L’AFRIQUE CENTRALE ET LA CONFERENCE GÉ03RAPH1QUE DE BRUXELLES
{Revue des deux mondes de Paris, !'• avrd 1877.)
Au mois de septembre de l’an dernier (1876), le roi des Belges avait offert dans son palais de Bruxelles une gracieuse et royale hospitalité aux présidents des principales sociétés de géographie de l’Europe et aux personnages qui, soit par leurs voyages, leurs études ou leur philanthropie, s’étaient le plus identifiés avec les tentatives de faire pénétrer la civilisation jusqu au centre du continent africain. Dans la lettre d’invitation, le roi Léopold avait parfaitement défini la tâche de cette conférence. D’importantes et héroïques expéditions se sont faites dans fintérieur de 1 Afrique, soutenues par des souscriptions particulières. Ces expéditions, disait le roi, répondent à une idée éminemment civilisatrice et chrétienne: abolir l’esclavage en Afrique, percer les ténèbres qui enveloppent encore cette partie du monde, en étudier les ressources qui paiaissent immenses, en un mot y verser les trésors de la civilisation, tel est le but de cette croisade moderne bien digne de notre époque. Jusqu’ici, les efforts que l’on a tentés ont été faits sans accord ; aussi le vœu se produit-il aujourd’hui, de différents côtés, que ceux qui poursuivent un but commun, en confèrent pour régler leur maiche, pour poser quelques jalons et délimiter les régions à explorer, afin
qu’aucune entreprise ne fasse double emploi.
Souverain d’un petit pays, le roi Léopold II se trouve naturellement amené à porter ses regards sur les intérêts généraux du monde. Trop jeune encore pour être, comme son père, le conseiller de L plupart des souverains de l’Europe et l’intermédiaire de leurs négociations secrètes, Léopold II s’est beaucoup occupé de 1 avenii
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de l’extrême Orient. Avant de monter au trêne, il a visité, en obser vateur instruit et attentif, l’Égypte, l’Inde et la Chine, et il a rapporté de ses voyages la conviction que, pour permettre à l’industrie européenne de poursuivre ses étonnants progrès, il était urgent de lui ouvrir de nouveaux débouchés dans ces immenses continents qui contiennent les trois quarts de la population du globe. La crise économique, si intense et si longue, que traverse l’Europe en ce moment, prouve la justesse de ses vues. L’Amérique du Nord, dupe d’une politique commerciale étroite et imprévoyante, refuse de recevoir nos produits. Il faut donc pénétrer plus avant et ouvrir des marchés nouveaux en Asie et en Afrique. C’est vers l’Afrique surtout qu’il faut porter nos efforts, parce que là il y a, en outre, une œuvre d’humanité à accomplir : supprimer la traite et, par suite, les guerres abominables qui dépeuplent ces riches contrées. Pour favoriser l’œuvre de l’exploration de l’Afrique centrale, le roi Léopold voulait soumettre à l’examen de la conférence géographique réunie dans son palais trois points principaux : désigner des bases d’opérations à établir sur la côte de Zanzibar et près de l’embouchure du Congo ; déterminer les routes à ouvrir successivement vers l’intérieur en y créant des stations hospitalières, scientifiques et pacificatrices, comme moyen d’abolir l’esclavage et d’établir la concorde entre les chefs, en leur procurant des arbitres justes et désintéressés; enfin constituer un comité international et central pour poursuivre l’exécution de ce projet, en exposer le but au public de tous les pays, solliciter son appui et recueillir des souscriptions.
