PREMIÈRE SÉRIE
LE DICTIONNAIRE RATIONNEL DE DE POTTER - LA littérature EN FRANCE DEPUIS 1830 — l’aBSENCE DES PARTIS EN ITALIE — LA NOUVELLE POLITIQUE RUSSE — LE PARTI CLÉRICAL EN BELGIQUE —
LK protestantisme ET LE CATHOLICISME DANS LEURS RAPPORTS AVEC LA LIBERTE
et la PROSPÉRITÉ DES PEUPLES, ETC.
GAND
J. VUYLSTEKE, Éditeur
rue aux Vacbes, 15
PARIS
FÉLIX ALCAN, Éditeur
Boulevard S*'-Germain, 108
avant-pkopos
É Émile de Laveleye a été surpris par la mon le ^ jax
1 Vier 1892, dans sa soixante-dixième année, encore dans
I toute la force du talent et de l’intelligence.
1 II laisse des notes nombreuses et de volumineux mate-
S riaux ; il comptait les utiliser pour un grand ouvrage sur i l’économie politique, qui fut le rêve de son âge mûr et e
S V. ses dernières années. ^
! Il n’a pas laissé de manuscrit achevé, digne d etre livre
^ à l’impression.
ï , Le but de cette publication n’est donc pas d offrir au ! public des œuvres nouvelles et encore inconnues, mais de réunir ses études éparses, rangées dans l’ordre chrono-
i ^ logique. . , ,
? ^ Déjà Émile de Laveleye avait publié lui-meme dem
recueils de ses articles parus auparavant dans des revues
■ belges et étrangères.
: S Dès 1863, il réunissait, sous le titre de Qtieslimis contem ’y î foraines (1), des essais parus dans différents recueil
■ périodiques de 1856 à 1860. En voici les titres : L
% § (1) Brusclles, Lacroix, Vcrboeckhoven et C“, in-12, 3.53 p.
question religieuse dans les pays catholiques. — De l’avenir du catholicisme, essai sur la réforme catholique. — Le parti catholique en Belgique. — La justice dans la Révolution et dans l'Église par M. P. ,1. Proudhon. — Le communisme. — Du progrès des peuples anglo-saxons. — Les coulisses d’un grand règne.
En 1869, il publia un volume analogue éü Éludes et essais (1), qui contenait : La crise religieuse au dixneuvième siècle. — Le parti libéral et le parti catholique en Belgique. — Le voyage de la Novara. — Un roi constitutionnel (Léopold I, roi des Belges). — Le mont Rose et les Alpes penniiies. — Antoine Wiertz, un peintre belge contemporain. — Marina, souvenirs de la vie d’artiste à Rome.
Nous n’avons pas cru devoir réimprimer ces études, que le public retrouvera facilement dans les deux volumes publiés par l’auteur lui-même. Nous nous sommes borné à réunir celles qui sont d’un accès plus difficile, enfouies et oubliées en quelque sorte dans les périodiques où elles ont paru d’abord.
Le premier recueil de ces Essais et éludes comprend des articles écrits par l’auteur de 1861 à 1875, dans la période qui embrasse ses débuts et ses années de formation littéraire et scientifique, jusqu’au moment où il est arrivé, ce semble, à sa pleine maturité.
S’il avait pu diriger lui-même cette publication, il aurait probablement corrigé et remanié çà et là plus d’un détail. Nous avons cru devoir éviter scrupuleusement de nous substituer à l’auteur et nous avons imprimé ses écrits tels qu’il les a livrés au public.
(1) Paris, Hachette, in-12, p.
» A côté de ses grands ouvrages, dont quelques-uns sont célèbres, ces essais occupent une place importante dans la ■ série de ses nombreux travaux. Us permettent de suivie, jour par jour en quelque sorte, la marche de ses études si variées et si étendues, de ses idées si fermes et si larges, de ses aspirations toujours marquées au coin de la charité et de la justice chrétiennes.
Certains de ses articles ont eu du retentissement dans les deux mondes. Tous aideront à saisir mieux la physionomie intellectuelle, religieuse et littéraire de 1 auteur.
Déjà dans ce premier volume, le lecteur .sera frappé de la variété des sujets traités, de la nouveauté et de la profondeur des vues, de la fraîcheur et de la couleur d un style toujours clair, simple, correct et souvent élégant, chose
bien rare chez les écrivains belges.
Un ou deux volumes suivront, qui comprendront les
principaux essais d’Émile de Laveleye, écrits depuis 1875 jusqu’au moment même où la mort est venue briser entre ses doigts cette plume si sympathique et dune activité
dévorante.
Septembre 1893.
