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L’AFRIQUE ET LA CONFERENCE GEOGRAPHIQUE

le moindre ruisseau vienne y apporter le tribut de ses eaux. D’après les calculs de Schweinfurlh, le bassin fluvial du Nil comprend 8,260,000 kilomètres carrés, tandis que celui de l’Amazone n’en mesure que 7 millions, et celui du Mississipi à peine 3 millions, et bientôt les lieutenants de Gordon feront flotter le drapeau égyptien sur cet immense territoire.

Le Congo surpasse les autres fleuves par la masse prodigieuse d’eau qu’il jette dans l’océan Atlantique. A son embouchure, il a 2,950 mètres de largeur, et la profondeur vraiment incroyable de 380 à 400 mètres. Son courant va jusqu'à 7 kilomètres à l’heure, et son débit, de 51,000 mètres cubes par seconde, est si énorme que le fleuve ne se confond définitivement avec le mer qu’à 100 kilomètres du rivage, et qu’à 12 kilomètres l’eau est encore complètement douce. Ce débit, deux cents fois plus considérable que celui de la Seine à Paris reste à peu près constant, ce qui semble indiquer que le fleuve reçoit des affluents des deux côtés de la ligne, de sorte que ce sont tantôt les affluents du nord, tantôt ceux du sud qui grossissent, suivant que le soleil provoque les pluies alternativement dans l’une ou l’autre zone. Le voyage du brave et infortuné Tuckey en 1810 n’avait fait connaître le Congo que jusqu’aux chutes de Jelala, et depuis lors on n’avait pas pénétré plus avant. Les découvertes de Cameron semblent désormais avoir mis hors de doute l’identité du Congo avec le Lualaba, et dès lors sa source se trouverait être la rivière Tchambezi, dans le pays de Beraba, visité par Livingstone, entre les lacs Nyassa et Tanganyka, non loin des sources du Ml.

Le Zambèse est la troisième des grandes artères qui descendent de l’Afrique centrale. C’est Livingstone qui en a déterminé le cours, H est moins long que le Nil et il roule moins d’eau que le Congo, mais il offre des aspects plus pittoresques. Sortant du lac Lilolo sous le nom de Liba, il se dirige vers le sud, arrose le pays des Makololos sous le nom de Liambey, et, après avoir reçue le Tchobé venant de l’ouest, arrive au plateau granitique des Batokas. Là, précipitant d’une hauteur de 450 mètres dans une étroite crevasse la nappe

immense et jusque-là épanchée de ses eaux, il forme la fameuse cascade si bien nommée par les indigènes Nosivvataiija, c’est à dire fumée tonnante, à laquelle Livingstone a donné le nom plus banal de chute Victoria. Avant de se jeter dans l’Océan Indien, entre Quilimane et Sofala, le fleuve s’encaisse, traverse la passe de Lupata et reçoit par le Chiré le surplus des eaux du lac Nyassa.

Enfin, à l’ouest du lac Albert, dans le pays Monbuttu, Schweinfurth a découvert un fleuve mystérieux, PUelle, qui, sortant du revers occidentale des Montagnes-Bleues, a déjà, non loin de sa source, une largeur de 250 mètres et un débit considérable. Où l’Uelle déverse-t-il ses eaux? Schweinfurth croit qu’il forme le cours supérieur du Chari, le principal affluent du lac Tsad, et en ce cas il ne pourrait être d’une grande utilité pour le commerce; mais il peut être aussi un affluent du Congo ou la source de l’Ogowai, dont la partie inférieure a été récemment explorée par Compiègne et Marche*, mais dont le cours supérieur est encore complètement inconnu. Dans ce dernier cas, il ne pourrait manquer d’offrir plus tard des facilités pour les relations à établir avec cette vaste région qui, située entre le golfe de Guinée et les grands lacs, est encore complètement inexplorée.

