ainsi aujourd’hui encore elles sont la résidence de quelque homme éminent sous l’un ou l’autre rapport. Chaque localité conservait sa vie propre et son originalité. Aujourd’hui la capitale, avec ses débats politiques qui souvent ne roulent que sur des rivalités personnelles, attire à elle l’attention et la vie. La province en souffre, et la capitale n’en profite

guère.

Un régime constitutionnel qui permet au pays de se gouverner luimême par ses représentants librement élus, devrait avoir, semblet-il, pour effet de mettre en relief les belles qualités d’un peuple. D’après M. Jacini, ce régime, tel qu’il est pratiqué maintenant en Italie, aboutit principalement à mettre en activité un défaut du caractère national qui de tout temps a été funeste aux Italiens. C’est cet esprit de jalousie qui au moyen âge les poussait à se combattre sans cesse au risque de voir l’étranger profiter de leurs discordes, et qui plus tard, en des temps plus paisibles, les portait à se soupçonner, à se dénigrer, à se calomnier, au risque d’entacher leur réputation nationale. « Les Italiens, écrivait Ugo Foscolo, sont possédés de cette manie diabolique de la discorde et de la calomnie, héritage fatal de père et de mère, vice funeste inhérent à notre race, et dont, je le crains bien, ni nous ni nos enfants ne parviendrons à nous guérir. » S’ils ont vraiment ce défaut qui, hélas! paraît être aussi un peu le nôtre, les Italiens ont du moins le mérite de ne pas s’en faire accroire. Ils ne se donnent pas pour meilleurs

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ni plus forts qu’ils ne sont ; ils sont assez fins pour comprendre qu’il est plus nuisible de se vanter de qualités qui leur manquent que de s’accuser de défauts qu'ils n’ont pas. La modestie ou l’humilité sont moins dangereuses que la vanité et la suffisance. Ugo Foscolo d’ailleurs était sévère pour ses compatriotes. Il est certain qu’ils valent infiniment mieux qu’au moyen âge. Les jalousies et les rivalités ont disparu comme par magie dans l’admirable mouvement d’opinion qui a fait l’unité de l'Ilalie. Quand les hommes sont enflammés par une grande et noble passion, leurs défauts cessent de se faire sentir ; mais ils reparaîtront, si les circonstances leur donnent libre carrière. Or c’est précisément l’effet que produit le parlement italien maintenant. Comme aucune grande question ne passionne et ne divise les esprits, les discussions journalières ravivent les rivalités personnelles, irritent les jalousies locales, enflamment tous les éléments de discorde ([ui fermentent dans les chambres. S’il y avait dans le pays et dans le parlement de forts courants d’opinion, des partis bien constitués, ces petites misères disparaîtraient bientôt.

On se plaint aussi beaucoup en Italie de ce que l’on appelle le régionalisme. C’est ce que l’on nomme en Allemagne le particularisme. Voici ce que cela signifie. La péninsule italique est habitée par des populations plus semblables entre elles que celles d’aucun autre pays de l’Europe, sans en excepter même l’Espagne. Néanmoins les dilférences géographiques, la diversité des coutumes, des traditions historiques, des intérêts locaux qui existaient dans les États dont s’est formée l’unité italienne, n’ont pu disparaître du jour où celle-ci a été proclamée. L’unité a été accueillie par tous et avec enthousiasme; elle était nécessaire pour expulser l’étranger, et nul ne voudrait restaurer les anciennes divisions ; mais les diversités qui sont le résultat des siècles, et qui tiennent au fond même de la vie locale, continuent de subsister malgré les lois et malgré la volonté des habitants eux-mêmes. La raison en est simple: nul ne peut changer en un jour les instincts traditionnels, c’est à dire sa na-

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la liberté eût eu dans ce pays des racines plus fortes, et le despotisme y aurait rencontré plus de résistances. Le régionalisme, qui, comme en Italie, n’est hostile ni k l’unité nationale ni aux idées modernes, est un bien plutôt qu’un mal, et, loin de vouloir l anéantir, il faudrait savoir en tirer profit. Seulement il est certain que dans les conditions actuelles le sentiment régionaliste entrave en Italie la marche régulière du mécanisme parlementaire. Les députés, au lieu de se diviser suivant leurs opinions, se partagent d’après les provinces qu’ils représentent. Le ministère doit compter non avec les partisans ou les adversaires de telle ou telle mesure, mais avec les Siciliens, les Lombards, les Piémontais, les Napolitains, les Vénitiens. Les anciennes divisions territoriales, qui nont plus d'existence légale, reparaissent au sein du parlement avec leurs vues particulières, leurs exigences et parfois leurs ressentiments. A un moindre degré, c’est la même chose qu’au sein du Reiclisrath autrichien. Le ministère n’a plus en face de lui des partis qu il peut convaincre et entraîner, il a des envoyés des provinces qui ont leur mot d’ordre et avec lesquels il faut composer. Les rivalités provinciales, venant se joindre aux rivalités personnelles, arrêtent k chaque instant la marche de l’administration.

L’instabilité et l’impuissance des ministères qui se succèdent, ne font qu’empirer la situation financière et rendent impossible 1 application de tout remède énergique. Les besoins croissants du trésor, le déficit annuel k combler, exigent presque chaque année l’établissement de nouveaux impôts. Les nouveaux impôts excitent le mécontentement et provoquent une opposition de plus en plus vive. Cette opposition, qui ne propose aucun moyen pratique de sortir d’embarras, ne peut qu’affaiblir encore le gouvernement, quel qu’il soit, et le pays se trouve ainsi engagé dans un cercle vicieux dont on n’aperçoit pas l’issue.

Il est un autre résultat plus fâcheux encore. La nation perd confiance dans un régime qui marche si mal. Comme le public ne voit pas pourquoi certains hommes arrivent au pouvoir et pourquoi d’autres sont obligés de le quitter, il est porté k ne voir dans le parlement qu’une arène où des ambitieux se disputent des portefeuilles et des places. N’assistant pas à la lutte féconde et élevée de deux grands partis, il s’imagine que ce sont non pas des opinions, mais des appétits qui sont aux prises. De là vient que des accusations de corruption sont si souvent répandues et si facilement ac-

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cueillies. Sans doute quelques faits blâmables ont été constatés; mais quel est le pays qui est assez irréprochable sous ce rapport pour jeter la pierre à l’italie? A coup sûr, ce n’est ni l’empire russe avec son régime despotique, ni la république démocratique des États-Unis. Quand on se rappelle quelle était la moralité des employés de l’État dans plusieurs parties de l'Italie d’autrefois, surtout dans le royaume de Naples, on doit avouer que le régime nouveau a produit une immense amélioration, une rénovation presque complète. Néanmoins le public se défie; il croit parfois les contes les plus absurdes. Le parlement perd de la sorte l’autorité et le respect dont il devrait jouir.

Sauf dans deux ou trois villes, les factions anarchiques n’ont jamais exercé une grande influence en Italie; mais le mécontentement produit par l’impuissance du gouvernement et par la détresse financière a pour effet de lui en donner davantage. Bien des gens, même parmi les conservateurs, achètent les feuilles de l’opposition extrême, parce qu’ils y trouvent une critique violente de l’administration, responsable à leurs yeux de tous les maux dont souffre le pays. On arriverait ainsi peu à peu, si cet état maladif devait se prolonger, à la situation de certaines républiques de l’Amérique, incapables de supporter le gouvernement qu’elles ont et non moins incapables de s’en donner un meilleur. L’Italie est encore très loin de cette extrémité ; mais, comme le dit M. Jacini, elle est sur le chemin qui y mène.

nouent: aucune loi nestvotee. Le pays ne comprenu ueu a évolutions parlementaires, et les premières symptômes de fatigue et de défiance se manifestent.

A M. Ratazzi succède un cabinet dirigé d’abord parM. Farini, puis par M. Minghetti, Il compte beaucoup d’hommes très capables, entre autres M. Peruzzide Florence; mais les oppositions régionales se font jour. Les hommes de l’Italie centrale dominant dans le cabinet, les Piémontais en sont jaloux et s’allient aux représentants du midi. Au sein même du ministère, beaucoup de divergences se produisent, et plusieurs crises et dislocations partielles ont lieu. La convention de septembre, qui impose la nécessité de transférer la capitale à Florence, et la répression sanglante des troubles de Turin rendent bientôt la situation du ministère intolérable. Un nouveau cabinet se forme sous la présidence du général La Marmora. Depuis la mort de Cavour, c’est le quatrième qui se constitue sans sortir directement du jeu régulier des majorités au sein du parlement. Les élections de 1865 ne font qu’empirer la situation. L’enquête sur les

Dans son Essai sur les partis politiques, M. Bonghi, qui est luimême un membre distingué de la chambre des députés, nous montre clairement par l’histoire de ces dernières années l’impuissance que le manque de partis communique au régime parlementaire. Après la mort de Cavour, M. Ricasoli arrive au pouvoir et l’occupe avec fermeté et habileté, surtout avec une fière dignité vis-à-vis de l’étranger. En 1862, quoique disposant en apparence d’une énorme majorité, il se relire parce qu’il croit ne pas pouvoir compter sur l’appui de tous ses partisans, mais sans qu’aucun vote ait manifesté cette opposition. M. Ratazzi lui succède: il n’a pas, lui, de majorité, mais il a l’espoir de s’en former une. En attendant, tout reste en suspens ; les intrigues politiques se nouent et se dé-

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ni celle de l’emploi des biens ecclésiastiques n’étaient nettement formulées. A la veille des élections, M. Scialoja fut remplacé au ministère des finances par M. Depretis, sans qu’on pût bien comprendre le sens de ce changement. Le résultat fut comme d’ordinaire une chambre où ne dominait aucune opinion déterminée et qui se trouva par suite aussi impuissante que les précédentes. M. Ricasoli, âme fière, ardemment dévouée à son pays, mais dépourvue de toute ambition, se retira comme envahi par un insurmontable dégoût de la vie politique. Depuis lors, deux ministères nouveaux se sont encore succédé, et pendant le peu de temps qu’ils ont duré, ils ont subi plusieurs modifications.

C’est ainsi que dans le nouveau royaume, qui n’existe guère que depuis une douzaine d’années, il y a eu neuf changements de cabinet, dont aucun n’a été amené par un vote de la chambre, ni déterminé dans sa formation ou dans son programme par le jeu régulier des majorités parlementaires. Plusieurs de ces ministères ont subi des modifications. Celui de M. Menabrea, par exemple, s’est modifié quatre fois, sans qu’on puisse y trouver d’autres raisons que des questions personnelles. Comment, avec une semblable instabilité, le cabinet le mieux composé pourrait-il déployer l’énergie, l’esprit de suite indispensables à la bonne gestion des affaires? Comment le régime parlementaire pourrait-il donner les bons résultats qu’on doit en attendre?

Les Italiens ne se font aucune illusion sur la nature et les causes du mal. Ils l’ont décrit avec celte finesse d’analyse qu’ils ont toujours déployée dans les matières politiques, et qui éclate dans les fameux rapports des envoyés vénitiens et dans les écrits de Machiavel; mais où chercher le remède? On en a proposé un grand nombre. M. Scialoja pense que pour constituer des partis il faut d’abord qu’un parti vraiment conservateur se forme et s’affirme. — Fort bien; seulement la difficulté consiste à lui trouver un programme, car les questions extérieures son résolues, et sur les questions intérieures, avec beaucoup de divergences individuelles, il n’y a pas deux grandes opinions, deux grands courants d’idées en présence. M. Scialoja pense que les conservateurs devraient proposer trois mesures qu’il croit nécessaires pour maintenir la forme actuelle du gouvernement : d’abord une loi plus sévère pour réprimer les écarts de la presse, dont la licence est sans bornes et qui ne respecte ni la vie privée des citoyens ni les institutions établies ;

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ensuite une interdiction sévère des sociétés secrètes, qui n’ont plus de raison d’être dans un pays de liberté absolue ; enfin une réforme du jury, qui le composerait de personnes plus instruites et plus capables d’exercer ces importantes fonctions. Nous ne discuterons pas ici le mérite de ces mesures; mais M. Scialoja se figure-t-il qu’on puisse ainsi faire naître à volonté des partis politiques rien qu’en adoptant un programme? Voyez en Angleterre, aux État-Unis : les partis sortent de la situation même du pays et des évènements. Sans doute ils adoptent un programme, mais ce n’est pas ce programme qui les suscite. Les mesures proposées par l’éminent économiste napolitain auraient d’ailleurs pour effet probable de désunir les conservateurs, loin de les rallier sous une même bannière. Il ne faudrait pas s’étonner si les plus éclairés d’entre eux repoussaient toute mesure de rigueur contre la presse ou contre les associations, car ils doivent savoir par 1 exemple des pays libres que le seul moyen d’empêcher que la liberté soit un danger, est de ne point y mettre d’entraves. Rien n’est plus périlleux que la liberté qu’on prétend tempérer par une sage compression. C’est le plus sûr moyen de répandre partout l’esprit de rébellion. L’Italie a eu l’honneur de traverser les crises redoutables du sein desquelles elle est née, sans jamais porter atteinte à ses libertés. C’est un exemple qu’on ne saurait trop admirer ; et, comme elle ne s’est pas mal trouvée de celte expérience si glorieuse pour elle, il est peu probable qu elle entre dans la voie de la compression au moment où elle est sortie du danger. « Fermer la bouche aux tribuns et briser la plume des écrivains, dit très bien M. Jacini, n’est pas pratiquer l’art de gouverner; celui-ci consiste à rendre inoffensifs les discours des agitateurs et les violences des

pamphlétaires. »

Les républicains, peu nombreux, mais ardents, invoquent les souvenirs du moyen âge et attirent la partie enthousiaste de la jeunesse. Ils disent que l’abolition de la royauté serait le salut de l’Italie La république est une noble forme de gouvernement ; elle n’a qu’un défaut : c’est qu’elle exige des qualités toutes spéciales chez les peuples qui l’adoptent. Les républiques italiennes du moyen âge ne comprenaient qu’une cité avec son territoire, et la forme naturelle d’une administration municipale est la forme républicaine, mais, lorsqu’il s’agit d’un grand pays où des intérêts divei s sont en lutte et où les difficultés de la politique étrangère viennent

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compliquer celles de la politique intérieure, l’élection ne créera des pouvoirs à la hauteur de leur mission que si le peuple possède des lumières, du bon sens et une certaine sagesse instinctive. Cetle sagesse instinctive, l’ilalie la possède; mais avec les États romains, les Calabres et la Sicile, où l’ignorance est encore si grande, est-elle mûre pour la république? Plus on sera convaincu de la nécessité de l’instruction, plus on sera porté à en douter.

D’ailleurs la proclamation de la république ne contribuerait en rien à guérir le mal que nous nous sommes proposé d’étudier dans ce travail. On peut affirmer sans crainte d’ètre contredit que l’Italie se gouverne elle-même comme si elle était en république. Le roi, fidèle à son serment, remplit ses fonctions constitutionnelles avec la plus scrupuleuse réserve et un tact parfait. Il accepte les ministères qui se succèdent avec une égale bienveillance; il n’est pour rien dans la chute des uns et dans l’avènement des autres. On ne lui reproche aucune ingérence inopportune. Il n’est donc point la cause de l’extrême instabilité du gouvernement; au contraire, il y met plutôt des bornes en maintenant dans certaines régions quelque esprit de suite et quelques traditions. Supposez la royauté abolie : outre un changement de ministère tous les ans, vous aurez un changement de président tous les quatre ans. Aux intrigues parlementaires s’ajouteront les intrigues présidentielles; les questions de personnes domineront plus que jamais, car une proie nouvelle et magnifique, le pouvoir exécutif, serait livrée à la lutte acharnée des ambitions. La guerre civile deviendrait presque inévitable, et vous auriez le Mexique ou le Pérou. Si l’élection, appliquée à la constitution du parlement, ne parvient pas à donner au gouvernement la force et la fermeté suffisantes, ce n’est certes pas en l’étendant à la désignation du chef de l’État qu’on lui en donnerait davantage.

Les partisans de pouvoir fort ont parfois parlé d’un coup d’État comme du seul remède qui puisse être efficace, et de temps à autre des rumeurs venues d’au-delà des Alpes l’annonçaient comme imminent; mais ce sont là de ces aventures dans lesquelles ni un souverain ni un pays ne se jettent de gaîté de cœur. L’Italie n’était point dans une de ces situations qui provoquent de pareils attentats, lesquels ne réussissent que quand de grands bouleuersements les ont préparés. Jamais le roi Victor-Emmanuel n’y aurait d’ailleurs consenti. Maintenant que l’on a vu pour la seconde fois où aboutissent les coups d’Ëtat, môme les mieux réussis au début, on peut

supposer que tes peuples eu seium r-- i

^'^M^IaLi propose une réforme qui nous paraît devoir doriner tout au moins quelques bons résultats. D’après cet écrivain, qui connaît et apprécie parfaitement son pays, si le mécanisme parlementaire ne marche pas mieux, c’est en effet parce qu’il n’y a point de véritables partis politiques, et si ces partis ne peuvent se former, c est parce que les intérêts régionaux sont plus puissants que les opinions et les principes. Les députés sont portés à se diviser par provinces plutôt que par nuances. Les traditions de l’Italie auraient exige la formation d’un État fédératif; mais il fallait avant tout expulser l’étranger : la concentration de toutes les ressources, une organisatien unilaire étaient donc imposées, injourd’hui que l’Iialie est une et indépendante, il faut relâcher les liens trop serrés de là centralisation et revenir au système des régions. Le passé de 1 Italie, et peut-être son génie, l’ont préparée non pas au gouvernement parlemais bien â l’administration locale. L’esprit municipal a été actif et puissant dans la péninsule: il y a produit des nouvelle organisation provinciale, qui repose sur les divisions territoriales, mais dont les institutions sont eracelles de la Belgique, a également donné les meilleurs

mentaire toujours merveilles. La anciennes pruntées à

résultats. Les conseillers provinciaux sont Dien composes ei oui lau d’excellente besogne. Ils ont immédiatement voté des sommes importantes pour renseignement et pour les routes et ont grandement

contribué ainsi à la régénération du pays.

