II
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mos exercilus noslros veslivit, aluil, armavit. » Les grandes armées permanentes et la centralisation, ces fléaux de notre époque, commencèrent, dès lors, à ruiner l'empire.
Abordons maintenant, avec M. Bertagnolli, l’étude de l agriculture à Rome même. D’après notre auteur, elle a passé par trois phases successives. D’abord, la période des céréales, puis celle de l’olivier et de la vigne, enfin celle du pâturage et du bétail.
Au début, quand Rome ne possédait encore que le territoire avoisinant, il fallait bien se procurer tout d’abord l’aliment essentiel, le blé. La campagne romaine y était donc consacrée. On avait beaucoup de moutons, dont la laine était indispensable pour le vêtement, mais les bêtes à cornes étaient relativement rares. Ainsi, nous voyons dans la loi Alterna Tarpeja, de 1 an 300 après la fondation de la ville, qu’un bœuf était estimé valoir trente moutons. Déjà alors, le fumier était recueilli avec soin et mis sous la protection des
divinités spéciales * .
Numa nomma des inspecteurs qui visitaient les campagnes pour récompenser les agriculteurs soigneux et réprimander les négligents. Le censeur frappait d’un blâme public ceux qui cultivaient mal . Les concours de fermes, qu’on s’efforce d’organiser aujourd hui, existaient donc déjà en ces temps reculés. La nécessité de cultiver d abord des céréales était si bien comprise, qu’une loi ancienne défendait de convertir des terres arables en prairies, ainsi que cela résulte du passage suivant de Varron : « Propter avaritiam, contra leges, ex segetibus fecit prata . »
Il semble, d’après un fragment d’Ulpien (III, De censib,), ({üQ Servius Tullius aurait institué un véritable cadastre. Chaque propriétaire était tenu de faire connaître l’étendue de son fonds, ses limites, le genre de cullure auquel il était affecté, l’étendue du bois, des vignes, des prés, et le produit durant les dernières années. N’est-ce pas là exactement notre i-ecensement agricole ?
* Saturne était appelé Siercutus, parce qu’il avait enseigné aux hommes l’usage du fumier (Macrob. in Saturn., !,'<)• Le dieu Pico était nommé Stet’quilinus et Stei'cuti filius (Serv. in V erg An . , X, 70). Le fumiei" était mis sous la protection du dieu Faune, que Pline appelle SterciUi pater (XV il, 9), et Servius (L. c. IX, 4', Püumnus Slercutius. Quand Romulus interdit le culte des divinités étrangères, il fit une exception pour le dieu Faune, à qui deux temples furent érigés, l’un sur le Celius, l’autre dans 1 île du fibre.
* Plut, in Numa. — Dyon. Il, 76. - Pline dit (VIII, 3) : « Agrum male colere censorium probrum judicabatur. »
îJCH L’HISTOIRE DE L’AGRICULTURE EN ITALIE.
Les auteurs anciens, Valère-Maxime, Pline, Ck)lumelle, Varron, Caton, sont unanimes à louer l’agriculture de cette époque primitive. Le territoire, disent-ils, était divisé en petites propriétés, que des hommes libres, des consuls, des dictateurs cultivaient eux-mêmes avec le plus grand soin. « Ut fecerunt, dit Varron (I, 18), ii antiquissimi agricolæ in sarriendo iterum et tertio. »
Dans la période suivante, qui commence déjà avant Caton, la culture des céréales est abandonnée dans le Latium. On demande le blé à la Campanie, puis à la Sicile. La grande propriété s’étend ; elle dévore les petits propriétaires. La terre arable est convertie en pâturages où errent des troupeaux gardés par des esclaves. Cependant, sur les collines, se développe la culture des vignes et des oliviers.
Caton ne parle presque plus de la culture du blé. Il est curieux de voir dans quel ordre il range les différentes cultures sous le rapport de leur productivité.
D’abord, dit-il, les vignobles, s’ils donnent beaucoup de vin ; secondement, un jardin potager irrigué ; troisièmement, les osiers ; quatrièmement, les oliviers ; cinquièmement, les prairies ; sixièmement, le froment ; septièmement, le bois taillis; huitièmement, le petit bois; neuvièmement, les forêts à glands {De re rustica, I).
Aujourd’hui, chez nous, les oseraies donnent un grand profit, et on les multiplie de divers côtés, mais c’est pour en faire des paniers ; chez les Romains, c’était pour attacher les vignes aux ormeaux.
Columelle raconte que quelqu’un ayant demandé à Caton comment on peut s’enrichir en cultivant, il répondit : Si bene pasceret, « s’il tire bon parti de ses prés ». Et en second lieu? — Si mediocriter pasceret, « s’il en tire un parti médiocre » .
D’après Cicéron, le censeur aurait même ajouté : Si quis vel male pasceret, « il s’enrichira encore, quoiqu’il tire un mauvais parti de ses prés ».
Caton recommande sans cesse d’avoir soin des bœufs. « Nihil est quod magis expédiât quam boves bene curare. Boves maxima diligentia curato. »
Il conseille aussi de donner aux animaux une paillasse abondante, afin de faire beaucoup de fumier, « sterquilinium quam magnum stude ut habeas ». On connaissait l’usage de faire parquer les moutons sur les terres à ensemencer, afin de les fumer sur place. « übi sementim facturus eris, ibi oves delectato. » {De re rust., 30).
La terre était généralement cultivée par le propriétaire, au moyen d’esclaves. Cependant, le colonat parliaireet même la location à prix d’argent n’étaient pas inconnus. Les tenanciers obtenaient des conditions beaucoup plus favorables que de nos jours, probablement parce qu’ils étaient peu nombreux. Tandis que, dans le métayage, le tenancier est forcé, maintenant, d’abandonner au propriétaire la moitié des fruits, il ne donnait alors que la neuvième, la huitième et, au plus, la sixième partie du froment, la cinquième de l’orge et des fèves, et le croît du bétail lui appartenait en entier.
Dans la troisième période, nous voyons triompher définitivement les latifundia et le régime pastoral. Les efforts du tribun Licinius Stolon et des Gracques, pour arrêter le progrès de la grande propriété, furent vains. Leurs lois agraires interdisaient de posséder plus de cinq cents jugera de terres et plus de cent têtes de gros bétail, ou plus de cinq cents têtes de petit bétail ; mais, quoique votées par le peuple, elles furent bientôt éludées et mises en oubli. Comme on distribuait gratuitement du blé au peuple de Rome, le blé tomba à vil prix. La culture en devint impossible. Les petits propriétaires étaient ruinés par la guerre, et les cultivateurs, par la concurrence des distributions gratuites. Tite-Live rapporte que peu d’années avant les Gracques, une députation des cités latines était venue représenter au Sénat que les gens de la campagne la quittaient en foule, pour se fixer â Rome, et que si cela devait continuer, bientôt il ne resterait plus personne pour cultiver les champs. Cicéron estime que, de son temps, il n’y avait que deux mille propriétaires à Rome '.
La vigne, qui demande beaucoup de travail, fut bientôt moins cultivée. Varron dit que, de son temps, elle ne paye déjà plus ses frais, et Columelle pense qu’il ne faut la conserver que là où çlle produit trois cuUcî parjurer ou soixante-quatorze hectolitres par hectare. On voit ainsi que même la petite culture, réfugiée sur les collines, disparaît peu à peu.
L’Italie prend alors cet aspect que présente encore de nos jours la campagne romaine et qui fait penser aux pampas de la Plata.
Je m’étonne que M. Berlagnolli, se séparant en cela de tous les auteurs anciens, approuve l’extension des Latifundia. 11 se place, ditil, au point de vue du produit net, qui est la chose principale en
* Non esse in Civitate duo millia qui rem haberent (De offic. II, 21).
économie politique. « Il importe peu h l’économiste, ajoute-t-il, que l’agriculture se pratique en petits ou en grands corps de ferme, par le faire-valoir direct ou par 1a location, par le travail des hommes libres ou par celui des esclaves; ce qu’il s’agit de voir, cest si elle donne un grand revenu. »
A mon avis, telle ne doit pas être la manière de voir de l’économiste, et, en second lieu, l’avantage attribué à la grande propriété et à la grande culture n’existe pas. L’économie politique cherche quelles sont les lois et les institutions qui procurent le plus de bien-être au plus grand nombre possible d’hommes, en proportion de leur travail. Elle a donc à s’inquiéter de la répartition autant que de la production de la richesse. Vous démontreriez que le travail des esclaves sur les latifundia rapportait plus de produit net et de revenu que les soins donnés à leurs petits domaines par les hommes libres des premiers temps de la république romaine : je nen condamnerais pas moins les latifundia, parce que le but n’est pas d accumuler des richesses aux mains des Lucullus, mais de permettre aux hommes d’acquérir l’aisance et le bonheur par leur diligence. Un canton alpestre de la Suisse est acheté tout entier par un lord anglais. U expulse les habitants, il détruit les maisons et il convertit le pays en un vaste pâturage, où s’engraissent de superbes troupeaux. Je suppose que le produit net soit augmenté, parce que les frais d’exploitation sont presques nuis. L’économiste applaudira-t-il à cette transformation ? Nullement, car la terre n’est pas faite pour enrichir quelques Trimalcions, mais pour procurer à d’honnêtes familles de cultivateurs le moyen de vivre par leur travail.
Adam Smith ne cesse de répéter que, pour une nation, l’important est le produit brut, parce que c’est sur la masse totale des choses produites qu’elle vit. Le système de M. Bertagnolli est condamné par les résultats auxquels il a abouti, car c’est l’extension des latifundia et de l’esclavage qui, dépeuplant l’empire, en a amené l’irrémédiable décadence.
Aujourd’hui même, dans toute l’Europe, sauf en Angleterre, les latilundia donnent moins de produit brut et même moins de revenu que la petite propriété. Comparez, en Italie, la Toscane aux Calabres et à la Sicile, dont la situation a été si admirablement décrite par MM. Franchetti et Sonnino; en Belgique, la Flandre au Condroz ; en France, le Nord au Centre ; en Prusse, les provinces de l’Ouest à celles de l'Est; en Espagne, la région de Valence aux
I plateaux de la Castille et de l’Estramadure ; en Portugal, l’Alemtejo aux provinces du Nord ; partout vous trouverez que là où dominent les latifundia, il y a moins de capital employé à la culture, moins de I routes, moins de bétail, moins d’engrais, moins de pioduit brut, i même moins de revenu et une moindre valeur de la propriété; en
\ un mol, moins de richesse.
^ Le partisan le plus décidé de la grande propriété, Arthur Young,
! n’a-t-il pas dit : « La propriété produit des merveilles. Donnez à un
petit propriétaire un rocher nu, et il en fera un jardin » ? J’ai montré ici même, dans mes Lfltres d'Italie, comment ce mot si juste de Young était admirablement réalisé dans l’île de Capri.
Il est évident que le petit propriétaire travaillera sa terre avec i infiniment plus de soins que le salarié, et surtout que l’esclave. Il y
i mettra plus de capital aussi et, ainsi, la culture deviendra intensive
I et donnera d’abondants fruits. Grâce à l’association, l’emploi des [ machines les plus puissantes ne lui sera même pas interdit.
I Dans nos villages flamands, le battage se fait à la vapeur. Un
[entrepreneur achète une batteuse-locomobile et va de ferme en ferme battre les grains à autant par hectolitre. Je suis convaincu que si M. Bertagnolli voulait reprendre l’examen de cette question avec le soin qu’il a mis à étudier celle du métayage, il cesserait d admirer les heureux effets des latifundia.
Pour satisfaire aux besoins croissants du luxe, la fabrication du vin fit des progrès. On se rappelle avec quel enthousiasme Horace chante le Cécube et le Falerne. Les vins fins furent rais dans des bouteilles, scellées avec de la cire. Sur le col était inscrit le nom des consuls sous l’administration desquels le vin avait été récolté. On I savait déjà que la chaleur remplaçait les années pour améliorer ces
* nectars. Aussi exposait-on les bouteilles à l’action de la fumée.
i« Vinum celerius fumo maturescit, » dit Columelle (i, 6j. Voilà le
système Haeck et Pasteur déjà appliqué.
IDans le Midi, le vin ordinaire se conservait dans de grandes amphores, comme cela se voit encore aujourd’hui à Brindisi, par exemple, où on le puise au moyen de spatules, exactement comme à Porapéi. Mais, dans le Nord, les tonneaux de bois cerclés étaient
déjà employés, ainsi qu’on le voit dans Strabon (V) et dans Pline (XIV, 21).
La culture du blé avait disparu ; mais, sous les murs de Rome et sur les collines du Latium, s’étaient établies des villas, qui fournis-
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■ îfl?
saient à la table des riches des légumes, des fruits, de la volaille et des fleurs. Tout était organisé pour satisfaire les caprices du divitisme. Enrichi des dépouilles de l’univers, il payait des prix énormes pour sa table. Le commerce des fleurs, apportées fraîches, chaque matin, sur les marchés de Rome, donnait de beaux profits L On mettait les plus grands soins à améliorer tous les genres de fruits : Pline (XV) énumère trois espèces de pêches, onze de prunes, vingtneuf de pommes, huit de châtaignes, vingt-neuf de figues, un très grand nombre de poires. Le même auteur assure que certains arbres produisaient un revenu équivalent à 300 francs de notre monnaie.
l.es œufs étaient extrêmement recherchés ; on en servait à tous les repas et sous toutes les formes. Varron rapporte qu’une de ses tantes obtenait des œufs de son poulailler, dans la Sabine, plus de revenu que d’une ferme de deux cents (cinquante hectares).
Une centaine de paons produisaient, d’après Varron (III, 6), cent mille sesterces par an. L’élève du pigeon était également très profitable. Un couple de bonne race se vendait jusque quatre cents deniers (Varr. III, 7). Les piscines où l’on élevait des poissons, donnaient des revenus prodigieux. Varron en cite une qui vendait chaque année pour quatre millions de sesterces. Elle fournit en une fois à César deux mille murènes.
Ces quelques traits achèvent le tableau : tout pour l’opulence oisive, rien pour le travail libre. La Sicile et l’Afrique se dépeuplaient, parce qu’elles devaient envoyer leur blé à Rome pour y nourrir la populace. Le prolétariat dévorait, sans rien faire, la substance des cultivateurs de la province. Première forme de la spoliation. Les riches et les puissants se partageaient les pays conquis, c’est-à-dire successivement le monde connu, pour les administrer, ce qui signifiait les dépouiller. Ces tributs prélevés sur le travail de l’univers étaient gaspillés dans les insanités du luxe à Rome : seconde forme de la spoliation, la pire de toutes, parce qu’en ruinant les volés, elle corrompait les voleurs.
La domination romaine, sous les bons empereurs, apporta au monde quelques bienfaits, l’ordre, la paix et, par suite, le commerce et la facilité des échanges dans toute l’étendue de l’Empire ; mais,d’autre part, le régime économique et les conséquences funestes de la centralisation minèrent peu à peu les forces productives des
Itaque sub urbe colere hortos late expedit sic violaria ac rosaria. Varr. 1 , 13.
populations. Rien qu’en Italie, que de villes florissantes ruinées, disparues en Étrurie, dans la Sabine, dans tout le midi et en Sicile! Ces nombreuses populations d’hommes libres qui avaient si vaillamment lutté contre les armes romaines, qu’en restait-il, au commencement de l’Empire ?
La littérature latine a cet avantage qu’elle nous offre quatre auteurs qui se sont spécialement occupés des choses de l’agriculture à des époques differentes : Caton, cent cinquante ans avant Jésus- Christ; Varron, qui écrivait sous Auguste; Columelle, qui est un peu postérieur, et enfin Palladius, qui, au iv® siècle, résume et complète les travaux de ses devanciers. On peut y ajouter Virgile, pour ses Géorgiques, et Pline, pour les nombreuses indications qu’il renferme.
J’emprunte à un excellent article (^) de M. Macbryde, professeur d’agriculture à l’université de Knoxville, Tennessee, États-Unis, quelques citations qui prouvent que nous avons cru inventer bien des choses qui étaient déjà connues des anciens.
Le drainage au moyen de tuyaux paraît une amélioration moderne. Cependant, les Romains y avaient déjà recours. Ils connaissaient le drainage au moyen de faisceaux de branches, mis au fond de fossés recouverts, comme le faisaient les Flamands et, plus tard, les Anglais, instruits par les émigrés de la Flandre ; mais, de plus, ils drainaient avec des cailloux et des tuiles (Voyez Columelle, livre II, chap. II, et Pline, livre XVIII, chap. 6)
L’emploi du navet comme plante fourragère apportée en Angleterre par lord Townshend, à l’exemple de notre Pays de Waes, était déjà en usage chez les Gaulois, comme le prouve un passage très curieux de Columelle, livr. II, chap. 10: « Les navets sont extrêmement utiles, parce qu’ils produisent beaucoup et parce qu’ils servent de nourriture, non seulement aux hommes, mais aux bœufs, princi-
‘ Journal of the Américain agricultural Association. Oct. 1881. Je suis frappé de la supériorité de cette revue américaine sur celles du même genre publiées en Europe. Papier, impression, illustrations, importance des articles, élévation des idées et des sujets, tout y est d’un ordre supérieur. L’Europe sera bientôt dépassée sous tous les rapports. Faut-il s’en étonner, quand on songe à tous les sacrifices que fait l’Amérique pour répandre l’instruction ?
^ Humidiorem agrum Ibssis concidi atque siccari utilissimum est, fossas autem cretosis locis apertas relinqui, in solutioi^e terra sæpibus fîrmari, ne procidant, aut imbricibus, aut supinis lateribus procumbere, quasdam occœcari et in alias fiirigi majores patentioresque et si sit occasio, silice vel glarea sterniora autem earum binis utrimque lapidibus statuminar et alio superintegi (Plin. XVIII, 6).
paiement en Gaule, oü le bétail est nourri de cette plante durant rhiver *. »
Croirait-on que les Gaulois connussent déjà la faucheuse mécanique, cette invention toute récente de l’art agricole? C’est cependant ce qui résulte d’un passage de Pline expliqué ti’ès longuement par un autre passage de Palladius, écrit trois cents ans plus tard *. Cette faucheuse était une sorte de grand bac monté sur deux roues et armé de dents, qu’un bœuf poussait devant lui et dans lequel tombaient les épis coupés.
Je ne m’arrêterai pas à analyser les chapitres que M Bertagnolli consacre à l’histoire de l’agriculture en Italie durant le moyen âge. Ils offrent encore un grand intérêt, mais ils sont moins complets que les premiers. Je crois cependant devoir signaler un travail très curieux et très long auquel s’est livré l’auteur. D’où vient le maïs ? Quand a-t-il été introduit en Europe ? On répète sans cesse que nous devons cette céréale à l’Amérique. Elle n’aurait donc pu être cultivée en Europe qu’au xv® siècle au plus tôt. Tout d’abord, le maïs est appelé en Italie grano üirco, ce qui semble indiquer une origine asiatique. En outre, il résulte d’une ancienne chronique que le grano turco aurait été apporté dans le marquisat d’Incisa par le marquis Jacopo d’Incisa, en 1204, et par un certain Antoniello Molinari, revenu du siège de Constantinople. Mais il y a plus : M. Bertagnolli a parcouru un grand nombre de chroniques du moyen âge, et il a noté plus de cent passages où il en est question, bien longtemps avant la découverte de l’Amérique : en 12o9 à Modène, en 1374 à Ferrare, en 1277 à Parme, en 1317 à Reggio, en 1300 dans différentes localités du Piémont. Muratori a même imprimé un contrat de colonat parliaire, en date de l’an 813, où il est question de la melica, qui est, semble-t-il, le mais. Pline parle d’une céréale d’une fertilité prodigieuse récemment importée des Indes, dont la description répond parfaitement aux caractères du maïs sauf la couleur du grain.
* Magis tamen utilia rapa sunt, quia et majore incremento proveniunt et non hominem solum, verum etiam boves pascunt, præcipuc in Gallia, ubi hibernia cibaria prædictis pecudibus id olus præhet (Colum. II, 10).
Messis ipsius ratio varia. Galliarum latifuudiis valli praegrandes dentibus in margine int'estis duabus rôtis per segetem impelluntur, jumento in contraiàum juncto. Ita dereptæ in vallum cadunt spicæ (Pline, XVIII, C. 30. — Voyez aussi Palladius, VU, 2).
* Milium intra hos decem annos ex India in Italiam invectum est, nigrum
M. Bertagnolli prouve aussi que le riz n’a pas été introduit en Italie par les Espagnols, comme on le dit souvent. Il est dû aux Arabes de l’Égypte, d’où il a passé en Sicile. Il en est déjà fait mention au xrii® siècle. Voilà donc deux questions très intéressantes
qui semblent définitivement éclaircies.
y Pour bien faire comprendre l’état de l’agriculture dans la Grande- ! Grèce, M. Bertagnolli a reproduit les fameuses tables d’Héraclée. i Durant la guerre contre Alexandre, roi d’Épire, des particuliers
■■ avaient usurpé des terrains appartenant au temple de Bacchus et à
i celui de Minerve. Après la paix, les limites de ces propriétés, leur
mode de culture et de tenure furent fixés, et ces règlements, gravés sur deux tables de bronze, trois cents ans avant notre ère, contiennent les détails les plus curieux sur l’agriculture à cette époque reculée. Le terrain de Bacchus, d’une étendue d’environ quatre cents hectares,
I était loué en emphytéose. Les locataires étaient tenus de planter
\ des vignes et des oliviers sur les terres qui s’y prêtaient. Ils devaient
entretenir en bon état les routes, curer les fossés, veiller à ce que ' l’eau ne se perdît pas, construire des granges, des étables, de
bonnes maisons pour les esclaves, et, chose plus extraordinaire, un 1 fumier couvert, de quinze pieds de côté dans tous les sens.
Ce dernier trait est la marque de la culture la plus avancée.
! Les tenanciers peuvent prendre dans la propriété le bois de feu
et le bois de construction, mais il leur est interdit d’en vendre.
Les soins les plus attentifs seront donnés à la terre, aux vignes et aux oliviers, sous peine d’amendes, qui seront appliquées par les préfets urbains. Si ceux-ci négligent de remplir leur devoir,
ils seront responsables de leur négligence.
Quand on voit cette attention extrême apportée à tous les détails de l’exploitation du sol, on comprend la prospérité extraordinaire dont ont joui des villes comme Sybaris, Tarente, Héraclée, bien des ' siècles avant notre ère, et qu’elles n’ont plus jamais recouvrée depuis. Les admirables temples de Pestum ou ceux d’Agrigente, en Sicile, peuvent encore nous donner une idée de cette merveilleuse [ civilisation.
Le livre de M. Bertagnolli pourra servir d’introduction à l’enquête agricole qui se poursuit en ce moment en Italie. Les fascicules,
colore, arundineuiu culmo j adolescit ad pedes altitudine septem, prsegrandibus culmus ; lobas vocant ; omnium frugum fertilissimum. Ex uno grano terni sextarii gignuntur. Seri debetin humidis (Pline, H, N., XVIII, 10).
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si remplis de documents précieux, que le gouvernement publie, formeront un monument digne du bureau de statistique, qui fait tant d’honneur à l’Italie. Cependant, quand toutes ces monographies auront paru, il faudra qu’une plume magistrale en résume les enseignements ; nul n’est mieux préparé à le faire que le président même de la commission d’enquête, le sénateur Jadni. Espérons qu’il ne reculera pas devant la tâche que tout son passé lui impose.
{Revue de Belgique de Bruxelles, 15 février 1882).
Il n’est ni facile ni agréable d’écrire un article sur des points d’interrogation.
C’est cependant à cela qu’on est réduit, quand on veut parler des relations actuelles de l’Allemagne et de l’Italie. En même temps, la question a une si grande importance pour l'Europe tout entière et pour notre, politique intérieure, qu’on ne peut s’abstenir d’y réfléchir et d’en parler.
Que veut faire pour le Pape le chancelier de l’Empire d’Allemagne? Voilà ce que l’on se demande. Nul, j’imagine, sauf peutêtre le chien de M. de Bismarck, ne pourrait répondre à cette question. Mais ce que l’on peut examiner, comme des données du problème, ce sont les situations actuelles dans les différents pays et les intérêts en présence, sinon en conflit.
Un premier fait est celui-ci. Le Vatican est plein d’espoir. Ceux qui y sont admis, trouvent des visages rayonnants. On y prend volontiers un air mystérieux pour cacher l’explosion des joies trop vives et des perspectives trop rapprochées : Non, non, ce n’est pas encore pour demain 11 faut savoir attendre. Mais de grands événements se préparent. Rome est fatale. Un de nos ennemis. Sella, l’a avoué. Dieu n’abandonnera pas son vicaire. Le Pape sera de nouveau roi. L’usurpateur ne restera pas dans la capitale, qui doit appartenir au Pontife pour appartenir, en réalité, au monde catholique. La maison de Savoie portera la peine d’un attentat contre le droit des gens, qui était, en même temps, un sacrilège !
Voici un autre fait non moins certain. La question romaine, qu’on
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croyait résolue, ne l’est pas, et, tant que le Pape restera à Rome, ou que Rome restera catholique, elle ne le sera pas. M. Renan écrivait récemment, dans son volume sur Marc-Aurèle, que le catholicisme finirait, comme le paganisme, dans les campagnes éloignées, où la lumière de la civilisation ne pénètre pas, et nos amis les libéraux répètent volontiers que le papisme est mort et qu'il ne s’agit plus que de lui creuser une tombe. Il se peut que tel soit le sort réservé au catholicisme dans le cours du xx* siècle, malgré les prédictions de Macaulay; mais, en ce moment, le Pape et le culte dont il est le chef, sont en Europe une grande puissance avec laquelle il faut compter.
Le Pape, par les évêques et les curés, fait voler à sa guise la moitié ou le tiers de la population, comme en Belgique, en Espagne et même en France; ou presque toute la population, comme en Tyrol et en Irlande. Il a dans sa main certaines provinces des empires protestants ou schismatiques, par exemple, les provinces rhénanes et l’Alsace, en Allemagne, et la Pologne, en Russie. Le moment peut donc toujours venir où, soit un souverain, soit un ministre constitutionnel ait intérêt à acheter l’appui du Pape en lui rendant service. Supposez Henri V rétabli en France, et aussitôt, si l’Europe le lui permet, il s’efforcera de restaurer le Pape et de défaire l’Italie. Les catholiques disposent, au Parlement allemand, de cent dix voix et, par conséquent, la majorité dépend toujours de leur appoint. Comment un ministre, obligé de se servir du mécanisme parlementaire, ne tiendrait-il pas compte de cet important rouage ? Ces faits peuvent nous être désagréables, à nous, amis de l’Italie et de la liberté; mais il vaut encore mieux les constater et les étudier que de se faire illusion à cet égard. En résumé, la papauté et l’influence dont elle dispose, sont une grande force au milieu des complications de la politique européenne; et la papauté à Rome, revendiquant le pouvoir temporel, est un danger permanent pour l’unité italienne. « C’est une épine dans notre flanc, » vous diront tous les Italiens sensés — et une très grosse épine, qui, sans cesse, menace d’amener une inflammation.
J’arrive au point capital ; l’attitude de l’Allemagne. Ici, les obscurités commencent. Que le prince de Bismarck ait fait porter au Pape de bonnes paroles, on ne peut en douter. Tout le prouve : l’attitude du Vatican, la mission de M. de Schlœsser et surtout la dépêche toute récente du ministre des affaires étrangères d’Italie à
Combien sont changeants aujourd’hui les desseins des hommes d’État les plus éminents ! 11 n’y a pas cinq ans, l’Allemagne trouvait que le Pape était trop défendu par la « loi des garanties ». Elle ne pouvait plus l’atteindre d’aucune façon, puisqu’il était placé sous la garde de l’Italie. Elle demandait alors la révision de la loi des garanties, non en faveur du Pape, mais contre le Pape; et aujourd’hui, assure-t-on, elle demande tout le contraire.
M. de Bismarck a intérêt à s’assurer les voix du centre catholique dans le Parlement, afin de se faire une majorité et d’arriver ainsi à l’adoption de ses réformes économiques. H a aussi intérêt à gagner l’appui du clergé en Alsace, afin d’y assoupir l’hostilité contre l’Allemagne. D’instinct, le grand chancelier n’aime pas le régime parlementaire; l’Église catholique ne l’aime pas davantage: nouveau point de contact. Enfui, le Kuliurkampf, au point de vue de M. de
Bismarck, était évidemment une méprise.
Au moment où commençait la lutte et où 1 on votait les lois de mai, je demandai à M. de Balan, l’éminent ministre d Allemagne dont Bruxelles a si vivement regretté la mort prématurée, quels pouvaient être les motifs qui poussaient le gouvernement de Berlin à entrer dans cette voie. Voici le sens de ce qu’il me répondit: Les catholiques ne se rallieront jamais franchement à un empire dont le chef est un souverain protestant. Au fond du cœur, ils resteront les alliés de Rome et de l’Autriche. Les visées de ces deux puissances seront toujours de placer la couronne impériale germanique sur la tête d’un souverain catholique, c’est-à-dire sur celle de 1 empereur d’Autriche Tôt ou tard, il faudra lutter contre la hiérarchie catholique, afin de former un clergé national et des populations dévouées à l’Allemagne nouvelle. S'il en est ainsi, mieux vaut commencer le combat sans tarder. C’est la tactique qui a valu la victoire à nos armées en 1870. En outre, actuellement, le sentiment patriotique est très exalté. Nous y ferons appel. Il est impossible que nos races germaniques, fières de leur origine, de leur illustration littéraire, de leur science et de leurs succès militaires, continuent à se courber sous le joug de quelques prêtres étrangers et d’un vieillard italien.
Je me rappelle que je me permis de répliquer à M. de Balan, à
peu près ce qui suit: Il me sembleque vous ne connaissez pas encore bien les catholiques, quoique vous puissiez les voir à l’œuvre chez nous. Ils sont Romains avant d’être Belges, Français ou Allemands. Vos lois de compression sont insuflisantes. Vous irriterez, vous ne dompterez pas. Je ne répéterai pas ce qu’on affirmait autrefois: que l’État est impuissant dans le domaine religieux. Les Espagnols ont bien prouvé le contraire dans les Pays-Bas. Sans le glaive du duc d’Albeetsans les supplices de ses bourreaux, la Flandre serait restée acquise à la Réforme. Mais la force n’arrive à ces résultats qu’à la condition d’employer, sans pitié, le fer et le feu, ce que ne permet plus la douceur de nos mœurs. Vous céderez avant que Rome cède.
