BELGE
(Préface du livre de M. Théodore Juste, Le Congrès national de Belgique y
3« édition, Bruxelles, 1880.)
Burke et, après lui, Joseph de Maistre ont dit que les constitutions écrites ne valent pas le chiffon de papier sur lequel elles sont imprimées. Leur idée était que les institutions politiques qui résultent du développement naturel d’un peuple, sont seules durables, tandis que celles qui sont improvisées par des assemblées constituantes, périssent bientôt, sous les résistances des hommes et des choses, qu’on ne change pas à coups de décret.
Burke et de Maistre, en condamnant les constitutions écrites, pensaient à la France, et ce qui s’est passé en ce pays leur a donné raison. La France en est aujourd’hui, depuis 89, à sa onzième constitution; — durée moyenne de chacune, huit ans. La Belgique a été plus heureuse. La constitution votée par le Congrès de 1830 lui a donné cinquante ans de paix et de prospérité sans exemple, et si de grandes catastrophes européennes ne viennent pas la mettre en péril, on peut espérer un renouvellement de bail avec la fortune.
Non-seulement notre constitution a duré, mais elle a servi de modèle à la plupart de celles qui ont été adoptées par les pays qui se sont affranchis du despotisme : l'Italie, la Roumanie, la Grèce, l'Espagne, le Portugal.
Notre constitution a eu cette chance heureuse de naître de l’accord momentané de deux partis ordinairement en lutte : le parti libéral, qui invoque l’autorité de la raison, et le parti catholique, qui s’appuie sur l’autorité de l’Église. Dans le Congrès belge de 1830, dont M. Juste a si bien raconté l’histoire, ces deux partis s’entendent sur
presque tous les points. Il y a plus : c’est à qui donnera le plus de garanties à la liberté. Tous deux semblent avoir une confiance absolue dans la sagesse humaine. On se croirait revenu aux premiers jours de 89, en France, quand les philosophes, le clergé et la noblesse se disputaient l’honneur de détruire les abus de l’ancien régime.
Les libéraux étaient dans leur rôle. Vrais fils du dix-huitième siècle, ils en avaient puisé l’esprit dans la lecture de Montesquieu, de Voltaire, de Rousseau et des encyclopédistes, dont les œuvres, réimprimées à bon marché chez nous, étaient entrées dans toutes les bibliothèques. Les conventionnels régicides, réfugiés à Bruxelles, avaient répandu les mêmes idées. En outre, les plus instruits parmi les membres du Congrès, Nothomb, Lebeau, Devaux, Van de Weyer avaient appris à estimer les bienfaits de la liberté dans l’histoire d’Angleterre et des États-Unis.
Le dix-huitième siècle était optimiste comme Rousseau. Il croyait à la bonté native de l’homme. Délivrez les peuples du joug des mauvaises institutions et des fausses religions, éclairez-les, et spontanément ils établiront un régime conforme à la raison et à la justice. Le mot d’ordre sera donc : Liberté en tout et pour tous. C’est celui de notre Congrès. Mais comment a-t-il été adopté aussi par les catholiques, que le dogme de la chute doit mettre en défiance contre la sottise et la perversité de l’homme, et que 93 avait dû guérir des illusions de 89 ?
L’attitude des catholiques au Congrès fut une méprise — méprise heureuse, felix culpa, la Belgique, en effet, lui doit ses libertés, — méprise toutefois à leur point de vue, car à cette époque d’enivrement, ils oublièrent leurs dogmes, leurs traditions, leur histoire. Grégoire XVI le leur rappela durement dans la mémorable Encyclique de 1832, expression exacte de la doctrine des Pères et des Conciles.
Ce moment d’oubli des catholiques s’explique par deux causes : la lutte contre le régime hollandais et l’influence de Lamennais. Pour I epousser les mesures d'autorité du roi Guillaume, ils avaient invoqué la liberté. Triomphants par la révolution, il leur eût été difficile de faire brusquement volte-face et de la répudier. D’aideurs Lamennais les avait enthousiasmés pour l’idée de l’alliance de la démocratie et de l’Église. Aussi voyons-nous, au sein du Congrès, les membres du clergé voler, en général, pour les solutions les plus
les degrés, de confréries et de sociétés de toute espèce, de revues et de journaux de tout format, puissance si formidable que ce nest qu’en disposant des ressources de l’État que les libéraux parviennent à lui tenir tête? A moins que les familles et les nations ne s’habituent à vivre sans religion, les ministres du culte catholique trouveront toujours dans l’emploi habile des Sacreiuenis une arme contre laquelle l’incrédulité et la négation auront bien de la peine à se défendre. S’il est un parti qui doive s’alarmer des conséquences de la liberté illimitée consacrée par le Congrès, cest le parti libéral et non le parti catholique.
Sous l’empire de cette généreuse confiance en la liberté, partagée par les deux partis, le Congrès a confié au peuple belge le périlleux honneur d’élucider ce redoutable problème : les institutions rêvées par 89 peuvent-elles s’implanter définitivement dans un pays catholique? Je prie le lecteur, à quelque opinion qu’il appartienne, de réfléchir un instant aux difficultés de la question. Quant à moi, je ne juge pas, je ne blâme pas, j’expose.
La liberté des opinions, la liberté de la presse, la liberté des cultes, en réalité, toutes les libertés proclamées par le Congrès sont condamnées par l’Église, qui n’admet que la liberté du bien et de la vérité, c’est à dire la sienne.
Tous les pouvoirs émanent de la nation, dit le Congrès. L Église répond : Tous les pouvoirs viennent de Dieu, et, par conséquent, de son vicaire ici-bas, le Pape. Ils doivent donc se soumettre à son
autorité.
Le Congrès veut la séparation de l’Église et de l’État. Séparation impie et impossible, dit l’Église. Autant séparer l’âme et le corps.
Le corps doit obéir à l âme : ainsi le pouvoir civil doit obéissance au pouvoir spirituel.
Le Congrès n’enlend pas que l’Église et les corporations deviennent propriétaires. L Église réclame la propriété comme de droit divin pour elle et pour tous ses organes, parce que autrement elle ne peut remplir sa mission.
Le régime constitutionnel esi si peu en rapport avec les pratiques catholiques, que si le roi s’y soumet scrupuleusement, ce régime est complètement faussé dans son application. En effet, le roi doit obéissance à son confesseur en matière de foi ; donc, si celui-ci déclare qu’une mesure est contraire aux dogmes ou aux intérêts de l’Église, le roi ne pourra la sanctionner. Ainsi en dernier résultat, c’est le confesseur du souverain qui sera le vrai maître. Le directeur de la conscience royale sera l’arbitre des destinées du royaume. Par son veto, il tiendra seul en échec les deux Chambres. Rien de plus contraire au régime constitutionnel ; celui-ci n’a pas été inventé pour transférer le pouvoir suprême à un prêtre inconnu, agissant dans le secret du confessionnal.
La contradiction tient au fond même des deux systèmes. Le régime qu’a voulu fonder le Congrès, est un régime de liberté, de discussion et de démocratie. Le gouvernement de l’Église est devenu le type le plus parfait du régime autocratique. A l’origine, elle était composée de corps autonomes au sein desquels régnaient l’égalité et la fraternité, et où toutes les autorités étaient élues par tous. Aujourd’hui l’élection n’est plus conservée que pour désigner le chef suprême, le souverain pontife. Partout ailleurs l’investiture vient d’en haut. Le pape nomme les évêques, et les évêques nomment les curés. L’obéissance passive est la règle pour tous. Les fidèles obéissent aux curés: les curés obéissent aux évêques ; les évêques obéissent au pape. L’Église est une armée dont le gouvernement est une dictature. C’est pour lutter contre ses ennemis, qu’elle s’est transformée de démocratie en autocratie. La Rome catholique a pris pour modèle la Rome impériale. Le pape est le César spirituel aspirant à devenir aussi le César temporel. Comme symbole de ce sublime idéal de domination universelle, il porte les trois couronnes et les deux glaives.
L’œuvre du Congrès est inspirée par un esprit tout opposé. Elle a deux origines. Elle sort des traditions germaniques et de l’esprit du protestantisme qui, réunis, avaient produit les institutions de l’An-
(rieterre et des Etats-Unis. Nos constituants de lodu, ii esi vrai, levaient pas pris uniquement pour modèle la constitution anglaise: ils s’étaient aussi souvenus de la révolution française. Mais il ne faut pas oublier que les précurseurs de celte révolution et les politiques des assemblées constituantes et législatives avaient emprunté la théorie de la liberté et l’idée des institutions libres, non à la France où le souvenir même en avait disparu, mais à l’Angleterre et à l’Amérique, où l’on pouvait les voir en pleine vie et en croissant ascendant, et où elles venaient en ligne directe des traditions germaniques ravivées par la Réforme.
Voltaire se moque de Montesquieu qui prétendait retrouver les origines de la constitution anglaise dans les forêts de la Germanie. Récemment encore, M. Freeman faisait voir combien Montesquieu avait raison. Chez les Germains, l’individu est souverain. Dans les assemblées populaires, il gouverne. Il n’obéit quaux chefs quil nomme; il ne paye que les impôts qu’il vote; il ne se soumet qu’aux lois qu’il sanctionne ; et, comme juré, il rend la justice. Tel est le fonds des institutions libres que nous retrouvons partout en Europe, après que les Barbares eurent brisé la centralisation romaine. Mais tandis qu’elles succombaient, à partir du seizième siècle, sous les assauts répétés du césarisme des rois et des pontifes, dans les pavs restés soumis à Rome, en Espagne, en France, en Belgique, en Autriche et en Italie, — elles recevaient une vie nouvelle dans les pays qui avaient adopté la Réforme, en Hollande, en Angleterre et dans
ses colonies de l’Amérique du Nord.
Deux motifs tirent que le protestantisme rendit force et vie au principe de la souveraineté individuelle que les Germains avaient infusé dans les sociétés issues d'eux. D’abord, étant une protestation et même une insurrection contre les autorités établies, il dut s appuyer sur l’insoiration individuelle et sur la souveraineté populaire.
me des souverains appuyé sur l’autorité de l’Église. Chaque mot de Jurieu légitime et chaque mot de Bossuet condamne nos institutions libres et démocratiques. Celles-ci, émanant de l’esprit de la Réforme triomphant en Angleterre et aux Éiats-Unis, devaient être anathématisées par l’Église et elles l’ont été en effet, comme Grégoire XVI et Pie IX n’ont cessé de le rappeler.
Les institutions libres que nous devons au Congrès, avaient leurs racines dans nos anciennes constitutions communales et provinciales, ainsi qu’on peut le voir dans l’excellent ouvrage que M. Faider a consacré à ce sujet. Mais si l’on veut en trouver un modèle plus exact encore, il faut le chercher dans ces États de la Nouvelle-Angleterre, fondés par les puritains : Massachussetts, New-Jersey ou Rhode- Island. Là se trouvent en vigueur, depuis le milieu du dix-septième siècle, tous les principes consacrés par notre constitution. Tous les pouvoirs émanent du peuple. La liberté de conscience est pour la première fois proclamée et garantie. L’instruction est gratuite et obligatoire. La justice est rendue par le jury. Tous les fonctionnaires sont élus. Tous les citoyens sont électeurs et éligibles. Nul ne peut être emprisonné pour dettes. Chacun est libre d’exprimer ses opinions en toute matière, de s’associer, d’enseigner. L’État est séparé de l’Église. N’est-ce pas là l’idéal du Congrès de 1830 ? Liberté en tout et pour tous ! Si ces principes, empruntés aux États-Unis et à 1 Angleterre, ont pu s’acclimater chez nous, c’est parce qu’ils sortent des instincts de la race à laquelle nous appartenons.
Ainsi l’œuvre du Congrès est en concordance avec nos origines germaniques et avec les principes de la Réforme et en contradiction avec les dogmes catholiques. On peut donc se demander quelle
serait sa destinée, si l’empire du dogme catholique devenait absolu.
Quand je compare le Congrès de 1830 aux autres assemblées qui ont rempli la même mission, j’en découvre qui ont eu, peut-être, plus d éloquence et plus d’éclat ; je n’en trouve pas qui aient montré plus de maturité et plus de sagesse. M. Juste nous décrit bien les épreuves qu’il eut à traverser. Échapper aux ressentiments des puissances du Nord, alliées au roi Guillaume, résister à la Hollande, se donner une constitution nouvelle et choisir un souverain, voilà ce qu’il fit dans l’espace de quelques mois. La fortune couronna ses efforts, parce que, tout en poursuivant ce qui lui semblait le mieux, il sut tenir compte des nécessités du moment.
En examinant la Constitution de 1830, à la lumière des évènements accomplis depuis cinquante ans, on ne peut qu’admirer le bon sens de ceux qui l’ont élaborée et votée.
Je conçois que les libéraux s’alarment du parti que leurs adversaires ont su tirer de la liberté d’association et d’enseignement. Mais ne peuvent-ils trouver d’autre remède au danger qu’ils craignent, qu’en recourant à des mesures d’exception dont ils pourraient être les premières victimes ?
La constitution sépare l’Église de l’État en tout, sauf en ce point, qu’elle impose la rétribution des ministres des cultes. Cette exception est une inconséquence qui peut mener à des difficultés inextricables. Comment l’État peut-il rétribuer des agents sur lesquels il n’a aucune autorité et dont il ne peut, en cas de contestation, apprécier les titres ? Un curé n’admet pas le nouveau dogme de l’infaillibilité ; il reste fidèle à l’ancien Credo et une partie des fidèles le suivent. D’autre part l’évêque l’excommunie et le destitue; que fera le Gouvernement ? — Nous ne pouvons plus avoir de religions d’État. L’esprit de la constitution et l’égalité devant la loi exigent donc qu’on accorde la reconnaissance et le traitement à tout ministre qui représentera un nombre de fidèles suffisant. Et alors surgit la question : Qu’est-ce qu’un culte ? — Évidemment, la seule solution logique est celle adoptée aux États-Unis : c’est aux fidèles à payer leurs ministres. Mais on n’était nullement préparé en Belgique, en 1830, à cette réforme, qu’aujourd’hui même, en France, sous la République, une majorité très hostile à l’influence cléricale n’ose proposer. Cette partie de notre clergé, qui avait adopté les idées de Lamennais, aurait peut-être, dans son généreux enthousiasme, accepté la suppression du salaire et le retour à la pauvreté apostolique ; mais la grande masse des prêtres et des habitants de la campagne n’y aurait vu qu’une mesure de persécution inspirée par l’esprit de 93.
La Constitution a posé une limite à l’abaissement du cens électoral et cette limite est élevée. Est-ce un tort ? On peut regretter quelle empêche ainsi ce que l’on appelle « l’adjonction des capacités » ; mais je pense qu’il faut se féliciter de ce qu’elle ait, pour le moment, fermé la porte au suffrage universel.
Je ne suis pas de ceux qui diraient avec Guizot : « Pour le suffrage universel, il n’y a pas de jour. »
Je crois qu’il est désirable d’admettre au scrutin le plus d’élec-
ri
leurs qu’il se peut, sans mettre en péril la bonne conduite des affaires publiques. II y a pour cela des motifs très sérieux.
D’abord, ceux qui jouissent du suffrage, font généralement les lois en leur faveur, ou, du moins, ne s’occupent pas des intérêts de ceux qui sont privés du vote, comme ceux-ci le feraient euxmêmes.
En second lieu, il n’y a point de meilleure éducation politique que de prendre part à l’agitation électorale et au vote. Les masses exclues du scrutin restent inertes. Qu’elles y soient admises, et les candidats se chargeront de les réveiller et de les instruire.
Enfin, l’intérêt public étant l’intérêt de chacun, il est bon que chacun puisse intervenir dans la gestion de ce qui le concerne. Mais on ne peut voter utilement et pour soi et pour les autres, que si l’on a assez de lumières pour discerner en «juoi consiste son intérêt et comment on y donnera satisfaction. Si le peuple est assez peu éclairé pour écouter ceux qui lui promettent le bonheur par le despotisme militaire ou ihéocratique, alors, accorder à tous le droit de voter, c’est creuser le tombeau de la liberté.
L’instruction universelle doit donc précéder le suffrage universel. C’est pourquoi le Congrès, sachant que l’instruction était encore peu répandue en Belgique, a établi la garantie du cens électoral.
Il a compris, du reste, que son œuvre ne devait pas être immuable. Plus sage que bien d’autres législateurs, il a arrêté d'avance les règles à suivre pour la révision de la constitution. Il ouvrait ainsi la porte à tous les progrès de l’avenir.
Le Congrès n’aurait pas dû, semble-t-il, accorder au souverain le droit de paix ou de guerre. La guerre met en péril, non seulement la vie et les biens des citoyens, mais l’existence même de la nation. Il appartient donc à la nation seule de décider si elle veut recourir à cette extrémité suprême et détestable, que le droit de légitime défense peut seul excuser ; mais la Belgique étant déclarée neutre à perpétuité, le danger qui pourrait résulter de cet article, se trouve provisoirement écarté.
La partie de notre Constitution la plus sujette à critique est, à mon avis, celle qui concerne le Sénat. On verra, dans le livre de M. Juste, que son organisation actuelle est sortie des hasards du scrutin. Le comité chargé de préparer le projet et la majorité du Congrès la voulaient tout autre.
Je crois qu’il faut deux Chambres, mais pour des motifs très différents de ceux qu’on invoque d’ordinaire. Je les ai indiqués dans mon livre : Essai sur les formes de gouvernement dans les sociétés modernes. Je les résumerai ici.
Il y a, dit Montesquieu, des familles puissantes qui ont les richesses, des honneurs, une illustration héréditaire. II faut leur donner une représentation spéciale, sinon elles seront les ennemies de la constitution. La liberté commune serait leur esclavage.
Guizot a reproduit la même idée. Il y a, d’après lui, deux types principaux de situation sociale : « celle des hommes vivant du revenu de leurs propriétés foncières ou mobilières, et celle des hommes vivant de leur travail, sans terres ni capitaux ». A chacun de ces deux éléments essentiels et éternels de toute société, il faut une représentation distincte, sinon l’un sera sacrifié à l’autre et l’on aboutira à la spoliation et à l’anarchie. C’est cette théorie qui sert de base au Sénat belge, car, pour y entrer, il ne suffit pas d’avoir quarante ans, il faut être millionnaire. Je ne connais pas d’expédient mieux fait pour perdre ce que l’on désire sauver.
Comment ! vous voulez protéger la propriété et, pour y parvenir, vous réunissez dans une assemblée les grands propriétaires dont vous déclarez les intérêts opposés à ceux des hommes vivant de leur travail ! Vous les abandonnez sans contre-poids à l’aveuglement de l’égoïsme ou de la peur. Vous leur donnez pour mission officielle d’arrêter toute mesure utile au plus grand nombre. Vous organisez constitutionnellement la lutte des capitalistes et des ouvriers, et vous parquez les premiers, à part, dans une Chambre séparée, comme si vous vouliez ainsi les désigner aux colères populaires.
Ne voyez-vous pas que, si le Sénat, pour défendre les intérêts des privilégiés, opposait un obstacle permanent à la volonté de la nation et de la Chambre basse, il serait emporté par le flot montant de la démocratie?
Ce qu’il faut dire, au contraire, c’est que l’intérêt des riches se confond avec l’intérêt général. Nulle part ils ne le défendront mieux que dans la Chambre basse et au nom des principes du droit commun. On croyait encore, en 1830, qu’une Chambre haute est un boulevard nécessaire pour le trône. L’expérience a détruit cette chimère. La Chambre des pairs et le Sénat en France n’ont pas retardé d’une minute la chute de Charles X, de Louis-Philippe et de Napoléon III.
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Si la Chambre haute encourage le souverain dans une politique de résistance à la volonté nationale, elle ne fera que hâter sa perle.
Voici, à mon avis, les vraies raisons qui justifient la création d’une seconde Chambre.
« C’est une maxime fondamentale de gouvernement, » dit Stuart Mill, « qu’il devrait y avoir en toute constitution un centre de résistance contre le pouvoir prédominant et, par conséquent, dans une constitution démocratique un moyen de résistance contre la démocratie. »
Une assemblée dont rien ne limiterait l’arbitraire, ne tarderait pas à devenir tyrannique. Il faut donc que ses volontés rencontrent un obstacle et une limite.
Une objection a été faite : elle a été formulée par Sieyès. La loi est la volonté du peuple. Un peuple ne peut pas avoir en même temps deux volontés différentes sur le même sujet. Donc le corps législatif qui représente le peuple, doit être essentiellement un.
Le fondement de ce raisonnement est faux. La loi ne doit pas être l’expression de la volonté du peuple, mais la détermination de ce qui est utile au peuple.
En toutes circonstances, il y a un règlement qui est le plus conforme à l’intérêt général, et une résolution à prendre qui est la meilleure. C’est ce règlement qu'il s’agit de découvrir et de proclamer sous forme de loi. La loi est donc affaire, non de volonté, mais de science.
Si avec deux Chambres on a plus de chance de découvrir quel est le règlement le meilleur à un moment donné, il ne faudra pas se borner à une Chambre, cela parût-il plus simple et plus logique. Partout, au-dessus des tribunaux de première instance, on a institué des cours d’appel. C’est une garantie pour que bonne justice soit faite. La même raison doit conduire à créer une Chambre haute.
Quand deux corps indépendants doivent arriver à s’entendre, ils se font des concessiors réciproques. Ainsi, aucun système n’est appliqué dans toute sa rigueur et la minorité n’est pas absolument écrasée. Il est tenu compte, en certaine mesure, de ses objections et de ses répugnances.
La Chambre basse, ayant à compter avec la Chambre haute, ne négligera rien pour désarmer les résistances de celle-ci. Elle fera tout pour démontrer qu’elle a raison et pour se concilier l’opinion publique. Elle sera conduite ainsi à plus de sagesse et de modération.
Mais pour que la Chambre haute puisse remplir sa grande et utile mission dans nos sociétés démocratiques, elle ne doit représenter ni l’intérêt exclusif de la richesse, ni l’esprit de conservation à outrance, mais la sagesse, la science, la tradition, la prévoyance, en un mot, les qualités que donnent l’évolution des idées et la connaissance des faits. Tel a été, jusqu’à présent, le caractère du Sénat des États-Unis, lequel jouit de plus de respect et d’autorité que la Chambre des députés. Ce Sénat n’a pas été institué pour barrer le chemin au progrès, mais plutôt pour éclairer sa marche ; et jamais on ne l’a accusé de tendances rétrogrades.
Non seulement le Sénat belge est basé sur une idée fausse et dangereuse, celle d’accorder une représentation spéciale à la richesse, mais, en outre, on a très mal organisé cette représentation. On confie le choix des sénateurs aux mêmes électeurs qui nomment les députés, en limitant leur choix aux personnes qui ont plus de quarante ans et qui payent 1,000 florins d’impôt direct.
lien résulte d’abord une extrême difficulté de trouver des candidats convenables. Ensuite, élus par le même corps électoral, ou bien les sénateurs votent comme les députés, et alors ils ne sont plus qu’un rouage inutile, ou bien, ils votent autrement, et alors ils trahissent leur mandat, et ceux qui le leur ont confié, ne tarderont pas à le leur retirer.
En limitant le choix à des hommes âgés, on s’expose à voir le vole des lois dépendre des cas de maladie, et l’avenir du pays, des effets d’une médecine. Dans une assemblée où l’on compte toujours beaucoup d’infirmes, on ira jusqu’à reculer le jour des discussions dans l’espoir que la mort changera la majorité. C’est ce qui se fait au moment où j’écris ces lignes (juin 1879).
Voulait-on accorder une représentation spéciale aux privilégiés de la fortune, il fallait former de ceux-ci un corps électoral spécial.
en Suisse et aux États-Unis. Il conviendrait d’y adjoindre un certain nombre de représentants de tous les grands centres organisés de la vie intellectuelle et économique du pays, les universités, les chambres de commerce, les académies, l’armée.
C’est un vice constaté de la démocratie de ne pas choisir des hommes vraiment éminents. Les États-Unis en offrent chaque jour la preuve. Au contraire, les corps d’élite nommeraient dans leur propre intérêt des représentants d’une valeur et d’une autorité non contestées. Voyez les choix que font les universités anglaises.
J’estime que la Chambre haute ne devrait pas avoir le droit de rejeter indéfiniment un projet voté par l’autre Chambre. On n’échappera à des troubles et à de redoutables conflits que parce qu’elle ne fera pas usage de ce droit. La Constitution du Brésil contient à ce sujet une disposition très sage que le Congrès de 1830 eût certainement adoptée, si elle lui avait été proposée. Quand il y a désaccord entre les deux chambres, chacune d’elles nomme des commissaires chargés de trouver ensemble un moyen terme, acceptable de part et d’autre. Si cette commission échoue et si un même projet de loi, volé deux fois, dans deux sessions successives, par l’une des Chambres est chaque fois rejeté par l’autre, les deux assemblées se réunissent, et la question est décidée à la majorité.