Dans un manifeste publié récemment et signé par les deux sénateurs Jacini et Ponza di San Martine, le système régional se trouve exposé dans ses détails. Au-dessus des intérêts communaux et provinciaux, il en est d’autres plus généraux qui ne peuvent être bien administrés que dans les limites d’une circonscription plus étendue que celle de la province ou de la commune. Ils sont actuellement du ressort de l’État ; mais U en est qui pourraient lui être utilement enlevés, soit parce qu’ils ne regardent pas l’universalité du pays, soit parce qu’ils seraient mieux gérés par des corps spéciaux, pourvu que ceux-ci possédassent la largeur de vues et les connaissances nécessaires. La topographie et l’histoire délimitent dans la péninsule certaines grandes régions qui ne coïncident pas complètement avec les divisions politiques établies par les traités de 1815, mais qui, ayant des racines profondes dans le passé, persistent sous l’u-

fi

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niformifé officielle de la centralisation unitaire. Ce sont ces régions qu’il faudrait reconnaître en leur donnant une assemblée représentative et certaines attributions enlevées au domaine de l’État. Celte assemblée serait composée de délégués élus par les conseils provinciaux. Les objets dont ils auraient à s’occuper, seraient, par exemple,les grands travaux d’irrigation, les routes, les ports, les prisons, la bienfaisance publique, l’instruction supérieure, la tutelle des provinces et des communes en tant que de besoin, le tout conformément aux lois générales. L’utilité de cette réforme administrative serait considérable. D’abord les intérêts régionaux seraient réglés avec plus d’économie et moins de tiraillements que par le parlement central. Ensuite l’importance des assemblées régionales rappellerait vers la périphérie la vie politique qui aujourd’hui, concentrée tout entière dans la capitale, s’y consume en luttes stériles. Le ministère et le parlement ne seraient pas sans cesse obligés de composer avec les exigences locales, et ils pourraient consacrer leur temps aux intérêts vraiment généraux L

La grande réforme, présentée par MM. Jacini et Ponza di San Martine, avait été déjà préconisée par quelques hommes d’État éminents de l’Italie centrale; mais elle a toujours été repoussée, comme le fédéralisme l’a été en 1790 par la France, parce que le régionalisme semblait mettre l’unité en péril, et que, sous le canon de l’étranger, l’unité était une condition de salut. Aujourd’hui que tout danger a disparu, que Venise et Rome sont délivrées, 1 Italie peut se constituer comme elle l’entend. Or l’organisation que M. Jacini propose, aurait certainement deux grands avantages. Elle donnerait d’abord un plus libre jeu au mécanisme du parlement central, déchargé désormais d’un grand nombre d’affaires où son intervention est plus nuisible qu’utile. En second lieu, elle procurerait à l’Italie les bénéfices du système fédéral sans compro-

ys te m e régional sera, je pense, celui que les peuples adopteront dans 1 avenir. Il respecte les originalités

* Une décentralisation régionale, semblable à celle que préconise M. Jacini pour l’Italie, pourrait être également très utile à la France. Elle établirait la liberté locale et traditionnelle, qui forme le meilleur rempart contre le despotisme des souverains ou des assemblées. Elle mettrait fin à l’abus que l’on a fait des travaux publics, transformés en moyen de gagner des voix dans les élections ou au sein du parlement. C’est là un mal général qu’on rencontre dans tous les

pays où le régime parlementaire s’est trouvé combiné avec la centralisation administrative •

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locales et maintient ainsi le patrioiisme provincial, qui est le plus solide fondement des États. Il exige le moins de sacrifices qu’il se peut pour la conservation de l’unité nalionale. Tout en favorisant ainsi la liberté, il met obstacle aux révolutions violentes et brus(}ues parce que la môme fermentation n’envahit pas tout le pays à la fois. Les différentes régions ne sont pas agitées par les mêmes causes au môme moment, et ainsi les unes servent de contre-poids aux autres, comme le montre clairement l’exemple de la Suisse. Un État fédéral est d’ordinaire très fort pour l'epousser toute agression de l’étranger, parce que tous ses habitants sont animés d'un ardent patriotisme : c’est ce que prouve l’histoire de la Grèce, de la Hollande, de la Suisse et des États-Unis; mais en même temps un semblable État sera moins porté à attaquer les autres, parce qu’une guerre offensive ne rencontrera pas le même appui dans les différentes parties du pays.

Ainsi donc, en vue de la liberté, delà bonne administration, de la sécurité, de la paix, il est à désirer que l’Italie imprime à ses institutions un caractère plus fédératif, dans le sens indiqué par M. Jacini. 11 faudrait toutefois, je pense, maintenir une loi générale sur l’enseignement, parce qu’il faut à tout prix dissiper l’effrayante ignorance qui règne dans certaines provinces et établir un niveau commun d’instruction élémentaire. M. Jacini réserve comme objets d’intérêt général, dont la décision doit être maintenue au parlement central, l’armée et la marine, les affaires étrangères, la justice, la statistique, les douanes et les traités de commerce, les postes et télégraphes, la dette, et enfin les impôts destinés à faire face à tous ces services. On arriverait ainsi à un régime qui aurait beaucoup de rapport avec celui de la Cisleithanie autrichienne, et l’on pourrait même pousser la décentralisation plus loin sans danger, parce qu’il règne en Italie un sentiment national et une unité ethnographique qui malheureusement font complètement défaut à l’Autriche.

Resterait à voir si cette décentralisation suffirait pour communiquer aux Italiens cette puissante vie politique qui fait la force de l’Angleterre et des États-Unis. J’en doute, parce que je vois que ce qui manque aux Italiens, fait aussi défaut aux Portugais et aux Espagnols. A un phénomène général, il doit y avoir une cause générale. Quelle est cette cause? Est-ce le climat? Non, car la Californie et l’Australie, où le génie anglo-saxon se montre aussi vigoureux

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qu’ailleurs, sont situées sous des latitudes plus chaudes que l’Europe méridionale. Est-ce la race? Non encore, car l’on voit des peuples de race latine pratiquer le régime représentatif aussi correctement que les Anglais, la Suisse romane par exemple. Est-ce l'influence de la religion et des traditions historiques ? Peut-être. Au fond, le mal provient de ce que le public ne s’occupe pas avec ardeur, avec suite, des affaires publiques. Excepté quand il s’agit de quelque grand objet qui parle au cœur de la nation, comme la délivrance du pays, l’immense majorité est indifférente en fait de politique. Cela provient de ce qu’on ne voit pas le rapport étroit qui existe entre l’intérêt particulier et l’administration de l’État. L’habitude du self-government fait défaut. Doit-on s’en étonner? Dans la vie spirituelle, le fidèle n’a-t-il pas l’habitude et le devoir de soumettre sa volonté à celle de l’Église et de lui demander la direction qu’il doit suivre? L’initiative individuelle étant énervée dans le domaine religieux, comment ne le serait-elle pas aussi dans l’ordre politique? Quiconque abdique entre les mains d’une autorité infaillible pour les choses de l’âme, agira de même pour ses intérêts temporels * . L’asservissement du fidèle prépare mal le citoyen à l’exercice de la liberté. En Angleterre, en Amérique surtout, l’individu est appelé à tout discuter et à se faire sa destinée. Il ne doit pas obéissance à un prêtre qui pense et décide pour lui. L’affranchissement religieux a préparé l’affranchissement politique. C’est une tradition qui date du xvi® siècle et qui manque à l’Italie comme à l’Espagne.

Faudrait-il donc désespérer de l’avenir ? En aucune façon. Que l’Italie songe à tout ce qu’elle a su accomplir depuis dix ans malgré la marche encore imparfaite du régime parlementaire, et elle se montrera moins sévère envers elle-même. Elle a fondé sa nationalité, elle s’est faite grande puissance, ce qui a coûté à la France, à l’Angleterre, à l’Espagne, des siècles d’efforts et de luttes. Elle a ouvert, développé ses principales sources de richesse; elle a répandu les lumières, purifié les mœurs, retrempé le caractère natio-

• Ampère raconte à ce sujet une anecdote caractéristique qu’il tenait de Bunsen. Bunsen, se promenant au Forum, aperçoit les lueurs d’un incendie.il court, il appelle, il crie au feu. Les Romains le regardent étonnés et lui demandent si c'est sa maison qui brûle. Il répond que non, mais insiste pour qu’on apporte du secours. — Cela ne nous regarde pas, réplique-t-on, tocca al governo^ c’est l’affaire du gouvernement.

L’ABSENCE DE PARTIS EN ITALIE

nal. La fortune, il est vrai, Ta comblée de ses faveurs; mais elle n’a manqué ni de prudence ni de sagesse. Ce qu’il faut maintenant, c’est tirer le public de son indifférence en matière politique en lui montrant la relation intime qui existe entre les destinées de l’État et le sort des particuliers. Il y a donc une éducation politique à faire, et elle se fera par la diffusion plus grande des lumières et par le réveil de l’initiative individuelle L

Notons encore une fois en terminant l’enseignement que la théorie constitutionnelle peut tirer de l’expérience faite en Italie.

Au navire à voiles il faut un vent constant qui le soutienne; sinon, il ballotte à droite et à gauche, et « fatigue » beaucoup. De même de grands partis sont indispensables à la marche régulière du régime parlementaire. Quand ils font défaut, le gouvernement, n ayant pas de majorité fixe sur laquelle il peut s’appuyer, flotte au hasard, sans force et sans consistance, quel que soit d’ailleurs la valeur des hommes qui exercent le pouvoir. L’esprit de parti n’est dangereux que lorsque le débat porte sur les bases mêmes des institutions politiques ou des lois sociales. Dans ce cas, dès qu’il se déchaîne avec quelque violence, il compromet la liberté ; car les hommes veulent avant tout la sécurité et l’ordre, et ils y sacrifieront la liberté, si celle-ci semble mettre ces biens en péril. Depuis longtemps, en Angleterre, les partis, quoique très nettement séparés, ont pourtant une région commune où ils s’accordent. Ils poursuivent leurs vues avec la plus grande ardeur ; mais ces vues ne les divisent pas assez pour qu’ils sacrifient la patrie à la réalisation de leur programme. En France, au temps de la révolution (et par un excès de malheur aujourd’hui encore), en Amérique, lors de la lutte entre le nord et le sud, il en était autrement. Les partis combattaient chacun pour une cause qui leur était plus chère que le bien du pays. Pour la faire triompher, ils ne reculaient ni devant la guerre civile ni devant l’appel à l’étranger. Afin de sauver l’esclavage, les

* Il est encore une réforme que nous croyons utile à l’Italie, indispensable à la France : c’est de réduire le nombre des membres de la chambre des députés. En France, on croit que la démocratie exige une assemblée nombreuse ; c’est le contraire qui est vrai. Plus une assemblée est nombreuse, moins la raison et plus la passion y exerce d’empire. Or le gouvernement démocratique est celui qui a le plus besoin de sagesse, de prudence et déraison, car c’est de tous le plus difficile. Il faut voiries précautions rigoureuses prises aux États-Lnis pour que la Chambre des représentants ne compte pas plus de 350 membres : justesse de vues et prévoyance qu’on ne saurait trop admirer, exemple qu’on ne saurait trop suivre.

L’ABSENCE DES PARTIS EN ITALIE

gens du sud étaient prêts à couper en deux la grande république américaine, de même que, pour maintenir l’ancien régime, les Vendéens appelaient les Anglais, et, pour établir je ne sais quel régime communal ou communiste, les fédérés de Paris n’ont pas craint d’engager avec la nation une lutte fratricide en présence de l’ennemi campé aux portes de la capitale. Le bonheur de l’Angleterre actuellement, c’est que tout le monde accepte le régime établi et que nul, sauf en Irlande, ne voudrait sacrifier l’intérêt national à la réalisation de ses vues particulières. L’Italie a le même avantage : il suffit donc qu’un air un peu plus vif souffle dans ses voiles pour qu’elle s’élève à ce degré de prospérité et de bonheur que l’Europe entière désire lui voir atteindre.

LA NOUVELLE POLITIQUE RUSSE

{Revue des Deux Mondes de Paris, 15 novembre 1871.)

I Avenu sur la question d' Orient, ^z.v\^ général Rostislav Fadeef; 1869.

II Général Fadeief, Russland’s Kriegsmacht und Kriegspolittl; uebers. von J. Eckardt 1870. — III. J. Eckardt, Russland’s làndliche Zustandx. — IV.

E. Kattner, Preussen's Beruf im Osten. — V. Livlandische Beitrage, von Bock. — VI. Lettre à l’empereur Alexandre II, par un Slave ; Bruxelles 1871. — VIL For eign armies and home reserves, by capt. C. B. Brackenburg, R. A; 1871.

Sur tout ce qui concerne la Russie, nous ne savons rien de précis. La raison en est simple: la Russie ne se connaît pas elle-même. Dans un pays où nul ne peut dire nettement ni ce qu il pense ni ce qu’il voit, où les investigations de la statistique commencent à peine, tout est enseveli, sinon dans les ténèbres, au moins dans le demi-jour. On entrevoit, on devine, on ne sait pas. Cest une des grandes forces de la Prusse de se bien connaître et de connaître aussi les autres pays mieux qu’eux-mêmes. Elle y est arrivée par l’application assidue, minutieuse de l’esprit d’observation scientifique aux phénomènes de la vie sociale, cest à dire par 1 étude de la géographie physique, ethnographique, économique et militaire. Pour ne citer qu’un exemple, M. Meitzen publie en ce moment, avec le concours du bureau royal de statistique, un ouvrage sur les conditions agraires des provinces prussiennes qui, par la multitude et la précision des détails, ressemble à la photographie la plus exacte qu’on puisse concevoir, et qui est le résumé d’une immense quantité de faits notés et contrôlés avec un soin extrême. Pour la Russie, il n’existe rien de pareil. Nous ne pouvons donc point juger de sa force réelle, ni apprécier quel poids elle apporte dans la balance

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européenne. Cette ignorance oîi tout le monde se trouve, même le gouvernement russe, est pour les hommes d’état de l’Europe une grande cause d’incertitude dans leurs calculs politiques; mais c’est pour la Russie elle- même une source de périls. Ainsi il est certain que, lors de la guerre de 1853, l’empereur Nicolas s’était fait complètement illusion sur les forces dont il disposait. Pouvait-il se figurer qu’avec cette armée d’un million d’hommes dont il était si fier, il ne parviendrait pas à jeter à la mer 80,000 soldats ennemis, accrochés à un rocher et assiégeant pendant un an une seule forteresse de son empire?

Nous obtenons parfois sur le mouvement des idées en Russie des révélations curieuses, comme celles faites ici même par M. de Mazade en 1866; mais sur la situation économique et militaire de l’empire nous en sommes réduits à des données assez vagues. Quel est aujourd’hui le nombre d’hommes dont la Russie pourrait disposer dans le cas d’une guerre offensive ou défensive? Victorieuse, quelle force pourrait-elle mener à Vienne ou à Berlin? Vaincue, quelles réserves pourrait-elle opposer à un ennemi triomphant pour couvrir Moscou ou Saint-Pétersbourg? Que vaut l’armée russe? Elle a de bons soldats, une excellente cavalerie légère; mais ses officiers, ses généraux seraient-ils capables de conduire une guerre scientifique, comme celle que l’emploi des chemins de fer permet et impose aujourd’hui? Se montrerait-elle encore solide dans la résistance comme à Sébastopol, mais incapable de pousser vivement une attaque, comme elle l’a été, en 1854, dans la campagne du Danube, où les Turcs seuls ont suffi pour l’arrêter? Quels sont les effets réels de l’émancipation des serfs sur la condition économique de l’empire? Quelle est sa puissance financière, et de quelles ressources pourrait-il disposer en cas de besoin? Quelles sont les visées actuelles de la politique russe? Veut-elle toujours arriver à Constantinople? De quel œil contemple-t-elle le subit développement de l’empire allemand? Pourquoi s’est-elle abstenue de toute intervention dans deux guerres qui transformaient complètement la situation de l’Europe? Pourquoi tout au moins ne s’est-elle pas fait payer d’un prix plus élevé que la liberté de la Mer Noire sa persissante neutralité, si utile aux desseins de la Prusse? Est-ce modération, sagesse, calcul ou ambition bien entendue? Quels sont ses desseins pour l’avenir? Marchera-t-elle vers l’Inde par le bassin de la mer d’Aral et les monts Indou-Kou, ou bien aspire-t-elle à réunir

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SOUS sa loi tous les Slaves occidentaux jusqu’à Prague, Trieste et Posen? Voilà toutes questions auxquelles je ne sais qui pourrait répondre, et pourtant elles sont du plus puissant intérêt, car 1 avenir de l’Europe y est engagé.

C’est vraiment à la Russie que peut s’appliquer l’image du sphinx.

Il faut que l’Europe devine l’énigme, si elle ne veut être dévorée, ceci soit dit sans métaphore. Nous ne voyons maintenant que l’agrandissement de l’Allemagne ; mais la croissance de cet État est limitée comme celle de la France ou de l’Italie par l'étendue du territoire qu’occupent les tribus germaniques. Supposez4es même toutes groupées en une confédération qui embrasserait les provinces allemandes de l’Autriche: actuellement ce serait une puissance formidable ; mais à moins de conquérir des races étrangères, ce qui ne ferait que l'affaiblir, elle ne peut s’étendre plus loin, l’espace lui manque. Au contraire, devant les accroissements de la Russie s’ouvrent des espaces illimités, d immenses territoires fertiles et non peuplés. Dans le monde, il y a trois États dont le développement peut être, pour ainsi dire, indéfini: les États-Unis, le Brésil et la Russie. Dans les limites de leurs frontières actuelles, ils peuvent nourrir plusieurs centaines de millions d hommes. Aux 80 millions d’âmes de la Russie ajoutez les 30 millions de Slaves qui vivent hors de son territoire, et vous obtenez déjà un total supérieur à celui qu’aucun autre État européen peut jamais espérer atteindre; mais en outre, dans la Russie d’Europe seulement, il y a place pour une population presque aussi nombreuse, et la Russie d’Asie en peut contenir le double. Donc, sous le rapport du nombre au moins, l’empire des tsars doit l’emporter un jour incomparablement sur les autres puissances. Cet avenir semble très éloigné encore, parce que les populations russes sont inertes, ignorantes, pauvres, asservies. Le gouvernement les ruine par des impôts que l’armée dévore improductivement. Il brise le ressort de la volonté de ses peuples sous la main de fer d’une bureaucratie omnipotente; mais, si l’on communiquait aux Russes cet esprit d’entreprise qui transforme l’Amérique et qui est chez le Yankee le résultat de l’instruction, de la liberté et du protestantisme, quel changement soudain viendrait étonner et peut-être alarmer l’Europe! Les chemins de fer franchiraient l’Oural et iraient porter la vie, le commerce, la richesse, au centre de l’Asie. D’innombrables bateaux à vapeur sillonneraient le Volga, le Don, le Dniéper, la Caspienne,

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la question d' Orient. Le général Fadéef, on le comprend, ne révèle aucun des secrets du cabinet de Saint-Pétersbourg. Il se contente d’esquisser la situation de son pays vis à vis de l’Europe et d’indiquer la politique qu’il devrait suivre dans la question d’Orient. Ce qui mérite surtout de fixer l’attention sur cette publication, c’est quelle expose d’une façon claire et juste la situation si complexe de l’Europe orientale, sur laquelle on entend émettre chaque jour les jugements les plus arriérés et les plus absurdes. Les Russes distingués ont un mérite rare: outre une extrême finesse d’aperçus, ils voient les choses de haut et les jugent avec une complète impartialité, comme s’ils descendaient d’une autre planète. Vivant presque toujours à l’étranger, l’Europe entière est leur patrie ; grands seigneurs par la naissance, ils sont souvent démocrates de conviction. Ils parlent rarement à cœur ouvert de politique étrangère, leur bouche est close par d’impérieuses considérations; mais, quand ils peuvent s’ouvrir sur ce sujet, nul ne le traite avec plus de clairvoyance qu’eux. L’Anglais à l’œil observateur et le jugement très sain, .seulement il voit tout par la lorgnette britannique; le Russe est trop européen pour que sa vue soit troublée par le patriotisme moscovite. C’est une vraie bonne fortune d’aborder la question d’Orient avec un guide comme le général Fadéef. Ce qui prouve sa sagacité, c’est que, dans l’écrit que nous nous proposons d’analyser il a prévu plusieurs des faits considérables réalisés depuis, notamment l’alliance de la Prusse et de l’Autriche, dont il indique les motifs de la façon la plus précise.