Principaux ouvrages d’Éiuilc De Laveleje ;
Études historiques et critiques sur le principe et les conséquences de la liberté du commerce international. Brux., Muquardt, 1857. 1 fr. 50
Les Nibelungen. Traduction nouvelle, précédée d’une étude sur la
formation de l'épopée. Bruxelles, Lacroix, 1801 3 Ir.
Essai sur l’économie rurale de Belgique. 2‘* édition. Paris, Librairie
internationale. 1875 3 fr. 50
édition en 1862. — Traduit en néerlandais.
Questions contemporaines. Bruxelles, Lacroix, 1863 . . . 3 fr. 50
Études d’économie rurale. La Néerlande. Brux., Lacroix, 1864. 3 fr. 50 Traduit en néerlandais.
La Saga des Nibelungen dans les Eddas et dans le Nord Scandinave.
Bruxelles, Lacroix, 1866 3 fr.
La Lombardie et la Suisse. Étude d’économie rurale. Paris, Librairie
internationale, 1869 . 3 fr.
Études et essais. Paris, Hachette, 1869 3 fr. 50
La Prusse et l’Autriche depuis Sadowa. Paris, Hachette, 1870 2 vol. 7 fr. Essai sur les formes de gouvernement dans les sociétés modernes. Paris, Germer- Baillière, 1872 2 fr, 50
L’instruction du peuple. Paris. Hachette, 1872 6 fr. 50
Traduit en néei’landais et en suédois.
Des causes actuelles de guerre en Enrope et de l’arbitrage. Bruxelles,
Muquardt, 1873 7 fr. 50
Traduit en anglais.
De la propriété et de ses formes primitives. 4® éd. Paris, Alcan. 1891. 10 fr. pe édition en 1874. — Traduit en anglais, en allemand, en danois et en russe.
De l’avenir des peuples catholiques. (Réimpression populaire de la brochure : Le protestantisme et le catholicisme dans leurs rapports avec la liberté et la prospérité des peuples). 27® éd. Paris, Alcan. 0 fr. 25 pe édition en 1875. — Traduit en anglais (deux éditions : à Londres et à New York), en néerlandais, eu allemand (deux éditions), en suédois (deux éditions), en italien, en portugais (deux éditions : à Rio de Janeiro et à New York), en espagnol (trois éditions: une à Madrid, deux à Valparaiso, Chili), en hongrois, en tchèque, en grec, en polonais et en japonais.
Lettres d’Italie, 1878-1879. Bruxelles, Muquardt, 1880 . , 3 fr. 50
Éléments d’économie politique. 2® éd. Paris, Hachette, 1889 , . 3 fr. P» édition en 1882. — Traduit en néerlandais, en anglais, en italien, en tchèque, en polonais, en portugais et en bulgare.
Le socialisme contemporain. 6® édition. Paris, Alcan, 1891 . 3 fr. 50 pe édition en 1881. — Traduit en anglais, en suédois, en russe et en allemand.
Nouvelles lettres d’Italie. Bruxelles, Muquardt, 1884 . . . . 3 fr.
Traduit en anglais.
La péninsule des Balkans. 2 vol. Bruxelles, Muquardt, 1886. 10 fr.
Traduit en anglais, en allemand et en bulgare.
La crise et ses remèdes. Verviers, Gilon, 1886 0 fr. 60
Le luxe. Verviers, Gilon, 1887 0 fr. 60
La question monétaire en Belgique en 1869. Bruxelles, Weissenbruch,
1390 1 fr. 50
La monnaie et le bimétallisme. Paris, Alcan, 1891 . . . . 3 fr. 50 Le gouvernement dans la démocratie. 2 vol. Paris, Alcan, 1891. 15 fr.
{Revue trimestrielle de Bruxelles, octobre 1861.)
Le nom de De Polter mérite d'être inscrit au tout premier rang parmi ceux dont s’enorgueillit la Belgique moderne. Il a pensé avec une grande force et une grande profondeur sur les principales questions qui occupent notre temps, et si ses livres n’ont pas obtenu tout le succès qu’ils méritaient, c’est que pour des vues souvent originales ou justes, il ne trouvait pas toujours une forme assez parfaite.