Les considérations que je me suis hasardé à présenter ici, démontrent que je ne suis pas de ceux qui croient l’œuvre du Congrès en tout point parfaite et qui voient un attentat dans toute critique qu’on peut en faire. Néanmoins, telle qu’elle est, la Constitution de 1830 est encore excellente, et il y aurait de la part du peuple belge une coupable ingratitude à oublier le demi siècle de prospérité ininterrompue qu’elle lui a assuré.
Seulement l’accord des deux partis qui lui a donné naissance, semble aujourd’hui définitivement rompu et, des deux côtés, les nuances extrêmes attaquent notre loi fondamentale, parce quelles craignent d’en voir sortir la prépondérance définitive de leurs adversaires. C’est une raison de plus pour que ceux qui gouvernent, l’appliquent avec sagesse et prévoyance. Ce que le baron de Stockmar et son royal ami, Léopold I®% appelaient « l’expérience belge », ne réussira qu’à cette condition. Si le régime représentatif et les libertés modernes semblent si difficilement s’enraciner dans les pays catholiques, c’est parce qu’il est malaisé de donner vie et durée à des institutions politiques en opposition avec l’esprit de la religion domi-
nante, et si l’expérience a mieux réussi en Belgique que dans les autres pays où avait triomphé le despotisme de l’État et de l’Église, c’est parce que les traditions germaniques y avaient conservé plus de force. Néanmoins les difficultés subsistent et elles grandissent. Nous espérons que le bon sens du peuple belge et la prudence de ceux qui seront appelés à le régir, sauront les conjurer.
[Bevue des deux mondes de Paris, 15 juillet 1880.)
I. Russia and England, 1876-1880, by 0. K. {Olga Kéréeff, Novikof). —
II. A Rer.ent Vien f>f Turkey, by sir George Campbell ; Londres, 1880.
En 1861 et 1862, Saint-Marc Girardin publiait ici même une série d’études qu’on ne peut relire aujourd’hui sans en admirer la merveilleuse clairvoyance. La solution de la question d’Orient qu’il indique, est, à la lettre et jusque dans le détail, celle que la force des choses va imposer à l’Europe. La guerre de Crimée, l’énergie militaire déployée par les Turcs dans la défense des places fortes du Danube, le traité de Paris de 1856 et les promesses de réformes faites par le sultan, avaient fait croire un moment que « l’homme malade » allait se relever. Mais bientôt étaient survenus les massacres du Liban, Pour sauver les chrétiens de Syrie, la France avait été autorisée par l’Europe à y envoyer un corps de troupes qui n’avait pas tardé à rétablir l’ordre. Seulement lord Palmerston, en véritable Anglais de l’ancien régime, était jaloux du rôle joué par la France en Orient. Il voulait à tout prix que l’empereur Napoléon rappelât ses soldats. Il soutenait que le sultan était assez fort pour protéger tous ses sujets, qu’il fallait respecter l’indépendance de la Turquie et que d’ailleurs « aucun état européen n’avait fait depuis vingt ans de plus grands progrès dans la civilisation ». C’est alors que Saint-Marc Girardin prend la plume. L’histoire à la main, il montre que la décadence de l’empire ottoman est un fait continu, qui doit donc tenir à des causes profondes,
irrémédiables. S’armant des rapports mêmes des consuls anglais en Orient, communiqués pour ainsi dire confidentiellement aux seuls membres du Parlement, il trace de la situation des provinces turques un tableau aussi vrai qu’effrayant : partout oppression, désordre, misère, le travail rançonné par le crime impuni, la justice vénale, les sources de la richesse taries, la population et la culture en décroissance, « Comment, s’écrie-t-il, lord Palmerston, qui a lu les rapports de ses consuls, peut-il parler du progrès de la Turquie ? Est-il trompé ou veut-il tromper les autres ? »
Saint-Marc Girardin avait visité le Danube en 1836, et, depuis lors, il s’était intéressé au sort des populations de la péninsule des Balkans. Il était arrivé à la conviction que la seule politique à suivre en Orient était de favoriser l’émancipation des chrétiens à mesure qu’ils se montraient capables de se gouverner eux-mêmes. A propos des mémoires de M. Guizot, il prouve que telle avait toujours été la politique de la France, qu’elle fût dirigée par M. Guizot ou par M. Thiers. C’est la cause que le gouvernement français défendait en 1840, quand il voulut maintenir l’indépendance de 1 Égypte et de la Syrie contre l’Europe coalisée. Saint-Marc Girardin résume, en 1862, les résultats de ce curieux épisode de la façon suivante : « Ce qui reste du traité de 1840, après vingt-deux ans d’expérience, est donc pour la France un échec qui s’ost changé en succès et pour l’Angleterre un succès qui s’est changé en échec. » Combien ceci n’est-il pas plus vrai aujourd’hui, après que lord Beaconsfield, tout en restant fidèle en paroles à la politique de lord Palmerston, a consenti, en fait, à Berlin, au dépècement de la Turquie et a même pris sa part du butin par l’occupation de Chypre, par le protectorat de l’Asie-Mineure et par l’étrange et significatif achat des actions du canal de Suez ?
La campagne de Saint-Marc Girardin, poursuivie dans la Revue, contre la politique anglaise en Orient, est un chef-d’œuvre de tactique. Tous ses arguments portent coup. Il a des mots incisifs et décisifs et des traits d’éloquence qui vont au cœur. « Où est donc, dit-il, l’empire turc ? Dans les discours de lord Palmerston et nulle part ailleurs, pas même dans les cartons du Foreign office, car c’est dans les rapports des consuls anglais qu’on voit que la Turquie se meurt. » (Avril 1861.) Son article du 15 janvier 1861 sur les finances turques est une prophétie. Il prouve que la banqueroute est inévitable. Que de centaines de millions conservées à l’épargne
I mi
européenne, si on l’avait cru! « On fera, dit-il, de très beauK règlements sur les finances turques ; malheureusement le fond manque, c’est à dire l’honnêteté. Le tonneau des Danaïdes était très bien cerclé, j’en suis sûr ; mais le fond manquait. »
Il trouve, dans un livre très intéressant que l’économiste Nassau Senior venait de publier sur l’Orient, les causes de la décadence de l’empire ottoman, et il les résume ainsi : « Les Turcs d’Europe ne produisent pas. Ce n’est qu’une population parasite qui vit exclusivement du pillage des chrétiens. Rendez le pillage impossible ou au moins difficile, les Turcs émigreront et iront mourir ailleurs. Le pouvoir turc en Bulgarie et en Rouraélie tombera ainsi de lui-même, sans conquête, comme cela s’est déjà virtuellement effectué en Serbie et dans les Principautés. » Nous voyons ici la raison profonde qui a réduit à rien toutes les promesses de réforme signées par la Porte. Le hatt-humayoun de 18o6 accordait l’égalité aux chrétiens ; mais l’égalité aurait enlevé aux Ottomans les moyens d’exister, puisque c’était uniquement l’inégalité qui les leur offrait. Si je vis d’un abus, vouloir que je le supprime, c’est exiger que je me suicide. Au suicide, les Turcs préfèrent encore la consomption lente. Peut-on leur en vouloir ?
On objectait à Saint-Marc Girardin qu’après le traité de Paris de 1856, le sort des chrétiens en Turquie s’était amélioré. Connaissez-vous, répond-il, ce qui est arrivé à M. d’Escayrac de Lauture en Chine ? 11 était transporté sur une charrette hérissée de clous pointus. Il souffrait cruellement, quand la voiture allait au galop ; quand elle faisait halte, il souffrait un peu moins. Tel est le genre de félicité dont les rayas jouissent dans ces moments de répit. Quel remède à un état de choses absolument intolérable et qui, évidemment, ne pouvait durer? Saint-Marc Girardin n’en voyait qu’un : l’affranchissement des populations chrétiennes. « Heureuse, s’écrie-t-il, l’heure où la Turquie s’écroulera plus complètement encore et laissera place k tant de populations opprimées, mais fortes et actives, que le poids du cadavre turc écrase, k la honte de la civilisation, et où la France leur tendra une main secourable, entre les ambitions de la Russie et les susceptibilités de l’Angleterre ! » Mais, objecte-t-on, qui défendra votre Turquie nouvelle ? Il répond par un mot admirable de bon sens et de vérité : « Et qui donc défend votre Turquie qui se meurt ? Pourquoi l’Europe trouveraitelle plus difficile de garantir un berceau que de garantir un cerueil ? »
Au fond, Guizot et Thiers ont toujours voulu ce que préconise ici Saint-Marc Girardin. A propos des incidents de 18 iO, Guizot s’exprime ainsi dans ses Mémoires : « La politique française se préoccupait vivement en Orient des intérêts divers et du grand et lointain avenir. Nous restions fidèles k notre idée générale. Nous voulions k la fois conserver l’empire ottoman et prêter aide k la fondation des nouveaux états qui essaient de se fonder sur ses débris. » Ce passage, où l’on croit d’abord voir une contradiction, signifie évidemment que la France ne veut abandonner les provinces turques ni à la Russie ni à fAnglelerre, mais qu’elle désire qu’elles s’affranchissent et qu’elles se gouvernent elles-mêmes. Elle entend conserver la maison, mais elle en change les propriétaires. Les frontières seront respectées ; seulement, k l’intérieur, les chrétiens remplaceront les Turcs. Dans une note diplomatique en date du 3 octobre 1840, Thiers se demande quelle vue a déterminé les puissances k affranchir la Grèce, la Moldavie et la Valachie. « C’est, dit-il, de rendre indépendantes et de soustraire k l’ambition de tous les états voisins les portions de l’empire turc qui s’en séparaient. Ne pouvant refaire un grand tout, on a voulu que les parties détachées restassent des états indépendants des empires environnants. » Quelle est la différence entre la politique de Thiers et celle de Guizot ? C’est que, quand il se sera constitué entre le Danube et le Bosphore une série de provinces affranchies, — et c’est ce que veulent également les deux hommes d’état, — Guizot, par déférence diplomatique envers les préjugés anglais d’alors, continuera de les appeler « l’empire ottoman », tandis que Thiers cessera de se servir de ce mot, dès lors vide de sens.
Qu’on me permette encore une citation, et j’espère que le lecteur ne se plaindra pas de celles que je viens de faire. En voyant la passion qui éclate dans celles-ci, on s’explique qu’elle anime encore aujourd’hui tous ceux qui s’occupent de la même question, les libéraux anglais et les patriotes russes, et moi-même, qui écris ces lignes, quoique, comme Belge, je sois « neutre k perpétuité ». Quelques bons Français, se rappelant les déboires de 1840, reprochaient k Saint-Marc Girardin d’ouvrir la porte de l’Orient aux Anglais. Ils ne prévoyaient pas cependant l’annexion de Chypre. Il leur répondait f « S’il dépendait de moi de faire de la Macédoine ou de la Bulgarie, de l’Asie-Mineure ou de la Syrie, le dernier des comtés anglais et de changer tant de mal en tant de bien, crovez-
VOUS, quand même il faudrait glorifier Trafalgar ou Waterloo, que j’hésitasse un moment ? Je ne serais pas digne d’être chrétien, si je me laissais arrêter dans cette œuvre de bénédiction par des scrupules de vanité nationale.» (1S octobre 1862.) Ceci est l’explosion enthousiaste du sentiment humanitaire. En réalité, voici quel était le programme de Saint-Marc Girardin. Les Principautés-Danubiennes, Valachie et Moldavie unies, la Serbie et le Monténégro, la Bosnie et r Herzégovine, la Bulgarie et la Roumélie formeraient des états indépendants, mais fédérés, groupés autour de Constantinople, devenue ville libre et gouvernée par les réprésentants des communautés grecques, arméniennes, turques et franques. En Asie, on aurait aussi con.stitué trois ou quatre états également fédérés. Il était sous-entendu que la Grèce eût été agrandie et complétée. Mais ce qui montre combien l’idée de nationalité était encore loin d’avoir l’importance décisive quelle a acquise aujourd’hui, c’est qu’il est toujours question des populations « chrétiennes » et non « des races slave ou grecque ». Quoiqu’il ne s’appuie pas sur ce facteur nouveau, la race, qui est devenue la base de la reconstitution des groupes ethnographiques, le programme de Saint-Marc Girardin semble être exactement celui du ministère que les élections récentes viennent d’appeler au pouvoir en Angleterre.
A peine fut-il connu que M. Gladstone remplaçait Lord Beaconsfield, que la presse européenne se demandait, non sans une certaine anxiété : <> Que va-t-il faire en Orient ? » Un grand journal de Vienne envoyait même un de ses rédacteurs pour avoir avec l’éminent homme d’état une entrevue à la façon des correspondants américains. L’Autriche ayant été assez peu ménagée par l’éloquent orateur, la curiosité ne semblait pas déplacée, mais la démarche était inutile. Depuis quatre ans, M. Gladstone n’a cessé d’exposer ses idées, sans réticence aucune, dans des articles de revue et dans de nombreux discours. Seulement, si on veut les bien connaître, il faut les chercher dans ses articles, œuvres méditées et pesées, plutôt que dans ses discours, improvisations ardentes dont la passion exagérait inévitablement les nuances. On dit que Voltaire, le jour anniversaire de la Saint-Barthélemy, laissait couler des larmes de ses yeux desséchés par la raillerie et par l’âge. M. Gladstone, qui a, plus encore que Voltaire, l’amour de l’humanité, chez lui épure
et élevé par le christianisme, s’indigne aussi au souvenir des massacres de la Bulgarie. Le jour où, montrant les chrétiens égorgés et leurs villages livrés aux flammes, il a, par un prodige d’éloquence, touché le cœur de l’Angleterre au point de la détourner de la guerre contre les Russes, vengeurs de ces atrocités, M. Gladstone a mis dans ses paroles, au sujet de cette question, une violence et une âpreté qui pouvaient parfois paraître hors de mesure. Mais nulle part il n’a exprimé sa pensée avec plus de netteté et plus de mesure que dans l’étude qu’il a consacrée, la veille même de son retour au pouvoir, à l’examen d’un livre qui mérite également notre attention et à divers titres, surtout parce qu’il dit clairement ce que veulent et ce que ne veulent pas les Russes en Orient. Nous pouvons ainsi comparer le programme actuel de Moscou et celui de
Londres.
Ce livre est intitulé Russia and England, 1876-1880, et il est signé 0. K. Il a fait rumeur en Angleterre. Les éditions se succèdent. Les journaux et les revues en ont parlé et en parlent encore. Quoi d’étonnant ? l’auteur est Russe et, de l’avis unanime, il écrit l’anglais comme peu d’Anglais le font. On sait de plus que cet auteur est une femme charmante et du meilleur monde. Son volume est composé d’articles publiés d’abord dans un journal libéral de province, le Northern Echo, et dans ces articles, parlant au nom du patriotisme russe le plus exalté, elle attaque la politique anglaise, en face et à visière levée, en Angleterre même. Naturellement elle réserve ses dards les plus acérés pour Lord Beaconsfield, mais elle ne ménage même pas les libéraux et leur illustre chef, M. Gladstone, quoiqu’il soit de ses amis. « Si vous, lui dit-elle, qui avez défendu la cause des Slaves en Turquie, vous rougissez d’être accusé d’avoir quelques sympathies russes, que ne devons-nous pas craindre de l’hostilité de l’Angleterre? Et cependant, quelle raison sérieuse y a-t-il pour nous détester et nous faire la guerre ? La vraie alliance, la seule profitable pour nous et pour vous, c’est l’alliance anglorusse, car en Asie nous sommes seuls face à face et là nous pouvons un jour faire beaucoup de mal et aux autres et à nous-mêmes. » Elle reproche à M. Gladstone de ne pas avoir protesté, quand la Bulgarie occidentale, violemment détachée de l’unité ethnographique, a été restituée à la Turquie, quoiqu’en 1876 il se fût écrié : « Si jamais l’Europe permet le rétablissement de l’autorité turque en Bulgarie après les horreurs qui s’y sont commises, il faudra désor-
mais qualifier de crime toute protestation qui aura été faite contre un des gouvernements les plus intolérablement mauvais, et toute condamnation prononcée contre une révoltante tyrannie. »
0. K. ne fait pas de la diplomatie; elle n’adoucit pas sa voix; elle ne dissimule pas sa pensée. Russophile ardente comme Katkof et Aksakof, elle s’en prend même à ses compatriotes qui trahissent la cause sainte à laquelle elle s’est dévouée. Après le traité de Berlin, elle accuse de faiblesse et de lâcheté des diplomates de Saint- Pétersbourg qui restituent aux Turcs la moitié de la péninsule des Balkans, presque entièrement affranchie à San-Stefano. Son langage est même si vif que son volume a été interdit en Russie, ce qui prouve, soit dit en passant, qu’il n’a pas été écrit sous la dictée du prince Gortchakof, comme on l’a prétendu. Mesure étrange et singulièrement aveugle, car jamais la politique russe n’a été exposée et défendue avec plus d’esprit, plus de verve et par des arguments mieux choisis pour y rallier les libéraux en Occident. Comme le remarque très justement M. Gladstone, le mérite du livre, c’est qu’il dit nettement et fortement ce qu’il veut dire, mérite rare dans tout ce qui sort des plumes russes, car elles aiment d’ordinaire les sourdines, les demi-teintes et les demi-mots, comme les gens qui craignent d’en trop dire.
Mais quel est donc l’écrivain qui se dérobe sous ces deux initiales 0. K. î Un article que publiait récemment le Quarterly et qu’on attribue, — j’ignore si c’est avec raison — , à Lord Salisbury, donne à ce sujet quelques détails qui ne manquent point d’intérêt. 0. K. est Olga de Kiréef, et l’empereur Nicolas a été son parrain ainsi que celui de ses deux frères, Alexandre et Nicolas. L’aîné, le général Kiréef, est attaché au grand-duc Constantin. Le plus jeune, qui était colonel, est tombé d’une mort héroïque dans la guerre de Serbie, en conduisant des milices contre les Turcs, Il était parti, un des premiers, comme volontaire. Kinglake raconte cet émouvant épisode dans la préface de sa nouvelle édition de La Guerre de Crimée.
Les Serbes reculaient. Pour les entraîner, Kiréef marche en avant, le sabre au poing. Une balle lui casse le bras. Il reprend lépée de 1 autre main et continue à marcher. Une seconde balle le jette à terre. Il se relève et criant : « En avant ! » s’avance encore de quelques pas, quand une nouvelle décharge le tue enfin. C’était le 6 juillet 1876. Ainsi que le rappelle l’éminent historien d’Élisabeth, 31, troude, dans les quelques pages placées en tête du volume
de 0. K., cette mort héroïque du premier volontaire russe sur la terre de 'serbie excita dans toute la Russie une émotion profonde. Ce devint une légende colportée jusque dans les moindres villages, commentée par les popes, chantée par les poètes populaires, et c est alors que le mouvement pour la guerre prit ce caractère d’enthousiasme national qui entraîna Saint-Pétersbourg, resté très froid jusque là. C’est à ce martyr de la grande cause slave que sa sœur
dédie son livre.
Olga de Kiréef avait épousé le général Ivan de Novikof, aide de camp du grand-duc Nicolas et chancelier de l’université de Kief.
Il est le frère d’Eugène de Novikof, longtemps ambassadeur de Russie à Vienne, aujourd’hui ministre à Constantinople. C’est pendant un long séjour qu’elle fit, en 1871, dans la capitale de 1 Autriche, chez son beau-frère, qu’elle commença à s’occuper de politique étrangère. Le chancelier de l’empire, 31. de Beust, prit grand plaisir à causer avec elle, et la sincère amitié qu’il lui a vouée, a survécu aux vicissitudes de la politique. Après un dîner à 1 ambassade ottomane, auquel assistait M”* de Novikof, ainsi que son beau-frère et le chancelier, celui-ci lui envoya un quatrain en vers français, où il lui disait, en termes très galants, qu’elle devenait le trait d’union entre l’Autriche et la Russie. Le trait d union était du reste charmant. Il avait les plus beaux yeux du monde, clairs, profonds, tantôt pétillants d’esprit, tantôt enflammés d’enthousiasme. M. de Beust fit à cette époque des propositions favorables aux intérêts des populations chrétiennes de la Turquie, et on prétendit que c’était pour plaire à l’enchanteresse qui parlait si bien en faveur de ses frères opprimés. Mais n’est-il pas plus simple de croire que 31. de Beust comprenait quels étaient les véritables intérêts de l’Autriche ? En tout cas, M. de Novikof, l’ambassadeur, attacha grand prix à ce quatrain, où il voyait apparaître une phase nouvelle de la question d’Orient. Il l’envoya, parfaitement recopié, à Saint-Pétersbourg, où il repose encore, dit-on, dans la chancellerie impériale comme pièce diplomatique.
Le mouvement religieux des « vieux catholiques » attira bientôt l’attention de M™* de Novikof. Elle se rendit à 3Iunich pour voir le patriarche Dôllinger et le savant professeur à l’université Froschhammer. C’est à ce sujet qu’elle entra en relations avec des ecclésiastiques anglais qui rêvaient une fusion de l’anglicanisme et du vieux-catholicisme avec l’orthodoxie grecque. Le Filioque était un
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grand obstacle. M”® Novikof discuta longtemps ce point essentiel du dogme occidental. On ne parvint cependant pas à se metire d’accord. Il fut décidé qu’on laisserait le Filioque « question ouverte », an open question. M. Gladstone, dans sa lutte ardente contre le vaticanisme, avait pris, lui aussi, le chemin de Munich, et c’est ainsi que son amitié avec 0. K. prit naissance. Chaque année maintenant, M”® de Novikof passe l’hiver à Londres, où elle voit beaucoup de monde, et depuis que la question d’Orient s’est rouverte, elle y défend de sa plume, aussi bien trempée qu’une fine lame de Tolède, les intérêts des Slaves. Ses premières Lettres au
Northern Echo ont été réunies, il y a deux ans, sous le titre de ; 1s Rus sia wrong ?
Une partie de la presse tory et môme l’article, — cependant sérieux , du Quavtevly attribuent à 1 influence de M“® de Novikof la polique slavophile de M. Gladstone et ses attaques contre l’Autriche. « Quiconque, y lit-on, a parcouru le livre de 0. K., n’aura point de peine à trouver de quel maître M. Gladstone a appris sa leçon contre l’Autriche. Il n’a pas dédaigné d’emprunter ses faits et ses arguments à une dame que le patriotisme, le talent littéraire et la bonne foi n’empêchent pas d’être l’apôtre de cette « Russie de Moscou » qui, pour délivrer les Slaves, menace l’Europe d’une série interminable de guerres. » Et le Quarterly cite de 0. K. quelques mots assez durs à 1 adresse de l’Autriche. « C’est une plaisanterie qui se fait assez souvent à Moscou, écrit-elle, que « l’homme inalade » de Constantinople étant in articula mortis, l’attention Je l’Europe sera bientôt tournée vers « la femme malade » de Vienne- Pesth. » Et ailleurs : « Metternich prétendait que l’Italie est une expression géographique. Le prince Gortchakoff a dit avec bien plus de vérité que 1 .Autriche n’est pas une nation, pas même un état, mais uniquement un gouvernement. » L’écrivain du Quarterly , — qui décidément ne peut être Lord Salisbury, — fait vraiment beaucoup d honneur à 0. K. Non seulement elle serait parvenue à atteler au char du slavisme, comme deux coursiers dociles, M. de Beust et M. Gladstone, mais elle aurait presque opéré la réconciliation enire 1 orthodoxie d Orient et le schisme d’Occident, et aujourd’hui elle serait la belle, mais sanguinaire walkyrie du panslavisme, non moins victorieuse dans le ballot anglais que sur les champs de bataille de la Turquie. Ceux qui ont l’honneur de connaître 0. K., ne seront pas étonnés du pouvoir qu’on lui attribue ; mais en vérité, c’est
pousser trop loin la théorie, si souvent déjà appliquée à l’histoire, du « Cherchez la femme ».
