‹ Essais et études [microform]Chapitre 4 sur 58 · JO · texte numérisé non relu

JO

ne dire que ce qu'on croit vrai, un scrupule inutile. Frapper fort importera grandement, frapper juste, très peu ; et les coups de i: grosse caisse tiendront lieu de mots bien choisis. On voudra étonner

il le lecteur plus que l’éclairer, et comme on n étonne quune fois pai

. i le même moyen, il faudra sans cesse en chercher de nouveaux au

I risque d’en prendre en dehors de la nature et de la raison,

j Le second danger que j’ai noté, est la recherche d’un profit à faire

I et que l’écrivain peut tirer de ses écrits. Certes, nul ne lui en

contestera le droit. Le pain qu’il gagne avec la plume, est aussi légitimement gagné que celui que le laboureur récolte sur son champ. Mais je ne puis m’empêcher de croire que le grand prix que ! certains auteurs ont reçu de leurs ouvrages en ces derniers temps, a

Si fait aux lettres plus de mal que de bien. Quand Bossuet et Pascal

’ écrivaient, ils s’occupaient peu des bornes de la propriété littéraire

f et beaucoup de rendre meilleurs ceux qui les écoutaient. Les

y écrivains du XVIII* siècle ne s’efforçaient point de faire de 1 argent,

^!| mais des prosélytes. Voltaire avait une grande fortune gagnée en

iii d’heureuses spéculations, et Rousseau, n'ayant rien, copiait de la

fl musique; mais ni l’un ni l’autre ne cherchaient à vivre de leurs

droits d’auteur. L’opulent châtelain de Ferney et le pauvre misani‘ thrope de Montmorency avaient le même but, répandre leurs idées,

;i et ils étaient plus satisfaits d’avoir mille lecteurs ([ue mille écus de

plus. P. L. Courrier, qui criait fort pour avoir le dernier sol, quand il j ! vendait son bois, écrivait à sa femme que c’était avec une extrême

répugnance qu’il touchait le prix bien minime de ses écrits. Il est certainement fâcheux qu’autrefois les grands écrivains fussent réduits à vivre des pensions que leur donnaient les souverains, car ils étaient enchaînés à leur bienfaiteur dont ils payaient les dons d’une partie de leur franc parler. Mais le désir de gagner de l’argent ? au moyen des droits d’auteur n’est peut-être pas moins funeste. Dans

le premier cas, c’est la liberté des opinions, mais dans le second, ce sont les intérêts de l’art qui sont en danger. Dans son discours de réception à l’Académie française, Thomas fait le portrait de l’homme de lettres citoyen. Si chacun ne se rappelait le nom de plusieurs de nos contemporains, qui, aussi bons écrivains que bons citoyens, eussent été dignes de servir de modèles à l’auteur des Éloges, je craindrais que le tableau qu’il trace, ne parût aujourd’hui une satire aux uns, et aux autres une amplification ridicule. Néanmoins, j’en citerai un trait. Dans un de ces mouvements oratoires

LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE EN FRANCE

familiers à son époque, il s’écrie: « Homme de lettres, si tu cherches la richesse, ta pensée devient esclave, et ton àme n'est plus à toi- » La forme pourrait être plus simple, mais non lidée plus juste. Combien de fois n’en a-t-on pas constaté la vérité !

Que de jeunes écrivains d’un véritable talent se sont laissés aller à tirer trop tôt profit de leurs précoces inspirations ! Ils gagnaient à la fois de l’or et de la réputation. La faveur du public leur valait un nom et le bien-ôire ; comment se vouer à un travail austère, quand leur plume facile leur procurait, sans effort, tout ce que la jeunesse désire ? Afin de se soustraire à cet entraînement, ils auraient dû avoir pour point d’appui de fortes convictions dont ils voulussent se faire les défenseurs, ou au moins le désir d’une gloire durable qui les eût récompensés de leurs efforts persévérants et de leürs saciifices I momentanés ; mais, nous 1 avons dit, ces ressorts ont perdu une

I grande partie de leur action. Ces jeunes écrivains ont donc été

t entraînés par la soif du succès immédiat. Ils ont mis à produire des œuvres éphémères, un temps qu’ils auraient mieux fait de consacrer à préparer des œuvres durables, et ils ont épuisé, par une exploitation anticipée, une veine qu’ils auraient dû féconder par une longue préparation. Plus grand était le succès, plus dangereux l’écueil; car quand, au lieu de vivre pour écrire, on écrit pour vivre, il est à craindre qu’on cherchera moins à bien écrire qu’à écrire beaucoup, et qu’on aimera mieux faire vite des ouvrages médiocres que composer lentement des livres excellents. On consentira à mal écrire pour bien vivre, au lieu de viser à bien écrire, dût-on se résigner à vivre un peu plus mal. C’est ainsi qu est née et que s est propagée cette peste des lettres, qu’on a appelée Vindustrialisme littéraire. Elle a été décrite trop souvent pour que j’insiste ici sur ce point. Association pour produire en commun, division du travail, exploitation d’un nom connu, de jeunes littérateurs travaillant à l’ombre I d’une firme aimée du public, production a la tâche, vente sur mesure et sur commande, livraison à date fixe, en un mot emploi de tous les procédés qui permettent a l’industrie moderne d offrir a des ! consommateurs, peu exigeants sur la qualité, des quantités énormes de marchandises communes : tels ont été les caractères du mal qui a 1 eu pour effet de transformer l’écrivain en manœuvre luttant de vitesse avec la machine.