Peu de temps après, je reproduisis cette conversation dans un article du Fortnightly-Review, et, si je la rappelle ici, c’est parce qu’elle me paraît résumer encore la situation actuelle.
L’application des lois de mai avait amené une situation qu’on a peine à se figurer. L’an dernier, ayant passé quelques jours dans le village de Canzen, aux bords de la Saar, j’y trouvai trois des villages environnants sans curé. Le dimanche, les habitants de ces villages accouraient à Canzen pour assister à la messe et, comme l’église était trop petite pour les contenir tous, la foule se pressait tout autour, en plein air, écoutant de loin les chants religieux, la tête découverte. On se serait cru revenu au temps de la terreur en France. Si le Kulturkampf avait continué, bientôt les cérémonies du culte catholique auraient été complètement supprimées et des prêtres déguisés auraient dû apporter, en secret, les secours de leur ministère aux fidèles. Il est certain que ni l’empereur ni M. de Bismarck, qui considèrent la religion comme la base de 1 État, ne pouvaient laisser arriver les choses à cette extrémité où tout culte extérieur aurait cessé dans les provinces catholiques. Donc, tôt ou tard, M. de Bismarck devait être amené à mettre fin au Kulturkampf. Ceci sera déjà une concession considérable au parti catholique. Elle suffirait probablement pour le rallier définitivement. Mais M. de Bismarck ira-t-il plus loin ? fera-t-il quelque chose pour changer la situation du Pape ?
Le pi'oblèrne se pose ainsi : Que peut faire le chancelier ? Que peut concéder l’Italie? La question est d’une gravité exceptionnelle, car il est impossible, comme nous le démontrerons, de rien obtenir de sérieux de l’Italie, autrement que par la guerre.
A la première question, je réponds sans hésiter : M. de Bismarck peut faire ce qu’il jugera bon. Quand, dans le dernier rescrit royal, le chancelier faisait réclamer le pouvoir suprême par l’empereur, il ne faisait que constater un fait. Le roi de Prusse, empereur d’Allemagne, n’a jamais admis l’intervention des Chambres que comme un contrôle, non comme le pouvoir dominant. Le Parlement peut refuser sa sanction aux projets de loi qui lui sont présentés. 11 peut même — en théorie — refuser de voter le budget et amener ainsi le gouvernement à composition. Mais on peut affirmer qu’en pratique ce moyen extrême serait sans effet. Le gouvernement dissoudrait la Chambre et continuerait paisiblement à percevoir les impôts et à payer les traitements en invoquant le service public. Cela s’est vu, à différentes reprises, même en Danemark, où le pouvoir populaire est fort et le pouvoir royal faible. Quelle ressource resterait-il alors au Parlement? Le refus de l’impôt et l’appel à la force pour défendre la Constitution violée ? Je ne pense pas qu’en Allemagne il existe un homme sensé qui osât conseiller cette épreuve.
Nous ne devons pas, nous, amis de la liberté, nous faire d’illusions. Une grande armée bien disciplinée et le régime parlementaire exerçant, en réalité, le pouvoir, sont deux choses contradictoires. Elles peuvent coexister là où le souverain, acquis aux idées du gouvernement à l’anglaise, le tolère, comme les deux rois modèles qui ont gouverné la Belgique. Mais, sauf en Angleterre et aux États- Unis, le régime parlementaire ne fonctionne que par la tolérance du souverain. Supposez un conflit entre la Royauté et le Parlement, le roi peut réduire les Chambres à l’impuissance et, s il le faut, les supprimer, en faisant appel au dévouement de l’armée. Que Dieu préserve la France d’un général victorieux, car la République serait à sa merci. On ne peut pas s’asseoir sur la pointe des baïonnettes, dit-on. Fort bien, mais on y empale d’abord ses adversaires et, alors, le siège peut ne pas être trop inconfortable. — Mais cest ouvrir l’ère des coups d’Éiat et des révolutions? — Sans doute, mais celui qui fait le coup d’État, ne prévoit jamais la révolution.
En tout cas, ce qui est certain, c’est que 1 empereur Guillaume entend garder ses ministres, malgré toutes les majorités contraires, et que ces ministres peuvent faire tout ce qui leur convient, surtout en ce qui concerne la politique étrangère où, jusqu à présent, ils n’ont pas, semble-t-il, trop mal réusssi.
Il faut ajouter que, dans le débat au sujet des réformes écono-
miques, le peuple a dû être du côté du gouvernement et non avec les libéraux.
Lorsque, dans le discours du trône, ce vieux guerrier, l’empereur, s’est levé pour proclamer, en termes émus et solennels, que le premier devoir de la royauté et du parlement est de s’occuper d’améliorer le sort des classes laborieuses, il se faisait l’écho des paroles évangéliques et il reproduisait, presque mot pour mot, la phrase fameuse du réformateur Saint-Simon. Quand M. de Bismarck a proposé d’augmenter l’impôt sur le tabac, afin de doter largement la caisse de retraite des travailleurs, on a crié au socialisme ! Quoi de plus légitime, cependant, que de taxer une consommation de luxe qui, de plus, est nuisible, pour secourir les ouvriers brisés patune vie de durs labeurs !
Louis XIV a élevé, à Paris, un palais aux invalides de la guerre. Le monde a applaudi. L’Angleterre a construit, à Greenwich, un autre palais pour les invalides de la marine. On ne tarit pas en éloges. M. de Bismarck propose de ciéer les invalides du travail, et on lui jette la pierre ! Est-ce que ceux qui usent leurs forces pour procurer aux hommes du bien-être, sont donc moins dignes défaveur que ceux qui ont mission de les tuer ? — En résumé, appuyé sur les sympathies de son souverain et de la masse du peuple, on peut affirmer que le chancelier ne rencontrerait chez lui nul obstacle sérieux à l’accomplis'eraent de ses desseins. Si donc il voulait imposer sa volonté à l’ilalie, même par les armes, il ne serait pas impossible que l’Autriche l’y aidât, et, avec le sentiment d’irritation qui domine en ce moment en France contre l’Italie, ce n’est pas elle qui ferait la guerre pour défendre sa voisine.
Mais est-il probable que tel soit le projet du chancelier ? 11 ne le semble pas. Tout d’abord, ce serait briser l’épée de l’Italie, que l’affaire de Tunis a mise entre les mains de l’Allemagne. La France a commis la faute d’accepter ce dangereux cadeau des mains de lord Salisbury, manifestement d’accord avec le prince de Bismarck. L’occupation de Tunis a vivement froissé les susceptibilités del’Angleterre et surtout de l’Italie. Puisque, malheureusement, on en est réduit à faire ces odieux calculs, il faut bien reconnaître que tout ce qui éloigne certaines puissances de l’alliance française, fortifie la situation de l’Allemagne. Si l’Allemagne se retournait contre l’Italie, tout le profit que lui a apporté l’affaire de Tunis, serait perdu.
Il y a plus : dans les complications très sérieuses que peut amener
le mouvement national qui commence en Égypte, l’Allemagne peut tirer bon parti de l’action de l’Italie. D’une part, le Sultan, se sentant appuyé par l’Allemagne, encourage les revendications de l’armée et des notables égyptiens. D’autre part, l’Angleterre et la France désirent maintenir, aux bords du Nil, une influence prépondérante, la première dans l’intérêt du canal de Suez, la seconde dans 1 intérêt des créanciers de la dette égyptienne. Si cette prépondérance était complètement méconnue par les Égyptiens, les deux puissances occidentales seraient, sans doute, très disposées à intervenir. Les autres grandes puissances, et surtout l’Allemagne et la Russie, n’y consentiraient que difficilement. Ce serait le moment de mettre en avant les réclamations de l’Italie, qui seraient fondées sur des motifs sérieux : [)remièrement, parmi les étrangers habitant l’Égypte, les Italiens sont les plus nombreux ; en second lieu, l’Italie est une puissance exclusivement méditerranéenne et, en outre, c’est celle qui est la plus rapprochée des côtes de l’Égypte: les destinées de ce pays ne peuvent donc lui être indifférentes. Dans les affaires d Orient, la Turquie et l’Italie sont, par conséquent, pour l’Allemagne des facteurs dont elle ne peut méconnaître l’importance.
Le voyage récent du roi Humbert à Vienne fait croire aussi que le gouvernement allemand ne peut nourrir à l’égard de l’Italie de sinistres desseins Dans ses plans, il devrait avoir pour complice l’Autriche. Or, peut-on supposer que l'empereur François-Joseph aurait accueilli de la façon la plus cordiale son « bon frère » Humbert, pour l’égorger peu de mois après ? Cest au temps de Macbeth qu’il faudrait emprunter ces sombres complots et ces noires trahisons. Cela n’est plus de notre époque.
Supposons un moment cette chose absurde et monstrueuse: 1 Allemagne déclarant la guerre à l’Italie pour restituer au Pape son pouvoir temporel. La chose est faite. L’Italie estvaincue. Le soi-disant successeur du Prince de la paix, de celui qui a dit : Celui qui se sert de l’épée finira par l’épée, le Pape, a reconquis ses États au prix d'une guerre atroce. Il règne sur les débris de sa patrie et sur les cadavres de ses compatriotes, morts pour la défendre. Il ne pourrait se maintenir un moment face à face avec les Italiens. Les femmes et les enfants des \iciimes, les pierres mêmes se lèveraient contre lui. Il ne resterait à Rome que protégé par les baïonnettes des Prussiens. Il ne pourrait s’en écarter d’un pas. H serait bien plus prisonnier alors, menacé sans cesse par la vengeance des Italiens, qu’il ne 1 est
aujourd’hui, défendu comme il l’est par la loi des garanties. La restauration du trône pontifical, par les armes des hérétiques, serait en opposition avec les lois de l’histoire. Cette restauration ne pourrait durer.
Le Vatican paraît se soucier fort peu des haines que doit faire naître, chez tout bon patriote, son alliance avec l’étranger pour asservir et déchirer la patrie commune. Et cependant, c’est du sein môme du clergé que sortiraient peut-être les protestations les plus irritées Voici ce que deux prêtres disent à ce sujet :
M. Périn, dans un écrit bien digne d’attention \ comme tout ce qui sort de sa plume éloquente, cite des extraits de lettres adressées par Lamennais à son ami de Coux, professeur d’économie politique à l’Université de Louvain. Dans ces lettres, Lamennais accuse le souverain pontife de connivence avec l’absolutisme des rois. Profondément irrité, il dit que, pour augmenter leur puissance, les papes trahissent la cause du peuple, qui est celle du Christ. M. Périn reproduit, à ce sujet, un passage des Paroles d'un Croyant, qui, à vrai dire, pourrait servir d’épigraphe à l’histoire des négociations actuelles de l’habile Léon XIII.
Comment, dit un des rois-tyrans, détacher les peuples du Christ, qui, aux yeux de Lamennais, représente les idées de justice et d’égalité ? « Écoutez-moi, continue ce roi : il faut gagner les prêtres avec des biens, des honneurs, de la puissance.
« Et ils commanderont au peuple, de la part du Christ, de nous être soumis en tout, quoi que nous fassions, quoi que nous ordonnions.
« Et le peuple les croira, et il obéira, par conscience, et notre pouvoir sera plus affermi qu’auparavant.
« Et tous répondirent : « Il est vrai ; gagnons les prêtres du Christ. I)
Dans une des lettres, datée du il octobre 1833, Lamennais a un mot terrible pour ceux qui conspirent avec l’étranger : « Nicolas est leur dieu, ils l’adorent; ils l’invoquent à genoux Je disais à l’un de ces gens-là : « Celui qui désire l’étranger, celui qui l’appelle « pour lui livrer sa patrie, j’ai pour lui les mômes sentiments que
« j’aurais pour l’homme qui ferait v sa mère par un cosaque. »
Le Vatican songe-t-il que les Italiens pourront un jour éprouver à son égard des sentiments semblables ? »
* Le Modernisme dans l’Église, d’après des lettres inédites de Lamennais, par Charles Périn, correspondant de l’Institut de France.
Écoutez maintenant comment parle un autre prêtre, doux et modéré autant que Lamennais était acerbe et violent, le PèreCurci, longtemps la lumière et la gloire de la Société de Jésus. Sa thèse est celle de Lamennais ; seulement, il n’a en vue, lui, que le bien de l’Église, et non la liberté des peuples. Il prouve par des faits que, pour conserver leur pouvoir temporel, les papes ont sacrifié la justice et môme les véritables intérêts de la religion catholique : « Dans ces derniers temps, dit-il, par l’effet du déclin du sentiment religieux, le respect dû à la justice universelle a été mis en oubli. Les souverains pontifes, pour conserver le temporel, grâce à la protection des souverains, bien chèrement achetée, ont dû souvent sacrifier le spirituel aux dépens même de leur propre dignité et de la justice, montrant ainsi que cette souveraineté temporelle, donnée de Dieu, comme on le prétend, pour garantir leur liberté, est devenue, en beaucoup de cas, par suite de la méchanceté des hommes, un instrument de servitude. La plus grande iniquité commise par le Saint- Siège au siècle passé, et la plus indigne bassesse dont il s’est rendu coupable en ce siècle-ci, sont dues à cette cause. » Cette iniquité, d’après le Père Curci, c’est la suppression de l’ordre des Jésuites par le pape Ganganelli. Quant à la « bassesse » récente, voici comment il en parle : « Mon front de catholique et de religieux tout dévoué au Saint-Siège rougit de honte en lisant, en 1871, dans un journal allemand, la lettre envoyée par le Vatican au roi Guillaume de Prusse, quand celui-ci, victorieux à Versailles, dictait ses volontés à « la fille aînée de l’Église », vaincue, humiliée, souillée et dépouillée de deux de ses plus nobles provinces. On le félicitait pour ses victoires, on saluait la couronne impériale, cette couronne créée par les papes pour le soutien de l’Église catholique, usurpée maintenant par le chef et le représentant de l’hérésie luiliérienne. Mais on espérait avoir son appui pour recouvrer le pouvoir temporel. En ceci, l’aveuglement politique surpassait encore la bassesse morale. J’envoyai cette lettre, attribuée au Pape, à Anlonelli, pour qu’il la fît aussitôt démentir; mais il me répondit de n’en parler à personne ^ »
Si des prêtres tout dévoués à l’Église, comme l’était encore Lamennais en 1833, et comme l’est certes aujourd’hui le Père Curci, s’expriment ainsi, quels seraient les sentiments du peuple italien, le
^ La Nuova Italia ed i vecchi Zelanti, p. IH.
jour OÙ il verrait les armées du Nord envahir l’Italie et occuper Rome, guidées et bénies par le Pape ?
Ce ne serait pas la première fois, dira-t-on, que la chrétienté aurait assisté à pareil spectacle. Que de fois, depuis le moyen âge jusqu’à Napoléon III, les papes n’ont-ils pas appelé l’étranger pour refaire leur pouvoir et défaire l’Italie ! Tous les grands écrivains de l’Italie, depuis Dante, l’ont dit : si jamais leur pays n’a pu conquérir son unité, malgré les indications de la nature et les aspirations des populations, c’est par la faute de la papauté. Rien n’est plus vrai ; mais maintenant la différence est grande et les temps sont bien changés. L’unité italienne a vécu. Le sentiment national est né. Le pape qui aurait tué l’Italie, avec l’épée de l’étranger, ne pourrait vivre en paix à Rome.
Jamais le gouvernement allemand ne voudra tenter une entreprise dont le succès définitif est impossible et dont les conséquences désastreuses pour l’Europe et, avant tout, pour l’Église elle-même seraient incalculables.
Mais, tout au moins, l’Italie ne peut-elle faire certaines concessions ? Ne peut-elle améliorer une situation que Léon XIII déclare « intolérable » ? Les projets d’accommodement ne manquent pas. Il en est deux qui attirent l’attention, parce qu’ils émanent, semblet-il, d’écrivains qui ne parlent pas seulement en leur nom. Les deux écrits dont il s’agit sont intitulés, l’un : La situation et le dernier mot sur ta question romaine, Paris, 1881, l’autre. Il Papa e l'italia, Roma, 1881. La première de ces jmblications, celle qui est écrite en français, s’efforce de démontrer que l’Italie n’a pas pu et ne pourra jamais accomplir ce à quoi elle s’est engagée, c’est-à-dire garantir au Pape une indépendance réelle. Tant qu’il sera privé du pouvoir temporel, il n’est pas libre. L’auteur réclame donc l’intervention des grandes puissances. La seconde brochure, écrite en italien, condamne énergiquement les vœux des « impatients », « qui invoquent le glaive de l’ange exterminateur pour anéantir les ennemis de Dieu ». Cet « ange exterminateur », qui apparaîtrait probablement sous la forme d’un hulan prussien, n’est pas de son goût. L’armée étrangère, dit-il avec beaucoup de raison, qui viendrait détruire l’Italie et restaurer le pouvoir temporel, partirait un jour, et alors la révolution renverserait aussitôt le siège pontifical. L’auteur ne peut admettre, avec le Père Curci, que Dieu a « voulu » la chute du pouvoir temporel. Il l’a « permis », mais pour
un temps seulement. Jamais le Pape ne renoncera aux droits qu’il a reçus en dépôt de ses prédécesseurs : ce serait trahir l’Église, cela est impossible. Les faits du 13 juillet et du 7 août ont trop prouvé h que la Loi des garanties n’offre pas au Pape de sécurité réelle. Or,
I tant que celle-ci ne sera pas assurée, celle de l’Italie ne le sera pas
! davantage. Donc, il faut réconcilier les deux puissances. Comment?
î Rien de plus simple. Que ITtalie se choisisse une capitale meno
I pericolosa, moins périlleuse, et quelle entame, en même temps,
I avec le Saint-Siège des négociations pour arriver à un modus vivendi,
I évitant à l’avenir tout conflit. « Alors, en se retirant de Rome fatale,
[ elle y laisserait régner le vieux Pontife, que le monde entier vénère,
redevenu alors le chef indépendant et libre de deux cents millions de catholiques. Et ainsi se réaliserait admirablement, pour le plus grand honneur et avantage de la nation italienne, cet idéal historique des Guelfes, à l’époque des grandeurs communales : Il I Papa sovrano in Italia independente. Le Pape souverain dans \ l’Italie indépendante. »
Voilà le rêve d’un ami du Pape, qui n’est pas tout à fait un ennemi de l’Italie. Voici maintenant la réalité, dépeinte par un des hommes les plus clairvoyants, les plus spirituels et, en même temps, les plus modérés de l’Italie, Ruggiero Bonghi. Je le cite, non seulement parce que l’élégant traducteur de Platon, ancien ministre de l’instruction publique, expose les questions les plus délicates et les plus compliquées de la façon la plus claire et la plus sensée, mais surtout parce que, rapporteur de la Loi des garanties, il en connaît, mieux qu’un autre, la portée et les avantages. Bonghi prouve à l’évidence que le gouvernement italien ne peut admettre ni la solution proposée par l’écrit français, à savoir une convention internationale, ni la solution de l’écrit italien ; l’abandon de Rome capitale.
C’est précisément ce que M. Mancini a chargé M. de Launay d’exposer au gouvernement allemand L
' La dépêche adressée récemment à M. de Launay par M. Mancini, au sujet , de la question romaine, a été publiée d’abord par un journal radical de Milan, Il Secolo, sans qu’on sache comment il en a obtenu copie. Dans ce locument, M. Mancini donne à l’ambassadeur italien à Berlin les instructions i écessaires pour traiter, s'il y a lieu, les questions se rattachant à la situation de la papauté à Rome. 11 établit, une fois de plus, le caractère exclusivement intérieur de cet : objet. « Aucun ministère italien, dit-il, à quelque parti qu’il appartienne, ne
La dynastie de Savoie n’est pas venue s’établir à Rome par choix, mais parce qu’elle ne pouvait faire autrement. C’était le couronnement nécessaire de l’unité italienne. Bonghi rappelle, à ce sujet, l’opinion de M. de Cavour. Rome abandonnée au Pape sans l’appui des baïonnettes étrangères, c’était à bref délai, le renversement du trône pontifical par l’émeute et la révolution. Il fallait donc choisir entre la république, l’intervention étrangère à perpétuité ou l’occupation par l’Italie, et c’est encore ainsi que le problème se pose. Pie IX lui-même l’avait, dit-on, compris un moment, en 1870. Il est absolument certain que si, demain, l’armée italienne évacuait Rome, le gouvernement de la curie ne durerait pas une heure. 11 n’est pas un ami du Pape, s’il n’est pas aveuglé par l’enthousiasme de la foi, qui puisse le nier.
En outre, si le roi Humbert, quoique populaire qu’il soit et quelque digne qu’il soit de l'être, proposait au peuple italien d’abandonner Rome, il sacrifierait inutilement, non seulement cette popularité, mais probablement sa couronne. L’Italie doit conserver Rome capitale, dans l’intérêt de la papauté, non moins que dans celui de la royauté.
Une convention internationale pour régler la situation du Pape,
saurait admettre la moindre immixtion étrangère dans une question que l’Italie est l'ermement résolue à considérer comme d^ordre strictement intérieur et comme relevant de la souveraineté nationale
Admettre une pareille immixtion, ce serait créer pour l ltalie un précédent trop dangereux. Une intervention serait d’ailleurs nuisible pour la papauté; car elle provoquerait une réaction terrible du sentiment national. Si cependant le Pape se décidait, malgré tout, à quitter Home, l’Italie, tout en déplorant cette résolution, ferait tout ce qui dépendrait d’elle pour en faciliter la réalisation et serait d'ailleurs heureuse de voir le pontife confirmer par son exil qu’il peut exercer l’autorité spirituelle là où un autre est investi de la puissance politique. M. Mancini rétablit la vérité des faits qui se sont produits dans la nuit du 13 juillet et qui ont été provoqués, contre l'intention même de Sa Sainteté, par des cléricaux fanatiques.
Quant à l’agitation anticléricale qui s’est manifestée par les meetings contre la Loi des garanties, elle est superficielle, et le gouvernement lui a laissé un libre cours tant qu’elle s’est maintenue dans les limites de la légalité, parce qu’il doit respecter les libertés publiques et l’opinion des minorités : « Il n’est pas admissible qu’ui accord et un rajjprochement entre l’Italie et T.A.ilemagne, tel que le désirent le^ deux peuples, puisse avoir pour condition ou pour conséquence une modification de notre système libéral intérieur. Il n’est pas possible qu’il existe en Italie un gouvernement capable d’accepter une alliance à ce prix. »
n’est pas moins impossible. Comme l’alfirme Bonghi, il n’est pas un ministre, pas un membre de la Chambre — pas un qui osât seulement songer à le proposer au Parlement. D’ailleurs, que de difficultés insurmontables ! Qui interviendrait dans cette convention? L’Angleterre protestante, l’Allemagne luthérienne, la Russie schismatique ou MM, Gambetta et Freycinet au nom de la France, et M- Frère-Orban au nom de la Belgique ? Reste l’Autriche. L’Italie peut-elle abandonner le contrôle d’un règlement intérieur à cette seule puissance? Mais elle en deviendrait la vassale. Mieux vaudrait lui restituer la Lombardie.
D’ailleurs, quelle serait la base de cette convention ? Puisqu’il s’agit d’établir un accord entre le Saint-Siège et l’Italie, il faudrait au moins que le Pape y consentît. Or, il est manifeste qu’il ne peut accepter qu’une chose : la restitution de ses États. On est donc forcément ramené à la solution précédente, qui, ainsi que nous l’avons vu, n’aurait qu’un seul effet : déchaîner la révolution sur toute la Péninsule. On comprend que des ultramontains fanatiques le désirent. Mais est-il un gouvernement en Europe qui voulût assumer la responsabilité de provoquer de semblables tempêtes? Certainement, le gouvernement allemand, essentiellement conservateur, moins que tout autre.
Les solutions proposées sont donc de pures chimères ; car il ne se trouverait personne pour les proposer et personne pour les mettre à exécution.
Mais, dira-t-on, le Pape a déclaré que sa position était intolérable; si donc elle n’est pas modifiée à son avantage, il quittera Rome. M. Bonghi en doute. On a pu y songer au Vatican et même faire quelques préparatifs. Mais les gens sages de la curie auront réfléchi. Ils auront vu qu'une fois partis, il n’est pas bien certain qu’ils pussent jamais revenir, et ils préféreront leur prison, peinte par Raphaël et Michel-Ange, à l’ombre de Saint-Pierre, plutôt que la vie errante, sur les grands chemins de l’exil.
D’ailleurs, à moins d’aller se fixer dans une île déserte, la papauté et la cour romaine seraient nécessairement soumises aux lois et à la juridiction du pays où elles iraient s’établir. Elles seraient alors véritablement des sujets. Car, à coup sûr, aucun État n'accorderait au Pape l'équivalent de la Loi de garanties. Aujourd’hui, Léon XIII jouit encore de tous les droits de la souveraineté. Cette souveraineté ne s’exerce, il est vrai, que sur un palais, un jardin et une église.
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Mais elle n’en existe pas moins et, étant une de sa nature, elle ne se mesure pas à l’étendue du territoire qui lui est soumis. Le prince de Monaco est souverain, au même titre que l'empereur de Russie ou le président des États-Unis. Partout ailleurs qu’au Vatican, lePape n’est plus qu’un étranger, soumis à tous les règlements concernant les étrangers. Son indépendance sera donc infiniment moindre qu’à Rome maintenant; il aura prouvé par le fait ce que lui et ses partisans nient obstinément, à savoir qu il peut être libre dans l’exercice de son ministère, tout en étant simple sujet d’un État.
Ceux qui poussent le Pape k quitter Rome, en espèrent deux résultats : un grand mécontentement à Rome même et un mouvement d’indignation dans le monde civilisé, d’où sortirait une croisade contre l’Italie.
En Italie, il y aurait des regrets sans doute, surtout de la part des marchands de chapelets bénits. Mais les amis de la liberté éprouveraient un sentiment de délivrance, et la masse de la population — Bonghi ne craint pas de l’affirmer — resterait absolument indififérente. Quant à l’étranger, je crois pouvoir dire que le départ du Pape ne créerait pas une commotion aussi grande que l’a fait la chute des affaires Bontoux.
La puissance du Pape est encore très réelle; je l’ai montré plus haut ; mais — et en ceci je rends encore hommage k sa véritable grandeur — elle ne tient pas k la résidence de la papauté, mais à l’action qu’elle exerce sur les âmes.
Le départ du Pape serait-il un danger pour l’Italie en ce qu’il fortifierait le parti radical, comme le dit Bonghi, et comme paraît le croire aussi M. Cherbuliez, mais pour d’autres motifs ? Je n’oserais affirmer qu’il n’y a rien de fondé dans les prévisions de ces deux esprits si clairvoyants ; cependant, ce qui me paraît certain, c’est que, le Pape restant k Rome, des périls plus grands encore peuvent en résulter. Ces périls sont graves et peut-être imminents.
Et, tout d’abord, si les négociations du Vatican avec l’étranger, pour provoquer une intervention, devaient s’accentuer davantage, qui peut dire quelles en seraient les fâcheuses conséquences pour ceux qui s’y seraient le plus compromis ? Rappelons-nous k quelle exaspération arriva en France la fureur contre Marie-Antoinette, accusée d’appeler k son aide les armées des cours étrangères. Ce n’est pas d’une bouche révolutionnaire qu’est sortie cette effrayante prédiction : il faut qu’on le sache bien, avant qu’une armée
ennemie n’occupe Rome, pour y restaurer le Pape, il ne restera plus au Vatican pierre sur pierre.
A chaque instant, peuvent éclater les plus regrettables conflits. En ce moment, les Zelanii espagnols organisent, sous le patronage de certains évêques, un pèlerinage-manifestation qui se composera de plusieurs milliers de personnes. Leur seule présence à Rome sera considérée comme une provocation. Qu’arrivera-t-il, s’il leur prend fantaisie de défiler dans les rues, en poussant des cris de : Vive le pape Roi ! comme l’ont fait les énergumènes qui faisaient cortège h la translation des restes de Pie IX ? D’autres pèlerins d’Autriche, des provinces rhénanes et d’Irlande peuvent accourir en foule dans
le même dessein.
Les ultramontains fanatiques n’ont qu’un but : provoquer des violences de la part de la population de Rome, afin de montrer que le Pape n’y peut recevoir, en sécurité, les fidèles qui viennent lui rendre hommage, et faire naître ainsi un différend entre leur gouvernement et le gouvernement italien.
Enfin, des vicissitudes de la politique intérieure en Italie, d’autres dangers peuvent aussi résulter. Actuellement déjk, les quatre cinquièmes des membres de la Chambre appartiennent k la gauche. Cette majorité a voté une réforme de la loi électorale, qui portera le nombre des électeurs de 600,000 k plus de 2,000,000. Les nouveaux électeurs appartiendront principalement aux classes inférieures des villes et des bourgades, car l’une des conditions du droit de vote est d’avoir fréquenté, pendant quelque temps, une école primaire et cette clause écartera des urnes beaucoup d habitants des campagnes. Quels seront les résultats de la réforme ? Très probablement de fortifier singulièrement le parti radical, en décimant encore les rangs, déjk si peu nombreux, du groupe modéré.
L’abstention complète du parti catholique, qui maintient le mot d’ordre reçu de Pie IX : Ni elettovi, ni eletti, affaiblit d une façon
tout k fait anormale l’élément conservateur. Le dessein des ullramoni tains est manifestement de faire tomber le pouvoir aux mains de la gauche radicale, afin de provoquer ainsi des tiraillements, des excès et, en définitive, soit le renversement de « l’usurpateur », soit l’intervention étrangère. Certes, les amis de la liberté doivent espérer que leurs coupables visées seront confondues par la sagesse des députés de la gauche et même des républicains, avertis du péril par leur patriotisme. Cependant, k en juger par un discours éloquent
que prononçait récemment, au Sénat, le D*" Pantaleoni les esprits prévoyants et sensés sont loin d’être rassurés. Cette réforme électorale est certes, bien plus encore que celle présentée par Disraeli, a leap in the Dark, un saut dans l’inconnu, et ce saut est fait, malheureusement, dans un moment très critique sous plus d’un rapport. Si le Pape appelle l’étranger à son secours, lorsque le pouvoir est aux mains des partisans décidés de la Loi des garanties, que dira-t-il, si le ministère doit être un jour occupé par des hommes de l’extrême gauche ?
Le départ volontaire du Pape (icarterait tous ces dangers. Il y aurait, sans doute, un moment de crise à passer ; mais au moins « l’épine » serait éliminée ; tant qu’elle reste dans la chair, l’inflammation est à craindre ! De toutes les solutions, ce serait, semble-t-il, la moins fâcheuse pour l’Italie et môme pour la papauté. Elle épargnerait au Pape ce rôle odieux, qui soulèverait la réprobation de toutes les âmes religieuses, si le sentiment du juste et du bien n’était pas si déplorablement affaibli partout, ce rôle d’instigateur d’une guerre européenne et de provocateur à l’égorgement et à l’asservissement de l’Italie.