L’idée généreuse et élevée du roi des Belges fut comprise par ceux à qui elle fut soumise, et des voyageurs, des géographes, des philanthropes des différents États de l’Europe se rendirent à son appel. La France était représentée par l’amiral de La Roncière Le Noury, président de 1a Société de géographie de Paris, par M. Maunoir, secrétaire de cette Société, par M. Henry Duveyrier, l’explorateur du Sahara, et par M. le marquis de Compiègne, revenu récemment d’un périlleux voyage dans les régions inexplorées de rOgowai. M. de Lesseps se rendit plus tard à Bruxelles et approuva complètement le projet. L’Allemagne avait envoyé ses trois plus illustres voyageurs, MM. G. Rohlfs, Schvveinfurth et le docteur Nachtigal, qui venait d’obtenir la grande médaille de la Société de géographie de Paris. On remarquait, en outre, pour l’Italie, M. le
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commandeur Negri ; pour la Prusse, le baron de Richlhofen, président de la Société de géographie de Berlin ; pour l’Autriche- Hongrie, M. de Hochstetter, président de la Société de géographie devienne, le comte Edmond Zichy, le baron Hoffmann, ministre des finances, et le lieutenant A. Lux, qui venait d’accomplir une brillante excursion dans une partie inconnue du ba.ssin du Kvango ; pour l’Angleterre, sir Rutherford Alcock, président de la Société de géographie de Londres, sir Barile Frere, vice-président du conseil des Indes, actuellement gouverneur de la colonie du Cap, sir Henry Rawlinson, si connu par ses découvertes à Ninive ; le colonel Grant, qui avec son ami Speke a révélé l’existence des grands lacs de l’Afrique centrale ; le commandant Cameron, dont le voyage de la côte orientale à la côte occidentale de l’Afrique par le lac Tanganyka et le Lualaba a eu un si grand retentissement ; enfin, quelques philanthropes éminents comme sir Harry Verney, sir John Rennavvay, sir T. Fowell Buxion, M. W. Mackinnon et l’amiral sir Léopold Heath. La Belgique, n’ayant pas de voyageurs illustres, n’était représentée que par des personnes dont le concours pouvait contribuer au succès de l’œuvre dans le pays même, et l’un de ces membres belges, 31. Émile Banning, vient de résumer dans un excellent ouvrage l’état de nos connaissances relativement à l’Afrique centrale, ainsi que les travaux de la conférence*. Après quatre jours de débats, dirigés par le roi Léopold lui-même avec infiniment de tact et de suite, on décida qu’il y avait lieu d’établir une ligne de stations permanentes depuis Bogaraoyo, sur la côte de Zanzibar, jusqu’à Saint-Paul de Loanda, du côté de l’Atlantique, dans les possessions portugaises, en fixant les premières à Ujiji, sur la rive orientale du lac Tanganyka, à Nyangwé sur le Lualaba, point extrême atteint au nord par Livingstone, et dans un endroit à déterminer dans les États de Muata-Yamvo, l'un des chefs les plus puissants de l’Afrique centrale. On suivrait ainsi l’itinéraire si glorieusement parcouru par le commandant Cameron.
Mais quels seront le caractère et la mission de ces stations ? D’après l’avis unanime des voyageurs anglais et allemands, elles ne doivent rien avoir de militaire. Comme l’a très bien dit sir Bartle Frere, elles doivent agir par la douceur, par la persuasion, par
* L'Afrique et la Conférence géographique de Bruxelles par M. Émile Banniug. Bi’uxelles, 1887.
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l’ascendant naturel qu’exerce l’homme civilisé sur les races barbares. Toute force armée provoque l’hostilité des chefs ; si alors on veut se défendre, c’est la guerre et la conquête. Le personnel doit être peu nombreux, mais actif, dévoué et vigoureux. A la tête, il faut un homme habitué au commandement, un officier de marine, par exemple ; de plus, un médecin naturaliste, et quelques artisans habiles, en état d’exercer diverses professions, un charpentier et un forgeron-mécanicien principalement. D’après une communication que je dois à l'obligeance de sir Fowler Buxton, la Free cliurch d’Écosse a réuni 260,000 francs et a fondé une station du nom de Livingstonia sur les bords du lac Nyassa, d’où sort l’un des affluents du Zambèse ; le personnel comprend un lieutenant de marine comme commandant, un charpentier, un mécajiicien, un tisserand et trois ouvriers agricoles, outre les deux missionnaires. La station de Mombasa, sur la côte de Zanzibar, est établie sur le même modèle, et l’expédition que la Société anglaise des missions a dirigée sur TUganda, pour y installer un poste entre les lacs Victoria et Albert, n’est pas composée autrement.