Que le prêtre vive do l’autel, on ne peut l’en blâmer, quoiquon puisse rappeler que Saint Paul gagnait son pain en faisant des

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tentes. Toute peine vaut son salaire, et si un auteur, après avoir fait une œuvre consciencieuse, en retire quelque profit, qu’il en jouisse en paix : il ne fait tort à personne. Mais ce qui est regrettable et même condamnable, c’est de sacrifier un véritable talent au désir de s’en faire un gros revenu et d’anéantir ainsi les facultés dont Dieu et les hommes peuvent demander compte. Les facultés de l’esprit sont d’un ordre, les besoins du corps d’un autre ordre : qui met les premiers au service des seconds, les avilit. En vue d’intérêts matériels, cesser de respecter son génie, faculté divine, n’est-ce pas trafiquer des choses saintes et se rendre coupable de simonie ? Avec des convictions plus fortes, l’idée du devoir ou celle de la postérité eût arrêté ce regrettable commerce. S’il n’avait perdu que des esprits de seconde \olée, nous insisterions moins pour en signaler les tristes conséquences. xMais il est certain qu’il a poussé des hommes d un véritable talent et d une imagination puissante à exploiter les dons les plus rares pour improviser à la hâte des centaines de volumes qui ont amusé un instant les oisifs, mais qui sont déjà justement oubliés par le public aussi bien que par leurs auteurs et qui ont fait beaucoup de mal et très peu de bien. Le fléau a même gagné de plus hautes régions; il a atteint des écrivains déjà illustres et dont l’admiration de la France et de l’Europe avait consacré le nom. Quelque motif qu’on invoque, l’excuse n’est pas valable. Avec l’argent gagné en monnayant son génie, on peut satisfaire aux vœux d un bon cœur. Mais le mal que produit un pareil exemple, l’emporte incomparablement. Le plus grand intérêt humain pour un écrivain

connu est de respecter son propre génie et de ne point trahir 1 intégrité de sa pensée. Agir ainsi est pour lui une stricte obligation envers ses contemporains à qui il doit cette leçon et envers le ciel

dont il tient ses talents : cette obligation, rien ne peut le dispenser de la remplir.

Après avoir indiqué en traits rapides comment s’est répandue ce que j oserai nommer la simonie littéraire, produite par le manque de convictions fortes, je montrerai maintenant un de ses funestes effets. Gagner de l’argent en vendant sa prose au mètre était pernicieux, mais souvent il ne l’était pas moins d’avoir à le dépenser. Sans croyances fortement enracinées, il y a grand risque que la vie

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ne s’évapore en dissipations incessantes. A défaut de principes fermes, il arrive souvent que l’homme est emporté non par des passions profondes qui exaltent les facultés de l’âme, mais par des caprices bruyants et passagers qui dessèchent les sources de l’inspiration. Après le travail hâtif du matin pour vivre, viendront les jouissances hâtives du soir, qui seront toute la vie. Petits, légers et secs comme des grains de sable que le moindre vent soulève et emporte où il souffle, les sentiments se succéderont rapides et stériles dans une impuissance complète de s’attacher à ce qui est vrai et beau. Quand des cœurs bien trempés sont frappés dans l’objet de leur attachement, leurs chants sont sublimes : que la liberté s’écroule, que leur amour soit trahi, que leurs croyances défaillent, ils font entendre ces cris d’angoisse et ces éloquents sanglots qui retentissent à travers les siècles. Les esprits sans principes et les cœurs amollis se consoleront de tout par un bon mot, par un bon souper ou par une bonne aventure.

Il n’est pas nécessaire que l’écrivain vive comme un Spartiate ou comme un cénobite ; mais il est difficile que son génie ne s’abaisse pas, quand il attache trop de prix aux douleurs et aux vanités de l’existence. N’avons-nous pas vu les recherches d’un luxe futile et le goût des beaux mobiliers occuper autant certains littérateurs de notre époque que le perfectionnement de leurs ouvrages et le culte de leur art ? Ils perdaient leur temps à des occupations qu’ils auraient dû laisser à leur tapissier, et s’ils parvenaient à assortir des étoffes, ils étaient plus satisfaits que s’ils avaient achevé un chef-d’œuvre. D’autres se livraient à des soins plus vulgaires encore : ils prétendaient posséder, outre le talent de déguster les mets, celui de les préparer, et en fait d’art culinaire ils se vantaient autant de l’habileté de leurs mains que de la délicatesse de leur palais. Je ne noterais pas ces misères, si la biographie contemporaine elle-même ne s’ôtait complu dans ces détails de mœurs littéraires et si, en parlant des auteurs en vogue, elle ne s’occupait plus volontiers de leurs ameublements que de leurs principes, plus empressée souvent à faire l’office de commissaire priseur que l’œuvre d’un vrai critique. Il serait certainement puéril de juger un homme sur ces petites faiblesses. Chez les écrivains occupés de quelques grandes vues, ce sont de légers travers qui n’auraient point de conséquences. Mais, chez les littérateurs sans convictions arrêtées et sans but élevé, ces préoccupations ont une autre importance : elles pèsent sur leur inspi-