Il y aurait, sans doute, un moyen meilleur encore pour les Romains de s’affranchir définitivement de la domination papale qu’on menace de lui imposer, ce serait de sortir d’un culte au nom duquel on prétend les asservir; mais ces remèdes héroïques étaient bons au xvi® siècle. Les caractères débiles de notre temps ne sont plus capables de ces mâles résolutions.
« Comment se fait-il, dit Voltaire, que les gouvernements de la France et de l’Angleterre sont devenus aussi différents que ceux de Venise et du Maroc ?
« N’est-ce point, répond-il, par cette raison que. s’étant toujours plaints de la cour de Rome, les Anglais en ont entièrement secoué le joug honteux, tandis qu’un peuple plus léger l’a porté, en affectant d’en rire et en dansant avec ses chaînes ? »
Les Romains ont voulu jeter ilans le Tibre les restes d’un saint pontife. Ils égorgeront peut-être, un jour, tout le Sacré-
Collège. Mais quitter paisiblement une Église qui, pour un bout de territoire, négocie l’écrasement de leur pays et la destruction de leur unité nationale ? Jamais !
* M. Thomas a parlé ici même de l’ouvr.ige capital de M. Pantaleoni sur Thistoire romaine, Storia civile e constitutionale diRoma, 1881.
,i. i. -ri' - t-.jjinjr
{Revue de Belgique de Bruxelles, 15 août 1882).
I L’Égypte est encore, comme au temps d’Hérodote, la terre des merveilles. Nulle part ailleurs, on ne trouve rien qui soit comparable ’ aux prodigieuses ruines de ses monuments, aux restes de son antique I civilisation et aux phénomènes naturels si étranges, qui sont la cause de son inépuisable richesse. Un sol dont la fertilité est entretenue chaque année par le Nil et une population qui le travaille sans
I relâche, depuis la plus haute antiquité, avec une persistance que rien ne décourage, tels sont les éléments de sa prospérité.
L’étendue cultivable de l’Égypte est d’environ 2,800,000 hectares, dont 2,400,000 sont cultivés. Mais, comme la culture dépend de la
I* présence de l’eau, en amenant celle-ci dans des régions maintenant
stériles, on pourrait considérablement accroître cette étendue. La population doit être d’environ 5 à 6 millions, d’où il résulte que sa densité, qui est de 200 âmes par 100 hectares, est plus grande qu en Belgique.
I Le commerce est de 300 millions de francs à 1 exportation et de j 140 millions à l’importation. Le revenu de lÉtat s élève à 200 mil-
I lions, ce qui est énorme, car il provient presque tout entier de 1 agi’i-
I culture ; et dans les bonnes années, le coton seul donne en Égypte
I un produit de 200 millions de francs.
I L’impôt foncier, en Belgique, ne rapporte que 21 raillions.
I Ce qui fait le désert, ce n’est pas la stérilité naturelle du sol, c’est î l’absence de pluie. 11 pleut assez souvent l’hiver à Alexandrie, mais
il au Caire il ne pleut qu’une ou deux fois par an, et dans la Haute-
I Égypte, une fois tous les deux ou trois ans.
! L’inondation et les eaux du Nil remplacent la pluie ; mais il ne
et soumis à ceux qui l’exploitent, comme une bête de somme. C’est
surtout à son sort que l’Europe doit s intéresser.
Au-dessus de cette excellente population rurale, on trouve, dans les villes, une race mêlée de sang arabe, turc et levantin, qui forme la bourgeoisie. Elle a été gâtée par son contact avec l’Europe ; aussi l’E«-ypte et ses laborieux civilisateurs seraient bien à plaindre, si s étaient livrés, sans contrôle à cette tourbe, qui vit, non de travail, mais de concussions et de spoliations.
i ressources. On être l’objet des convoitises rivales des surtout maintenant qu'il est devenu, par 1 ouverture du
ont amené la crise
suffit pas que le débordement du fleuve imbibe la terre. Après qu’on a fait les semailles dans la boue liquide et que les récoltes commencent à pousser, le sol se dessèche et il est nécessaire de l’arroser. Cela se faisait jadis au moyen de la « sakieh » ou du « schadouf » ; mais, durant ces dernières années, dans les grands domaines du Khédive ou de quelques sociétés européennes, on a établi des pompes à vapeur qui donnent de l’eau à volonté et permettent ainsi d’obtenir, dans l’année, deux et même trois récoltes magnifiques ; ce qui produit une augmentation notable du salaire des travailleurs. Comme types de ces exploitations modèles, on peut citer les domaines de Beltim (8,000 hectare.s), celui deBedreshimet celui deRom-el-Akdar.
Assurez à l’Égypte l’ordre et la sécurité, c’est-à-dire un bon gouvernement, et l’on pourra accroître considérablement l’étendue cultivable, et certainement doubler la production.
La crue du Nil commence en juin et atteint sa plus grande hauteur en septembre, où elle s’élève à environ 25 pieds au nilomètre du Caire. Les eaux baissent ensuite jusqu’en février. Il existe, dit-on, 18,000 kilomètres de canaux pour les distribuer dans les campagnes. Sous Méhémet-Ali, on avait commencé, à l’entrée du Delta, un grand barrage qui devait permettre d’étendre et de régulariser les irrigations ; mais ce travail n’a jamais été achevé. Dans l’antiquité, la population et la richesse de l’Égypte ont dû être bien plus grandes encore. 11 est hors de doute que la science moderne de l’ingénieur, aidée du capital européen, ramènerait cette prospérité d’autrefois.
C’est qu’en effet le fellah est, comme nos Flamands, un admirable travailleur. Souvent, quand notre bateau était amarré aux berges du Nil, près d’un village, je l’ai vu, dès l’aube, ou le soir très tard, puiser l’eau dans le fleuve, au moyen du schadouf, pour arroser ses champs*. Il vit de peu, et son travail assidu, appliqué à une terre très fertile, livre ainsi un produit net considérable. Le fellah est intelligent. Il appartient bien à la même race qui a construit les Pyramides et les temples de Karnak et qui créa toute cette prodigieuse civilisation d’où est sortie celle de la Grèce et de la Judée et, par conséquent, celle de tout notre Occident. Il est facile à gouverner
* « Tandis que j errais dans les champs pleins de verdure ou sur le rivage crevassé qui s écaillait sous mes pieds, je m’approchais souvent de ces malheureux, nusj ruisselants d’eau et de sueur, sous un soleil de feu 5 j’en voyais se pencher sans repos sur leur travail ingrat, mêlant au grincement du schadouf un refrain tremblant et monotone. » (Laurent Laporte, Égypte d la voilé).
Je ne m’arrêterai pas à décrire le pays et ses comprend aussitôt qu’il puisse i puissances, i
canal, le grand chemin vers l’Asie.
Résumons rapidement les incidents qui
actuelle.
Depuis que le firman de 1841 avait décla gouverneur de l’Égypte était héréditaire dans Ali, la suzeraineté de la Porte était devenue ]
En réalité, l’Égypie était un étal indépen l’isthme de Suez, les tentatives hâtives, du mal entendues d’Ismaïl.d’y introduire « la ci avaient eu pour effet, d’une part, d appeler aux r grand nombre d’Européens et, d’autre part, d’endeUer effroyablement le pays et de livrer ses revenus aux créanciers étrangers. Pour mettre un terme à l’administration déréglée d’Isinaïl, on crut nécessaire d’exiger son abdication ;1879j et on mit à sa place son fils Tewfik, excellent jeune homme, tout disposé à suivre les conseils de ses protecteurs occidentaux. Ce fut alors qu on établit le Contrôle, cause principale, dit-on, de la crise actuelle. Le but du Contrôle était surtout de surveiller la gestion financière du pays.
L’Angleterre et la France l’exerçaient, parce qu’elles y avaient un intérêt direct. Lord Beaconsfield avait acheté, au profit du Trésor anglais, les actions du canal de Suez que possédait le Khédive, et comme ces titres étaient privés de coupons jusqu en 1894, 1 Égypte devait payer cinq millions de francs pour l’intérêt annuel. En outre, certains revenus de l’Égypte étaient affectés au paiement de 1 intérêt d’un emprunt turc, garanti par l’Angleterre à l’époque de la guerre de Crimée. La France, en tant qu’État, n’avait pas un intérêt direct du même ordre ; mais la plus grande partie des fonds égyptiens étaient aux mains de capitalistes français. Il en était de même de
Il •
beaucoup d’entreprises créées en Égypte et, en outre, une nombreuse colonie française s’était formée aux bords du Nil. Le Contrôle était exercé par deux hauts fonctionnaires, l’un Anglais, l’autre Français, qui avaient droit de siéger au conseil et qui firent admettre un certain nombre d employés européens dansl’administration. En même temps, on avait créé des tribunaux internationaux, où les différents États européens étaient représentés. Les résultats de ce système furent excellents. L’ordre se rétablit dans les finances. Le jeune Khédive était aussi économe que son père Ismaïl avait été prodigue. Les impôts, régulièrement perçus, furent suffisants pour payer l’intérêt de la dette et les services publics. La sécurité était grande. Le capital devenait abondant et se prêtait à 8 à 9 p. c. par an, au lieu de 4 ou b p. c. par mois. Un terme était mis aux dilapidations. L’emploi du Kourbache, pour assurer le paiement de l’impôt, avait presque disparu. Le fellah était moins odieusement écorché et il commençait, assure-t-on, à faire quelques économies. L’Égypte était donc infiniment mieux gouvernée qu’aucune autre provincede l’Empire Ottoman. Il est certain que le Contrôle, s’il avait duré, aurait assuré à ce beau pays un avenir de grande prospérité.
Malheureusement, ce régime, qui organisait, en fait, une tutelle européenne, devait provoquer de nombreux mécontentements : de tous ceux qui autrefois tiraient profit du désordre financier; mécontentement des fonctionnaires surveillés par le Contrôle; hostilité du sentiment national contre l’intervention européenne; enfin, opposition sourde, mais très vive, de l’armée, qu’on se proposait de réduire. En ceci consistait le vrai danger. Le jeune Khédive n’avait aucune autorité sur les officiers. Ceux-ci le considéraient comme l’instrument et le serviteur des étrangers. Le gouvernement manquait ainsi d’une
base solide. Au fond, il était à la merci de l’armée, et il en est ainsi dans plus d’un Etat.
Des incidents graves ne tardèrent point à révéler les dangers de
la situation. Une première révolte militaire éclate le l®' février 1881
Le ministre de la guerre convoque chez lui les colonels mal inten-
tionnes qu’il se propose de faire arrêter. Ceux-ci devinent un
piège. Ils font promettre à leurs camarades de venir les délivrer s’ils
tardent !i revenir. Jls sont arrêtés, en effet, mais aussitôt mis en
liberté par les troupes, et le ministre de la guerre s'échappe par la leneire.
Pourquoi n a-t-on pas étouffé l’insubordination dès le début ? Le
consul anglais, sir E. Malet, observateur très perspicace, en donne la raison dans une de ses dépêches. « Jamais, dit-il, à aucun moment, le Khédive ou ses ministres n’ont eu le pouvoir de licencier l’armée ou même de punir sérieusement un seul officier. »
Le 9 septembre 1881, nouveau pronunciamiento. Le prétexte est l’ordre donné à un régiment de se rendre du Caire à Alexandrie. Trois mille hommes, avec dix-huit canons, guidés par A rabi, entourent le palais. L’agent anglais, sir Auckland Colvin, conseille au Khédive de résister et de faire arrêter Arabi. « Impossible, répond Tewfik, nous serions tués à l’instant. » Il cède. Cherif- Pacha est nommé premier ministre. Le pouvoir réel est aux mains des colonels et de leur chef Arabi. Ils réclament la convocation d’une assemblée de notables et l’augmentation de l’armée de 12,000 à 18,000 hommes.
Les deux puissances occidentales commencent à voir que le Contrôle est menacé; cependant, elles s’abstiennent de toute intervention. Avec le consentement tacite de l’Angleterre, la Porte envoie en Égypte deux délégués, et Arabi quitte momentanément le Caire. L’ordre semble rétabli.
A peine arrivé au pouvoir, M. Gambetta fixe toute son attention sur les affaires d’Égypte. Il croit la situation très grave et, dans une conversation avec l’ambassadeur d’Angleterre à Paris (14 décembre), il expose l’urgente nécessité d’une entente entre les deux puissances. Ce point est accepté par lord Granville. Une semaine plus tard t24 décembre), M. Gambetta propose d’envoyer au Khédive une note commune pour lui porter l’assurance de la sympathie de la France et de l’Angleterre, et pour l’engager à résister et à affirmer son autorité. Lord Granville, sans consulter ses agents en Égypte, approuve la note que, sur sa demande expresse, M. Gambetta a rédigée : c’était le commencement de l’intervention. Elle devait précipiter la crise, car elle était une menace directe contre Arabi et l’armée. La Chambre des Notables s’était réunie le 26 décembre. Arabi avait été nommé ministre de la guerre. Les contrôleurs anglais et français approuvèrent sa nomination, espérant se le concilier et utiliser son influence.
La situation semblait se détendre. La population indigène espérait voir s’ouvrir une période de réformes pacifiques. La note commune, remise le 8 janvier, produisit le plus fâcheux effet. Il y était dit que « les deux gouvernements de France et d’Angleterre, étant
étroitement unis dans leur résolution de s’opposer, par leurs efforts combinés, à toutes les complications intérieures et extérieures qui pouvaient menacer l’ordre établi en Égypte, ne doutaient pas que l’assurance exprimée publiquement de leurs intentions formelles à cet égard, aurait pour effet d’écarter les dangers auxquels le Khédive pourrait être exposé et qui trouveraient certainement les deux gouvernements unis pour s’y opposer ». Ce langage décidé blessa vivement toutes les parties engagées dans l’imbroglio égyptien. Les Notables, le « mouvement national », l’armée et Arabi étaient visés tout d’abord. Le Khédive n’était plus que le protégé des puissances étrangères. L’Égypte, disait-on au Caire, allait subir le sort de Tunis. L’autorité du Sultan semblait méconnue.
La Porte protesta énergiquement à Paris et à Londres. L’entente des quatre puissances : Allemagne, Autriche, Russie et Italie, s’établit à l’instant. Elles firent savoir à Constantinople que tout changement dans la situation de l’Égypte devait être soumis à l’examen de toutes les puissances. Elles n’entendaient pas que la France et l’Angleterre réglassent seules les affaires égyptiennes. La ligne de démarcation était nettement tracée entre les deux puissances occidentales et les quatre autres puissances appuyant plus ou moins la Turquie.
La note commune était une faute : les agents de la France et de l’Angleterre, en Égypte, le constatent eux-mêmes, et c'était une faute grave, car elle pouvait conduire aux plus redoutables complications. Mais, de la part de M. Gambetta, c’était un acte voulu, raisonné et qui rentrait dans les lignes générales de sa politique égyptienne, tandis que, de la part de lord Granville, ce n’était qu’un acte irréfléchi. Nous voyons, dans une dépêche de M. Challemeî-Lacour (17 janvier), que lord Granville lui dit « qu’il n’avait jamais pensé que la note (proposée par M. Gambetta) pût être d’aucune utilité ». En outre, s’inspirant probablement des suggestions de sir E. Malet,
1 envoyé anglais au Caire, qui demandait une seconde note explicative pour détruire l’effet de la première, le noble lord dit à l’embassadeurturc à Londres « qu’il n’était pas exact, comme l’avaient affirmé les journaux, que la France av: it préposé à l’Angleterre et quecelle-ci eû‘ accepté de promettre au Khédive un appui matériel ». Que signifiaient alors ces mots de la note commune, que « tout danger menaçant le Khédive trouverait les deux gouvernements unis pour s’y opposer »? Il y avait évidemment malentendu. La note commune
avait parfaitement rendu la pensée de M. Gambetta, qui l’avait rédigée et qui entendait certainement soutenir le Khédive, au besoin, par les armes. Elle n’avait pas rendu la pensée de lord Granville, qui l’avait bien signée, mais qui, en ce moment, ne voulait aucunenement d’une intervention armée, à deux, en Égypte.
La diversité de vues entre les deux alliés se manifesta bientôt sur un autre point. La chambre des Notables avait réclamé le droit de voter le budget, en respectant les droits des créanciers étrangers. C’est là la première condition de tout régime représentatif ; comme le dit sir E. Malet (dépêche du 11 janvier), « les Égyptiens, pour le bien ou pour le mal, sont entrés dans la voie constitutionnelle, et la loi organique de la Chambre est la charte de leurs libertés, » Sir E. Malet pensait qu’il fallait transiger et attendre que la Chambre abusât de son pouvoir. 11 prévoyait, toutefois, que le Contrôle serait difficilement maintenu. Lord Granville n’admettait pas toutes les exigences de la Chambre du Caire, mais il pensait « que certains points méritaient considération » (16 janvier). Tout autre était la manière de voir de M. Gambetta. Cet essai du régime constitutionnel lui semblait peu sérieux. Sans consulter lord Granville, il donna ordre à l’agent français, M. Sienkievvicz, de rejeter absolument les demandes des Notables, « parce qu’elles étaient contraires à l’état des choses établi en Égypte, en raison des engagements internationnaux pris envers la France et l’Angleterre ». Il opposa même aux réflexions du gouvernement le fait accompli et l’ordre donné.
M. Sienkiewicz ne devait même pas s’arrêter un moment à une transaction suggérée par sir E. Sinclair. M. Gambetta pensait que l’action énergique et commune des deux puissances alliées ferait reculer les Notables. Sir E. Malet était d’un autre avis, et il en donne le motif. « Les Égyptiens, dit-il, n’écouteront pas la France et l’Angleterre seules, parce qu’ils croient quelles obéissent à des motifs égoïstes et que les autres puissances ne leur permettraient pas de légler seules la question égyptienne. » Voilà, depuis le début, le nœud de la question. Les Notables semblaient mieux connaître la situation que le gouvernement français. Ils recevaient probablement leurs informations de Gonstantinople, où l’on savait bien à quoi s’en tenir.
La situation continua à s’aggraver en Égypte. Les Notables imposèrent au Khédive la démission du premier ministre, Cherif- Pacha. Des bandes de voleurs apparaissaient dans les provinces.
OÙ les troupes obéissaient mal aux gouverneurs. Arabi exigea du Khédive la promotion illégale de 550 officiers. Le budget de la guerre augmentait rapidement. Puis, survient l’incident des officiers circassiens qui, mécontents d’avoir été négligés, conspirent contre Arabi. Celui-ci les fait condamner à la déportation sur le Nil Blanc. Le Khédive, soutenu par les puissances occidentales, commue la peine (9 mai). Les ministres protestent. Les alliés croient devoir intervenir pour sauver leur protégé par un acte énergique. L’agent anglais et l’agent français, » agissant avec toute l’autorité de leur gouvernement respectif », présentent aux ministres un ultimatum, sur lequel ils appellent leur sérieuse attention et dont, au besoin, ils exigeront l’exécution. Ils demandent : 1° l'exil temporaire d’Arabi, qui conserverait son rang ; 2“ le renvoi à l’intérieur de deux de ses principaux officiers ; 3- la démission du ministère (25 mai). Cet ultimatum était une faute nouvelle, à moins qu’on ne fût décidé à l’imposer les armes à la main.
Le ministère donne sa démission et le Khédive appelle Chérif. Mais les ulémas, les Notables et une députation des principaux habitants se rendent au palais et réclament le rappel d’Arabi, comme le seul moyen d’éviter l’insurrection de l’armée et un massacre général. Le Khédive cède. Arabi est désormais tout-puissant. Conformément à l’avis de sir E. Malet, le Khédive demande au sultan d envoyer un commissaire spécial. Le 1®” juin, sur la proposition de la France, il est décidé que la question égyptienne sera soumise à une conférence européenne, dont il avait déjà été question en janvier. Pour échapper à l’intervention, la Porte envoie Dervish- Pacha au Caire.
L’ordre paraît se rétablir, quand éclatent les troubles à Alexandrie, où un grand nombre d’Européens sont égorgés. Les puissances occidentales envoient leurs cuirassés et, en même temps, la conférence se réunit à Constantinople (juin). La flotte anglaise, pour se « défendre », bombarde les forts d’Alexandrie. La ville est livrée aux flammes. Les Européens qui n’ont pas quitté l’Égypte, sont partout massacrés. L’état de guerre existe entre l’Angleterre et Arabi, maître de l’Égypte. Voilà où nous en sommes en ce moment (août).
Jusqu à quel point les puissances européennes sont-elles responsables de ces tristes évènements? Les ont-elles provoqués? Avaient-elles le droit ou le pouvoir de les prévenir ?
En présence des événements qui se déroulaient en Égypte, deux lignes de conduite opposées se présentaient : On pouvait considérer le mouvement égyptien comme étant le fait d’une soldatesque barbare, également funeste et pour les intérêts européens, et pour ceux des indigènes. L’Europe avait donc le droit et le devoir de le réprimer ; et pour le faire efficacement et presque sans effusion de sang, il fallait agir vigoureusement et dès le début. Telle était la politique défendue par M. Gambetta. — Ou bien on pouvait admettre que ce mouvement était le réveil de la nationalité égyptienne, une légitime protestation contre les exactions et les pillages de l’Europe, et que la réunion des Notables était le 89 de l’Égypte. Dans ce cas, loin de chercher à étouffer le mouvement, l’Europe aurait dû le favoriser. Toute intervention était injustifiable. Les États qui la tentaient, étaient responsables des conséquences désastreuses qu’elle pouvait provoquer. Ceci est le point de vue des radicaux et des positivistes anglais, comme M. Harrison, des amis de la paix à tout prix, comme MM. Bright et Richard, et des radicaux français, comme MM. Clémenceau et Pelletan.
Qui avait raison ? La réponse dépend de l’importance réelle du « mouvement national » et des résultats auxquels il pouvait aboutir.
Ce mouvement était loin d’être complètement factice, comme l’a cru M. Gambetta. Il a été exploité par le parti militaire et enfin compromis par les excès odieux d’Arabi et de sa soldatesque, mais il avait ses racines dans les sentiments profonds de la population indigène.
Le mécontentement avait commencé déjà sous Ismaïl, dont les gaspillages dépassaient toute limite, ce dont les étrangers profitaient seuls. L’Égypte était pour eux une proie qu’ils dépeçaient. Les uns recevaient des sommes insensées sous toutes les formes : concessions, cadeaux, pots-de-vin de toute espèce. Les autres, les banquiers, percevaient des commissions énormes, au moment où ils fournissaient les emprunts nécessaires à payer ces prodigalités. Les consuls étaient toujours prêts à soutenir les réclamations de leurs nationaux. M. Clémenceau, dans son dernier discours à la Chambre française (20 juillet), cite un exemple entre mille. Deux Français se présentent pour obtenir une concession de gaz. L’un, grâce à l’appui de son consul, l’obtient ; l’autre se plaint et dit ; « On m'a causé un dommage en accordant la concession à mon concurrent. » Il s’adresse à Paris, et de Paris on envoie l’ordre d’exiger une indemnité en sa
l'ir
LA QUESTION ÊGYl^TIENNE EN 1882.
faveur. Le consul se rend chez le Khédive et réclame l’indemnité. Le Khédive lui répond ; « Mais c'est toi qui m’as dit de l’accorder à l’autre. » — « C’est l’ordre de mon gouvernement, » répond le consul ; et le Français évincé obtient 50,000 francs.
Voici d’autres faits qui m’ont été racontés en Égypte même. A Alexandrie, l’autorité propose un plan de percement de grandes rues à travers le quartier pauvre. En prévision des expropriations à faire, des spéculateurs achètent des terrains. Mais le plan ne s’exécute pas et ceux-ci ne peuvent revendre leurs terrains. Ils n’hésitent pas à demander une indemnité de plusieurs millions, supérieure même au bénéfice qu’ils espéraient. Le Khédive n’ose refuser. — Fait d’un autre ordre : On voyait se promener dans l’avenue de Schoubra, en élégant équipage, une femme d’unebeauté tapageuse qu’on appelait « la dame à la graisse », non qu’elle fût obèse, mais parce que le Khédive, qui apprécie beaucoup, disait-on, les charmes des Européennes, avait concédé au mari de celle-ci le droit de fournir à un prix exagéré la graisse pour le matériel du chemin de fer. — La construction du théâtre au Caire et des Palais d’Ismaïlia et des bords du Nil avait aussi donné lieu à d’effroyables gaspillages.
Le cœur saignait, quand on songeait que tous ces millions ainsi dilapidés étaient arrachés à coups de bâton aux pauvres fellahs. Ce sentiment s’était emparé, peu à peu, même des invités que le Khédive avait réunis en Égypte, lors des fêtes qui accompagnèrent l’ouverture du canal de Suez. Un certain nombre de ces invités avaient été conduits sur le Nil jusqu’à la première cataracte, sur un bateau à vapeur du vice-roi où nous étions traités comme des princes des Mille et une Nuits. Arrivésà l’île de Philae, au terme de l’excursion, un déjeuner plus somptueux encore que d’habitude nous fut servi dans les ruines des temples. Au dessert, le premier toast fut, non pour le Khédive, notre hôte, mais pour ses sujets. On cria spontanément, unanimement et avec enthousiasme : Vivent les fellahs ! Et cependant nous buvions le vin du vice-roi dans les coupes de sa royale hospitalité.
Le colonel Gordon qui, en raison de la position élevée qu’il a occupée, connaît parfaitement l’Égypte, a écrit ceci : « Il est facile de comprendre combien il doit être pénible pour un peuple de voir les premières places occupées par des étrangers, quels que soient le mérite et la probité de ceux-ci, à moins que ce pays n’appartienne
réellement au gouvernement de ces étrangers. Nous pouvons considérer comme certain que toute la population de l’Égypte est hostile aux étrangers. Quoi que fassent ceux-ci, ce sentiment très naturel persistera : il existe au cœur de tous »
L’ancien Khédive Ismaïl disait à un Anglais qui l’entretenait de la situation du pays : « Le mal est qu’on n’a tenu aucun compte du sentiment national. Chez aucun peuple, quelque soumis qu’il soit, on ne peut le méconnaître impunément. Vous pouvez gouverner l’Égypte par le vice-roi A ou par le vice -roi B, aisément, pacifiquement avec l’aide du sentiment national. Contrairement à ce sentiment, vous pouvez encore gouverner ; mais alors il faudra le faire de force et à main armée, par l’oppression et la violence. » Au sein même du cabinet, les deuxministres anglais et français exerçant le contrôle avaient un traitement de 150,000 francs et les ministres égyptiens de 32,000 seulement. Partout les employés étrangers étaient trois ou quatre fois mieux payés que les employés indigènes.
Les services de ces Européens coûtaient neuf millions de francs à l’Égypte. En outre, les étrangers étaient exemptés de tout impôt, tandis que les indigènes en étaient accablés.
Comment une pareille inégalité, quelque raison qu’on en donne, n’aurait-elle pas provoqué une vive irritation? Sans doute, un régime semblable existe aux Indes et dans les colonies hollandaises, mais là les Européens sont l’unique pouvoir gouvernant; les fonctionnaires indigènes sont des subalternes.
En Égypte, le pays était considéré comme indépendant et les fonctionnaires étrangers, par conséquent, comme des intrus. Le mouvement national était donc réel, non fictif : il avait ses racines dans le cœur même des populations, et l’assemblée des Notables en était l'expression spontanée, naturelle. Ce parti national avait pour organe Cherif-Pacha.
Comme l’a dit M. Clémenceau à la Chambre, « ce parti ne veut pas chasser l’étranger de l’Égypte; il l’appelle, au contraire, mais pour instruire l’Égypte, pour développer ses ressources matérielles; pour la civiliser, mais non pour l’exploiter et la dominer. »
Tout autres étaient les visées du parti militaire. Celui-ci évidemment n’avait qu’un but : chasser les étrangers ou, tout au moins, anéantir leur influence et leur contrôle, et exploiter le pays à son profit. Ce n’eût pas même été un retour au temps où les mamelouks dominaient l’Égypte, car les colonels eussent mis en œuvre les
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rouages d’une administration plus perfectionnée, empruntée à l’Europe, pour pressurer plus à fond toutes les classes productives. C’eût été une tyrannie militaire, barbare, fanatique, incompatible avec tout progrès et désastreuse pour le bien-être des populations indigènes. Elle eût mis en danger la sécurité du canal, qu’il aurait fallu occuper et défendre en permanence pour le mettr e à l’abri d’un coup de main. On ne peut se faire d’illusion â cet égard, tel eût été le résultat final du mouvement ; car les colonels, disposant de la force armée, auraient renvoyé les Notables chez eux, si eux ou le Khédive avaient voulu faire acte d’autorité. En résumé, le mouvement national était réel et justifié, mais, en raison des éléments constituant la population égyptienne, il devait aboutir à l’anarchie, au désordre et, enfin, à un despotisme barbare, hostile à toute influence civilisatrice et, ce qui est le pire, écrasant et ruinant les travailleurs.