D’après le commandant Cameron, c’est en remontant les grands fleuves qui viennent du plateau central, que le commerce et la civilisation y pénétreront le plus facilement ; malheureusement le continent africain présente une particularité qui ne se rencontre guère ailleurs et qui met obstacle à une navigation régulière. A très peu de distance des côtes, le terrain se relève brusquement en un massif montagneux, et les rivières, au lieu d’y avoir creusé, comme dans les autres contrées, un lit en pente douce, en descendent sous forme de rapides et de chutes. Il faudrait franchir ces obstacles par des portages qu’un tramway remplacerait avantageusement. Au delà, de petits steamers en acier, très légers et d’un faible tirant d’eau, porteraient les voyageurs et les marchandises jusqu’au cœur du continent. On pourrait même, prétend Cameron, passer ainsi d’un océan à 1 autre, car le Zambèse et le Congo sortent également des plaines marécageuses du lac Dilolo, et à l’époque des pluies leurs sources sont réunies Tout le pays ressemble alors à une gigantesque éponge.

Voyage dans le Havt-Ogoué, par le mainiuis de Compiègne et A. Mairhe. bulletin de la Société de géographie die Paris, 1874. — Du Chaillu. Walker, et

' Au niveau des basses eaux, le débit de la Seine n’est que de 90 mètres cubes par seconde. Le débit moyen est de 2ôO mètres cubes. Le 17 mars 1876, au plus fort de la crue, il ne passait encore que 1,650 mètres cubes sous le Pont-Royal. Pour égaler le Congo, il faudrait donc réunir les eaux de deux cents fleuves comme la Seine, c’est à dire que tous les fleuves de l’Europe pris ensemble y arrivent à peine.

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et les cours d’eaux sont si nombreux que Livingstone en a compté trente-deux sur une distance de 112 kilomètres. Cameron en a relevé quatre-vingt-dix-sept se jetant dans le Tanganyka, dont plusieurs sont très importants et formés eux-mômes par de nombreux affluents. On a comparé très justement les mailles serrées de ce réseau hydrographique aux innombrables veinules qui se ramifient sous l’épiderme du corps humain. L’abondance des eaux est telle que les rivières sont navigables presque dès leur source et qu’un canal de quelques lieues suffirait pour réunir le bassin du Congo à celui du Zambèse. Récemment le gouvernement portugais a accordé l’autorisation de faire naviguer des bateaux à vapeur sur ce dernier fleuve, et la station de Livingstonia possède un petit steamer le Ilala, sur le Nyassa. Si la branche encore inexplorée du Nil, l’Iei, n’est pas interrompue par des rapides, des petits bâtiments à marche rapide remonteront facilement de la Méditerranée jusqu’au fond du lac Albert. Déjà, en janvier 1876, le colonel Gordon a fait transporter et réassembler au delà des rapides de Duffli toutes les parties d un steamer de 15 mètres de longueur et de deux barques en fer, au moyen desquels Gessi a exploré tout le lac Albert, A la fin de juillet de la môme année, un second vapeur a accompli le premier voyage, de Duffli jusqu’à Magonga, sur le Nil-Victoria, jusqu’aux limites des États du roi M’tesa sur le lac Victoria. Comme Gordon s’était rendu, au printemps de 1874, en moins de six semaines, du Caire à Gondokoro, on peut affirmer qu’aujourd’hui déjà il est possible d’arriver, par l’Égypte, en deux mois, jusque dans la région des grands lacs, sans aucun danger.

Parmi les routes de terre, la plus fréquentée est celle qui va de Bagamoyo à Ujiji, sur le Tanganyka. Elle est régulièrement parcourue par les caravanes que les trafiquants arabes de l’intérieur expédient vers la côte, et c’est celle que tous les explorateurs partis de Zanzibar ont suivie. Cameron pense qu’un chemin de fer à petite section, avec un matériel très léger, pourrait être établi aux prix de 15,000 à 20,000 francs par kilomètre, et qu’au bout de peu de temps il payerait l’intérêt. En attendant, une route très facile paraît devoir s’ouvrir par le lac Nyassa. Le steamer de la mission Livingstonia transporterait les explorateurs au nord du lac. De là, en remontant la petite rivière Rooma, on arriverait bientôt aux sources de la Kirumbvve, qui se déverse dans le Tanganyka, La distance entre les deux lacs ne paraît pas dépasser un trentaine de