La politique de M. Gladstone n’est-elle donc pas celle de son ami Cobden, qui dès 1840 annonçait que le moment viendrait où, en Angleterre, nul n’oserait plus élever la voix pour soutenir les Turcs? Lord Carlisle n’avait-il pas écrit en 1854 ; « Quand vous quittez les splendeurs que Constantinople doit à la nature plus encore qu’aux hommes, que trouvez-vous sur toute la surface d’un pays favorisé par le meilleur climat et qui fut autrefois le séjour de l’art, des lettres et de la civilation? Voyez par vous-même ou interrogez ceux qui vivent là-bas : il n’y a que villages abandonnés, plaines laissées en friche, montagnes hantées par des brigands, des lois inexécutées, une administration corrompue, une population qui disparaît, et le désert qui gagne. » Et cet homme d’État éminent, le comte Grey, ne disait-il pas à la Chambre des lords, en mai 1861 : « Je suis persuadé que cette Chambre ne voudrait plus approuver la dépense d’un shilling pour une nouvelle et vaine tentative de prolonger l’existence de la Turquie. » 31. Gladstone n’a pas eu besoin de regarder par les yeux de 0. K. pour voir ce qui est désormais évident. L’empire ottoman occupait autrefois toute la côte africaine de la Méditerranée, toute l’Asie-Mineure, et en Europe il s’étendait jusqu’aux portes de Vienne et jusqu’au nord de la Mer-Noire. On se baigne encore dans les bains construits à Pesth par les Turcs, et Vienne, délivrée par Sobieski, n’est pas un souvenir si lointain. L’Autriche leur a enlevé la Hongrie et la Transylvanie ; la Russie, la Bessarabie et la Crimée; la France, l’Algérie. L’Europe coalisée a brisé définitivement leur puissance navale à Navarin, et elle a émancipé successivement la Grèce, la Roumanie, la Serbie, l’Égypte, la Bosnie et enfin une partie de la Bulgarie. La Turquie recule si vile qu’il y a treize ans à peine, je voyais les derniers soldats ottomans quitter la citadelle de Belgrade. Une décadence qui se continue ainsi pendant trois siècles, peut être considérée comme une loi historique. Elle doit tenir à des causes économiques dont l’action ne s’arrêtera pas. Ce n’est donc pas la politique de M. Gladstone, tenant compte des faits, qu’il faut expliquer, c’est celle du précédent cabinet, voulant tenir un mort debout, qui est inexplicable.
L’hostilité des Anglais, qui se disent conservateurs, contre la Russie, provient de ce qu’à leurs yeux, tout agrandissement des Russes, soit en Europe, soit en Asie, est un danger pour l’Inde. Ce danger,
exclue des vues de sa majesté l’empereur. Nous reconnaissons qu’en tout cas, l’avenir de Constantinople est une question d’intérêt commun qui ne peut être réglée que par une entente générale. Ce qui doit être admis, c’est que cette ville ne peut appartenir à aucune des grandes puissances. »
En 1878, au moment où les armées russes allaient franchir le Danube, l’empereur Alexandre tint à rassurer le cabinet de Saint- James, et l’ambassadeur d’Angleterre à Saint-Pétersbourg, Lord Loftus, se rendit à Livadia. L’empereur lui dit : « Tout ce que l’on a raconté du testament de Pierre le Grand et des vues de Catherine II sont de purs fantômes. L’acquisition de Constantinople serait un malheur pour la Russie. Il n’en est pas question, et cette idée n’a jamais été non plus celle de mon j)ère. » L’empereur alla jusqu’à donner sa parole d’honneur qu’il n’avait nulle envie d’acquérir Constantinople : « On attribue à la Russie, dit-il, l’intention de conquérir l’Inde et de prendre Constantinople. Y a-t-il rien de plus absurde? La conquête de l’Inde est une impossibilité absolue et quant à l’acquisition de Constantinople, j’en donne l’assurance la plus formelle, je n’en ai ni l’intention ni le désir (1). » C’est dans cette même conversation que l’empereur émit l’idée de l’occupation de la Bosnie par l’Autriche.
Je crois que 0. K. a raison quand elle affirmé que la Russie ne songe pas à aller actuellement à Constantinople. L’un des politiques les plus clairvoyants delà Russie, le général Fadéef, en a clairement indiqué les motifs. Les Russes ne peuvent occuper le Bosphore sans être maîtres du Bas-Danube. Or ni l’Autriche, ni même l’Allemagne ne permettront jamais que le Danube, die blaue IJotiau, passe aux mains des Slaves. La conquête de Constantinople n’est donc possible
croient-ils, peut se présenter sous deux formes : sous la forme d’une attaque directe dirigée contre la frontière indienne par l’Afghanistan ou par la Perse, péril encore éloigné; et sous la forme d’une menace contre le passage des Anglais par l’Égypte, péril plus prochain, soit que les Russes occupent Constantinople, soit qu’en Asie- Mineure ils viennent à se rapprocher des côtes de la Méditerranée et par suite de l’isthme de Suez. En vertu de cet axiome de la sagesse antique : Principiis obsta, la base de toute la politique anglaise en Orient était donc de s’opposer à tout ce qui peut favoriser l’extension du territoire ou de l’influence de la Russie. D’après 0. K., ces craintes n’ont aucun fondement. Elle s’efforce de prouver, histoire en main, que jamais la Russie n’a songé à occuper Constantinople. En 1828, l’armée russe victorieuse n’avait qu’à y entrer. L’empereur Alexandre se contenta, au traité d’Andrinople, de stipuler des garanties en faveur des sujets chrétiens du sultan, et cependant Wellington croyait qu’il aurait mieux valu dès lors en finir avec l’empire ottoman (1), et Lord Holland disait en plein Parlement : U Comme citoyen du monde, je regrette que les Russes n’aient pas pris Constantinople (2). » En 1833, des troupes russes occupèrent Constantinople pour défendre le sultan contre l’armée victorieuse de Méhémet-Ali. Lord Palraerston, en justifiant l’acquiescement donné par l’Angleterre à cette mesure, disait : « Je doute que le peuple russe acceptât le transfert du pouvoir et de la résidence impériale dans les provinces méridionales, conséquence inévitable de la conquête de Constantinople par la Russie, et si nous avons consenti à l’occupation temporaire de cette capitale par les troupes russes, c’est parce que nous avons pleine confiance dans la bonne foi de la Russie, qui ne tardera pas à rappeler ses troupes. » C’est ce qui eut lieu en effet.
Dans la fameuse conversation où l’empereur Nicolas exposait à sir Hamilton Seymour, avec une prévoyance que les évènements ont si complètement justifiée depuis, la nécessité de s’entendre pour le cas de décès de « l’homme malade, » il déclara formellement qu’il n’avait nulle intention de réclamer Constantinople pour lui. Dans une dépêche en date du 18 mai 1877, le prince Gortchakof s’exprime ainsi : « En ce qui concerne Constantinople, le cabinet impérial ne peut que répéter que l’acquisition de cette capitale est
(1) Wellington Despaches, t. vi, p. 219.
(2) Thirty Jean offoreign Policy, p. 115.
(1) Nous voyons dans la Vie du prince ccnsort, par M. Martin, qu’il y a vingt ans le prince Albert, dans une conversation avec l’empereur Napoléon III, esquissait de la façon suivante le plan de la Russie en Orient : « Je suis de votre avis, la Russie ne veut pas prendre Constantinople. Ce qu’elle veut, c’est tout simplement le démembrement de l’empire ottoman et la constitution d’un certain nombre de petits états qui formeront comme une sorte de confédération germanique, qu’elle gouvernera à son gré sans dépense et sans responsabilité. »
Il faut dire cependant que la Russie, voulant à San Stefano constituer une grande Bulgarie, agissait au profit de ses clients plus que dans l’intérêt de sa domination. Ni la Serbie, ni la Roumanie, ni la Bulgarie unifiée ne se laisseront diriger et encore moins englober par Saint-Pétersbourg.
qu’à un vaste état panslave, qui se serait d’abord annexé toutes les provinces habitées par cette race jusqu’en Bohème, après avoir écrasé l’Autriche et l’Allemagne. C’est pourquoi le général Fadéef a pu dire que le chemin qui mène de St-Pétersbourg à Constantinople passe, non-seulement par Vienne, mais par Berlin (d). Mais de ces considérations si bien fondées et si décisives résulte-t-il que l’imaginalion russe, plus ardente que la nôtre, s’interdise de se transporter sur les flots bleus de la mer de Marmara ? II n’y a guère dans le monde que deux pays qui, en fait d’avenir, puissent se permettre les « longues pensées » : ce sont les États-Unis et la Russie. Eux seuls ont devant eux des espaces immenses où il y a place pour des centaines de millions d’êtres humains. Les autres états civilisés, — l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre, la France, l’Allemagne, — peuvent être grands par la pensée ou par l’art, ce qui est au fond la vraie grandeur; ils peuvent être heureux, comme le sont la Suisse ou la Belgique, malgré leur petitesse ; mais relativement à ces colosses de l’avenir, ils tomberont au second rang pour la population et par conséquent pour la force militaire. Quand la Russie aura deux cent raillions d’habitants, le chemin des Dardanelles lui sera-t-il encore fermé ?
Je me rappelle avoir vu dans le journal satirique de Berlin, le Kladderadatsch, un dessin humoristique qui caractérisait bien ce côté de la question d’Orient. Un cosaque, caché sous les branches d’un sapin tout couvert de neige, contemplait amoureusement une houri balancée dans les grandes feuilles retombantes d’un palmier. Au-dessous on lisait ces jolis vers de Heine :
Ein Fichtenbaum steht einsam Im Norden auf kahler Hôh !
Ihn schlàfert ; mit weisser Decke ümhùllen ihn Eis und Schnee.
Er traümt von einer Palme,
Die fern im Moi^enland Einsam und schweigend trauert Auf brennender Felsenwand (2),
(1) En rendant compte ici même du livre du général Fadéef, Aptrçui sur la question d' Orient ^ 1869 y j’ai montré combien la situation de la Russie s’était modifiée depuis 1870. (Voir La Politique nouvelle de la Russie^ dans la Revue du 15 novembre 1871.) Prendre Constantinople, avant 18*0 la Russie ne l’a pas voulu ; aujourd’hui elle le voudrait qu’elle ne le pourrait plus.
(2) Un sapin s’élève solitaire dans le nord sur un sommet nu. Il sommeille:
ir K.
U est impossible que le panslavisme ne rêve pas à Constantinople, et il ne l’est pas moins qu’un vrai patriote russe ne soit pas panslave. A moins que l’Autriche ne devienne un second empire slave, il est probable que toutes les populations appartenant à cette race s’uniront un jour sous forme d’état unitaire ou de fédération. Quand Napoléon III exposait, dans une pièce diplomatique, la théorie des grandes agglomérations, il a été absolument imprudent, mais il indiquait néanmoins une des forces principales qui déterminent les évènements de notre époque. Au moment où la facilité des communications et des échanges, la similitude des lois, la connaissance des langues étrangères et en un mot tous les facteurs de la civilisation moderne produisent une intimité de plus en plus grande entre les peuples de race différente, n’est-il pas naturel que les populations de même sang et de même origine cherchent à s’unir d’une façon ou d’une autre? Elles y sont poussées et par la communauté de la langue, dont la littérature exalte l’importance, et par le besoin de se défendre contre les autres unités ethnographiques qui se constituent à côté d’elles. La panslavisme n’est donc pas une chimère, comme on le prétend souvent. C’est déjà aujourd’hui le rêve des vrais patriotes russes comme Katkof ou Aksakof et comme 0. K. elle-même, et ce rêve, il est probable qu’il se réalisera un jour. L’unité de l’Italie a préparé l’unité de l’Allemagne, et l’unité germanique provoquera tôt ou tard la formation de l’unité panslave.
Comme le dit très bien 0. K., il y a deux Russies. La Russie de Saint-Pétersbourg, officielle, cosmopolite, sceptique, qui s’en tient aux réalités d’aujourd’hui : c’est celle-là que l’Europe et surtout la diplomatie connaissent seule. Et il y a la Russie de Moscou, l’antique capitale, où le sentiment national est intense, la foi dans les grandes destinées du pays absolue et l’enthousiasme pour la cause slave sans bornes. C’est la Russie de Moscou qui a voulu la dernière guerre et qui l’a imposée à Saint-Pétersbourg, et certainement celte Russie-là est panslaviste. Kinglake, au début de son livre sur la guerre de Crimée, remarque que la politique russe en Orient a été presque toujours hésitante et pleine de contradictions. Napoléon P', au commencement du siècle, disait déjà en parlant du tzar : « Us ont trop menacé Constantinople pour oser la prendre. »
la glace et la neige l’ensevelissent sous leur blanc manteau. Il rêve d’un palmier qui loin de là, au pays d’Orient, solitaire et muet, s’attriste sur le bord d’un rocher brûlant.
Ces hésitations et ces contradictions s’expliquent. La froide raison et Saint-Pétersbourg disent : Non ; mais l’enthousiasme, la foi en l’avenir et Moscou disent : Oui. Si l’histoire nous montre qu’à différentes reprises, la politique russe a eu la sagesse de repousser l’occasion qui semblait s’offrir, elle nous fait voir aussi qu’en d’autres moments les souverains russes ne résistaient pas à la tentation. L’attraction du sud a agi de bonne heure sur les maîtres des froides et uniformes étendues de la plaine sarmate.
Dès le IX* siècle, les deux princes varègues Askold et Dir conduisent jusque devant Byzance leur flotte qu’une tempête engloutit sur la Mer-Noire. En 907, Oleg, avec deux mille vaisseaux, investit Constantinople, Czargrad, « la ville impériale » et force l’empereur grec à lui payer tribut. Comme affirmation de ses victoires, il suspend son bouclier à la Porte d’Or. Son successeur Igor revient à la charge; mais sa flottille est détruite par le feu grégeois. Enfin en 944, la menace d’une nouvelle invasion force Byzance à payer un tribut et à signer un traité de commerce. Bientôt l’empereur Jean Zimiscès, menacé par la Bulgarie, qui était alors un état indépendant, appelle les Russes à son secours. Sviatoslaf, avec une armée de 60,000 hommes, que payaient les Grecs, bat les Bulgares, prend toutes leurs places et occupe leur pays. Zimiscès s’effraie de ce redoutable voisinage et réclame l’évacuation de la Bulgarie. Sviatoslaf répond en menaçant Byzance. La guerre éclate, et les Russes, vaincus à Silistrie, malgré leur bravoure, sont rejetés au-delà du Danube en 972. Soixante-dix ans plus tard, Yaroslaf le Grand, le Charlemagne de la Russie, envoie une expédition contre Constantinople. Mais les tempêtes de l’Euxin, le feu grégeois et l’épée de l’empereur Monomachus anéantirent les bandes russes, et huit cents prisonniers, les seuls survivants, conduits à Byzance, eurent les yeux
crevés. Ce fut la dernière tentative de conquête faite au moyen âge.
La puissance de l’attrait que Byzance exerce sur Moscou vient de la religion Constantinople et le temple de Sainte-Sophie sont pour l’orthodoxie grecque ce que Rome et l’église de Saint-Pierre sont pour le catholicisme; c’est la ville sainte, la source et le centre de la foi. C’est de là que les apôtres Méthode et Cyrille ont apporté le christianisme aux Slaves du culte grec. A ces sentiments mystiques sont venus se joindre plus récemment les sympathies pour « les frères » d’au-delà du Danube et les exaltations de la théorie des nationalités dites ethnographiques. En 1786, Joseph II et Catherine II
s’entendent pour détruire et dépecer l’empire ottoman. Chose curieuse, ce projet attribuait à l’Autriche à peu près ce qu’elle semble convoiter aujourd’hui : la Dalmatie, qui alors appartenait à Venise, la Bosnie, l’Herzégovine et la Serbie. On aurait donné en échange aux Vénitiens Chypre, la Crète et la Morée. La Russie se serait avancée jusqu’au Bug et aurait eu quelques îles dans l’Archipel. Enfin on aurait reconstitué l’empire grec, avec Constantinople comme capitale, au profit du grand-duc Constantin, le second fils de Pauli®*. La résistance des Turcs fut telle qu’il fallut renoncer à les exproprier.
En 4807, nouvelle tentative à Tilsit. L’empereur Alexandre réclame toute la partie orientale de la Turquie avec Constantinople . Napoléon ne voulut abandonner que les principautés et la Bulgarie jusqu’aux Balkans. Posant le doigt sur la carte à l’endroit du Bosphore, il s’écria : fl Constantinople! Constantinople! jamais! C’est l’empire du monde. » Depuis lors, tout porte à croire que la Russie a renoncé à s’emparer prématurément d’une position où elle ne pourrait se maintenir, et depuis la formation du nouvel empire d’Allemagne, elle en est certes plus éloignée que jamais. Son dessein actuel semble être d’affranchir les Slaves dans la Turquie d’Europe et de s’approcher du Bosphore par la Turquie d’Asie, en s’avançant peu à peu le long des côtes de la Mer Noire. Ce chemin, qui paraît plus long, a ce grand avantage qu’il n’alarme pas l’Autriche et l’Allemagne. D’après 0. K., la Russie ne désirerait en ce moment rien au-delà de ce qu’elle avait stipulé dans le traité de San-Stefano, c’est à dire l’affranchissement de tous les pays habités par les Bulgares et des garanties d’un gouvernement tolérable pour les territoires laissés à la Porte. Les Russes voudraient môme que le sultan continuât à régner à Constantinople, car à aucun prix ils ne pourraient admettre qu’elle fût occupée par l’une ou l’autre des grandes puissances. La difficulté de faire de Constantinople une ville libre et indépendante consiste, d’après 0. K., en ceci : c’est que la souveraineté de l’Asie-Mineure en dépend. Cette difficulté ne paraît pas insurmontable, car on pourrait laisser la suzeraineté de l’Asie-Mineure au Sultan, qui irait fixer sa résidence au-delà du Bosphore, à Brousse par exemple.
Les vues actuelles que 0. R. attribue à la Russie sont précisément celles que défend M. Gladstone. Il les expose nettement dans l’ar-
ticle qu’il a consacré à l’exaraen du livre de 0. K. Voici son programme en peu de mots. Gonslitulion de provinces autonomes en Turquie : la terre slave aux Slaves, la terre hellénique aux Hellènes. Dans les districts où les deux races sont entremêlées, gouvernement mixte, où chacune d’elles serait représentée. Quant à Constantinople, on peut attendre, mais le jour où une solution deviendrait indispensable, « on n’aperçoit pas encore ce qui empêcherait d’en faire une ville libre et un port franc sous la garantie de l’Europe. » « Seulement, ajoute M. Gladstone, tout en voyant clairement le but où il faut tendre, il doit nous être permis de consulter le baromètre politique pour choisir le moment favorable de nous mettre en voyage; caria mer peut encore devenir orageuse. »
Les adversaires de M. Gladstone ont prétendu qu’il voulait expulser les musulmans, bag and baggage,n9i\ec armes et bagages». C’est une calomnie. Il entend qu’on respecte leurs droits comme habitants du pays, non moins que ceux des Grecs ou des Slaves. Mais ce qu’il veut, c’est mettre fin au détestable gouvernement du sultan et des pachas, et en cela, quel est l’ami de l’humanité qui oserait lui donner tort ?
Mais, a-t-on dit, c’est faire le jeu de la Russie. Eh! comment ne voit-on pas que c’est précisé:nent le contraire? Tant que les Slaves de la Turquie ont été malheureux et opprimés, ils se tournaient inévitablement vers la seule puissance qui prenait franchement et énergiquement leur défense. Mais si tous les états s’étaient entendus pour les protéger, ils n’auraient pas réservé leur reconnaissance exclusivement pour la Russie. Plus les provinces soustraites à la domination de la Porte seront fortes, moins elles seront disposées à échanger leurs libertés et leur indépendance pour le régime autocratique que leur apporterait l’annexion à l’empire russe. Voyez l’énergique résistance opposée par la Roumanie à la rétrocession du coin de la Bessarabie. Demandez aux Serbes et aux Roumains s’ils veulent devenir les sujets du tsar. A ce point de vue, le traité de Berlin ne vaut pas le traité de San Stefano, et le prétendu triomphe de lord Beaconsfield était une grande faute, au point de vue des vrais intérêts et de l’humanité et de l’Angleterre. Le ministre anglais a agi à Berlin contrairement au but qu’il poursuivait. Il pouvait faire une grande Bulgarie capable de se défendre et par conséquent de se passer du secours des Russes. En coupant la Bulgarie en trois, — une partie étant affranchie, l’autre à moitié
autonome, la troisième restant asservie, — il a créé une nouvelle source de difficultés et justifié d’avance une nouvelle intervention russe.
Si l’on examine la carte ethnographique de la Turquie de Kieperf, qui a servi de base aux décisions du Congrès de Berlin, on voit que les Bulgares occupent le corps même de la Péninsule, c’est à dire le territoire borné au nord par le Danube jusqu’à Widin, à l’ouest par une ligne partant du Timok et touchant Nissa, Vrana, Uskub, Monastir jusqu’au lac de Kastoria, au sud par une ligne courbe, dont les principaux points sont Bogolzico, Ostrovo, Salonique, Demirhissar, Hirraanly, Tchirmen, Binar, et enfin à l’ouest la Mer Noire, sauf que, jusqu’à Varna, l’élément grec domine le long de la côte. Les Albanais occupent, à l’est de l’Adriatique, le territoire montagneux qui s étend depuis Antivari et Podgoriza, aux frontières du Monténégro, jusqu’à Valona et Argiro-Castro au midi; vers l’intérieur, il touche aux Bulgares le long des monts Grammos, Vilzi et Tchardagh jusqu’à Pristina et Vusitrin, qui sont déjà serbes. L’élément hellénique domine le long de la mer Égée, sur une épaisseur qui varie de 25 à 50 kilomètres, et en Épire, au sud de la frontière précédemment indiquée des Albanais et des Bulgares. Le traité de San-Stefano avait affranchi tout l.e pays bulgare, comptant près de 6 millions d’habitants, dont plus de 4 millions de race slave. On aurait pu former ainsi une principauté douée d’une force suffisante pour se défendre et, qui grâce à ses ressources naturelles, pouvait aspirer à devenir un petit état indépendant et prospère.
Le traité de Berlin, au contraire, a coupé la Bulgarie en trois parties, à qui elle a fait un sort différent, sans aucune raison appréciable. La partie de la Bulgarie située au nord des Balkans, avec 2,500,000 habitans, a été affranchie; une autre partie, sous le nom de Roumélie orientale, avec 1,000,000 d’habitans, a reçu une certaine autonomie administrative sous la suzeraineté de la Porte ; enfin, la troisième partie, la Macédoine, avec 2,200,000 habitants, a été restituée au sultan, c’est à dire livrée au désordre, à l’oppression, à la ruine, comme nous allons le montrer bientôt.
Dans quel dessein a-t-on dépecé ainsi un même peuple en trois tronçons, qui nécessairement s’efforceront de se réunir, parce que ce n est qu’à cette condition qu’ils pourront vivre et prospérer? Est-ce pour ne pas sacrifier les musulmans éparpillés parmi la population bulgare? Mais il n’y en a pas plus au midi qu’au nord des Balkans ;
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car on en compte 38 0|0 dans la principauté affranchie, 35 0/0 dans la Roumélie orientale, et 40 0/0 dans la Macédoine. Il faut noter d’ailleurs qu’un tiers au moins de ces musulmans sont de sang slave, les Pumaks par exemple.
Le congrès de Berlin a-t-il voulu conserver quelque vie à ce fantôme qu’on décore encore du nom d’empire ottoman? Si l’on voulait maintenir une Turquie capable de remplir la mission qu’on veut lui imposer, il ne fallait pas anéantir sa flotte à Navarin, ni affranchir successivement la Grèce, la Modalvie et la Valachie, la Serbie, la Bulgarie, le Monténégro, la Bosnie et l’Herzégovine. La faute de l’Europe date de loin, et il est trop tard maintenant pour qu’elle rétablisse ce qu’elle a détruit.
Comment! c’est après qu’on lui a enlevé ses plus belles provinces, que la Porte devrait aujourd’hui résister aux revendications de la Grèce, se faire obéir par les Albanais, contenir la Macédoine frémissante, défendre les Dardanelles, et jouer ainsi le rôle de grande puissance, alors que ses caisses sont vides, que ses troupes et ses fonctionnaires ne sont pas payés, et que bientôt le sultan lui-même n’aura plus de quoi subsister ? Ce quelle n’a pu faire, alors qu’elle était dans toute sa force, elle devrait l’accomplir, lorsqu’on réalité elle n’existe plus que de nom ? De cette situation pleine d’impossibilités doit sortir nécessairement le désordre, l’anarchie, la misère des populations, l’impuissance du gouvernement, et enfin la catastrophe finale. La Turquie créée par le traité de Berlin n’est pas née viable. Les faits de chaque jour le démontrent déjà. Mais, si l’Europe n’intervient pas énergiquement, avant de succomber définitivement, elle achèvera de ruiner les provinces qu’on lui a laissées.