Jamais il ne s’est attaché à ces vaines poursuites qui absorbent complètement les âmes vulgaires ; il n’a recherché ni le pouvoir ni la grandeur ; son seul but était de connaître ce qui est et surtout ce qui doit être. Jamais la sainte ardeur de pénétrer plus avant, de voir plus clair dans le monde des idées, ne s’est refroidie dans son cœur, et jusque dans les dernières années de sa verte vieillesse, échappant à l’envahissement des préoccupations étroites de l’égoïsme qui se fortifie à mesure que l’esprit perd en vigueur et en étendue, il continuait à étudier les lois qui président à la marche des sociétés humaines, avec une persévérance et une activité admirables. Son désintéressement de tout ce qui est petit et bas, était si incontesté, son amour de la vérité si évident, que ses adversaires mêmes se sont vus forcés de lui rendre hommage. Chose rare à notre époque de convictions flottantes et de volontés faibles pour toute chose, sauf pour la conquête de la fortune, il a ordonné tous les actes de sa vie d’après les notions qu’il s’était faites du vrai, du juste et du bien, et ainsi l’homme privé n’a pas été inférieur à l’homme public et au penseur.
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LE DICTIOHNAIllE DE DE POTTER.
Je n’ai point l’intention de parler de la carrière de De Potter, — on l’a déjà’; fait, icî.niçnie,:— ' ni de discuter l’ensemble de ses doctrines, ce qui exigerait un long travail ; je voudrais seulement dire quelques mots du dernier ouvrage qu’il a publié peu de temps avant sa mort, le Dictionnaire rationnel.
Jusqu’à présent ce livre est peu connu, et le nombre de ceux qui l’ont lu, est, j’imagine, relativement restreint. La raison en est uniquement dans la forme peu attrayante que lui a donnée l’auteur. Voltaire, il est vrai, a composé de la même façon son Dictionnaire philosophique, mais il a racheté ce que cette méthode d’exposer ses idées offre d’aride et de fatigant, par des anecdotes, par des récits, par des jeux d’esprit que le ton grave et scientifique adopté par De Potter interdisait complètement. Toutefois, lorsqu’on lit le Dictionnaire rationnel comme son auteur a voulu qu’il fût lu, c’est-àdire avec l’application qu’on met à étudier un ouvrage de science abstraite, un traité de physique ou de géométrie, on est frappé de la force de la pensée, de la profondeur des vues et parfois même de la netteté de leur exposition.
Dans les trois grandes questions qui dominent le mouvement contemporain et qu’a surtout étudiées De Potter, on peut dire, je crois, que les solutions auxquelles il est arrivé, seront ratifiées par les événements que nous réserve l’avenir.
S’étant occupé d’abord de la question religieuse, il s’est élevé nettement contre les tendances et même contre les dogmes du catholicisme. Ce qui se passe de nos jours et la marche générale des esprits ne semblent pas lui donner tort.
En politique, il s'était prononcé énergiquement pour la séparation complète de l’Église et de l’État et pour le système de la liberté en tout et pour tous. L'influence de ses idées n a pas été étrangère à l’adoption de ce système par le Congrès qui a doté la Belgique des lois constitutionnelles les plus libérales de l’Europe en cette matière.
Enfin, plus tard, il a abordé la question économique ou sociale, et c’est elle qui a été le sujet habituel des recherches de De Potter dans les dernières années de sa vie et qui occupe la place principale dans son Dictionnaire rationnel. 11 n’est pas entré, il est vrai, dans les différents problèmes que soulève l’organisation économique des sociétés modernes. Il n’a pas cherché non plus à indiquer les réformes que réclament les iniquités qu’on y rencontre ; mais nul peut-être n’a signalé d’une main plus ferme et en ti'aits plus précis les dan-
gers de la distribution trop inégale des produits et l’imminence des crises qui doivent en résulter. Ce point demande quelques développements.