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lieues. Par le nord du Tanganyka, la rivière Ruzizi et le lac Kivo on atteindrait le lac Albert, qui n’est qu’à 80 lieues du fond du Tanganyka. Ce serait évidemment le tracé que devrait suivre le fil télégraphique, car il serait presque constamment immergé et ainsi mis à l’abri des indigènes et des fauves; un petit nombre de stations suffirait pour le protéger. Mais la vraie ligne d’approche, pour rattacher d’une manière ininterrompue l’Afrique centrale aux régions déjà colonisées de fAfrique australe, c’est évidemment par le Transvaal, le plateau du .Monoraatapa, Tété sur le Zambèse, et le Nyassa. La distance à franchir est d’environ 6 degrés, ou 150 lieues, par un pays élevé et à l’abri des fièvres si dangereuses de la côte, qui ont enlevé dès le début deux des compagnons de Cameron, Hossat, le neveu de Livingstone, et le docteur Dillon, quoiqu’ils se crussent parfaitement aguerris. Un Français, le docteur Émilien Allou, vient précisément d’accomplir un voyage entre la république sud-africaine et le Zambèse, pendant lequel il a réuni des collections très intéressantes par les espèces nouvelles qui s’y trouvent. Maintenant que la république des Boers du Transvaal est entrée dans la fédération du Cap, il suffirait que l’Angleterre établît quelques stations entre le Limpopo et le Zambèse pour que le flot de l’émigration qui féconde le Natal, se déversât de ce côté. En peu d’années, l’influence anglo-saxonne traverserait l’Afrique de part en part et rattacherait définitivement à la civilisation la magnifique région des grands lacs. Cette conquête pacifique n’aurait rien d’exclusif, car il y a place pour les hommes entreprenants de toutes les nations*.

Qu’on ne s’imagine pas que ceci soit un rêve. L’avenir qui attend les stations européennes dans cette région, est assuré par le succès des postes arabes de l’intérieur. A Kazeh dans fünyanyembe, à Kawélé au bord du Tanganyka, à Kwakasonga sur le Lualaba, les trafiquants arabes ont des résidences permanentes. Ils y vivent dans

^ Une expédition italienne, dirigée par le marquis Antinori, cherche en ce

moment une nouvelle route entre le golfe d’Aden et le lac Victoria, par le pays des

Gallas. Partie de Berbera, elle a passé par Ankobar. De là elle comptait se diriger

vers le lac Baringo par la région où se trouvent les sources du Sobat, Elle a eu

beaucoup à se plaindre des autorités égyptiennes sur le golfe d'Aden. La Société de

géographie italienne a dû lui envoyer des secours, et dequis loi*s on n'en a pas de

nouvelles .Ce voyage pourrait amener des découvertes dans une contrée inconnue,

mais il n’ouvrira probablement pas une voie nouvelle pour le commerce. La route

^aplus directe vei*s le Tanganyka serait par la rivière encore peu connue, le Lafidche.

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une grande aisance ; ils ont de vastes maisons, des troupeaux, de la volaille, des esclaves. Par les caravanes qu’ils envoient régulièrement à la côte, ils font venir du café, du thé, du sucre, des armes, des étoffes. Même dans une région beaucoup moins accessible, à Nyangwé, bien au delà du Tanganyka, Cameron a trouvé un Arabe, Jumat Mericani, faisant des échanges à la fois avec Zanzibar et avec Benguela, c’est à dire avec les côtes des deux océans.