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^ LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE EN FRANCE

ration et donnent à leurs œuvres une teinte matérielle et grossière Plus l’horame multiplie ses besoins de mollesse et de vanité, plus il s’asservit au sensible ; peu à peu il s’y plonge, il s’en repaît, il y attache son cœur par mille liens, enfin il perd le goût et l'intelligence de ce monde invisible où les grands hommes contemplent le modèle de la vertu et les grands artistes le type de la perfection. Que d’écrivains, entraînés dans cette vie d'intérêts bas et dépassions frivoles, ont tué de précieuses facultés, faute d'un principe supérieur qui eût réglé eur vie et soutenu leur talent ! Que d’œuvres d'un mérite supérieur aurait vu naître notre temps si fécond en hommes d’un véritable talent, SI ceux-ci avaient tous eu le cul le sérieux de leur art comme les grands artistes de la renaissance, ou du dévouement pour un noble dessein comme les écrivains du XVIII® siècle.

Si beaucoup d’auteurs contemporains, par manque d’idées claires et de principes fermes, ont été engloutis dans les sens, il faut dire que e mouvement général de notre temps, mal interprêté, contribuait à es y pousser. Le dernier siècle avait surtout en vue l’organisation de ILtat; le nôtre s’occupe principalement de la production de la richesse. INos pères considéraient plutôt le droit, et nous l’intérêt.

eur science de prédilection était la politique, la nôtre est l’économie politique. Progrès de l’industrie, chemins de fer, télégraphes élech’iques, mines d’or, colonisations, réformes douanières, réformes des impôts, enfin, suivant une formule célèbre, amélioration matérielle morale et intellectuelle du sort du plus grand nombre, voilà l’objet principal de 1 activité des citoyens et de la pensée des hommes d’ÉtJt

tôt PtT"' P"' ^ venues trop

tôt et elles sont dignes des généreux efforts de notre époque, car elles

mènent a de nouvelles applications de la justice et à de nouveaux

triomphes de l’esprit. Mais, comme toute bonne chose, elles ont leurs

revers. Je ne songe pas a médire de l’économie politique, cette science

toute moderne qui glorifie le travail et fait entrevoir un meilleur

avenir ; mais, de notre temps, ne s'est-elle pas trop éloignée des tra-

' J suivre celles de l’école anglaise,

U heu de dire aux hommes : « Soyez vertueux, justes instruits’

« vous serez nches, . „a-t-elle pas trop répété : . Prod^rde la iichesse, et le reste viendra par surcroît » ? En d’autres termes au heu d attirer principalement l’attention sur les forces vives et vraiment p^duettvos q„. résident dans rhomme : moralité, sobriété, ™“uo. tion, chanté, équité, n a-t-elle pas conseillé surtout raccumulation du

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capital ? Quoi qu’il en soit, telle a été la conclusion pratique que la foule a tirée de ses enseignements. Les États ont visé à favoriser l'accroissement de la production et les particuliers ont pris pour objet l’augmentation de leur fortune Cette tendance, bonne lorsqu’elle est modérée et qu’elle s’exerce dans sa sphère propre, qui est celle du travail et des intérêts matériels, devient très pernicieuse, lorsqu’elle pénètre dans la sphère de l’àme et des intérêts moraux, et elle est mortelle pour les lettres, quand celles-ci tombent sous son empire. Or, eu quelque mesure, c’est ce qui est arrivé de nos jours. L’état d’une société qui s’enrichit, c’est à dire qui est composée d’hommes travaillant beaucoup et bien, n’est pas incompatible avec le développement de la littérature, nous l’avons dit déjà ; mais, lorsque les littérateurs transforment leur mission en métier et ne songent qu’à s’enrichir, c’en est fait des lettres. L’homme a des fins diverses, excellentes dans leur ordre, détestables quand cet ordre est troublé. Dans le travail des mains, il est bon qu’il poursuive le bien-être ; dans les travaux de l’esprit, il ne doit viser qu’à atteindre le vrai et le beau. Entraînés à la poursuite de l’utile qui domine noire époque, certains écrivains n’ont pas respecté cette distinction, et l’art d’écrire est devenu pour eux une des branches de la production industrielle. C’est là, comme nous l’avons vu, une des causes principales de l’affaissement de la littérature contemporaine.

Une autre cause de cette chute et qui vient de la même source, l’absence d’une foi vivante en matière de philosophie ou de religion, est l’importance énorme qu’avait prise le roman. Dans les deux derniers siècles, les œuvres de style, qui faisaient la gloire des lettres françaises, étaient des ouvrages de religion, de philosophie, d’histoire, de politique, de morale ou des compositions poétiques d’un genre élevé: poèmes, tragédies, etc. C’étaient les Servions et les Traités de Bossuet, de Massillon ou de Fénélon, les Pensées de Pascal, le Contrat social de Rousseau, V Esprit des lois de Montesquieu, V Essai sur les mœurs de Voltaire, Y Histoire naturelle de Buffon, les Caractères de la Bruyère, etc. La profondeur de la pensée s’unissait à la perfection du langage, et on recueillait d’utiles enseignements tout en jouissant du plaisir que donne un livre bien écrit. Les grands écrivains n’étaient pas des hommes qui cherchaient des

LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE EN FRANCE

épithètes colorées, des antithèses à effet, des périodes sonores ou de brillantes amplifications ; c’étaient de vigoureux esprits qui, voulant exposer leur système, rencontraient des expressions justes pour des idées profondes. On ne connaissait pas encore la théorie de l’art pour l’art, et l'on eût été très étonné d’apprendre qu’il fallait admirer des lieux communs, pourvu qu’ils fussent exprimés en des termes bizarres et extraordinaires. Le roman était en général abandonné au talent souple et aux ingénieux loisirs des femmes. Les grands écrivains n’y avaient recours que pour faire arriver plus sûrement à la foule quelques hautes vérités, comme des projets de réforme ou des pensées philosophiques. Tel est, par exemple, le but du Télémaque, des Lettres persanes, de et de \â Nouvelle Héloïse. La fiction

n’étaitpas pour eux fin, mais moyen ; car ils voulaient instruire, non amuser. Dans ces derniers temps, au contraire, le roman était devenu le genre de composition littéraire le plus en honneur et en faveur.

Les noms des romanciers célèbres étaient ceux qui, tant en France qu’à l’étranger, représentaient principalement les lettres françaises. C’étaient, du moins, à coup sûr les plus connus et les plus applaudis' Un romancier médiocre rencontrait à la fois plus de notoriété et de lecteurs qu un philosophe éminent ou qu’un historien distingué. Peu à peu le gros du public s'était habitué à chercher dans les livres une distraction plus qu’un enseignement, et le moyen de tuer le temps plutôt que celui de former l’esprit. Toute lecture sérieuse semblait pour lui une fatigue insupportable, et l’attention un effort impossible. Les lettres de deSévigné nous montrent que, de son temps, les lemmes mêmes s’occupaient peu de romans et beaucoup d’ouvrages de philosophie, de religion, de morale et de controverse, que la plupart des hommes rejetteraient maintenant à la vue seule du titre. Au contraire, de nos jours, le goût des œuvres de pure imagination s était répandu au point qu’elles étaient considérées comme constituant seules la littérature, les ouvrages plus sérieux paraissant destines, non à être lus par le public, mais à être étudiés par ceux qui s occupent de matières spéciales. Certes, le roman, celte épopée de la vie ourgeoise, a son mérite comme genre secondaire, et depuis rente ans il s’en est publié plus d’un qui avait une valeur réelle par la finesse de l’analyse, par l'intérêt de la composition ou par la peinture exacte desmœurs. Mais, même quand, renfermé dans les bornes e la morale il ne fomente point les passions et ne pousse point à oisivete, à la mollesse, aux chimères et aux rêveries malsaines, le

LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN FRANCE

roman n’en est pas moins pernicieux, dès qu’il devient l’objet principal de l’attention des lecteurs et des auteurs. Chez les premiers, il développera trop souvent le goût de la fiction, le besoin d'être amusé à tout prix, l’impatience des devoirs sérieux et l’incapacité de s’attacher à ce qui intéresse véritablement l’homme et le citoyen. Quant aux seconds, s’ils n’y prennent garde, il les mènera à l’abaissement de leur art ; car, forcés d’éveiller sans cesse une attention de plus en plus paresseuse, ils devront recourir à tous les artifices: intrigues longuement nouées, évènements extraordinaires, coups de théâtre, dénouements impossibles, caractères en dehors de la nature, crimes épouvantables. Ils essayeront de tout, du réel et du fantastique, de la vertu et de l’immoralité, de l’histoire et des voyages, de la fantaisie et de la simplicité même, jusqu’à ce qu’enfin, rien ne pouvant plus vaincre la satiété du public, ils seront réduits à se taire sans avoir produit une œuvre que la postérité puisse relire, trop heureux s’ils n’ont point contribué à pervertir le goût, à dépraver les mœurs et à étouffer les vertus civiques. Quand le roman prend dans les lettres une place qui ne lui appartient pas, il est à craindre que celles-ci ne déclinent bientôt ; car, dès que l’imagination l’emporte sur la raison et la fiction sur la vérité, on va aux extrêmes et on tombe dans le faux.

D’ailleurs les fictions de l’école romantique, il ne faut point l’oublier, portaient trop la trace de la réaction matérialiste dont elle était sortie. Cette influence est surtout marquée dans la façon dont la plupart des auteurs représentent l’amour. L’amour est le sujet habituel des romans: s’il n’en est le thème unique, il en est au moins le plus piquant assaisonnement. Or, ce sentiment ne se prête pas aussi facilement qu’on le croit à inspirer une œuvre durable. Quand les sens dominent l’àme et que la fougue du corps communique seule son énergie à l’amour, on en fera une peinture ardente, mais grossière. Il aura des transports, des larmes, des désespoirs; il offrira les éléments du drame; mais l’homme qui éprouve des sensations violentes, est rarement capable de les faire servir à composer un bon ouvrage. Dans les âmes d’un ordre supérieur, l’amour ennobli par le sentiment du devoir et par l’habitude des hautes pensées, est certainement mieux fait pour inspirer le vrai talent ; mais, étant plus contenu et mieux réglé, il offre rarement, surtout aux époques de civilisation, les situations déchirantes, les intrigues, les catastrophes que réclament les liseurs de romans. Il est alors un attachement

LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE EN FRANCE

solide plus qu’une passion orageuse, et il servirait de thème à nnp me dation plutôt qu’à un drame. Les belles peintures de ce sen^ ment nous ont ete laissées par des hommes de génie qui ont forte

Tl dans toute la ougue de la passion, et qui, plus tard, ayant grandi dans l'épreuve

mais pleins encore de leurs souvenirs purifiés leur ont dnnn^ ’ nuances délicates, ce ton sublinte que^ nou? d“r ' 2

œuvres immortelles. ^

Mais ce n-est pas sous celte forme que l'amour apparaît dans le roman contemporain. Ce n'est pas la passion exaltée et pi te que comme chez Pétrarque ou chez Dante, ni la flamme plus charnelle ais combattue par l’idée de la vertu, comme chez Rousseau ce n est pas non plus le caprice sec et silencieux de l’auteur du Sov/mest tiop souvent un mélange confus de toutes ces nuances un c^m’ pose de mysticité sensuelle, de sentimentalité assujettie au physique et de platonisme déclamatoire. Le frein du devoir religieux^ou bin

celui de la vertu comme l’entendait le XVIIle siècle, nW interviennent guere : car le devoir religieux est à peine compris, et le mot de \ertu est mis au rebut avec d’autres vieilleries pour lesquelles s’enthousiasmaient nos pères, et il ne se peut plus prononcer, qu’on ne

Obligés d’improviser au jour le jour, les écrivains n’attendaient pas que les sentiments qu’ils éprouvaient, modifiés par le temns eussent pris ce caractère élevé que réclame une œuvre destinéf^ survivre a 1 engouement d’une heure. Ils les transcrivaient à l’instL ils photop'aphmient, pour ainsi dire, leur cœur et offraient du moins insi a avenir, faute d’une lecture utile ou même amusante la peinture fidèle des maladies morales de notre époque. ’

^ profond et qui devait amener la chute du roman, était une sorte d hypocrisie dont les auteurs n’avaient pas conscience eüxtmes. Le inaterialisme, l’amour sensuel peuvent inspirer des œu res belles dans leur genre, quand l'auteur avoue franchemL sa doctrine et s en explique nettement. Il suffit pour le prouver de citer

^ f jours, certaines idées morales ont

Ip mn""" s'imposent môme à ceux qui s’en soucient

e moins On ne pensait donc pas à les contester ouvertement on les

«sP“ta.lé„ apparence; au fond, l'œuvre élai. sensuerC, scepï que. Une sorte de décorum voilait l'immoralité : celle-ci, pour (dre Jcguisee, n en était pas moins réelle. Parfois meme l'auteim exaltait,

LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE EN FRANCE. 39

et de bonne foi, comme Balzac, par exemple, les sentiments religieux et l’orthodoxie dans des livres faits pour enflammer la soif du luxe, de l’argent et de la volupté.

Il parlait de raffermir le trône et 1 autel, et il faisait perdre le respect du mariage et de la famille. 11 prétendait exalter la femme, et il étouffait dans son âme l'idée du devoir et du sacrifice. Il la proposait à l’adoration des hommes, et il la peignait comme irrésistiblement soumise aux attraits de la passion. Il ne vantait pas le plaisir en termes crus mais naturels, comme le faisait la muse érotique de la Grèce et de Rome. Au contraire, il parlait beaucoup de l’âme, quoiqu’il ne fût occupé que de ce qui est matériel. De cette discordance résultait quelque chose de louche dans l’expression et de faux dans la pensée, qui répugnait aux gens de goût. Il semblait qu’on entendît une harmonie d’instruments discords, ou qu’on vît une tète d’ange sur le corps d’un satyre.

L’inspiration matérialiste était à sa place dans le paganisme. Alors elle ne rougissait pas d’elle-môme, elle était sincère. Mais depuis le christianisme elle se cache; elle devient obscène ou prend les dehors de la morale, et dès lors elle est hypocrite. Or l’hypocrisie gâte tout dans les lettres comme ailleurs. Quand les anciens, ignorant nos scrupules et connaissant à peine la pudeur, entonnent librement l’hymne des voluptés païennes, on n’en est point choqué ; mais quand nos modernes mêlent à de grands sentiments éthérés un fond d’inspiration toute sensuelle, ils arrivent à des créations qui étonnent d’abord, mais qui bientôt rebutent. Ajoutez que ces écrits, généralement improvisés, n’ont jamais paru valoir, même aux yeux de leurs auteurs, la peine d’une composition étudiée et d’un style soigné. Ils n’arrivaient pas, et ne visaient pas môme à atteindre ce mérite suprême qui sauve les œuvres antiques de l’oubli, la beauté de la forme, et ils ignoraient la laborieuse recherche de la perfection habituelle aux anciens. On aurait de la peine à trouver de nos jours quelqu’un qui portât assez loin le culte de son art et le respect de son génie, pour vouloir y sacrifier, comme Virgile, un poème déjà parfait, mais trop peu pourtant à son estime, pour satisfaire son goût et l’idée qu’il avait du beau.