Dans un mémoire adressé aux ambassadeurs de l’Europe à Constantinople,en novembre 1878, les Bulgares font bien ressortir l’injustice et les inconvénients des solutions adoptées à leur égard. « L’unité de la Bulgarie, y est-il dit, devait paraître d’autant plus inviolable que les territoires compris dans les limites de la principauté bulgare créée par le traité de San-Stefano ont été peuplés, de temps immémorial, par les Bulgares. Ceux qui voient dans la Bulgarie que reconnaissait ce traité, une invention récente, devraient relire ces paroles d’un historien du xii® siècle, qui connaissait bien les conditions ethnographiques de la péninsule des Balkans à cette époque. Guillaume de Tyr s’exprime en ces termes : « La nation bulgare occupe
tout l’espace allant du Danube à Constantinople et à la mer Adriatique. En sorte que tout ce pays ayant une largeur de dix jours de marche et une longueur de trente jours est appelé Bulgarie. » Nous ferons remarquer que ces mots, étant écrits à une époque où la Bulgarie se trouvait sous la domination byzantine, se fondent uniquement sur la position ethnographique de notre race. »
Le mémoire montre ensuite qu’en morcelant la nationalité bulgai e, on lui enlève les conditions indispensables pour qu’elle puisse, en se développant, devenir un élément d’ordre et de stabilité. Ce quil dit à ce sujet mérite d’être cité: « La situation économique faite aux Bulgares par le traité de Berlin n’est pas plus satisfaisante que leur nouvelle situation politique. On ne crée pas arbitrairement des unités économiques; la nature elle-même fournit le cadre nécessaire pour rétablissement d’un ordre de choses tolérable à ce point de vue. Des pays qui, en venu de leur situation géographique et dans 1 intérêt de leur développement, doivent faire partie d’un seul et même état, ne peuvent être séparés sans dommage pour l’avenir de toute la région. Une population ainsi divisée est poussée à la révolte par la force même des choses ; il lui faut renverser les barrières opposées à son progrès matériel. »
Dans une dépêche adressée au secrétaire d’état pour les affaires étrangères, le 13 juillet 1878, lord Salisbury cite, parmi les avantages obtenus au traité de Berlin, celui d’avoir réduit la Bulgarie au tiers de ce quelle était dans le traité de 8an-Stefano, et d’avoir ainsi limité considérablement l’influence de la Russie dans cette région. Qui ne voit que le résultat sera tout opposé? Les trois tronçons de la Bulgarie, séparés de force et contrairement à leur unité ethnographique, géographique et économique, s’efforceront, par tous les moyens, de se réunir comme ils l’étaient sous la domination turque, et comme l’ont fait la ûlodalvie et la Valachie, malgré le mauvais vouloir de l’Europe ; et pour parvenir à leur but, ils seront toujours prêts à appeler les Russes, à moins que les autres puissances ne viennent aussi à leur aide. Au lieu de créer, conformément aux droits et aux intérêts des populations, une Bulgarie forte, unie, satisfaite, en état de se défendre contre les Turcs et de se passer du secours de l’étranger, on a créé une source nouvelle de tiraillements, de complications et de luttes.
Bour arriver à ce déplorable résultat, le ministère Beaconsfield pas hésité à remettre aux mains du Turc la Macédoine bulgare.
dont la condition est si malheureuse que l’Europe devra forcément intervenir pour y mettre un terme.
L’enlèvement même d’un commissaire anglais, le colonel Synge, et sa mise à rançon, donnent l’idée de la sécurité qui règne dans cet important pays. Voici le tableau qu’en trace le marquis de Bath dans son excellent livre On Bulgarian ajfairs : « La Macédoine offre le triste exemple du sort d’une province sous la domination turque. Partout règne l’anarchie. Le gouvernement n’a nul pouvoir, ou il refuse de l’exercer. Il n’y a ni ordre ni justice ni sécurité, pas plus pour les propriétés que pour les personnes. La ligne de chemin de fer n’offre de protection que jusqu’à quelques centaines de yards des stations. Hors des murs des villes, la vie est sans cesse en danger. Les marchands n’osent pas voyager d une localité à une autre sans escorte, et encore de temps en temps ils sont enlevés par les brigands, trop souvent de connivence avec les gendarmes. Chaque jour des assassinats sont commis par les beys turcs ou albanais ou par leurs adhérents, qui outragent les femmes, pillent les villages ou les obligent à se racheter de leurs violences. Naturellement il n’y a rien à attendre des autorités turques, ni protection ni répression des crimes, qui, restant impunis, se multiplient de plus en plus. » Un voyageur anglais Kinnaird Rose, qui a récemment visité la Macédoine, confirme ce que dit Lord Bath. Déjà, près de la frontière de la Roumélie orientale, à Samakof, Sofia, Tatar Bazardjik, il rencontre des milliers de réfugiés qui avaient quitté la Macédoine pour échapper à la mort. Le consul anglais à Sofia, M. Gifford Palgrave, estimait que sur 20,000 de ces malheureux, 10,000 étaient morts de misère, de faim et du typhus. Pour punir une incursion faite par des Bulgares de la Roumélie, les Turcs, dans le district de Melnik, pillent et brûlent 64 villages chrétiens et massacrent 1,483 personnes, hommes, femmes et enfants. Les petites villes de Banya et de Bansko sont livrées aux flammes, après que tous ceux qui n’ont pu fuir, ont été égorgés. Ces horreurs ne doivent pas surprendre. Elles ne sont que l’application d’un système qui a pour but de modifier les conditions ethnographiques de la Macédoine par le fer et par le feu. Les Bulgares revendiquent la Macédoine, parce quelle est, prétendent-ils, habitée par leur race. Eh bien ! se disent les Turcs, cette race, nous l’extirperons, nous rendrons le sort des habitants si malheureux qu’ils fuiront ou qu'ils résisteront, et s’ils résistent, nous les tuerons. En même temps nous
les musulmans de la Roumélie affranchie, nous ferons malgré la stipulation du traité de Berlin, dévorerons tout dans le pays, jusqu’à ce que les habitants de faim, et de cette façon nous ferons de la Macédoine une
I. Le colonel Synge affirmait à de 120,000 Turcs s’étaient déjà ainsi en vivre, comme une armée ennemie, résultats de la victoire diplomatique de Lord
appellerons
revenir les Circassiens nous meurent
terre complètement mahométane M. Kinnaird Rose que près répandus dans le pays pour <
Voilà les premiers Beaconsfield.
Pour défendre le pays conti l’Autriche, la Porte y a coi hommes qui, depuis plus de reçoivent plus de paie et vive fléau pire encore, ce sont les ger maintenir l’ordre. Ils ne subsistent qu’en dévalisant les maineureux paysans. Quand ceux-ci ne leur donnent pas assez d argent, ou ne peuvent leur livrer tout ce qu’ils exigent, ils ont recours à toutes les formes de la torture. Des consuls ont cité à M. Kinnaird Rose des faits horribles. Ici ils pendent les malheureux chrétiens par les pieds et les enfument ; ailleurs ils les enduisent de pétrole et de plumes et les brûlent ; d’autres fois ils les dépouillent de leurs vêtements et les attachent à des arbres, l’hiver, jusqu’à ce qu’ils soient gelés. Souvent ils enlèvent les jeunes filles ou les outragent sous les yeux de leurs parents. Des missionnaires américains à Monastir comptaient dans les environs immédiats de la ville 2o0 assassinats, en moins d’une année, et tous impunis. Un Turc peut tuer un chrétien sans crainte; car, pour être relâché, si par exception il est
pris, il n’a qu’à invoquer la légitime defense (‘).
Les paysans musulmans, d’ordinaire bons et inoffensifs, surex-
(D On remplirait un volume des faits horribles qui affligent ces malheureuses provinces. Récemment le gouverneur de Castoria envoie une bande de bachi-bouzouks sous les ordres d’un mécréant de la pire espèce, nommé Abadeen Agha, à la poursuite des brigands de Selinitza. Au lieu des voleurs, la bande attaque et pille les habitants, en égorge une trentaine et rapporte leurs têtes dans des sacs, disant que c’étaient celles des brigands. L’affaire transpire. Abadeen— Agha est mis en prison pour quelques mois, puis relâche. Le village chrétien de Kutavista est attaqué par les Turcs. Les habitants se plaignent au pacha d’Uskub. Celui-ci envoie deux zaptiehs faire uue enquête. Ceux-ci prennent logement dans une bonne maison du village, s’y enivrent, et prenant à partie leurs hôtes, les tuent et les mutilent de la façon la plus révoltante. Le chef du village place les corps
cités par le fanatisme religieux et par l’exemple des soldats, attaquent aussi leurs voisins bulgares. Dans le district de Mallaish, une bande de Turcs armés se jette sur le village de Metrosin, sous prétexte qu’on y prépare une insurrection. Toutes les maisons au nombre de cent sont pillées. La bande se dirige vers le village voisin de Bairovo, où sont stationnés quelques soldats de l’armée régulière. Tous ensemble se précipitent sur les maisons des chrétiens, les pillent, y mettent le feu et tuent à coups de fusils ceux qui tentent de fuir. Les jeunes femmes sont réservées pour d’autres barbaries et ensuite égorgées. Ces faits s’expliquent par la situation même de la province, et ceux qui l’ont créée, sont responsables des atrocités qui en sont la conséquence presque inévitable. Les musulmans sont exaspérés de leur défaite et de l’affranchissement de la Bulgarie et de la Roumélie. Ils savent que les chrétiens de la Macédoine n’ont qu un désir, se réunir à leurs frères émancipés. Ils peuvent donc se croire menacés. En tout cas, il se savent en présence de l’ennemi de leur race et de leur religion. Ils sont armés jusqu’aux dents, et les infortunés Bulgares n’ont aucun moyen de se défendre. Comment leurs passions surexcitées, que rien ne retient, ne les porteraientelles pas à toutes les violences? D’ailleurs, l’un des commandants de 1 armée n est-il pas Chefket-pacha, le héros des massacres de la Bulgarie, et n est-ce pas là un encouragement à toutes les violences?
Les impôts sont un autre moyen de ruiner les chrétiens. Ils ont d abord à payer une taxe pour l’exemption du service militaire. L’impôt foncier est réparti par village et ensuite par famille. Mais les taxateurs sont des musulmans, et naturellement ils taxent les
affreusement défigurés sur une araba et les transporte au konak du gouverneur à qui il demande justice. Le crime est prouvé et les zaptiehs mis en prison. Trois jours après ils étaient libres. M. Kinnaird Rose rencontre au café à Uskub un jeune et brillant officier dont il cite le nom. Le père de I... Bey est riche; il possède près de la ville une grande propriété. Son fils s’y rend avec quelques amis pour s amuser. Ils s’emparent du chef du village voisin, qu’ils forcent par des tourments odieux à appeler les principaux chefs de famille, et on oblige ceux-ci, par de nouveaux supplices, à livrer leurs filles qui, pendant trois jours et trois nuits, sont soumises à toutes les indignités. Un autre officier, nommé B... Bey, enlève une jeune fille d’une grande beauté d’un village situé au pied des monts Karsgack. L infortunée résiste. Le monstre la fait mourir d’une façon atroce, au moyen d’un fer rouge. Le père, qui s’appelait Kalchoff, va se plaindre au konak. Il est jeté en prison pour avoir osé accuser un musulman, lui un chien de chrétien. Les faits du même genre sont fréquents.
chrétiens quatre fois plus que leurs coreligionnaires. On estime que les premiers paient 70 pour 100 du produit de leurs terres. Aussi la culture recule de toutes parts. Le désert se fait dans ce riche pays que la liberté et la sécurité transformeraient en un paradis.
L’Europe ne peut tolérer la prolongation d’une semblable situation, car elle l’a créée à Berlin, et en vertu du traité qu’elle y a signé, elle a le droit d’y mettre un terme. L’article 23 porte que des réformes sérieuses dans le genre de celles introduites en Crète seront appliquées dans les provinces restées soumises à la Porte. Le projet de réforme doit être élaboré par une commission où l’élément indigène sera largement représenté, et il doit être soumis à 1a ratification de la commission européenne de la Roumélie orientale (‘). La note de Lord Grandville aux autres puissances demandant la mise à exécution des stipulations du traité de Berlin n’aura pas oublié ce point important, et sans doute à Constantinople M. Goschen et le commissaire Lord Edmond Fitz-Maurice y appelleront l’attention toute particulière du sultan. 11 appartient surtout à la France, qui heureusement n’a à poursuivre en Orient aucun intérêt égoïste, d’élever la voix en faveur des droits méconnus de l’humanité et de soutenir les justes réclamations du cabinet Gladstone.
Le côté le plus discutable des vues de M. Gladstone sur l’Orient, c’est son appréciation du rôle qui y est réservé à l’Autriche. Cette appréciation, nous la trouvons exposée, avec une grande netteté et dégagée de toutes les vivacités de langage de ses discours, dans l’étude qu’il a consacrée récemment au livre de 0. K. L’Europe, dit M. Gladstone, est déterminée à ne pas tolérer que Constantinople tombe aux mains de la Russie. Mais ce serait un fâcheux et périlleux moment que celui où l’Autriche tenterait d’y prendre sa place. 11 ne s’agit pas d’une Autriche transformée et devenue slave, mais de l’Autriche actuelle qui, en Orient, s’est toujours montrée hostile à l’émancipation des populations chrétiennes et qui, en Bosnie, d’après les témoignages les plus récents et les plus dignes de
(') Cette stipulation a été violée pour la Macédoine. Dans la commission indigène chargée de préparer un projet de réformes, l’élément bulgare, de beaucoup le plus nombreux, n’est pas représenté. C’est une odieuse iniquité que
foi, s’efforce d’étouffer le sentiment national. Cette attitude de l’Autriche doit nécessairement avoir pour but de faire apparaître aux yeux des Slaves de la Turquie la Russie comme l’unique défenseur de leur nationalité et de leur foi et, par conséquent, de les livrer à son influence exclusive. Le comte de Beust avait mieux compris la vraie mission de son pays, quand il proposait à l’Europe de favoriser dans la péninsule des Balkans la création d’états chrétiens autonomes. Mais en faisant de la politique antislave en Orient, l’Autriche porte atteinte aux droits de l’humanité et compromet son propre avenir, car elle pousse dans les bras de la Russie tous ses sujets slaves qui forment la majorité dans l’empire dualiste. Dans sa lettre au comte Karolyi ('), M. Gladstone ne retire rien de cette appréciation, ou plutôt il la confirme. Il y dit, en effet, ce qui suit : « En ce qui touche mes répugnances pour la politique étrangère de l’Autriche en des temps où elle portait son activité au-delà de ses frontières, je ne cacherai pas à votre Excellence que de graves appréhensions avaient été excitées dans mon esprit que l’Au-, triche ne voulût jouer dans la péninsule des Balkans un rôle hostile à la liberté des populations émancipées et aux espérances raisonnables et garanties des sujets du sultan. Ces appréhensions se fondaient, il est vrai, sur des témoignages non officiels, mais ils n émanaient pas de personnes hostiles, et c’étaient les meilleurs
(<) C’est dans un discours adressé le 22 mars 1880 aux électeurs du Midlothian que M. Gladstone, faisant allusion aux projets d’annexion attribués à 1 Autriche, s était écrié : Hands ! A bas les mains ! Peu de temps auparavant, et dans le parlement et dans le Lancashire, Lord Salisbury, parlant comme ministre des affaires étrangères, avait fait entendre que, si la Turquie devait perdre ses provinces, elles passeraient aux mains de l’Autriche et non dans celles de la Russie. C’est ce projet avoué qui provoquait l’irritation de M. Gladstone. Quelques jours plus tarf, ayant appris la pénible impression que ces paroles avaient faite à Vienne, il disait dans un second discours prononcé également en Ecosse : « Si l’empereur d’Autriche et son premier ministre veulent bien nous envoyer une communication à ce sujet, nous souhaitons qu’elle soit précise. Qu’il leur plaise de nous dire : Nous repoussons tous les projets dirigés contre 1 indépendance des races qui habitent la péninsule des Balkans, et dès ce moment je serai le premier à exprimer mon respect et mon estime pour le Gouvernement autrichien. » M. Gladstone, dans sa lettre au comte Karolyi, ne rétracte rien et tient le même langage que dans ses discours. L’ambassadeur d’Autriche lui ayant donné l’assurance que son gouvernement n’a aucune pensée de conquête, M.
Gladstone n’avait plus qu’à se déclarer satisfait. C’est ce qu’il fait dans sa lettre du 8 mai dernier.
qui fussent à ma disposition. Votre Excellence a aujourd’hui la bonté de m’assurer que son gouvernement n’a aucun désir d’étendre les droits qu’il tient du traité de Berlin ou d’y ajouter, et que toute extension semblable serait actuellement préjudiciable à l’Autriche-Hongrie. » Évidemment, M. Gladstone fait allusion au rôle destiné à l’Autriche en Orient par l’accord austro-allemand de Vienne, avec le consentement du cabinet Beaconsfield. Parlant dans cette lettre, datée du Foreign office, 6 mai 1 880, en sa qualité de ministre de la reine d’Angleterre, il ne retire son opposition que sur la promesse faite par l’ambassadeur d’Autriche que cette puissance s’en tiendra aux droits que lui concède le traité de Berlin. Or ces droits se réduisent à l’occupation temporaire de la Bosnie et de l’Herzégovine, tandis qu’il est évident que l’Autriche entend bien garder ces provinces définitivement.
L’hostilité avouée de M. Gladstone à toute extension de l’influence autrichienne est-elle justifiée? Question importante, car des résolutions et de l’avenir de l’Autriche dépend le triomphe ou l’échec du panslavisme. Si l'Autriche combat les légitimes aspirations des populations slaves, elle mérite l’opposition de M. Gladstone et, de plus, elle se suicide. Si, au contraire, elle accepte la mission de protéger sans arrière-pensée le développement des états autonomes qui s’élèvent sur les ruines de la Turquie, elle les attirera dans son orbite, et un jour, sous une forme ou sous une autre, tout l’Orient lui appartiendra. L’Europe, dans ce cas, doit la soutenir, car elle agira au profit de l’humanité et de la civilisation, et elle préviendra la création de l’unité panslaviste.
Le rôle de l’Autriche lui est d’ailleurs imposé par sa constitution ethnographique. En effet, elle contient en nombre rond 8 millions d’Allemands, 5 millions de Magyars et 16 millions de Slaves, non compris le million et demi de Serbes de la Bosnie et de l’Herzégovine ; les Slaves sont en notable majorité. Dispersés dans l’empire, appartenant presque exclusivement à la classe rurale, en général, jusqu’à ce jour, sans instruction, sans richesse, sans influence, ils étaient à la merci des Allemands et des Magyars. Mais fis se réveillent, et depuis quelque temps, ils ont pris conscience de leur nationalité. Le progrès inévitable de la civilisation leur apportera des richesses et des lumières, et il faudra compter avec eux. Déjà le ministre actuel a fait d’importantes concessions aux Tchèques. Dans l’avenir, il deviendra impossible de gouverner contraire-
ment aux intérêts et aux vœux de la majorité des populations Et si, dans leur égoïsme étroit et aveugle, les Allemands et les Hongrois qui gouvernent, tentent de le faire, ils prépareront l’agrandissement de la Russie.
Au moment où l’armée autrichienne allait franchir la Save, le chef du cabinet hongrois, M. Tisza, afin de justifier l’occupation de la Bosnie aux yeux des Hongrois, disait : « Notre but, c’est de mettre le pied sur la tête du serpent slave. » Si, en effet, l’Autriche en s’avançant jusqu’à Novi-Bazar n’a eu d’autre but que de séparer la Serbie du Monténégro, d’empêcher l’affranchissement de la Macédoine et de s’opposer aux progrès de la nationalité slave dans la péninsule des Balkans, on peut dire que cette politique est contradictoire et inintelligente. En janvier 1879, je rencontrai à Rome, chez M. Minghetti, le grand apôtre des Slaves méridionnaux, l’évêque de Diakovar, Strossmayer, qui était venu s’entendre avec le Vatican pour reconstituer les évêchés catholiques en Bosnie. Ce grand homme de bien exposait ses idées avec une merveilleuse éloquence, et l’italien, le français, l’allemand et le latin parlés avec une égale facilité suffisaient à peine à rendre les expansions du plus ardent patriotisme. « L’heure décisive approche pour l’Autriche, disait-il, et Dieu sait que je donnerais à l’instant ma vie pour elle. Mais, en ces moments suprêmes, les hommes qui la gouvernent, comprendront-ils sa mission ? S’ils consentent à favoriser le développement national de la Bosnie, tout l’Orient se tournera vers nous. Si, au contraire, nous tentons de la dénationaliser au profit des Allemands et des Magyars, nous serons bientôt plus détestés que les Turcs, et l’Autriche marchera inévitablement à sa perte. »
Faut-il, avec M. Gladstone, considérer l’occupation de la Bosnie comme temporaire et hâter le moment où les Autrichiens l’évacueront ? Je pense au contraire qu’il y a des raisons sérieuses et permanentes qui font désirer que les maîtres de la Dalmatie le soient aussi de la Bosnie et de l’Herzégovine. H y a d’abord des raisons de convenance géographique que j’ai indiquées ici même, il y a douze ans déjà ('). Comme le disait un jour un guide monténégrin à M*"® Muir Mackenzie, la Dalmatie sans la Bosnie, c’est un visage sans tête, et la Bosnie sans la Dalmatie, c’est une tête sans visage. Faute
(* ) Voir dans la Revue du I®'' août 1868, les Nationalités en Hongrie et les Slaves du Sud.
de communications avec les pays qui s’étendent derrière eux, les ports dalmates, qui portent de si beaux noms, ne sont plus que des bourgades complètement déchues de leur ancienne splendeur. Ainsi Raguse, jadis république indépendante, a 6,000 habitants ; Zara, 9,000 ; Sebeniko, 6,000. Cattaro, situé au fond de la plus belle baie qu’on puisse rêver, et où se creusent de toutes parts des bassins naturels assez vastes pour recevoir toute la marine de l’Europe, Cattaro a 2,078 habitants. Dans ces cités apprauvries, des mendiants habitent les palais de Dioclétien et des anciens princes du commerce, et le Lion de Saint-Marc ouvre encore ses ailes de marbre sur des bâtiments qui tombent en ruine. L’unique moyen de rappeler l’activité dans ces ports déserts, c’est évidemment de les réunir par des routes et des chemins de fer aux villes bosniaques. La Bosnie, à son tour, pour prospérer doit rentrer en possession de son littoral qui lui appartient de par l’histoire, la géographie et l’ethnographie. L’Autriche seule peut accomplir cette réunion.
Les difficultés intérieures dans la Bosnie et l’Herzégovine justifient aussi l’occupation autrichienne. Dans ces provinces, on compte environ 400,000 mahoraétans, 700,000 grecs unis et 190,000 catholiques ; tous sont Slaves, identiquement de la même race ; mais les mahométans possèdent la propriété et forment la classe dominante. Ils descendent des familles qui, lors de la conquête turque, en 1463, se sont converties à l’islamisme pour conserver leurs propriétés ; et depuis lors, abusant de leur prépondérance politique, ils ont enlevé les terres aux rayas par une série d’usurpations successives. Ceux-ci sont tenus de payer à leurs maîtres une redevance, la tretina, qui équivaut au tiers et parfois à la moitié du produit. La perception très arbitraire des impôts et de la tretïna donnait sans cesse lieu à des troubles et à des insurrections agraires, commes celles qui en 1875 ont rouvert la question d’Orient. C’est exactement la même situation qu’en Irlande. Les propriétaires et les tenanciers sont de culte différent, et ainsi les conflits économiques se compliquent d’hostilités religieuses. Avec une autonomie locale sans contrôle, il eût été à craindre que la guerre civile n’éclatât entre des classes aigries par tant d’années de querelles et de luttes. Les Autrichiens ont donc à accomplir ici une mission d’ordre et de paix. La question agraire pourrait être résolue à peu près comme elle l’a été en Hongrie. On accorderait aux rayas une tenure perpétuelle, movennant le
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paiement de la tretina convertie en une redevance fixe en argent, calculée d’après le prix des denrées avant l’occupation et toujours rachelable. Le cultivateur deviendrait ainsi propriétaire, et la hausse inévitable des prix diminuerait sans cesse la charge de la redevance.