Les indigènes sont d’un naturel exceptionnellement doux et pacifique, car, quoique les étrangers venus dans le pays n’y apparaissent guère que pour faire la chasse aux esclaves, ruiner les villages et les dépeupler, presque partout les voyageurs anglais ont pu se procurer des vivres au prix ordinaire, et s’ils ont été volés, c’est presque toujours par leurs propres porteurs. Les cultures sont très bien entendues et faites avec soin, et les hommes y travaillent pres-

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et pris par les Achantis. Conduit à Coumassie, dans la capitale, il fut d’abord traité très durement, ainsi que deux compagnons de captivité, un Allemand et sa femme. Bientôt le roi le prit en affection et lui accorda sa faveur. M. Bonnat resta là cinq ans, comblé de bienfaits. Sa demeure fut reconnue comme un lieu de refuge inviolable. Il apprit la langue des indigènes et constata qu’ils faisaient un commerce important avec une grande ville de l intérieur, Salaga, qui reçoit des objets du Sahara et même de la Tunisie. Quand les Anglais firent la guerre aux Achantis, le roi résolut de le mettre à mort. Il fut attaché à un arbre et allait être décapité, lorsque heureusement les marines entrèrent dans Coumassie. En 1874, il repartit pour l’Afrique, afin de s’établir dans cette ville de Salaga, dont il avait entendu dire des merveilles. Il parvint à remonter la rivière le Volta, malgré ses rapides, et à vaincre les résistances des chefs indigènes; il a ouvert ainsi une voie nouvelle au commerce. Il est le premier Européen qui soit arrivé à Salaga, ville de plus de 40,000 habitants, située dans la haute Guinée, en arrière du Dahomey et des •Achantis. Il y a fondé un comptoir et réalisé des bénéfices considérables. Il y achète l’ivoire à 1 fr. 20 c. le kilogramme et vend 730 fr. la tonne de sel, qui s’obtient en Europe à oO fr. La poudre d’or, qui a donné son nom à la Côte-d’Or, y abonde dans le sable des rivières. M. Bonnat est revenu en Europe pour en rapporter des moyens d’exploitation perfectionnés ; il repart dans peu de jours avec M. George Bazin, le fils de l’inventeur de la drague si ingénieuse

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sont dirigés vers la côte et transportés en Égypte et en Arabie, d’autres sont vendus pour les travaux agricoles et domestiques; d’autres enfin servent d’intermédiaire aux échanges, de véritable monnaie. Dans toute la région entre la côte du Congo et le Tanganvka, le prix des objets est évalué en têtes d’esclaves, comme autrefois il l’était en Europe en tètes de bétail. A diftérentes reprises, Cameron ne put rien se procurer, parce qu’il n’avait pas la seule monnaie que l’on voulait recevoir en payement. Les trafiquants se rendent dans les régions où l’ivoire est abondant et ils achètent en payant avec des esclaves. Pour revenir de Nyangwé à Benguela, Cameron a été obligé de faire la route avec des métis portugais, qui emmenaient vers Bihé des troupeaux de ces malheureux *.

A mesure que le commerce pénètre à l’intérieur et que les chefs contractent de nouveaux besoins, le fléau s’étend et fait plus de victimes. Pour dix esclaves qui arrivent à destination, cent individus périssent dans l’assaut des villages et le long de la route. Pour fuir les chasseurs d’esclaves, les indigènes abandonnent leurs habitations, se cachent dans la jungle et retournent h l’état sauvage. Cameron a trouvé partout de ces infortunés dans les forêts qui bordent le Tanganyka. Livingstone a tracé un tableau navrant des ravages produits par la traite. En 18ol, quand il visita la région du Nyassa, il y trouva une population nombreuse, cultivant avec soin un sol fertile et vivant dans un grand bien-être. Le climat était si beau, et les indigènes si doux, si laborieux, qu’il songea dès lors à y établir la colonie qui s’y est fondée récemment sous son nom. Dix ans après, quand il repassa dans le même pays, il ne le reconnut plus. Les villages avaient été brûlés, les cultures étaient abandonnées ; les