Bien entendu, les stations créées par la conférence internationale ne pourraient s’occuper de propagande religieuse, puisqu’elles seraient entretenues par les souscriptions de personnes appartenant à différents cultes. Tout en se montrant très sympathiques aux efforts faits à côté d’elles pour répandre l'Évangile, elles devraient conserver un caractère exclusivement la'ique. Leur but principal est de servir de bases d’opération aux voyageurs qui s’avanceront dans l’intérieur pour pénétrer dans des régions encore inexplorées. Aujourd’hui l’explorateur, en partant de la côte, doit emporter avec lui des provisions, des instruments et surtout des moyens d’échange pour des mois ou des années. Il doit ainsi emmener et entretenir une interminable file de porteurs qui absorbe le plus clair des ressources et dont les fréquentes désertions entravent sans cesse la marche en avant. Ce serait un avantage incalculable, si, à l’intérieur même du pays, le voyageur trouvait ce qui lui est nécessaire, et si son point de départ, au lieu d’être situé sur la côte, à Bagamoyo ou à Saint-Paul de Loanda, l’était à la lisière même des régions inconnues où il faut s’avancer, à Niangvve ou à Ujiji, par exemple. Ces stations seraient comme des entrepôts où il pourrait s’approvisionner de tout ce dont il a besoin, et un lieu de refuge pour s’y rabattre en cas de maladie ou d’échec. Les privations, les souffrances de toute nature qui ont
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assailli les Livingstone, les Nachtigal, les Grant, les Cameron, et qui les ont empêchés de poursuivre leurs découvertes, seraient en grande partie épargnées à ceux qui désormais marcheraient sur leurs traces. Les chefs de ces postes, grâce à leur instruction scientifique, apprendraient vite à connaître les ressources du pays. Ils pourraient servir de guides aux explorateurs, faire connaître à les denrées à exporter et ouvrir ainsi au commerce des
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Nil, suivrait les bords du lac Victoria et du Nyassa, et le colonel Grant, qui connaît bien le pays, est convaincu qu’on ne rencontrerait point d’obstacles insurmontables.
Mais, se demandera-t-on, à quoi bon tant d’efforts ? L’Afrique centrale peut-elle être définitivement conquise par la civilisation ? L’Européen peut-il vivre et les habitants se plieront-ils au travail régulier qu’exige tout progrès économique ? Tout d’abord, il reste à explorer au centre de l’Afrique une vaste région complètement inconnue qui figure en blanc sur nos cartes, des deux côtés de l’équateur, et qui mesure environ 4 millions de kilomètres carrés, c’est à dire plus de sept fois l’étendue de la France. Les limites en sont tracées par les expéditions de Barth, Rohlfs et Nachtigal au nord, de Schweinfurth, de Baker, de Gordon, de Gessi et de Stanley à l’est, de Cameron et de Livingstone au sud, et de Tuckey, Du Chaillu, Güssfeld, Marche et Compiègne à l’ouest ; c’est môme l'un des principaux buts de la conférence de Bruxelles que de chercher le moyen de pénétrer enfin dans cette terra incognita. Mais toute la région des grands lacs a déjà été explorée avec assez de soin pour qu'on puisse se faire une idée de l’avenir qu’y attendent les tentatives de civilisation.