Malheureusement les Autrichiens sont, paraît-il, disposés à favoriser en tout les musulmans. Ils semblent considérer l’élément slave comme un ennemi à combattre, et quoique les musulmans soient ici de même race que les autres Bosniaques, qui sont grecs orthodoxes ou catholiques, ils tâchent de se les concilier, parce qu’ils sont la classe dominante d’abord, et en second lieu, parce qu’ainsi l’Autriche sera mieux vue par les Turcs de la Macédoine (*). On dit aussi que l’administration autrichienne proscrit tant qu’elle le peut l’usage de la langue nationale, de l’écriture cyrillienne et même de la lyre serbe, de la guzla, ce symbole de la nationalité, et qu’elle fait des tentatives de germanisation. Ces pitoyables mesures seraient à la fois vaines et fâcheuses. Elles seraient vaines, car, loin d’étouffer le sentiment national, elles le surexciteraient jusqu’au fanatisme. Des barbares comme les Turcs peuvent étouffer un mouvement national, parce qu'ils égorgent au besoin tous ses partisans et parce qu’en ruinant le pays, ils font un désert où ils peuvent maintenir leur domination. Un gouvernement civilisé fait tout le contraire. Il ne peut pas ne pas favoriser le réveil des nationalités. Il fait régner l’ordre et la sécurité, il ouvre des routes et des chemins de fer, il crée des écoles. Ainsi le pays s’enrichit, s’éclaire ; comme l’enfant qui devient homme, il prend conscience de lui-même et ne tarde pas à revendiquer ses droits. Loin donc de pouvoir étouffer le sentiment national en Bosnie, elle le fortifiera, et par de mesquines tracasseries ou même par la persécution administrative, elle ralliera en un même faisceau les catholiques, les grecs et les musulmans, qui oublieront leurs divisions religieuses pour ne se souvenir que de la communauté de leur race et de leur origine. Déjà maintenant les
petits états émancipés, la Roumanie, la Serbie, la Bulgarie craignent l’Autriche, et pour tout dire, la détestent. Cette hostilité ne se dissipera que si elle s’efforce, par tous les moyens, de garantir aux provinces quelle occupent provisoirement, d’après le traité de Berlin, une liberté réelle et un développement national. De cette façon, — et seulement ainsi, — elle acquerra les sympathies de toute la péninsule. Il est impossible qu’elle ne finisse pas par comprendre son véritable intérêt. Il est donc désirable que la Bosnie-Herzégovine reste définitivement réunie à la Dalraatie et à la Croatie, avec laquelle elle forme une véritable unité ethnographique, géographique et économique.
Mais est-il à souhaiter que, comme le désirait Lord Salisbury et comme ne le veut pas M. Gladstone, l’Autriche s étende au-delà? La question est plus complexe. Un premier point paraît hors de doute : il faut s’efforcer de rétablir l’unité de la Bulgarie, morcelée par le traité de Berlin, contrairement à tous les droits, à tous les intérêts et à toutes les traditions. Seulement quel sera ensuite l’avenir réservé à cette principauté ? A en croire sir George Campbell, cet avenir est assuré, et nul témoignage ne mérite plus de confiance; car sir George connaît à fond toute 1 Europe, et dans les hautes fonctions qu’il a occupées longtemps aux Indes, il a pu comparer la valeur relative des races orientales. Les Bulgares forment un groupe compact de 5 à 6 millions d âmes occupant des deux côtés des Balkans un des plus beaux pays de l’Europe. Le bois, la houille, le minerai, les textiles de toute espèce favoriseront le développement de l’industrie. Le sol est fertile. Les vastes plaines qui bordent le Danube et les vallées de la Maritza, du Vardar et de
intelligents et obéissants. Leurs qualités morales sont reconnues par tous les voyageurs et les consuls. Leurs voisins, les Serbes surtout, les accusaient de manquer de courage et d’énergie, parce qu’ils ne se soulevaient jamais contre les musulmans; mais les milices organisées par les Russes, qui ont pris part à la dernière guerre, ont déployé beaucoup de fermeté, de bravoure et des aptitudes militaires remarquables. C’est grâce à eux que le passage de Schipka n’a pas été repris par les Turcs. L’instruction est répandue et recherchée, même dans les campagnes. Dans chaque village, on trouve une école entretenue aux frais des habitants.
Il n’y a qu’une voix pour reconnaître les progrès extraordinaires qu’ils ont accomplis en ces dernières années. Dans leurs villes, on rencontre déjà une classe moyenne qui s’instruit, qui s’enrichit, qui s’adonne au commerce, qui se bâtit de bonnes maisons. Délivrezles du joug turc, — j’entends par là de l’impôt, des vexations et du désordre d’un gouvernement aux abois, — et avant vingt ans la Bulgarie sera plus avancée que la Roumanie. Elle a en effet sur celle-ci un grand avantage. La propriété y est encore plus divisée qu’en France, et en général ceux qui cultivent la terre, la possèdent. Comme le remarque le marquis de Bath, il n’y a pas ici d’aristocratie vivant dans l’oisiveté, dépensant à l’étranger les revenus du pays et rapportant en échange les vices et les prodigalités de l’Occident. Le régime social est si essentiellement démocratique et égalitaire qu’il n’existe dans la langue bulgare aucun mot pour désigner une supériorité de rang. Il n’y a aucune trace de féodalité, ni aucun des amers souvenirs qu’elle a laissés dans le peuple, là même où elle a disparu. On ne rencontre pas non plus ici, comme en Bosnie ou ailleurs, une caste propriétaire vivant de redevances arrachées aux cultivateurs. 11 n’y a donc nulle hostilité de classes, et les conflits agraires ne sont pas à craindre, bonheur inappréciable et garantie certaine d’un progrès pacifique et régulier.
Mais, objectera-t-on, ces populations sont-elles mûres pour se gouverner elles-mêmes ? Le docteur Rieger, l’éminent interprète et chef du mouvement tchèque, disait récemment au Reichsrath de Vienne un mot profond à ce sujet : « Tous les peuples sont mûrs pour la liberté ; seulement il faut que les libertés soient en rapport avec le degré de culture, avec leurs conditions sociales et leurs nécessités spéciales. » Les Bulgares comme les Serbes sont habitués, depuis un temps immémorial, à une autonomie locale complète,
peuvent les connaître et les demeier. ues sauvages eux-memeb appliquent le self government au sein de la tribu. Ne laissez arriver au centre que le règlement des intérêts les plus généraux. M. Jacini a, je crois, parfaitement démontré que l’une des causes de la marche imparfaite du régime parlementaire en Italie, c’est l’excès de la centralisation. Ne touchez donc pas au régime de démocratie absolue qui est en vigueur ici depuis toujours. La fédération des communes libres et autonomes constituant le canton, et la fédération des cantons autonomes constituant 1 état : tel est le système politique qui convient à la Bulgarie. Le marquis de- Bath a suivi de près les débats de l’assemblée représentive, à Tirnova, et il pense que, si le prince et ses conseillers renoncent à imposer intempestivement leurs volontés, la nouvelle constitution fonctionnera très régulièrement. L’essentiel est que le souverain ait confiance dans la liberté et dans son peuple. Léopold I®*", roi des Belges, a laissé en ce point un exemple à suivre. Lui aussi croyait que la Constitution belge n’accordait pas assez de garantie à l’autorité.
la terre grecque aux Grecs, la terre albanaise aux Albanais, la terre bulgare aux Bulgares, et les Turcs réduits à l’impuissance de mal faire. Seulement il faut sans retard exiger la mise en vigueur des stipulations de l’article 23 du traité de Berlin ; sinon le désordre et l’anarchie achèveront de ruiner les malheureuses provinces qu’on a restituées à un gouvernement expirant (^). C’est le vœu de la Russie, c’est l’intérêt de l’Allemagne, et l’Autriche- Hongrie n’osera pas y faire obstacle. En Orient, la France actuelle et l’Angleterre de M. Gladstone peuvent marcher complètement d’accord, car ni l’une ni l’autre n’y a un but égoïste à poursuivre. La France ne convoite certes ni la Morée ni la Syrie, et l’Angleterre, qui naguère restituait les îles Ioniennes à la Grèce, ne demanderait peut-être pas mieux que d’évacuer Chypre, si elle le pouvait sans dommage pour le bien-être de l’île. Comme le rappelle M Gladstone en termes éloquents, l’alliance franco-anglaise, qui a duré de 1830 à 1870, n’avait pour objet que de défendre la liberté ; elle n’a jamais été une tentation à faire le mal, et d’ordinaire elle créait une saine éruulation pour défendre le bon droit. Jamais, à coup sûr, cette
(') Dans un écrit intitulé Russia, publié en 1846, Cobden montre avec une merveilleuse lucidité les causes profondes de la décadence de la Turquie. Ses prévisions se sont réalisées plus tôt même qu*il n'aurait pu le supposer. Voici comment un voyageur impartial, le docteur Lennep, caractérise la situation actuelle en Turquie : « Les populations, qui par elles— mêmes seraient capables de grands progrès, étouffent et périssent dans une atmosphère générale de malvei*sations et de décadence. Partout des mendiants. Du haut en bas de l’échelle, on mendie, on vole ou on extorque. On ne fait rien et on fera moins encore. Le commerce dégénère en colpoi'tage, la banque en usure, toute entreprise en filouterie, la politique en intrigues et la police en brigandage. Les champs abandonnés, les forêts dévastées, des richesses minérales négligées, les routes, les ponts, tous les travaux publics tombant en ruines j la vie pastorale sans rien qui rappelle Abel, et l’agriculture aussi peu avancée que du temps de Caïn ; dans la vie publique, corruption et vénalité universelles; dans la vie sociale, ignorance et bigotisme ; enfin, dans la vie privée, l’immoralité sous toutes les formes. Hamlet disait : There soMeikinç Totten in DenMark, Ici il pourrait dire : In Tufkcy ail ts TOtten, » Les correspondimces qui arrivent chaque jour de Constantinople, confirment ce désolant tableau. Je lis, par exemple, dans Le Tifiips du 22 mai : « La misère publique et les souffrances de toutes les classes sont telles que l’Europe a le devoir de prendre les mesures les plus énergiques et les plus promptes pour y metti’e un terme. Famine, arrêt des affaires, épuisement de l’épai’gne, ruine générale, vols, assassinats, brigandage dans les provinces et jusque dans les rues de la capitale, tels sont les traits d’une situation devenue absolument intolérable. »
entente ne serait plus désirable et plus avantageuse qu'en ce moment pour le règlement des affaires turques.
De ce qui précède résulte-t-il donc que le rôle de l’Autriche se bornera à fusionner la Dalmatie et la Bosnie-Herzégovine ? Lorsque Lord Salisbury annonçait au monde comme « la bonne nouvelle d’une grande joie» {good tidings of great jorj), que désormais l’Au- Iriche monterait la garde sur les Balkans et qu’appuyée sur l’Allemagne, elle arrêterait toute nouvelle tentative des Russes au-delà du Danube, il dévoilait un plan arrêté entre Lord Beaconsfield,le comte Andrassy et le prince de Bismarck dans les coulisses du traité de Berlin. C’était l’écho et la conséquence de la retentissante visite du chancelier allemand au chancelier autrichien. Lord Salisbury n’avait même pas hésité à faire entendre que l’héritier de « l’homme malade » devrait être non la Russie, mais l'Autriche. Tout porte à croire que ces grands projets ne se réaliseront pas de sitôt. La sentinelle des Balkans n aura pas à faire feu sur les cosaques traversant de nouveau le Danube. La Russie, on peut en être sûr, n’a nulle intention d aller à Constantinople, car elle sait très bien que d’ici à longtemps elle ne pourrait y rester. Quant à ses clients, les peuples slaves de la péninsule, ils ont trouvé dans leur ennemi delà veille, 1 Angleterre, un éloquent et puissant avocat dont les bonnes raisons peuvent être au besoin appuyées par la forte voix des cuirassés. L ambition de l’Autriche n’aspire pas pour le moment à sortir du domaine économique, et tout ce qu’elle veut, semble-t-il, c’est la construction du chemin de fer qui, par Belgrade, Nish et Uskub, aboutira à Salonique. Or c’est la Staats-Bahn autrichienne qui 1 exécutera probablement. Mais n’y a-t-il pas à craindre que le cabinet de Vienne, continuant la politique condamnée du cabinet tory, soutienne les Turcs et se trouve ainsi en opposition avec l’Angleterre et la Russie ?
Le nouveau chancelier, le baron de Hayraerlé, est un esprit net et clairvoyant. Il a longtemps habité l’Orient, dont il parle toutes les langues. Il sait que le gournement turc a été placé dans des conditions oui rendent son existenre imnnscihlo
races, et l’empire devra se transformer en une Suisse monarchique. Celle-ci peut alors s’étendre, comme le fait l’Union américaine, sans diminuer l’autonomie des petits états annexés. Elle deviendrait ainsi, sans porter atteinte aux autonomies et aux libertés locales, la matrice des nationalités naissantes de l’Orient. Qu’on ne s’alarme pas des tentatives de germanisation ou de magyarisation. Elles sont ineptes et malfaisantes, mais en même temps impuissantes. Les Allemands ont tenté de germaniser les Tchèques et les Hongrois : les nationalités tchèque et hongroise sont plus vivaces que jamais. Les Hongrois à leur tour ont tenté de magyariser les Croates et les Serbes : ils ont dû y renoncer. La liberté n’aurait donc rien à craindre d’un agrandissement de l’Autriche, -et chacune de ses extensions rapprocherait le moment où le fédéralisme l’emporterait. N’oublions pas que, si elle ne consent pas ou si elle ne parvient pas à fonder en Orient un second état slave, donnant toute satisfaction aux légitimes aspirations des nationalités, le panslavisme serait là pour apporter au problème une solution plus complète, mais peutêtre plus inquiétante.
En résumé, c’est une grande garantie de paix que l’accord établi en Orient entre l’Angleterre et la Russie pour adopter en Turquie une politique commune qui a été de tout temps celle de la Fi ance, et à laquelle ni l’Allemagne ni l’Autriche ni l’Italie n’ont aucun intérêt à s’opposer. Espérons que les puissances parviendront à arracher à la Porte des garanties d’ordre et de sécurité pour les malheureuses provinces qui, comme la Macédoine et l’Arménie, sont ruinées et décimées partons les fléaux réunis: la famine, le brigandage, le fisc et, ce qui est pis encore, par un système d’extorsion qui aurait fait hésiter Verrès.
CLIFFE LESLIE ET LES TENDANCES NOUVELLES DE L’ÉCONOMIE POLITIQUE EN ANGLETERRE.
{Revue des deux Mondes, l®r avril 1881.)
Il s’est produit récemment, dans le monde des économistes de tous les pays, un mouvement d’idées très intéressant, tendant à réviser les principes fondamentaux de la science. Ce mouvement, qui a ses principaux représentants en Allemagne, comme nous avons essayé de le faire voir ici- même (\), a trouvé également des partisans décidés en Italie, en Danemark, en Espagne, en France, et il a même envahi la patrie de l’orthodoxie économique et du Manchestevthum, l’Angleterre. Un discours, prononcé récemment au congrès des Sciences sociales, à Dublin, par un éminent mathématicien, M. Igram, résumait très bien quelques-uns des aperçus de l’école dissidente. Nous tâcherons à notre tour de faire connaître ces idées nouvelles, telles qu’elles sont exposées dans les écrits d’un économiste très connu, non seulement dans son pays, mais sur 1e continent, M, Clifîe Leslie.
Quoique la mort de Stuart Mill, de Gairnes, de Bagehot et de Thornton ait laissé en Angleterre un vide qui n’est pas encore comblé, la science où ils se sont illustrés, continue à y être l’objet de travaux nombreux et remarquables à des titres divers. M. Fawcett, l’un des membres les plus aimés et les plus estimés de la Chambre des communes, aujourd’hui Postmaster general dans le ministère de M. Gladstone, n’a pas été empêché par sa cécité de publier un manuel d’économie politique très estimé, dont sa femme a fait un
(D Voyez la Revue tlu 15 juillet 1875.
excellent résumé pour l’enseignement primaire ; Robert Lowe, ancien chancelier de l’échiquier, créé récemment lord Sherbrooke, est le représentant inflexible des formules mathématiques de Ricardo ; Thorold Rogers se prépare à publier un nouveau volume de son Histoire de l'agriculture et des prix, qui est un modèle dans son genre ; M. D. Macleod, dans ses importants écrits Dictionary of political Economy , Theory and Practice of banking, ei Principes of Economie P hilosophy ,mei au service d’une idée dominante, complètement fausse, une vaste érudition et de grandes connaissances pratiques ; Leone Levi, l’auteur d’une Histoire du commerce de l'Angleterre, jouit d’une grande autorité en fait de statistique ; Robert Gilfen et Bonamy Price s’occupent spécialement des questions de finances ; plusieurs des ouvrages de Stanley levons sont traduits en français, notamment son livre, très bien fait, sur la monnaie; le banquier Newmarch a terminé la fameuse Histoire des prix de Tooke ; George Goschen, membre très distingué du parlement, en ce moment ambassadeur d’Angleterre à Constantinople, a écrit différents Essays qui ont eu un grand retentissement, et une Théorie du change, publiée en français par la librairie Guillaumin, qui est sans contredit le meilleur livre sur la matière ; enfin tout un groupe de jeunes économistes, A. Marshall, J. -S. Nicholson, John-L. Shadwell, J. Macdonell, A.-J. Wilson, W.-N. Hancock commencent à se faire un nom.
M. Cliffe Leslie n’appartient pas à la nuance des « socialistes de la chaire, » ou des Kalhedersocialisten allemands, car il ne réclame pas une extension des attributions de l’État. Il se rattache plutôt aux économistes historiens, comme Roscher et Knies, et on peut même dire qu’il est le principal représentant de cette tendance en Angleterre ; car, quoique Tooke et Rogers aient publié des recherches historiques du plus grand intérêt, ils n’ont pas songé k faire de l’emploi de l’histoire en économie politique une méthode spéciale d’investigation. Le but principal des livres de M. Leslie est de combattre, avec la plus vive insistance, ces formules abstraites dont on a tant abusé, à l’exemple de Ricardo. Il soutient que l’économiste ne peut arriver à approfondir une question qu’en tenant compte de séries historiques de faits : premièrement, de la succession
des états économiques des sociétés humaines et de leurs causes, d’où ressortent les lois qui ont présidé à la constitution actuelle de l’ordre social ; secondement, du développement et du progrès des théories philosophiques qui s’efforcent d’expliquer les phénomènes économiques. Il pense que ces deux genres d’investigations sont indispensables et qu’ils ont les rapports les plus intimes, car, d’après lui, ce qui a principalement déterminé l’objet et la direction de la pensée économique à chaque période, c’est l’état de la société en ce moment, de même que la théorie économique, à son tour, a exercé une grande influence sur la marche des faits économiques. C’est ainsi que, dans une étude récente sur les économistes américains {Fortnightly Review, octobre 1880), il prouve que les caractères tout spéciaux du développement de la richesse aux États-Unis y ont fait naître des doctrines très différentes de celles qui sont généralement admises en Angleterre. Si le système protecteur y trouve tant d’adhérents, c’est parce que les ressources immenses d’un pays vierge, mises en valeur par une race entreprenante, énergique et utilisant aussitôt toutes les découvertes scientifiques, produisent d’incalculables richesses de toute nature. Si Carey a nié la théorie de la rente de Ricardo, d’après laquelle on commencerait toujours par cultiver les terres les plus productives, c’est parce qu’il avait sous les yeux la marche du développement agricole aux États-Unis, qui, en effet, a passé des terres légères et sablonneuses aux terres les plus fortes et les plus fertiles.
M. Leslie n’a jamais été la dupe des flatteuses illusions de l’optimisme. La méthode historique l’en a préservé. Elle lui a dicté des prévisions vraiment prophétiques. II y a vingt ans, alors que la facilité croissante des communications, les échanges internationaux augmentant sans cesse, et les relations des étals devenant chaque jour plus intimes, faisaient espérer qu’on ne verrait plus les peuples se ruer les uns les autres comme des bêtes fauves, il se demanda : Quel est l’avenir de l’Europe : Est-ce la paix ? et, l’histoire à la main, il répondit : « Non », et il prédit les grandes luttes auxquelles nous avons assisté depuis. Les économistes se laissent
(^) Les deux principaux ouvrages de M. Leslie sont : Landsystenis of Ireland, Englandand continental countries ; niEssnys in political and moral philosopliy: London, Longmans et O. Il a surtout agi sur l’opinion, en matière économique, par les nombreux articles (ju’il publie dans les revues.
volontiers aller à refaire le rêve du bon abbé de Saint-Pierre, et
Iils sont très disposés à croire à la paix perpétuelle. Quoi de plus naturel? n’ont-ils pas démontré que la guerre est aujourd’hui une chose insensée, attendu que les plus éclatantes victoires et les conquêtes les plus brillantes n’apportent, en réalité, aucun avantage aux vainqueurs? M. Eugène Pelletan a écrit autrefois quelques pages intitulées : Qui perd, gagne. 11 y prouve que, dans les perres modernes, c’est le vaincu, en somme, qui est le plus favorisé. Ne sont-ce pas, en effet, ses revers de 1854 qui ont valu à la Russie l’émancipation des serfs, la création d’un réseau complet de voies ferrées, l’organisation d’autonomies locales et toutes ces réformes dont M""* de Novikoff traçait récemment le tableau, avec toute 1 éloquence que donne un patriotique orgueil O? Sadowa n’a-t-il pas ] apporté à la Hongrie la liberté et à l’Autriche le régime constitutionnel ? N’est-ce pas, en traversant une série de dures épreuves,
J que l’Italie à conquis son unité et son indépendance? Et enfin, si l’on voulait une confirmation plus frappante encore de ce que ce \ paradoxe contient de vérité, ne pourrait-on pas la trouver dans la
situation comparée de la France et de l’Allemagne depuis 1870 ? Quel profit peut-il y avoir pour un état à s’annexer les provinces d’un voisin? Quel avantage l’Angleterre recueillera-t-elle de la conquête du Transvaal ? La gloire militaire coûte cher aux contribuables et ne leur apporte aucun profit. De combien de milliards la France a-t-elle payé les lauriers dont Napoléon III a voulu couronner son effigie à partir de 1859 ?
Les économistes ont bien raison : si les peuples avaient seulement l’instinct de la brute qui poursuit son intérêt, il n’y aurait plus de guerres. Malheureusement les préjugés, les rancunes, les rivalités, l’ambition des gouvernants et la stupidité des gouvernés cachent encore cette vérité incontestable que la paix est non seulement pour les états le plus sacré des devoirs, mais le premier des intérêts. Faut-il donc désespérer de l’avenir ? Non, répond M. Leslie ; l’histoire nous montre que les groupes soumis à la même loi vont toujours s’agrandissant. A l’origine, les populations sont divisées en tribus, sans cesse en guerre les unes avec les autres. Au moyen âge encore, les seigneurs des cantons voisins sont souvent en lutte. Plus tard se forment les nations ; puis les grandes nationalités qui
(^) Emperor Alexander $ Reforma by O. K. ; London, 1880.
se constituent sous nos yeux. Mais déjà, au-dessus de ces puissantes agglomérations, apparaît l’idée d’une unité supérieure, qu’on appelle tantôt a l’Europe » tantôt « le monde civilisé, » et qui impose ses jugements, non encore par un tribunal et par la force, mais fréquemment déjà par la puissance de l’opinion. Le droit international n’est certes pas un vain mot, quoiqu’il n’y ait pas de pouvoir suprême qui puisse en imposer le respect. Comme le dit très bien M. Leslie, la loi n’est pas née spontanément pour les hommes du sentiment de ce qui est juste. Elle est la justice imposée, compulsory justice. Ce sont les querelles, les violences et le besoin d’y mettre un terme qui lui ont donné naissance. Il en sera de même pour les relations de peuple à peuple. Plus les guerres deviennent effroyables et dans leurs prop ortions et dans leurs conséquences, plus les nations comprendront qu’elles ont intérêt à les éviter en se soumettant à certaines règles de droit et d’équité. Autrefois, chez les Germains, les procès se vidaient, non par des plaidoyers et devant un juge, comme chez les Romains, mais les armes à la main et par le duel judiciaire. Peu à peu cette coutume barbare est tombée en désuétude. Le droit imposé par un arbitre tranche le différend. Pourquoi ce progrès qui s’est accompli entre individus, ne serait-il pas appliqué un jour entre les peuples? Cet idéal cessera d’être une utopie le jour où les peuples revendiqueront le droit de décider eux-mêmes la paix ou la guerre et où ils se pénétreront bien de cette vérité qu’aucune guerre, même la plus heureuse, ne peut apporter de compensation aux maux incalculables qu’elle occasionne.
Le plus grand service que M. Leslie ait rendu à la science qu’il cultive, c’est celui d’avoir soumis à une critique impitoyable la méthode a priori généralement employée naguère en Angleterre et qui est encore très en faveur en France. Cette méthode a été longtemps celle même de Stuart Mill, et s’il y a renoncé vers la fin de sa vie, c’est sans doute en partie par suite de l’influence des écrits et des conversations de son ami Leslie. Voici en quoi elle consiste. « L’économie politique, disait l’ancien chancelier de l’échiquier, Lord Sherbrooke, n’appartient en particulier à aucun peuple ni à aucune époque. Elle est fondée sur les attributs de l’esprit humain et rien ne peut la modifier. » Quelles sont ces bases universelles et immuables de la science? C’est le fait évident que tout homme désire augmenter son bien-être et s’éviter de la peine.