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au lieu des barques informes qui suivent maintenant le fil de l’eau paresseuse. Le Grand-Central asiatique ferait arriver la locomotive aux bouches de l’Amour et mettrait le Japon et la Chine en communication rapide et journalière avec l’Europe. Une autre ligne, longeant le Syr-Daria, se dirigerait vers l’Inde. Les plaines fécondes de la Russie méridionale seraient mises en valeur par les machines à vapeur, et leur terre noire, nourrissant l’Europe, attirerait son or et son industrie. Partout s’ouvriraient des écoles et des universités. La population doublerait en vingt-cinq ans, et chaque habitant jouirait d’une puissance j»roductive grandement accrue. Essentiellement le Russe est-il inférieur à l’ Anglo-Saxon? Nullement, mais il est mal gouverné et mal instruit. Que deux empereurs successifs, comprenant enfin d’où viennent la richesse et la puissance des nations, donnent à leur peuple l’instruction d’abord, puis le self-governmeiU , qu’imitant les États-Unis ils renoncent momentanément à des armements qui épuisent un pays encore pauvre, qu’ils respectent et excitent l’initiative individuelle au lieu de la briser, et le développement de la Russie étonnera le monde. Qu’il s’élève ensuite, quod numen avertat, un souverain ambitieux et grand capitaine comme Frédéric II, et l’Europe est à sa merci.

II y a pour l’Europe deux chances d’échapper à ce danger : la première est que l’esprit de conquête, qui est la criminelle et persévérante folie des despotes, aura cessé de sévir, quand la Russie sera parvenue à cette colossale puissance quelle .semble devoir acquérir un jour. La seconde est que l’immense Slavie reste divisée, et qu’en avant de la Russie il se forme do ce côté-ci du Dniéper une confédération comprenant tous les Slaves occidentaux: Polonais, Tchèques, Serbes, Slovènes et Bulgares, ainsi que les Roumains et les Hongrois, État pacifique auquel l’Autriche servirait de moule et de centre d’attraction.

On connaît la nouvelle politique russe qui, prenant pour armes de combat le principe des nationalités et les idées démocratiques, se donne pour but de constituer un immense État panslave, empire ou confédération. C’est actuellement le thème journalier de la presse périodique en Russie, et ce plan, jadis traité de chimère, devient l’objectif avoué et généralement accepté de toute la nation. Les journaux, les revues, les livres en parlent .sans cesse ; mais nulle part il n’a été exposé avec plus de clarté et d’esprit critique que dans un écrit du général Rostislav Fadéef, ayant pour titre: Aperçu sur

On parle encore de question d’Orient, mais ce terme n’a plus le même sens qu’autrefois, du moins pour ceux qui connaissent la situation. Une autre question bien plus vaste, bien plus redoutable, a surgi : la question du panslavisme, et c’est de celle-ci que dépend nécessairement la solution de la question d’Orient. Il ne peut plus s’agir aujourd’hui d'un partage des territoires turcs dans le genre du partage de la Pologne, ou de celui que l’empereur Nicolas propo-

' Il a paru le 4 décembre 1869 avec la permission de la censure. L’ouvrage du général Fadéef sur les Forces militaires de la Russie est formé d’articles publiées dans le Rvisskt Westnik {le Messager russe) de MM. Katkof et Léontief.

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devait s’attendre à voir se lever contre lui l’Europe tout entière. S’avancer seul contre tous était une folie évidente ; c était déjà trop de l’avoir essayé en 18o3, et il aurait pu le payer de la perte de la Pologne et de la Finlande ; mais la France diminuée, brûlant de prendre sa revanche et de recouvrer ses provinces, pouvait un jour venir en aide à la Russie, si celle-ci lui garantissait la conquête de ses frontières naturelles. Avec tout État qui désire plus ardemment une chose qu’il ne craint la prépondérance du panslavisme, la Russie peut s’entendre ; avec les autres, tout accord est impo^ible. Pour la France puissante et glorieuse, l’alliance russe était une chose monstrueuse ; pour la France vaincue et mutilée, elle peut devenir une tentation, un espoir.

J’ignore ce qu’a pu dire M. Thiers lors de sa mission à Saint-Pétersbourg ; mais voici probablement ce qu aurait répondu le prince Gortchakof, s’il avait pu exprimer nettement le fond de sa pensée : Vous nous avez vaincus à Sébastopol, et, tant que vous serez forts, vos vaisseaux unis à ceux de l’Angleterre garderont le Bosphore. Vous avez en main l’arme terrible de la Pologne, et en cas de besoin vous vous en seriez servis contre nous, comme vous avez voulu le faire en 1863; maintenant, vaincus à votre tour, vous ne songerez qu’à vous venger, et peut-être l’heure sonnera où nous marcherons à l’accomplissement de nos desseins respectifs. D’ailleurs la Prusse victorieuse est désormais trop puissante ; elle peut nous inquiéter un jour. Tout ce que nous pouvons désirer, c’est quelle ait à dos, sur le Rhin, la haine implacable d'une nation belliqueuse de 38 niillions d’hommes. En prenant l’Alsace, elle perd le fruit de ses victoires de Sadowa et de Sedan. La Prusse a successivement abattu nos deux plus redoutables adversaires, l’Autriche et la France, et maintenant par ses conquêtes elle se lie les bras. La Russie, sans bouger, recueillera le fruit de ces luttes de géants. La guerre de 1866, celle de 1870, surtout la paix qui l’a terminée, ont fortifié la position de la Russie en lui apportant une chance d’arriver à ses fins. — Voilà, j’imagine, ce qu’aurait pu dire le prince Gortchakof; telles du moins ont dû être les considérations qui ont déterminé

l’attitude du cabinet de Saint-Pétersbourg.

Revenons à l’argumentation du général Fadéef. Jamais, dit-il, l’Autriche ne permettra que la Russie s’avance vers le Balkan. Autrefois elle ne voyait pas le danger qui la menaçait de ce côté. En

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sait à l’ambassadeur d’Angleterre à la veille de la guerre de Crimée. Les populations slaves du Danube et du Balkan ont pris conscience d’elles-mèmes, elles seront un jour les maîtresses du territoire qu’elles occupent, parce qu’elles se multiplient, tandis que les Turcs disparaissent ; il n’y a plus à les partager. Les Serbes, les Bosniaques et les Bulgares s’affranchiront du joug ottoman : mais se constitueront-ils sous les lois ou du moins sous le protectorat de la Russie? Voilà le point qui demeure incertain. Or, suivant le général Fadéef, ce n'est que par le moyen du panslavisme que la question peut être résolue dans un sens russe. Jamais l’Autriche ne souffrira que la Russie s’empare du Danube et domine sur le Balkan, et l’Autriche, en raison de sa position géographique, peut toujours, quand elle le veut, arrêter la Russie. Celle-ci doit donc détruire 1 Autriche, si elle veut atteindre son but, et le moyen d’y parvenir, c’est de l’attaquer par l’arme du panslavisme. C’est ainsi que la question panslave a pris la place de la question d’Orienl.

Les faits rappelés par le général Fadéef nous permettront de prouver jusqu'à l’évidence les points qui précèdent ; mais déjà nous pouvons en tirer d’importantes conclusions que l’auteur ne pouvait indiquer. On voit maintenant pourquoi dans la guerre de 1866 et dans celle de 1870 la Russie a observé une neutralité toujours bienveillante pour 1 1 Prusse, et pourquoi elle a menacé l’Autriche d une attaque immédiate, si cet État venait au secours de la France. A part même l’affection et les liens de famille qui existaient entre le roi Guillaume et l’empereur Alexandre, l’intérêt russe commandait celte ligne de conduite. Les victoires de la Prusse lui ouvraient le chemin de Constantinople ou du moins lui donnaient une chance, la seule possible peut-être, d’y arriver. Sadowa, en affaiblissant l’Autriche et en la livrant aux déchirements des nationalités, écartait le principal obstacle. Les défaites et l’affaiblissement de la France présentaient un double avantage. La triple alliance de l’Angleterre, de la France et de l’Autriche avait imposé la paix à la Russie en 1863, et elle offrait une barrière invincible à ses entreprises. L’Autriche et la France vaincues, l’Angleterre restait seule et latriplrt alliance n’était plus à redouter. Ce n’est pas tout. De ces grands bouleversements sortait, sinon la certitude, au moins la possibilité d une alliance pour la Russie; dans l’ancien ordre de choses, il n'est pas un État, pas même la Prusse, qui l’aurait aidée à marcher sur Constantinople. Dès qu’il franchissait le Danube, le tsar

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et le partnge du territoire ottoman ; mais la résistance inattendue des armées turques fit avorter ce plan. Le cabinet de Vienne ne vit clairement le péril que quand Napoléon, pour s’assurer l’alliance russe, fut sur le point de lui faire d’importantes concessions sur le Danube. C’était l’idée de Tilsitt. L’Autriche y mit obstacle par une guerre d’abord, puis en donnant une archiduchesse à Napoléon. Depuis lors elle n’a cessé d’entraver les desseins de la Russie en Orient avec autant de perspicacité que de persévérance. Elle s’opposa à l’émancipation de la Serbie qui, en créant sur le Danube un État slave indépendant, devait nécessairement réveiller les aspirations nationales des Slaves autrichiens. Elle résista tant qu’elle put à l’affranchissement de la Grèce, qui, en affaiblissant la Turquie, servait les intérêts russes. Lors de la guerre de 1829, quand les armées russes arrivèrent en vue de Constantinople, elle s’efforça de provoquer une coalition contre la Russie, et c’est seulement la confiance que Charles X témoigna dans la modération de l’empereur Nicolas qui la fit avorter. En 1854, la France et l’Angleterre, ne pouvant atteindre la Russie que par mer, n’auraient pu lui porter de blessures mortelles. L’Autriche, en portant sur le Danube une armée de 200,000 hommes qui menaçait l’empire russe dans le flanc, le réduisit à l’impuissance et lui imposa la paix. En 1863, lors de la dernière insurrection polonaise, l’Autriche aurait marché contre la Russie, si elle avait pu compter sur un appui décidé de la part de la France et de l’Angleterre. On connaît le mot de Schwarzenberg après que les Russes eurent soumis la Hongrie à son profit : « L’Autriche étonnera le monde par son ingratitude... » C’est qu’en effet là où les intérêts de deux nations sont essentiellement opposés, il n’y a point de place pour la reconnaissance. On affirme que l’empereur Nicolas dit un jour au poète polonais Tzewuski :

« Vous ne savez pas quels sont les deux princes les plus bêtes? Eh bien ! c’est Sobieski et moi, car tous les deux nous avons sauvé Vienne. » Que le mot soit authentique ou non, il peint la situation. L’opposition de l’intérêt russe et de l’intérêt autrichien en Orient est absolue, et, si le tsar est intervenu en Hongrie en 1848, c’est parce qu en écrasant les Magyars, il se posait en protecteur des Slaves.

Le même danger menace l’Autriche et la Turquie : le réveil des populations slaves. Ces populations, quand elles auront acquis avec plus de lumières et de richesse la conscience de leur force et de

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leur unité nationale, voudront constituer un État indépendant. Or cela n’est possible qu’en effaçant les frontières actuelles et en démembrant l'Autriche -'t la Turquie. La Russie appuie ce mouvement d’émancipation slave. l’Autriche s’y oppose ; de la une hostilité irréconciliable La Hongrie, pour échapper au péril detre noyée dans l’océan panslave, devrait se mettre elle-même à la tête du mouvement et devenir le noyau de la future confédération ; mais la Russie, de même sang que les Slaves turcs et autrichiens, aspire à les réunir sous sa protection. Entre ces deux ambitions, il n’y a point de transaction possible ; c’est un duel d influences en attendant le duel à main armée. D’après le général Fadéef, tant que l’Autriche existera, jamais la Russie ne pourra donner à la question d’Orient la solution qu’elle juge seule conforme à sa politique séculaire et aux intérêts des populations chrétiennes soumises aux

Turcs.

Seules les puissances maritimes de l’Occident ne pourraient plus sauver la Turquie contre une attaque de la Russie vigoureusement menée. Avec son réseau de chemins de fer, la Russie peut, en trois semaines, réunir 500,000 hommes sur le Danube, et, masquant les places fortes, s’avancer sur Constantinople avant que la France^ et l’Angleterre réunies puissent y amener 50,000 hommes. En 1854, il a fallu bien des mois pour réunir 60,000 hommes à Varna presque sans cavalerie et sans artillerie de campagne. L’Angleterre est aujourd’hui aussi incapable de défendre la Turquie contre la Russie quelle le serait de protéger le Canada contre les États-Unis. Une armée de débarquement pouvait être une force sérieuse, quand on se battait avec des armées de 100,000 hommes au plus; maintenant qu’on met en campagne un million d hommes au moins, une attaque par mer à grande distance est presque impossible. Ç a été encore une des idées chimériques caressées par Napoléon III d’arriver à Rerlin par un débarquement dans la Baltique malgré 2 ou 300,000 hommes de landwehr que les chemins de fer permettaient de concentrer aussitôt au point attaqué. Donc aujourd’hui la France et l’Angleterre alliées ne pourraient plus arrêter la Russie en Turquie; mais l’Autriche le peut sans même tirer l’épée, comme elle l’a fait en 1854; un simple coup d’œil sur la carte le démontre à l’évidence. Que l’Autriche masse 200,000 hommes en Transylvanie, et les armées russes ne peuvent un instant songer à traverser le Danube. En effet, tandis qu’elles s’avanceraient sur le Balkan,

LA NOUVELLE POLITiglîE RUSSE.

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18;? LA NOUVELLE POLITIQUE RUSSE

l’armée autrichienne marchant en avant les couperait complètement, et elles se trouveraient prises comme dans une trappe. Ce n’est pas tout: l’Autriche peut en même temps porter au cœur de l’empire un coup bien plus terrible encore. Par la Galicie, elle tient en ses mains la question de la Pologne. Pendant que les armées russes combattraient en Turquie, elle n’aurait qu’à promettre la reconstitution du royaume des Jagellons, dont la Galicie ferait partie; les Polonais se soulèveraient et s’avanceraient avec elle sur la capitale même de l’empire. On peut donc admettre comme démontrée la proposition suivante: tant que l’Autriche sera une puissance de premier ordre, la Russie ne peut résoudre à son profit la question d’Orient. La route qui de Saint-Pétersbourg conduit à Constantinople doit nécessairement passer par Vienne. La Russie, si elle n’écoute que son ambition, n’a pas de plus grand intérêt que de voir l’Autriche s’affaiblir, se disloquer et surtout perdre sa puissance militaire.

le Rhin. Jamais elle ne permettra que le fleuve qui, apres avoir ai lu&e tant de territoires allemandes, débouche dans la Mer Noire, tombe aux mains des Russes. On a chanté la garde sur le Rhin, die Wacht am Rhein, contre la France; on chanterait de même la garde sur le Danube, die Wacht an der Donuu, contre la Russie. Le grand reproche que les Allemands ont fait à l’Autriche, c’est de n’avoir pas su germaniser ses populations slaves; que diraient-ils, si la Prusse livrait aux Moscovites des territoires qui doivent rester ouverts aux

conquêtes futures de la civilisation germanique?

Les Allemands voient clairement le danger dont les menace le panslavisme, car ce danger grandit sous leurs yeux. Les Magyars en sont plus frappés encore, car ils sont plus directement menacés. T, 11- lo Bmieeû ût Aû la Hnnerrip. Gst DOQr ainsi dire îorcee.

La Russie ne peut-elle pas du moins compter sur l’alliance de la Prusse? Le général Fadéef ne se fait aucune illusion à cet égard, et il n’hésite pas à répondre que non. 11 analyse avec une impartialité toute scientifique les intérêts des deux États, et il constate qu’ils sont devenus divergents. Tant que la Prusse avait à redouter une attaque de la part de la France et de l’Autriche unies, nous pouvions, dit-il, compter sur « notre bon allié, « qui aurait eu besoin de nous pour repousser ces deux adversaires, et, pour avoir notre appui, il nous aurait fait peut-être de grandes concessions en Orient; mais dans les circonstances actuelles, la Prusse ne peut plus nous abandonner le Danube sans perdre son prestige et sans se faire honnir par tout bon patriote allemand.

L’alliance entre la Prusse et la Russie date de loin; elle a duré presque sans interruption depuis le traité conclu entre Pierre et l’électeur Frédéric, le premier roi, jusqu’à nosjours, et elle a toujours eu un caractère très intime, fortifié de temps en temps par des mariages entre les deux familles souveraines. Elles avaient deux grands intérêts communs: le dépècement de la Pologne d’abord, celui de l’Autriche ensuite; mais depuis que l’Autriche, expulsée de la confédération, a cessé d’être un rival à redouter et que la pe-

nécessairement un allié. « La fin de sa lutte conire ‘^ *'*--* le général Fadéef, et son alliance avec elle donneront a 1 Autriche une bien plus grande force qu’une alliance avec la France, qui serait toujours incertaine et intermittente. La contiguïté des territoires, l’identité des intérêts en Orient, le sentiment populaire de part et d’autre, les sympathies de race rendent l’alliance prussienne beaucoup plus avantageuse. Si la situation de la Russie etai déjà difficile, quand l’Autriche protégeait la Turquie, maintenan que la Prusse protège l’Autriche, elle l’est devenue bien davantage. Un triple rang de boucliers défendent désormais le Balkan. » N oublions pas que ceci était écrit en décembre 1869; c’est le programme

de Gastein tracé deux ans à l’avance.