< Ce fait, rapporté par Cameron, a donné lieu à une protestation énergique de M. Texeira de Vasconcetlos et de M. d’Andr.ule, au sein des chambres portugaises. En effet, il serait injuste de rendre le gouvernement portugais responsable des horreurs commises par des métis et môme par des nègres qui se disent Portugais, parce qu’ils ont appris quelques mots de la langue portugaise pendant leur séjour dans les villes de la côte. Dans l’excellent livre O Trabalho rural africano du regretté max’quis de Sa da Bandeira, ou peut voir les mesures prises successivement pour assurer l’égalité de droits à tous les indigènes des colonies portugaises. Comme l’a démontré avec une véritable éloquence M. Texeira, le Portugal a adopté des lois aussi humaines que les pays qui prétendent lui donner des leçons. Toutefois, les gouverneui-s de ses colonies africaines pourraient veillei avec plus de soin à ce que l’on n’abuse pas du pavillon portugais pour couvrir un trafic odieux, sévèrement interdit par les lois.

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habitants avaient disparu, tués, emmenés ou cachés dans les jungles.

Les ruisseaux, les buissons étaient encore remplis de cadavres et aux arbres pendaient des corps de femmes horriblement mutilés. Dans les derniers temps de sa vie, Livingstone était sans cesse poursuivi par ces horribles images. « Quand j’ai essayé, écrit-il peu de temps avant sa mort, de rendre compte de la traite dans l’est de l’Afrique, j’ai dû rester très loin de la vérité de peur d’être taxé d’exagération ; mais en surfaire la cruauté et les calamités qui en résultent, est impossible. Le spectacle que j’ai eu sous les yeux, incidents communs de ce trafic, est tellement révoltant, que je m’efforce sans cesse de l’effacer de ma mémoire. Je parviens à oublier parfois les souvenirs les plus pénibles, mais souvent les scènes épouvantables auxquelles j’ai assisté, se représentent à mes yeux, malgré moi, et me réveillent en sursaut, frappé d’horreur, au milieu de la nuit. »

« L’Afrique, dit Cameron, perd son sang par tous les pores. Un pays d’une fécondité inouïe, qui ne demande que du travail pour devenir le premier centre de production du monde, est dépeuplé par la traite et par les massacres qui l’accompagnent. Si rien ne vient mettre un terme à ces guerres d’extermination, le pays deviendra un désert absolument impénétrable pour les commerçants et les voyageurs. C’est une honte pour le xix® siècle que de pareille.s horreurs puissent continuer. Il est incompréhensible que l’Angleterre, dont les manufactures manquent de travail, laisse échapper une occasion si favorable d’ouvrir à ses produits un débouché aussi important. » Dans le consciencieux ouvrage de M. Berlioux, la Traite orientale, nous voyons que cet odieux trafic a encore, outre la région au sud de l’équateur, deux autres centres. C’est d’abord le Soudan, dont les esclaves sont amenés sur le grand marché de Kouka, dans le Bournou, et ensuite acheminés vers Mourzouk, capitale du Fezzan, et ainsi vers la Tunisie et Tripoli ; en second lieu, c’est le Haut-Nil. Les cruautés commises dans cette contrée ont été souvent décrites par les nombreux voyageurs européens qui ont visité le pays, et récemment encore on pouvait accuser justement les autorités épyptiennes de Khartoum de tolérer et souvent même fie favoriser la traite *. Des marchands arabes et des aventuriers européens s’avançaient dans le pays des Shillouks, des Dinkas et

* Voyez, dans la Revue des Deux Mondes du mars 1875, Un voyage au rMitre de V Afrique Yàr M. R. Radau.

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des Djours jusque vers Gondokoro, sous prétexte de chasser l’éléphant et d’acheter de l’ivoire. Ils commandaient une troupe de 200 à 300 mécréants bien armés, construisaient un séribah ou camp retranché : de là ils opéraient des razzias parmi les tribus environnantes, incapables d’opposer une résistance sérieuse. Baker estimait le bénéfice moyen de chaque séribah à 430 esclaves par an. Les chasseurs d’hommes reçoivent du patron une solde en têtes d’esclaves. On estime que la traite enlevait naguère encore de celte région seule 30,000 nègres par an, qui s’écoulaient dans tous les pays musulmans. Cela supposait une destruction d’environ 200,000 vies humaines. Le total des malheureux réduits en captivité et surtout égorgés dans les razzias doit être bien supérieur à un demimillion.