« Que chacun aspire à accroître sa richesse avec le moins de sacrifice possible, dit M. Senior, c’est en économie politique, comme la gravitation en physique, le principe fondamental au-delà duquel on ne peut pas remonter et dont toutes les autres propositions ne sont que des conséquences ou des illustrations. » Ce qui constitue une science, d’après Lord Sherbrooke, c’est de posséder des prémisses assez évidentes et assez bien établies, pour qu’il soit possible d’en déduire la suite nécessaire et ainsi de prédire ce qui doit arriver. Dans la guerre, en morale, en amour, en religion, en politique, ajoute-t-il, il est impossible de prévoir comment les hommes agiront et, par conséquent, de raisonner « déductivement ; « mais dans les questions qui se rapportent à la richesse, les déviations résultant d’autres causes que le désir de la posséder peuvent être négligées sans crainte d’erreur appréciable. Il ne faut pas plus tenir compte de ces autres causes, qu’il appelle disturbing causes, que le physicien ne le fait de la friction. Pour résoudre tous les problèmes économiques, il suffit de savoir que la passion générale qui gouverne les actions des hommes, c’est l’amour de la richesse et de la jouissance. Faites entendre à l’oreille d’un individu le bruit séducteur des pièces d’or, et vous pouvez prévoir de quel côté il se dirigera.
Stuart Mill, dans son Essai sur la définition et la méthode de l'économie politique, s’exprime ainsi : « L’économie politique ne considère l’homme que comme un être qui poursuit la possession de la richesse. Elle fait abstraction de tous les autres mobiles ou passions, excepté de ceux qui constituent des principes opposés au désir de la richesse, à savoir l’aversion du travail et la soif des jouissances immédiates. Elle tient compte de ces mobiles dans ses calculs, parce qu’ils ne sont pas, ainsi que d’autres désirs, occasionnellement en conflit avec la poursuite de la richesse, mais parce qu’ils y sont toujours intimement liés, soit comme un stimulant, soit comme un empêchement. » Quand certains économistes français, à l’exemple d’Hippolyte Passy ou de M. Maurice Block, invoquent sans cesse « les lois naturelles qui partout et toujours gouvernent les sociétés humaines, » ils se font de leur science la même idée que celle exprimée ici par Mill. Ils croient qu’on ne peut donner le nom de science qu’à un ensemble de propositions rigoureusement déduites d’axiomes fondamentaux, comme dans un traité de géométrie, et ils veulent absolument construire l’économie politique sur le modèle des sciences exactes ; grave erreur qui confond
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tout. Les sciences morales et politiques, la philosophie, le droit, la politique, la morale et l’économie politique ont pour objet l’homme, ou plutôt encore, les hommes : êtres variables, perfectibles, libres, qui échappent à vos formules et dont les actes viendront toujours donner un démenti à vos calculs. Certains essais de sociologie éliminent, il est vrai, la liberté, en prétendant que les faits actuels sont toujours la conséquence nécessaire des forces antérieurement existantes et que supposer un acte entièrement libre, c’est à dire arbitraire, c’est admettre un effet sans cause. Mais, en acceptant même cette théorie, il faudrait encore tenir compte des innombrables influences qui déterminent les actes humains et en mesurer la puissance relative. Si le propre de la science est de prédire ce qui doit arriver, on peut affirmer que les sciences sociales, entendues de cette façon, sont au-dessus de notre portée. L’astronome annonce les mouvements des corps célestes et la chimie les réactions des substances mises en contact, parce que les forces en œuvre sont bien connues et agissent toujours de la même manière fatalement, nécessairement ; mais qui nous dira ce que fera l’homme et surtout la femme dans telle circonstance donnée ? Comment comparer exactement la force relative des mobiles divers qui dictent les actes humains ? Tout est déterminé, dites-vous. Soit ; mais qui énumérera toutes les causes déterminantes. Voilà ce que M. Leslie a montré de la façon la plus ingénieuse et la plus spirituelle.
« Aucune branche du savoir humain, dit-il, n’est plus imprégnée de ce réalisme de l’école scolastique du moyen âgequi attribuait une existence réelle à des notions générales et abstraites, c’est à dire à des mots. Un même nom est donné à une quantité de choses en fait très différentes, mais ayant en commun un certain caractère sur lequel l’attention est appelée. Ce nom n’indique que ce seul « prédicat, » et il fait oublier les différences des objets qu’il doit représenter. » Ce désir de la richesse dont on prétend faire l’unique ressort du monde économique, est un nom général embrassant un très grand nombre d’appétits, de besoins et de poursuites qui changent suivant l’époque, la race, la latitude, et dont les effets ne se ressemblent nullement. Au début de la civilisation, le désir de la richesse ne signifie rien de plus que la faim et la soif, qui conduisent à l’anthropophagie. Plus tard, il fait rechercher la possession d’un nombreux bétail. Quand arrive la période agricole, il se traduit par l’amour de la terre ; mais cet amour même a des formes et des conséquences très
diverses dans deux pays aussi voisins que l’Angleterre et la France. En Angleterre, il aboutit à la concentration du sol en quelques mains et à la création des latifundia. En France, au contraire, il produit le morcellement et la petite propriété. En Orient, il poussera les gens riches à couvrir leurs vêtements et même leurs chevaux ou leurs éléphants de pierreries; en Occident, il fera que des Crésus, qui comptent leur fortune par centaines de millions, se privent de tout pour accumuler dans leur coffre-fort des chiffons de papier, représentant des chemins de fer, des usines, des canaux et des banques qu’ils ne verront jamais.
Ce désir de la richesse est loin d’être toujours, comme on le suppose, un stimulant à l’œuvre de la production. Quand les Arabes dans l’Afrique centrale incendient les villages pour voler les esclaves, quand le rack rent enlève au cultivateur tous les fruits de ses efforts, quand un marchand malhonnête vend des denrées falsifiées, le mobile est toujours le désir de s’enrichir et cependant, loin de contribuer à l’accroissement de la richesse, ils découragent le travail qui la fait naître. 11 est impossible deprévoirà quels actes conduira ce prétendu ressortuniversel, la recherche de lajouissance. 11 mènera les uns à s'empoisonner avec du hachich ou de l’opium ou à s’enivrer de bière et de gin ; d’autres à se priver de tout pour acheter un lopin de terre ; celui-ci à travailler sans relâche, celui-là à chercher le moyen de dépouiller ses voisins. Un os représente assez bien l’idéal du bien-être pour un chien, et les motifs d’action chez l’animal sont simples et peu nombreux. Cependant, même dans ce cas, vous ne pouvez dire d’avance ce que l’amour des os fera faire à ce chien, sinon il ne resterait plus un seul os chez le boucher. Si prédire ce qui doit arriver, est le propre de toute science, on peut affirmer qu’il est impossible d’en établir une sur cesbases. Comme le remarque M. Leslie, Adam Smith s’était gardé d’appliquer en ces matières la méthode abstraite et déductive. Sans cesse il invoque l’histoire et il a même montré sous quels aspects divers se présente la poursuite du bien-être aux différentes époques.
Bacon disait de certains philosophes : « Ils font des lois imaginaires pour d’imaginaires républiques et leurs discours sont comme les étoiles : ils donnent peu de lumière, parce qu’ils sont trop éloignés de la terre. » Ceci s’applique parfaitement aux partisans de la méthode abstraite. Us parlent des phénoraèmes économiques comme s’ils étaient tous les résultats de la volonté libre et du con-
et même erronées, si on ne les considère que d'un seul côté. » On discerne une évolution à la fois morale et intellectuelle dans la façon dont les hommes sont arrivés à produire de quoi satisfaire à leurs besoins, d’abord par la chasse et le cannibalisme, puis par la domestication des animaux et le régime pastoral, plus tard par l’agriculture combinée avec l’esclavage ou le servage, enfin par l’industrie libre et le commerce pratiqués au moyen du salariat. Dans cette évolution, tous les usages, toutes les lois relatives à la propriété, aux fonctions, au travail présentent un aspect à la fois juridique et économique qui se modifie successivement. A l’origine, l’homme est absorbé dans la vie collective de la tribu, qui est assez semblable à la cellule d’une masse active, mais amorphe : communisme du sol, communisme des femmes, responsabilité « tribale, » uniformité, identité de tous les actes. On dirait une association de castors ou de fourmis. Aujourd’hui, l’individu apparaît dans son indépendance, avec la propriété individuelle, la responsabilité individuelle, la liberté individuelle, le mariage monogame, le testament, le droit de voter et de juger, et aussi avec l’amour du changement et la soif du progrès, source de transformations beaucoup plus nombreuses et surtout bien plus rapides qu'autrefois. Est-ce que les lois économiques ne doivent pas tenir compte de ces modifications radicales de l’organisation sociale ? Si l’économie politique veut conserver l’influence qui lui revient, elle ne peut pas s’enfermer dans ses formules abstraites, qu’on considère à tort comme l’alpha et l’oméga de la science. S’appuyant sur l’histoire, la statistique, la morale et le droit, elle doit chercher quelles sont les lois qu’il faut adopter pour que les hommes puissent arriver, par le travail et en proportion du travail, à la satisfaction de leurs besoins rationnels. Je crois pouvoir le dire, sans manquer au respect qui lui est dû, l’économie orthodoxe, répétant les axiomes de son catéchisme, a perdu tout crédit, môme quand elle trouve pour organe un esprit aussi distingué que Lord Sherbrooke. On cesse de l’écouter, parce qu’elle n’apporte aucune solution pratique aux problèmes si graves qui forcément s’imposent aux hommes d’état et aux nations modernes.
La réforme que M. Leslie préconise en économie politique, est semblable à celle que sir Henry Maine poursuit dans l’étude du droit (‘). Au fond, c’est une réaction contre la méthode déductive
(*) Les remarquables travaux de M. Fouillée, publiés dans la Revue, sont conçus dans le même ordre d’idées.
trat. Ils ne voient pas, ou ils ne disent pas, que ces phénomènes sont déterminés principalement par les lois civiles, par les institutions politiques et même par les croyances religieuses ou philosophiques des différents peuples, des différentes époques et même des différents individus. Il s’ensuit que l’économie politique n’apporte réellement des enseignements que quand, sortant de ce petit bréviaire de formules abstraites et de « truismes » dont on veut faire toute la science, elle se place sur le terrain de l’histoire et des faits actuels. Voilà, par exemple, la question sociale qui se présente à nous avec ses inextricables difficultés et ses effrayantes perspectives. Sera-t-on bien avancé en invoquant la loi de l’offre et de la demande et le mot d’ordre sacramentel : Laissez faire, laissez passer ? Avecla liberté, tout se règle pour le mieux, dit-on ; le monde va da sè. Sans doute tout finit par s’arranger d’une façon ou d’une autre, mais c’est tantôt par l’égorgement des uns, tantôt par l’asservissement des autres. La situation économique en Europe, pas plus que dans le reste du monde, n’est pas sortie du libre contrat, mais des fatalités historiques et des institutions civiles et politiques. Ces institutions sont-elles conformes à la justice et favorables au progrès des hommes qu’elles régissent, voilà la question réellement intéressante qu’il faudrait étudier et résoudre.
Le savant économiste allemand Roscher a dit : « Tout régime économique repose sur un système juridique qui lui correspond. » L’idée est juste. Nous voyons en efl’et se produire sous nos yeux une preuve frappante de la vérité de cette observation. Le développement de l’industrie a créé cette colossale fortune mobilière, plus importante déjà, en certain pays, que la fortune foncière, et qui, représentée par des titres au porteur, se fractionne pour ainsi dire par parcelles dans les plus petits portefeuilles, passe de main en main comme un billet de banque et permet à chacun d’avoir sa part, petite ou grande, de la richesse nationale ; révolution silencieuse, invisible, mais qui prépare toute une transformation sociale. M. Leslie généralise l’idée de Roscher et il nous dit ceci : « Chaque époque successive du progrès social présente des phénomènes que l’économiste, le moraliste, le juriste, le philosophe ont à considérer chacun à leur point de vue. Les mêmes institutions : la famille, la propriété, l’hérédité, le salariat, dans leurs formes diverses, doivent être examinées et jugées, sous le rapport de l’utile, du juste, du bien final et général. On n’aura que des vues superficielles
de la propriété, dans l’espoir d’y trouver le germe de réformes qui auraient pu prévenir la crise actuelle. C’est ainsi qu’il a été, à diverses reprises, l’hôte de notre maître regretté Léonce de Lavergne, auquel il vient de consacrer une notice biographique à la lois instructive et touchante. Les chapitres où il expose les origines et les conséquences du régime agraire de l’Angleterre et de l’Irlande, offrent en ce moment un intérêt presque tragique. Ils nous font saisir sur le vif les inextricables difficultés du problème. Au fond, ce qui est en jeu, c’est la question de la petite et de la grande propriété. Arthur Young, voyant la terre se morceler en France, prédisait que le pays, semblable à une garenne de lapins, serait dévoré par une population surabondante. La législation de la révolution a eu pour but avoué de dépecer les grands domaines, afin d’en faire passer les parcelles entre un très grand nombre de mains. Les économistes et les hommes d’état anglais avaient presque unanimement adopté les idées d’Arthur Young. Constatant les merveilleux progrès accomplis chez eux par l’agriculture, ils l’attribuaient sans hésiter à la grande propriété et la majorité des publicistes l’admettaient à leur suite.
Les majorais, les substitutions, le droit du fils aîné, en l’absence de testament, d’hériter de tous les immeubles, et surtout les difficultés sans nombre de la vente des terres, par suite du défaut de publicité, toutes ces causes réunies ont eu pour résultat de réduire sans cesse en Angleterre le nombre des propriétaires fonciers. On peut déjà apprécier aujourd’hui les conséquences des deux systèmes . le système français, répartissant le territoire entre cinq millions de familles, et le système anglais, en concentrant les trois quarts aux mains de dix raille privilégiés. En France, la population s accroît si lentement que même les malthusiens s’en alarment, le bien-être augmente rapidement, la misère disparaît et même le suffrage universel ne songe pas à porter la plus légère atteinte aux principes les plus exclusifs de la propriété.
En Angleterre, malgré l’émigration, le nombre des habitants dépasse notablement les ressources du pays en denrées alimentaires ; le paupérisme a son armée permanente d’un million d’individus légalement secourus ; l’exercice des droits les plus essentiels de la propriété donne lieu à une opposition si redoutable qu’elle aboutit à la supprimer et, à chaque instant, le Parlement, qui semblerait devoir en être le gardien attitré, y porte atteinte, par des mesures
238 CLIFFE LESLIE ET L’ECONOMiE POLITIQUE.
et purement « rationnelle » du xviiu siècle, comme celle qui a été inaugurée en Allemagne par Savigny et toute l’école historique. Je cite de rencontre deux passages qui indiquent clairement la façon de penser du xviii® siècle. Turgot, dans son fameux Mémoire au roi, dit fièrement : « Il ne s’agit pas de savoir ce qui est ou ce qui a été, mais ce qui doit être. Ce n’est pas à la science à décider, mais à la conscience. Les droits des hommes réunis en sociétés ne sont pas fondés sur leur histoire, mais sur leur nature. » Galiani dit, dans ses Dialogues sur le commerce des blés, qui démentent si
ers, prétendant que l’économie politique n’est Quel sera notre guide? Notre
bien le mot de M. Thi que de la littérature ennuveuse : «
raison. Le‘bon sens est la seule cour souveraine qui ne vaque jamais; il siège toujours. Établissons des principes tirés de la nature même des choses. » Sans doute la raison et le bon sens doivent nous guider: comment autrement l’aisonner juste ? Mais ce n’est pas des abstractions de la pensée humaine qu’ils peuvent tirer les règles à suivre en politique ou en économie politique. Sans la statistique et l’histoire, on n’arrivera à rien de vraiment instructif dans les livres et à rien de pratique dans les lois. C’est un des grands services rendus à la science par le beau livre de Maine : Ancient Law, d’avoir montré ce que la notion confuse d’un état de nature et d’un droit de nature avait produit d’erreurs, de contradictions et de divagations creuses. Les travaux de M. Leslie contribueront à purger l’économie politique du même genre de « nominalisme » en ce qui concerne « les lois économiques naturelles. » — « La nature, quelle est cette femme ? » disait Joseph de Maistre. Laissons l’étude de la nature aux sciences naturelles. Dans les sciences sociales, étudions les conditions qui nous sont faites et par le passé et par les lois actuelles, et cherchons comment on peut les améliorer, pour le plus grand bien de l’humanité, en tenant compte de ce qu’est l’homme, de ses besoins réels et de sa destinée.
M. Leslie a donné un excellent exemple de l’application de sa méthode dans un volume consacré à l’exameii du régime agraire en Irlande, en Angleterre et sur le continent (*). Irlandais ^d’origine et préoccuppé depuis longtemps de la gravité de ce problème pour son pays, il a visité chaque année l’une ou l’autre contrée, y étudiant sur place l’économie rurale et surtout les lois réglant la répartition
(') Land Systems and industnal Econoniy of Ireland^ England and continental countries.
l’arrête, c’est de savoir comment on pourrait l’y établir. Styliste brillant, économiste judicieux et muni de l’expérience des faits observés par lui au Canada, lord Dufferin fait parfaitement ressortir toutes les difficultés que présentent les solutions les plus en faveur en ce moment Mais c’est dans le livre de M. Leslie qu’on trouvera le meilleur exposé des antécédents historiques de ce débat, où les deux écrivains font assaut d’esprit et de savoir.
que les gens timorés du continent ne manqueraient pas de stigmatiser des vilains noms de confiscation, de vol ou tout au moins de socialisme. Les propriétaires anglais ou même irlandais sont-ils donc plus durs, plus exigeants que ceux du continent ? C’est tout le contraire : ils louent leurs terres beaucoup meilleur marché, et ils consacrent une bien plus grande partie de leurs revenus à des objets d’intérêt général. D’où vient alors que la propriété, qui ici est respectée par tous, se trouve là-bas rainée, attaquée ou atteinte par ceux-là même qui ont mission de la défendre? C’est qu’en Angleterre elle est le privilège du petit nombre, tandis qu’en France elle est l’apanage de la très grande majorité. Thornthon et Stuart Mill (’) ont montré les avantages de la petite propriété considérée surtout sous le rapport social. Le mérite de M. Leslie est d’avoir, pour ainsi dire, renouvelé la question, en citant les faits empruntés à l’histoire et à des études spéciales, faites sur place. Aujourd’hui les innombrables écrits qui paraissent au sujet de l’agitation en Irlande, proclament presque tous la nécessité d’y multiplier le nombre des petits propriétaires, à l’exemple de ce qui existe en France. Rarement on a vu un revirement d’opinion aussi complet que celui qui s’est produit en Angleterre sur cette question.
L’un des chapitres du livre déjà cité de M. Leslie, qu’on lira avec le plus grand intérêt en ce moment, est celui qui est consacré à 1 examen d’un écrit de lord Dufferin, naguère encore gouverneurgénéral du Canada, en ce moment embassadeur à Constantinople. Cet écrit est intitulé : L'émigration et la tenure de la terre en Irlande {Irish Emigration and the Tenure of Land in Ireland.) Le comte Dufferin, propriétaire irlandais lui-mème, vient encore de publier, il y a quelque jours, un rapport sur la situation actuelle en Irlande, qui est sans contredit un des documents les plus importants qui aient paru à ce sujet. Il admet pleinement cette fois les avantages de la petite propriété pour l’Irlande. Le seul point qui (*)
Il est une autre question où M. Leslie a appliqué son système de critique avec un plein succès, c’est celle du Wages Fund, c’est à dire du fonds des salaires. C’est un point très vivement discuté parmi les savants spéciaux, et qui est aussi de la plus grande importance pour la pratique. Voici comment se pose le problème ; j'emprunte les termes dont se sert Mac Culloch, dans le chapitre premier de son Traité sur les circonstances qui déterminent le taux des salaires. — « Le salaire dépend, à un moment donné, de la quantité du fonds ou du capital approprié au paiement des salaires, comparée au nombre total des ouvriers. Supposons que le capital approprié au paiement des salaires dans un pays s’élève à 30,000,000 de livres sterling. S’il se trouvait dans ce pays deux millions d’ouvriers, il est évident que le salaire de chacun d’eux, les supposant tous rétribués sur le même pied, serait de lo livres sterling, et il est clair également que le taux de ce salaire ne pourrait être augmenté qu’en réduisant le nombre des ouvriers dans une proportion plus grande que la masse du capital ou en augmentant le capital plus que le nombre des ouvriers. Toute tentative d’amener une hausse des salaires, qui n’est pas basée sur ce principe ou qui n’a pas pour but ultérieur d’accroître le capital relativement à la population, doit nécessairement aboutir à un échec. » Si la théorie exposée par Mac Culloch était exacte, il en résulterait que le taux moyen du salaire serait, à un moment donné, déterminé d’une façon absolue : ni coalitions et grèves ni bon vouloir des maîtres ne pourraient l’augmenter.
Le second point de la doctrine orthodoxe, c’est la tendance à l’égalité des salaires. Supposez tous les emplois également faciles et sains : avec la liberté industrielle, une différence quelque peu notable dans les salaires ne pourrait se maintenir. Si un emploi
(*) Je crois que Thornton a été le premier qui ait défendu en Angleterre, d’une façon vraiment scientifique, le système de la petite propriété dans son livre très connu : A Plea for peasant proprietors : un Plaidoyer pour les paysans propriétaires. La première édition est de 1848 et la seconde, de 1874. Heureux de voir mon nom associé à celui de mon maître, me sera— t— il permis d’ajouter qu’elle est dédiée à M. de Lavergne et à celui qui écrit ces lignes ? Stuart Mil), dans ses Principles of political Economy, n’a fait qu’adopter les idées de Thoniton à ce sujet, ainsi qu’il le constate lui-même.
est momentanément mieux rétribué, les travailleurs le rechercheront en plus grand nombre, et ainsi l’excès de i’otfre fera baisser la rémunération. Les différences permanentes qui existent dans les salaires, ne s’expliquent que par les circonstances qui rendent un métier plus ou moins difficile ou plus ou moins agréable.
Ces propositions que nous venons d’exposer, ne sont qu’une application de la loi de l’offre et de la demande ou de la concurrence qui, en supposant qu’elle agisse sans obstacles, doit finir par niveler les prix. On y trouve un exemple de ces déductions à allures mathématiques, dont les économistes orthodoxes ont beaucoup abusé. Cette théorie du Wages Fund était généralement admise, et on la trouve môme dans les Principles de Stuart Mill. M. Leslie fut le premier, je crois, à la battre en brèche dans un article vigoureux publié en 1868. Le livre de Thornton, On Labour, à qui on attribue souvent le mérite de l’avoir d’abord réfutée, ne parut qu’en 1869. Depuis lors, M. François Longe Cairnes et le professeur américain Walker l'ont aussi très vivement combattue.
Le premier point à examiner est celui-ci : Y a-t-il réellement, à un moment donné, un fonds spécialement destiné au paiement des salaires, qui ne peut être augmenté d’aucune façon ? Ce fonds général devrait être composé de la partie du revenu que toute personne qui emploie des ouvriers, destine à les rétribuer. Or cette somme est-elle absolument déterminée ? Sans doute, le revenu dont chacun dispose, l’est ; mais sur ce revenu, si le salaire est élevé, il devra prélever plus que s’il est bon marché, et, dans ce cas, il lui restera moins pour ses autres dépenses. Prenons un exemple. Un propriétaire, pour exploiter sa terre, doit employer dans l’année deux mille journées d’ouvrier. S’il les paie 2 francs au lieu de 1 franc, il en résultera que son bénéfice à lui sera diminué de 1,000 francs. La part du travail sera accrue et celle de la rente diminuée. Les autres industries auront la même quantité de commandes à satisfaire; seulement la consommation des salariés prendra ce que réclamait auparavant la consommation du propriétaire. Examinons la question de plus près encore. Un seigneur tire de son domaine un produit brut équivalant à 20,000 francs. Le salaire de ses ouvriers agricoles prélève 10,000 francs, reste net 10,000 francs pour lui. Le seigneur consacre 6,000 francs et les ouvriers 3,000 francs, total : 8,000 francs, à entretenir les artisans qui font les vêtements, les meubles, les objets manufacturés de toute sorte qu’ils consora-
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ment. Le salaire s’élève. Les ouvriers exigent 13,000 francs sur le produit brut; il ne reste alors comme produit net au propriétaire que 7,000 francs. Les artisans recevront encore leurs 8,000 francs pour les objets qu’ils fabriquent ; mais, comme maintenant les ouvriers leur en verseront 6,000 et le seigneur 3,000 seulement, ils travailleront davantage pour les premiers, moins pour le second. La répartition sera faite sur d’autres bases. Ceci n’est pas un exemple purement théorique. Après 1873, l’essor extraordinaire de l’industrie eut pour conséquence une hausse très forte des salaires industriels. A leur tour, les ouvriers agricoles en profitèrent pour augmenter leurs exigences. Il s’ensuivit une diminution dans les profits des fermiers, laquelle se traduisit bientôt par une baisse de fermages. La hausse des salaires avait été prélevée sur la rente de la terre. Le produit brut s’était réparti d’une façon plus avantageuse pour le travail, moins avantageuse pour le sol.