Pour arriver jusqu’aux lacs, suivons la route protégée désormais par le colonel Gordon, que le khédive vient de nommer gouverneur de la province du Haut-Nil, avec Khartoum comme résidence. Après cette ville, en remontant le fleuve, on sort de la région de l’éternelle sécheresse pour pénétrer dans celle où les pluies équatoriales couvrent le sol de la plus luxuriante végétation. Les crocodiles et les hippopotames abondent dans les eaux ; les ignames, les serpents, les singes et les buffles, dans les forêts. Les rives du fleuve disparaissent cachées par les papyrus gigantesques et par l’ambatch, dont le bois est aussi léger qu’une plume, dit Schweinfurth. Entre les massifs des forêts s’étendent de vastes savanes où s’élèvent les monticules formés par les termites et tes cases des nègres Shyllouk. Entre la rivière des Girafes et le Nil Blanc, du 7® au 9® degré, ce n’est plus qu’un immense marais dont on n’aperçoit nulle part les limites. L’eau stagnante et chaude est entièrement remplie de papyrus et d’ambatch et couverte d’îles de plantes flottantes aquatiques. Les moustiques pullulent. L’air pesant, tout chargé de miasmes paludéens, engendre la fièvre et la dyssenterie. Aux approches de Gondokoro, le terrain se relève, les montagnes apparaissent ; le fleuve
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s’encaisse entre des rives où domine le gneiss. L’aspect du pays change complètement: on arrive dans la partie habitable de l’Afrique centrale. Le pays des Niams-Niams, de Mombultu, de Madi, l’Ounioro et l’Uganda, où règne le fameux roi M’tesa, c’est à dire toute la région au nord des lacs Victoria et Albert, est, d’après les descriptions des voyageurs, un vrai paradis terrestre. Des arbres immenses, des palmiers, des figuiers, des acacias forment des voûtes élevées, à l’ombre desquelles coulent d’innombrables ruisseaux. La vé<^étation est si active qu’au bout de deux ans elle recouvre de fourrés épais les clairières où les indigènes mettent le feu pour obtenir quelques récoltes. Le bananier, le cocotier, qui donne de l’huile, atteignent des proportions inouïes. Cameron décrit des sycomores à l’ombre desquels cinq cents personnes campaient, et le baobab, le mammouth du règne végétal, a des proportions aussi gigantesques. La nature ne se repose jamais. Le soleil au zénith et l’eau toujours abondante permettent aux plantes de croître sans cesse et de donner des fleurs et des fruits en toute saison. Dans la région équatoriale, il pleut régulièrement pendant tous les mois de l’année, et dans la zone méridionale, jusqu’au 17^ degré, il pleut en
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régions basses de la côte et des marais de l’intérieur. Ceux qui ont parcouru le plateau des lacs, comme Livingstone, Speke et Grant, Baker, Stanley, Cameron, Gessi, n’y ont pas contracté de maladies mortelles, quoiqu’ils aient été soumis à des privations et à des intempéries qui, sous notre climat, auraient ruiné les constitutions les plus robustes : couchant en plein air sur le sol détrempé, passant des semaines entières sans pouvoir se sécher ni se reposer tranquillement, nourris irrégulièrement et souvent d’une façon insuffisante ou malsaine. Supposez des blancs établis à l’altitude de 800 mètres ou de 1,000 mètres dans de bonnes habitations et pourvus de tout ce qui est nécessaire, et certainement ils vivront beaucoup mieux qu’à Calcutta, à Bombay, à Singapore ou à Batavia, et même qu’à l’île Bourbon ou aux Antilles.