De l’importance exagérée usurpée par le roman est résultée une conséquence non moins fâcheuse: c’est que les littérateurs, s’attachant

40 LE MOUVEMExNT LITTÉRAIRE EN FRANCE.

plus à retfetà produire qu'au fond des choses, se sont mis à em-

exécutants. Jls empruntaient aux premiers leurs vives couleurs aux

LTannl ri a ‘^«stinés à enlever

les applaudissements du public. Ç’aété denosjoursunsigne fâcheux

e presqu un scandale de voir quel enthousiasme on prodfguait à des

acteuis et a des musiciens exécutants. On donnait aïx prfmiers des

fortunes pnncières et aux seconds le nom de génies TudL a '

souvent le véritable génie vivait dans la misère eU'éteignàut„or

Q un ténor ou une danseuse vienne à quitter la scène et l’Eurone

enfere est affligée ; qu'nn grand poète; comme Al W d iïuZ de^nde dans la tombe, et combien s'en attristent ? te hl™ ' don le mente consistait non dans la puissance de l'invention mâ^’. a vigueur de l'intelligenoe, mais dans l'agilité des C Ltm salues comme des demi-dieux dans toutes les villes de l'aLén et du nouveau-monde. Des peintres à qui manquait l'élévation des idées la lence du dessein, l'art de la composition, et dont tout le Llêntei sistait dans une certaine habileté de la brosse, étaient exaltés

exemple cherchaient les mômes succès par des moyens à peu près pareils. Ils choisissaient un thème fait pour plaire au pubhc et ils s efforçamnt de le développer d’une manière brillante sms trof se

soucier du fond des idées. Us visaient à captiver les sens par l’éclat des mots, plus qu’à satisfaire la raison par la justesse de îa pensée Ils composaient leurs livres non comme un homme publie des docmes qu il croit utiles, mais comme un musicien exécute un morceau

aSr"eur“'"‘ faiblement, mais poursuivant le succès

Cette recherche indiscrète de ce que, faute d’un meilleur terme J appellerai effet artistique, a perdu tout à fait les uns et a grandement

e defendre de ce travers ; ils sont alors tombés dans le faux e d ns 1 déclamation chaque fois que, manquant de passion pour leuîs piopres conceptions et ne visant qu’au succès, ils ont parlé avec

Afin de mieux faire comprendre tout ce qu’un auteur perd de force quand il ne porte pas dans ses écrits des convictions sincères et ieees,prenons un exemple auquel ne peut s’appliquer le sens

LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE EN FRANCE. 41

défavorable qu’on pourrait tirer des remarques précédentes. Considérons un instant cet écrivain d’un vrai génie et du plus noble caractère, qui a su vivre sans trahir son drapeau, et, qui plus est, partisan en tout de l’autorité, a vaillamment résisté au despotisme, et qui les yeux longtemps tournés vers le passé, a été à la fin un des prophètes de l’avenir: Chateaubriand, le père illustre du romantisme.

Chateaubriand chante le catholicisme et prétend môme le restaurer ; mais pratique -t il le culte dont il se fait le champion? Il célèbre les dogmes catholiques ; mais les accepte-t-il d’une foi simple, inébranlable, vivante ? Il veut relever les autels, il consacre à les décrire toute la pompe de son style ; mais va-t-il y porter un cœur humilié et repentant? Dans la Cité de Dieu, Saint-Augustin avait aussi montré le génie du christianisme ; mais il avait des principes arrêtés et la foi, ce qui manquait au grand prosateur de noti'e époque. Aussi quelle distance entre l’œuvre de ces deux hommes ! Le premier à fixé les dogmes de l’Église, et pendant quatorze siècles chacune de ses maximes a ôté respectée comme la formule de la vérité suprême. Le second s’est contenté d’orner de quelques fleurs les voûtes ébranlées du temple que l’autre avait fondé. Chateaubriand, plein de doutes, n’a fait que le roman du culte dont Augustin a tracé 1a philosophie.

Avait-il du moins en politique des convictions plus profondes qu’en religion ? Il a défendu la légitimité, de ses armes, de sa plume, de sa parole; il l’a défendue avec constance, avec ardeur, avec abnégation et jusqu’au bout, avec mauvaise humeur parfois, avec fidélité toujours, surtout dans l’adversité ; mais l’illustre écrivain avait-il foi dans la légitimité ? Moins encore que dans le catholicisme. Quand on voit Chateaubriand soutenir avec une vaillance opiniâtre des principes auxquels il ne croit plus, et se dévouer pour des institutions dont il prévoit l’infaillible écroulement, on admire d’autant plus sa force d’âme, mais on le regrette pour son talent. Le caractère de l’homme n’en est pas terni, car, s’il ne vit pas en croyant, il combat et se dévoue en chevalier; mais le génie de l’écrivain en est diminué et son éloquence refroidie. A défaut de croyances, il n’eut pas même la passion sincère des lettres, et en se sacrifiant pour son drapeau, il ne se dévoua pas complètement à son art. « Il ne remonta point vers son art, remarque M. Villemain, comme vers un asile inaccessible et sacré ; il s’y résigna par nécessité ; il le reprit en patience et non plus en amour, comme le demande la devise immortelle du grand consul romain. » Il y avait dans son âme un scepticisme

LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE EN FRANCE

général et un découragement qui lui ont donné une grande force de pathétique et des accents pénétrants, mais qui ont eu une influence fâcheuse sur le mérite de ses compositions littéraires. Quand un auteur écrit un livre sans s’y mettre tout entier, il est à craindre qu’il tombe dans la recherche et dans le boursoufflé. Or, tout en admirant les fortes qualités des ouvrages de Chateaubriand, ses ravissantes peintures, ses touchants épisodes, ses expressions originales, on doit avouer qu il n est pas toujours a l’abri de ces défauts, sauf dans les pages où il laisse éclater ses déceptions, sa douleur, son incurable tristesse, ou bien dans celles où il peint le despotisme avec la plume de Tacite. Alors une passion vraie l'anime et les qualités de son style brillent de tout leur éclat, car elles se rencontrent avec le naturel.