On s’est étonné en France de la réconciliation si cordiale qui

semble avoir eu lieu entre la cour de Vienne et celle de Berlin. Comment, a-t-on dit, la victime peut-elle serrer la main du bourreau? C’est que, quand il s’agit du salut d’un empire, 1 amourpropre blessé, les rancunes de la défaite, tout est forcément oublié. Deux états ont-ils môme intérêt, quels que soient les sentiments

LA NOUVELLE POLITIQUE RUSSE. 185

était venu de conjurer ce péril. Pouvait il attendre encore ? poussait-il les concessions trop loin ? en donnant satisfaction au principe des nationalités, ne faisait-il pas le jeu des féodaux et des ultramontains? Tout cela est possible; mais il n’en est pas moins évident qu’il fallait faire quelque chose pour ramener les Slaves, dont le mécontentement, augmentant sans cesse, peut aboutir k l’insurrection ouverte. Seulement, en entrant dans cette voie, il est impossible de ne pas irriter profondément des Allemands, habitués à gouverner l’empire et convaincus que la supériorité de culture leur donne un droit inattaquable au pouvoir. Or mécontenter les Allemands, c’est les pousser vers la grande Allemagne, dont les victoires et l’éclat littéraire les attirent déjà, et qui, elle au moins, les sauverait de la prépondérance détestée des Slaves. Telle est donc la situation de l’Autriche : si elle ne fait rien pour les Slaves, elle les jette dans les bras de la Russie, et, si elle leur donne satisfaction, elle pousse les Allemands dans les bras de la Prusse. Du moment qu’elle se décide à céder aux exigences slaves, elle doit obtenir de la Prusse que celle-ci ne profite point du mécontentement des Autrichiens allemands pour les attirer à elle. Voilà l’intérêt vital qui force le cabinet de Vienne à oublier ses anciens griefs pour obtenir sinon l’amitié, au moins la bienveillante abstention du cabinet de Berlin.

Maintenant, pourquoi Berlin ferait-il cette concession? Pourquoi, après avoir fait la guerre de 1866 dans le dessein de reconstituer à son profit l’empire germanique, ne pas saisir une occasion si favorable d’y faire rentrer les Allemands de l'Autriche? La tentation a pu être grande, mais la prudence commandait d’y résister. Les dangers qu’une ambition trop impatiente aurait provoqués, étaient visibles. D’abord il aurait fallu compter avec l’hostilité de la France et la Russie aurait aussi opposé son veto. D’un autre côté, l’Autriche, quoique intérieurement minée par le conflit des nationalités, est encore une puissance de premier ordre; vouloir lui arracher ses provinces allemandes malgré la France et la Russie, c’était évidemment trop risquer. En outre, si l’empire germanique ne s’annexe que les provinces allemandes, il voue le reste de l’état autrichien au chaos et par suite le livre au panslavisme et à la Russie. Toute offensive de la part de la Prusse sera donc prématurée aussi longtemps que l’Autriche offrira quelque cohésion, et que l’empire germanique ne sera pas prêt à prendre d’un coup et complètement la

LA NOUVELLE POLITIQUE P.USSE

place de l’empire des Habsbourg. Manifestement le fruit n’est pas mûr. Comme d’autre part la Prusse a les mêmes intérêts que l’Autriche sur le Danube, qu’elle doit en désirer l’appui pour défendre sa position acquise, elle peut, pour l’obtenir, renoncer à exciter les Allemands de l’Autriche et à les recueillir. On voit que chacune des deux puissances allemandes avait en ce moment le plus grand intérêt à s’entendre avec l’autre. De là est sortie l’entrevue de Gastein, qu’on peut appeler un contrat de garantie mutuelle.

A la suite des changements récents, la situation de la Russie estelle devenue pire ou meilleure? Elle s’est empirée en ce que la Russie ne peut plus compter sur des concessions en Orient de la part de la Prusse, qui désormais est tenue de protéger partout l’intérêt allemand : mais elle s’est améliorée en ce que, la triple alliance austro-franco -anglaise étant brisée, la Russie n’a plus à craindre l’hostilité de la France en Orient ni en Pologne. Elle peut même espérer un jour obtenir son concours en le payant à sa valeur. Somme toute, il est probable que la Russie a gagné quelques points d’avance. Elle avait contre elle en Orient toute l’Europe sans exception ; aujourd’hui l’Europe est divisée par une question plus aiguë que celle d’Orient. La Russie peut croire qu’elle saura au moment opportun tirer parti de cette division.

Après avoir établi que la Russie ne pouvait compter sur aucun allié pour l’accomplissement de ses desseins, en 1869, bien entendu, le général Fadéef se demande quel secours elle pourrait espérer des sympathies des Slaves. Il examine encore ce point avec une justesse de vues irréprochable et une parfaite absence d’optimisme. Il constate que chez les uns ces sympaihie.s sont encore très peu éveillées, que chez les autres elles seraient impuissantes. Les Ruthènes et les Bulgares sont les mieux disposés en faveur de la Russie; mais ils manquent de culture, de vie propre, d’initiative. Les premiers, asservis aux Polonais, ne bougeraient point, et les seconds, longtemps écrasés par les Turcs, commencent seulement à élever les regards au-delà du sillon qu’ils ouvrent avec la placidité de la bête de somme, leur compagnon de labeur. Si les Tchèques et tes Croates invoquent souvent le nom de la Russie, c’est principalement comme moyen d’intimidation contre l’Autriche. Les Serbes,

la seule tribu slave qui ait reconquis son indépendance, conservent sans doute quelque reconnaissance à la Russie de 1 appui qu elle leur a toujours prêté; mais ils sont prudents, très jaloux de leur autonomie, et ils craindraient probablement une prépondérance trop grande de leur puissante alliée. Les Slaves autrichiens enrégimentés marcheraient même contre les Russes, comme les Hongrois se battaient naguère contre les Italiens, quoique l’intérêt des deux peuples fût identique. Actuellement, la Russie ne peut attendre aucun secours efficace des nationalités slaves de l’Autriche ou de la Turquie; cependant, d’après le général Fadéef, la Russie peut s’en faire des alliés dévoués et très utiles dans l’avenir. A cet effet, elle doit lever hardiment la bannière du panslavisme et se faire partout le champion de ses frères opprimés ou humiliés. C’est ce que récemment encore ses hommes d’état ne voulaient pas comprendre. En 1849, l’envoyé russe à Vienne, le comte Medem, repoussait les sympathies slaves en disant ; « En Autriche, je ne connais que des Autrichiens, » et en refusant de s’entendre avec le ban Jellachich. Il est temps d’adopter une autre politique. Il faut que tous les Slaves luttant contre le joug allemand ou magyar, sachent que le cœur de la Russie est avec eux ; le gouvernement, l’église, les particuliers doivent venir à leur aide. Il faut secourir efficacement le mouvement littéraire, accorder un appui dévoué à tous les chefs du mouvement et les accueillir en Russie, s’ils sont obligés de fuir leurs foyers. Il est nécessaire de répandre chez tous les Slaves la connaissance de l’histoire, de la langue et de la littérature russes, comme déjà cela s’est fait en Bohême, et d’autre part il faut leur ouvrir les rangs de l’armée et les chaires de l’enseignement. On établira ainsi un contact intellectuel, une entente fraternelle entre tous les groupes du monde slave, et, quand chez tous le sentiment national sera puissamment réveillé, alors la Russie pourra compter sur eux.

La communauté de la foi ne peut manquer d’attirer aussi les Roumains et les Grecs vers la Russie, qui seule peut représenter et protéger l’orthodoxie. Sans le secours des Russes, les Roumains des principautés, des confins militaires et de la Transylvanie ne parviendront point à s’unir en un seul état, et les Grecs n’arriveront pas davantage à s’adjoindre leurs frères restés sous le joug turc. La Russie a besoin d’eux, mais eux ont bien plus encore besoin de la Russie. Donc une entente est imposée par l’identité des intérêts. Il

188 I.A NOUVELLE POLITIQUE RUSSE

ne peut être question d’annexer tous ces groupes divers à Tempire; il faut seulement les aider à reconquérir leur indépendance, conserver à chacun son autonomie, lui donner même un prince de la famille impériale de Russie, mais les unir tous dans une vaste confédération dont le tsar serait le chef et qui aurait une armée et un budget militaire communs comme dans l’empire allemand. Ces peuples comprendraient bientôt que, s’ils ne se groupent pas autour de la Russie, ils tomberaient sous le joug de l’Allemagne. Entre ces deux immenses empires, il n’y a point de |»lace pour une confédération indépendante sans lien intime, sans tradition, sans langue commune, et où seraient compris des Allemands et des Magyars habitués de tout temps à dominer. Le monde slave est encore semblable à une nébuleuse cosmique: pour se constituer en un corps organisé, il faut un centre d’attraction et d’unité; or ce centre ne peut être que la Russie.

Ainsi raisonne le général Fadéef. Il dit vrai, quand il montre les difficultés que rencontrerait la constitution d’une confédération danubienne; mais il ne voit pas que la Russie, pour devenir un centre d’attraction, devrait représenter non seulement le principe slave et la foi orthodoxe, mais aussi la liberté. Le principe des nationalités est une force, mais l’amour de la liberté en est une autre. Tomber sous la main du despotisme oriental que les Russes supportent, ne séduirait guère ni les Croates ni les Tchèques ni les Serbes. Mieux vaut encore vivre libres sous un Habsbourg allemand qu’asservis sous un prince moscovite. Toutes ces tribus slaves, pour conquérir leur autonomie, n’ont pas besoin de l’intervention russe. Si on ne met pas violemment obstacle au développement des populations chrétiennes du Danube et du Balkan, c’est la Serbie qui est appelée à jouer dans la péninsule thrace le même rôle que le Piémont a si heureusement rempli dans la péninsule italique. Les Serbes ont déployé un remarquable esprit de conduite. Leur pays est bien administré; l’ordre, la sécurité, la liberté y régnent; leurs finances sont en bon ordre; la culture intellectuelle et l’exploitation des richesses naturelles font de grands progrès. Ils s’entendent déjà avec les Monténégrins. La Bosnie, la Bulgarie, à mesure qu’elles s’éveillent, tournent leurs yeux vers Belgrade. Toutes ces populations parlent des dialectes presque identiques. Leur intérêt évident est donc de former un jour une fédération libre, et non de se laisser englober dans le despotisme raosco-

vite. Les Russes, qui sont encore soumis à un régime que supportent à peine les peuples les plus arriérés de l’Asie, ne peuvent avoir la prétention d'éclairer et de guider les Slaves occidentaux, qui sont bien plus avancés qu’eux. Comment supposer que les Serbes, par exemple, voudraient échanger la fière liberté dont ils jouissent, contre cette tyrannie sourde et corruptrice et cette bureaucratie omnipotente qui pèsent comme un linceul de plomb sur l’empire des tsars?

Le général Fadéef aborde aussi, sans aucune réticence, la question polonaise, et il expose l’immense danger qui en résulte pour la Russie : « Tant que le triomphe du panslavisme n’aura pas écarté ce péril, il est aussi impossible à la Russie de régler la question d’Orient à son profit que d’opérer la quadrature de cercle. C’est une folie rien que d’y songer. » L’affirmation peut paraître bien tranchante; pourtant elle est juste. En effet, deux puissances s’intéressaient surtout à la question polonaise : la France et l’Autriche. La France la prenait de temps à autre en main, elle envoyait des notes comminatoires ou prononçait des discours éloquents; mais elle était trop loin. Elle ne s’intéressait à la Pologne que par l’effet d’un sentiment qu’entretnnait le souvenir d’une grande iniquité commise par les Russes et des services réels rendus par les Polonais, et que ravivait chaque explosion nouvelle des idées révolutionnaires. Pour l’Autriche au contraire, la question polonaise est un intérêt vital, d’abord parce qu’elle possède une partie de la Pologne, la Galicie ; ensuite parce que, si les Polonais sont pour elle, elle tient la Russie, tandis que, si les Polonais devaient se tourner contre elle, ce serait la Russie qui la tiendrait. Il n’est pas un homme éclairé en Autriche ou en Hongrie qui ne sache que la Pologne hostile élève entre les Russes et les Slaves occidentaux un barrière infranchissable, qu’au contraire la Pologne réconciliée est un pont qui ouvre à la Russie les autres pays slaves et le centre de l’Europe.

Avec la haine qui anime actuellement les Polonais contre les Russes, l’Autriche peut, au moyen de la Galicie, porter au cœur de son ennemie la plus formidable insurrection. Pour dompter la Pologne en 1863, quand elle était livrée à ses propres forces, il a fallu deux ans; quelle puissance n’aurait-elle pas, si elle était pourvue de fusils, de canons, d’officiers et appuyée sur une armée austrohongroise! La Russie ne peut se uélendie [lar le même moyen, parce que les Slaves autrichiens ne sont pas prêts à s’insurger, et

parce que l’Europe, y compris la Prusse, ne permettrait pas le démembrement de l’Autriche par la Russie triomphante. Tant que la Pologne résiste, le panslavisine ne peut prendre corps, et l’Autriche dispose d’une arme plus terrible que le canon rayé, arme dont son adversaire ne peut faire usage. Fait étrange, mais évident, cest la Pologne au tombeau qui arrête encore les armées russes sur le chemin du Danube! L’obstacle est tout moral; c’est un sentiment ; mais à moins de le changer ou d’égorger les millions d hommes qui le partagent, l’obstacle est absolu. C’est à Varsovie que le tsar doit conquérir les clefs de Constantinople.

Comment résoudre dans le sens russe la ([uestion polonaise, à laquelle la question d’Orient est si intimement unie? Voici les vues du général Fadéef à ce sujet. La difficulté n’est pas la même dans le royaume de Pologne que dans les provinces situées entre ce royaume et le Dniéper. Ces provinces faisaient autrefois partie de la république, mais elles sont habitées par des populations russes de sang ou grecques orthodoxes de religion. L’aristocratie et environ un dixième des habitants sont Polonais. Il n’en est pas moins vrai, le général Fadéef l’avoue, que ces familles dévouées à la Pologne suffiraient pour entraîner le pays dans l’insurrection. Il faut donc travailler avec énergie et persévérance à russifier ces provinces; on y parviendrait en consacrant, pendant quatre ou cinq ans, une dizaine de millions de roubles chaque année à faire passer la terre entre des mains russes. Ce serait une dépense de guerre qui épargnerait des centaines de millions qu’il faudrait employer à contenir le pays en cas d’une insurrection soutenue par l’ennemi; mais ce procédé de russification, à la longue infaillible dans les provinces du Dniéper, s'il y est appliqué « sans violence et avec discernement, » ne peut réussir dans celles de la Vistule. Là il ne sert de rien de distribuer la terre des nobles aux paysans ; Polonais euxmêmes, ils deviendront plus hostiles en arrivant à la propriété. On ne peut pas davantage espérer qu’on étouffera jamais le sentiment national polonais, tant qu’il sera nourri et enflammé par une Galicie affranchie et voisine. Il faut donc tenter la réconciliation ; bientôt elle cessera d’être impossible. Quand les provinces du Dniéper seront complètement russifiées et que les Slaves occidentaux seront entièrement gagnés à la causse du panslavisme, il ne restera plus à la Pologne qu’à prendre dans la grande confédération slave la place qu’on lui réservera, on à se courber .sous le joug des Allemands.

TTC.-

La Pologne, comme les autres membres de la famille slave, aurait son autonomie sous la présidence du tsar. Refuserait-elle cette indépendance et courrait-elle au suicide pour obéir à d’anciennes inimitiés qu’on ferait tout pour effacer ? Aujourd’hui les Polonais peuvent encore se bercer du rêve chimérique de rétablir l’ancienne Pologne jusqu’au Dniéper; quand la Volhynie, la Polodie, Minsk et Grodno seront purement russes, celte vision cessera, et ils ne repousseront pas la positinn que leur intérêt le plus évident leur commandera d’accepter. Polonais et Russes sont du même sang; par quelle contradiction la haine persisterait-elle entre eux, lorsque partout le principe de la race devient le fondement des nouveaux états? La Pologne réconciliée, au lieu d’être l’avant-garde de l’Occident contre la Russie, deviendrait celle du monde slave contre l’Occident.

Tel est le programme tracé par le général Fadéef. Ce plan n’est nullement visionnaire ni optimiste. Il tient compte des difficultés existantes, et il indique le meilleur moyen d'y obvier. On ne peut dire que ce plan ne se réalisera pas dans l’avenir. N’oublions pas que c’est un Polonais, le marquis VVielopolski, qui, après les massacres de Galicie, en 184fi, donna le premier une forme précise et une importance politique à cette idée littéraire et vague du panslavisme, et que c’était pour détruire l’Autriche. La pensée d’une réconciliation avec les Russes, en haine des Germains, renaît, dit-on L Tout dépendra de la conduite de l’Autriche et de la Hongrie. Les Polonais sont maintenant tout dévoués à l’Autriche, parce que c’est avec son concours qu’ils espèrent un jour rétablir leur nationalité. C’est pour arracher des mains de la Russie l’arme du panslavisme que l’empereur François-Joseph s’est décidé à faire de si grandes concessions aux Tchèques. Si les Slaves occidentaux peuvent espérer poursuivre leur développement national sous l’égide de l’ Autriche-Hongrie, sans avoir à craindre d’être asservis, germanisés ou magyarisés, c’est en vain que la Russie les appellera sous la* bannière du panslavisme. Ce ne serait que dans le cas où les Hon-

^ La lettre « d’un Slave » à l’empereur Alexandre II, récemment publiée à Bruxelles et écrite par quelqu’un qui connaît bien la Russie et la Pologne, prêche la réconciliation entre les deux pays, afin de résister à Tenvahissemeut germanique. Cette idée semble gagner du terrain à Saint-Pétersbourg, où elle est appuyée par des hommes de grande autorité, à la tête desquels se sont placés le général Fadéef et le prince Bariatinski, le vainqueur du Caucase.

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192 LA NOUVELLE POLITIQUE RUSSE

grois et les Allemands voudraient opprimer les Slaves et leur refuseraient les satisfactions auxquelles ils ont droit, que le programme russe pourrait se réaliser. Les évènements de la Galicie en 1846 doivent servir de leçon à cet égard.

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de la Moldau aux pentes du Balkan toute femme Slave dira à ses enfants : « Ne criez point, les Russes viennent à notre aide, » la Russie pourra compter sur 1e triomphe final. 3Iais point de milieu : il faut que sa main s’étende jusqu’à Prague et à Trieste, ou bien

elle sera repoussée au delà du Dniéper.

Que vaut cette opinion ? Pour entrevoir ce que peut être 1 avenir de la Russie, il faut rappeler brièvement ses origines et l’histoire de ses agrandissements, qui font penser à l’accroissement de la Prusse. Et d’abord, à qu’elle race appartiennent les Russes? sont-ils Aryens ou Touraniens, c’est à dire Slaves ou Finnois et Tartares- Ouraliens? Les Polonais soutiennent que les vrais Russes, les Moscovites, n’étaient point Slaves. Primitivement, jusqu à lan 1000, les Slaves ne s’étendaient que jusqu’à 1 Oka ; au delà commençaient des peuplades touraniennes à l’est, finnoises au nord. Après avoir été conquises par les princes ruthéniens, de la dynastie des Rourik, elles adoptèrent la foi, la langue et les usages de leurs vainqueurs. La Moscovie, qui est la vraie Russie, est originairement un état finno-touranien, donc étranger à la race aryenne. — Les Russes ne veulent pas admettre cette façon de faire leur histoire. Déjà Catherine II défendait de dire que son peuple était d’origine finnoise. Les historiens russes soutiennent, d’abord que les Ruthéniens, qui sont bien de purs Slaves, sont précisément les vrais Russes, et qu’en outre tout le pays au delà du Dniéper, — occupé, il est vrai, dans les premiers temps par des hordes finnoises et touraniennes, a été dépeuplé par les Mongols au xiii* siècle et colonisé ensuite par les Slaves.