Ce qui est déterminé à un moment donné, c’est la masse de choses utiles produites par une nation, mais la façon dont elles seront réparties dépend des lois, des coutumes, des conventions et des exigences des trois parties prenantes qui sont les facteurs de la production, c’est à dire les agents naturels, le travail et le capital.
Mais les partisans du Wages Fund insistent et disent : La môme somme sera toujours dépensée en salaires. Si le salaire hausse, on emploiera moins d’ouvriers, et s’il baisse, au contraire, on en emploiera davantage. Doublez la rétribution d’une certaine catégorie d’ouvriers, ils emporteront une portion plus grande du fonds total des salaires, d’où il résultera que d’autres ouvriers devront se contenter d’une rémunération moindre ou même cesseront entièrement d’être employés. — Ce qui est vrai, c’est qu’un salaire peu élevé poussera à faire certains travaux, qui autrement n’eussent pas été
que coûte. S’il faut les payer cher, le cultivateur fera moins de profit. Si, au contraire, on obtient les ouvriers à bon compte, il n’augmentera pas ses mains d’œuvre, de façon à dépenser encore la môme somme. L’économie qu’il fera de ce chef, il la gardera, en grande partie pour lui. Dans le premier cas, la somme qui reviendra aux ouvriers, sera plus grande que dans le second cas : le surplus sera prélevé sur les profits et en définitive sur la part du propriétaire.
Comme le fait remarquer M. Leslie, on a pris le résultat pour la cause. Le prétendu fonds des salaires n’est autre chose que le total de ce qui est effectivement dépensé pour cet objet à un moment donné, sans que ce total soit nécessairement déterminé d’avance. Il est aussi peu rationel de soutenir que le revenu de chacun de nous dépend de la proportion qui existe entre le revenu total de la nation et le nombre des habitants, que de dire que le salaire de chaque ouvrier est exactement fixé par le rapport entre la somme totale des salaires et le nombre des salariés. Ces moyennes calculées par la statistique ne sont pas sans intérêt; mais c’est une singulière illusion de croire qu’elles apportent la solution du problème des salaires.
M. Leslie démontre aussi, en citant un grand nombre de faits très curieux, que celte égalité de rémunération dans les différents emplois du même genre, que les disciples de Ricardo avaient annoncée, ne se réalise pas du tout. A la fin du siècle dernier, alors qu’Adam Smith composait son livre, Arthur Young notait les salaires des ouvriers agricoles en Angleterre, et il trouvait que le taux le plus bas était de 6 shillings par semaine, et le taux le plus élevé de 8 1/2 shillings. Quatre-vingt ans plus tard, en 18S0, M. Caird fait un relevé semblable, et il trouve le salaire agricole le plus bas encore à 6 shillings. Mais le maximum atteint 16 shillings. Dans le Lancashire le taux s’est élevé de 6 1/2 à 16 shillings. Mais dans le Suffolk il est tombé d’environ 8 à 7 shillings, quoique le prix de la viande, du beurre et du fromage et le loyer des chaumières aient beaucoup augmenté (*). L’inégalité des salaires s’est donc accrue, loin de disparaître. En Belgique, j’ai noté moi- même des différences dans les salaires agricoles vraiment extraordinaires et qui certainement n’existaient pas autrefois. Ainsi aujourd’hui, dans
(*) English Agriculture in 1850 and 1851, sec. édit. p. 473,500 à 515.
ies Flandres, le manœuvre gagne 1 fr. 50 et dans la Campine parfois 1 fr., tandis que, dans le Hainaut et la province de Liège, il obtient 2 fr. à 2 fr. 50, donc plus du double, quoique dans des localités très rapprochées. C’est le développement de l’industrie qui, dans certaines régions, a produit ces contrastes inconnus jadis.
Les économistes à formules ont fait admettre que les bras, comme le capital, se dirigeaient vers les emplois les plus rémunérés, de façon à y réduire le salaire, en lelevant au contraire dans les occupations moins bien payées. De môme que la gravitation fait que l’eau se met partout de niveau, ainsi disaient-ils, sous l’action de l’intérêt personnel les rémunérations pour les tâches du même genre doivent arriver à l’égalité. Sans doute, cette tendance existe théoriquement, et elle doit avoir une certaine action. Mais celle-ci est contrariée par tant d’influences diverses que le résultat est souvent tout l’opposé de celui prédit par les économistes « abstracteurs. » Les ouvriers engagés dans un métier ignorent ce que gagnent les autres ouvriers, et quand ils le sauraient, il leur serait presque impossible de changer d’occupation. Les cordonniers peuvent-ils faire concurrence aux tailleurs ou les forgerons aux tisserands ? Le salaire s’élevant dans l’une des branches de l’industrie ne suffit pas pour y appeler les travailleurs engagés dans une autre industrie, parce qu’ils n’y sont pas propres. Il n’y a donc pas, comme on se l’imagine, compétition entre tous les ouvriers, amenant le nivellement des salaires, mais seulement entre les ouvriers capables d’exécuter le même genre de travail. Et encore la différence des dialectes, les habitudes locales, l’amour du clocher, la difficulté des déplacements réduisent ordinairement celte concurrence à une même localité. En résumé la tendance au nivellement des salaires ne peut être niée abstraitement, mais dans la réalité elle est contrebalancée par tant de circonstances différentes que, presque dans tous les pays, la différence entre les salaires de métier à métier et de localité à localité s’est accrue. La théorie du Wages Fund ne paraît donc fondée ni en principe ni dans ses applications.
M. Leslie a également appliqué sa méthode à une question d’un autre ordre, mais non moins importante : la distribution et les changements de valeur des métaux précieux au xvi® et au xix® siècle.
dans celle ville célèbre par sa fameuse foire. Aujourd’hui encore, dans la plus grande partie de l’Europe Orientale, les populations vivent de leurs propres produits, et le peu de métaux précieux qu’elles arrivent à posséder, est converti en joyaux, ou caché et soustrait à la circulation. Il en est encore de même dans l’Inde. En résumé, conclut M. Leslie, quoiqu’il y ait eu au xvi« siècle une très forte baisse dans la puissance d’acquisition de la monnaie, cette dépréciation a été très inégale suivant les localités ou l’époque, et les chiffres exacts que l’on a donnés, ne s appliquent qu aux centres de commerce où ils ont été notés. Il y a encore aujourd’hui des centaines de millions d'hommes qui ne vendent pas le produit de leur travail notablement plus cher qu’avant l’ouverture des mines nouvelles du Mexique, du Pérou, de la Californie ou de l’Australie.
Relativement aux calculs auxquels cette question donne lieu, M. Leslie fait deux remarques très ingénieuses et très justes. Quand on essaie de déterminer l’influence qu’exerce la production des métaux précieux sur les prix, tantôt on semble tenir compte de la somme totale et tantôt on se contente de déduire la valeur de ce que l’industrie convertit en articles d’usage, comme si cette valeur n’avait aucune action sur les prix. On commet ainsi une double erreur. Non seulement l’or et l’argent employés à un autre usage que la monnaie ne peuvent déprécier l’instrument d’échange, puisqu’ils ne viennent pas s’y ajouter, mais, au contraire, ils en augmentent la valeur, car ils lui ouvrent un nouvel emploi, celui de servir à l’échange des nouveaux objets d or et d argent quon en fabrique. La monnaie ne peut pas faire deux choses à la fois : celle qui sert à acheter des montres, des bijoux, de 1 argenterie, est soustraite du marché monétaire pour la circulation des autres objets. Ainsi, non seulement toute 1 augmentation de la quantité des métaux précieux due aux nouvelles mines n a pascontiibué à augmenter les prix, mais une portion considérable de ce surplus a agi dans un sens entièrement opposé, car, transformée en objets précieux, elle a réclamé un supplément de monnaie pour en opérer l’échange.
L’autre remarque n’est pas moins importante : la voici. Une même quantité de monnaie ajoutée à la circulation amène une moindre hausse des prix là où ceux-ci sont déjà élevés que là où ils sont bas. Supposons que les salaires soient par jour en Angleterre de 18 pence et aux Indes de 1 penny, et que l’abondance du
Stuart Mill me disait peu de temps avant sa mort que ces études étaient les meilleures qu’il connût sur la matière. La plupart des économistes qui l’ont traitée, parlent de l’augmentation des prix résultant de l’afflux en Europe de l’or et de l’argent, comme si c’était là un fait général observé dans tous les pays. Ainsi M. Jacob, qu’on cite toujours en cette matière, formule ses conclusions en ces termes : « En Angleterre et dans les autres états de l’Europe, durant le siècle qui suivit la découverte de l’Amérique, la quantité des métaux précieux a augmenté environ cinq fois et le prix des « commodités » s’est élevé à peu près dans la même proportion. » Cette affirmation a été généralement admise ; et cependant M. Leslie montre par des faits indéniables que, prise dans sa généralité, elle est complètement inexacte et qu’elle ne s’applique tout au plus qu’aux capitales, où les relevés statistiques ont été faits. L’influence de l’afflux des métaux précieux sur les prix ne s’est fait sentir que dans les parties de l’Europe facilement accessibles au commerce, c’est à dire en somme dans un cercle très restreint. Ailleurs les prix n’ont guère varié. Ainsi il est certain que, pendant deux ou trois siècles, l’argent du Potosi ou du Mexique n’a point pénétré dans la Moscovie, dans les Highlands de l’Ecosse ou dans l’ouest de l’Irlande. Même à proximité de Londres, dans beaucoup de régions, les prix étaient restés stationnaires. Arthur Young a fait un tableau du prix des denrées alimentaires dans les divers comtés de l’Angleterre. Dans beaucoup de localités la viande se vendait 0 fr. 20 la livre. M. Porter a noté qu’à Horsham, en Sussex, tout près de la capitale, on l’achetait pour moins de 0 fr. 10 à la fin du siècle dernier, c’est à dire aussi bon marché qu’au moyen âge. Adam Smith rapporte qu’en Écosse, jusqu’à l’époque de l’union avec l’Angleterre, la viande coûtait moins que le pain d’avoine, et il parle de villages où, même de son temps, l’argent était si rare que, dans les cabarets on payait l’ale au moyen de clous. Chaque famille produisant ce qu’elle consommait, les échanges étaient presque nuis et on nevoyait pas de monnaie(l). En Irlande, jusqu’en 1846, il y avait nombre de districts où l’argent venu d’Amérique ne circulait pas, et où l’ouvrier agricole recevait gratuitement la jouissance d’une parecell de terre comme rétribution. Il y a cent ans, un voyageur anglais trouve le prix de la viande à 0 fr. 15 la livre à Novgorod,
(1) De nos jours encore, les paysans des vais d’Evolène et d’Anniviers vivent ainsi en Suisse (canton du Valais).
numéraire produise dans les deux pays une hausse identique de
6 pence. Le salaire sera alors de 2 shillings en Angleterre et de
7 pence aux Indes, ce qui équivaut à une augmentation de 33 pour 100 ici et de 600 pour 100 là-bas. Le changement sera donc infiniment moins grand en Angleterre qu’aux Indes ; car l’entrepreneur anglais aura encore trois ouvriers avec la somme qui lui permettait d’en rétribuer quatre, tandis que l’Hindou n’en aura plus qu’un avec les 7 pence qui lui en auraient assuré sept au prix ancien. Celte remarque explique en partie comment l’afflux de métaux précieux qui a suivi 1850, a eu un effet bien different de celui qui a suivi la découverte de l’Amérique. De nos jours, l’augmentation des prix a été moins sensible dans les grands centres que dans des localités plus écartées. MM. levons et Soeibeer estiment que, de 1850 à 1870, la hausse à Londres et à Hambourg a pu être de 20 à 25 pour 100. M. Leslie extrait des rapports des consuls anglais la preuve que, dans beaucoup de villes, elle a été de plus de 100 à 300 pour 100. Voici pour Bilbao quelques chiffres comparés aux deux dates de 1854 et 1864. La livre de mouton s’est élevée de 2 pence 1/4 à 8 pence 1/2, le beurre de 5 à 15 pence, le pain de 1 à 2 pence. A Riga, dit en 1855 le consul anglais, le prix des denrées a doublé depuis dix ans et celui de la main d’œuvre a augmenté dans la même proportion. Le même phénomène s’est produit dans l’Inde. Il prouve que l’afflux des métaux précieux, après 1850, s’est répandu et a agi dans le monde entier d’une façon beaucoup plus égale qu’au xvi® siècle, et on en voit aisément la raison ; ce sont les voies de communication améliorées, — chemins de fer et bateaux â vapeur, — et le commerce tout autrement actif qui les ont distribués partout, et qui les ont fait pénétrer précisément là où le bon marché attirait l’acheteur.
De nouveaux emplois se sont aussi ouverts de toutes parts et ont empêché que leur surabondance n’amenât une très grande dépréciation. Ainsi, en Russie, par suite de l’émancipation des serfs, les corvées ont été remplacées par le paiement de salaires. Dans beaucoup de pays, les prestations en argent succèdent aux prestations en nature. En 1865, le gouverneur de Bombay dit dans son rapport (^) : « Des quantités considérables d’argent sont absorbées dans l’Inde par une circulation monétaire qui n’existait pas
(D rapers rdating to a gold currency in India^ p. G, 0, et 89.
roupies qui îont renoncer a i usage ou troc, générai auireiois... Ciii partie par suite de la substitution des formes européennes de gouvernement aux formes indigènes, en partie à cause de l’emploi plus général de la monnaie, mais principalement à cause de l’accroissement considérable des échanges et des prix, on peut dire que le besoin de numéraire commence seulement à se faire sentir et qu’il ira croissant rapidement. » L’abondance des métaux précieux a eu pour effet d’abaisser le taux de l’intérêt et, par suite, de stimuler toutes les entreprises et d’ouvrir ainsi de nouveaux canaux à la production accrue de l’or et de l’argent. Ce point de doctrine a été souvent contesté par les économistes, qui croient rendre service à leur pays et à l’humanité en raréfiant l’instrument d’échange. Voici ce que dit à ce sujet Stuart Mill dans la dernière édition de ses Principles, chapitre xxiii : « La masse des métaux précieux qui arrivent constamment des contrées aurifères,est presque entièrement ajoutée au fonds qui se présente sur le marché des prêts ; une si grande augmentation du capital a pour effet de faire baisser le taux de l’intérêt. » N’est-il pas incontestable que cette activité industrielle et commerciale qui à suivi 1850, est due en très grande partie à l’abondance des moyens d’échange? M. Leslie le reconnaît également en parlant de l’Inde : « Ce n’est pas, dit-il, un avantage insifignant pour les Hindous que d’avoir leur industrie stimulée et leur commerce facilité par une abondance inaccoutumée de numéraire, qui leur permet, en outre, de se soustraire aux cruelles exactions des usuriers de village. » Aussi, loin d’être effrayé, comme l’étaient alors M. Michel Chevalier et ceux qui ont partagés ses vues, par l’or que livraient les placers de l’Australie et de la Californie, M. Leslie affirme que l’abondance même de la monnaie en augmentera la demande, en lui créant de nouveaux emplois et en lui ouvrant de nouveaux pays. Il va même plus loin et, ici encore une fois, il prédit un phénomène qu’on était bien loin de soupçonner alors. « Considérant, dit-il, que l’extension de la circulation fiduciaire exigera toujours comme base une quantité plus grande de métaux précieux, on peut se demander si leur production future sera suffisante pour faire face aux besoints croissants de monnaie des pays reculés et arriérés, dont le développement économique est inévitable.» Ces lignes écrites en 1865 se réalisent sous nos yeux. Les placers de l’Australie et de la Californie s’appauvrissent rapidement : ils sont
déjà presque épuisés. L’éminent géologue de Vienne, M. Süss, prédit la rareté de l’or. Ce métal, le seul instrument d’échange international depuis la proscription de l’argent, au lieu de nous arriver d’Amérique, repasse l’Atlantique. Les financiers suivent d’un œil inquiet les exportations d’or, que se disputent, à coups de hausse de l’escompte, les marchés monétaires européens. Le niveau des encaisses des banques baisse partout. Les prix, qui n’avaient cessé de monter de 1850 à 1870, commencent à fléchir et, par suite, le poids de toutes les dettes devient plus écrasant. Il est étrange que tout ce qui concerne la distribution et la circulation des métaux précieux, n’occupe pas plus le public, car il n’est pas de question qui touche de plus près à tous les intérêts. Si on expulse partout de la circulation l’argent au moment où la production de l’or diminue, il s’en suivra une grande baisse des prix et une aggravation de toutes les dettes à longue échéance qui accablera les contribuables au profit des rentiers, et qui peut produire ainsi, après une série des crises sourdes et persistantes, comme celle que nous venons de traverser, un appauvrissement général de tous ceux qui sont engagés dans l’œuvre de la production. .le ne connais rien de plus affligeant que ce mouvement « anti-sémitique, ce Judenhelze » dirigé contre la race la plus intelligente, la mieux douée et, en somme, la première de toutes. Mais si on en cherche bien la raison, on trouvera qu’elle est une protestation contre la prélibation qui s’opère sur l’agriculture et l’industrie au profit du rentier oisif qui spécule, accumule et règne sur le monde économique. Diminuez les prix, et la puissance de l’or s’accroîtra à proportion et au détriment de l’industrie et l’agriculture, car pour payer l’intérêt, il faudra livrer beaucoup plus de denrées qu’auparavant.
J’ai indiqué quelques-unes des questions que M. Leslie a grandement contribué à élucider en ces dernières années II en est d’autres encore, comme celle de la population et de l’utilitarisme, qu'il a touchées avec non moins de finesse d’esprit et de justesse. Je ne puis finir cependant sans marquer où ma manière de voir diffère de la sienne. M. Leslie n’est pas positiviste : il ne se soumet pas aux prétendues lois naturelles ; mais la méthode historique, qu’jl emploie avec tant de sûreté, le porte à trop négliger, — c’est du moins mon avis, — la recherche du but à atteindre et du bien à réaliser. Dans un intéressant travail sur les tendances de l’économie politique aux États-Unis, il reproche aux économistes américains
d’admettre dans leur science un élément théologique. Buckle prétend que la philosophie politique s’est séparée de la théologie dès la fin du siècle dernier, et Roscher affirme que la séparation s’est faite bien plus tôt encore en Allemagne. M. Leslie fait remarquer que le divorce n’a pas été aussi complet que le disent ces deux auteurs, et il cite comme exemple les écrits économiques de l’archevêque Whately, où des considérations théologiques interviennent fréquemment; mais il montie que les économistes américains les emploient d’une tout autre manière, en invoquant à chaque instant les desseins de la Providence, à l’appui de leurs thèses. J’avoue que c’est là faire un très mauvais usage de la théologie. Ainsi M. Perry, dans son livre, Eléments of the political Economy, qui est arrivé à sa quatorzième édition, base sa théorie de la valeur sur cette proposition que « Dieu donne et ne vend pas. » Un autre économiste américain défend le système protecteur sous prétexte que Dieu a fait de chaque nation « un peuple élu » dont il a fixé les limites et qui est appelé à se suffire. Il est puéril et outrecuidant de mettre ainsi ses idées personnelles sur le compte de la Divinité, et d’affirmer que telle chose doit être, parce qu’on s’imagine que Dieu l’a voulu ; mais nous croyons néanmoins que l’économie politique se rattache intimement à la philosophie et à la religion par la notion de l’objet même dont elle s’occupe. Son objet propre, en effet, est la richesse. Est richesse ce qui répond à un besoin rationnel. Mais qu’elle est l'essence et la limite des besoins rationnels? Évidemment la réponse que l'on fera à cette question, dépendra de l’idée que l’on a de la destinée de l’homme, ce qui nous transporte dans la domaine de la philosophie et de la théologie. 11 ne faut pas oublier que « le père de l’économie politique, » Adam Smith, ne voyait dans cette science qu’une partie de la philosophie morale, dont la théologie naturelle constituait la base. Ainsi que l’a fait très bien remarquer M. Leslie lui-même, Smith concluait au laissez-faire, parce que, dans sa Théorie des sentiments moiavx comme dans sa Richesse des nations, il admet que l’action non contrariée de la Providence fait régner l’ordre général le plus favorable à l'état et aux particuliers. « Tout individu, dit-il, travaille nécessairement à rendre le revenu annuel de la société aussi grand que possible. En général, il est vrai, il n’a pas pour but l’intérêt public et il ignore qu’il y coopère. 11 ne poursuit que son propre avantage, et en ceci comme en beaucoup d’autres cas, il est
conduit, par une main invisible, à réaliser un bien qu’il ne soupçonnait pas. » Les prédécesseurs de Smith, dont on n’apprécie plus assez le mérite, les physiocrates, appuyaient également leur système sur une vue générale de l’ordre dans le monde, et par conséquent sur une conception philosophique, — théologique même, si l’on veut. La loi de la nature, de la physis, qu’ils invoquent sans cesse, n’était pas autre chose pour eux que la loi providentielle des théologiens. Je prends un exemple encore plus concluant, puisqu’il est emprunté h un philosophe matérialiste. Destutt de Tracy a écrit un petit traité d’économie politique, qui est un chefd’œuvre d’exposition, de déduction et de clarté, et il en fait un des livres de son grand ouvrage V Idéologie et une application de son élude sur la volonté. Ceci indique une vue à la fois profonde et vraie. Elle prouve que Tracy considérait les phénomènes économiques comme le résultat des volontés humaines, déterminées par divers motifs, et non comme la conséquence des lois naturelles immuables. En tout cas, elle rattache intimement l’économie politique à la philosophie, ce qui est la vraie manière de la concevoir.
Je suis plus disposé que M. Leslie à admettre que les économistes doivent sans cesse fixer leurs regards sur un idéal à atteindre, qui peut se formuler ainsi : quelles sont les lois, ou l’organisation sociale, qu’il faut adopter, pour que les hommes arrivent, par le travail, à satisfaire le plus complètement leurs besoins rationnels ? Sans doute, comme M. Leslie l’a parfaitement démontré, il faut tenir compte de l’histoire, des traditions, des instincts, des diversités de race et de civilisation. La même loi aura ici d’excellents et là de détestables effets. L’abstention de l’état stimulera aux États- Unis l’initiative individuelle et au Mexique produira l’inertie. 11 en est de même en politique. Le môme régime ne convient pas à tous les peuples. L’idéal est, d’une part, la liberté sans nulle entrave, et, d’autre part, l’intervention de chacun dans la gestion des affaires publiques. Mais, chez certaine nation, la liberté absolue peut conduire à l’anarchie, et le suffrage universel, au despotisme militaire ou théocratique. A chaque moment et dans chaque pays, étant donnés les hommes tels qu’ils sont et tels qu’ils peuvent être, il est un ordre qui leur apporterait la plus grande somme possible d’indépendance, de bien être, de culture et de vraie félicité. C’est cet ordre qu’il faut découvrir et proposer à ceux qui gouvernent, et telle est la vraie mission de l’économiste.
Celte mission, il faut bien le dire, devient chaque jour à la fois plus importante et plus difficile ; plus importante, car les questions économiques ou plutôt sociales prennent un caractère de plus en plus grave, en mettant en cause les bases essentielles de l’ordre actuel, comme le font, par exemple, les revendications des tenanciers en Irlande ou celles des ouvriers sur le continent ; plus difficile, car les principes de la science, que nous étions habitués à considérer comme des bases inattaquables d’argumentation, sont rais en doute ou niés par ceux-là même qui les ont étudiés de plus près. Ainsi, M. Paul Leroy-Beaulieu, dans cet excellent livre si fort de doctrine et si plein de faits qu’il vient de consacrer à l’étude de la répartition de la richesse, s’exprime en termes bien plus sévères encore que le fait M. Leslie, au sujet des axiomes fondamentaux de l’école orthodoxe. Voici ce qu’écrit cet économiste éminent, qui se défend cependant énergiquement d’être « un socialiste de la chaire : » — « Bref, presque tout ce que l’école économique classique a écrit sur la réparlilion des richesses, quand on le soumet à un contrôle attentif, s’évanouit (^). » Ainsi donc, au plus fort de la mêlée, et au moment où la lutte devient chaque jour plus âpre, les armes dont on a coutume de se servir, sont déclarées impuissantes, et il faut s’en forger d’autres plus solides et mieux trempées. Je pense, avec MM. Leslie et Paul Leroy-Beaulieu, que l’économie politique est une science à refaire, mais je l’admets pour des motifs différents. Je ne crois pas autant qn’eux que les auteurs révérés de l’école classique, Smith, Ricardo, Mill, se sont trompés dans leurs déductions théoriques. A mon avis, sauf quelques rectifications de détail, les vérités qu’ils ont établies, restent acquises; mais, d’après moi, c’est la notion même de la science admise par eux et par leurs successeurs qui est incomplète et erronée. Sans doute l’économiste doit connaître les lois dites naturelles qui gouvernent la production, la répartition et la consommation de la richesse, c’est à dire l’enchaînement des causes et des effets qui se produisent dans ce domaine de l’activité humaine. Mais ce n’est là que le premier pas et pour ainsi dire le moyen d’étude, comme l’est la lecture én littérature et l’usage du microscope en physiologie. L’objet propre à examiner, ce sont les lois civiles et leurs conséquences. L’économie n’est « politique » qu’à la condition ce s’occuper de la « nolv;, »
{')£ssaisur la répartition des richesses par M. Paul Leroy-Beaulieu, membre de l’Iastitut ; Paris, Guillaumin, 1881, p. 7.
c’est à dire de la cité, de l’état. Le rôle de l’état et les arrangements sociaux qu’on excluait ordinairement du cercle des études économiques, y sont, au contraire, la chose essentielle.