En présence d’un semblable avenir, que devait faire l’Europe ? Adopter rigoureusement la doctrine du laissez-faire et de la nonintervention ? Peut-être eût-ce été le plus sage, car on eût évité ainsi toute chance de complication européenne. Mais, d’autre part, on pouvait croire que, dans l’intérêt du progrès de la civilisation générale et même dans celui de la j)opulation égyptienne, il fallait rétablir l’ordre et constituer en Égypte un gouvernement régulier. Tel a été, dès le début, la manière de voir du cabinet Gambetta et même de M. Gladstone, très peu disposé cependant à accroître les responsabilités de son pays et très désireux de maintenir partout la paix. Mais, si on admettait l’intervention, il fallait la précipiter et agir dès le mois de janvier ou de février, c’est-à-dire du moment où il était certain qu’on se trouvait en présenced’une dictature militaire. En ceci, M. Gambetta a vu juste et sa conduite a été logique, tandis que celle de l’Angleterre a été hésitante et peu prévoyante. Seulement, M. Gambetta ne tenait pas compte des résistances qu’il devait rencontrer. Quand M. Challemel-Lacour proposa à lord Granville 1 intervention à deux, ce projet ne fut pas agréé par le cabinet anglais. Si vous allez seuls en Égypte, dit lord Granville, les susceptibilités anglaises seront vivement éveillées, et il en serait de môme en France si nous y allions seuls. Quant à l’intervention à deux, elle pourrait amener des froissements et des conflits qu’il faut éviter à tout prix \ Ce que voulait, au fond, le cabinet de Saint-James,
^ Dans une dépêche du 30 janvier, de loi'd Granville à lord Lyons, nous voyons que le gouvernement anglais reconnaissait la nécessité d’une union étroite
c’était l’appel au concert européen et l’intervention turque. Or, c’est cette extrémité que le cabinet français désirait éviter à tout prix. Malgré tous les efforts et toutes les concessions faits des deux côtés pour simuler une action commune, il y avait opposition complète entre les vues des deux cabinets, et M. Gambetta ne pouvait nullement compter sur l’Angleterre pour intervenir immédiatement et énergiquement en Égypte. Il y avait un autre obstacle, moins visible, moins déclaré, mais plus redoutable dans ses conséquences ultérieures, c’était l’opposition de ce qu’on a appelé le concert européen, c’est-à-dire de M. de Bismarck. Quand lord Granville parla de l’intervention à deux, l’ambassadeur d’Allemagne lui communiqua la manière de voir du chancelier. « Je ne verrais pas avec plaisir cette intervention, disait celui-ci, non dans l’intérêt de ma politique, comme on pourrait le croire, mais pour éviter un désaccord entre la France et l’Angleterre, qui en résulterait probablement » Quel que soit le motif qui guidait l’Allemagne, le fait est qu’elle était hostile à l’intervention combinée des puissances occidentales *. M. Gambetta
et manifeste des deux pays quant à la conduite à suivre, mais qu’il ne voulait entendre parler d’une occupation armée de l’Égypte ni par Tune ou Tautre puissance séparément, ni par elles deux simultanément, à cause des dangers qui pour raient résulter d’une intervention commune. Lord Granville, tout en reconnaissant les inconvénients de l’intervention turque, ne cachait pas qu’à son avis, c’était la solution la moins mauvaise et celle, par conséquent, qu’il fallait préférer.
Le 21 Janvier, le délégué français en Égypte exprimait la conviction «que le gouvernement anglais n’entend en aucune façon exercer en Égypte une action directe ». Il ajoutait: « Si Je m’en rapporte aux dispositions de mon collègue (anglais), le cabinet de Londres paraîtrait préférer de beaucoup une action commune des grandes puissances à une intervention qui ne serait qu’anglo-française. »
* L’Allemagne, entraînant avec elle l’Autriche, l’Italie et la Russie, s’est montrée, dès le début, hostile à l’intervention franco-anglaise. Ce point, qui domine toute la marche des complications égyptiennes, est si souvent perdu de vue, que
nous croyons devoir l’établir clairement par deux citations ne laissant aucun doute à cet égard .
Dans une dépêche du 16 février 1881, M. de Courcel, ambassadeur de France à Berlin, écrit: « C'est le prince lui-même qui a spontanément abordé la question égyptienne, seul point, a-t-il dit, qui pût causer en ce moment quelques préoccupations de la diplomatie. » Récapitulant aussitôt l’histoire des dernières semaines, il m’a dit» avoir éprouvé une vive appréhension, lorsqu’il avait vu la Fcance et l’Angleterre prendre l’initiative d’une démarche qui pouvait les engager dans une action isolée en Égypte, parce qu’il était personnellement convaincu qu une action entreprise dans ces conditions amènerait des froissements entre les deux puissances, et qu’un conflit ou même la menace d’mi conflit entre la France
se trouvait donc devant un refus de l’Angleterre et devant l’opposition des autres puissances. Pouvait-il persister et intervenir en Égypte, seul et malgré tous? Évidemment non. Sa politique, quelque justifiée qu’elle pût être en théorie, aboutissait nécessairement à une impasse. Il fallait reculer et se soumettre ou tout risquer. Or, sur le chemin des aventures, la Chambre et la France ne l’eussent pas suivi. Le changement de front opéré par M. de Freycinet, lors de son arrivée au pouvoir, était donc imposé, et on ne peut lui en faire ni un mérite ni un grief; car M. Gambetta aurait dû agir de même, à moins de se séparer même de l’Angleterre, dont il vantait récemment l’alliance en termes si éloquents.
11 ne faut pas oublier que, presque dès le début des négociations, la France et l’Angleterre avaient saisi les autres puissances de la question. Le gouvernement anglais l’avait toujours désiré. Aussitôt que M. de Freycinet a remplacé M. Gambetta, lord Granville propose d’en appeler au« concert européen». » Si un cas d’intervention se présentait, le désir du gouvernement de S. M. est que cette intervention représentât l’action commune de l’Europe, et il est d’avis qii’alors le Sultan devrait être appelé à prendre part à toute délibération ou à toute opération qui pourrait en résulter » (6 février 1882). M. de Freycinet se rallie à la manière de voir de lord Granville, et une communication simultanée est adressée aux puissances, à la fin de février. L’Allemagne accepta sans hésitation : « Elle attend les propositions ultérieures des deux cabinets, relativement au lieu et au mode de procéder d’un échange d’idées. En ce qui concerne le gouvernement impérial, il agrée, à cet effet, n’importe
et l’Angleterre, provoquerait une perturbation désastreuse pour la prospérité du monde tout entier. » Comme je lui nippelais les termes de la communication faite la veille à M. Busch, qui excluait toute idée d’une action isolée, le prince en témoigna sa satisfaction. Ces paroles de M. de Bismarck étaient significatives. Sa conclusion était celle-ci : « Le moyen le plus simple de triompher des difficultés * ^ égyptiennes serait de confier à la Turquie le soin de les apaiser. »
, Le 3 mai, lord Granville écrit à k»rd Amptill, ambassadeur d’Angleterre à
^ Berlin : « Le comte Munster.. . m’a dit que le prince de Eismai’ck était désireux de
; maintenir, autant que possible, le en Égypte ; mais qu’il était d’avis
que, si une intervention devenait nécessaire, l’intervention turque serait la forme qui présenterait le moins d’objections. Le prince de Bismarck, a ajouté le comte , Munster, est hostile à une occupation anglo-française, comme la croyant suscep-
tible d’amener entre l’Angleterre et la France des désagi’éments et des différends qu’il serait heureux de voir éviter, quelque opinion que l’on ait de sa politique supposée, »
quelle capitale européenne, Paris, Londres, Vienne ou Constantinople. » L’Autriche, la Russie et l’Italie acceptèrent également. Malheureusement, on négligea de convoquer la conférence en mars, comme on aurait dû le faire. Ce n’est qu’en juin, quand la situation s’était déjà très aggravée, que M. de Freycinet y revint, et lord Granville se hâta d’adhérer à un mode d’action qu’il avait toujours préconisé.
Il faut bien se pénétrer de ce point important, c’est que l’Angleterre avait eu pour principe constant de ne rien faire en dehors du « concert européen ». Quand on envoya les cuirassés à Alexandrie, lord Granville aurait voulu l’intervention simultanée des autres puissances. Il écrit, le 15 mai : « J’ai dit à l’ambassadeur de France que M. Gladstone s’accorde avec moi pour regretter que les autres puissances n’aient pas été invitées à coopérer. Le gouvernement de S. M. croit que cela a été une erreur ; mais, comme le gouvernement français y était absolument opposé et qu’en d’autres points, il avait adhéré aux vues de l’Angleterre, nous avons cru devoir nous rallier à la décision prise actuellement. »
L’opinion en France était très hostile à une intervention turque et, d’autre part, il était à prévoir que le concert européen recommanderait cette intervention. De là l'opposition du gouvernement français à un appel trop direct à l’Europe, dont il avait cependant accepté le concours en février et en juin. Le tort de M. de Freycinet est évidemment de n’avoir pas suivi ponctuellement et complètement la ligne de conduite qu’il avait cru devoir adopter lors de son nrrivée au pouvoir et qui était la seule possible. L’Angleterre voulait l’action commune de l'Europe, et 1 Europe entendait intervenir dans le règlement des affaires égyptiennes. L’intervention à deux, voulue par M. Gambetta, était donc impossible. La conséquence était qu’il fallait alors accepter en tout l’action du concert européen sans essayer de s’y dérober. Le gouvernement français aurait ainsi échappé aux hésitations et aux contradictions qu’on peut lui reprocher.
L’Angleterre, jetée malgré elle, brusquement et à fond, dans une intervention armée en Égypte, par suite du bombardement d’Alexandrie, la France devait-elle se joindre à elle et reprendre, en ce moment, la politique d’intervention à deux de M. Gambetta ’ Il ne le semble pas. Tout, au contraire, devait l’en détourner. D’abord, elle se serait laissé engager par une opération militaire,
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faite en dehors d’elle et sans son concours, ce qui eût été déjà bien étrange. L’Angleterre, il faut le supposer, a arrêté son plan de campagne et son système de règlement des affaires égyptiennes. La France peut-elle tout simplement se mettre à la remorque de l’Angleterre et se faire un instrument d’exécution de vues qu’elle n’a le droit ni de discuter ni de modifier ? En janvier, l’Angleterre a repoussé l’intervention à deux ; elle ne l’a acceptée que quand elle a dû agir à main armée. Mais le gouvernement anglais et la presse anglaise n’ont jamais cessé de signaler les dangers qui peuvent résulter d’un condominium, et ils citaient l’exemple récent de l’occupation du Schleswig-Holstein par l’Autriche et la Prusse, laquelle a abouti à la guerre de 1860. Les conséquences désastreuses de l’expédition du Mexique et les inconvénients plus récents de l’occupation de Tunis devaient suffire seuls pour détourner la France de se lancer dans une nouvelle aventure du même genre. Mais il y a plus : la question égyptienne, quelque effort que l’on puisse faire pour la limiter, ouvre de nouveau la question d’Orient avec ses incertitudes, ses complications possibles et ses antagonismes inévitables. Il est impossible que la Russie et l’Angleterre, sans même parler de l’Autriche, puissent vouloir la même chose. La France ne doit-elle pas éviter à tout prix de s’aliéner la Russie ou même l’Autriche, et le pourra-t-elle, si elle se met complètement à la remorque de l’Angleterre?
La situation de la France et de l’Angleterre est si différente que leurs résolutions ne peuvent être les mêmes. Pour l’Angleterre, puissance exclusivement maritime, l’intervention en Égypte est une opération coûteuse, pénible, mais nullement périlleuse, pas plus, probablement, que l’expédition en Abyssinie. Le gouvernement anglais n’a point à craindre d’opposition de la part de l’Europe. Pour la France, il n’en est pas de même. Elle est une puissance continentale. Toute complication européenne peut devenir pour elle, à l’improviste.une question de vie ou de mort. Quand M. Glémenceau a exposé ce point de vue au sein de la Chambre française, il a été parfaitement compris par tout le monde.
On n’aura pas oublié ce qui s’est passé au moment où l’Allemagne menaçait le Danemark, en 1864. On était sous l’Empire. La puissance militaire de la France semblait prépondérante. Lord John Russell proposa à l’empereur une alliance pour arrêter l’Allemagne. L’empereur répondit : Pour vous, c’est l’affaire d’une ou de deux
campagnes sur mer ; mais pour moi, il s’agit d’une grande guerre continentale. Quelle compensation m’offrez-vous î — John Russell comprit et n’insista pas.
L’intervention de la France en Égypte, à la suite de l’Angleterre, pour soutenir une action qu’elle n’a pas engagée et qu’elle ne pourrait ni limiter, ni diriger, ni contrôler, au risque de complications continentales et sans aucune compensation possible, une semblable politique serait manifestement injustifiable. La ligne de conduite qui s’impose, est donc celle qu’avait adoptée M. de Freycinet, dont il n’aurait pas dû s’écarter, et qui est celle-là même qu a toujours préconisée lord Granville. Il faut accepter franchement le concert européen pour régler des intérêts qui touchent ceux de toutes les puissances européennes. Rien ne doit pousser la France à vouloir s y soustraire. C’est, au contraire, le seul moyen d’arrêter l’Angleterre, si celle-ci voulait tirer un profit excessif de ses victoires.
Il nous reste à voir si cette dernière éventualité est à craindre, ce qui nous amène à examiner les différents règlements qui pourront mettre fin à l’incident égyptien. Celui que l’on croit le plus probable, surtout depuis certains articles récents du Times, c’est le protectorat de l’Angleterre sous l’une ou l’autre forme, équivalant au fond à l’annexion. Si les tories occupaient le pouvoir, une semblable solution serait très probable. Mais M. Gladstone, qui a donné les îles ioniennes à la Grèce et qui a blâmé l’occupation de Chypre, ne voudra pas annexer l’Égypte. Le parii libéral anglais est d’avis que 1 Angleterre est déjà surchargée de responsabilités dans toutes les parties du monde. Toutes ses possessions, pense-t-il, sont autant d occasions de guerres et de dépenses, et c’est le peuple anglais qui en porte la charge sans obtenir un avantage équivalent. La prise de possession de l’Égypte soulèverait une vive opposition de la part de la Russie, de l’Italie et surtout de la France
* Voici ce que m’écrit à ce sujet un des hommes d’État les plus éminents du parti libéral : « N’est-ce pas uue étrange fatalité que ce soit M. Gladstone qui soit forcé d’entrer, bien malgré lui, dans une voie qui peut conduire à pousser ce que l’on appelle <• la politique impériale » bien au delà de ce qu'avait osé même lord Beaconsfield? Ce qui se passe eu ce moment en Irlande, est un cruel avertissement. Notre empire indien, qui paraît si bien assis, n’a qu’une base sans cesse menacée. Obligés de gouverner l'Irlande et l’Inde par la force, irons-nous entreprendre une troisième tâche semblable et d’une tout autre difficulté, en provoquant des animosités nouvelles bien plus proches de nous et, par conséquent, plus dangereuses? Et
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On peut donc affirmer que, si le cabinet Gladstone n’est pas renversé, le protectorat eyclusif de l’Angleterre ne sera pas imposé à l’Égypte. Toutefois, il n’est pas possible que les Anglais se contentent d’avoir bombardé Alexandrie, occupé le Caire et renversé Arabi. Ils ne peuvent laisser l’Égypte livrée h l’anarchie. Ils ne le peuvent sans compromettre l’intérêt des indigènes et la sécurité du canal, c’est-àdire l'objet même qui les a entraînés dans une si grave entreprise. Il faudra léorganiser l’Égypte et y constituer un gouvernement capable de maintenir l’ordre. La sécurité du canal ne peut être garantie que par une bonne administration établie au Caire. Ainsi donc, même en négligeant complètement l’intérêt des créanciers de la dette égyptienne, l'Angleterre et l’Europe seront forcées de prendre des mesures contre le retour des troubles actuels.
Mais comment y parvenir? Le système du Contrôle a eu pour l’Égypte d’excellents résultats, que nul ne peut nier, et s’il n’a pu être maintenu, c’est uniquement parce qu’on n’avait point pris de précautions suffisantes contre l’ingérence de l’armée. Néanmoins, il n’est pas probable qu’on rétablisse ce régime, quoique, au début des événements, toutes les pièces diplomatiques aient pour refrain le maintien du sùhu quo. Ni l’Angleterre ni l’Europe ne voudront ressusciter la tutelle anglo-française. D’autre part, l’intervention européenne, sous l’une ou l’autre forme, est indispensable. Sans elle, c’est inutilement qu’on aurait renversé Arabi. Bientôt une nouvelle tyrannie militaire s’établirait et ce seraient les fellahs, c’est-à-dire tous les travailleurs, qui en seraient les victimes.
Si l’Angleterre ne profite pas de ses victoires pour imposer son protectorat, il est à croire qu’on établira un contrôle européen, dont le type se trouverait dans les tribunaux internationaux récemment
créés en Egypte et qui ont rendu des services réels, et dans le système européen des douanes organisé en Chine ^
pourquoi ? Pour abréger de trois ou quatre jours notre route vers les Indes. Direzvous que c'est dans l'intérêt des Égyptiens eux-mêmes? Mais nous devons d'abord songer aux travailleurs chez nous. Jetons un regard sur Pavenir. Dans une ou deux générations au plus, l’Amérique aura cent millions d’habitants et nous ne vivrons plus qu'à son ombre. Nous devons nécessairement devenir une puissance de second ordre. Ce que nous avons donc de mieux à faire, c’est de nous préparer à bien remplir cette humble destinée, et à chercher la vraie grandeur dans le développement intellectuel et moral de notre peuple. CivÜisons-nous nous-mêmes avant de songer à civiliser l’Égypte. »
^ La Chine cependant, si hostile aux étrangers, a remis l’administration supé-
' Seulement, il ne faut point se faire illusion à cet égard, il ne sera pas facile d’amener l’accord de toutes les puissances sur le mode du contrôle et encore moins sur sa marche. La meilleure solution serait de rendre le pouvoir à Tewfik. Après avoir licencié 1 armée, qu on remplacerait par une bonne gendarmerie bien disciplinée et bien payée, comme les gardes civiles d’Espagne, qui forment un corps admirable, on pourrait constituer la Chambre des Notables, mais avec pouvoir consultatif seulement II serait prématuré de lui donner le pouvoir législatif, car elle ne manquerait pas de faire des lois dans son intérêt et aux dépens des travailleurs et des contribuables. Dans les postes élevés de l’administration et de la force armée, il^ faudra nécessairement admettre un certain nombre d’Européens, si l’on veut maintenir debout le régime que l’on aura créé. Ladéplorable situation de toutes les provinces turques prouve que l’administration purenoent orientale ruine et décime les populations. Il n’est donc pas possible de permettre que l’Égypte redevienne simplement une province turque, livrée tantôt à l’anarchie, tantôt au plus détestable despotisme. L’Angleterre, on peut y compter, fera tout ce quelle pourra pour remettre loyalement le règlement des affaires égyptiennes au (( concert européen » ; mais, si les puissances ne parviennent pas à s’entendre pour constituer en Égypte un régime équitable et viable, il est évident que, bon gré mal gré, c’est l’Angleterre qui s’en
chargera.
Heure de ses douanes à un Anglais, M. Robert Hart, qui a placé des Européens à la tête du service dans tous les ports ouverts aux étrangers. Un de nos compatriotes, M. Van Stappen, d’Anvers, a rempli cis fonctions pendant plusieurs années. Le produit de la douane a considérablement augmenté, et le gouvernement chinois reconnaît qu’U le doit à ses employés européens. Voilà ce qu’il faut faire
en Égypte.
{Revue de Belgique de Bruxelles, 15 novembre 1882.)
Jusqu’à présent, on n’a pas assc'z compris combien il est important de donner aux femmes une instruction sérieuse. C’est d’elles que dépend, en grande partie, l’avenir des sociétés libres. Ce n’est pas l’homme qui forme la femme ; c’est la femme qui, comme épouse et comme mère, forme l’homme ou le déforme. On a pu dire avec raison : Tant qu’une cause n’a pas les femmes pour elle, elle n’est jamais sûre de la victoire définitive.
Dans une famille d’ouvriers ou de paysans, quand la mère sait réellement lire et écrire, les enfants le sauront aussi, car elle lira avec eux. Mais l’instruction que le père aura acquise à l’école primaire, il ne pourra la communiquer à ses fils, car du matin jusqu’au soir il est au travail, dans les champs ou à l’atelier. Dans les familles aisées, c’est également la femme qui d’ordinaire fera que le goût de l’instruction y existera ou n’y existera pas. Très souvent les hommes éminents ont eu des mères distinguées. Pour ne citer qu’un exemple, récemment encore, Littré rappelait en ternies émus tout ce qu’il devait à la sienne.
Depuis une vingtaine d’années, en Belgique comme, du reste, dans les autres pays de notre continent, on a fait des sacrifices pour 1 enseignement primaire des filles ; mais pour l’enseignement moyen, on a fait peu, et pour l’enseignement supérieur, rien. Il s ensuit que, quand on reproche à un candidat libéral cette étrange contradiction de placer ses filles dans l’un de ces couvents qu’il attaque sans cesse, il répond qu il ne le fait que faute de pouvoir les envoyer ailleurs, et l’excuse paraît plausible. Il existe, il est vrai.
chez nous, quelques établissements où l’instruction est très supérieure à celle de Berlaimont, de Jette ou même du Sacré-Cœur de Paris, notamment l’Institut fondé et maintenu à Liège par le dévouement de M*"® la baronne de Waha^ ; mais nos amis les libéraux leur accordent si peu leurs sympathies effectives, que leur existence peut être ignorée même de ceux qui auraient le plus grand intérêt à la connaître.
Récemment, le gouvernement actuel a pris en mains celle importante question dont dépend, je n’hésite pas à le dire, l’avenir du pays. 11 a fondé, dans un très grand nombre de localités, des écoles moyennes pour filles, et il est prêt à en créer encore partout où la nécessité s’en fera sentir. En même temps, deux écoles normales pour régentes d’écoles moyennes ont été établies, 1 une à Liège, l’autre à Bruxelles, et j’ai pu m’assurer, ainsi que je le montrerai plus loin, que les études y sont très complètes 11 y a plus : les femmes commencent à aborder l’enseignement supérieur.
La question de l’admission des femmes a été officiellement posée pour la première fois en 187o, par une dépêche de M. le ministre de l’intérieur Delcour, adressée aux universités de l’État.
Voici comment le rapport triennal présenté aux Chambres résume les faits :
« On a interrogé l’université de Liège sur les questions suivantes:
» 1® Est-il possible, est-il désirable que les femmes soient admises 1) à pratiquer la médecine ou certaines de ses branches, notamment » à traiter les maladies des femmes et des enfants ?
» 2® Dans l’affirmative, quelles sont les connaissances qu’il y aurait » lieu d’exiger des intéressées et quelles mesures conviendrait-il, le » cas échéant, de prendre pour organiser l’enseignement à donner » aux femmes qui se destinent à la carrière médicale ?
» Le conseil académique a été d’avis qu’aucun obstacle physique » ni légal ne s’oppose à ce que les femmes se livrent à la pratique » de la médecine et (par 14 voix contre 10 et 3 abstentions) qu il est » désirable qu’elles cherchent à s’ouvrir cette carrière. Mais il rejette » l’idée (par 14 voix contre 6 et 3 abstentions) de les admettre à des » études incomplètes en vue de l’exercice de certaines branches » spéciales.
* Cet établissement est actuellement administré par la ville de Liège, à qui il appartient complètement depuis le 29 juillet 1889.
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» A cette occasion, le conseil, sur la proposition de M.Trasensler, » émet le vœu que l’enseignement moyen des femmes soit organisé » de manière à leur permettre l’accès de l’enseignement médical » universitaire. »
Le conseil académique de l’université de Gand, consulté également, émit l’avis, dit le Rapport triennal, « qu’avant de se prononcer » sur la question de l’admissibilité des femmes à la pratique de la » médecine, en certaines de ses branches, il y a lieu d’attendre le » résultat de l’expérience qui se fait en d’autres pays. »
A la suite de cette enquête, l’article 43 de la loi du 20 mai 1876 sur les examens a stipulé : « Le gouvernement est autorisé à fixer
» les conditions d’après lesquelles les femmes pourront être admises » à l'exercice de certaines branches de l’art de guérir. » Jusqu’ici, le gouvernement n’a pas donné suite â cet article.
Le conseil académique de l’université de Liège, délibérant sur les modifications à apporter à la loi de 1876, a proposé la rédaction suivante, dans sa séance du 11 février 1881 :
« Les femmes peuvent exercer toutes les professions pour les- » quelles un grade est exigé par la loi, si elles ont obtenu ce » grade et l’entérinement de leur diplôme conformément à la » présente loi. »
Depuis lors, la question s’est présentée devant l’université de Bruxelles. En 1878, une institutrice demanda à pouvoir suivre les cours de la candidature en sciences naturelles. Le conseil d’administration de l’université ne crut pas pouvoir lui accorder cette autorisation. Elle se présenta, néanmoins, en 1880 à la deuxième session du jury central, après que la commission d’entérinement avait décidé, comme l’université de Liège, qu’on ne pouvait exclure personne des grades académiques en raison de son sexe.
Après cette décision, l’université de Bruxelles a admis les femmes à ses cours. En 1881, trois demoiselles ont suivi les cours des sciences naturelles ; en 1882, cinq ont été inscrites aux mêmes cours. L’une fait son doctorat, après avoir subi les examens antérieurs.
Les autres, sauf une exception, ont subi avec succès, soit la première épreuve, soit la seconde épreuve de la candidature.
Toutes ces étudiantes sont des institutrices qui veulent compléter leurs connaissances pour enseigner comme régentes ou devenir directiûces dans les écoles moyennes.
A Liège, pour la première fois, une demoiselle, mue par le plus
louable dévouement filial, a demandé à être admise au cours de l’université pour obtenir le diplôme de pharmacien. Son droit n’a point paru contestable, et elle a été accueillie par les professeurs et par les étudiants avec les égards dus à sa situation exceptionnelle et à sa courageuse initiative. Plusieurs jeunes personnes vont, cette année, suivre son exemple.
Récemment, à la rentrée des cours de l’université de Liège (17 octobre 1882), le recteur, M L. Trasenster, a présenté, au sujet de l’instruction supérieure des femmes, des faits et des considérations qui ont vivement frappé les nombreux auditeurs. Elles méritent de fixer l’attention de ceux qui nous gouvernent et aussi de ceux que l’on appelle les classes dirigeantes.
M. Trasenster examine d'abord ce point si contesté : Est-il bon, est-il utile d’appeler les femmes à suivre les cours de l’enseignement supérieur ? — Que n’a-t-on pas dit à ce sujet ? On en fera des bas bleus, des femmes savantes, des êtres mixtes qui n’auront plus le charme de leur sexe et qui n’arriveront jamais à posséder le sérieux et la profondeur de l’autre. Le mari rentre chez lui, fatigué du travail de la journée, pour se reposer : il désire trouver une conversation agréable et légère, un peu de musique, et aussi — n’oublions pas les exigences de la bête — un bon dîner. Madame lui offre un rôti brûlé et des sauces détestables ; elle lui parle du nouveau traité de physiologie et lui apporte une preuve toute récente de « la concurrence vitale » ; elle semonce son mari parce qu’il ne comprend pas le dernier système proposé pour la représentation proportionnelle, et elle lui demande ce qu’il pense de l’explication de la direction des queues de comètes par l’influence de l’électricité. xMonsieur dîne mal, ne digère pas, peste contre la savantasse et va finir sa soirée au club. On peut en dire long sur ce sujet, dans ce sens, et tout autant dans le sens opposé. Si les hommes et les femmes vivent de plus en plus séparés, c’est parce qu’ils n’ont plus rien de commun dans la vie intellectuelle. L’un marche en avant, l’autre en arrière Le jeu et le tabac ont pris la place de la conversation, tout simplement parce qu’on ne cause plus. Le luxe déborde, parce que les femmes y trouvent une distraction dans le vide où elles se meuvent. En ceci, nous reculons, car l’instruction féminine de nos jours ne vaut pas, à coup sûr, celle de M“® de Sévigné, et ce n’est pas pour un traité de Malebranche que nos marquises prendraient feu.
M. Trasenster me paraît avoir ici tracé la limite juste, quand il dit :
« Évidemment, il ne faut rien exagérer. 11 y a beaucoup de carrières qui ne conviennent pas au sexe faible et voué aux soins de la maternité. Les femmes ne doivent occuper ni les mandats politiques, ni les emplois de la magistrature, ni les grades de l’armée, ni la plupart des fonctions civiles; mais il ne faut pas les exclure de toutes les hautes carrières intellectuelles; il faut surtout se garder de croire que l’on a fait pour leur instruction tout ce que l’intérêt social commande.
» Sans doute, les femmes ayant à la fois la situation, l’intelligence et la volonté nécessaires pour aborder des éludes longues et patientes, seront toujours en petit nombre ; mais lorsqu’une jeune fille a reçu ces facultés puissantes et privilégiées qui décident des vocations, croyez-vous qu’il soit juste, qu’il soit humain d’étouffer ses aspirations et de l’enfermer dans un cercle d’occupations où elle se sentira fourvoyée et malheureuse? »
Il est certain que si les femmes recevaient une instruction plus solide, si elles s’intéressaient davantage aux choses de l’esprit, ou tout au moins si elles pouvaient paraître en savoir autant qu’elles en savent en réalité, les relations sociales seraient infiniment plus agréables. Est-ce que les salons du xviii® siècle ne forment pas un des chapitres tes plus charmants de l’histoire de la littérature française ? Là se rencontraient gens d’esprit et femmes distinguées, savants, hommes de lettres et grands seigneurs : tous y gagnaient et la culture nationale s’y élevait et s’y affinait. Je l’ai déjà dit ici même, j’ai retrouvé quelques salons de ce genre en Italie, notamment ceux de M“® Marcello à Venise, de M™® Peruzzi à Florence et de M“® Minghetti à Rome. Les écrivains et les savants les plus absorbés y venaient volontiers, parce qu’ils y trouvaient de charmantes femmes qui s’intéressaient à leurs travaux. Elles leur parlaient de leur dernier livre et de leur découverte récente. Ils étaient flattés: ils répondaient. Elles s’instruisaient en s’amusant, et ils étaient charmés, parce qu’on les écoutait avec intérêt, ce qui est l’encens le plus doux elle mieux dissimulé Chez la comtesse Lovatelli, que sa connaissance approfondie de l’épigraphie ancienne a fait admettre à l’Académie royale des Lincei, se réunissaient les philologues : aussi jolie et aimable que savante, nul ne peut lui reprocher le moindre grain de pédantisme. Existe-t-il en Belgique des salons de ce genre? Je l’ignore ; tout ce que je sais, c’est que deux personnes bien en situation pour réussir à en former un ont échoué. La raison en est simple:
qui, chez nous, dans le monde féminin, connaît les livres ou les découvertes des savants, et surtout qui oserait leur en parler ? On ne veut pas s’exposer à paraître pédante, et on le paraîtrait en effet.
11 s’ensuit que l’homme d’étude, à moins qu’il n’ait les goûts du monde, se sent aussi dépaysé dans nos salons qu’ Herbert Spencer dans le wigwam de Sitting Bull ou Cettiwayo chez le prince de Galles. Il ne s’intéresse pas à ce que l’on dit, et ce qu’il pourrait dire n’intéresserait personne. Il ne manque pas de femmes chez nous qui ont de l'instruction, mais elles n’osent le montrer, de crainte d’être ridicules. Toute l’atmosphère est anti-scientifique, et le gouvernement donne l’exemple. Pour les arts, on ne refuse rien. Pour les lettres, on les tient en médiocre estime. Le moindre tableau vaut plus à son auteur que telle découverte qui illustre un nom à l’étranger. Les femmes forment l’opinion. Instruisez-les davantage : le goût des choses de l’esprit deviendra plus général.