Le nombre est grand encore de ceux qui comparent les époques des temps modernes à celles de l’antiquité et qui croient, comme Vico,
ique les évolutions historiques recommencent sans cesse dans un cercle sans fin. Mais rien n’est moins fondé. L’antiquité n’a jamais ■m eu l’idée des droits naturels ; elle n’a jamais eu surtout l’idée de
1 l’égalité des hommes que rejetaient même les philosophes les plus
I éminents . Quoique les organes officiels du chistianisme et les parti-
• ■ sans déclarés de la révolution l’aient nié avec une égale vivacité, la
ri notion de l’égalité et ce mouvement qui y mène à travers d’incessants
I bouleversements et qu’on a appelé la révolution, sortent tous deux
4 du christianisme. C’est en vain que, pour le nier, on invoque quel-
I ques passages d’une épître de Saint Paul, peu favorables à l’émanci-
I pation immédiate des esclaves. Ils prouvent seulement que Paul
I n’entendait point donner le signal d’une insurrection servile, et ils ne
I peuvent détruire l’impression générale que laisse la lecture des
I Evangiles. Jésus-Christ ne vivait qu’avec les pauvres : c’est eux qu’il
I vient évangéliser, c’est-à-dire que c’est à eux qu’il vient annoncer la
M bonne nouvelle, eunngelion, la nouvelle de la venue du Règne. Or,
I qu’est-ce que le Règne? C’est l’ordre de justice où les derniers
H seront les premiers, et où se réalisera la parole du prophète:
I Déposait potentes de sede et exaltavit humiles. Bienheureux sont
I ceux qui aspirent vers cet ordre et qui ont soif de justice, car ils
i seront rassasiés. Et ainsi l’esprit de charité éclate en accents, tantôt
^ d’une ineffable douceur, tantôt d’objurgation et de colère ; car dans
toutes les paroles du Christ, on trouve une protestation contre le monde et ses iniquités et une aspiration ardente vers un ordre meilleur, vers l’idéal. Sans doute cet idéal ne devait se réaliser sur la terre qu’après un bouleversement cosmique et quand un cataclysme aurait changé les conditions de 1 univers. Mais ce cataclysme si impatiemment attendu par les premiers chrétiens, la fin du monde, comme on disait, n’arrivant pas, on abandonna la terre au mal, à la tyrannie, à l’iniquité sous toutes ses formes, et on n’espéra plus la réalisation de l idéal d’égalité et de justice que dans \ autre monde, dans le ciel. Cet abandon des intérêts terrestres et cette résignation pieuse durèrent tout le moyen âge. L’inspiration de l’Évangile était oubliée alors. Les paroles brûlantes tombées jadis sur la foule du
LE
haut de la montagne en Judée comme la prophétie d’un meilleur avenir, ne trouvaient plus d’écho dans cette lamentable époque, car nul poui ainsi dire ne les connaissait plus. Au fond de leur abaissement et de leur misère, les classes inférieures étaient en proie à l’ignorance et à la superstition. Sur les classes supérieures régnait la scolastique, Aristote et Saint Thomas. Mais à peine la Réforme a-t-elle mis l’Evangile aux mains du peuple que, comme un ferment, la vue de 1 idéal soulève les nations. Les paysans, en Allemagne, s'insurgent contre la féodalité et réclament l’égalité naturelle. Les Provinces-Unies secouent le joug de l’Espagne et appliquent en fait le principe de la souveraineté des nations. Au delà de l’Atlantique, les quakers et les puritains, appuyés sur l’Évangile, inscrivent dans leurs constitutions tous les principes d’égalité et de liberté qui forment la charte des nations modernes. Puis vient la révolution de 1688 en Angleterre, qui assure d’une manière définitive le triomphe du gouvernement représentatif, et enfin la grande révolution française qui formule tous ces principes en articles de loi et qui, broyant les institutions du passé, grave ces idées nouvelles dans l’esprit des masses par la magie de la parole et l’autorité d’événements mémorables. Depuis lors le mouvement révolutionnaire, loin de s arrêter, se précipite avec plus de force et s’étend sur de plus vastes espaces. Après avoir posé la question sociale en 1848, en ce moment même, en Europe, il mine les trônes absolus et fait surgir le principe des nations unes et libres, tandis qu’en Amérique il bat en brèche l’esclavage des noirs. Les fauteurs de la servitude des peuples et de la domination cléricale disent donc vrai, quand ils font remonter à la Réforme 1 origine de ces vastes mouvements qui ébranlent et modifient les sociétés modernes. La Réforme en doit porter la responsabilité, car c’est elle qui a répandu de nouveau dans le monde les principes d affranchissement
et de justice déposés dans l'Évangile.
Mais, si les événements qui remuent le monde sont chose nouvelle, la théorie par laquelle on les explique ne l’est pas moins. A 1 aspect de ces mouvements inouïs est née une nouvelle conception de la marche de l’humanité, aussi différente de celle admise par toute l’antiquité que la base des sociétés antiques l’est de celle sur laquelle reposent les sociétés modernes. Les anciens croyaient que la destinée des peuples et même du genre humain est .semblable à celle de 1 individu, et que la vieillesse doit nécessairement succéder à l’enfance et à l’àge mûr, l’époque de la décadence à l âge de la puissance et de
la gloire. L’univers lui-même était, suivant eux, soumis à ces alternatives d’expansion et de décadence, de développement et de reploiement. Aujourd’hui nous croyons au contraire que l’humanité s’avance vers une perfection plus grande, à travers des crises terribles sans doute, mais par un mouvement dont il est impossible d’indiquer le terme ; et nous nous plaisons même à transporter cette notion du progrès indéfini, de l’histoire du genre humain à celle de notre globe et jusqu’à celle de l’univers. Or cette conception nouvelle remplit le cœur des générations actuelles d’audacieuses espérances et d’impatients désirs d’amélioration. Non seulement elle fait paraître vaine et puérile toute tentative de restaurer le passé, mais elle tend à la faire considérer comme un attentat aux lois providentielles, et tout réactiOHUfl ire paraît dès lors un aveugle insurgé contre les décrets divins. Elle rend plus ardent le besoin de réformes, car elle fait voir dans celles-ci les moyens nécessaires et légitimes de l’accomplissement des destinées humaines. Elle sème le mécontentement de ce qui existe, et détache ainsi les peuples du présent pour les précipiter vers un avenir meilleur, auquel ils ont droit et qu’ils sont appelés à atteindre. L’idée qu’on s’est faite du progrès, est donc à la fois pour l’esprit de révolution un ferment nouveau et une sanction.