Sans doute, la recherche de l’effet artistique n’a pu anéantir chez lui un talent hors ligne, mais elle a nui davantage à ceux qui sont venus à sa suite. Ses œuvres, qui ont plus d’un rapport avec les créations de Michel-Ange, dont elles ont la grandeur parfois recherchée et l’effort puissant, mais tourmenté, ont été, tout comme celles du peintre de la Chapelle Sixtine, d’un mauvais exemple pour ceux qui ont voulu les imiter. D’une part, ils se sont mis à préférer le gigantesque à l’exacte proportion, les mots éclatants aux mots justes, et l’effet à produire à l’intégrité de la pensée. D’autre part, le scepticisme et la mélancolie, devenus affaire de mode et tradition, ont répandu partout un ton de langueur affectée et d’impuissance dédaigneuse, arrêté les fortes pensées, les études sérieuses, et étouffé toutes les qualités viriles nécessaires à la perfection des lettres.

Je crois qu’on peut aussi attribuer à Chateaubriand ou plutôt au mouvement dont lui-même est sorti, quelques-uns des défauts qui déparent le style de beaucoup de livres publics en France depuis la restauration. En fait de style, les Grecs seuls ont eu l’art de combiner en une juste mesure ce qui tient au dehors et ce qui tient au dedans des choses, d’unir l’idée pure à la forme dont il faut la revêtir pour la rendre intelligible, et de rencontrer cette qualité unique, la 'proportion, qui fait l’inimitable beauté de leurs écrits, de leurs temples, de leurs statues.

Le sentiment de l’exacte proportion est un sens qui manque aux

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modernes. Tantôt, négligeant l’idée, ils donnent trop aux sens et tombent dans le matériel; tantôt, ne s’occupant que de la pensée, ils négligent les sens et tombent dans l’abstrait. Des deux façons ils manquent le point où réside la perfection. En moins de cent ans, on a pu observer les deux excès contraires. La langue française, qui avait acquis au XVII® siècle quelque chose de la perfection antique, a décliné depuis en donnant d’abord trop peu, puis trop aux sens. Comme on l’a déjà remarqué, les auteurs du XVIII® siècle en appelaient presque toujours aux lumières naturelles de la raison contre ce qui vient dudehors, opposant à la révélation la religion naturelle, à la coutume la morale naturelle, aux lois le droit naturel. Leur style portait la marque de cette tendance : il empruntait peu au monde sensible et il ne visait guère à agir sur l’esprit par des images ou par des mots figurés ; il était rapide et sec, parfois même trop sec et pour ainsi dire décharné, n’ayant ni l'ampleur ni la plénitude du style de l’époque précédente. Il était plutôt limpide et clair comme l’air du midi qui rend le contour des objets dur, mais parfaitement distinct. Chez Voltaire, par exemple, il est tout esprit et tout raison, nullement charnel, naturel et simple, donnant pour tout ornement à la pensée son évidence mise en plein relief.

Le XIX® siècle débute par un retour vers le passé. On revient aux cultes positifs, on s’enfonce dans l’étude de l’histoire, on s’éprend des vieilles chroniques ; on s’efforce de resaisir le (khors des hommes, on attache une grande importance à décrire exactement leurs traits, leurs habitudes, leurs costumes, leurs armes ; sous le nom de couleur locale, on tente de peindre tous les détails, même les plus minutieux qui marquent où et quand un évènemnet s’est passé ; on glorifie le moyen âge, et en faveur de ses bahuts et de ses souliers à la poulaine, on lui pardonnerait volontiers ses ténèbres, son intolérance et sa barbarie. Ceux mêmes qui aspirent avec le plus d’audace à un avenir nouveau, vont emprunter à cette époque son principe d’autorité, et les plus hardis novateurs prétendent restaurer, sous les auspices de Saint-Simon, le système de l’omnipotence papale. On s’extasie devant les cathédrales et devant les donjons ; la pauvre raison et ses froides lumières sont sacrifiées aux splendeurs de l’art. Quant à Voltaire, on déclare qu’il a vieilli. On reproche à Boileau de n’avoir point su décrire un paysage, et à Racine, d’avoir fait parler les héros grecs comme des marquis de son temps. On oublie que ces auteurs, négligeant ce qui tient à la nature visible et au relatif.