Heureusement deux faits tout récents font espérer que la traite cessera dans toute la moitié occidentale de l’Afrique. Il y a quelques jours, le colonel Gordon, partant pour aller prendre à Khartoum le commandement de toutes les forces égyptiennes sur le Haut-Nil, a annoncé sa détermination de mettre à tout prix un terme à la traite, et, s’il ne succombe pas, il n’y a pas à douter qu’il n’y parvienne. On se rappelle qu’en 1873 sir Bartle Frere, à la tête d’une flottille anglaise, a arraché au souverain de Zanzibar la promesse de ne plus tolérer la vente et l’exportation des esclaves par ses États. Depuis ce temps, la traite se faisait par Kilvva ; mais récemment le consul général d’Angleterre, le docteur Kirk, a obtenu du sultan une proclamation qui déclare illégal l'équipement de toute caravane destinée au commerce des esclaves et qui menace de confiscation tous ceux qui arriveraient à la cote. L’édit ayant été rigoureusement mis à exécution, les bandes de captifs déjà en route vers la côte ont du être ramenées vers l’intérieur. Les prêteurs d’argent refusent d’aventurer leurs capitaux dans des entreprises dont le résultat est si chanceux. Une expédition où un million de francs avait été engagé, a abouti à une perte totale. La traite est donc pour le moment suspendue tout le long de la côte de Zanzibar L D’après une note manuscrite du brave capitaine Young, qui commande la station Livingstonia, sur le Nyassa, des résultats inespérés ont été obtenus. Ordinairement 10,Ü0Ü esclaves passaient par l’extrémité sud du lac,

’ J’emprunte ces détails précis à une intéressante lettre publiée récemment dans les journaux anglais par M. Horace Waller, qui a résidé plusieui-s années à Zanzibar et dans l’intérieur du continent alricain.

en route vers la côte. En 1876, seulement 88 de ces malheureux sont parvenus à destination par celte voie. Si par des mesures énergiques on parvient à rendre les opérations de la traite tropchanceuses pour être profitables, il est probable que les marchands arabes y renonceront. Mais, comme le fait très justement remarquer M. Horace \Yaller, il en résultera un grand danger pour les relations ultérieures avec le centre de l’Afrique. Les chefs indigènes et les trafiquants arabes qui résidaient dans cette région, vont se trouver subitement privés des moyens de se procurer les cotonnades, les verroteries, les armes et les autres objets qu’ils payaient par l’exportation des esclaves. Ce n’est pas avec l’ivoire et le tabac seulement qu’ils peuvent donner la contre-valeur de leurs achats. Ils seront exaspérés de voir leur commerce anéanti, et très probablement ils chercheront à s’en venger sur les voyageurs et les missionnaires, qu’ils rendront responsables de la suppression de la traite. Le seul moyen d’échapper à ce péril, c’est de mettre à exécution l’idée du roi des Belges et de demander au centre de l’Afrique des produits du sol en échange des marchandises européennes. La plupart des chefs, affirme M. Waller, qui a été longtemps en relation avec eux, comprennent très bien que la chasse à l’homme et les massacres qui en résultent, ruinent leur pays, et ils seraient heureux de voir un commerce régulier remplacer l’odieux trafic de chair humaine.