Ce qui précède démontre à l’évidence, me semble-t-il, que notre époque ne peut se comparer à aucune de celles qui l’on précédée, et qu’un mouvement irrésistible l’entraîne vers le règne de Injustice et de l’égalité dont l’idéal mystique a été posé il y a dix-huit siècles.
Déjà chez les nations les plus avancées l’égalité politique est inscrite dans la loi. Elle est réalisée par des institutions qui tendent à devenir de plus en plus démocratiques. Cela même ne suffit plus et l’humanité aspire à faire un nouveau pas sur le terrain économique. Mais ici s’élève le plus formidable problème qui jamais peut-être ait fait hésiter l’homme d’État et pâlir le penseur.
Comment concilier l’égalité de droit inscrite dans les constitutions et dans les cœurs, et l’inégalité de fait qui souvent se révèle par des statistiques si affligeantes? Les économistes prétendent que toute richesse vient du travail; comment se fait-il alors qu’on voie se transmettre de génération en génération d’une part l’oisiveté avec l’opulence, d’autre part le travail avec la misère? Dans la ballade de Schiller, le plongeur sort du gouffre de Scylla épouvanté des choses effrayantes qu’il y a vues. Or, les économistes qui descendent dans les bas-fonds de la société, ressemblent à ce plongeur: ils sont
rent l’attention de quelques jeunes gens aventureux; mais les hommes sérieux ne s’en occupèrent que pour classer ces rêveries bizarres à la suite des utopies de Morus, de Campanella et de Fénelon, convaincus que les unes ne devaient pas avoir plus d influence que les autres sur la suite des événements contemporains. Les hommes sérieux s’étaient trompés. Chacun se souvient comment la question sociale, dont presque personne ne s’occupait avant 1848, prit tout à coup une formidable importance, et comment un point noir que quelques économistes prévoyants avaient seuls signalé à 1 horizon, envahit subitement le ciel et déchaîna sur 1 Europe de mémorables tempêtes. Ces idées de réforme, quelque peu mûres et mal formulées qu’elles fussent, se répandirent néanmoins avec la rapidité de la foudre. Alors la France prit peur et se jeta dans les bras de la dictature. Le mouvement de Février avorta, parce que la question sociale avait surgi sans qu’on fût préparé à la résoudre, et, pour employer une image familière à cette époque, le sphinx dévora la république, parce qu’elle n’avait pas trouvé le mot de l’énigme. La situation actuelle de l’Europe est la conséquence de ces événements, qui sont trop récents pour que nous ayons aies rappeler. Chacun sait que la question sociale est aujourd’hui rentrée dans 1 ombre et qu’elle est primée par des questions de réorganisation territoriale et politique ; mais les aveugles seuls s’imaginent qu’elle est rayée du
nombre de celles qui occuperont l’avenir.
Nous venons d’esquisser en quelques traits le grand mouvement égalitaire qui domine les temps modernes et qui a été le constant objet des études de De Potter pendant la dernière époque de sa vie. Dans plusieurs passages du Dictionnaire rationnel, il en a marqué la nécessité et les caractères avec cette précision froide et âpre qui distingue son style, et aussi avec ces couleurs trop assombries que lui inspirait sa thèse. C’est ainsi qu'il dit : « Ce qui détermine les conditions du travail, ce sont l’offre et la demande qui en sont faites. Comme le travail à notre époque est plus offert que demandé, le salaire est réduit au minimum. Ce qui en résulte est le prolétariat avec toutes ses conséquences. Ceux qui ont besoin de travailler pour vivre, font, par la concurrence qui s’établit entre eux, baisser le prix du travail jusqu’au point où il ne fait plus qu’alimenter les ouvriers qui sont utiles aux capitalistes. Tant que l’organisation actuelle persistera, aucune de ses conséquences logiques ne pourra changer, quoi que puissent dire et faire les économistes de toutes les écoles, les
des travailleurs, c’est-à-dire de ceux qui créent la ricnesse, soin pius mal nourris que les prisonniers enfermés pour les plus grands crimes \ surtout quand tous les citoyens jouiront à la fois du droit de voter et de la faculté de s’éclairer? Et d’autre part, comment réaliser la justice distributive, comment faire pour que chacun participe
du travail accompli et des services se posent et dont l’avenir devra l’avait entrevu Rousseau dès l’amenait à désespérer de l’ordre social! Ne trouvant aucun remède aux iniquités dont la vue torturait son âme aimante, il se réfugiait dans le faux idéal de la barbarie primitive, où il retrouvait au moins l’égalité dans le dénûment et l’image de ces vertus héroïques et de cette fierté indépendante qui distinguent le sauvage du prolétaire. Voltaire se moquait du pauvre Jean-Jacques qui voulait marcher à quatre pattes ; aujourd hui les économistes lui jettent la pierre, et M. Proudhon lui-même l’accable de ses plus amers sarcasmes. Et pourtant nul n’a éprouvé d’une manière plus poignante les angoisses que font naître l’aspect des difficultés qui s’opposent au progrès de l’humanité; nul n’a été dévoré plus que lui de cette soif ardente de la justice qui faisait maudire le monde aux premiers chrétiens et qui les poussait à fuir aux déserts un ordre social voué à des maux sans remède.