M. Trasenster, s’élevant à des considérations très neuves et très justes, montre, en termes éloquents, le mal que fait à la société la culture insuffisante de la femme dans les classes supérieures. Je transcris tout le passage; je craindrais de l’affaiblir :
« Mais ce qui constitue pour notre pays une situation périlleuse et ce qui préoccupe tous ceux qu’anime un patriotisme éclairé, c'est l’ignorance et l’oisiveté qui régnent chez les jeunes gens des classes riches.
» Loin de comprendre que la richesse impose des devoirs, et d’impérieux devoirs, ils croient qu’elle donne le droit de n’être propre à rien; ils estiment que leur impuissance et leur nullité sont une distinction, comme si nous étions encore au temps où les nobles s’honoraient de ne pas savoir écrire.
» C’est une grande déperdition de force pour une nation que la vie inoccupée de ceux qui devraient intervenir dans les affaires publiques et dans les œuvres civilisatrices, ou qui, à tout le moins, devraient appliquer utilement leurs facultés. Un pays de grande liberté, comme le nôtre, impose de grandes responsabilités à tous ceux qui ont une situation privilégiée.
» On sait combien les choix sont souvent restreints pour les mandats électifs et pour les hautes fonctions politiques. C’est un danger
pour l’avenir de nos institutions
a Croit-on que si, ici comme en Hollande, en Angleterre et en Allemagne, les femmes considéraient comme un déshonneur pour
un jeune homme d’êlre ignorant et oisif, si les mères prouvaient à leurs fils qu’elles attachent réellement un grand prix au travail; croit-on que si, au lieu de craindre de développer la raison et l’intelligence des jeunes filles, elles leur donnaient une instruction sérieuse, la situation que tout le monde déplore ne se modifierait pas?
» Je sais bien que l'on tourne un peu dans un cercle vicieux. Comme le dit Dupanloup : « Tant que les femmes ne sauront rien, » elles voudront des hommes inoccupés. Et tant que les hommes » ne se décideront pas au travail, ils voudront des femmes igno- » rantes et frivoles. »
» Il n’en est pas moins vrai que c’est par la femme que la régénération des classes élevées doit se faire. »
Quand Stuart Mill réclamait le droit électorat pour les femmes, son but était surtout de les arracher aux frivolités qui abaissent leur esprit et dévorent leur existence. Quand elles s’enflammeront pour le bien public, elles attacheront moins d’importance à la coupe ou à la couleur d’un vêtement. Plus un être s’élève dans la région du dévouement au bien et aux idées, moins il s’inquiète des niaiseries où s’attachent les âmes retenues dans les sphères inférieures Dans les débats politiques, l’intérêt général prend encore trop de place; c’est pourquoi j’aime encore mieux pour une femme les études supérieures.
Quand M. Trasenster réclame pour les jeunes filles l’entrée à l’université, il sent bien qu’il va choquer des préjugés très enracinés. Aussi a-t-il soin de s’abriter derrière les autorités les moins contestées. Il en cite qui feront réfléchir. Voici, par exemple, ce que dit à ce sujet l’évêque Dupanloup, dans un écrit intitulé : Femmes savantes et femmes studieuses.
Il établit d’abord que « c’est pour les femmes un devoir d’étudier » et de s’instruire; le travail intellectuel doit avoir sa place réservée » parmi les occupations qui leur sont spéciales et parmi leurs obli- » gâtions les plus importantes.
» Qu’on ne s’y trompe pas, dit-il, des principes rigides avec des » occupations futiles, de la dévotion avec une vie purement maté- » rielle ou mondaine, font des femmes sans ressources pour elles- » mêmes et quelquefois insupportables à leurs maris et à leurs » enfants. »
Dupanloup signale ensuite l’influence sociale néfaste de l’éducation qu’on donne aux jeunes filles :
« La vérité pénible que je veux dire ici, c’est que l’éducation, » même religieuse, ne donne pas toujours, donne trop rarement » aux jeunes filles et aux jeunes femmes le goût sérieux du travail. » J’attribue cet éloignement pour le travail, d’abord à l'éducation » qu’on leur donne, légère, frivole et superficielle, quand elle n’est » pas fausse ; et ensuite au rôle qu’on leur fait dans le monde, à la » place qu’on leur réserve dans la famille, même dans certaines » familles chrétiennes
» On approuve, et on fait bien, dit Dupanloup, une jeune fille qui » parle deux ou trois langues vivantes. Mais si, suivant le conseil » de Fénelon, vous avez appris un peu de latin, cachez cette étude » comme un pécké, ou vous êtes, comme on dit, un bas bleu. On » vous passera aussi difficilement le goût des lectures sérieuses, 1) des études historiques.
» Si on était plus indulgent, si on ne frappait pas de ces stupides n anathèmes les femmes qui étudient, celles qui en ont le goût, s’y » livreraient sans penser qu’elles font une chose extraordinaire ; » et alors, fussent-elles même en petit nombre, elles communi- » queraient une certaine vie à la société. Peut-être le niveau des » conversations, des occupations et des idées s’élèverait-il.. Les » choses élevées inspireraient plus d’intérêt, et, vraiment, qui » pourrait s’en plaindre ? »
Dans une lettre que J. Stuart Mill écrivait aux dames de Saint- Pétersbourg, qui s’efforçaient d’obtenir un enseignement supérieur pour les femmes, nous lisons :
« L’égal accès des deux sexes à la culture intellectuelle importe » non seulement aux femmes, mais encore à la civilisation.
» Je suis profondément convaincu que le progrès moral et » intellectuel du sexe masculin risque beaucoup de s’arrêter sans » cela, non seulement parce que rien ne peut remplacer les mères » pour l’éducation de leurs enfants, mais parce que l’influence sur » l’homme lui-même du caractère et des idées de la compagne de » sa vie, ne peut pas être insignifiante. Il faut que la femme le » pousse en avant ou le retienne en arrière. »
Le recteur de l’Université de Liège résume un grand nombre de faits qui prouvent que les femmes, quoi qu’on en puisse dire, peuvent réussir dans les études supérieures aussi bien que les hommes. C’est la Russie qu’il faut citer d’abord, car on y a organisé dès 1870, à Saint-Pétersbourg, une académie médico-chirurgicale
pour les femmes, dont les cours comprenaient quatre années. Pour y être admise, il fallait être âgée de vingt ans, avoir obtenu un diplôme d’institutrice libre ou achevé ses études dans un lycée.
Cette tentative fut parfaitement accueillie. Chaque année, plus de cent jeunes filles furent admises. Le conseil académique conférait les grades, comme pour les étudiants de l’Université.
Les trente-deux professeurs qui enseignent à la faculté des femmes, affirment que les étudiantes n’ont pas été inférieures aux hommes dans les examens, dans les exercices pratiques du laboratoire, les cliniques et dans le service médical de l’armée, durant la dernière guerre contre la Turquie. L’un des professeurs, M. le D'’ de Cyon, qui a examiné sur la physiologie, constate que sur 100 récipiendaires hommes, 20 ont passé très bien, 60 ont satisfait et 20 ont échoué, tandis que sur 100 étudiantes, 48 ont obtenu le premier degré, 50 ont satisfait et 2 seulement ont échoué. Dans cette branche si difficile, les femmes l’emportent donc sur les hommes. Aussi, le conseil des professeurs a émis à l’unanimité l’avis « qu’il est nécessaire d’attribuer aux élèves femmes qui ont subi avec succès les examens, les mêmes titres scientifiques et les mêmes droits dont jouissent les hommes qui ont terminé leurs études dans les universités. »
Dans son livre Étude sur les questions d’enseignement supérieur (Paris, 1879), le D'' de Cyon dit que les femmes diplômées sont une véritable providence dans les campagnes, où elles sont bénies par les familles des paysans. Une trentaine sont entrées dans le service médical de l’armée, durant la dernière guerre, et 25 ont été décorées de l’Ordre de Saint-Stanislas. Malgré les succès si remarquables de l’institut médical pour femmes, un ukase l’a supprimé récemment, mais uniquement pour des motifs politiques.
En 1878, des cours supérieurs pour femmes ont été organisés à Saint-Pétersbourg, de manière à former une institution scientifique et littéraire ayant un véritable caractère universitaire. L’an dernier, les cours ont été suivis par 938 élèves. La durée des études est de quatre ans. Le 3 octobre dernier (1882), une solennité a consacré la sortie de la première série des diplômées. Elles étaient au nombre de 163, dont 99 pour la section des lettres et 64 pour celle des sciences. Ces faits, que j’emprunte à M. L. Trasensier, prouvent à quel point l’enseignement supérieur est recherché par les femmes en Russie et les remarquables succès qu’elles y obtiennent.
C’est aux États-Unis que l’instruction universitaire des femmes a acquis le plus grand développement. Il faudrait un livre pour citer tous les faits qui le prouvent.
En voici quelques-uns pris au hasard. A Philadelphie, il existe une école de médecine pour les femmes, qui est renommée; et celles qui en sortent, après avoir terminé leurs études, sont préférées aux médecins pour les collèges de filles, les couvents et aussi pour certaines maladies spéciales des femmes et des enfants. On remarque qu’elles sont très soigneuses et très occupées des malades qu’elles traitent ; on en cite, dans les grandes villes, qui gagnent 80,000 à 100,000 francs par an. On estime qu’il doit y en avoir plus de 500 qui pratiquent dans toute l’Union. Dans l’université de Michigan, qui compte environ 1,500 élèves, le tiers sont de jeunes personnes qui étudient non seulement la médecine, mais les sciences, les lettres et même le droit. Dans le célèbre collège Vassar, 400 jeunes filles environ suivent les cours, qui durent quatre ans. Le programme correspond à celui des facultés des lettres et des sciences de l’Europe. Pour l’admission aux cours, on exige, outre les matières générales, le latin et l’algèbre jusqu’aux équations du second degré. Aux États-Unis, on suit généralement le même programme pour les deux sexes, qui, parfois, comme à Providence, sont réunis dans le même établissement.-
En Angleterre, un grand mouvement existe pour favoriser l’instruction supérieure des femmes. L’université de Londres leur décerne les degrés en littérature, en arts et en sciences, et à Vüniversity- College, les jeunes filles sont admises à tous les cours que suivent les étudiants. En 1874, une école médicale complète pour femmes a été ouverte, et 100 étudiantes environ y ont suivi les cours, faits par des professeurs des plus distingués, parmi lesquels plusieurs femmes, les docteurs Sophie Jex-Blake, Garett-Anderson, Louise Atkins et Edith Pechey.
En 1881, c’est à une élève de cette institution, miss Prideaux, que l’université de Londres a décerné la médaille d’or pour l’Académie, et d’autres y ont également obtenu des distinctions scientifiques. Récemment, le célèbre professeur Huxley, présidant la distribution des prix de cette école, disait que la commission royale instituée pour étudier la question de l’enseignement supérieur des femmes, se prononcerait probablement pour l’égalité des droits des deux sexes en cette matière.
L’Université royale d’Irlande admet maintenant les femmes « à tous les degrés, honneurs, concours, prix et bourses » aux mêmes conditions que les jeunes gens.
Je dois à l’obligeance de lady Stanley d’Alderley, et je tiens à l’en remercier ici, des documents concernant un collège universitaire pour jeunes filles établi à Cambridge, le Girton-College. Le programme est celui de l’université et comprend quatre années. Cet établissement a obtenu la personnification civile, et des personnes bienfaisantes y ont fondé des scholarships (bourses) pour les jeunes filles peu aisées. Les demandes d’admission sont si nombreuses, qu’il faut, presque chaque année, agrandir les bâtiments. Sur les 137 élèves admises, 62 ont obtenu les « honneurs universitaires », soit 22 pour les lettres anciennes, 18 pour les mathématiques, 10 pour les sciences naturelles, 7 pour les sciences morales, 4 pour l’histoire et 1 pour la théologie. 20 ont obtenu le grade de Bachelor of arts (baccalauréat supérieur) et 44 sont encore inscrites aux cours. La plupart des jeunes filles sortant de Girlon-College obtiennent des places bien rémunérées dans renseignement. Ce remarquable succès a amené la création d’une institution semblable à Oxford, Sommerville-Hall.
Il s’est formé aussi, sous le patronage de la fille de la reine, la marquise de Lorne, et avec le concours d’un grand nombre de personnes haut placées, une grande société pour établir, dans les localités importantes, des institutions d’enseignement moyen supérieur, comprenant, outre les branches habituelles, le latin, l’économie sociale et les sciences naturelles. Cette société a dépensé, en 1881, 56,791 liv. st. (1,289,775 fr.) et reçu, en rétributions scolaires, 61,791 liv. st. (1,544,775 francs); le nombre des élèves s’est élevé à 4,336. Elles seront préparées à suivre les cours universitaires, si elles le désirent.
M. Trasenster nous apprend qu’il a en mains la liste de 26 femmes admises à la pratique médicale en Angleterre.
C’est en Suisse qu’on trouve relativement le plus de femmes suivant les cours universitaires : en 1881, 26 à Zurich, dont 11 pour la médecine, 7 pour la faculté de philosophie et 6 auditeurs libres; à Berne, 30, dont 27 en médecine et 3 en philosophie, la plupart Russes; à Genève, 53, 5 en sciences, 5 en médecine, 3 auditeurs libres en sciences, 34 en lettres, 4 en lettres et sciences, et 2 en lettres et médecine. A Berne, une jeune Russe a passé l’examen de
droit summa cum lande, avec l’intention d’ouvrir un cabinet de consultation juridique à Saint-Pétersbourg.
Pour l’Italie, où il y a 22 universités, ni M. Trasenster ni moi, nous n’avons pu réunir de renseignements complets. Dans ce pays, où il y a eu des femmes professeurs dont le nom est resté célèbre, comme Cornaro Piscopia, Novella d’Andrea, Laura Bassi, Maria Agneti et Clotilde Tambroni, il n’est pas singulier que les femmes se distinguent dans le haut enseignement. Dans plusieurs universités, des jeunes filles ont subi leurs examens avec grand succès. A Bologne, en 1878, une étudiante obtenait le diplôme de docteur en médecine; en 1881, une autre, celui de docteur en droit, avec le maximum des points, et, cette année même, une troisième, celui de docteur en lettres, avec 24 points sur 27. A Turin et à Bologne, j’ai appris que des jeunes filles suivaient les cours des lycées, dans les mêmes classes que les garçons; ce qui est encore plus délicat que de fréquenter l’université.
En Suède, il en est tout autrement. Uue ordonnance royale du 3 juin 1870 y a ouvert la carrière de la médecine aux femmes. Elles ont le droit de l’exercer après avoir subi les épreuves exigées des étudiants. Dans ce but, l’Institut Carolinien, à Stockholm, a ouvert un cours spécial d’anatomie pour les étudiantes; la plupart des autres cours sont suivis à l’université d’Upsal.
A Stockholm également, l’école Wallin et le lycée des demoiselles ont une section qui prépare à l’examen d’étudiant — une espèce de baccalauréat — avec les mêmes programmes que ceux des lycées de garçons. Depuis 1870, cinquante jeunes personnes ont subi cet examen. Quelques-unes ont continué leurs études à l’université; la plupart ont obtenu des places dans l’enseignement.
En Allemagne, au contraire, les universités se montrent hostiles à l’admission des femmes. Les facultés y sont souveraines, et les unes admettent les jeunes filles aux examens, les autres, aux cours et pas aux examens. M. Paul Fredericq, dans son étude sur V Enseignement supérieur de l'histoire, cite ce fait qu’une étudiante qui suivait les cours pratiques d’histoire du professeur von Noorden, à Gœttingue, et qui était son meilleur élève, fut obligée de se rendre à Berne pour y obtenir le diplôme de docteur. Elle enseigne actuellement à Berlin, au Victoria Lyceum, lycée de jeunes filles qui compte plus de mille élèves. Nulle part, en Allemagne, les facultés de médecine n’admettent les femmes à suivre leurs cours, et, en Bavière, un
Si une personne aussi bien douée pouvait suivre les cours universitaires de littérature ou d'histoire, il est certain que, comme les illustres « professoresses » italiennes, elle ferait honneur à la chaire où elle serait appelée à monter.
Je conclus. Je ne crois pas, avec Stuart Mill, qu’il soit nécessaire jvnrtrtP/iûp lo cnffi'QDris nnlitimiA nmc fftmmfts. mais ie oense, avec le
arrêté du ministre de Lutz les en a formellement exclues, en 1880.
Il y a plus : au Congrès des médecins réuni à Cassel en septembre 1878, on n’admit qu’après un scrutin et à une faible majorité, M“® Hoggan, malgré son diplôme de docteur, à lire un mémoire qui, cependant, fut jugé très remarquable et qui fut très applaudi.
En Belgique, on ne peut nier qu’il y a aussi une certaine opposition de la part des médecins; mais, dans les universités, règne un esprit très différent; et je suis convaincu que les six jeunes filles qui suivront cette année les cours universitaires à Liège, y seront accueillies avec la plus courtoise déférence, et par leurs professeurs et par leurs condisciples.
M. Trasenster ayant bien voulu invoquer mon témoignage, je puis dire qu’appelé à présider, cette année (1882), le jury chargé de décerner les diplômes de régente d’école moyenne, j’ai été extrêmement frappé de la somme vraiment énorme de connaissances que ces jeunes filles parviennent à acquérir dans le court espace de deux années.
Sous le rapport de la rédaction et de la précision des réponses, leurs examens étaient très supérieurs à ceux de nos candidats en philosophie. II est vrai que ceux-ci rédigent ordinairement très mal, et par la simple raison qu’ils ne sont tenus à le faire que rarement au collège, et pas du tout à l’université * *. Parmi ces futures régentes, plusieurs ont subi d’une façon remarquable les épreuves extrêmement difficiles et surchargées de l’examen. L’une d’entre elles surtout, M"® G..., de l’institut Gatti de Ganiond, a émerveillé le jury. Aucun de nos élèves en droit, même de ceux qui arrivent au grade de docteur en sciences politiques et administratives, n’a jamais passé, que je sache, un examen aussi brillant. Connaissance complète de toutes les matières : mathématiques, sciences naturelles, littérature, histoire; ordre parfait dans l’exposition, justesse dans l’expression, choix irréprochable des mots : c’était « stupéfiant ».
les jeunes filles un enseignement moyen correspondant à celui de nos athénées, comme, par exemple, celui des Girl's public sckools Company dont j’ai parlé plus haut, ou même du Girton-CoUege de Cambridge, et, en outre, de leur ouvrir toutes larges les portes de nos universités. Celles qui y entreront seront toujours en petit nombre. Ainsi que le fait très bien remarquer M. Trasenster, toutes ne sont pas destinées à devenir mère de famille et il en est qui doivent se suffire à elles-mêmes et parfois remplacer le père*. A Malines, on vient de créer une académie de dessin pour les femmes. Le directeur de celte excellente institution, le peintre bien connu M. Geets, disait dans son discours, à la distribution des prix : « Maintenant, la femme a plus de besoins que de moyens d’y pourvoir, et, ainsi, elle dépend toujours de l’appui d’autrui, et, quand celui-ci lui manque, son sort est souvent très malheureux. Il est temps de lui donner une instruction qui lui permette de se créer une existence indépendante. » C’est la même idée qui a dicté la circulaire que notre ministre des travaux publics écrivait récemment au sujet de l’emploi des femmes dans les bureaux des chemins de fer et des postes.
Quand la femme a assez d’élévation d’esprit et d’âme pour sortir de la poursuite étroite des petits intérêts personnels et pour s’occuper des œuvres d’intérêt général, elle apporte une force immense à la cause qu’elle soutient. Le parti catholique jouit de ce privilège. Il trouve un secours puissant là où le parti libéral rencontre trop souvent un obstacle. Il ne faut pas qu’il en soit toujours ainsi.
' Je citerai comme exemple les cii*constances touchantes qui ont amené une jeune fille à s’inscrire, l’an dernier, aux cours de pharmacie à l’université de Liège. Son père est pharmacien à Maelgat. Le fils, qui devait lui succéder, se noie loi-s des grandes inondations de la Meuse en 1880. Si le père vient à mourir, le gagne-pain de la famille est perdu. La fille ainée se décide à aller conquérir le diplôme à l’Université, au lieu de son frère noyé.
* J’en appelle sur ce point à tous mes collègues. Je ne citerai qu’un exemple :
Parmi nos récipiendaires à la Faculté de droit qui demandent, pour raison de santé,
que leur examen soit remis à une autre session, un nombre relativement affligeant d’entre eux écrivent « cession ». Ainsi que me le disait un de mes collègues de la Faculté de médecine, depuis la suppression de toute épreuve à l’entrée des universités, on peut devenir médecin sans savoir ni lire ni écrire. 11 suffit de suivre les cours et d’avoir assez de mémoire pour retenir les leçons, et on peut, au besoin, se faire lire les cahiers par un ami. Régime déplorable.
LES FRANÇAIS, LES ANGLAIS ET LE COMITÉ INTER- NATIONAL SUR LE CONGO EN 1882,
(Revue de Belgique, 15 décembre 1882).
Quand le roi Victor-Emmanuel reçut, à Rome, le général Garibaldi, avec tous les égards qui lui étaient dus, le pape Pie IX, qui avait beaucoup d’esprit et du plus fin, s’écria, dit-on : « Adesso, siamo tre (A présent, nous voilà trois). »
Lorsque Stanley rencontra M. de Brazza non loin du Stanley- Pool, il put dire : « Nous voilà deux » ; et quand M. de Brazza sera de retour à Brazzaville, et qu’il verra en face de lui, à côté de Léo-
poldville, la station anglaise, il pourra dire comme Pie IX : « Maintenant, nous voilà trois. »
Bientôt arriveront aussi les Allemands, car voici ce que l’on a pu lire, ces jours derniers, dans les journaux :
« L’Association allemande pour l’exploration de l’Afrique centrale a reçu la nouvelle de l’arrivée à Zanzibar de M. Wissmann, qui était parti, en avril dernier, pour cette région, avec M. Pogge, afin d’explorer le Congo. En se dirigeant vers le nord par Ischipaker, les
explorateurs espèrent, au printemps prochain, atteindre le Lualaba ou Haut-Congo. M. Pogge reviendra ensuite sur ses pas pour établir une station, tandis que M. Wissmann pénétrera plus avant dans le pays. Au commencement du mois prochain, s’établira à Berlin une société de colonisation, qui compte déjà parmi ses promoteurs un grand nombre de députés, de savants et de notables commerçants. On fonde beaucoup d’espoir sur cette entreprise. »
Sans aucun doute, les Portugais suivront, car ils revendiquent la rive méridionale du Congo.
L’Angleterre prétend, il est vrai, qu’à partir d’Ambriz, la côte est indépendante, c’est-à-dire qu’elle peut accepter le protectorat de la puissance la plus bienveillante à l’égard des indigènes; mais ces contestations ne peuvent empêcher l’intrépide Serpa Pinto, ou tout autre, de conduire une expédition sur le Haut-Congo, en partant de Loanda et en prenant la route du Cuango. Les Autrichiens ont déjà eu en Afrique plus d’un hardi voyageur, comme Marno et le lieutenant A. Lux, qui, presque sans ressources, a accompli une si brillante excursion dans la partie inconnue du bassin du Cuango. Le voyageur de Mikluho-Maclay, ce héros de la science, qui a vécu seul, pendant dix ans, dans la Nouvelle-Guinée et dont M. G. Monod vient de tracer l’émouvant portrait dans la Revue nouvelle, nous montre que les Russes ne le cèdent pas aux autres peuples, quand il s’agit de pénétrer dans des régions inconnues de la zone tropicale.
Les amis du progrès pacifique ne peuvent que s’applaudir de ce mouvement général qui attire les explorateurs de toutes les nationalités vers le grand bassin du Congo. J’essayerai d’indiquer comment on pourrait le mieux, à mon avis, tirer parti de tous ces dévouements au profit de la civilisation; mais il nous faut d’abord faire connaître ce qu’ont accompli les premiers explorateurs.
Je n’ai pas à raconter ici l’expédition de M. de Brazza. La plupart des journaux en ont rapporté récemment tous les détails connus jusqu’ici, et M. Valbert les a résumés dans des pages spirituelles et éloquentes que tout le monde a lues. Ce n’est pas nous qui reprocherons à M. de Brazza d’être apparu à Stanley privé de ressources, alors qu’il avait, comme nous l’apprend M. de Lesseps, épuisé celles que la section française de V Association internationale avait mises à sa disposition. Je suis prêt à m’incliner avec M. Valbert devant les va-nu-pieds; car ce n’est pas aux cothurnes dorés que nous devons ce qu’il y a de bon dans notre triste humanité, mais à ces apôtres de la charité qui n’avaient pas où reposer leur tête, comme le Fils de l'Homme, saint Jean, saint Paul ou Çakia-Mouni. On sait que M de Brazza a suivi le cours de l’Ogoué, qu’il avait déjà essayé de remonter auparavant, avec M. Marche; que, bien accueilli par les indigènes, il a franchi le faîte de partage peu élevé qui sépare le bassin de l’Ogoué de celui du Congo et que, rencontrant là un des
affluents du fleuve, le Lefini-Lawson, il en a descendu le cours et est parvenu enfin au Stanley-Pool, où il a fondé une station, Brazzaville, sur un terrain que lui a concédé le roi Makoko. Ce qui est moins connu, ce sont les travaux des Anglais et de Stanley sur le Congo. Heureusement, un membre de V Association africaine et du Comité d’études du Haut-Congo vient de publier un résumé très bien fait des résultats obtenus par ces deux sociétés*, et, d’autre part, les relations récentes des missions anglaises rapportent des faits d’un grand intérêt, relatifs à ces mêmes parages. Nous présenterons un résumé rapide de ces publications.
Je ne rappellerai pas comment s’est créée Y Association africaine en 1876. J’en ai parlé dans la Revue des deux Mondes en 1877, et notre éditeur, M. Merzbach, a bien voulu réimpiimer mon article, en y ajoutant deux cartes et des documents nouveaux*. L’Awociation africaine a abordé l’Afrique par la côte de Zanzibar. Son but a été tout d’abord de frayer la route jusqu’au lac Tanganyika et de fonder sur ses bords une grande station centrale. De là, les explorateurs auraient pu se rendre à Nyangwe et puis descendre le Congo jusqu’à son embouchure, sur les traces de Stanley. Mais il était nécessaire d’établir successivement, le long de la route, des postes de refuge et de ravitaillement. Il ne s’agissait donc de rien moins que d’ouvrir la voie à travers l’Afrique, depuis l’océan Indien jusqu’à l’océan Atlantique. L’œuvre était considérable, et cependant, en ce moment, elle est aux trois quarts accomplie. En effet, d’un côté, on arrive, d’étape en étape, jusqu’à la station internationale de Karema aux bords du Tanganyika et, de l’autre côté, le steamer que Stanley a lancé sur le Congo peut s’avancer jusqu’aux chutes des Stanley- Falls, situées sous l’équateur môme, par 43“ de longitude est (méridien de l’île de Fer). De Karema à Nyangwe, le voyage se fait sans trop de difficultés, en traversant le Tanganyika et en suivant le Lualaba. Il ne reste donc plus à franchir que les chutes qu’on rencontre un peu au-dessous de Nyangwe et les Stanleys-Falls, près de l’affluent Mbura. C’est là qu’il y aura le plus de difficultés à vaincre. On se rappelle que ce sont les dangers qu’offre cette partie
^ L’ Association internationale africaine et le Comité d’études du Haut- Congo. Travaux et résultats de déceiabre 1879 à octobre 1882, par un de leurs collaborateurs.
2 L’Afrique centrale et la Conférence géographique de Bruxelles, Lettres et découvertes de Stanley, 1878. (Voir plus haut, p. 127-154.)
du Congo qui faisaient dire à Stanley, par les habitants de Nyangwe, ,
aue le voyage était absolument impossible. Mais, pendant assez ]
lon<^temps peut-être, on tardera à établir des stations dans cette
ré'^ion, car le Haut-Congo, avec ses nombreux et puissants affluents,
offie un champ assez vaste aux entreprises des explorateurs, surtout I s’il se trouve que l’affluent appelé Aruwimi n’est autre que ce mystérieux Uelle aperçu par Sweinfurth à l’ouest du lac Albert. .
Dans ce cas, on pourrait arriver par eau à rejoindre presque le I
Haut-Nil, à l’endroit où il sort des grands lacs, et une communica- ;
lion avec la Méditerranée s’établirait peut-être alors par le Nil, surtout si l’Égypte pacifiée et bien gouvernée pouvait occuper .
définitivement et solidement cette région. .... i
Les journaux et les communications de Y Association africaine nous ont fait connaître ce qui a été tenté du côté de Zanzibar. Avec I le revenu de son capital primitif, d’environ quatre cent mille francs, dû tout entier à des dons volontaires, Y Association a pu envoyer chaque année au moins une expédition dans la direction du lac
Tanganyika. .
j Elle trouvait sans cesse de nouveaux volontaires prêts à partir . .
pour aller remplacer ceux que la maladie emportait ou forçait de 1 revenir en Europe. Jusqu’à ce jour, six voyageurs belges ont
I succombé dans ces tentatives multipliées et, on ne peut le dissi-
I muler, leur mort a laissé une triste impression. Je ny ai pas
I échappé, car parmi les victimes de leur dévouement à une œuvre
i humanitaire, se trouve le fils d’un de mes meilleurs amis, un jeune
I officier qu’ont vivement regretté tous ceux qui l’ont connu. Mais il
faut voir les choses telles quelles sont. On l’a dit avec raison : chaque progrès de l’humanité s’achète au prix du sang. Combien d’existences sacrifiées dans les voyages vers le pôle Nord, qu’on n’atteindra peut-être jamais et dont la conquête ne peut présenter aucun avantage, ni économique ni scientifique ; tandis que le centre de l’Afrique est vraiment un nouveau monde à ouvrir aux influences de la civilisation et aux entreprises commerciales, minières et industrielles. La moindre escarmouche enlève des centaines d’hommes, et les grandes batailles comme Gravelotte ou Sadowa, des milliers et des milliers; et pour quel résultat? Pour semer, entre des peuples, qui devraient s’entendre et s’entraider, de nouveaux germes de haine et de luttes futures. Honorons les victimes, plaignons ceux qui les pleurent, diminuons par tous les moyens les
366 le CONGO EN 1882.
chances de mortalité, mais n’arrêtons pas l’élan des braves pionniers qui veulent se dévouer aux progrès de l’humanité.