Ces questions ethnologiques, qui, semble-t-il, n’intéressent que les savants, sont pourtant aujourd’hui d’une grande importance en politique, puisque c’est d’après les limites des races que 1 on veut tracer les frontières des états. Les documents historiques manquent pour déterminer avec précision de quels éléments se sont formées les populations qui occupent aujourd’hui l’empire des tsars; on ne sait même pas au juste à quelle race appartenaient les Scythes et les Sarraates qui dans l’antiquité nous apparaissent au nord de la Mer Noire. A juger d’après les caractères physiques des Russes d’aujourd’hui, on est porté à croire qu’ils sont issus d’un mélange de sang aryen et de sang touranien. Ils ont d’ordinaire les cheveux blonds, les yeux bleus, la peau blanche, les dents petites comme les Germains et les Scandinaves ; mais fréquemment aussi ils ont le

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nez retroussé et les pommettes saillantes, comme les peuples de la race jaune. Le caractère finnois et touranien se marque à mesure qu’on s’avance vers l’est, tandis qu’il se perd vers l’ouest. En second lieu, il ne faut pas oublier que l’histoire primitive de la Russie a pour ainsi dire deux centres : la Ruthénie avec sa capitale Kief et la Sousdalie avec sa capitale Moscou. Les Slaves léchiles, qui habitaient le pays situé entre la Pologne et le Dniéper, sont conquis au X® siècle par des guerriers Scandinaves venus des provinces suédoises de Rosslagen, sous la conduite du vvarègue Rourik. Les vaincus prennent de leurs conquérants le nom de Rouss, Rousseni ou Routheni, comme les Gaulois ont échangé le leur contre celui de leurs vainqueurs les Francs. Sous les successeurs de Rourik, Oleg et Igor, la Ruthénie devient un état puissant qui débouche sur la Mer Noire et qui fait trembler Constantinople. Par l’influence d’Olga, femme d’Igor, et de Vladimir, souverain de Kief, qui avait épousé Anne, sœur de l’empereur byzantin Basile, les Ruthènes embrassent le christianisme du rit grec et adoptent la liturgie et l’écriture que les saints Cyrille et Méthode avaient composées pour les Slaves qu’ils convertissaient. Quand au xii® siècle les princes de la dynastie de Rourik soumirent les populations d’au delà du Dniéper, où Moscou est fondé en 1147, ils y apportèrent le chistianisme grec, qui est devenu ainsi le culte de l’empire russe. Les Polonais au contraire, convertis, pendant le x® siècle, sous les rois Mieczyslas et Boleslas, par des missionnaires venus d’Italie et de Bohême, adoptent le rit latin.

L’invasion des Mongols, qui commence en 4:224, met fin à la première période de l’histoire russe ou plutôt ruthène. En résumé, des princes d’origine Scandinave avaient conquis à la fois des populations purement slaves en deçà du Dniéper, et d’autres populations probablement finnoises au delà du Dniéper, à qui ils firent adopter la civilisation slave. Ainsi se forma la Russie ruthène ; mais le principe germanique de la division égale des territoires entre tous les enfants, appliqué par les Rourik, amena la création d’une foule de principautés qui, toujours en guerre les unes contre les autres, se trouvèrent incapables de résister à l’invasion mongole. En 1238, ces hordes prennent Moscou, en 1240 Kief. et elles s’avancent jusqu’en Pologne. Au xiii® siècle, les Ruthènes du Dniéper se donnent à Gedymin, prince de Lithuanie, qui bat complètement les Mongols dans la grande bataille de Pripet, et d’autre part la Ruthénie rouge

LA NOUVELLE POLITIQUE RUSSE

se réunit à la Pologne. Quand le Jagellon Ladislas, de Lithuanie, épousa la reine Hedvige, de Pologne, toutes les Ruthénies furent englobées dans l’état polonais.

Au centre de la Russie, les Mongols se maintinrent pendant deux siècles, et Moscou resta tributaire du khan de la Horde, d'or. Enfin Ivan III les chasse en 1482 et étend la domination moscovite du Dniéper à l’Oural. C’est à ce moment que commence la deuxième période de l’histoire russe, et, à vrai dire, l’origine de la Russie actuelle. Vassili Ivanovitch soumet les grands vassaux à son autorité et fonde la centralisation absolue du pouvoir sur le principe de l’hérédité de mâle en mâle. Le tsarat mesurait à sa mort 2 raillions de kilomètres carrés. Son fils, Ivan le Terrible, qui règne de 1334 à 1584, soumet les deux kanats d’Astrakhan et de Kazan et pénètre en Asie; mais il échoue en Crimée, que les Turcs, alors à l’apogée de leur puissance, viennent de saisir. Il supprime l’ordre des chevaliers allemands porte-glaive, établis aux bords de la Baltique et partage leurs terres avec la Suède et la Pologne. A sa mort, le territoire russe est porté à 3,600,000 kilomètres carrés avec 12 raillons d’habitants. A cette époque, la France en avait 18 raillions, et l’embryon de la Prusse, le Brandebourg, 1 million. De 1584 à 1605 sous Fœdor et Boris, la Sibérie centrale est annexée et les Tartares refoulés au sud au delà de Rousk et de Tcherkask. La superficie du tsarat arrive à 8 raillions de kilomètres carrés ou seize fois la France actuelle.

Après l’extinction de la maison de Rourik, le tsarat reste plongé dans une effroyable anarchie de 1605 à 1613, et pendant ce temps la Pologne lui enlève le territoire de Smolensk et de la Severie, et la Suède ITngrie et la Karélie, ce qui exclut les Russes de la Baltique. Cependant en Asie ceux-ci s’annexent la Sibérie orientale et même la région de l’Amur, qui est toutefois rétrocédée à la Chine pendant la minorité de Pierre le Grand. Sous le premier des Romanof, Michel Fœdoroviich, la Russie se refait; sous Alexis, qui règne trente ans, de 1645 à 1676, elle reprend sa marche ascendante. Elle se fait rétrocéder par la Pologne le duché de Smolensk, et après des victoires qui avaient conduit ses armes jusqu'à Vilna, elle retient Kief. Ses acquisitions en Europe équivalent a 350,000 kilomètres. Sous Fœdor III et la tsarine Sophie, il n’y a à signaler qu’une petite extension en Sibérie et quelques terres prises aux Tatars de la Crimée. Pierre le Grand, qui prend le titre d’empereur en 1700, n’ob-

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lient rien des Turcs au traité du Pruth, mais par la paix de Nystadt il enlève à la Suède, après vingt-deux années de guerre, les importantes provinces baliiques, la Livonie, l’Esthonie avec son archipel et ringrie, où il place sa capitale pour ne plus perdre de vue les bords de la mer. D’autre part, la Russie s'avance jusqu’à la Caspienne, soumet les nomades Kirghiz et Kaissaks, ce qui lui ouvre l’Asie centrale, et par la paix de Belgrade (l73o) débouche sur la Mer Noire en prenant possession d’Azof. Sous Élisabeth, les Cosaques zaporogues sont soumis, et le traité d’Abo porte la Finlande russe jusqu’aux bords duKymen. En 1762, l’empire mesure 450,000 kilomètres en Europe et 13,300,000 en Asie.

Pendant le règne de Catherine s’accomplissent les trois partages successifs de la Pologne, — 1775, 1793 et 1794, — qui apportent une notable extension vers l’ouest. Au traité de Paris de 1763, la Russie avait été reconnue comme une des cinq grandes puissances européennes, et, par le traité de Kainardji en 1774, elle avait pris sous sa protection les populations chrétiennes de la Turquie et acquis la Crimée. L’Amériqne russe est occupée sous le même règne, et en 1795 le duché de Courlande se réunit à l’empire par un vote des états. Paul, qui règne de 1796 à 1801, prend la Géorgie et le massif du Caucase, d’où l’on domine à la fois la Perse et la Turquie d’Asie. La région transcaucasique n’a été définitivement soumise qu’en 1863, après quatre-vingts ans de guerre continuelle contre les Tcherkesses musulmans. Sous Alexandre 1®% de 1801 à 1825, l’empire acquiert la Finlande enlevée à la Suède, la Bessarabie et une partie de la Moldavie jusqu’au Pruth en 1812, le royaume de Pologne en 1815, et il obtient le protectorat des principautés danubiennes, aboli au traité de Paris en 1855. Sous Nicolas 1" et Alexandre II, c’est en Asie que la Russie s’est étendue; elle a occupé tout le bassin de l’Amur, territoire énorme et fertile, qui la fait déboucher dans les mers du Japon : puis l’Aral, le Syr- Daria, presque tout le Turkestan, ce qui la conduit presque aux portes de rinde. Aujourd'hui la superfice de l’empire russe est en Europe de 5,700,000 kilomètres carrés, ce qui dépasse l’étendue de tous les autres états européens réunis. Avec les 14,481 ,000 kilomètres de la Russie asiatique, la superficie totale est deux fois plus grande que celle de toute l’Europe. La population doit être d’environ 80 millions d’âmes. En 1722, elle ne s’élevait qu’à 14 millions, et en 1815 à 45 millions. En défalquant les annexions, on constate un accroissement de la population de 90 pour 100 en soixante-dix ans.

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Depuis quelle s’est reconstituée au xvi* siècle, la Russie s’est donc agrandie constamment, et l’on comprend qne les Russes, en présence de cet accroissement pour ainsi dire organique, aspirent à s’avancer jusqu’au centre de l’Europe en réunissant sous leurs lois tous les Slaves, et à conquérir toute l’Asie, même l’Inde anglaise, au moins jusqu’à la Chine. Pourquoi le tsar, régnant à Byzance, ne rétablirait-il pas l’empire romain, qui cette fois serait vraiment l’empire universel ? Les Slaves sont les derniers venus et le plus jeune rameau de la race aryenne. De même que les Germains ont conquis jadis le monde latin, la destinée des Slaves n’est-elle pas de soumettre à la fois les Germains et les Latins? L’unité du commandement est une grande force; d’autre part, le communisme russe, si on le généralise scientifiquement, empêchera les luttes de classe de se produire. Comment l’Occident, miné par la guerre des riches et des pauvres, par l’instabilité des pouvoirs électifs et par les guerres d’état à état, pourra-t-il, dans l’avenir, résister à l’empire panslave, démocratie égalitaire et satisfaite sous un chef héréditaire et absolu? Il ne faut point s’étonner que de semblables visions de grandeur future s’enracinent dans l’imagination des Russes, puisqu’elles s’offrent à notre esprit, à nous qui ne songeons guère à ce passé de l’empire des tsars et à l’avenir qu’il semble présager.

Cependant deux obstacles s’offrent à la réalisation de ce rêve éblouissant. D’abord le monde germanique ne se laissera pas asservir sans une lutte à mort ; ensuite, difficulté moins sérieuse peutêtre, mais plus actuelle, les provinces occidentales ne sont pas purement russes. Les classes élevées, les propriétaires, les prêtres, les boureeois, sont ou Polonais ou Allemands ou Suédois.

tout différend avec ses locataires, le propriétaire est toujours sacrifié. Quand, excédé ou ruiné, il vend ses biens, on fait en sorte qu’ils arrivent aux mains des Rulhènes russifiés. Avec du temps et de l’argent, la russification complète ne peut manquer de s’accomplir. Le système se perfectionne chaque jour.

Le programme des patriotes exaltés, fauteurs du panslavisme, est que dans l’empire il ne doit plus y avoir <[u’une langue, le russe, et qu’une religion, la grecque orthodoxe. Le gouvernement semble poursuivre la réalisation de ce plan avec des intermittences de violence et de relâchement. En Pologne, on l’applique avec une rigueur parfois extrême. On s’est même attaqué à la Finlande et à la Livonie; mais là on s’est heurté à la ténacité et aux susceptibilités de la race germanique, et ainsi est née la question des provinces balliques, dont il faut bien dire quelques mots.

Le grand-duché de Finlande a été enlevé à la Suède par le traité de Frederikshamm en 1809. 11 n’avait alors que 900,000 habitants, il en comptait en 1860 1,724,000. Il a conservé une autonomie complète et n’est réuni à l’empire (jue par un lien tout personnel, la communauté du souverain. La plus grande partie de la population, environ 1,503,000 âmes, est finnoise; mais, comme elle est entièrement luthérienne, sauf environ 40,000 orthodoxes, l’influence suédoise est prédominante. Les habitants des villes, les nobles, le clergé sont Suédois; leurs regards sont donc tournés vers l’autre côté de la Baltique. Cependant leurs institutions provinciales, leur langue, leur culte, leur indépendance ayant été jusqu’à ce jour respectés, il n’y a point de vrai mouvement séparatiste ; il ne se produirait que du moment qu’on voudrait leur imposer la civilisation russe.

Les provinces baltiques proprement dites sont l’Esthonie, la Livonie et la Qûurlande. En 1458, un vaisseau de Brême aborda dans ces contres encore sauvages et y établit un comptoir qui prit le nom de Riga. Des colons allemands vinrent s’y fixer. Un évêché fut fondé, et le troisième évêque, Albert von Appeldern, créa l’ordre des chevaliers porte-glaive qui conquit successivement les trois provinces. C’est ainsi que s’y implantèrent la civilisation germanique et plus tard la Réforme. Dans l’Esthonie, la grande majorité de la population est finnoise. Sur 312,000 habitants, 25,000 seulement sont Allemands. Dans la Livonie, les paysans sont des Lettes et des Esthoniens; eu Courlande, ils sont Lettes. Les Lettes, comme les Lithuaniens, appartiennent à la race aryenne. En Livonie, sur

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917,300 habitants, 94,000 sont Allemands; en Courlande, sur 574,425, on compte 52,000 Allemands. Donc dans les trois provinces baltiques, sur une population de 1,804,425 âmes, 171,000, soit environ 10 pour 100, sont d’origine germanique; toutefois la grande majorité, soit 1,475,000 sont pi-otestants. Les Allemands ne se rencontrent en gi'oupe compacte que dans les villes; mais ils habitent les campagnes isolément, car ils sont presque les uniques propriétaires du sol qu’ils s’occupent généralement à faire valoir. Ils font un commerce actif par les ports de mer de Riga et de Reval. Ils ont aussi une université à Dorpat, qui, érigée sur le modèle de celles de l’Allemagne, entretient avec celles-ci des relations suivies. L’instruction secondaire et primaire est incomparablement plus développée que dans le reste de l’empire. Les commerçants, la bourgeoisie et les propriétaires fonciers étant Allemands, les province^s baltiques constituent des foyers de culture germanique ; mais les paysans, quoique protestants, sont Lettes et Finnois, ce qui fournit une arme aux fauteurs des questions de nationalité. Dans les traités de cession de ces provinces, il avait été stipulé que leur culte, leurs droits et tous leurs privilèges seraient respectés comme sous l’autorité suédoise et les tsars n’avaient pas violé ces engagements. Les pays de la Baltique conservaient donc leur autonomie communale et provinciale, et aucun esprit de sécession ne s’y était manifesté. Les Allemands se rendaient compte de leur situation; étant minorité dans le pays, ils ne pouvaient prétendre qu ils occupaient une terre germanique et qu’il fallait la réunir à la grande patrie. Une séparation d’avec la Russie serait mortelle à leur commerce, car leurs ports servent de débouchés aux provinces russes de l’intérieur. Enfin, comme représentants de la cultuie allemande, ils voyaient s’ouvrir devant eux dans le grand empire beaucoup de carrières lucratives. La Russie tirait aussi grand profit de 1 esprit entreprenant et de la supériorité d’instruction de ces laborieuses populations. Les provinces baltiques servaient d intermédiaires entre Germains et Russes, comme l’Alsace entre Allemands et Fiançais. La barbare querelle des races n’était pas soulevée, comme 1 explique très bien un écrivain de ces contrées, M. Jegor von Si vers ( ); les Livoniens mettaient l’humanité au-dessus de la nationalité, et,

* Humanitat und Nationalitàt, eine livlündische Sœcularschrift zum Andenken Uerdev's, von Jegor von Sivers. La question de la Baltique est constamment l’objet d’un grand nombre de publications en Allemagne.

LA NOUVELLE POLITIQUE RUSSE. 5Î01

haine du pauvre contre le riche, la passion du paysan pour la terre qu’il cultive, l’espoir d’en rester maître par quelque mesure d’expropriation, le sentiment national, l’hostilité contre des maîtres qui parlent une langue étrangère. Le plan des russophiles, que le gouvernement paraît vouloir mettre à exécution, serait donc de faire naître ici une agitation agraire et d’en profiter pour faire passer peu à peu la terre de la main des Allemands dans celles des paysans lettes et esthoniens, qui ne présenteraient pas une sérieuse résistance à la russification. Pour les convertir du protestantisme à l’orthodoxie, il y a divers procédés. Parfois on essaie de les gagner par l’intérêt en leur promettant que le tsar leur avancera de l’argent pour racheter leurs champs aux étrangers. D’autres fois on les prend par la curiosité. Un pope arrive, les rassemble, leur adresse un sermon, officie en leur présence, et puis les déclare convertis. Comme il est interdit en Russie sous les peines les plus sévères d’abandonner la foi orthodoxe, ceux qui veulent continuer à pratiquer le luthéranisme, sont persécutés avec la dernière rigueur, et de temps à autre l’Occident apprend avec stupeur les épisodes les plus lamentables. Le travail de russification, très habilement conçu et déjà très avancé dans la Ruthénie, a fait aussi certains progrès dans les provinces baltiques ; seulement le parti panslave exalté trouve qu’on n’y apporte pas assez d’énergie et de suite, ce qui est vrai, le gouvernement reculant sans doute devant l’odieux des mesures qu’il foudrait employer pour arriver plus vite au but désiré.

Ainsi russifier par les moyens les plus expéditifs tous les habitants de l’empire, afin de n’avoir plus à craindre de résistances à l’intérieur, grouper tous les Slaves d’Occident sous le sceptre du tsar, occuper l’Asie et faire trembler l’Europe, tel est le programme des patriotes russes. Si le gouvernement russe est habile, disent-ils, il assurera aux Slaves la prépondérance à laquelle la Providence les a appelés en leur livrant un territoire deux fois aussi vaste que l’Europe; mais, s’il laisse échapper l’occasion, la Russie sera rejetée au delà du Dniéper, et les conquêtes de trois siècles seront perdues.