au bien être social en raison rendus? Voilà les questions qui amener la solution. Voilà le problème qu le milieu du xviii® siècle et qui 1
conservateurs à tous les degrés, les réformateurs à tous les diapasons. Pour que le travail s’organise normalement, il faut donc que la société soit elle-même radicalement réformée, en d autres termes que l’ignorance soit complètement dissipée, que la réalité déterminée du droit soit socialement reconnue et appliquée. Le travail, alors, l’intelligence, l’homme occupera dans la société la place qu y obstruent maintenant le capital, la force, la matière. Les ouvriers ne mourront plus faute d’être nourris par les capitalistes, et les uns comme les autres jouiront du produit de leur travail. »
Et ailleurs : « Ce fanatisme expiré, c’est en vain qu’on lui a substitué un mannequin qu’on a appelé patriotisme, gloire, honneui , les religions sont détruites et tout véritable principe moral a été détruit avec elles. Il n’y a plus dans le cœur de l’homme que le ressort purement mécanique de son intérêt matériel et actuel représenté par de l’or. Nos sociétés se dissolvent toutes, l’une avant, l’autre après, avec les croyances qui leur avaient donné l’être. Le monde appartient à la brutalité de la force et à la lâcheté de la bassesse, et il leur appartiendra jusqu’à ce que la vérité absolue s en soit rendue maîtresse pour y régner par les hommes qu elle éclairera le mieux. Redisons-le sans tergiverser: il est presque incontestable quelemonde social, livré aux vents de toutes les passions, doit, avant d’entrer au port de la justice et de la raison, subir encore bien des bourrasques et des tempêtes et finalement échouer sur l’écueil de l’anarchie. 11 faut raisonner et ne pas se lasser de raisonner dans le but de faire comprendre tout le danger de cette terrible épreuve et surtout la longue suite de douleurs à laquelle elle condamnera l’humanité. »
De Potter voyait clairement les difficultés <iui assiègent les sociétés actuelles, mais il les dépeignait généralement sous des couleurs trop ■sombres. Cela tenait à une vue spéciale que nous devons signaler.
Au lieu d’admettre qu’actuellement nous marchons déjà par des améliorations insensibles vers le règne de la justice et de la raison qu’il espérait pour l’avenir, il croyait que les conditions sociales vont en s’empirant et qu’au lieu du progrès en avant dont nous nous targuons, il se produit plutôt un progrès dans le mal. « Ce progrès est réel, dit-il, cela ne saurait être mis en doute. Le paupérisme dans lequel se concentrent tous les maux, deviendra nécessairement de plus en plus intolérable, à mesure qu’il sera de plus en plus senti et que des hommes d’un sentiment généreux travailleront de plus en plus activement à l’extirper, sans attendre que la société ait acquis les
lumières indispensables pour fonder l’ordre réel devant lequel le mal disparaîtra sans retour. Les apôtres du progrès sont par cela môme des partisans des réformes partielles et successives : or ces réformes sont toujours la conséquence d’un mal reconnu, qu’on a voulu sup primer. Mais le bien n’étant pas déterminé, tout progrès est un pas de plus dans le mal. Le malheur est donc essentiellement progressif. » En allant ainsi de mal en pis, la société arrivera donc, d’après l’auteur, à une situation si intolérable, à une anarchie si complète qu’elle n’aura plus que la ressource de se soumettre aux prescriptions du droit clairement démontré et reconnu par tous. Jusqu’à présent, l’ignorance de ce qui est juste est générale, et même de ce côté l’esprit humain n’a fait aucun progrès. De Potter l’affirme en propres termes. Il admet « la découverte incessante de vérités nouvelles, mais exclusivement dans le domaine physique, avant qu’il soit encore possible de soulever le plus petit coin du voile qui cache la vérité plus que physique, la vérité de raisonnement. Cette perfectibilité a pour résultat nécessaire le progrès vers le mal-être, dont l’excès fera chercher, trouver et appliquer socialement le principe de certitude, seule source de vraie liberté, de justice et de bonheur. » Ainsi l’humanité tombant d’erreur en erreur, de chute en chute jusqu’au fond de l’abîme, doit arriver tout à coup à voir la vérité d’une manière claire et certaine, et de la vérité clairement démontrée et par conséquent acceptée par tous résultera nécessairement l’ordre et l’harmonie. Quoique l’auteur eût rejeté le mot et l’idée de révélation, c’en serait une véritable qui se produirait, suivie