Même dans l’état actuel, les denrées d’exportation ne manqueraient pas, si les moyens de transport n’étaient pas si coûteux. Quand il faut tout porter à dos d’hommes, il n’y a que l’ivoire, l’or, les gommes ou les esclaves, qui se transportent eux-mêmes, qu’on peut expédier avec profit jusqu’à la côte. Avec des bateaux à vapeur, un tramway ou un service d’éléphants, le commerce prendrait un développement extraordinaire. Dans le dernier chapitre de son livre, le commandant Cameron énumère les principaux produits que l’on pourrait exporter. C’est le sucre, car la canne prospère là où l’eau ne manque pas, — le coton qu’on cultive partout, et qui croît à l’état sauvage dans diverses provinces, notamment dans l’üfipa, — l’huile de palme, qui abonde dans tout le bassin du Lualaba jusqu’à la hauteur de 700 mètres, — le café, qui croît spontanément dans le Karagwé et ailleurs et dont la fève aux environs de Nyangwé à la grosseur et la saveur du moka, — le tabac, cultivé un peu partout et qui dans l’Ujiji est de toute première qualité, — le sésame et • huile de ricin, toutes les épices, le riz, le sorgho, le copal, le caoul-

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chouc, le maïs, la banane, le chanvre, la cire, les peaux, le cuivre, l’or, le cinabre et l’argent, telles sont les principales richesses que recueillent déjà les indigènes, sans compter celles que l’œil de l’Européendécouvriraitetque sa main mettrait en œuvre. L’exemple de M. Bonnat montre les chances de succès qui attendent les hommes entreprenants qui. appuyés par la Société internationale d’exploration, iraient se fixer dans celte magnifique contrée.

La centième partie des efforts qu’a coûtés la conquête de l’Inde, suffirait pour fonder ici un empire plus grand, plus productif, moins coûteux à administrer et moins exposé aux compétitions de l’étranger. La terre vierge de l’Afrique centrale est autrement féconde que celle de l’Hindousian, déjà appauvrie par des milliers d’années de culture épuisante. Régulièrement et bien plus abondamment fertilisée par les pluies équinoxiales, elle n’est jamais exposée à ces sécheresses qui produisent périodiquement de si cruelles famines dans les provinces de la grande colonie anglaise. Le nègre est un travailleur agricole bien plus vigoureux que l’Hindou, et, partout où règne un peu de sécurité, la population se multiplie rapidement et les bras abondent. Dans toute la région des grands lacs, les villages se louchent, leurs terres sont cultivées avec grand soin, et ceux qui les font valoir sont mieux nourris que les ouvriers ruraux de l’Europe. 11 s’ouvrirait donc ici pour les produits de nos manufactures un débouché plus vaste que celui de l’Inde et de l’Australie réunies.

Ce qu’il y a de beau dans le but poursuivi par la conférence de Bruxelles, c’est qu’il s’agit non pas de conquérir l’Afrique centrale par la force, au profit d’un seul État, mais de faire entrer cette immense région dans le grand courant de la civilisation, par la paix et le commerce, au profit de l’humanité tout entière. L’organisation de l’œuvre fondée à Bruxelles, les nobles paroles prononcées par le roi Léopold en inaugurant ses travaux, font parfaitement ressortir le caractère international de l’entreprise. A la tête se trouve un comité exécutif composé d’un président, qui n’est autre que le roi des Belges lui-même, eide trois membres, qui sont M. de Quatrefages pour la France, le docteur Nachligal pour l’Allemagne et sir Bartle Frere pour l’Angleterre. Il s’y joindrait deux délégués de chaque comité national qui s’établira dans les différents pays. La mission de ces comités nationaux est de populariser autour d’eux le programme adopté, de recueillir des souscriptions et de faire parvenir au conseil