Un instant de réflexion suffit pour faire comprendre le magnifique avenir des colonies que ne tarderont pas à s’établir dans l’Afrique centrale. D’où est provenue la richesse des États du sud de l’Union américaine, de Cuba, de Saint-Domingue et du Brésil ? De ce qu’on mettait en valeur la merveilleuse fertilité d’une terre fécondée par les rayons du soleil équinoxial, au moyen des bras d’une race adaptée à ce climat brûlant. Il y avait là cependant deux côtés très fâcheux : les bras étaient ceux d’esclaves qui ne travaillaient que par contrainte et par conséquent mal, et ces esclaves, il fallait les acheter très cher ; c’était donc un capital sur lequel on devait compter l’intérêt et l’amortissement. Transportons les mêmes entreprises, cultures du sucre, du colon, du café ou du tabac dans l’intérieur de l’Afrique, combien les conditions sont plus favorables ! La terre est plus fertile et la végétation incomparablement plus puissante. Le travailleur est sur place, il ne faut ni l’amener à grands frais au delà des mers, ni le réduire en esclavage, ni l’acheter et l’entretenir. Les indigènes sont laborieux, soumis, intelligents. Déjà maintenant ils se livrent avec succès à tous les travaux de l’agriculture. Leur richesse en céréales et en bétail est très grande, malgré l’insécurité permanente. Us savent fondre le cuivre et même le fer, et ils en font des armes et des ustensiles de très bonne qualité. Le tannage des peaux, le tissage des nattes, l’art de filer, de tisser, de teindre le coton sont très répandus, et beaucoup de produits sont remarquables par la finesse et la solidité, comme on a pu s’en convaincre en examinant les curieuses collections rapportées par M. le capitaine de Macar. Le nègre est peu inventif, mais il apprend vite, et, dirigé
dans le pays où l’on maintient encore transitoirement l’esclavage, comme à Cuba et au Brésil, et même que là où l’on importe les coulies chinois, souvent au mépris des droits de l’humanité.
L’Afrique centrale, que l’on croyait naguère encore vouée à une stérilité complète, offre au contraire, dans ses phénomènes atmosphériques, dans sa faune et sa flore, une exubérance de vie et de puissance qui n’est égalée ni dans l’Inde ni même au Brésil. La quantité d’eau qui y tombe, est plus grande que partout ailleurs. Le soleil, en passant alternativement de l’un à l’autre tropique, promène sur cette région une zone de nuages et les ondées fertilisantes qu elle produit. Il en résulte une végétation d’une vigueur qui rappelle celle de l’époque carbonifère, et comme aux âges géologiques, les grands herbivores, éléphants, rhinocéros, hippopotames, buffles, derniers survivants de l’ancien monde, y abondent. La quantité d’ivoire que l’Afrique exporte, représente la destruction annuelle de 30,0ü0 éléphants. Rien non plus n’égale la richesse hydrographique de ce pays. Pour nous en faire une idée, jetons d’abord un coup d’œil sur ses lacs.
Quand on quitte Ladù, qui remplace maintenant Gondokoro, par 5 degrés de latitude nord, et qu’on remonte le Nil, on le voit pénétrer dans une région montagneuse d’où lui vient le nom arabe de Bahr-el'Djebel, fleuve des montagnes. 11 y forme des rapides qui interrompent la navigation près de la station égyptienne de Duffli. Bientôt après, dans une vaste fissure qui se poursuit vers le sud jusqu’aux lacs Tanganyka et Nyassa, s’étale le lac Mwoutan, que les Anglais nomment Albert en l’honneur du prince consort. D’après les explorations toutes récentes de l'ingénieur italien Gessi, lieutenant du colonel Gordon, il est situé à l’altitude de 670 mètres. Il
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mesure environ 220 kilomètres de longueur sur une largeur de 35 à 90 kilomètres. Il est borné à l’est par les hauteurs de l’Unioro, qui se dressent en falaises verticales de granit, de gneiss et de porphyre de plus de 300 mètres de hauteur, et à l’ouest par les Montagnes- Bleues, qui élèvent leurs cimes jusqu’à 1,800 mètres au dessus du niveau de la mer. Le lac Albert est si encaissé que la plupart des rivières qui s’y déversent forment des chutes magnifiques. Vers le sud, il se termine en un vaste marécage où Gessi n’a pu pénétrer. Mais vers le nord, ce voyageur a fait une découverte qui serait d’une immense importance, si ses prévisions venaient à se réaliser. Immédiatement à sa sortie du lac, le Nil se bifurque, et un bras se dirige vers le sud-ouest. On croit qu’il n’est autre que l’Iei, qui. en passant par le pays des Niams-Niams, rejoint le fleuve principal là où il forme le marais des îles flottantes. S’il en était ainsi, on pourrait peut-être éviter les rapides de Dufili et établir une navigation non interrompue entre la Méditerranée et le lac Albert. Ce serait un avantage incalculable pour le commerce et pour la civilisation. Grâce aux annexions presque entièrement pacifiques faites par sir Samuel Baker et le colonel Gordon, l’Égypte s’étend désormais jusqu’au lac Albert et devient ainsi un des grands empires du monde, car du fond de ce lac, qui se trouve précisément sous l’équateur, jusqu’à Alexandrie il y a 31 degrés ou plus de 3,000 kilomètres, ce qui fait quatre fois la longueur de la France, de Dunkerque aux Pyrénées.