d’une révolution subite et vraiment extraordinaire. Cette conception de la marche des choses est familière à la plupart des inventeurs d’utopies, qui se figurent de bonne foi que, du jour où leur système serait généralement connu et partant appliqué, une félicité sans mélange succéderait soudainement à tous les maux qui affligent le genre humain et dont ils tracent le lugubre tableau. Fourier avait môme trouvé un mot pour désigner cette sorte de soubresaut que la société devait accomplir : il l’appelait un écart absolu. Mais nous sommes surpris de trouver cette opinion partagée par De Potter qui n’attendait plus guère de miracles et qui n’a point de sarcasmes assez durs, de traits assez perçants pour les utopies de tout genre.
Quant à nous, nous croyons cette manière de concevoir la marche des choses non seulement contredite par les faits, mais en outre opposée à la notion même de ce qui est possible. Sans doute l’inéga-
lité entre les classes supérieures et inférieures de la société va en augmentant, parce que la richesse générale qui s’accroît avec une rapidité inouïe, s’accumule surtout entre les mains des hautes classes. Sans doute, entre certains grands banquiers de nos jours et le manœuvre, la distance est plus grande qu’entre les souverains les plus puissants d’autrefois, Charles-Quint par exemple, et un ouvrier de cette époque, parce que ces banquiers peuvent disposer de forces, se procurer des jouissances, en un mot dominer la nature d’une façon dont, il y a deux siècles, on n’avait pas d’idée. Mais il n’en est pas moins vrai que les classes laborieuses en masse sont mieux nourries et surtout beaucoup mieux vêtues et logées que jadis. Il est certain aussi qu’entre les hautes classes et le peuple il s est formé une classe intermédiaire, la bourgeoisie, qui n’existait pour ainsi dire pas autrefois et qui a conquis sur le despotisme les libertés dont nous jouissons maintenant.
Sous le rapport du droit, le progrès n’est pas moins certain, et nous n’admettons pas du tout que sur ce point l’humanité soit encore plongée dans cette ignorance profonde que décrit De Potter. G est en vain qu’il montre qu’un grand nombre d’auteurs ne sont point parvenus à donner une définition claire et simple du mot droit. Cela n’empêche pas que, quand quelqu’un dit ; c’est mon droit, il n entende par là désigner ce qui lui appartient légitimement. L ancienne définition de la justice, cuique suim tribuere, est suffisamment intelligible et exacte. Si chacun en effet, individus et peuples, avait ce qui leur appartient, la justice régnerait. Sans doute cette définition abstraite ne diminue guère les difficultés, car 1 embarras est de déterminer ce qui appartient à chacun. Mais n’avons-nous pas sur ce point des notions plus justes qu’autrefois ? N’est-ce donc rien que d’avoir proclamé qu’il n’appartient plus aux propriétaires de vendre les hommes avec la glèbe à laquelle ils étaient attachés, ni aux rois de disposer du sang et de la fortune de leurs sujets au gré de leurs caprices ? N’est-ce rien que ce principe reconnu dans la plupart des États civilisés, qu’il appartient à l’homme de choisir librement son culte, d’exprimer librement sa pensée, de concourir par son vote à l’administration des affaires publiques, et qu’il n’appartient plus à personne de le brûler vif ou de le torturer pour crime d’hérésie ou de libre pensée ? Certes toutes les applications du droit ne sont pas perçues, surtout dans le domaine économique, et sous ce rapport de grandes réformes sont nécessaires pour nous rapprocher de l’idéal de
justice que nous entrevoyons ; mais, parce qu’il reste beaucoup k faire, est-ce un motif de nier ce qui est déjà fait, et parce que le xix” siècle a sa tâche à remplir, faut-il contester l’œuvre accomplie par les trois siècles précédents ? De Potter dédaigne les réformes successives, il n’y voit qu’une aggravation des maux qui minent l’ordre social; et cependant c’est par des réformes successives que la condition générale du genre humain s’est améliorée. Si, comme le prétend l’auteur du Dictionnaire rationnel, nous n’avions encore aucune idée de ce qui est juste, il serait difficile de comprendre par quel miracle, par quelle révélation prodigieuse l’humanité parviendrait à posséder tout à coup cette vérité qui lui a échappé si complètement jusqu’à ce jour, et comment surtout les hommes qui semblent si peu faits pour la comprendre, arriveraient subitement à l’admettre généralement, socialement, comme dit De Potter.