Les résultats acquis du côté occidental sont déjà très importants. Voici comment le « Collaborateur » de l’œuvre décrit la station de Karema :
« La station de Karema, établie sur un monticule baigné en 1879 par les eaux du lac, en est maintenant distante de 500 mètres, par suite de l’abaissement de leur niveau ; elle se trouve par 6° 49’ de latitude sud, 28° 11’ de longitude est de Paris. Protégée du côté de l’orient par des collines de 50 à 60 mètres d’altitude, elle doit aux brises du lac une température moyenne de 25® centigrades. Un contrat régulier assure à l’établissement la propriété d’un terrain d environ mille hectares. L’habitation européenne, construite en briques, s élève au centre d’un ensemble de bâtiments, magasins, écuries, hangars, présentant un développement de 200 mètres. La plaine avoisinante est d’une fertilité extraordinaire, la plupart des arbres à fruits des tropiques y croissent en abondance ; il en est de même du cotonnier et du palmier élais. Des essais de culture ont démontré la possibilité d’y acclimater quantité de légumes d’Europe. Les voyageurs de V Associaiion ont réintroduit dans le pays les espèces ovine et bovine, qui en avaient disparu ; leurs troupeaux y prospèrent. Un canot à vapeur fait flotter sur le Tanganyika le pavillon international. Déjà l’influence pacifique et civilisatrice de la station se fait sentir autour d’elle. Les conflits entre les tribus voisines sont devenus plus rares ; leurs chefs recourent volontiers à l’arbitrage des Européens ; l’une des sources principales de la traite des esclaves tend aussi à tarir, au moins sur ce point. La sécurité des indigènes est devenue plus grande et réagit sur leur condition sociale. La population du village de Karema a augmenté d’un tiers, et l’étendue des terres cultivées a doublé. Un nouveau village s’est groupé autour de la station elle-même ; il compte actuellement cinquante habitations, occupées par autant de familles. Des vêtements et des outils ont été distribués à des gens à peine couverts auparavant d’un lambeau de peau ou d’écorce. En toutes circonstances, les indigènes montrent qu’ils apprécient l’avantage de posséder parmi eux des hommes dont la présence les protège et relève leur condition. Il est donc démontré, par le fait, qu’un foyer
de civilisation peut s établir et rayonner alentour, au cœur même de l’Afrique. »
Le D*" Van den Heuvel, qui a résidé pendant plus d’un an à ! Tabora, m’en a parlé avecenttiousiasme.il en avait la nostalgie, et, dans ce moment même, il retourne en Afrique. U avait appris la langue des indigènes, qui l’adoraient, parce, qu’il soignait leurs I maux et leur donnait des médicaments. La pratique de l’art de j guérir est la meilleure recommandation auprès des naturels.
I La station de Tabora, également fondée par l'Association internationale, sert principalement de dépôt. En outre, des voyageurs de 1 deux autres nations, des Français et des Allemands, sont venus coopérer à l’œuvre de l’Association et sous ses auspices. En 1880, le capitaine Bloyet a fondé une station à Condoa, dans l’Ousagara, à cinquante lieues environ de la côte, et M“° Bloyet y réside avec lui.
I C’est sur un terrain cédé par les indigènes que se sont élevés les I bâtiments déjà entourés de plantations en pleine croissance. Plus d'un voyageur y a trouvé l’hospitalité. Quatre Allemands, le capitaine von Schœler, le D-^ Bœhm, le D" Kayser et M. Reichard, ont créé, l’an dernier (1881), une station à Rakoma, sur la route de Tabora à Karema, et, d’après les dernières nouvelles, en vertu d’une convention conclue avec la reine d’Uganda, la station sera I probablement transférée à la résidence de celle-ci, cest-à-dire à I Cunda. L'Association internationale a donné des fonds — environ I 80,000 francs — à ces deux entreprises, qui toutes deux acceptent j son programme.
I Sur les deux cents lieues qui séparent le lac Tanganyika de la I côte, le voyageur rencontre aujourd’hui les stations suivantes ;
S 1® Au point de départ, en face de Zanzibar, Bagamoyo, mission
l des Pères français du Saint-Esprit ;
2’ A cinquante lieues plus loin, la station française de Condoa
(capitaine Bloyet) ; ....
I 3® Plus loin encore, à l’entrée de l’Ougogo, la mission anglaise
Ide Mpwapwa ;
4® Le dépôt international de Tabora ;
5® La station allemande de Kakoma ou bientôt Gunda ;
6® La station internationale de Karema.
Le voyage se fait maintenant beaucoup plus vite et plus facilement. Il avait fallu à Caraeron onze mois pour atteindre le j Tanganyika. Le D'' Cambier, souvent arrêté, y a mis quatorze mois ; I les capitaines Popelin et Ramaekers, chacun cinq mois ; M. Storms, I qui vient d’y arriver, deux mois et huit jours, et, au retour,
Canibier a regagné la côle en cinquante jours. Le climat est toujours meurtrier, parce que, dans certaines régions, il faut se coucher dans des marais et, ailleurs, boire de l’eau croupissante. Mais la sécurité, du côté des indigènes, est devenue beaucoup plus grande et les correspondances arrivent régulièrement. La grande difficulté réside toujours dans la nécessité d’employer une petite armée de porteurs. Il est bien fâcheux que l’expérience faite avec les éléphants de l’Inde, entièrement aux frais du roi Léopold, n’ait pas réussi ; car, si l’on trouvait des bêtes de somme résistant au climat, le trajet se ferait aisément en un mois.
Il est regrettable aussi qu’aucun de nos voyageurs qui ont résidé dans les stations du centre, n’ait publié une relation détaillée, comme celle de Cameron ou de Stanley, d’autant plus qu’étant fixés dans le pays, ils auraient pu y consigner des observations plus complètes. Le public se serait intéressé à l’œuvre à mesure qu’il l’eût njieux connue.
Du côté du Congo, les expéditions se sont faites sous les auspices, non de V Association internationale, mais du Comité d’étudi's du Haut-Congo. M. Valbert a cru que ce Comité était une société commerciale, et son erreur s’explique, car l’existence même de cette Association était ignorée en Belgique. Le « Collaborateur » nous apprend qu’elle a été constituée, le 23 novembre 1878, au capital d’un million de francs, et que des souscripteurs belges et étrangers intervinrent dans l’acte de fondation. Mais ce que l’on sait, c’est que les dépenses de l’expédition Stanley ont dépassé, et de beaucoup, cette première mise de fonds et qu’il y a été pourvu par la générosité sans limites d’une personne qui n’a et ne peut avoir qu’un but : favoriser le progrès de la civilisation en Afrique. Le Comité, dit le «Collaborateur», s’inspirait de vues et poursuivait des desseins essentiellement philanthropiques et scientifiques ; il se chargeait de faire des expériences, des tentatives d’exploration, mais n’entendait entreprendre aucune opération commerciale. C’est pour cela quil adopta le drapeau de ï Association internationale et qu’il s’engagea à ériger des stations, établies d’après le même type et remplissant la même mission que celles qui se fondaient dans la région orientale. Le fait est que le patron du Comité est l’unique personne qui, en Belgique, ne peut s’occuper de commerce.
Cette année même (mai 1882), il s’est fondé à Bruxelles une Société générale d'exportation, mais elle n’a pas encore porté son activité du côté du Congo. Un seul négociant belge s’est fixé dans I ces parages, c’est M. Gillis, représentant une firme qui a fondé deux I factoreries, l’une à Emboma, l’autre à Noki. MM. Gillis et Stanley se sont entr’aidés à l’occasion. C’est ainsi que M. Gillis a coopéré au transport du matériel de Stanley et qu’il a pourvu à l’entretien de son matériel naval; d’autre part, en Europe, le Comité d études fournit
à M. Gillis des avantages équivalents.
Comme on le sait, le Congo est navigable sur une étendue de 184 kilomètres, depuis l’embouchure du fleuve jusqu’aux chutes de Yellala. A partir de ce point jusqu’au Stanley-Pool, commence une région tourmentée, sur une longueur de 333 kilomètres. Le Congo la traverse en formant tantôt des cascades infranchissables, tantôt des rapides, que l’on peut remonter avec des bateaux légers et au prix de grands efforts, comme on franchit, au-dessous de Philœ, les premières chutes du Nil, qui ne sont aussi que des rapides. Les eaux du Congo supérieur, retenues par une barrière de rochers, s’épandent en une sorte de lac. C’est cette partie élargie de la rivière que l’on a nommée Étang de Stanley, « Stanley-Pool » A partir de là jusqu’aux cataractes des Stanley-Falls, le fleuve est navigable sur une étendue d’environ 1,500 kilomètres, et, par ses nombreux
affluents, il ouvre tout le centre de l’Afrique.
Pour pénétrer dans ce magnifique bassin, ce qu il fallait, c était donc franchir les 333 kilomètres entre la chute de Yellala et le Stanley- Pool. C’est ce que Stanley et le Comité ont accompli, en deux années d’un travail énorme et au prix de très grands sacrifices. Tout d’abord, Stanley est allé chercher à Zanzibar ses anciens compagnons de voyage, auxquels il a adjoint 72 Kabindas et une cinquantaine d’indigènes du Bas-Congo engagés à la journée. Il lui fallait avant tout, comme base d’opération, une station sur la partie inférieure et navigable du fleuve. Il l’a établie à Vivi, sur la rive septentrionale, à 16 kilomètres en amont des derniers comptoirs européens et à il kilomètres en aval de la chute de Yellala. L’établissement est important. Il est fondé sur un terrain concédé sous forme d’un bail perpétuel. Les indigènes, loin de se montrer hostiles, ont souvent aidé gratuitement à la construction des logements. Ceux-ci se composent de maisons pour les « engagés », de magasins, d’ateliers et d’un élégant chalet pour le chef de 1 entre-
prise. Une petite anse, au pied de la colline où s’élève Vivi, abrite les embarcations.
La seconde station a été établie au-dessus de la cataracte d’Isanghila, dont elle porte le nom, à 83 kilomètres plus haut, encore sur la rive nord. Elle s’élève au fond d’une crique sur une colline haute d’environ 50 mètres. Elle comprend aussi des demeures pour les (1 engagés », et de grands magasins. Entre Vivi et Isanghila, une route a été construite au prix de travaux dont on peut deviner les difficultés.
Depuis Isanghila jusqu’à la grande chute de Ntombo-Mataka, le fleuve, quoique entrecoupé de rapides, peut se remonter en barque. Une troisième station, celle de Manyanga, a été établie à deux kilomètres au-dessous de la cataracte, qui présente un aspect formidable. D’assez vastes terrains ont été concédés des deux côtés du fleuve par les chefs indigènes.
Depuis le Stanley-Pool jusqu’à Manyanga, le fleuve se précipite en une série de rapides et de chutes qui empêchent complètement la navigation. Ici, de nouveau, il a fallu ouvrir une route, sur une distance d’environ 152 kilomètres. La construction en a été très difficile, car les deux rives sont entrecoupées de nombreux ravins. Quand Stanley se mit en route vers le Stanley-Pool, en juillet 1881, il rencontra, près de Manyanga, M. de Brazza, qui, dès le mois d’octobre, avait obtenu du chef indigène Makoko la concession de la rive septentrionale du lac. Stanley passa donc sur la rive méridionale, et c’est là qu’il a établi sa quatrième station, sur un terrain cédé par les chefs du pays. Il lui a donné le nom du promoteur de l’œuvre, le roi des Belges. Léopoldville a été fondée au commencement de cette année (février 1882) et, grâce à la faveur qu’elle a rencontrée parmi les indigènes, elle est devenue un centre de culture et de civilisation.
Au moyen d’un grand service de porteurs fortement organisé, l’intrépide et infatigable explorateur est parvenu à transporter, jusqu’au Stanley-Pool, toutes les pièces d’un petit steamer, L' En- Avant, qui est prêt à porter dans tout le bassin central du grand fleuve, non le pavillon belge, mais la bannière internationale de V Association . Déjà Stanley en a profilé pour remonter le cours du Congo, depuis là complètement navigable, et pour créer, en mars et avril (1882), une cinquième station à Gobila, au confluent du grand affluent venant du sud, le Quango. Le Comité d’études possède quatre petits bateaux à vapeur excellents. Deux, La Belgique et L'Espé-
rance, font le service sur le baS' de la rivière, entre Banana, où arrivent les navires de mer, et Vivi. Le Royal, quoique construit en bois, marche bien ; il relie Isanghila à Manyanga, à travers des rapides difficiles, mais qu’on peut franchir. Enfin, à L' En-Avant est réservée la noble mission d’explorer le Haut-Congo et ses innombrables affluents, y compris le Dankaru, qui vient d’un grand lac intérieur dont les indigènes ont révélé l’existence.
Le résultat acquis est considérable. Il apporte une juste et glorieuse récompense au généreux dévouement du promoteur de l’œuvre et à la persévérance héroïque de ceux qui l’ont menée à bonne fin. Les avantages qu’on en peut espérer, dépassent, et de beaucoup, ceux que l’on peut atteindre aux environs du Tanganyika. De ce côté-ci, on ne rencontre pas les jalousies des Arabes. Les indigènes, n’ayant pas été maltraités par les marchands d’esclaves, sont très bien disposés envers les Européens. Ils leur viennent en aide pour une rémunération modique et même parfois gratuitement. Le climat est moins funeste aux blancs. Il ne faut pas plus de dix jours de marche pour franchir les deux portages de Vivi à Isanghila et de Manyanga à Léopoldville. Quand les deux tronçons de route seront convenablement rectifiés, les transports s’effectueront par axe, et on arrivera ainsi à se passer de ces légions de porteurs qui, du côté oriental, empêchent d’apporter à l’intérieur ou de faire venir à la côte tout produit qui n’a pas une grande valeur relativement à son poids. Par le Congo, on pourra facilement tirer du bassin central toutes les matières utiles qu’il livrera en quantités illimitées. Comme le Comité international ne se réserve aucun privilège exclusif, c’est donc au profit du commerce européen tout entier, sans distinction de nationalité, qu’il a ouvert ce champ immense d’entreprises et de profits. Et, notons-le bien, ce magnifique résultat a été obtenu sans un combat et sans verser une seule goutte de sang^
1 On a reproché à Stanley, en Angleterre surtout, d’avoir fait usage de ses armes lors de sa première descente du Congo. Accusation très injuste, car il devait atteindre la côte le plus tôt possible, sous peine de périr. Quand des barques hostiles lui barraient le passage, en lui lançant des flèches et des sagaies, que pouvaitil faire, sinon se frayer un passage de vive force ? Le voyageur italien Louis d’Albertis,qui a remonté la rivière Fly, dans la Nouvelle-Guinée, s’était promis de ne pas tirer un seul coup de fusil; et, cependant, il a dû faire feu sur les canots qui le cernaient, quand il a voulu regagner la mer. (Voir le Tour du Monde, 2b novembre 1882). Les missiomiaires protestants, en général assez mal disposés pour
Nous donnerons maintenant, en résumant des correspondances et des rapports, un aperçu de ce qu’a accompli la mission baptiste anglaise, à côté de Stanley et parfois avec son concours.
Dès la fin de l’année dernière, les missionnaires anglais avaient établi sur le Congo les quatre stations suivantes : 1° Mussuca, à 33 lieues en amont, sur la rive méridionale du fleuve, leur sert de dépôt principal; 2° San-Salvador, à 27 lieues de Mussuca. plus vers l’intérieur du continent ; 3° Isanghila, à 17 lieues de Mussuca, sur la rive nord du Congo, où ils sont arrivés par la route de Vivi, qui leur avait été ouverte par M. Stanley; 4° Manyanga, à 34 lieues en amont de Isanghila, également sur la rive nord.
Cette année-ci, ils ont remplacé la station d’Isanghila par celle de Baynesville, et la station de Mussuca parcelle de Wanga-Wanga, à laquelle ils ont donné le nom de Underhill. En outre, ils ont fondé un établissement nouveau sur le Stanley-Pool, à côté de Léopoldville, et ils se proposent d’en créer un autre sur le Haut-Congo navigable, aussitôt que leur nouveau bateau à vapeur aura été lancé sur le Stanley-Pool. Voici, au sujet de ces travaux, quelques détails empruntés aux lettres des missionnaires anglais.
J’y trouve d’abord énumérés les inconvénients qui les décidèrent à quitter Isanghila pour un autre endroit situé en face, sur l’autre bord du fleuve. Sur la rive nord, où se trouve Isanghila, les villes sont rares et la nourriture peu abondante et chère. En outre, les porteurs indigènes sont accaparés par Stanley, qui a toutes ses stations de ce côté.
Stanley, à cause de la réputation de violence qu’on lui a faite, reconnaissent cependant qu’il a su s’attirer l’amitié des indigènes, par suite des bons rapports qu’il entretient avec eux.
La livraison de novembre des Proceedinÿs qf the Royal Geographical Society de Londres, apporte l’analyse d’une lettre écrite par M. Comber, le chef de la mission baptiste, et datée de Ntombo (Léopoldville), sur le Congo, 4 août : « M. Comber, dit le recueil anglais, exprime chaleureusement sa reconnaissance envers Stanley, pour avoir ouvert la route vers le Stanley-Pool, par la rivière ; lui et ses collègues avaient vainement tenté d’atteindre ce point par terre; ils avaient rencontré, de la part des trafiquants d’ivoire indigènes, une opposition armée et invincible... M. Comber fait les plus grands éloges de la manière dont Stanley agit avec les gens du pays ; par le tact, la bienveillance et la fermeté qu’il emploie dans ses rapports avec les chefs et le peuple, il a ouvert cette grande voie d’une façon satisfaisante, sans avoir un seul conflit armé. » Voilà le langage d’un témoin oculaire, confirmé pai’ les missionnaires catholiques.
Enfin, les Anglais ayant leur dépôt principal sur la rive méridionale, devaient traverser le fleuve à Vivi, et ils n’y avaient pas de bateau,
I car le leur était à Mussuca, en face. Leur but est donc de transporter toutes leurs stations sur la rive sud.
L’un des missionnaires, M. Comber, passa sur cette rive, pour
y trouver un emplacement convenable, et d’après ce qu’il écrit en
Angleterre, il réussit au delà de ses espérances.
A une journée et demie de marche au-dessus de Isanghila, il découvrit, sur la rive sud, un haut plateau, très remarquable, entouré de rochers, qui s’avance jusqu’au milieu de la rivière et forme comme un lac d’eau tranquille. Plus bas, se trouvent les rapides de Mavuneata, et plus bas encore, avant de redescendre à Isanghila, on rencontre les rapides de Kilolo. Il y a des alligators très nombreux aux environs de ces rapides; M. Comber en tua un de douze pieds de longueur. Les indigènes au service de la mission le mangèrent avec avidité et le déclarèrent du bœuf excellent. Un Belge, M. Amelot, faisant partie de l’expédition Stanley, fil le croquis des rapides et le donna à M. Comber, qui l'a publié dans le numéro de novembre du Missionary Herald. Il n’y a pas d’endroit plus favorable à un établissement que ce plateau. Le drapeau planté sur son sommet se verra à dix lieues de distance en amont et en aval. La vue y est superbe et la fécondité du sol est prouvée par l’herbe abondante qui le couvre. Ce plateau a de deux à trois kilomètres de large sur trois kilomètres de long. Deux autres missionnaires, MM. Crudgington et Bentley, en ont déjà parlé dans le récit qu’ils ont fait de leur voyage de Bemba à Isanghila. C’est là qu’est établie maintenant la nouvelle station destinée à remplacer celle d’Isanghila. On lui a donné le nom de Baynesville, en l’honneur du secrétaire général de la mission du Congo, M. Baynes, qui a tant fait pour son développement. .
Au retour, M. Comber reçut une large et cordiale hospitalité de
MM. Richards et White, qui occupent la belle station de Banza- Mabeka.Il y était arrivé à pied, parce qu’il avait laissé son bateau à Ndike, au-dessous des rapides deMavungata,sous la garde de quatre de ses porteurs. Ndike est l’endroit où les missionnaires de la Livingston Inland Mission se sont embarqués sur le fleuve pour atteindre leur station de Bemba. MM. Richards et White fournirent à M. Comber une douzaine de porteurs, qui, joints à ses hommes, lui permirent d’atteindre facilement la station de Palabala, après avoir
cette construction et la reporter à la nouvelle station, ce qui a
occasionné des retards et des dépenses.
M. Crudgington a changé le nom de la station de Wanga-Wanga
en Underhill, à cause de sa situation au pied des collines. Il décrit en termes enthousiastes la beauté du site, les rochers couronnés d’une verdure luxuriante et l’aspect enchanteur du fleuve, semblable à un lac. Les noms des stations fondées par les Baptistes anglais, non compris celle du Stanley-Pool, sont donc les suivants : San- Salvador, Wanga-Wanga ou Underhill, Baynesville et Manyanga,
toutes sur la rive sud, sauf la dernière.
Pour se rendre de la nouvelle station de Wanga-Wanga ou Underhill à Baynesville, il faut, par terre, cinq jours, ce qui équivaut au temps nécessaire auparavant pour aller à Isanghila par Vivi, et
alors il fallait traverser le fleuve.
Les indigènes des environs de Baynesville sont très favorablement disposés. Déjà les missionnaires en emploient une soixantaine comme porteurs. Ils semblent plus doux et moins querelleurs que ceux de Manyanga ; mais cependant ils sont ombrageux et il faut les ménager pour s’en faire obéir. On pourra les amener peu à peu à accomplir un travail régulier.
La station au-dessus de Baynesville, celle de Manyanga, est occupée actuellement par M. Bentley. Celui-ci donne des secours à une douzaine d’indigènes engagés, dont plusieurs sont couverts d’ulcères. Il passe trois heures, chaque matin, à bander leurs plaies. Mais il est assez difficile de se procurer des subsistances. La nourriture principale se compose d’une espèce de pudding dtcassava, mais les gens des environs ne veulent pas en porter à la mission en quantité suffisante, de sorte que chacun des « engagés » va tous les huit jours au marché, à six kilomètres de là, et rapporte du pudding pour toute la semaine Tout est fort cher à Manyanga, ainsi qu’au Stanley- Pool, et les sauvages refusent de céder leurs chèvres et leur volaille, parce que les Européens ne veulent pas les leur payer le double ou le triple de ce que ces objets valent à San-Salvador, Isanghila et
Mussuca.
Généralement, plus on avance vers le centre de l’Afrique, plus les denrées deviennent bon marché, parce que les perles et les étoffes augmentent de valeur. Ici, c’est tout le contraire, et les étoffes ne sont pas appréciées. Il est probable, d’après M. Comber, que la présence de M. Sianlev, avec ses deux cents hommes de Zanzibar, explique la
franchi environ 36 milles ou douze lieues. A Palabala, M. Harvey leur fit aussi le meilleur accueil. De là M. Comber se rendit à Wanga- Wanga, où les attendait le bateau de la station de Mussuca, qui y arriva en une heure.
Quelque temps après, les missionnaires revinrent pour établir définitivement leur station sur le plateau qui leur avait paru réunir tant d’avantages. Ils désiraient acquérir régulièrement le terrain nécessaire, mais pour cela, il fallait trouver le propriétaire du lopin de terre convoité. Le chef du village voisin, situé à une demi-lieue de l’endroit où est maintenant Baynesville, sembla trop effrayé par leur présence pour oser leur céder le terrain, et les nombreux indigènes qui les entouraient étaient si timides, qu’ils n’osèrent approcher des Anglais qu’après plusieurs jours de délibération.
Sauf à San-Salvador, les missionnaires n’avaient jamais rencontré d’indigènes aussi bien disposés. Ils obtinrent des vivres en abondance, en échange de couteaux et de verroteries, et les naturels écoutèrent attentivement tout ce que les blancs leur communiquaient. Fait très important à noter, c’est que Baynesville, une des principales étapes vers le Stanley-Pool, se trouve sur la rive sud, et si celle-ci est acquise aux Anglais, il ne leur sera pas nécessaire de fonder des stations sur la rive nord, qui aboutit à Brazzaville.
Baynesville est admirablement située, sur un promontoire s avançant dans la rivière. Pendant la saison des inondations, elle est séparée de la terre ferme par un étroit canal, mais en temps ordinaire, elle y est reliée par une bande de rochers. La vue sur le fleuve est très étendue ; il y a beaucoup de terrain arable qui n’attend que la main de l’homme pour produire avec abondance toute espèce de denrées; il s’y trouve également, en grande quantité, du bois, qui peut servir à la construction des habitations et des magasins.
La station de Mussuca a été remplacée, ainsi que je l’ai noté déjà, par celle de Wanga-Wanga, située dix milles plus haut, sur la rivière. Elle a été fondée par M. Crudgington, qui en a acquis le terrain des chefs des environs. L’endroit était appelé Tunduwa. 11 est situé entre Wanga-Wanga et la pointe de Tunduno, en face d’un coude du fleuve que les tourbillons effroyables qui s’y produisent ont fait nommer par les Européens Bocca di Inferno « la Bouche de l’Enfer ». Ce n’est pas sans regret que M. Crudgington quitta Mussuca, où il venait de construire une grande habitation, avec une véranda tout autour pour se garantir du soleil. Il a fallu démonter
retour, nous restâmes seulement cinq jours en chemin. Partout les indigènes se montrèrent bien disposés, sauf peut-être vers Zinga, où ils voulurent s’opposer à notre passage. Nous sommes grandement redevables à la persévérance de M. Stanley, qui a ouvert, par ses voyages et ses travaux, un accès facile au Stanley-Pool. 80 à 100 des hommes de Zanzibar de M. Stanley font constamment le trajet entre Manyanga et le Stanley-Pool. Ils ont des amis dans presque tous es villages qu'ils traversent, et contribuent beaucoup à calmer les mauvaises dispositions des naturels. Notre dialecte congo a suffi pour nous faire entendre chez presque tous ces naturels, même à Ntambo. Il « O non rto Hiffprfinp.ft entre le congo, le bassendi, le babwende, le
3T(> le CONGO EN 1882.
rareté et la cherté des vivres et la peine que l’on a à se les procurer. Cependant la situation s’améliorait dans les derniers temps, et une vingtaine de femmes indigènes descendaient journellement à la mission, vendant des noix et de singuliers amalgames contenus dans des pots, que les a engagés » aiment beaucoup et qui suppléent au pudding. M. Bentley, ayant réuni une bonne provision de vivres, est parvenu à faire descendre les prix en refusant constamment les offres qu’on lui faisait. Ainsi s’appliquait, là aussi, la loi générale de l’offre et de la demande. Les choux, salades, navets et autres légumes qu’il a semés dans son jardin, croissent à vue d’œil ; et tous les matins chacune de ses chèvres laitières lui donne une pinte de lait, et ses poules, beaucoup d’œufs. M. Bentley note un trait curieux du caractère des naturels. On pourrait croire que les soins accordés aux malheureux et la guérison rapide de leurs ulcères auraient provoqué leur étonnement et leur gratitude ; mais ils ne témoignent aucune reconnaissance pour leurs bienfaiteurs, bien que leur tempérament soit expansif en d’autres circonstances. L’exercice de la médecine est cependant une des œuvres les plus importantes de la mission de Manyanga, car les enfants mal soignés sont souvent atteints de plaies infectes, que l’iode et la potasse ferment rapidement, et une fois guéris, ils restent auprès des missionnaires. Ils sont très difficiles à instruire et à éduquer ; ils n’ont aucun respect pour les blancs ; ils volent et mentent à l’occasion ; et jamais un jeune indigène de Manyanga ne se rend à l’appel qu’on lui adresse qu'après avoir été appelé dix ou vingt fois. Ils diffèrent en cela des naturels de Makuta et de Mussuca. La paresse est le vice invétéré de ces peuplades ; aussi ne leur fait-on exécuter que les travaux les plus faciles, et le matin seulement. L’après-midi, on leur donne des leçons et, le soir, on leur apprend à chanter des chants religieux.
On ne lira pas sans intérêt les détails de l’expédition qui a abouti à l’établissement d’une nouvelle station, à l’ombre de celle que M. Stanley a nommée Léopoldville.
M. Comber, suivant le conseil de Stanley, partit de Manyanga avec 40 hommes de Zanzibar et 10 « engagés » de la mission. Ils s’avancèrent sur la rive nord du fleuve jusqu’aux rapides de Inkisi, où ils traversèrent l’eau dans les canots des naturels. Arrivés sur la rive sud, ils passèrent par les tribus des Bassessa jusqu’à Ntamo.
Voici quelques extraits d’une lettre que M. Comber a écrite au Missionary Herald, lequel l’a publiée en novembre 1882 : « Au
avec ta plus granae cunusuc. n oc —
mais ne demanda rien. Mes jeunes porteurs le trouvèrent même très indiscret, quand il étendit son corps couvert d’ocre rouge sur mon lit, et qu’il se couvrit jusque par-dessus la tête avec ma couverture, la trouvant « si agréable et si chaude ». Quant à moi, cela m amusa beaucoup, loin de me déplaire, car notre intérêt est de leur inspirer toute confiance. Il revint vers le soir avec sa femme et ses deux enfants, qui rampèrent et s’établirent dans la tente. Nous leur parlâmes deux heures durant de l’Angleterre, de notre station à San-Salvador, de notre but en pénétrant chez eux et du grand Dieu
(Nzarabi) dont nous venions les entretenir.
» Le jour suivant, nous arrivâmes au Stanley-Pool, où nous
fûmes reçus avec beaucoup d’égards par M. Braconnier et cinq autres messieurs laissés par M. Stanley pour prendre soin de 1 expédition belge. La vue de la station belge est très belle vers le haut de la rivière; celle-ci s’étend ici calme et large comme un grand lac, avant de se précipiter en cataractes qui la rendent si dangereuse plus bas. Léopoldville - c’est le nom de l’établissement belge - est situé juste au-dessus des rapides de Ntamo, sur le seul terrain
M. Braconnier, un contrat provisoire qui devra être ratifié par le Comité d’études du haut Congo de Bruxelles et par la Société missionnaire Baptiste.
» Notre premier soin, en arrivant au Stanley-Pool, fut de faire visite au grand chef Nga-Liema, dans sa résidence Kintamo, à cinq milles de Léopoldville, et de lui expliquer notre désir d’instruire ses sujets et de savoir comment il nous recevrait lui-même. Le chef et tous ses sujets sont des Batekes complètement sauvages. Ils ont un aspect féroce et brutal; avec leurs sourcils rasés, leurs cils arrachés et des cercles d’ocre rouge et jaune entourant leurs yeux, ils constituent un type de la race africaine tout nouveau pour moi. Nous fûmes obligés de faire un beau cadeau d’étoffe à Nga-Liema. Ayant satisfait à’ ses demandes, il devint plus traitable et sembla même fort intéressé par ce que nous avions à lui dire. Il parut heureux de notre arrivée, surtout lorsqu’il apprit que nous pratiquions l’art de guérir. Ici, comme dans nos autres stations, cette branche de notre mission est la plus importante pour le moment.