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international les propositions pour le meilleur emploi des fonds. En Belgique, le comité national s’est fondé immédiatement sous la présidence du frère du roi, le comte de Flandre. L’extrême attachement du pays pour son souverain a fait affluer les souscriptions. La plupart des corps constitués, les régiments de l’armée, la garde civique, les conseils communaux et provinciaux, les fonctionnaires, les établissements industriels et les particuliers ont envoyé leur obole. La somme déjà réunie suffit pour donner un revenu annuel de 124,000 francs, et par conséquent pour faire chaque année les frais d une expédition. Si la crise industrielle n’avait pas considérablement réduit le revenu de chacun, les souscriptions auraient été plus fortes, et l’œuvre d’ailleurs n’en est qu’à son début. Eu Allemagne, le comité national s’est constitué sous les auspices du prince impérial et a pour président le prince de Reuss. En Angleterre, VAfrican exploration found est placé sous le patronage du prince de Galles. Le Portugal, ce pays des grands navigateurs, ne restera pas indifférent à l’œuvre, car ses intrépides voyageurs, les frères Pombeiros, de 1806 à 1815, et Silva Porto, de 1853 à 1857, avaient déjà traversé l’Afrique de la côte du Congo à celle de Mozambique, et les ports qui serviront de principale issue au commerce avec l’Afrique centrale lui appartiennent. Un comité est en voie de formation sous le patronage de la Société de géographie de Lisbonne et du ministère des colonies. Un rôle important semble aussi réservé aux Pays-Bas, dont les enfants ont colonisé le Cap et fondé les deux États libres de l’Oranje-Vrijstaat et du Transvaal, qui sont destinés à former l’anneau de jonction de la chaîne de postes civilisés à établir depuis le Caire et Khartoum jusqu’à l'extrémité de l’Afrique australe. Le comité national néerlandais s’est constitué sous la présidence du prince Henri des Pays-Bas. Le comité autrichien a pour président le baron de Hofmann, ministre des finances, sous le patronage de l’archiduc Rodolphe, prince impérial. Le comité italien est en voie de formation sous la présidence du prince héritier. Le comité français se constitue sur l’initiative de l’amiral La Roncière Le Noury et par le concours de la Société de géographie de Paris. Une Société d’exploration de l’Afrique s’est établie à Madrid sous la présidence du roi d’Espagne, conformément au programme de la conférence internationale de Bruxelles. Le juge Daly travaille à la constitution d’un comité national aux États-Unis, et le président de la Société de géographie de Genève, M. Bouthillier de Beaumont, a fait savoir

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qu’un comité suisse s’y forme. Enfin le roi de Suède, le roi de Saxe, le grand-duc de Bade, le duc de Saxe-Weimar, le grand-duc Conslanlin de Russie, le prince héritier de Danemark, l’archiduc Charles-Louis d’Autriche, ont accepté le titre de membres d’honneur du comité international. Toutes les maisons souveraines de l’Europe ont donc apporté au moins l’appui de leur nom k l’œuvre africaine fondée à Bruxelles, et même le sultan de Zanzibar a écrit au roi des Belges qu’on pouvait compter sur son concours.

Il est à souhaiter que tous les peuples de l'Europe s’associent de tout cœur dans cette sainte croisade de la civilisation contre la barbarie et le trafic des êtres humains, précisément au moment où les rivalités des gouvernements menacent k chaque instant de les mettre aux prises, malgré eux et quand ils n’aspirent qu’k travailler en paix. Au sein de la conférence de Bruxelles, les représentants des différentes nations se donnaient la main, oubliant toute animosité et tout grief ancien, pour ne songer qu’k la noble mission k poursuivre en commun. Ne serait-ce pas une admirable affirmation du grand principe de la fraternité humaine que de voir, au milieu du bruit des armes et de préparatifs de guerre, naître et se développer une association internationale qui, créée par l’initiative d’un souverain et soutenue par la sympathie et le concours de tous les autres, ferait appel aux sentiments de charité des difl'érents peuples de notre continent, pour apporter aux infortunés habitants d’un continent voisin l’ordre, la sécurité, la liberté, la suppression de la traite et tous les bienfaits de la civilisation moderne ? Ne serait-ce pas aussi la plus éloquente et en même temps la plus irréprochable des protestations contre cette politique de jalousies et de méfiances réciproques, qui finira par précipiter dans une mêlée générale les nations qui ne devraient avoir qu un but, répandre sur le globe entier les principes de justice révélés par le christianisme, pour l’affranchissement et le bonheur de tous les hommes ?

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