Ces ambitieuses visées, hautement et journellement développées dans la presse russophile excitent nécessairement les appré-

LA NOUVELLE POLITIQUE RUSSE

tout en restant Allemands, contribuaient consciencieusement au progrès de la Russie.

Telle était la situation, quand le programme du panslavisme moscovite vint donner le signal du prosélytisme russophile, dont le mot d’ordre, dicté par MM, Kaikof et Samarin, était que dans l’empire on ne doit tolérer désormais qu’un seul culte, l’orthodoxie grecque, et qu’une seule langue, le russe. La propagande moscovite se servit surtout de deux moyens : dans les villes, on imposa aux établissements d’instruction publique l’étude de la langue russe *, on fit paraître des journaux en russe, et la censure redoubla de rigueur contre tout ce qui était signalé comme une manifestation de séparatisme. Dans les campagnes, on eut recours à un système plus agressif encore : on tira parti de la différence des nationalités en excitant les paysans esthoniens et lettes contre les propriétaires allemands. Ces étrangers, disait-on, vivent des sueurs du peuple; qu’ils reprennent le chemin de l’Allemagne et qu’ils laissent la terre à ceux qui la cultivent et à qui ils l’ont jadis volée.

Les propriétaires avaient beau répondre que déjà, dans la diète provinciale de 1818, ils avaient affranchi tous les serfs sans indemnité aucune, tandis qu’ailleurs l’État et les serfs eux-mêmes avaient dû racheter les droits seigneuriaux, et que depuis lors la terre passe peu à peu aux mains de cultivateurs. Lorsque, comme en Ruthénie, en Galicie et en Irlande, le propriétaire est de race étrangère, il est facile de faire naître contre lui une opposition où viennent se confondre les sentiments les plus violents des classes inférieures : la

* Les journaux de Berlin constataient récemment que les mesures destinées à la « russification » des Allemands dans les provinces russes de la Baltique deviennent plus sévères que jamais et sont exécutées avec une grande cruauté. Voici quelques faits. A Riga, où les Russes forment une petite minorité de la population, le gouvernement vient d’ouvrir un séminaire avec l’intention avouée de propager la langue et la religion russes parmi les habitants allemands qui sont protestants. Un général russe a été nommé directeur de cet établissement, et il a prononcé un discours d’ouverture où il a déclaré que « nul ne peut être un bon chrétien, à moins d’être ou de devenir Russe, e Le général ajouta qu^ Alexandre Rr avait délivré la Russie des Français, Alexandre II des Polonais, et qu*Alexandre 111 la délivrerait des Allemands. Le directeur du collège allemand dans la même ville a reçu l’ordre d'introduire la langue russe dans son établissement, sous peine d’une destitution immédiate, et d’écrire dorénavant tous ses rapports en russe. Le directeur a répliqué que ni lui ni les professeurs ne comprenaient le russe, ce à quoi le général a répondu : « Alors il faut qu'ils l’apprennent. »

^ Ces idées ne sont pas exprimées seulement dans des livres et des brochures : elles font le thème habituel des journaux. Récemment encore le principal journal de Kief, le ParowoÇy les développait avec complaisance.

LA NOUVELLE POLITIQUE RUSSE

hensions et les colères de l’Allemagne. La Russie a pu traiter la Pologne sans merci : qui donc l’aurait défendue? Mais faire passer ,

sous le joug slave les Germains de la Baltique ou de la Bohème soulèverait d’autres clameurs et rencontrerait d autres résistances; qu’on se rappelle l’affaire des duchés de l’Elbe. Jusqu’à ce jour, la «

Prusse s’est tue; elle avait besoin de la Russie, et les deux souverains s’entendent trop bien pour qu’un différend puisse s’élever entre eux à propos des provinces baltiques ; mais les persécutions moscovites, si elles continuent, ne manqueront pas d éveiller les susceptibilités de la nation allemande, qui voudra délivrer ces frères de la Livonie et de la Courlande comme ceux du Slesvig et du Holstein. Iles écrits dans le genre de celui que M. E. Katner adressait naguère à la confédération du nord, Preusseu s Beruf iui Osteu, sommeront l’Allemagne de délivrer ses enfants opprimés. Jamais la race germanique ne permettra que la Bohème devienne un fief moscovite. Si donc les idées des panslaves russes, déjà triomphantes en Pologne et essayées le long de la Baltique, devaient être un jour complètement et ouvertement adoptées à Saint-Pétersbourg, la Russie marcherait vers un conflit avec la race germanique. Malgré ^

les alliances dynastiques, la Prusse se lèverait, car l’empereur d’Allemagne ne pourrait, sous peine de déchéance, trahir les intérêts allemands. Déjà Frédéric II traçait d’un mot le rôle de la Prusse.

Tandis que Joseph II s’alliait aveuglément avec Catherine pour démembrer la Turquie, Frédéric disait : « Nous ne pouvons favoriser les desseins de la Russie; le lendemain du jour où elle serait à Constantinople, elle entrerait à Kœnigsberg. » Dans la lutte contre l’ambition russe, l’Autriche et la Prusse auraient pour alliée sûre et déterminée l’Angleterre, car c’est en Pologne et sur les bords du Dniéper qu’elle se verrait obligée d’arrêter la marche des Russes vers l’Inde. J’admire la perspicacité du général Fadéef, qui, dès 1809, annonçait à son pays le danger dont le menaçait la triple alliance austro-prusso-angiaise. « Tant, disait-il, que dure la querelle entre la France et la Prusse, la Russie aura quelque liberté de mouvement; mais, quand ce différend sera apaisé ou réglé les armes à la main, alors la Russie devra enlever d’assaut la moindre difficulté; car suivant toute probabilité elle aura devant elle la tiiple alliance anglo-austro- prussienne, bien plus dangereuse pour nous que celle de la France et de l’Angleterre. Les sentiments personnels du roi Guillaume y ont seuls mis obstacle jusqu à présent. » En bon

patriote qui ne veut pas tromper son pays, te générai pieuu oum de l'avertir que la guerre aurait un tout autre caractère que celle de 1834. Ce ne serait point, dit-il, une attaque maritime sur un point isolé du territoire, ce serait une lutte formidable sur toute la frontière occidentale de l’empire, depuis le cercle polaire jusqu’aux rives de la Mer Noire.

Le général Fadéef a raison: si jamais pareille guerre doit éclater, elle sera terrible, car ce sera la lutte de deux races puissantes qui se disputeront la suprématie de l’Europe centrale, et 1 avenir de chacune d’elles se jouera sur les champs de bataille. On voudrait détourner les yeux de ces épouvantables prévisions de combats et de carnage. Les peuples n’ont aucun intérêt à s entr égorgei , ils n’ont qu’à gagner aux progrès de leurs voisins. Il suffit de respecter les droits de chacun pour que l’harmonie règne; mais les Russes se laissent enivrer par la vision de l’empire universel. Comme les Slaves, qui sont au nombre de 100 millions, s’avancent jusqu à Trieste et à Prague, jusque-là doit s’étendre leur empire. D’autre part, les Allemands, exaltés aussi par leurs récents succès, ne peuvent supporter l’idée de la prééminence des Slaves, et ils ne permettront pas qu’on opprime impunément des branches de la famille germanique; voilà les éléments du conflit. Si les gouvernements sont sages, il n’aura pas lieu, car tout fait une loi de 1 éviter; mais, hélas! ce sont les souverains qui décident la guerre, et trop souvent ils y jettent les peuples sous prétexte d’obéir aux aspirations nationales. Il suffit d’un prince ambitieux et impatient à Berlin ou à Saint-Pétersbourg pour mettre aux prises 150 millions d hommes. On peut croire encore qu’un semblable choc n’aura pas lieu ; il faut que l’Occident essaie de deviner qu’elle pourrait être l’issue de la lutte.

Cette guerre, encore une fois, ne ressemblerait en rien à celle de 1854. On peut le dire aujourd’hui, la guerre de Crimée a été entreprise sans but bien défini, conduite sans vigueur et terminée sans prévoyance. Bright et Cobden avaient raison: les motifs invoqués pour entamer les hostilités étaient insuffisants, a moins qu on ne voulût considérer la Russie comme un danger permanent pour la civilisation occidentale, et alors il fallait Pattaquer sur toute la ligne et

LA NOUVELLE POLITIQUE RUSSE

la rojeler au delà du Dnifipor. La guerro ne doit plus être un tournoi destiné uniquement k permetire à un souverain de couronner son effigie de lauriers. Le sang des peuples est trop précieux; il ne faut le verser que pour une juste cause et à la condition qu’on atteigne le but qui a fait recourir aux armes. L’origine du différend était une querelle de moines pour les lieux saints; c’est un pur intérêt dynastique qui détermina Napoléon III, Kinglake l’a démontré à 1 évidence. D’abord on jette les troupes en proie aux fièvres de la Hobrutcha; puis, après avoir sacrifié des milliards et des centaines de mille hommes, on finit par prendre un foit dans la Baltique et une forteresse en Crimée. Aussitôt on s’empresse de faire la paix en imposant seulement à la Russie la neutralisation de la Mer Noire, qu elle devait évidemment secouer à la première occasion, ce qu elle n a pas manqué de faire en effet l’an dernier. Comme résultat de celte guerre, il ne reste rien, sauf un monument dans Pall-Mall à Londres, et à Paris le nom d'un pont et d’un boulevard. La Russie, éclairée par les événements sur les causes de sa faiblesse, a émancipé ses serfs et construit ses chemins de fer, et elle est aujourd hui bien plus forte qu’en 1854. Si l’on pensait que l’intérêt de 1 Europe commandait la guerre, il fallait la faire dans un but qui en valût la peine, c’est à dire pour mettre désormais à l’abri de l’ambition russe la Turquie et l’Autriche. Alors il fallait faire une guerre k fond, comme dit M. de Bismarck, marcher en avant avec l’Autriche, qui ne demandait pas mieux, pousser la Suède en Finlande en lui assurant la possession de cette province suédoise d’origine, soulever et reconstituer la grande Pologne sous un prince autrichien, in-

LA NOUVELLE POLITIQUE RUSSE. 20.'i

serait certainement suivi aujourd’hui et exécuté avec toute l’énergie dont l’Allemagne peut disposer. Les Anglais et les Suédois s’avançant en Finlande, la Prusse poussant ses armées de Kœnigsberg sur Saint-Péfersbourg, et l’Autriche les siennes de Cracovie sur Moscou, la Russie aurait bien de la peine k se défendre. Depuis 1812, les conditions sont changées. Grâce aux chemins de fer, les armées se concentrent en quelques jours et pénètrent en quelques semaines jusqu’au cœur du pays envahi. En une campagne, tout est fini. D’ailleurs il ne faudrait point poursuivre les Russes jusqu’au fond de leurs immenses provinces; il suffirait d’occuper la Finlande, les provinces baltiques, et de reconstituer la Pologne. Le général Fadéef voit clairement le danger. « Si nous ne ramenons pas k nous la Pologne, s'écrie-t-il, les Allemands la rétabliront contre nous; c’est leur intérêt, n Leur évident intérêt, en effet, car la Pologne indépendante leur servirait d’infranchissable boulevard. La garder pour eux-mêmes serait la folie d’une aveugle et inique ambition. Ce serait d’abord violer le principe des nationalités sans cesse invoqué par l’Allemagne ; puis, motif plus décisif, ne pouvant germaniser toutes les provinces polonaises, on les rejetterait dans les bras des Russes, comme en 1840, et le panslavisme reprendrait aussitôt une puissance bien plus redoutable que celle dont il a pu disposer jusqu’k ce jour, car il réunirait cette fois tous les Slaves au service d’une même cause, et il serait armé contre l’oppression teulone du plus saint des droits. Trop faible peut-être pour se défendre, la Pologne perdra qui voudra l’asservir, la Russie d’abord, ensuite l’Allemagne.

La Russie ne doit pas se faire illusion sur ses moyens de résistance. Deux choses essentielles lui font défaut: la liberté et les lumières, et elle ne voit peut-être pas même la faiblesse qui en résulte. Le despotisme est exposé à de terribles mécomptes. Les aveux de Napoléon III et de ses ministres nous en apportent chaque jours des preuves effroyables. Voyez par exemple l’écrit du comte Palikao. On se croyait admirablement préparé, et tout manquait, même dans les arsenaux comme Strasbourg. Le gouvernement russe 'paie pour avoir le meilleur matériel de guerre. L obtient-il, et serait-il prêt Ik où il devrait l’être? Nul ne peut le dire. On raconte k ce sujet plus d’une anecdote en Russie. Ainsi récemment, affirmet-on, l’empereur visitait ses régiments pour s’assurer que tous étaient armés du fusil transformé. Plusieurs en manquaient, mais immédia-

LA NOUVELLE POLITIQUE RUSSE

tement après la revue on expédiait, par chemin de fer, les nouveaux fusils à ceux qui en étaient encore dépourvus. Le fait fût-il faux, il est cru possible, et cela peint la situation. Sans le contrôle de la presse et de l’opinion libres, la vénalité et le désordre, ignorés ou tolérés, désorganisent tout. Les populations russes ont les qualités les plus solides, mais elles manquent complètement d’instruction, et même les hautes études sont peu cultivées Or des hommes tout à fait ignorants ne forment pas un bon élément pour les armées modernes. Étant aussi inertes que les serfs du moyen âge, ils résisteraient mat à l’invasion et môme à la domination de l’étranger. Les classes moyennes peu instruites ne piîuvent fournir le corps d’officiers qu’exige la stratégie actuelle. Une nation où la vie intellectuelle est limitée aux sphères les plus élevées, et dont toute la force est concentrée aux mains de l’État, est incapable de résister à UH pays où tous les citoyens, animés d’une passion individuelle et poussés par la vue claire de leur intérêt, se précipitent à l’appel de la patrie. Une ou deux grandes batailles pourraient décider du sort de l’empire des tsars. Les Slaves, qui ne sont pas même unis, ne semblent pas encore assez forts pour affronter l’alliance des tribus germaniques et Scandinaves.

Le soir du 1" septembre de l’an passé (1870), au moment où le

1 D’après les Archives de statistique militaire^ qui sont publiées à Saint- Pétersbourg par les meilleurs officiers de l’état-major, la fréquentation des écoles en Russie a lieu dans les proportions suivantes. Dans les trente-cinq provinces russes proprement dites, où fonctionnent les états provinciaux, - qui font beaucoup pour l’enseignement, — 1 élève sur 168 habitants fréquente l’école. Dans les trois provinces où il n’y a pas encore d’états provinciaux, on trouve 1 élève sur 471 habitants. Dans les six provinces nord-ouest du district de Vilna, il y a 1 écolier sur 186 habitants. Dans les trois provinces sud-ouest (Kief, Podohe, Volhynie), on compte 1 écolier par 532 habitants ; dans les provinces de la Vistule (royaume de Pologne), 1 sur 31 habitants ; dans les provinces de la Baltique, 1 sur 19 habitants, et en Sibérie 1 écolier sur 664 habitants. — L’enseignement supérieur n’est pas plus florissant. On ne parvient point à remplir convenablement les chaires universitaires, et beaucoup <l’entre elles restent vacantes. Naguère encore, à Kasan, la botanique, la philosophie et la littérature latine ne trouvaient point de professeurs. A Charkov, sur quatorze chaires de professeurs extraordinaires, une seule était occupée. A Kief, les chaires créées par le règlemeni de 1863 sont presque toutes restées vacantes ; en 1867-1868 la faculté de philosophie ne comptait que deux membres. A Odessa, le vide était encore plus grand. Les douze chaires les plus importantes n’avaient point de titulaires. Le gouvei’nement accorde cependant une dotation assez convenable au haut enseignement.

LA NOUVELLE POLITIQUE RUSSE. 207

drapeau blanc apparut sur les murs de Sedan, un général américain et le correspondant d'un journal anglais s’approchèrent de M. de Bismarck pour le féliciter du succès de la journée. Ils avaient soif: on leur apporta de la bière, et avec la boisson d’Odin et des Valkyries ils burent à l’alliance indissoluble des trois grandes branches de la famille germanique. Est-ce un pronostic de l’avenir, et les alliances seront-elles désormais dictées par l’identité de la race? Ce qui est certain en tout cas, et les Russes prévoyants le disent tout haut, c’est que, si la Russie continne à marcher en avant sous le drapeau du panslavisme persécuteur et conquérant, elle concentrera devant elle la résistance acharnée du monde germanique, conduit à l’assaut par la Prusse et l’Angleterre.

Quelles sont les forces réelles dont dispose la Russie pour résister à une pareille coalition? Après la guerre de Crimée, elle n’a songé qu’à se refaire en introduisant une stricte économie dans son établissement militaire et en réduisant l’effectif. Il s’agissait avant tout de constituer une nation qui pût déployer plus de ressort qu’en 1834. C’est dans ce dessein que le servage a été aboli. En même temps un immense réseau de chemins de fer a été construit, surtout dans des vues stratégiques et afin que les armées ne se fondent nlns fin t.ravfii'sant Ifts .steoues. Peu à peu l’esprit national s’est ré-

208 LA NOUVELLE POLITIQUE RUSSE

ainsi répartis: infanterie de ligne, 492,000; fusiliers, 20,000; cavalerie, 33,000; artillerie, 28,000; génie, 11,500; et le reste irréguliers et armée du Caucase. Le nombre des canons de campagne serait de 1,304. En y ajoutant les réserves, les états-majors, le commissariat, on arriverait à un grand total d’environ 1 ,200,000 hommes, ce qui permettrait de jeter à bref délai sur le territoire ennemi une armée de 400,000 combattants. Celte force serait peut-être suffisante pour attaquer l’Autriche seule ; elle ne pourrait tenir tête aux forces combinées de l’Autriche et de l’Allemagne. Les militaires russes ne l’ignorent pas, et ils cherchent le moyen de porter leur effectif au niveau voulu sans ruiner les finances de l’empire, déjà très embarrassées. D’après leur calcul, rien que pour garder les provinces exposées aux coups de l’ennemi, il faudrait trente-quatre divisions ou 400,000 hommes, et en outre une armée active de 900,000 combattants sans compter les dépôts. Sur le papier, l’empire dispose déjà de forces supérieures; mais il s’agit d’avoir de bons soldats, bien équipés et bien exercés, et non des contingents constituant une foule armée. Pour obtenir cette force, considérée comme indispensable à la sécurité de la Russie, deux systèmes étaient en présence: celui du général Fadéef, qui voulait tirer parti de Vopoltschenie ou milice, qui existe déjà et dont on ferait de bonnes réserves pour la défense, et celui du général Miliutine, ministre de la guerre, qui voulait tout simplemdnt adopter en bloc l’organisation prussienne. C’est, comme on le sait, le général Muliutine qui l’a emporté, et le tsar a décrété le service obligatoire pour tous, sans remplacement et sans autre titre d’exemption que l’incapacité démontrée. C’est une mesure que tous les états devront adopter. Si on l’applique sérieusement en Russie, elle y amènera toute une révolution, car l’ancien serf étant appelé à servir à côté de son seigneur ne tardera pas à devenir un citoyen. La durée du service est fixée à douze ans avec trois ou quatre ans de présence, mais u aucun homme ne sera renvoyé dans ses foyers, » son instruction fût-elle complète, avant de savoir lire et écrire. On estime que, lorsque le nouveau régime aura porté ses fruits, il produira 3 millions de combattants.