«Nous partîmes peu après, en laissant un homme au Stanley-Pool, pour déblayer notre terrain, de sorte que notre station là-bas est enfin en voie de formation. Nous pourrions même bientôt établir un nouvel établissement plus vers rintérieur, à Nyansi, au-dessus de Ibari-Khutu, dès que nous aurons lancé notre nouveau steamer, La Paix, qui a pu être construit grâce à l’argent (30,000 francs) voté au dernier meeting de Hope-Hall. »
Je ne crois pas inutile de donner quelques détails précis sur ce charmant petit navire, parce qu’il peut servir de type pour nos explorateurs. Il a 70 pieds de long et 11 ‘/^ pieds de large et jauge moins d’un pied d’eau, c’est-à-dire qu’il pourra passer partout où il y aura un pied de profondeur. La quille n’a que quelques centimètres de plus que les côtés. Il fait quatre lieues à l’heure et peut marcher plus vite, si c’est nécessaire. En tout cas, il avance beaucoup plus rapidement que les canots qui pourraient lui donner la chasse. La coque et la machine pèsent 6 tonnes; mais, si l’on ajoute le poids des cabines, des agrès, etc., le poids total est de beaucoup supérieur. Le navire est divisé en sept compartiments distincts et étanches; un trou fait dans n’importe quelle partie du fond pourrait même admettre l’eau sans aucun danger pour le bâtiment. Il est construit en acier Bessemer et couvert de zinc pour le garantir de la rouille. Ces plaques de zinc, étant d un grain très tendre, sont résis-
^ tantes et se plieraient simplement sous un choc qui briserait des I plaques plus dures.
I Le bâtiment est mû par deux hélices de seize pouces de dianaètre.
I On a eu recours à une méthode très ingénieuse pour avoir une hé ice
I assez grandeet pour ne pas perdre une partie de la force, ce qui aurait
lieu autrement; car, le navire ne calant qu’un pied, la moitié des
hélices tournerait dans l'air, sans effet utile. On a pratiqué deux tunnels de chaque côté de la ligne centrale. Ces tunnels corn inencent vers le milieu du navire et montent en pente douce jusqu à cinq pouces au-dessus du niveau ordinaire de l’eau. Ils descendent ensuite et rejoignent l’eau à la poupe, au bout du navire. Les hélices sont placées à l’endroit où les tunnels sont le plus élevés et ont, par conséquent, cinq pouces de leur diamètre au-dessus du niveau de l’eau. Mais, dès que les hélices commencent à tourner, 1 air est chassé des tunnels et, par le principe du siphon, les tunnels se remplissent d’eau et les hélices sont complètement immergées. Dans le 1 cas où une des hélices serait endommagée, un « trou d’homme » peut être ouvert au dessus du tunnel et 1 hélice nettoyée sans que l’autre cesse son travail. Actuellement, les missionnaires anglais I n’ont sur le Congo que Le Plymouth, embarcation qui est, disenti ils, très inférieure à celle de M. Stanley.
I Construit, je crois, en Belgique par la Société Cockerill, L Ln- Avant peut braver impunément les chocs contre les rochers que l’on peut rencontrer dans le fleuve, parce que l’acier dont il est fait est très tendre. Quand les rapides deviennent par trop dangereux et que seize rameurs ne parviennent pas à les remonter, deux des porteurs gagnent la rive à la nage en tenant des cordes entre leurs dents et les attachent à des arbres ou à des rochers. On hèle le bateau 1 aussi haut que possible. Puis on se met à l’ancre jusqu’à ce que les cordes soient attachées plus haut encore ; ainsi de suite jusqu’à ce que les rapides soient franchis. On peut ainsi remonter une partie des escaliers que forme le Congo; mais d’autres chutes formidables
rompent la navigation et nécessitent des portages. , c •
1 Le Père Angounard, de la congrégation catholique du Saint- ^ Esprit, a reçu de Stanley l’accueil le plus empressé et une assistance efficace, et il lui exprima, ainsi qu’à ses cooperateurs, la plus vive reconnaissance. Les missionnaires publient un très ioli dessin représentant leur bateau Le Plymouth, hissé à grand renfort de câbles à la remonte des rapides. Ce croquis leur ete remis.
par M. L. Araelot, qui fait partie de l’expédition Stanley. Ils se louent extrêmement des excellentes relations qu’ils ont eues avec lui et avec le lieutenant Braconnier.
Les rapports et les lettres que j’analyse, contiennent aussi un fait de la plus haute importance pour l’avenir des stations dans ces parages. Les Anglais qui y sont établis, MM. Bentley, Comber, Harlland, Dixon et Weeks, jouissent tous d’une santé excellente. Aucun d’eux n’a été atteint de la fièvre. On peut donc en conclure que le pays est beaucoup moins malsain que la région orientale entre la côte et le Tanganyika.
Je ne puis terminer celte rapide (isquisse sans dire un mot de 1 incident Stanley-Brazza. Certes, en Belgique, nul ne refusera à M. de Brazza le mérite d’avoir fait d’importantes découvertes, et son nom sera gravé par l’histoire à côté de celui de Stanlev: mais on peut se demander, avec certains journaux français, si, en cessant de mettre son énergie et son habileté au service de V Association internationale, \l â fait ce qn'il y a de pl\is> utile pour la civilisation et même pour son pays. Si la France parvient à étendre son influence dans 1 Afrique centrale, la Belgique ne pourra que s’en féliciter, vu que sa prospérité économique dépend beaucoup de celle de sa puissante voisine, et cest d’elle qu’elle reçoit — ceci est encore un fait indéniable — une très grande partie de sa nourriture intellectuelle. Aucune apparence de rivalité n’est ici possible, car la Belgique n’a pas déployé son drapeau en Afrique, et Y Association aussi bien que le Comité du Congo sont des entreprises particulières d’un caractère international. Quoiqu’on ait dit le contraire à Paris, la Belgique ne songe nullement à fonder des colonies aux bords du Congo *. C’est un luxe qu’elle ne peut se permettre. L’exemple de la Hollande est bien fait pour calmer les plus enthousiastes; car la possession de la plus belle colonie du monde après l’Inde, cet empire que l’on peut appeler les Indes néerlandaises, aboutit depuis quelques années à des
* Je crois avoir résumé sur ce point l’opinion de la grande majorité de mes concitoyens dans le chapitre de mon volume récemment publié : Éléments d'économie politique, c\\diY>\ire « Colonies».
déficits annuels et, par conséquent, à des emprunts et à des impôts. Nous pouvons donc apprécier l’incident Stanley-Brazza avec la plus complète impartialité. J’applaudis, pour ma part, chaque fois qu’un État civilisé étend son action sur des contrées encore livrées à la barbarie; mais n’eût-il pas été préférable, et pour le progrès de la civilisation, et dans l’intérêt de la France elle-même, que M. de Brazza eût arboré à Brazzaville le drapeau international de l'Association, dont il avait été l’un des plus hardis pionniers, plutôt que celui de son pays ? Si les explorateurs des autres nations imitent l’exemple de M. de Brazza, nous aurons bientôt, sur les bords du Congo, des territoires anglais, allemands, portugais, italiens et hollandais, avec leurs frontières, leurs forts, leur canons, leurs soldats, leurs rivalités et, peut-être un jour, leurs hostilités. N’est-ce pas trop déjà de voir nos fleuves d’Europe hérissés partout, des deux côtés, d’armements form’dables ? Faut-il reproduire cette situation lamentable jusqu’au milieu de l’Afrique? N’aurait-il pas mieux valu, comme l’ont voulu les promoteurs de l'Association et du Comité, fusionner les forces de ces nationalités diverses en une œuvre internationale et humanitaire travaillant au profit de tous ?
Le rapport présenté à la Chambre française pour appuyer la ratification de la convention Brazza-Makoko, affirme que la France a seulement l’intention de créer dans ces parages « des stations •scientifiques, hospitalières et commerciales », et qu’elle entend y (( assurer au commerce de toutes les nations la même liberté, les mêmes avantages qu’au commerce français. » Comme tel est exactement le but de l'Association internationale, formulé dans les termes mêmes dont s’est servi le rapport de M. Bouvier, on ne voit pas bien pourquoi M. de Brazza a voulu transformer cette grande entreprise de l’ouverture de 1 Afrique centrale par les efforts unis de tous les peuples, en une série de prises de possession exclusives et rivales. Je salue avec respect le drapeau de la France arboré aux bords du Stanley-Pool, mais je crains de voir bientôt s'élever, en face, des pavillons rivaux. J’aurais préféré, je l’avoue, que Brazza et Stanley n’eussent eu qu’une même bannière, celle de l'Association internationale, qui, en fait, est celle de la civilisation, sans distinction de race ou de nationalité. En tout cas, le Comité international continuera son œuvre ; mais un appel devrait être adressé à tous les États et, en premier lieu à la France, pour lui venir en aide, par un moyen qui profiterait à tous et surtout à la nouvelle colonie de
Brazzaville. La route la plus courte, pour atteindre le Haut-Congo, est évidemnaent celle du fleuve lui même. Mais, ainsi qu’on l’a vu, les chutes et les rapides nécessitent des transports par terre, sur une distance d’environ 250 kilomètres, auxquels on devrait ajouter une centaine de kilomètres, si l’on voulait se dispenser de la navigation possible, mais périlleuse, entre Isanghila et Manyanga. Il faudrait sur cette étendue construire un chemin de fer. Aucun État isolé ni aucune société privée ne se chargeront de ce travail difficile, d’ici à quelque temps. Mais, comme il s’agit, pour le monde civilisé, d’un grand intérêt humanitaire et économique, pourquoi chaque État ne pourrait-il pas accorder une garantie d’intérêt proportionnée à sa richesse ou à son budget et à son commerce extérieur combinés ? Ce serait une charge annuelle de 3 à 4 millions, pour les plus imposés. Les précédents ne manquent point : l’Angleterre et la France se sont entendues pour garantir des emprunts grecs et des emprunts turcs, et, en ce moment même, une commission internationale s’occupe de régler et d’améliorer la navigation du Danube. Il faut tout simplement appliquer le même principe au Congo. Ces garanties, accordées à une société de construction et d’exploitation, seraient représentées par des parts de fondateur, qui, réparties au prorata, entre chaque État, leur apporteraient un dividende, quand la compagnie aurait touché 5 p. c.
Cette entente des pays civilisés pour entreprendre, à frais communs, un grand travail d’intérêt général, dont profiterait le genre humain tout entier, ne serait-elle pas une magnifique manifestation du principe de la solidarité des peuples, qui devient chaque jour plus réelle ? Les races les plus déshéritées en profiteraient par la suppression de l’esclavage, de la traite et des guerres d’extermination qu’elles provoquent, et les nations les plus avancées, par l’accroissement de leur commerce et par l’ouverture de nouveaux débouchés.
Ce serait, certes, un spectacle consolant de voir les États, que divisent encore trop souvent des préjugés, des jalousies, des appréhensions ou des rivalités militaires, se donner la main pour travailler ainsi en commun au bien et au progrès de l’humanité.
Maintenant que tout un continent s’ouvre à l’esprit d’entreprise des peuples civilisés, on peut s’attendre à d’importantes découvertes, et jamais le mot du qroconsul romain : Sempev aliquid ex Africa novi, n’aura été plus vrai. Mais puissent les États européens ne pas
LE CONGK) EN 1882.
y apporter, aux yeux des indigènes, le triste spectacle de leurs rivalités \ qui ont fait et feront encore tant de mal en Orient !
^ Le correspondant de Berlin du journal anglais le Standard écrit ce qui suit (16 décembre 1882) : <* On afiBrme que le gouvernement hollandais a l’intention de protester contre les droits exclusifs que la France entend assumer sur le Congo. Les droits de la Hollande sont bien plus anciens dans celte région ; car ce pays a possédé des factoreries sur la cote de Loango depuis plus de cent cinquante ans. Les droits de la Néerlande aux bouches du Congo seraient violés, si la France mettait à exécution les projets de M. de Brazza. On peut donc s’attendre à ce que la Hollande appuiera la protestation contre Tapplication du traité de Brazza. Les députés de Rotterdam comptent présenter une pétition aux États généraux à ce sujet. » — Et en effet, un meeting des négociants de Rotterdam a eu lieu récemment, et on y a voté des résolutions très énei^iques dans ce sens.
Tout cela n’est-il pas déplorable ? Si la France fait les frais d’un établissement et d'une expédition sur le Congo sans exclure personne, ainsi que l’a voulu la Chambre française, ne faut-il pas s’en féliciter, dans l’intérêt de la civilisation ? Le seul moyep de couper court à ces rivalités qui commencent à peine, c’est de neutraliser tout le bassin du Congo et d’y accomplir une œuvx*e internationale.
At G. D. G
Lettres à la Flandre libérale de Gand et au Précurseur d’Anvei’s.
(15 février 18S1 — 16 janvier 1882.)
On m’a demandé de réimprimer les lettres adressées à la Flandre libérale et au Précurseur, qui forment ce petit écrit, et je le fais dans l’espoir d’appeler l’attention sur une question qui mérite celle de tous les hommes de bien. Cepiîndant, ce n’est pas sans hésitation que je m’y suis décidé; c’est qu’en effet, il faut sans cesse en appeler, en cet affligeant sujet, au sentiment moral et à l’horreur du vice et, en même temps, on ne peut en parler, sans s’exposer à blesser les âmes pures et les oreilles chastes.
La prostitution ne disparaîtra pas de sitôt. Elle a sa source, d’une part, dans le déchaînement des instincts « de la bête », qui est en nous, comme dit Pascal, et, d’autre part, dans l’inégalité extrême des conditions. L’or entretient le vice, et la misère lui fournit des instruments et des victimes.
Pour réduire ce mal, il faut donc d’abord faire prédominer dans les hommes la vie morale et intellectuelle, et ensuite soumettre plus com-
plètement les lois civiles aux prescriptions du droit et de la justice.
L’œuvre est immense : elle n’est autre que le progrès même de la civilisation. Ceux qui ont mission de s’en occuper, ce sont, d’un côté, les ministres du culte et tous ceux qui fondent ou entretiennent des écoles, et, de l’autre, les juristes et les économistes.
La question traitée dans cet écrit est plus restreinte.
J’examine seulement lequel de ces deux systèmes est préférable : la prostitution, en temps que trafic, réprimée et punie par la loi; —
^ Avec Garantie Du Gouvernement.
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OU bien la prostitution organisée, légalisée et patentée par les pouvoirs publics.
L’État devant être, avant tout, l’organe du droit et le serviteur de la morale, il n’est personne, me semble-t-il, qui puisse hésiter sur le choix à faire entre ces deux systèmes.
Lettres au journal ÏÏja JFiand»*B libéê^aie de Gand.
Liège, 15 février 1881.
Cher Monsieur,
Je viens de lire un petit écrit admirable d’inspiration morale. Le sentiment du droit et l’amour de l’humanité en animent toutes les pages. Il est intitulé : La Traite des Blanches. Celte lecture m’a rempli d’indignation contre l’état de choses qu’il révèle, et je crois de mon devoir d’en appeler à l’opinion publique.
Vous avez eu raison de dire, il y a quelques jours, quil est pénible d’aborder un pareil sujet dans un journal. Je l’éprouve d’autant plus, qu’à mon avis, les journaux manquent trop souvent de réserve, en parlant de certains faits que punissent les tribunaux. Mais ici, d’après moi, l’honneur de notre pays et la dignité de nos administrations sont engagés. On ne peut se taire.
Je n’ai pas à apprécier la réalité des faits reprochés à M. le bourgmestre de Bruxelles. Ce qui me paraît monstrueux, c’est que notre législation soit telle que de pareils faits soient possibles.
M. Vauthier, dans sa réponse à M. Jacobs, dit à ce sujet: « Lorsque le 18 septembre 1879 il autorisait l’établissement d’une maison de tolérance, rue Saint-Laurent, le Collège échevinal ne savait pas que l’acte authentique de la vente de cette maison n’était pas encore passé. »
Ainsi, l’une des fonctions dévolues au Collège échevinal des grandes villes est donc de patenter des maisons de débauche!
Voici une réunion d’hommes aux sentiments honnêtes, élevés, délicats qui signent l’acte destiné à donner au vice toutes les sécurités
désirables !
Les plus haut placés de nos magistrats municipaux sont assis autour de la table du conseil : ils délibèrent, ils discutent et enfin ils
votent : quoi ? qu’un mauvais lieu de plus sera ouvert — et il se peut que l’un d’eux fasse argent de ce vote !
Cette délibération, ce vote et cette possibilité, ne sont-ce pas là des choses qui révoltent ?
J’ai eu un ami qui était pour moi l’incarnation du sentiment moral dans ce qu’il a de plus noble, de plus pur, et, j’ajouterai — car à Gand on me comprendra — de plus exquis : c’était Gustave Callier. Je me rappelle encore l’horreur et le dégoût qu’il éprouva, lorsque pour la première fois, comme échevin, il eut à ratifier un article des recettes, qui était la dîme prélevée sur le vice patenté.
L’argent n’a pas d’odeur, disait Vespasien ; — mais celui-ci !
Songez donc à cette contradiction inouïe. On veut réduire l’intervention du pouvoir; on lui conteste le droit de faire des chemins de fer, ou de s’occuper d’enseignement, et on l’oblige à organiser la pratique habituelle de la débauche, — et il en tire un revenu !
Mais, dit-on, il s’agit d'un mal nécessaire, et le but de la réglementation est d’en diminuer les fâcheuses conséquences. Tel est l’argument qu’on invoque en faveur d’une chose évidemment répugnante Examinons ce qu’il vaut.
Un mal nécessaire ! L’homme étant un être libre et lé mal étant, non pas favorable, mais contraire à sa félicité, prétendre qne le mal est nécessaire, c’est affirmer que l’homme agit nécessairement, fatalement, en opposition avec son véritable intérêt; ce qui est absurde.
L’homme est porté par la nature à rechercher l’amour comme la nourriture ; c’est un instinct animal universel, mis en nous pour assurer la reproduction de l’espèce; soit, mais, s’en suit-il que l’amour vénal soit une nécessité ? Les bêles, à qui vous nous comparez ici, achètent-elles à prix d’argent les faveurs de leurs compagnes?
Que, dans nos civilisations actuelles, une certaine somme de vices soit inévitable, je l’admets; mais le rôle du pouvoir est-il de l’autoriser, de le réglementer, de lui donner l’estampille administrative? Entre ces deux choses, il y a un abîme. A mon avis, c’est dans cette distinction trop peu remarquée, que réside toute la question.
Il y a en mathématiques des quantités que l’on ne peut comparer, parce qu’elles ne sont pas du même ordre. C’est le cas ici. Les conséquences du vice auquel se livrent les particuliers et celles du vice patenté par l’autorité ne peuvent se comparer; elles sont d’un autre ordre. Les unes sont imputables aux individus ; les autres le sont aux autorités, qui réglementent et sanctionnent, et k la nation tout entière qui tolère cette réglementation.
Un exemple fera mieux comprendre ma pensée. On prétend que depuis la suppression des jeux de Spa, on joue plus qu’auparavant. J'en doute ; mais admettons-le : l’argument ne me touche pas, c’est maintenant affaire des joueurs. Mais que l’État ouvre des tripots pour la pratique autorisée d’un fait que le code pénal punit, voilà ce qui révolte le sens moral.
Vous jouez, vous perdez, vous vous ruinez dans un cercle particulier ; fait regrettable, mais fait individuel. Qui en est responsable? Vous d’abord, en second lieu le cercle qui vous prête ses salons.
Vous jouez, et vous vous ruinez dans une maison de jeu officielle : fait social. Qui est responsable? Le législateur, la nation tout entière.
La débauche clandestine, chose fâcheuse. La débauche patentée, le vice institution publique, chose monstrueuse.
Le brigandage sévit en Sicile et jette l’inquiétude dans toutes les parties du pays. C’est un fléau inévitable, peut-on dire ; ne vaut-il pas mieux circonscrire le mal? Permettons donc que, sur certaines routes, les brigands puissent voler sans crainte d’être molestés. Ils y trouveront ainsi de quoi vivre et, du moins, partout ailleurs, on sera en sécurité. Voilà exactement le raisonnement qu’on fait pour justifier la réglementation de la débauche.
Les tribunaux ont constaté certains faits abominables qui justifient complètement ce mot : La traite des Blanches. Les journaux anglais ont adressé à la Belgique des paroles de réprobation indignée. Ils ont eu raison, parce que de ces faits — rares ou fréquents, peu importe — la Belgique entière est responsable, puisqu’ils sont la suite de la réglementation officielle.
En Angleterre, des faits semblables, pires peut-être se produisent ; c’est possible. Qu’en peut-on conclure? Qu’il y a des Anglais immoraux.
Mais en Belgique, c’est la loi elle-même qui est Immorale.
Nous Belges, nous ne pouvons pas faire, pas plus que nos voisins, qu’il n’y ait point de crimes ou de délits ; mais ce que nous pouvons et ce que nous devons obtenir,c’esl que ce ne soit pas sous le couvert et, pour ainsi dire, sous la protection de nos lois et de nos règlements que le délit se commette.
C’est le Collège échevinal qui autorise l’ouverture d’une maison de débauche ; c'est sous la garantie et sous la surveillance de la police que le vice s’y pratique.
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Dès lors, n’est-il pas évident que le Collège et la police portent la responsabilité des faits délictueux ou immoraux qui s’y commettent : séquestration, brutalités, violences, détournements de mineures, etc., etc. ?
Si, comme échevin, j’avais ouvert une nouvelle maison, il me semble que je n’aurais pas la conscience en repos. Je verrais, j’imagine, se déroulant devant mes yeux, la série des méfaits auxquels j’aurais donné la sanction officielle.
Et la visite obligatiore, autre formalité inouïe ! N’est-elle pas la violation évidente de la liberté individuelle, garantie par la Constitution ? Car la police l’impose arbitrairement, sans qu’il y ait délit ou jugement.
L’état de notre législation en ce point, tel que M. Pirmez l’a révélé à la Chambre, est indigne d’un pays libre.
Voici une jeune fille que la police veut soumettre à la visite, parce que le commissaire prétend que sa conduite y donne lieu. Elle résiste. Les tribunaux à tous les degrés de juridiction, lui donnent raison, parce que sa conduite ne justifie pas l’ignominie qu’on veut lui imposer. La Cour de cassation, chambres réunies, déclare que la décision du Collège échevinal, qui peut être rendue sur un simple rapport de police, est souveraine. « Ainsi, conclut M. Pirmez (séance du 27 janvier 1881), il est aujourd’hui de jurisprudence certaine qu’un Collège échevinal a le droit de prendre, contre une femme, une mesure qui est le plus grave des outi-ages, et que celle-ci, fût-elle la victime d’une machination, n’a aucun recours à Injustice. »
Nul ne peut me priver de la moindre partie de mon bien, sans que je puisse en appeler aux tribunaux, qui jugeront en fait et en droit.
Et dans ce cas, où il s’agit de l’honneur d’une femme, elle ne peut demander protection à aucun tribunal. La déci.sion de la police
EST souveraine.
Et la Belgique se vante de ses libertés !
Mais, dit-on, la visite est indispensable dans l’intérêt de la santé publique. Je ne veux pas ici examiner le côté médical de la question, ni discuter les statistiques qu’on produit de part et d’autre iMais ne voyez- vous pas que vous donnez à l’administration un rôle absolument abominable ? Tout d’abord, en promettant l’innocuité au vice, elle le stimule. Mais, en outre, et ceci est plus grave encore, si cette innocuité, qu’elle fait espérer, n’existe pas, c’est à elle que le malade
peut s’en prendre. Le contrôle est-il insuffisant, les maladies deviennent-elles plus fréquentes, ceux qui en sont atteints, ont le droit d’en accuser la négligence de la police des mœurs, cest-à-dire de l’autorité communale. Ils peuvent leur dire ; « Vos mesures de précaution m’ont inspiré une complète sécurité. Vous avez mal rempli la mission que vous avez assumée. Je vous déclare responsable de mon mal ». — Et ce qu’il y a de plus fâcheux, c est quils
peuvent avoir raison.
Ici encore, il n’v a pas de comparaison à établir entre les maladies, conséquences de la liberté — et les maladies, conséquences de la réglementation et de l innocuité qu’elle promet. Ce sont, comme je l’ai dit, des choses d’un autre ordre. Les premières sont la peine des imprudences individuelles. Les secondes sont imputables aux
pouvoirs publics.
Il y a pire que tout cela.
La réglementation favorise et sanctionne des faits que nos lois déclarent punissables. L’article 379 du Code pénal est ainsi conçu :
(( Quiconque aura attenté aux mœurs, en excitant, facilitant ou favorisant habituellement, pour satisfaire les passions d autrui, la débauche ou la corruption des mineurs de l’un ou de l’autre sexe, sera puni d’un emprisonnement de trois mois k deux ans, si les mineurs sont âgés de plus de quatorze ans, et de deux à cinq ans d’emprisonnement, si les mineurs n’ont pas atteint cet âge ».
Le règlement de Bruxelles art. 3, §§ 2 et 3 porte : « S il s agit d’une fille mineure, l’inscription définitive n’aura lieu qu’après que son père et sa mère auront été avertis. S il s agit d une femme mariée, le mari sera également averti.
» Dans l'un comme dans l’autre cas, la visite sanitaire a lieu avant même que le père et la mère ou le mari aient répondu à l’avertisse-
ment. »
Ici le doute n’est pas possible. La police et l’administration communale qui a fait le règlement, en inscrivant des mineures dans la cohorte officielle et patentée du vice, « favorisent et facilitent la débauche et la corruption des mineurs », et, par conséquent, tombent sous le coup de la loi pénale.
L’adultère de la femme est aussi un délit. La citation que nous venons de faire, prouve que le règlement et, par conséquent, l’autorité, légalisent et favorisent la perpétration habituelle de ce délit.
Peut-on soutenir encore ici que le règlement est au-dessus du code, comme il est au-dessus de la Constitution ?
Je pense que quiconque tient à l’honneur de notre pays, au respect de la liberté individuelle et à la dignité de l’autorité communale, doit s’élever sans relâche contre un régime qui les compromet de la façon la plus révoltante.
Quel est le remède ? Il s’indique et s’impose :
1° Suppression de la débauche oflicielle, patentée, réglementée, inscrite, visitée, estampillée et s’exerçant avec garantie de l’autorité;
2° Répression de la débauche, qui^ en tant qu’infestant les rues, peut constituer le délit d’atteinte à la moralité publique;
3® Interdiction et punition du trafic, qui consiste à favoriser habituellement la débauche d’autrui.
au sujet de la réglementation des mœurs, le Journal de Gand publie un article qui est, on ne peut le nier, très bien fait et très sérieux. On ne peut mieux défendre une plus mauvaise cause.
Ma réponse sera brève, parce que le Journal ne m’attaque pas sur le terrain où je me suis placé et qui est, je le maintiens, le véritable. Précisons d’abord l’idée que j’ai défendue. Je ne réclame pas, comme semble le croire le Journal, la suppression de toute réglementation ni la liberté du vice, mais je veux une réglementation contre, et non sur, cest-à-dire pour la débauche. Sans doute, la répression ne fera pas disparaître le vice, et le vice a des conséquences fâcheuses qu’on ne peut nier. — Mais ce que je crois, c’est que ce mal, qu’une bonne police répressive réduirait beaucoup, est infiniment moindre que la complicité de la police et la monstrueuse responsabilité qui pèse sur nos administrations communales.
Je pense qu on impose au Collège échevinal de nos grandes villes une mission odieuse et révoltante, qu’il n’acceptera plus longtemps vis-à-vis de la Belgique et vis-à-vis de l’Europe, quand le sentiment moral aura été mis en éveil à ce sujet.
Malheureusement l’habitude de voir la débauche pratiquée sous l’égide et avec la garantie des autorités communales a jeté le trouble le plus étrange dans les notions morales en cette matière. J’espère
répondons de la santé publique, et dans les Cythères organisées par nos soins, nos administrés peuvent cueillir des roses sans craindre les épines ».
La plaisanterie est de mauvais goût, me dira le Journal. — Je ne plaisante nullement, et n’en ai vraiment aucune envie, en un si triste sujet. Je parle de ce qui existe déjà. On ne peut s’imaginer à quel point la réglementation officielle est pleine decharmanles prévenances pour les faiblesses humaines.
A Bruxelles, on avait proposé de concentrer le vice loin du centre. Voici ce que répond le rapport approuvé par le Conseil communal de notre capitale, dans la séance du 13 août 1877 : « On dira qu’il serait possible de choisir un emplacement écarté du centre de la ville et des habitations ; mais il faudrait pour cela aller à une grande distance, et le but ne serait pas atteint - (ceci n’est-il pas sublime ?) — car les personnes à qui la débauche est nécessaire, n’aiment guère à faire de grandes courses. »
O touchante sollicitude de nos administrations paternelles ! Il y avait cependant un moyen bien simple de tout concilier. Le conseil pouvait voter un abonnement au tram et une paire de pantoufles pour ces intéressants habitués. Voilà où aboutit la théorie du « mal nécessaire. »
Le gouvernement chinois a compris sa mission autrement que les pouvoirs chez nous. Fumer l’opium détruit la santé de ceux qui se livrent à cette funeste passion. Qu’en a conclu ce barbare, l’empereur de la Chine ? Qu’il fallait ouvrir des lieux privilégiés pour recevoir les fumeurs ? Non ; mais qu’il fallait proscrire la cause du mal, c’est-à-dire l’opium. Il est vrai que les Chinois sont encore très arriérés.
Nous demandons au Journal de Gand de vouloir bien réfléchir sur ceci. L’inscription et les ignominieuses formalités qui l’accompagnent violent certainement les droits individuels garantis par la Constitution. Les femmes ne sont-elles donc pas des êtres humains? Pourquoi sont-elles exclues du droit commun ?
Si, dans un intérêt public de premier ordre, il faut y porter atteinte, pourquoi ne pas soumettre les deux sexes au même régime d’exception ?
Pour obtenir un avantage contestable, et même fortement contesté aujourd’hui, sommes-nous autorisés à violer les droits les plus évidents de la dignité humaine et de la liberté individuelle, et à
imposer à nos administrations un rôle abominable et une responsabilité révoltante ?
. 5 mars 1881
Cher Monsieur,
Permettez-moi de répondre quelques mots à la lettre de M. le docteur Thiry et au dernier article du Journal de Gand, concernant la réglementation des mœurs.