A une quarantaine de lieues à vol d’oiseau du lac Albert, on rencontre le lac Victoria-Nyanza ou Oukérevvé, la mer intérieure de l’Afrique. Sa superficie est de 84,000 kilomètres carrés, c’est à dire que, pour s'en faire une idée, il faut se figurer une nappe d’eau qui couvrirait toute la Suisse, plus la Lombardie et la Vénétie. Le lac Victoria est parsemé de grandes îles. A l’ouest, il est borné par la région alpestre d’Ouganda et de Karagvvé, qui le sépare de l’Albert, et à l’est par le pays d’Ougejeia et d’Ourouri. Au nord se trouve le pays du roi M’tesa, dont la capitale, Dubaga, occupe une situation admirable dominant les eaux bleues de la baie Murchison. M’tesa a toujours bien accueilli les voyageurs européens qui font visité, et il a même demandé qu’on lui envoie des missionnaires et des artisans pour initier son peuple à la civilisation européenne. Cependant j’ai entendu soutenir par le marquis de Compiègne, qui vient d’être tué si malheureusement en duel au Caire, que M’tesa avait fait assas-
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siner traîtreusement Linant de Bellefonds par l’escorte même qu’il lui avait donnée. Les deux grands lacs sont réunis par une rivière que l’on peut considérer comme la continuation du Nil ; aussi l’a-ton appelée le Nil-Victoria ; mais, comme la différence d’altitude entre le lac Albert, à 670 mètres, et le lac Victoria, à 1,120 mètres, est de 450 mètres, cette rivière n’est pas navigable. A peine sortie de la baie Napoléon, elle forme les chutes Ripon et les rapides d’Isamba. Après avoir reçu un affluent, le Luadscherri. qui sort de vastes marais, elle traverse le lac Ibrahim, découvert par Long en 1874. Grossie des eaux du Kafour, qui vient des montagnes de
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l’équateur, s’étend le lac Tanganyka, découvert par Burton et Speke en février 1858. Comme le lac de Côme, il a presque l’aspect d’un énorme fleuve, car, sur une longueur de 670 kilomètres, sa largeur est souvent réduite à 20 ou 30 kilomètres, et elle ne va guère au delà de 100. Sa superficie, qui est de 37,000 kilomètres carrés, est ainsi moitié moindre que celle du Victoria; elle est cependant encore aussi étendue que tout le Portugal. Le Tanganyka est situé dans le prolongement de la fissure où se trouve le lac Albert, et comme sou élévation au dessus du niveau de la mer dépasse d’environ 150 mètres celle de l’Albert, Livingstone et Grant avaient cru d’abord qu’il y déversait ses eaux et qu’ainsi il était la vraie source du Nil. Le lac reçoit plus de cent cours d’eau qui s’y précipitent, la plupart sous forme de torrents, tant ses bords se relèvent rapidement. En 1871, Livingstone et Stanley visitèrent avec soin l’extrémité nord du lac où devait se trouver la sortie supposée du Nil. Au lieu d’un émissaire, ils y virent déboucher une petite rivière, le Ruzizi, qui y apportait les eaux du lac de Kiro. La question se trouvait ainsi tranchée : le Tanganyka n’appartenait pas au bassin du Nil ; mais par où donc s’écoulait le surplus de ses eaux? En 1873, Cameron résolut la question. Visitant avec soin toutes les anses et les affluents du lac, il découvrit enfin vers le milieu de la rive occidentale une rivière, le Lukuga, qui, au lieu d’y entrer, en sortait. La végétation aquatique y était si abondante qu’il lui fut impossible de suivre en barque le cours du Lukuga ; mais il constata, dans son voyage vers Nyangvvé, que cet émissaire du lac se jette dans une grande rivière, le Lualaba, qui n’est lui-même, d’après toutes les probabilités, que le Congo ou Zaïre. Une série d’autres lacs situés dans la même région alimentent encore ce fleuve puissant : ce sont le Bangweolo, aux bords duquel Livingstone a succombé, le Moero, leKamalondo, étagés les uns au dessus des autres et reliés par la rivière Luapula, le lac Kassali, aperçu par Cameron, le Langi et le Sankorra, dont l’intrépide voyageur n’a pu approcher, malgré tous ses efforts.