Un mot de sir Henry Maine a été souvent répété : c’est que le progrès de la société consiste à passer du status au contrat, c’est à dire du régime où les actes de la vie sont réglés par la coutume, à celui où ils émanent de la volonté et de l’accord libres. Sans doute le domaine de la liberté s’est agrandi, mais elle ne s’exerce que sous l’empire du code civil et du code pénal. Considérons l’Irlande en ce moment : la liberté et le droit commun y régnent comme en Angleterre ou comme en France; les rapports économiques y sont le résultat du contrat. Cependant, quel est l’homme d’état, s’appelât-il même lord Sherbrooke, qui oserait prétendre qu’il suffit d’y appliquer la panacée traditionelle des économistes : laissez faire, laissez passer?
En résumé, le service rendu par M. Leslie est double. A la fois économiste, juriste, historien et homme d’esprit, ce qui ne gâte rien, il a montré d’abord que notre science était à reconstruire des fondements jusqu’au faîte, et ensuite il a indiqué d’après quelle méthode il fallait le faire. Il n’a pas essayé de rebâtir l’édifice. Il prétend même qu’il serait prématuré de le tenter, parce que les matériaux ne sont pas encore prêts; mais du moins il en a dégrossi et taillé quelques-uns, et il a esquissé la marche à suivre pour mettre en œuvre ceux qu’un travail approfondi et persévérant préparera successivement.
EN BELGIQUE
Rapport présenté au Congrès agricole et forestier belge tenu à Mons en 1881
Il n’est pas nécessaire d’insister sur les avantages d’un système général de crédit agricole, mettant partout, jusque dans les plus petites localités, le capital à la dispostion de ceux qui peuvent en faire un bon usage. Mais la difficulté consiste dans l’organisation pratique du système. A première vue, on est amené à croire que ces difficultés doivent être très réelles et très générales, puisqu’on peut affirmer que nulle part il n’existe une organisation complète du crédit agricole, en tant qu’il se distingue du crédit foncier. Le crédit foncier fait des prêts à longue terme, parce que le capital qu’il avance, est destiné à rendre le fonds plus productif au moyen d’immobilisations. Le crédit agricole a pour but de permettre au cultivateur d’améliorer ses moyens de production et de rendre la culture plus intensive ; il doit donc se borner à fournir du capital roulant, non du capital fixe.
Voyons ce qui s’est fait ailleurs.
En France, des vœux ont été souvent émis. Dès 1845, plusieurs projets ont été soumis aux Chambres. En ce moment même, une Commission parlementaire étudie la question, et le résultat de l’enquête faite par les Consuls vient d’être publié en un gros volume de 600 pages {'). La Société du Crédit Foncier de France devait aussi
( * ) Voici la liste de quelques ouvrages récents sur le crédit agricole :
JVoie sur le crédit agricole mobilier^ 'publiée ^gar ordre du ministre de Vagri culture et du commerce. Juillet 1880. 619 pages. Paris, Imprimerie nationale. VEnquête agricole de 1866-1870^ résumée par Paul Turot, grand in-S^.
librairie agricole, 26, rue Jacob, 1877.
Études sur le crédit agricole. Librairie agricole, Paris, 1877.
aucun autre pays, sauf l’Allemagne. Le dernier rapport (1880) nous apprend qu’il enexistaitl33 avec un capital souscrit de fr. 42,388,220, dont les opérations se sont élevées à 122 millions pour les prêts, à 338 millions pour l’escompte, à 3o millions pour les comptes-courants. Leurs dépôts s’élevaient à près de 100 millions. Ce sont, on le voit, des résultats très remarquables. Dans les 93 banques qui ont fait connaître les professions de leurs associés, on trouve, sur un total de 89,010, 26,217 agriculteurs, soit 28-70 pour cent. Dans quelques-unes de ces banques, dont le siège est dans une petite localité, comme à San Dona, 56 pour cent des associés s’occupent d’agriculture. Quelques banques populaires sont principalement agricoles, comme celles de Crema, de Lodi, de Piacenza, et elles s’intitulent Banca popolare agricola. En Portugal, on trouve des sociétés qui, par leur titre, semblent des banques agricoles, comme la Société générale agricole et financière du Portugal, mais, en réalité, elles s’occupent de finances et de l’escompte commercial plus que de l’agriculture. De cette revue rapide nous n’avons à retenir que deux systèmes qui peuvent nous servir de précédents : les banques Raiffeisen, en Allemagne, et les banques populaires agricoles, en Italie. Celles-là font réellement du crédit agricole ; mais de ces modestes, quoique très méritoires tentatives à une organisation générale du crédit agricole, il y a loin.
Si le crédit agricole n’est encore organisé nulle part, nous pouvons affirmer a priori que cela doit tenir à certains obstacles résultant de la nature des choses ; car dans nos pays occidentaux les millions cherchant un emploi rémunérateur ne manquent point, pas plus que les financiers en quête de combinaisons financières rapportant un intérêt suffisant. Ces obstacles, quels sont-ils et sont-ils insurmontables ? Voilà ce qu’il faut examiner.
Suivant certaines personnes, les obstacles principaux résident dans nos lois et sont : 1” le privilège accordé au propriétaire pour le paiement du fermage; 2° la non-assimilation des agriculteurs aux commerçants, ce qui empêche les banques d’admettre leurs promesses et leurs traites.
Un de nos agronomes les plus actifs, M. T’Serstevens, et plusieurs Congrès agricoles ont demandé que les agriculteurs soient déclarés commerçants et justifiables des tribunaux de commerce. La Société des agriculteurs de France a émis le vœu que le privilège du propriétaire fût réduit à deux ans. Ces deux réformes devraient être
s’occuper du crédit agricole ; mais la plus grande partie de ses vastes ressources, au lieu d’être avancée à l’agriculture, a été employée en prêts hypothécaires dans les villes ou même, comme on ne le sait que trop, en emprunts consentis en faveur du Khédive d’Égypte. En Angleterre et en Écosse, les agriculteurs s’adressent aux banquiers ordinaires. Les fameuses banques d’Écosse ont sans doute grandement contribué au progrès agricole dans ce pays, mais ce sont des banques commerciales ordinaires, jouissant du privilège de l’émission, et avec responsabilité illimitée, comme l’ont appris, à leurs dépens, les malheureux actionnaires de la Banque de Glasgow.
En Allemagne, on trouve le crédit foncier très répandu, surtout dans la région occidentale. Mais le crédit agricole en est à ses débuts. Les agriculteurs commencent à s’affilier aux banques populaires. En Bavière, VUnion du Crédit Agricole d'Augsbourg est un groupe de banques, système Schulze-Delitsch, dont les associés sont principalement des agriculteurs. Enfin, en Westphalie, le maire d’une commune rurale, M. Raiffeisen, a formé des groupes d’associés par commune. Ce groupe local donne au papier escompté la garantie de sa solvabilité solidaire. Les caisses communales se syndiquent, et le papier, revêtu de leur aval, est reçu aux meilleures conditions. Ceci est un exemple intéressant à étudier, car c’est en définitive l’application aux campagnes du système des banques populaires que nous voyons fonctionner dans nos villes. En Italie, ce progrès s’accomplit d’une façon qui mérite toute notre attention. Je trouve dans le dernier rapport de l’éminent économiste Luzzatti, le Schulze- Delitsch de l’Italie, des détails très curieux à ce sujet (^). Parmi les associés des banques populaires italiennes la proportion des agriculteurs est considérable. Notons d’abord que les banques populaires ont pris en Italie un développement plus remarquable qu’en
Notes diverses publiées par le Comité de crédit agricole. 1, rue Lepeletier, 1877 et 1879. Imprimerie Paul Dupont.
Les Banques cantonales^ par Jacques Valserres, à Courbevoie (Seine), 7, rue Haute-de-Bezons.
Enquête sicr la situation de V agriculture en France par la Société nationale^ publiée par J. A. Baral. Paris, 1880, Jules Tremblay, rue de PÉperon, 5.
Les Banques coloniales, Paris, à PAgence centrale, 39, rue d^Amsterdam, 1877.
Le vrai crédit agricole^ par A. Billette, Piuûs, Dubuisson, 1880.
(*) Il Credito popolare in Italia^ di Luigi Luzzatti, présidente de PAssociazione fra le bancbe popolarie italiane, — Milano, Emilio Civelli, 1880.
tr» pr
soumises à l’examen de légistes compétents et peut-être offriraientelles des avantages. Mais, à mon avis, la difficulté tient à des causes plus profondes, c'est à dire aux conditions essentielles de la production agricole.
Le crédit vient en aide à l’industriel pour lui fournir sa matière première. L’agriculteur n’achète pas sa matière première, il la tire directement du sol, au moyen de son bétail et de ses engrais, qui sont un instrumentum fundi, un capital fixe, permanent. Je suis fabricant d’armes : j’achète à crédit le fer et le bois ; j’escompte mon papier, et, avec le prix de mon produit achevé et vendu, je paie à l’échéance. Le cultivateur, pour l’œuvre de la production ordinaire, n’a rien acheté. Il trouve dans sa ferme la semence et le fumier, et il vend généralement au comptant. Voilà la marche habituelle dans nos fermes du Centre et de l’Est. Dans la région de culture intensive, vers l’Ouest, le cultivateur achète, il est vrai, des engrais de toute espèce ; mais alors, c’est ordinairement le marchand d’engrais qui fait crédit jusqu’après la récolte. S’agit-il d’augmenter le capital, il peut élever plus de bétail, à condition qu’il ait plus de nourriture ; donc une meilleure rotation. Il y a ainsi entre le mouvement de la production dans l’agriculture et dans l’industrie une différence essentielle.
Résulte-t-il de ces remarques qu’il n’y a point de place pour le crédit agricole ? Nullement ; au moment où un progrès doit s’accomplir, quand on veut acheter une tête de bétail de plus, accroître la quantité de l’engrais employé, se procurer une nouvelle machine, franchir une crise momentanée, dans des cas semblables, un capital obtenu à bon marché sera du plus grand secours. Mais la différence fondamentale entre l’agriculture, d’une pai't, l’industrie et le commerce, d’autre part, subsiste. L’engrais et le bétail sont des instruments de production ; ils ne sont pas la matière première du travail, qui est toujours du capital roulant.
Autre différence. Les opérations de l’industrie et du commerce sont en général à court terme et se règlent donc parfaitement avec des effets à trois mois. L’opération agricole la plus rapide prendra six à neuf mois, et les avantages de la culture, rendue plus intensive, ne se font sentir souvent qu’au bout de deux ou trois ans.
Il faut donc à l’agriculture des effets à 9 mois ou à un an, facilement renouvelables. Or, ce qui fait le profit des banques, ce sont les renouvellements fréquents, ce qu’on appelle le mouvement de l’ar-
gent. L’escompte agricole sera donc, toutes choses égales, moins rémunérateur pour le prêteur que l’escompte commercial.
D’un autre côté, l’agriculteur-emprunteur n’aura avantage à emprunter un argent, qui lui coûtera 4 à 5 p. c., que s’il peut l'employer de façon à en tirer 7 ou 8, car il court des risques qu’il faut couvrir par une prime d’assurance. En agriculture, les opérations sont plus aléatoires qu’en industrie, parce qu’elles sont soumises à ce grand facteur inconnu et qui pourtant décide de tout: les vicissitudes des saisons et des années. L’industriel peut calculer très exactement quel sera son produit. L’agriculteur ne le peutpas.il met sur une prairie pour 1,000 fr. d’engrais, acheté à crédit. L’été est trop sec, l’effet est nul, et cependant il doit payer à l’échéance. Il achète à crédit une ou deux têtes de bétail ; survient une maladie : les bêtes meurent ; la traite est présentée : s’il ne l’acquitte pas, le voilà en faillite, à moins qu’il n’ait eu recours à l’assurance.
Les différences entre le crédit agricole et le crédit commercial sont donc profondes et tiennent à la nature même des choses. Je les résume dans les termes suivants :
L’emprunt agricole, nécessairement à long terme, ne peut offrir au prêteur, c’est à dire au banquier, le même profit que l’emprunt commercial à trois mois.
2" L’agriculteur peut très souvent augmenter lui-même son capital, car dans les plantes et dans les animaux, il dispose de la vie, c’est à dire de la puissance de multiplication.
L’industriel, le commerçant ne peut que modifier ou transformer les objets, non les multiplier.
3“ En agriculture, le profit est ordinairement lent et minime ; le cultivateur ne peut donc payer un intérêt élevé.
4“ Le crédit commercial est destiné à fournir à l’industriel et au négociant le capital roulant. Pour les immobilisations, il ne doit pas recourir aux effets de commerce.
Le capital roulant du cultivateur, c’est sa récolte en terre, qu’il vend ordinairement comptant. Il n’émet donc pas de traites pour réaliser le prix de ses produits, comme le fait ordinairement l’industriel. Il crée la matière première pour les autres industries ; il n’a donc pas à l’emprunter. Ses instruments aratoires, l’engrais, le bétail même, constituent son capital d’exploitation, qui n’est pas, à proprement parler, un fonds de roulement. Ce n’est donc pas, en
régis générais, au moysn du crédit à court tsrms qu il doit 1 augmsntsr.
Css considérations prouvent qus Is crédit doit nécessairement occuper dans l’agriculture une place différente et moins importante que dans les autres branches du travail productif. Elles expliquent aussi pourquoi le crédit agricole n’a encore été organisé nulle part d’une façon générale.
Le crédit agricole est surtout utile pour venir en aide à une transformation des systèmes de culture. 11 suppose donc la conception d’un mode d’exploitation amélioré, plus intensif et exigeant plus de capital. Pour la routine ordinaire, il n’a que peu de services à rendre, et peut même présenter des dangers, s’il favorise des dépenses improductives. Le progrès agricole s’accomplit principalement par l’adoption d’une rotation plus rationnelle, par des soins plus grands donnés à la terre, et par l’emploi d’une quantité plus grande d’engrais. Pour ces diverses améliorations, il faut de plus grandes avances, et ainsi, quand le cultivateur ne possède pas lui-même les ressources nécessaires pour y subvenir, il peut lui être utile de les
emprunter. ^ ^ j
Toutefois, en agriculture, il est prudent de n'avancer qu’à pas
lents et bien mesurés, parce que les déceptions sont fréquentes, et elles le sont, parce que dans cet art, plus difficile qu’on ne croit, il y a toujours beaucoup d’éléments incertains et variables, que l’expérience seule, et non la science, apprend à discerner, souvent aux dépens du novateur. Tel procédé, tel engrais aura donné ici les meilleurs résultats; ailleurs, il ne réussit pas, sans qu’on sache pourquoi.
Il est donc sage de n’emprunter d’abord qu’une partie du capital nécessaire à la transformation. Si l’on réussit, on peut augmenter successivement les fumures et le chiffre du bétail, et ainsi on arri- | vera au but, sans risquer de se ruiner en des essais entrepris, dès le début, sur une grande échelle. Dans un pays où la culture est déjà très perfectionnée, surtout dans certaines régions où elle touche aux limites du jardinage, comme dans les Flandres, l’emploi rémunérateur d’un nouveau capital n’est pas toujours facile à trouver.
Je n’entends point dire par là qu’il n’y ait plus de progrès à faire. Toutes nos régions agricoles pourraient s’élever d’un degré dans l’échelle de la culture intensive. On pourrait cultiver le Condroz aussi bien que la Hesbaye, la Hesbaye avec autant de soins que les Flandres, et les Flandres elles-mêmes pourraient devenir le jardin
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maraîcher de l’Angleterre et principalement de Londres. Pour ces améliorations, il faudrait à la fois plus d’instruction et plus de capital. Il y a donc place même en Belgique pour le crédit agricole, place subordonnée peut-être, mais dont l’importance grandirait à
mesure que son utilité serait mieux comprise.
Ceci étant admis, reste à examiner comment le crédit agricole
devrait être organisé.
Deux conditions sont essentielles. Il faut : 1° un taux d’intérêt peu élevé pour l’emprunteur, 2° une sécurité très grande pour le prêteur.
Plus la sécurité est grande, plus s’abaisse le taux de 1 intérêt, car l’intérêt se compose de deux éléments : le premier est le loyer du capital, le second est la prime d’assurance nécessaire pour couvrir les chances de perte. Plus celles-ci sont minimes, plus est réduite la prime d’assurance et plus 1 est aussi le taux de 1 intérêt.
Voyons comment on pourrait obtenir l’argent à bon marché pour
le cultivateur et la sécurité pour le prêteur.
Les banques qui jouissent du droit d’émission, peuvent prêter à meilleur marché que les autres, parce qu’elles touchent l’intérêt sur une circulation fiduciaire triple de 1 encaisse ; un intérêt de 2 p. c. équivaut, dans ce cas, à 6 p. c. sur le capital immobilisé.
C’est l’une des raisons du succès des banques d’Ecosse. Il faut y ajouter la notoriété et l’influence des grands propriétaires, qui en étaient les actionnaires indéfiniment responsables. En Belgique, on pourrait fonder des banques d’Écosse. La loi ne s y oppose pas, mais les actionnaires reculeraient devant la responsabilité illimitée ; et d’ailleurs, leurs billets ne circuleraient pas. Il faut donc arriver à la Banque nationale, et obtenir pour le papier agricole les mêmes avantages que pour le papier commercial.
Mais, pour cela, il faut à la Banque des intermédiaires qui lui offrent une sécurité complète. La sécurité doit être absolue pour deux motifs : premièrement, parce que, ainsi que je 1 ai dit, le prêt ne peut être à bon marché autrement; secondement, parce que la Banque à qui est confiée la circulation fiduciaire du pays, chose délicate et capitale, doit être complètement à l’abri de tout danger de pertes et de crises; elle doit inspirer une confiance absolue.
Il serait impossible à une Banque centrale de se renseigner sur la valeur des effets de commerce créés dans les campagnes. Il faut donc des intermédiaires sur place, bien informés et solvables. Ces intermédiaires devraient être des comptoirs d’escompte locaux et
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ruraux, semblables à ceux qui fonctionnent déjà actuellement dans la plupart de nos villes, opérant avec les capitaux de la Banque nationale sous leur responsabilité. Us seraient composés de cinq ou six membres : fermiers, propriétaires, agents d’affaires et notaires. A mon avis, le notaire devrait être la cheville ouvrière de l’institution. Déjà maintenant il est le banquier des campagnes. Nul ne connaît mieux que lui la situation des cultivateurs. Je n’ignore pas que des objections peuvent être faites; mais, sans le notaire, je doute qu’un comptoir puisse fonctionner régulièrement.
Toutefois, le meilleur comptoir serait, sans contredit, une banque populaire agricole, semblable à celles qui ont été fondées dans la plupart de nos villes. Le succès des banques rurales Raiffeisen, en Allemagne, prouve qu’il suffirait d’un homme dévoué pour les faire adopter dans nos villages. Nous n’avons pas besoin de faire ressortir les avantages de ces institutions de crédit, qui rendent de si grands services en Allemagne, en Italie, en Belgique, partout où elles ont pris racine. La principale mission qu’elles auraient à remplir dans nos campagnes, serait d’attirer à elles l’argent qui reste maintenant inactif chez les cultivateurs, en attendant qu’ils en tirent parti.
L’habitude de thésauriser a beaucoup diminué. Cependant, quand nos campagnards ont vendu des denrées ou fait quelques économies, ils les conservent jusqu’au moment où ils ont à payer leur bail ou le lopin de terre qu’ils achètent.
Les vols et les assassinats qui ont le vol pour but, montrent souvent que cette habitude existe encore.
Si le campagnard savait qu'il peut, en toute sécurité, verser au comptoir ou à la banque populaire, dont il est actionnaire, la plus petite somme, qui y serait en sécurité et qui lui rapporterait un intérêt, il ne garderait plus jamais d’argent chez lui. Une cause très ordinaire de crimes se trouverait ainsi notablement réduite.
Le capital, à mesure qu’il serait créé, serait employé sans retard à favoriser la production. D’une part, il donnerait toujours un certain revenu à son propriétaire. D’autre part, prêté à ceux qui pourraient en faire un bon usage, il favoriserait les améliorations nouvelles. C’est ainsi que l’Écosse s’est enrichie, en tirant le meilleur profit possible de ses capitaux, très peu nombreux au début.
Les faillites de certains notaires, de certains banquiers et de
certaines entreprises ont provoqué, dans ces dernières années, une défiance trop justifiée. Celle-ci cesserait bientôt, quand on verrait que toute chance de perle a disparu. Comme la situation du comptoir ou de la banque populaire serait toujours parfaitement connue, la confiance serait absolue, et l’on pourrait habituer les habitants de la campagne à verser immédiatement au comptoir tout l’argent qu’ils recevraient, soit en ville, soit chez eux. Beaucoup de chances de perte, de vol et de gaspillage seraient ainsi supprimées. Les actionnaires de la banque populaire s’initieraient, en outre, au mécanisme du crédit et à la gestion d’une société collective, élément
certain de culture intellectuelle et économique.
La combinaison que j’indique offrirait donc ces deux conditions
essentielles :
1° Sécurité complète pour la Banque Nationale faisant crédit.
2° Informations complètes aux lieux où le crédit serait accordé. Pour organiser le crédit agricole, est-il indispensable de modifier les lois en vigueur et notamment de restreindre le privilège du propriétaire? Je ne le crois pas; car, à mon avis, qu’il y ait privilège ou non, le comptoir ne devrait jamais prêter au fermier I qui ne pourrait pas apporter la preuve qu’il a payé son fermage. Ce n’est point pour l’aider à satisfaire le propriétaire que le crédit doit servir, mais pour permettre des améliorations dans le système de culture.
11 suffirait d’autoriser la Banque Nationale à escompter le papier de commerce revêtu de l’aval du comptoir local ou de la banque populaire rurale. Ces intermédiaires pourraient, sous leur responsabilité, accepter tous les effets créés, soit par les cultivateurs ou les propriétaires, soit par les négociants, les boutiquiers, les artisans fixés à la campagne, comme le font les banques rurales en Italie et en Allemagne. Le cultivateur serait tout simplement assimilé aux industriels et aux commerçants.
A la rigueur, comme semble le croire M. le ministre des finances, il ne faudrait donc pas créer une institution nouvelle, c’est à dire une Banque agricole.
Toutefois, il ne faut pas oublier qu’en ce monde les choses ne se font pas d’elles-mêmes, et que le grand levier du mouvement économique, c’est l’intérêt individuel. Mû par un sentiment philanthropique, un homme dévoué prendra peut-être l’initiative de créer, ici ou là, une Banque populaire rurale, comme l’ont fait, par exemple,
Schulze-Delitsch et Raiffeisen, en Allemagne ; Luzzalti, en Italie ; Rolin-Jaequemyns et L. d’Andrimont, en Relgique. Mais si l’on veut généraliser le système, il faudrait, d’après moi, constituer une Société du crédit agricole à peu près sur les bases de la Société du Crédit Communal. Elle aurait pour mission de provoquer la formation des comptoirs locaux et des banques locales, de les grouper, de les fédéraliser, pour ainsi dire, et de servir enfin de nouvel intermédiaire entre ces institutions locales et la Banque Nationale. Un certain capital souscrit comme garantie suffirait. Il ne faudrait rien en verser, car ce serait la Banque Nationale qui fournirait le capital actif, en attendant que les institutions locales se forment elles-mêmes des réserves, au moyen des dépôts et des prélèvements sur les bénéfices.
Il est certain que, si des institutions semblables pouvaient se multiplier, elles imprimeraient au capital existant une activité plus grande, tout en le dirigeant plus largement vers la campagne. Cependant ne l’oublions pas : le crédit n’apportera à l’agriculture tous les bienfaits qu’on en espère, que s’il est mis au service d’une connaissance plus approfondie des conditions de succès et de progrès de ce noble art chanté par Virgile, qui n’est rien moins que l’application très difficile et très délicate d’un grand nombre de sciences : physique, chimie, zoologie, botanique et même géologie.