Je n’hésite pas à déclarer qu’en examinant le côté médical de la question, il faut tenir le plus grand compte de l’opinion d’un spécialiste aussi compétent que M. le docteur Ihiry. J ai toutefois une remarque à présenter à propos de l’emploi des statistiques en cette matière. J’ai fait beaucoup de statistiques, et je sais, par expérience, combien cette science, si exacte en apparence, peut tromper ceux qui l’invoquent, même avec prudence et contrôle. Les statistiques ne permettent de conclusions rigoureuses que quand elles s’appliquent exactement au même ordre de faits. Ainsi, en ce qui concerne la question que je traite en ce moment, il est évident qu avec la réglementation actuelle, la visite doit diminuer le nombre des malades dans les maisons ; mais si l’innocuité garantie attire une clientèle nombreuse, il est certain aussi que des foyers d’infection moins nombreux produiront plus de maladies ; et comme celles-ci ne se font pas soigner dans les hôpitaux, la statistique n en parle pas.
Mon argument acquiert encore bien plus de force, si la visite se fait avec négligence, ce qui arrive souvent. Dans ce cas, la sécurité promise et espérée augmente nécessairement les cas d’infection, car la crainte d’en être victime aurait été, on ne le contestera pas, une cause d’éloignement.
Je n’insisterai pas sur ce point^délicat, qui, comme le dit très bien le président de l’Académie de médecine, doit être discuté entre spécialistes. Je me borne à traiter la question au point de vue du droit ' public et du droit pénal. Comme économiste et comme politique, j’étudie depuis longtemps et sans cesse ce problème capital et difficile : Quelle est la mission des pouvoirs publics ? Quelle est la
limite de leur intervention dans la vie privée ?
Le rôle du pouvoir social est : premièrement, de faire respecter le droit et — peut-être — secondement, de favoriser le progrès et le
bien.
Comment donc peut-on admettre que les pouvoirs publics sont dans leur rôle en autorisant et en patentant un trafic qui est la violation manifeste de tout droit et de toute morale ?
Je suis convaincu que tout dissentiment à ce sujet cesserait, s’il n’y régnait pas une constante équivoque, qui provient de ce que l’on a toujours, et non sans motif, évité d’examiner et de discuter ce répugnant sujet. Ces équivoques, ces idées peu nettes, ces notions confuses reparaissent constamment dans les objections que l’on nous fait. En voici la preuve :
Vous voulez, dit M. le docteur Thiry, employer la contrainte pour rendre les hommes plus moraux. — Nullement : ce qui nous révolte,
c est que 1 autorité ouvre des lieux où l’immoralité s’exerce avec sa garantie et son estampille.
Mais, dit encore le docteur Thiry, toute industrie rangée dans la catégorie des établissements dangereux ou insalubres doit être autorisée. L habitude de voir le régime actuel empêche ici mon savant contradicteur de remarquer, qu’entre le fait de préparer des produits chimiques et celui de se faire du proxénétisme une industrie, il y a un abîme. Fabriquer de l’acide sulfurique est une chose bonne en soi ; elle peut être désagréable pour les voisins, mais elle est utile au pays. Se faire un revenu en louant des esclaves blanches pour la débauche est un fait plus odieux que la traite des nègres, qui, en définitive, avait pour but de fournir des bras à un travail très légitime en lui-même. Je le demande à M. Thiry, qui lui répugne le plus, le négrier ou le proxénète ?
Contraste inexplicable ! Toute l’Europe s’est coalisée pour faire la chasse aux négriers et, au contraire, toutes les villes s’entendent pour patenter les proxénètes On pend les premiers aux vergues des navires, on assure aux seconds les moyens de faire fortune.
L Allemagne, dit-on, va prendre l’initiative d’une croisade européenne contre les jeux de Monaco. Nous avons dans nos villes des lieux officiellement ouverts pour la pratique d’un vice bien pire que le jeu, et quand nous demandons qu’un terme soit mis à ce scandale, on nous jette la pierre !
Il est absolument contraire à la notion de l’État de sanctionner un trafic qui est ou qui devrait être un délit. Ceci s’applique à l'exploitation commerciale de la débauche avec bien plus de force qu’à celle du jeu.
Même confusion dans ce que me répond le Journal de Gand.
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« Eh ! quoi ! dit-il, l’autorité est invoquée contre des animalcules s’attaquant à la vigne, à la pomme de terre, à la charcuterie ; et elle devrait rester les bras croisés en face d’un fléau qui n’est pas à beaucoup près aussi anodin que le doryphora ou les trichines. »
Parfaitement dit ! Mais que fait l’autorité ? Elle ferme la frontière à l’invasion de ces fléaux. Elle]n’ouvre pas des fumiers municipaux, où les porcs infestés puissent agréablement se communiquer la trichinose.
« On ne capitule pas avec la gangrène, » s’écrie le Journal de Gand, et il ne s’aperçoit pas que ce mot est la condamnation absolue du régime qu’il défend. Non, certes, vous ne capitulez pas : vous faites mieux que cela — vous autorisez qu’on lui ouvre des asiles privilégiés où il y a bien des chances qu’on en devienne la victime.
Je suis convaincu que, si le Journal de Gand voulait reprendre l’examen de la question, au point de vue du droit public, il arriverait à partager nos idées. Déjà, il admet que l’autorisation de la débauche et l’impôt prélevé sur un trafic infâme, sont deux faits
choquants.
Seulement, quand nous parlons « de la complicité de la police » et de « la responsabilité monstrueuse des administrations communales », il nous demande de citer des faits précis.
Je n’ai pas besoin d’invoquer ici les faits odieux récemment poursuivis par nos tribunaux. — C’est la réglementation même qui constitue la complicité et la responsabilité pour la police et pour les autorités communales.
Comment ! vous ouvrez des maisons où se commet habituellement et conformément à vos règlements, un délit que l’article 375 du code pénal punit de la prison, et vous demandez encore d’autres preuves de votre complicité !
Quand vous patentez l’exercice d’une industrie abominable, que la loi devrait réprimer, je dis que vous êtes responsable de tout le mal moral et physique qui en résulte.
J’affirme que si, j’avais l’honneur d’être échevin de l’une de nos grandes villes, jamais je n’accepterais semblable responsabilité.
J’ai dit que nous voulions une réglementation, mais contre et non sur, c’est-à-dire pour le vice. Le Journal de Gand nie qu’il en soit ainsi aujourd’hui. Il n’a donc pas lu cet admirable règlement de
Bruxelles « que l’Europe nous envie ». Ce règlement part de l’idée qui sert de base à toutes les organisations officielles de la débauche. Il s’agit d’un mal nécessaire : donc, au lieu de le combattre, faisonslui sa place régulière et autorisée. J’ai cité un exemple des conséquences qui dérivent logiquement de ce principe. En voici un autre. Des femmes mariées oublient leurs devoirs, dit l’exposé des motifs adopté par le conseil communal de Bruxelles (séance du 13 avril 1877), et elles se laissent entraîner dans des maisons où elles peuvent être surprises, « ce qui briserait leur avenir » .
Il s’agit ici d’un délit qui, violant les lois divines et humaines, et portant atteinte à la base môme de la famille, est puni par le code pénal. Aussi invoquerez-vous peut-être la répression Non, le règlement de Bruxelles raisonne autrement; il ouvre des asiles patentés à l’adultère. « On dira, ajoute ce curieux document, que l’autorité ne doit pas protéger ce genre de fréquentation en lui offrant des abris. Si le fait n’existait pas, et en grand, je comprendrais ce scrupule; ou si l’abstention de l’administration avait pour effet de le détruire, î nous serions d’accord ; mais il n’en est rien, car on s’attaque là à
^ un ti'avers de l’humanité, à un vice, si l’on veut, — (ce « si
l’on veut » n’est-il pas bien trouvé ?) — qui a toujours existé et I existera autant que la société, quoi qu’on fasse. » Que dit le Joiir-
. liai de Gand de ce raisonnement, qui est, au fond, le seul qu’on nous
‘ oppose. Il voit comment on applique ici sa fière formule : « On ne
' pactise pas avec la gangrène. ».
Il suffit qu’un régime existe depuis longtemps, quelque monstrueux qu’il soit, pour qu’on le croie, de très bonne foi, indispensable au salut de la société. La tolérance et la liberté de penser, au
seizième siècle, ont paru incompatibles avec la conservation de l’Etat. A la fin du siècle dernier, les magistrats les plus éminents et les plus humains affirmaient que, sans la torture, la justice répressive n’était pas possible. Aujourd’hui on dit la même chose en faveur de la réglementation des mœurs.
Proclamons le droit commun pour tous, pour l’homme et pour la femme, réprimons tout ce qui peut constituer un délit ou une atteinte à la moralité publique : le droit sera respecté; nos autorités communales seront déchargées d’une responsabilité odieuse, et la situation morale et sanitaire de nos grandes villes ne sera pas pire que maintenant, tout au contraire.
Cher Monsieur,
13 mars 1881.
Vous me communiquez la lellre d'un de vos abonnés Je vous prie, avec son antorisalion, de la publier dans votre journal .
« Monsieur,
Voulez-vous me permettre d’intervenir dans le débat soulevé
dans vos colonnes par M. de Laveleye?
Je ne suis qu'un inconnu, et peut-être mon audace^ grande de venir jeter mon nom obscur dans ce débat. Si j intei c’est aue ie suis guidé par l’unique souci de la vente.
, M de Lavellve, se plaçant sur les hauteurs du dro.t po «.que, repousse énergiqueinent toute intervention des pouvoirs publics en Tde régulari^r la débauche. Suppression de ce qu',1 appe le la débauche patentée, c’est-à-dire pratiquée dans des maisons od toc, suppression de la visite et de l'inscription comme portant atteinte
la liberté individuelle, voilà quels sont ses<l«dcram.
» M le D' Thiry, plus utilitaire, se place sur le terrain de
Stali^ique I la som™' des maladies est moindre dans es pays ou existe la réglementation que dans ceux “'“ P)''
combat avec force la liberté de la ''
désordres qu’elle peut engendrer. Il conclut au maintien de de
'''rOnTè'roit il y a là deux opinions extrêmes s'excluant l’une l'autre. Kh bien ! qîoi qtfen pense M. Thiry, j'estime qu li y a place
''Tjrdi?TÎ’tontr™lf M.^de Laveleye : Ce qui excite votre indignation ce sont ies maisons de débauche officielles. Vous par ez de ndée très élevée que le réle de l’Etat est ; I" de faire respec er le droit et 2” de favoriser le progrès et le bien. Quoi faire de p us contraire dites-vous, à cette notion de l'État que l’intervention des pouvoirs’ publics en vue de protéger et même d'encourager la Lbauche*'^— A cela, je réponds, un peu comme Pandoie ; Vous fv^^aison* Je conclus, comme vous, à la suppression de la
“ÏÏelVtoMM ensuite vers M. le D' Thiry. et je iui dis : Ce que
VOUS repoussez absolument, c’est la liberté de la prostitution. La suppression de toute réglementation doit amener, dites-vous, une extension effrayante de la prostitution clandestine. Laisser celle-ci s’exercer en toute liberté, sans frein, sans entraves, cela conduirait à des conséquences déplorablés; ce ne serait plus la liberté, ce serait l’anarchie. — Toujours comme Pandore, je réponds : Vous avez raison! Maintenons les formalités de la visite et de l’inscription.
» Je suis donc d’accord avec M. de Laveleye sur un point : la suppression des maisons de débauche. Les motifs qu’il donne sont péremptoires, et je défie qu’on les renverse. L’État, les pouvoirs publics ne peuvent organiser la débauche. Ceux qui prétendent le contraire, doivent être conséquents avec eux-mêmes et admettre l’intervention de l'État, non seulement en matière de luxure, mais pour tous les péchés capitaux indistinctement.
» Quant aux statistiques invoquées par M. Thiry, elles me laissent ici très indifférent. Toutes les statistiques du monde ne prévalent pas contre un principe. Je suppose que les crimes soient plus fréquents là où la peine de mort est supprimée que là où elle existe encore. Je suppose aussi que M. Thiry soit l’adversaire de la peine de mort, et cela parce qu’il n’appartient pas à l’homme, mais à Dieu, de décréter des peines irréparables. Eh bien ! la conscience de M. Thiry lui permettrait-elle d’être partisan de la peine de mort? Je ne le crois pas. Je citerai ces belles paroles de Rossi : « On n’échappe point à l’empire des principes généraux; le monde leur appartient et c’est la gloire de l’homme de leur obéir. »
» Mais, si je suis d’accord avec M. de Laveleye sur le point indiqué, je suis en désaccord avec lui quant à la suppression de l’inscription et de la visite.
» L’honorable professeur invoque le droit commun pour réprimer la prostitution. Le droif commun, dans l’espèce, c’est l’article 385 du Code pénal, qui prévoit et punit l’outrage public aux mœurs. Mais, pour que cet article soit applicable, il ne suffit pas qu’une femme accoste et sollicite un homme sur la voie publique; il faut en plus un acte matériel. Inutile après cela que j’insiste sur l’insuffisance du droit commun.
» Que faut-il donc faire? Le voici, me semble-t-il : Que le législateur intervienne et érige la prostitution en délit. La loi déterminera limitativement les conditions du délit deproslitution.CommQ peines, la visite et l’inscription. Donc, plus d’arbitraire, mais une loi tout à
la fois soucieuse de la liberté individuelle et de la salubrité publique.
» Ces principes ont été formulés dans un message que le Directoire exécutif adressa au Conseil des Cinq-Cents, le 17 nivôse, an IV : « récidive ou concours de plusieurs faits particuliers légalement constatés; notoriété publique; arrestation et p,agrant délit prouvé par des témoins autres que le dénonciateur ou l agent de police. » .
» Veuillez agréer, etc.
» Albert Michel. »
Voici ce que je réponds à cette lettre, qui touche, d’après moi, au fond môme de la question. S’il y a, en effet, délit, le pouvoir social a le droit et le devoir d’intervenir et de réprimer. La Révolution française, souvent inspirée par un sentiment élevé de moralité, a vu juste en ce point. La débauche à l’état de trafic ne peut jamais être une industrie légitime, tolérée, encore moins patentée. Elle doit être réprimée.
Si vous vous mettez au point de vue de la répression du délit, j’irai aussi loin que le permettent la nature des choses et le principe tutélaire de la moralité et de la proportionnalité de la peine. Il y a, dans l’espèce, usage abusif de la liberté, dommage pour autrui et péril pour la société. Alors l'État, en réprimant, reste fidèle à sa mission. Comme peine, il peut, à la rigueur, ordonner la visite; mais il ne peut « inscrire » ; car l’inscription, c’est l’autorisation, c’est la patente, ce qui est monstrueux.
La visite aujourd’hui n’est pas considérée comme une pénalité, mais uniquement comme une garantie pour le vice, offerte par l’État.
En cas d’infection, voulez- vous isoler les infectés dans une tour murée, comme le lépreux de la Cité d’Aoste ; voulez-vous les égorger et enfouir leurs restes, vous serez cruels, vous ne serez pas odieux. La peine sera, certes, hors de proportion avec la faute; mais, au moins, l’État ne se fera pas le pourvoyeur de la débauche.
Mais, me dit M. le docteur Thiry, une loi qui ne tiendrait pas compte des passions humaines, serait une mauvaise loi. Rien n’est plus vrai; seulement, comment doit-elle en tenir compte? Est-ce en faisant du vice une industrie privilégiée s’exerçant avec garantie du Gouvernement ?
M. Thiry cite ces paroles si bien dites de M. Mesdach de Ter
Kiele : « Une réglementation sage, énergique et bien coordonnée sera toujours l’indice certain d’une société épurée et un symptôme rassurant de bien-être et de progrès. » J’accepte complètement cette maxime. 11 est clair que M. Mesdach a voulu parler d une réglementation répressive et non d’une réglementation complice. Il est impossible d’admettre que le savant magistrat ait voulu dire que les pouvoirs publics faisaient preuve de pureté morale, en ouvrant des lieux où s’exerce un commerce plus condamnable que celui du négrier et où se commet régulièrement un délit que le législateur de la Révolution française a voulu frapper.
De toutes les accusations qui se sont élevées contre la police de Bruxelles et des condamnations qu’elles ont provoquées, que résulte t-il à l’évidence? C’est qu’on charge l’administration d’une mission en opposition complète avec le rôle qu’elle est appelée à remplir. -- Voici, en effet, ce que dit M. le sulistitut du procureur du Roi Janssens en parlant d’un agent de la police des mœurs : « Vivant dans une atmosphère spéciale, continuellement en contact avec un monde interlope, si ses mains n’ont pas toujours eu la fermeté
voulue, elles sont du moins restées propres. »
Ce monde « interlope », où ne point se salir constitue déjà un mérite, qui donc le crée? L’autorité communale.
M. le docteur Thiry s’élève, au nom de l’intérêt des familles, contre la liberté du vice, que nous réclamons, prétend- il. Je proteste encore une fois : nous demandons, non la liberté, mais la répression et notamment nous condamnons hautement le spectacle scandaleux qu’offrent, le soir, certaines rues de Londres. Mais la jeunesse est-elle donc garantie du péril par le régime existant à Bruxelles? Est-ce que l’autorité municipale n’y promène pas sur les trottoirs les plus fréquentés, la débauche officielle, bien en règle et carte en poche? N’est-ce pas la police elle-même qui détermine l’étendue de ses parcours? Cette excitation publique au vice, n’est-ce pas le pouvoir public qui l’autorise?
Si un voyageur venait nous raconter qu’il a visité une île où le sentiment moral est si différent du nôtre, qu’on y a fait de la débauche une institution communale, nous aurions peine à le croire. C'est là cependant ce qui existe chez nous et dans la plupart des pays de l’Europe. Voilà ce qui doit disparaître.
Mais, me dit le Journal de Gand, vous parlez de répression : formulez donc votre système. Il s’agit ici d’une question très
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complexe et très difficile. Elle touche au droit politique, au droit pénal, à l’hygiène. Pour la résoudre, il faudra donc des connaissances spéciales dans tous ces domaines, où je suis à peu près également incompétent. Mais ce que je vois très clairement, et ce qui m’a déterminé à élever la voix, malgré mon ignorance, c’est, comme
le dit M. Michel :
1» Que la mission de l’État est de réprimer, dans la mesure du possible, la débauche transformée en trafic;
2° Et que, par conséquent, il ne peut en faire, moins encore que pour le jeu, une industrie officielle, sur laquelle il prélève la dîme.
Cher Monsieur,
21 septembre 1881.
Les vacances parlementaires vous permettront peut-être d accueillir encore quelques considérations touchant une question aussi délicate qu’importante, que j’ai déjà traitée dans votre Journal. Elle a pris depuis lors un caractère tout nouveau : elle est devenue internationale.
Comme vous le savez, l’opinion publique s’est émue, en Angleterre, des traitements odieux dont quelques jeunes Anglaises avaient été les victimes. Les journaux, sans distinction de parti, ont demandé que le gouvernement intervînt pour mettre un terme à ces abus. Lord Dalhousie interpella le ministre des affaires étrangères à la Chambre des Lords, et prononça à ce sujet un discours éloquent qui fit une grande impression sur ses collègues et sur le public. Lord Granville, avec qui, paraît-il, lord Dalhousie s était entendu, répondit qu’il fallait, en effet, chercher à mettre un terme à un trafic pire que la traite des nègres.
La Chambre des Lords nomma alors une commission spéciale qui commença, comme c’est l’usage en Angleterre, par faire une enquête. Celle-ci, il est triste de devoir le constater, est dirigée principalement contre nous. C’est la Belgique qui est sur la sellette. Elle est constamment citée comme la principale accusée. La traite des Blanches {the White slave Trade) — c’est le terme maintenant accepté par tous — est aussi désignée sous le nom de Belgian Trafic.
Ainsi donc, le trafic belge par excellence serait l'importation de « recrues » pour les maisons de débauche. N’y a-t-il pas de quoi se voiler la face ?
Et nous maintiendrions un régime qui nous attire l’opprobre de celte accusation devant l’Europe! Ce qui nous a valu cette honte, c’est le Règlement de Bruxelles, les scandales de la police des mœurs de Bruxelles, et le fait, malheureusement indéniable, que les odieux abus qui ont provoqué l’enquête des Lords, ont tous eu lieu en Belgique.
Me trouvant à Londres, à la fin de juin, pour assister comme délégué de notre ,Sociél6 de la moralité publique à la session annuelle de la Fédération britannique et continentale, je vis plusieurs fois Lord Dalhousie, et je rencontrai chez lui quelques-uns des Lords de la commission d’enquête. Nous allâmes même voir Lord Granville, qui nous dit qu’il ne laisserait pas tomber l’atfaire. Ma position était difficile. Comme Belge, je désirais défendre mon pays, et cependant je ne pouvais nier les faits constatés Mon thème, conforme, je le crois, à la vérité, fut celui-ci : La Belgique, loin d’être un pays plus immoral que les autres, l’est moins; mais, la source du mal étant la légalisation officielle de la débauche, les abus ont été plus grands en Belgique, précisément parce que la réglementation y est plus perfectionnée qu’ailleurs. Lord Dalhousie me demanda de déposer dans l’enquête de la commission de la Chambre des Lords. Je m’excusai : ma position eût été trop délicate. Mais je crus bien faire en remettant à Lord Dalhousie, pour l’enquête, une note à ce sujet, afin de montrer que le vrai coupable n’est pas la Belgique, mais le système de la légalisation du vice. Cette note a été publiée dans le Report on the protection of young girls, qui vient de paraître. Je ne crois pas inutile d’en donner ici le texte en français :
« Je tiens d’abord à faire remarquer que, si la Belgique a été impliquée, plus que les pays voisins, dans ce détestable trafic, que l’on a très justement appelé La Traite des Blanches ( White slave Trade), ce n’est point parce que le niveau de la moralité publique est plus bas chez nous qu’en France ou en Allemagne.
» Je pense, au contraire, qu’en Belgique les mœurs sont moins dissolues, parce qu’en général les germes de perversion et d’immoralité se développent moins dans les petits que dans les grands États.
» La traite des Blanches se fait d’Angleterre en France, aussi bien que d’Angleterre en Belgique, et elle ne pourra être efficacement réprimée tant qne la prostitution constituera sur le continent une industrie non seulement tolérée, mais légalisée, privilégiée, patentée et payant l’impôt, comme toute autre industrie honnête.
L’organisation légale de la débauche, voilà la cause principale de l’odieux trafic contre lequel le gouvernement anglais et la Chambre des Lords désirent trouver un remède. Il n’est que trop vrai que, d’après le Règlement de Bruxelles, c’est l’administration communale qui autorise l’ouverture des maisons de débauche. Ce règlement permet d’inscrire et de « visiter n des filles mineures et des femmes mariées, quoique la loi pénale punisse l’adultère et le fait de favoriser la débauche et la corruption des mineures. Un impôt spécial est prélevé sur les maisons de tolérance; il est inscrit parmi les recettes de la caisse communale, et même en Italie parmi les recettes du budget de l’État, parce que la prostitution y est réglée par l’État. Le tort du Règlement de Bruxelles, c’est qu’il a visé à perfectionner une chose détestable : la légalisation et la réglementation du vice.
» Cet état de choses, qui fait considérer la prostitution comme une industrie régulière, doit nécessairement avoir la plus funeste influence sur la police et sur tous ceux qui, de loin ou de près, peuvent être mis en contact avec ces abominables institutions. —
' Comme le disait un agent de la police de Bruxelles à un philanthrope anglais, qui s’efforçait de sauver quelques malheureuses filles anglaises : « Nous ne pouvons pas nuire à ces établissements dans
lesquels de grands capitaux sont engagés. »
» Le trafic des femmes, c’est-à-dire louer des créatures humaines pour la débauche, comme on loue des chevaux ou tout autre animal, voilà le fait contraire à toute moralité et à tout droit, qui devrait être interdit partout. Tant que ces maisons de débauche seront des institutions légales, le commerce qui a pour but de leur fournir de la chair humaine, ne pourra être réprimé. Aussi longtemps que l’esclavage des noirs a été une institution légale, la répression de la traite a été impossible, malgré la surveillance la plus active des croiseurs.
» D’après la loi économique, l’offre suit toujours la demande.
Ceux qui se livrent à ce commerce que l’on veut réprimer, ne sont, en définitive, que les associés des teneurs de maisons que l’on autorise et que l’on protège sur le continent.
» Les principaux abus résultant de la législation de la prostitution
sont les suivants :
» 1 ° Séquestration des filles. — Le règlement défend expressément toute séquestration; mais, en fait, n’ayant ni argent ni relations ni aucun moyen de vivre et de se placer ailleurs, la séquestra- j
tion existe pour elles, par la force des choses, surtout pour les étrangères.
» 2“ La police des mœurs, habituée à considérer ce trafic comme un commerce ordinaire, privilégié et même favorisé, s’y montre toujours favorable. Les procès récents à Bruxelles le démontrent.
» 3“ Les filles étrangères ont été généralement interrogées, non directement par la police, mais par l’intermédiaire des « tenant-maisons » (Audience du 13 déc. 1880 au tribunal de Bruxelles. — Affaire Roger, etc.).
» 4® Les visites de la police se font à de trop longs intervalles.
» 5® Par la boisson et l’ivresse, les filles sont systématiquement abruties. Si l’on ne supprime pas les maisons, il faudrait y interdire le débit des boissons.
» 6® Les « tenant-maisons » retiennent les filles par les dettes qu’ils leur font contracter. Elles se croient liées par ces dettes, même quand elles ne le sont pas légalement.
» Ces abus résultent presque forcément de l’institution même.
» Il faudrait appliquer aux maisons de débauche exactement les mêmes principes qui ont été appliqués aux maisons de jeu. Le jeu est considéré partout comme un délit puni par la loi. Longtemps cependant, il y a eu des maisons de jeu officielles où ce délit se pratiquait avec autorisation et complicité de l’État. Maintenant on a, partout sauf à Monaco, fermé les maisons de jeu. De même, tous les États qui ont toléré et légalisé les maisons de débauche, devraient considérer comme leur premier devoir de les fermer et de punir tout trafic ayant pour objet la prostitution d’autrui, qu’il s’agisse de majeures ou de mineures.
» Il semble que, sans éveiller aucune susceptibilité de la part des autres États, l’Angleterre pourrait agir dans ce sens, soit par la voie de la diplomatie, soit en condamnant hautement ces détestables institutions dans le rapport du Comité et dans les discussions de la Chambre des Lords. »
Certains journaux belges ont annoncé que l’enquête était terminée et toute l’affaire abandonnée. Je reçois à l’instant une lettre de Lord Dalhousie, qui me permet de dire qu’il n’en est rien, et que l’enquête sera reprise aussitôt que la Chambre haute se trouvera de nouveau réunie. Il est donc urgent qu’en Belgique aussi on s’occupe de rechercher ce qu’il faut faire pour mettre un terme à ce qu’on a pu appeler — à notre grande honte — le « trafic belge, » The Belgian Trafic.
Lctlrt-a uu jourual f.c Fféctêt'tettr d’Anvern
12 octobre 1881.
Cher Monsieur,
Quand une législation est mauvaise, on ne peut manquer de le reconnaître aux conséquences fâcheuses ou détestables qui en résultent.
Il en est ainsi pour la légalisation de la débauche.
Je reçois à ce sujet une lettre d'un ami inconnu, d Anvers, qui le
prouve clairement.
Les démolitions, aux abords des nouveaux quais, vont entraîner la suppression d’une rue, spécialement affectée aux établissements
tolérés et patentés, le Riedyk.
Deux questions se posent k se sujet :
1° L’autorité communale créera-t-elle, de ses propres mains, un nouveau quartier où le vice se pratiquera avec garantie du gouvernement, ou plutôt de la ville ?
Il le faudra bien, dira-t-on, pour les marins.
A Hambourg cependant, dont le port est de la même importance que celui d’Anvers, on n’a pas admis cette nécessité, et le Riedyk y a été supprimé. Si les marins veulent se livrer à la débauche, la ville ne peut les en empêcher; mais est-ce sa mission de leur préparer des maisons où ils dissipent dans des orgies le fruit de leur dur labeur ? Quelle odieuse responsabilité pour l’autorité communale ! Et cependant elle la portera tout entière, si élle établit un Riedyk
nouveau.
Comment ! nous prêchons partout l’épargne, nous l’organisons dans nos écoles, et voilà la ville d’Anvers qui ouvrira des repaires où la dissipation la plus condamnable est encouragée, fomentée et pratiquée au milieu de la débauche et des orgies !
Mais, dira-t-on, si la ville ne crée pas un Riedyk, on ouvrira des maisons clandestines qui seront bien plus dangereuses pour la
santé publique.
Je réponds en invoquant un principe de morale proclamé par toutes les doctrines philosophiques, catholicisme, spiritualisme et matérialisme : On ne peut faire le mal pour arriver au bien. Pourquoi ? — Pour deux raisons : D’abord, parce que le mal commis est chose certaine, et le bien espéré, chose incertaine. Ensuite,
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parce que le bien obtenu au moyen du mal cesse d’être un bien. Il est perverti dans sa racine. L’influence détestable du mauvais exemple gâte tout.
La ville d’Anvers espérera garantir la santé de ses administrés. Le résultat est très contestable, car les facilités données aux vices ont nécessairement pour effet de les répandre.
Mais qu’est cet avantage, très douteux, en comparaison de cette effroyable atteinte portée à la moralité publique, par le fait d’une ville ouvrant toute une rue à la prostitution et organisant ainsi, sur une grande échelle, le règne de la débauche, de l’ivrognerie et de tous les désordres ?
Quel trouble jeté dans les consciences honnêtes! Comme s’efface ainsi la distinction entre le bien et le mal !
2° L’État doit-il aux tenanciers qu’il exproprie et dont il déplace le commerce, une indemnité proportionnée à leurs bénéfices ?
Si l’argument qu’on nous oppose d'ordinaire — à savoir que c’est un trafic comme un autre — est fondé, l’affirmative ne peut être douteuse. Et, en effet, leur commerce est autorisé et patenté par l’autorité communale. Dès lors, on ne voit pas comment on pourrait refuser aux industriels qui l’exercent, une indemnité qu’on accorde aux cafés, aux hôtels, aux restaurants, qui, eux, payent aussi patente, mais qui n’ont ni privilège ni autorisation. La maison de tolérance est, ne l’oublions pas, une institution légale et officielle. Le droit des tenanciers paraît donc évident (*).
Et d’autre part, conçoit-on rien de plus monstrueux qu’une semblable indemnité ! L’estimable trafiquant en chair humaine fera le
(*) Le lendemain du jour où la Flandre libérale faisait paraître cette lettre, elle publiait l’entrefilet ci-joint, rappelant un jugement du tribunal d’Anvers qui qualifie le proxénétisme de « trafic honteux », dont les capitaux sont consacrés à la dégradation et « a la dépravation d’une partie de l’espèce