A peu de distance de l’extrémité méridionale du Tanganyka, mais à 200 mètres plus bas, s’ouvre le Nyassa, qui remplit la même fissure du terrain, car il a la même largeur environ et la même direction du nord au sud, inclinant un peu vers l’est. Comme le Nyassa est moitié moins long, il n’a que 1,500 kilomètres carrés du superficie. Il se déverse dans le Zambèse par le Chiré, dont le cours, traversant une région montagneuse, est des plus accidenté. Le
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Nyassa n’étant pas très éloigné de la côte de Mozambique, on y arrive plus facilement qu’aux autres lacs. C’est sur sa rive méridionale que les missions écossaises ont établi la station de Livingstonia, qui est en pleine prospérité et qui possède même un petit vapeur pour parcourir le lac et entraver ainsi la traite dans toute cette région. Ajoutez encore les lacs Baringo et Manyara, l’un au nord, l’autre au sud du Kilimandjero et du Renia, qui élèvent à plus de 6,000 mètres, sous l’équateur même, leurs cimes couvertes de neiges éternelles. Nulle part au monde on ne rencontre autant de mers intérieures, qui toutes se prêtent admirablement à devenir des centres de civilisation. C’est le tableau de la Suisse, mais dans des proportions gigantesques. Déjà l’antiquité savait que le Nil prend sa source dans les lacs situés au centre du continent. Marinus de Tyr et Claudius Ptolémée, au ii* siècle après Jésus-Christ, avaient entendu parler par les trafiquants arabes de deux lacs, dont ils fixent la situation vers le parrallèlede l’île Menuthias, aujourd’hui Zanzibar, c’est à dire d’une façon très exacte. La Tabula alinamuniana de l’an 833 et la carte d’Abul-Hassan de l’an 1008 indiquent deux lacs, tandis que la Tabula rolunda Rogeriana de 1154 et la carte de P. Assianus en portent trois qui correspondent assez bien aux lacs Albert, Victoria et Tanganyka * ; mais c’est depuis vingt ans seulement, et grâce aux découvertes de Grant, Burton, Speke et Livingstone, que l’on a pu s’assurer de l’exactitude de ces indications anciennes dont on commençait même à douter, car depuis le siècle dernier les cartographes, qui se piquaient de s’en tenir aux données positives, laissaient tout le centre de l’Afrique en blanc.
De ce plateau central, si admirablement pourvu sous le rapport hydrographique, descendent trois des plus puissants fleuves du monde. Depuis sa source jusqu’à la Méditerranée, le Nil mesure en ligne droite 3,900 kilomètres, ce qui suppose une longueur réelle supérieure à celle du Mississipi et de l’Amazone. Rien de plus étrange que ce fleuve, qui dans sa partie supérieure se ramifie dans tous les sens et est alimenté par une série de lacs et par d’innomhrables affluents, et qui, depuis qu’il reçoit en Nubie l’Atbara venant des hauteurs de l’Abyssinie, coule en plein désert, sans que même
' Voyez l’excellent résumé de nos connaissances concernant l’Afrique fait par le Dr Josef Chavanne dans les Mittheilungen de la Société géographique de tienne: Central-Afnka nach déni gegenwàrtigen Stande der geographischen ^entnisse, 1870.
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