Voici l’explication de cette apparente contradiction de l auteur.
Lui qui n’avait nulle confiance ni dans le cœur humain ni dans la raison, en avait une inébranlable dans le raisonnement. Méconnaissant la différence profonde qui sépare les idées de grandeur et les idées de perfection * , il croyait qu’on peut prouver d une manière également rigoureuse les vérités morales et les vérités mathématiques. Aussi longtemps, répétait-il souvent, qu’on n aura pas démontré les principes qui doivent servir de base à 1 ordre social, d’une manière aussi claire que deux et deux font quatre, on n aura rien fait. C’est là, nous semble-t-il, une des erreurs fondamentales de De Potter. Les principes qui touchent à la morale, à la philosophie, à l’ordre social, ne sont pas susceptibles de ces démonstrations rigoureuses que présentent les déductions mathématiques; car, si elles l’étaient, il y a longtemps que ces démonstrations auraient été fournies et qu'elles ne rencontreraient pas plus de contradicteurs que n’en trouve la proposition que les trois angles d un triangle égalent deux angles droits. En mathématiques, on ne s’occupe que de données abstraites et par conséquent rigoureusement exactes, comme 1 indique le nom même qu’on donne souvent à cet ordre de sciences. En morale, en politique, en économie politique, on spécule sur le réel, sur le cœur humain essentiellement variable et mystérieux, sur une quantité d’éléments dont plusieurs se dérobent aux prises de 1 esprit
' Voir le Cartésianisme de Bordas-Demoulin, où la différence entre les idées de perfection et de grandeur est tracée de main de maître.
et qu’il est déjà très difficile d’énumérer. Par conséquent quiconque s’acharne à mettre les sciences morales et politiques en axiomes et en déductions géométriques, fait une œuvre vaine, s il croit airivei par là à une certitude mathématique qu’il n’atteindra jamais. Quelques philosophes, Spinoza entre autre dans son Éthique, ont bien donné à leurs raisonnements une forme empruntée à la mélhode des sciences exactes ; mais cette forme, plus rigoureuse en apparence, ne les a pas protégés contre l’erreur et n’a pas entraîné l’assentiment univer^l comme l’aurait fait la démonstration d’un théorème de géométrie. Ce n’est pas à dire que pour les vérités de l’ordre moral, l’homme soit réduit à un irrémédiable scepticisme et qu’il ne puisse atteindre la certitude; mais il est certain qu’il y arrive par une autre voie et plus
détournée et plus longue.
C’est à ce goût de De Potter pour les déductions abstraites et poussées à outrance qu’il faut attribuer ce que beaucoup d’articles du Dictionnaire rationnel ont d’excessif et d’au delà du vrai. Toutefois, malgré les réserves qu’on est ainsi amené à faire sur plus d un point, il n’en reste pas moins incontestable que ce livre va au fond de toutes les grandes questions qui préoccupent notre époque et que, s’il n’apporte point de solutions définitives, il force au moins le lecteur à y réfléchir fortement, ce qui était le but que De Potter avait principalement en vue. Dans son dernier ouvrage, qui est pour ainsi dire son testament spirituel, l’homme éminent qui l’a écrit, a sans cesse le regard tourné vers l’avenir, vers l’avenir d outretombe qui attend chaque homme en particulier, vers 1 avenir terrestre qui est réservé à l’humanité sur cette terre. Or il est bon que des livres sérieux viennent ainsi fixer l’esprit, trop absorbé par le bruit des événements contemporains, sur les problèmes permanents des destinées humaines. Parmi les spectacles de la nature, De Potter ainaait surtout à contempler cette espèce d’infini qu’offrent les perspectives sans fin de l’Océan, et chaque année il venait demander quelque repos aux plages de la mer du Nord. Ce goût des choses étemelles, immenses, absolues et des horizons sans bornes se reflète dans 1 écrit dont j’ai essayé de dire quelques mots, et j’ose affirmer que quiconque l’aura lu avec attention, sera prépai é à considérer de plus haut le mouvement nui entraîne les sociétés modernes, et a prendre plus
LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN FRANCE