Seulement, on le voit, tout est à réorganiser, et en Russie les résultats sont toujours infiniment au-dessous de ce qu’on espère, parce que l’argent fait défaut, et qu’il est dévoré en concussions de toute espèce. C’est ainsi que le capitaine Brackenbury affirme, dans

LA NOUVELLE POLITIQUE RUSSE

son livre récent sur les armées européennes, que les troupes russes sont loin d’avoir toutes le nouveau fusil. On avait pris d’abord le système Cari, puis le système Berdan. Le ministre de la guerre, comte Miliutine et le grand-duc héritier défendaient avec acharnement, le premier un fusil américain, l’autre un fusil russe. Les bureaux annonçaient qu’on transformait par jour des milliers d armes; mais, on ne sait par quel maléfice, elles n’arrivaient pas aux mains des troupes. Mêmes tâtonnements, même insuffisance pour 1 artillerie,

dont le capitaine Brackenbury fait connaître l’armement très en

■ ■ ;, l’infanterie a

ès. Les hommes ne sont plus comme autre-

ples machines. Ils se sont initiés à la tactique nouvelle ,

l’idée nationale » com-

détail. D’après les observateurs les plus compétents fait beaucoup de progi fois de sim

ils sont mieux nourris, plus contents, et «

mence à faire battre leurs cœurs. Il marchent admirablement, et on leur impose les plus durs exercices ciales sont très instruits ; mais ceux ( dessous de ce qu’exige l’art militair

manquent de discipline ; on affirme ( ques les envahissent. Les sous- officiers sont à peine supérieuis en intelligence aux simples soldats. Sauf les cosaques, excellents comme éclaireurs, la cavalerie ne peut se comparer à celle de l’Allemagne et de l’Autriche; elle serait incapable de remplir la mission de rideau d’avant-garde à laquelle la stratégie moderne semble la des-

tiner.

Ce qui est le plus avancé, c’est la construction des places fortes et celle du réseau stratégique des chemins de fer. Kertch et Kief au sud, Sweaborg et Cronstadt au nord, sont bien fortifiés. En Pologne on a élevé un véritable quadrilatère formé des forteresses Varsovie, Zamosc, Ivangorod, Brzesc-Rilewski et Modlin. Dès 1852, e baron Haxlhausen, qui connaissait si bien la Russie, était épouvanté en voyant ce bastion de la Pologne, si fortement armé, s ayancei jus qu’au cœur des pays germaniques. Depuis lors, sous la direction de Todleben, on fait les travaux les mieux entendus pour transformer quelques-unes des places polonaises en réduits complètement imprenables. Modlin, situé au confluent du Bug et de la Vistule, sans population civile à nourrir et à ménager, est le modèle du genre. « Immense, silencieuse et sombre, dit M. Bratkenbuiy, des tinée à l’attaque et à la défense, Modlin est bien 1 image du gij,an tesmie fit, menaçant eninire du nord qui couve 1 Europe du regard.

;. Les officiers des armes spede la ligne sont tout à fait aure actuel. On se plaint qu’ils nue les idées ultra-démocrati-

210 LA NOUVELLE POLITIQUE RUSSE

attendant son heure. » Le réseau slratégi((ue des voies ferrées est formé d’abord de quatre lignes dirigées du nord au sud, afin de permettre la concentration en arrière du point d’attaque ou la défense des deux côtes de la Baltique et de la Mer Noire ; ensuite de quatre lignes tracées de l’est vers l’ouest, afin de permettre aux armées de se porter rapidement en Prusse, en Autriche ou dans les principautés. Le réseau entier, déjà dessiné, n’est pas achevé. En résumé, on peut dire que la Russie n’est pas encore prête à l’action. La réorganisation à la prussienne est à peine commencée; l’armement est incomplet, le réseau ferré n’est pas terminé, et le budget se solde chaque année par un déficit. Le parti ultra-moscovite se montre trop pressé au gré du gouvernement. C’est, diraiton, une imprudence ; c’est peut-être aussi le moyen de rallier tous les Slaves sous un drapeau commun.

Si cette lutte formidable devait éclater un jour, que ferait, que devrait faire la France? Depuis longtemps l’alliance russe a été une tentation pour la France, et à l’avenir elle le sera plus que jamais. Napoléon 1®' l’a adoptée un moment, puis rejetée ; Charles X s’y engageait vers la fin de son règne et Napoléon III dérivait par moments de ce côté. La raison en est simple. Ni l’Angleterre ni l’Autriche ni même la Prusse ne peuvent rien céder à la Russie; il y va de leur existence comme grandes puissances. La France au contraire peut croire qu’elle ferait un bon marché en accordant le Danube et môme les Dardanelles en échange du Rhin et de l’Escaut. Le Rhin est si près, et le Bosphore est si loin ! Il est incontestable que Napoléon III, se donnant pour mission la revanche de Waterloo et le retour aux frontières léguées par la république et perdues par l’empire, s’est trompé d’allié. Avec leurs trames sournoises et leurs complots avortés qu’ils essaient en vain de pallier aujourd’hui par le mensonge. Napoléon III, conspirateur sur le trône, et ses diplomates, agents naïfs d’une politique à la fois perfide et inepte, tous se sont iaisséjouer par Cavour et Bismarck, qui eux se mettaient hardiment à la tète du mouvement national unitaire de leur pays respectif. La petite politique compte sur des dispositions personnelles, sur des promesses, sur des marchés; elle agit dans l’ombre, et c'est toujours un jeu de trompeurs et de dupes. La grande politique table sur l’accord des intérêts des peuples et sur la force des idées qui régnent à un moment donné. Elle peut se faire au grand jour et n’occasionne pas de déceptions à celui qui a vu clair. Nous ne

I savons encore de quelles vagues espérances M. de Bismarck a amusé

Napoléon III, mais il fallait être aveugle pour s’y laisser prendre.

I- Point n’était besoin de la réponse de la chancellerie de Berlin au

[ dernier livre de M. Benedetti pour démontrer que la Prusse n’au-

rait jamais cédé, sans y être obligée par la force, ni le Palatinat ni la Belgique ni même la Saar. Le roi Guillaume ne pouvait accorder, volontairement du moins, un pouce du territoire allemand, sans abdiquer toute chance à l’hégémonie, et concéder les provinces belges, c’était du même coup livrer Cologne devenue intenable, et la route de Berlin en arrière des forteresses du Rhin, Mayence et Coblence.

I Si Napoléon eût agi et occupé, peut-être l’Allemagne se fût-elle

I résignée au fait accompli, après quelques revers. Mais attendre de

I la bienveillance de M. de Bismarck les concessions dont M. Be-

nedetti traçait naïvement le plan, c’était en vérité un aveuglement dont l’histoire diplomatique offre peu d'exemples. Pour faire des \ conquêtes. Napoléon III s’est allié précisément à l’état qui pou-

\ vait le moins les lui permettre. L’alliance russe eût été certes plus

' indiquée; mais que d’obstacles elle eût cependant présentés! Il aurait

I fallu oublier à la fois l’intérêt de la civilisation occidentale, la Po-

! logne et la Hongrie, nécessairement sacrifiées, toutes les traditions

libérales delà France; chose plus grave encore, c’eût été la rupture avec l’Angleterre. Sur le continent, il n’est plus que deux intérêts ' pour lesquels les Anglais feraient la guerre : la Turquie et la Bel-

Sgique. Or une alliance offensive de la Russie et de la France mettrait évidemment ces deux intérêts en péril. Il est clair qu aucun gouvernement français n’entrera à la légère dans une voie qui aboutirait à une lutte avec le pays qui a été le berceau et qui est encore le foyer des idées de liberté dans le monde.

Je n’ai pas hésité à examiner ces redoutables éventualités, parce que je suis convaincu qu’il est nécessaire de regarder en face ce qui est et ce qui est possible, le présent et l’avenir. La b rance a été jetée inopinément dans la guerre de 1870, parce qu’elle n a pas su I voir et dire nettement ce qu’elle voulait et ce qu’elle ne voulait pas.

I C’est de loin qu’un pays doit décider la conduite qu’il tiendra dans

i telle ou telle circonstance. Rien n’est plus dangereux que de se lais-

ser entraîner par un courant qui peu à peu devient irrésistible. C’est surtout en fait de politique étrangère qu’il faut toujours saj voir très nettement où l’on va et jusqu’où l’on veut aller .

I Si les gouvernements ne consultaient que l’intérêt des peuples,

LA NOUVELLE POLITIQUE RUSSE. 213

Ruthénie et en Livonie, ou un moyen d’édifier un puissant empire conquérant et despotique, comme le rêvent les patriotes de Moscou. Un Russe, M. Tourguenef, a écrit à ce sujet une phrase qui est la condamnation de toutes ces aspirations de grandeur nationale établie par la force des armes : « Le mot civilisation est seul pur, sacré et partout respectable, tandis que ces autres mots, nationalité, n-lmre. nuissance. sentent le sang qu’ils font couler. »

LA NOUVELLE POLITIQUE RUSSE

aucun conflit ne s’élèverait entre la Russie et l’Allemagne. Les Allemands n’ont rien à gagner à opprimer les Slaves, pas plus que les Russes à persécuter les Polonais et les Allemands qui habitent certaines de leurs provinces. On ne peut que regretter, surtout au point de vue de la Russie, l’influence que semblent y prendre les idées du panslavisme agressif et conquérant. La Russie possède un territoire déjà trop vaste pour le ressort économique dont elle dispose. Au lieu de s’épuiser pour l’agrandir encore, qu’elle s’applique plutôt à le peupler et à le mettre en valeur. L’exemple des Éta!s-Unis devrait lui ouvrir les yeux. Les Américains supportent sans peine un budget deux fois plus considérable que le sien, et ils remboursent leurs dettes, tandis que la Russie en contracte chaque année de nouvelles pour faire face aux dépenses improductives de l’armée qui l’épuisent.

La Russie est appelée, par sa position, à porter la civilisation dans toute l’Asie centrale. C’est une grande et belle mission, mais pour la remplir elle devrait d’abord élever le niveau intellectuel de ses propres populations. La race slave peut espérer un grand avenir. Jusqu’à présent elle n’a pu donner sa mesure, parce qu’elle a presque toujours été asservie; mais on ne peut lui dénier une intelligence très vive, très fine, et cette puissance de multiplication qui en a fait la plus nombreuse des races aryennes. En Bohême au moyen âge, en Serbie aujourd’hui, elle a montré qu’elle était capable d’établir la liberté. Malheureusement en Russie, peut-être par quelque mystérieuse influence du sang touranien, les populations semblent s’accommoder d’un despotisme purement asiatique, dont l’extension en Europe serait un malheur pour l’humanité tout entière. Le plus pressé pour les Russes est donc de s’élever à un état de culture intellectuelle qui leur permette de tirer parti des sources de richesse que leur territoire renferme, et de prendre une part effective à la direction de leurs destinées politiques. L’ambition de la Russie n’est pas en rapport avec les ressources dont elle dispose aujourd’hui, et il serait d’ailleurs profondément regrettable que les Slaves occidentaux. Tchèques, Polonais et Serbes, vinssent à tomber sous le joug des Russes, beaucoup moins avancés qu’eux. Le principe des nationalités est légitime, quand il est invoqué par des populations qui réclament une autonomie à laquelle leur maturité intellectuelle et politique leur donne droit ; mais on ne peut que le maudire, quand on en fait une arme d’oppression, comme dans la

LA REVANCHE DE LA FRANCE. 21o

oublie, puis saisir le moment opportun. Si vous annoncez sans cesse que vous attaquerez le plut tôt possible, l’ennemi se tiendra prêt et aura soin de ne point s’engager ailleurs.

En outre, ne rêver que vengeance, ne songer qu’à la guerre, est, à notre époque, une idée malsaine et démoralisante. Il en résulte que les forces vives de la nation — argent, jeunesse, intelligence, esprit de recherche — sont absorbées dans des poursuites absolument improductives. En France, la population n’augmentait déjà que très lentement. Cela n’est pas un mal en soi, mais relativement à l’accroissement des autres nations, cette stérilité peut devenir une cause d’infériorité dans la balance des forces matérielles. Or si l’on appelle plus de jeunes gens sous les drapeaux et si on consacre plus d’argent aux armements, outre le demi-millard d’impôts nouveaux qu’exige la liquidation de l’Empire en faillite, il en résultera probablement que la population n’augmentera plus, car ce qui l’arrête, c’est moins

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(Retue de de Bruxelles, 15 janvier 1872.)

On ne peut presque point lire de livre, de revue ou de journal français qui ne proclame ouvertement ou qui ne fasse entendre que le devoir de la France est de se préparer à prendre, par les armes, une revanche glorieuse de ses récents revers. Les écrivains les plus sensés, les plus sages, n’hésitent pas à dire qu’il faut instiller au cœur des générations nouvelles la haine des Prussiens. La meilleure raison, ou du moins la plus goûtée et la mieux comprise que l’on puisse faire valoir en faveur d’une réforme, est qu’elle préparera les Français à vaincre les Allemands.

Que le peuple français éprouve ces sentiments, il ne faut point s’en étonner. La soif de la vengeance est naturelle au cœur de l’homme, et elle est d’autant plus intense que l’offense a été plus profonde. M. de Bismark l’avait prévu, c’était le fond de son argumentation contre M. Jules Favre, quand il discutait les conditions de la paix. Mais ce qui est naturel, est souvent très peu prudent et très peu raisonnable. La passion est naturelle ; elle est pourtant une détestable conseillère.

Parler de revanche en ce moment est puéril, maladroit et malhabile. Puéril, car c’est agir comme un enfant battu par un autre, qui crie en montrant le poing: Demain, tu me le payeras; — maladroit, car c’est donner raison à M. de Bismarck, prétendant qu’il devait garder Metz et Strasbourg, non par esprit de conquête et pour agrandir l’Allemagne, mais uniquement pour se défendre au jour de l’inévitable vengeance ; — malhabile, car si l’on veut se venger d’un ennemi puissant, il faut se préparer en silence, se recueillir, comme l’a fait si habilement la Russie, laisser croire qu’on

l’Empire lui a fait. Ceux qui ont gouverné en h rance les affaires et l’opinion, ont toujours empoisonné l’esprit de la nation des idées les plus fausses. Parmi celles-ci, il y a surtout l’engouement de la gloire militaire et la manie des interventions étrangères. Par exemple, quelle funeste influence n’a pas exercée M. Thiers, en exaltant le premier empire, en cultivant l’esprit guerrier dont le retour des cendres de Napoléon était le symbole et la consécration. Lisez les mémoires de M. Guizot. Sa préoccupation constante est détendre l’influence de la France. Pour cela, on intervient ou on intrigue partout. En Orient, pour soutenir Méhémet-Ali; en Espagne, pour prêter appui aux libéraux, ou pour y faire des mariages princiers; en Suisse, pour défendre les Jésuites ; en Belgique, pour conseiller à Léopold 1®"' l’emploi de la force armée. C’est ce qu’on appelait « une politique digne d’un grand pays. » Il en résultait les plus fâcheuses conséquences.

Premièrement, l’attention publique se tournait vers les affaires étrangères, au lieu de se fixer sur les réformes à l’intérieur, où tout était à faire.

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Secondement, il fallait entretenir une forte armée et une flotte puissante pour faire sentir et craindre partout « l’épée de la France. » Troisièmement, la fibre nationale devenait extrêmement susceptible, et tout agrandissement d’un pays étranger était considéré comme une offense à l’honneur et une atteinte à la légitime prépondérance de la France. On entretenait dans tout le peuple cette croyance ou plutôt ce dogme que la France devait être et rester le pays le plus puissant du monde. Rien de plus curieux, sous ce rapport, que le dernier chapitre du dernier livre de Prévost-Paradol. L’idée que la France puisse tomber au second rang, comme puissance militaire, et ne plus l’emporter sur les autres nations que par les lettres, les arts et les sciences, lui inspire une sorte de fureur patriotique. Cet esprit si sage, cet ami si éclairé de la liberté et du progrès pacifique n’hésite pas à accepter, à demander même la guerre avec la Prusse, plutôt que de la voir étendre son hégémonie sur le reste de l’Allemagne. Les libéraux et les radicaux ont été en ce point plus aveugles même et plus funestes à leur patrie que des hommes d’État comme MM. Thiers et Guizot. Oubliant que leurs ancêtres de la révolution étaient d’abord tous pour la paix, ils ont constamment prêché la guerre, la guerre contre l’Angleterre pour l’affaire Pritchard, la guerre contre l’Europe pour la Pologne ou pour l’Égypte, etc., etc. Les gloires de l’empire et les luttes de l’opposition contre les Bourbons, sous la restauration, avaient mis au cœur des Français un besoin fâcheux de succès militaires et d’influence, de prépondérance à l’étranger. Ce sentiment existant, tous les partis l’ont entretenu et exploité tour à tour, les uns comme moyen de gouvernement, les autres comme moyen d’opposition. Voilà ce qui a fait adopter à Napoléon III la politique insensée qui l’a conduit successivement en Crimée, en Italie, en Cochinchine, au Mexique et enfin à Sedan. Il se serait résigné à Sadowa et même à l’unification de l’Allemagne, hâtée par ses fautes ; il avait fait faire, à ce propos, par M. de Lavalette, la théorie « des grandes agglomérations ». Le point d’honneur national, surexcité par les discours de l’opposition, et aussi certainement trop écouté par ses maréchaux, l’ont poussé à la déclaration de guerre de juillet 1870,

Aujourd’hui encore, on persévère dans la même voie ; on accable le pays d’impôts pour augmenter la dotation de l’armée, et on entretient dans les âmes un désir âpre de se jeter au premier moment sur l’ennemi. Qu’en résultera-t-il? D’abord, qu’aucun gouvernement sage

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I ne pourra durer, et en second lieu que la nation surexcitée se tan-

cera de nouveau dans les hasards de la guerre, sans les préparatifs et sans les alliances nécessaires pour réussir, comme ces fiers taureaux de l’Andalousie qu'on tourmente dans les ténèbres et qui ■ ensuite se précipitent avec un aveugle courage sur l’épée tendue du matador.

Ce n’est pas ainsi qu’on fera reprendre à la France la position qu’elle doit occuper pour son bonheur et pour l’avantage de notre continent. On est désolé, quand on voit que ni le gouvernement ni l’assemblée de Versailles ne proposent aucune de ces grandes idées, aucune de ces réformes radicales que de grands malheurs ont tou- ‘ jours inspirées ailleurs. Le gouvernement suit exactement l’ancienne ornière, sauf qu’il revient à certaines vieilles mesures restrictives

i partout abandonnées: protection de l’industrie par les douanes, en-

traves de toute nature imposées à la presse, poursuites contre l’iwternationale, impôts absurdes sur le papier, sur les correspondances postales ^ et le transport des marchandises. Ainsi, tandis que les autres pays et l’Allemagne surtout marchent en avant, la France recule vers le passé. L’Allemagne, avare pour tout le reste, prodigue les millions pour l’enseignement supérieur et en vote de nou- ' veaux pour l’enseignement primaire. La France, où, en fait d’in-

struction, l’Empire a tout négligé, ne fait rien, absolument rien,

■ pour combler ces effrayantes lacunes; l’Assemblée nationale a

; même très mal accueilli le projet de loi si modéré de M. Jules

Simon.

Prenant texte de ce manque absolu d’idées neuves et fécondes et i de cet abondant et désolant regain d’idées étroites et surannées, les

I ennemis de la France parlent de la décadence inévitable des races

j latines. D’abord, nous, Belges, nous ne devrions accepter cette

i j théorie que la mort dans l’âme, car ce serait la condamnation de

i : notre nationalité. Les Flamands pourraient peut-être se sauver, en

se rattachant, plus intimement qu’ils ne l’ont fait jusqu'à ce jour, à la ; civilisation germanique de l’Allemagne, de l’Angleterre et de l’Amé-

* Dans tous les pays limitrophes, on peut correspondre par carte, moyennant 5 centimes. En France, la lettre simple coûte 25 centimes, cinq fois plus^ Les n tarifs pour marchandises étaient déjà plus élevés qu’ailleurs, et on y met un

L impôt de 10 p. c. — On oublie que le meilleur moyen de favoriser l’industrie

r est de faciliter les échanges. On place l’industrie dans des conditions d’infériorité

I et 011 veut pourtant la protéger !

LA REVANCHE DE LA FRANCE

rique surtout; mais l’autre moitié du pays, — les Wallons, — sont des latins ou du moins sont attachés si intimement aux latins par l’identité de la langue, des mœurs, des traditions, des sentiments et de l’histoire, qu’ils n’échapperaient pas au déclin de leurs frères. Qu’on le sache bien, si le niveau des lumières devait baisser en France, il ferait moins clair chez nous. Notre frontière nous préserve de payer pour les folies de nos voisins, mais pour la culture intellectuelle nous sommes solidaires; car la frontière n'existe pas pour les choses de l’esprit.

Voyons maintenant jusqu’à quel point cette décadence des races latines est un fait réel. Il est hors de doute que le groupe des peuples germaniques pris dans son ensemble se trouve maintenant dans une meilleure situation que le groupe des peuples latins ^ Voyez seulement la cote de la Bourse, thermomètre de la condition économique des peuples. Si l’on compare le taux de la rente en France et en Angleterre, en Italie et en Prusse, en Espagne et en Suède, en Portugal et en Néerlande, les fonds des premiers sont toujours à 20 p. c. au-dessus de ceux des seconds. Mais cette différence de situation actuelle ne tient pas à une infériorité de la race, c’est à dire à une cause sans remède. Je ne suis pas de ceux qui croient que toutes les races sont susceptibles du même développement, et j’admets que la constitution du cerveau ou les aptitudes innées et transmises de l’esprit influent sur la destinée des peuples ; mais latins et germains sont frères ; ils sont également de souche aryenne ; au fond, leurs langues sont semblables ; mêmes racines, même génie grammatical ; puis, ils ont les mêmes traditions mythiques, les mêmes institutions à l’origine, mêmes mœurs, môme indépendance. L’Espagne a conservé ses libertés jusqu’à ce qu’un germain, Charles-Quint, les lui ravît. L’Italie a été aussi remplie de cités libres que la Flandre. La France a eu les mômes institutions

1 Ce fait n’est même pas nié par les chefs de l’église catholique. Voici ce que dit M. Bourret, évêque de Rodez, dans sa récente pastorale (janvier 1872): « Les nations catholiques, dit-on, sont en décadence, et les races latines qui sont restées fidèles à l’Église romaine, ne sont pas sauvées. C’est vrai, nous ne le nions pas. » Le fait constaté, l’évêque l’attribue à ce que les nations catholiques ne remplissent point leurs devoirs religieux. Admettons Texplication, mais d’où vient cette infidélité, cette révolte? n’est-ce pas parce que le catholicisme n’est pas en rapport avec les besoins des peuples modernes ? Si Tinfériorité des peuples catholiques est certaine, il est difficile de ne pas l’attribuer au catholicisme.

LA REVANCHE DE LA FRANCE. 219

que l’Angleterre jusqu’au xiv' siècle. Les Magyars, peuple de race jaune et touranienne, ont défendu leur liberté avec plus d’héroïsme, de persévérance et de succès que les Germains. Les Basques, probablement berbères, ont su repousser toutes les tyrannies et conserver leurs autonomies locales jusqu’à ce jour. Le progrès des nations germaniques n’a commencé à devenir plus rapide que depuis le XVI® siècle, et aujourd’hui l’Italie, à peine constituée, se réveille; elle commence à briller, dans toutes les branches scientifiques, d’un éclat si sérieux, qu’un professeur de l’Université de Louvain veut y envoyer étudier notre jeunesse. L’observation des faits ne permet donc pas d’attribuer à l’action de la race la différence de destinée des différents peuples européens.

Ce qui est incontestable, c’est que certaines institutions, certains souverains, certains auteurs ont exercé une influence si profonde sur certains peuples, que leur caractère s’en est trouvé modifié d une façon presque permanente; et ainsi on est disposé à attribuer au sang un effet qui vient du dehors. Une tournure particulière donnée aux idées et une certaine direction aux mœurs, transmises ensuite de génération en génération, constituent ce caractère national qu’on ne peut nier et qui distingue le Français, l’Américain, l’Anglais, l’Allemand.

Le Prussien a un caractère très marqué et très différent de celui des autres tribus teutonnes. Il est raide, méthodique, sévère, dur pour lui-même et pour les autres, économe, laborieux, clairvoyant, nullement adonné à la schiuœrmi-rei, pratique en tout, excellent fonctionnaire, caporal inimitable, et, dans les hautes régions, mathématicien, stratégiste et homme d’État de premier ordre. D’où vient le caractère prussien ? Il a été formé, comme le territoire, par le travail persévérant des souverains et l’influence séculaire des institutions. Avant le xvi* siècle, ce type était inconnu. C’est le Grand-Électeur et le Grand Frédéric, le protestantisme, l’armée, le service et l’instruction obligatoires, qui l’ont créé. Le caractère américain diffère beaucoup du caractère anglais, et pourtant le Yankee est bien de pur sang anglais et saxon. Il a été formé par l’esprit puritain et par les institutions que cet esprit a produites.

Si la France ne réussit pas à établir la liberté sur des bases stables, c’est qu’elle a été profondément pénétrée de l’esprit romain, qui est mortel pour la liberté, et non parce qu’elle a dans le sang

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OU dans le cerveau quelque infirniilé qui la rende incapable de vivre libre. Avant la conquête romaine, l’Italie était remplie de confédérations libres, comme celles des Samnites, et de villes libres comme celles de la grande Grèce. Rome même a tourni à l’hisioire de la liberté quelques-unes de ses plus belles pages. Mais quand Rome eut conquis le monde connu, elle n’y introduisit pas un régime représentatif ou fédéral ; elle y appliqua simplement son régime municipal, qui ne convenait pas au gouvernement de tant de provinces, de langues et de civilisations différentes. Pour tenir ensemble le faisceau de toutes ces parties si diverses de l’Empire, il fallut établir une centralisation administrative absolue, et en même temps les dissensions intérieures aboufirent au despotisme. Ainsi se forma cet absolutisme administratif, cette centralisation toute puissante qui broya partout les autonomies locales et qui brisa du même coup l’indépendance individuelle.

Le christianisme se constitua à l’origine sous forme de petites sociétés indépendantes où régnait la liberté, l’égalité, la discussion, l’élection et le système représentatif. Mais quand ce culte fut devenu le catholicisme romain, il adopta peu à peu le système de gouvernement de l’empire. Il en résulta que les peuples qui furent soumis à l’influence de la Rome impériale, puis de la Rome catholique, furent dressés à l’obéissance et à la servitude. Les Germains, beaucoup moins soumis à cette double influence, conservèrent l’indépendance individuelle, le goût de la liberté, des autonomies locales, du régime électif et représentatif que les Latins avaient aussi possédé primitivement. La féodalité, qui n’est autre chose que la bande germanique établie en pays conquis, fit succéder partout en Europe, même dans les pays du Midi, l’indépendance individuelle pour les nobles bien entendu — à la centralisation administrative et despotique. Mais les rois se mirent bientôt k l’œuvre, aidés par les juristes, pour rétablir le pouvoir absolu dont ils trouvaient le type dans la Rome impériale. L’Église suivit une marche parallèle, remplaçant les anciennes libertés par l’omnipotence papale.

Au XVI® siècle, la royauté et l’Église approchaient de la réalisation de leur idéal. C’est alors qu’éclata le mouvement de résistance et d’émancipation qui avait sa racine dans l’individualisme germanique et qui, par conséquent, triompha dans les pays où cet esprit s’était conservé, tandis qu’il échoua dans les pays où 1 influence romaine avait été plus forte. La Réfoime fortifia encore le sentiment

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de liberté chez les peuples qui l’adoptèrent, parce que, retournant aux origines du christianisme, elle rétablit les élections, les autonomies locales, la discussion, c’est à dire des institutions libres. Dans les pays où la Réforme fut étouffée, le despotisme triompha à la fois dans l’État et dans l’Église.

La perfection du régime despotique fut atteinte d’abord en Espagne sous Philippe II, et un peu plus tard, en France sous Louis XIV. Les derniers restes des libertés du moyen âge furent partout extirpés. La centralisation romaine fut rétablie comme sous les Césars. La révolution française ayant échoué. Napoléon imprima k l'absolutisme administratif une activité et une puissance encore plus irrésistibles, et jusqu’k présent les Français ne sont pas encore pai venus k rompre avec ces fâcheuses traditions.

Ce qui a empêché la liberté de prendre fortement racine dans le sol français, c’est l’influence de Rome, de la Rome impériale d’abord et de la Rome papale ensuite.

Les peuples qui avaient conservé l’habitude de la liberté et le sentiment de l’indépendance individuelle, originairement commun k toutes les tribus aryennes, furent encore fortifiés dans ces dispositions par le culte qu’ils adoptèrent au xvi® siècle. Les peuples que le despotisme impérial avait déjà pliés à la servitude, furent confirmés dans cette faiblesse par le catholicisme, qui enseigne l’obéissance passive. Les peuples latins qui, comme Vaud, Genève et l’Engadine, adoptèrent laRéforme, se sont montrés aussi propres à manier des institutions libres que les Néerlandais ou les Anglo-Saxons.

De l’étude de l’histoire, on peut donc conclure que si les Français parviennent difficilement k conserver la liberté, cela vient des institutions et des traditions, non de la race. Il en résulte qu’en changeant les institutions civiles et religieuses, on modifierait peu k peu le caractère et on arriverait au même résultat qu’en Amérique ou en Angleterre. Je n’ignore pas la puissance des traditions. Lutter contre son passé est difficile. Il y faut un vouloir persévérant; mais de grandes catastrophes engendrent de grandes résolutions et d’héroïques efforts.

La revanche de la France devrait consister k naturaliser sur notre continent les libres institutions de l’Amérique. Elle arriverait ainsi k exercer une influence plus grande que jamais, et cette fois uniquement bienfaisante. Mais pour atteindre ce but, de profondes réformes seraient indispensables. J’essaierai d’indiquer celles qui paraissent les plus urgentes.

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C’est de l’enseignement k tous les degrés qu’il faudrait s’occuper d’abord. Ce n’est que par la diffusion universelle de l’instruction que les institutions démocratiques se maintiennent et donnent de bons résultats en Amérique et en Suisse. M. Taine vient de nous montrer, dans une peinture effrayante de réalité, comment fonctionne le suffrage universel en France. C’est vraiment la souveraineté de l’ignorance, le règne des ténèbres. C’est le suffrage universel qui a nommé et toujours soutenu Napoléon III, alors même qu’il avait déjà conduit la France au bord de l’abîme. Si l’on ne veut pas enlever au peuple le droit de voter, il faut donc l’éclairer ; sinon il n’y a point de salut. Il est même impossible de prévoir k quelles solutions, à quelles catastrophes peut mener le système d’élection tel qu’il est organisé maintenant.

Dans l’enseignement supérieur, tout est à faire. Les facultés actuelles, isolées et peu dotées, n’exercent guère d’influence. Il faudrait les grouper en puissantes et glorieuses universités, comme celle de Paris au moyen âge ou celles de tous les autres pays encore aujourd’hui. Les détails donnés de temps à autre sur la situation des études supérieures sont affligeants au delà de tout ce que l’on peut imaginer. Récemment, il a fallu refuser la moitié des élèves pour les cours de chimie à l’école de médecine, faute de place. M. Pouchet nous apprend que, dans la patrie de Cuvier et de Bichat, il n’y a point de chaire d’anatomie générale. M. Victor Meunier nous a tracé le tableau navrant de l’état où l’Empire a laissé l’enseignement supérieur. Tandis qu’en Allemagne on donne des millions pour établir un institut de chimie ou de physiologie, les savants français sont obligés d’étudier dans des entre-sols, sans lumière, et dans des laboratoires insuffisants, sans appareils, sans ressources d’aucune espèce.

L’enseignement moyen est mieux pourvu, mais il faudrait mettre fin à la claustration des jeunes gens empruntée aux couvents et provoquant le développement des mêmes vices. L’influence fâcheuse de l’internat sur les mœurs en France vient d’être encore récemment démontrée jusqu’à l’évidence par M. Sainte-Claire Deville L Les faits qu’il cite sont frappants.

Pour donner k l’enseignement primaire et supérieur le développement indispensable, il est nécessaire que tout le monde soit con-

< Travaux de V Académie des sciences morales et 'politiques. Août 1871

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vaincu qu’il y va de l’avenir du pays et mette cette question au-dessus de toutes les autres. Il ne suffit pas de s’en occuper mollement et d’y consacrer les miettes qui tombent de la table toujours trop opulente des autres budgets. Particuliers et gouvernement devraient rivaliser d’efforts et de sacrifices comme en Amérique. On regarde à 20 millions pour établir la gratuité, et ce sont des centaines de millions qu’il faudrait donner sans compter.

Mais où trouver l’argent? Dans les budgets de la marine et de l’armée. Si la Prusse avait imposé à la France, comme l’a fait Napoléon à la Prusse après léna, l’obligation de limiter son armée à 40,000 ou môme 80,000 hommes, elle lui aurait rendu le plus signalé service. Voyez les États-Unis: la guerre terminée, ils ont vendu leur flotte et réduit leur armée à 35,000 hommes. Sans doute, la position de la France est toute différente, et, en temps ordinaire, je comprends que ce pays ne veuille désarmer que de commun accord avec les autres États. Mais aujourd’hui il faut courir au plus pressé, et le plus pressé, à mon avis, est de refaire le pays en répandant l’instruction. Si on augmente le budjet de la guerre, comme on le fait en ce moment, et si pour y faire face on élève les impôts et on charge d’entraves toutes les transactions; si, en môme temps, on néglige la culture des sciences et la diffusion des lumières, qui seules rendent le travail fécond, ils est impossible qu’on ne soit pas devancé par l’Allemagne, qui réduit les impôts, qui fait tout pour faciliter les échanges et qui ne recule devant aucune dépense pour favoriser les progrès des sciences. Est-il sage de tout sacrifier à l’armée pour recouvrer la prépondérance, alors que l’entretien de cette armée empêche de faire ce qui est indispensable au progrès du pays et au développement de sa richesse ? N’est-ce pas tourner le dos au but qu’on poursuit ?

L’organisation administrative exige aussi de grandes réformes. La constitution naturelle de la société est celle-ci. D’abord, la commune, qui est comme une extension de la famille et où l’homme trouve aide et protection; puis, la province ou le canton, qui administre les intérêts d’une région ; enfin, tout au-dessus, l’État qui fait les lois générales, en assure l’exécution et ne s’occupe que des intérêts réellement communs à tout le pays.

En France, la commune a conservé une certaine autonomie; mais la province a été anéantie, car 1e département n’est qu’un rouage de la centralisation. Il faudrait reconstituer les anciennes provinces et

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leur attribuer le règlement de beaucoup d’objets dont s’occupe aujourd’hui l’assemblée nationale, au grand détriment de tous. Par exemple, les travaux publics et l’enseignement moyen devraient leur être restitués. On rappellerait ainsi la vie politique aux extrémités, au lieu de l’attirer au centre, où elle cause des maux de différentes sortes, entre autres l’excès de la législation, over-legislatio7i, comme disent les Anglais, et l’abus du parlementarisme. Ce sont là des maux dont souffrent spécialement la France et l’Italie. Les Chambres, toujours réunies, toujours discutant, toujours troublées par les intrigues des partis, agitent le pays inutilement. Il faut faire peu de lois. La société doit se dévelo|)per librement et par ellemême. Les lois sont nécessaires, sans doute; mais comme elles constituent toujours des entraves, il ne faut pas les multiplier, ainsi qu’on le fait de nos jours.

Quatre mois de session devraient sufiire. Dans certains États de l’Union américaine, le Parlement ne se réunissait qu’une fois tous les deux ans. En Norwège, un des pays les plus libres et les plus démocratiques de la terre, il ne siège qu’une fois tous les trois ans. On ne voit pas que la félicité publique en souffre.

Fédération des communes constituant la province, fédération des provinces constituant l’État, voilà la forme nécessaire des sociétés libres. Le despotisme l’a brisée ou en a empêché la formation. Il faut aujourd’hui s’en rapprocher de nouveau, à mesure que les localités deviennent plus capables de se gouverner elles-mêmes.

Autre réforme tout aussi indispensable. La critique et le public devraient réagir énergiquement contre l’immoralité croissante des œuvres d’imagination. Les romans, les pièces de théâtre ne semblent avoir de sel que s’ils contiennent au moins un adultère et un bâtard. Quand on peut réunir les deux, le succès est assuré. Les journaux catholiques s’élèvent avec raison contre cette littérature malsaine.

Ce n’est pas que Vienne, Londres ou Berlin méritent le prix de vertu plus que Paris; mais les œuvres littéraires, qui représentent l’esprit national, sont plus pures en Allemagne et en Angleterre et n’apportent pas, dans les familles honnêtes, l’écho et l’influence du monde de la débauche et de la licence. Le théâtre moderne français est devenu une véritable peste. La contagion qu’il répand, rend la régénération morale presqu’im possible.

Chose essentielle, il faudrait ranimer le sentiment du devoir.

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