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S étaient surtout attachés à ce qu’il y a d'éternel dans les lois du goût et de la raison, et d’universel dans les passions du cœur. Le dernier siècle, ne considérant que le général, parlait constamment de 1 homme. De Maistre, ne voyant que le particulier, répond qu’il connaît des Français, des Italiens, des Anglais, mais qu’il ne connaît pas l’homme. Quoique animés d’autres idées, les romantiques agissent d’après cette maxime. Ils peignent très exactement les hommes des différents temps et des différents pays, ils négligent l’homme. Le philosophe catholique et les littérateurs qui ne l’étaient guère, arrivaient aux mômes conclusions, parce qu’ils partaient du môme principe : le témoignage des sens. Ils s’abîmaient également dans le matérialisme, le premier par la voie de la théocratie, les autres par la glorification des passions.

Néanmoins, ce goût de représenter exactement le côté extérieur des choses a eu ses avantages sérieux. Il a donné une vie nouvelle à 1 histoire et a fait naître la vraie biographie; il a conduit les peuples, et notammant la France, à étudier les littératures étrangères et a ouvert ainsi des champs nouveaux à l’inspiration ; il a débarrassé le théâtre des entraves de convention qui n’étouffaient point le génie, mais qui le gênaient inutilement. Il a rendu d’autres services encore ; seulement, comme toute réaction, il a dépassé la mesure, surtout en fait de style. Les écrivains du dernier siècle évitaient trop les expressions imagées ; ceux du nôtre en ont abusé. Les premiers ne visaient qu’à convaincre l’esprit ; les seconds voulaient captiver l’imagination, comme le font la musique et la peinture. Arriver au pittoresque, tel était leur but. Tous les mots, il e.st vrai, sont des images : les savants qui étudient les racines des dialectes, y retrouvent l’empreinte des idées des races antiques, et les termes les plus vulgaires sont pour ainsi dire les restes fossiles de la poésie primitive. Mais, comme nous ne comprenons plus l’ancienne image, chaque mot est devenu l’expression propre d’une notion nettement déterminée, et on peut l’employer sans risque de troubler l’entendement de l’auditeur par le souvenir de la signification matérielle. Quand au contraire on crée sans cesse des images nouvelles et qu’on se sert constamment d’expressions figurées, on fausse la pensée, on ôte toute rigueur au raisonnement et l’on finit

ainsi par matérialiser l’entendement qu’on remplit du reflet des sensations.

L’image brille de tout son éclat à l’aube poétique de l’histoire,

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OÙ, unie à la métaphore et aux mythes, elle suffit pour représenter les notions assez grossières que l’homme empruntait au monde matériel, au sein duquel il vivait encore plongé. A l’humanité mûrie par tant de siècles il faut un langage plus précis. Dans un état social primitif et flottant, une parole vague et sonore suffit; mais elle ne convient pas à un état social plus compliqué où les hommes ont surtout besoin de bien s’entendre et de raisonner juste. Un style trop imagé présente alors deux grands inconvénients : d’une part, il assujettit l’esprit aux sens et la raison à l’imagination, et, d’autre part, il fait que l’auteur n’est pas bien entendu et souvent ne s’entend pas bien lui-même. « Dieu, s’écrie Courier, délivrez-nous du malin et du langage figuré ! Jésus, mon sauveur, sauvez-nous de la métaphore ! » et ce vœu mérite d’être écouté. L’abus des métaphores sème l’équivoque, empêche les discussions d’aboutir et les hommes de se comprendre, fait que toutes les notions deviennent vagues et que 'chaque proposition est un piège, même pour celui qui la formule.

Le caractère distinctif de la langue française était la précision, la clarté, l’exactitude des termes : l’abus du style lui a trop fréquemment fait perdre ces qualités essentielles. Bossuet et Pascal emploient souvent des termes figurés et des comparaisons, mais ils visent avant tout à exprimer clairement leur pensée ; ces ornements du discours, naturellement amenés, la mettent en relief sans jamais l’obscurcir ou l’altérer. Avec des termes propres et un langage simple, les écrivains ne sont pas à l’abri de dire des sottises ; mais au moins le lecteur peut s’en apercevoir. Grâce au style figuré, aux comparaisons et aux amplifications, les auteurs peuvent déraisonner à leur gré, sans que ni eux ni les autres le soupçonnent. Quelle importance capitale on attachait autrefois au mot juste ! Comme on louait les écrivains de ce rare mérite dont aujourd’hui on tient si peu compte ! « Entre toutes les différentes expressions, dit La Bruyère, qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n’y en a qu’une qui soit bonne. On ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant ; il est vrai néanmoins qu’elle existe, que tout ce qui ne l’est point, est faible et ne satisfait pas un homme d’esprit qui veut se faire entendre. » Aujourd’hui on ne se mettait pas en peine pour si peu : on prenait ou le mot le plus brillant ou un terme approximatif. Plus souvent encore on employait deux ou trois mots de nuances différentes pour exprimer la même idée, tant celle-ci était

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peu nettement conçue, et si peu on avait souci de la rendre telle qu’on la concevait. « 3Ialherbe, dit Boileau, dm mot mis à sa place

enseigna le pouvoir. Le goût de la métaphore ne nous a-t-il pas lait oublier cette précieuse leçon ?

L emploi d un mot juste a peut-être plus d’importance qu’on ne le pense. Les mots justes font les idées claires, les idées claires font les esprits sensés et les caractères fermes ; les esprits sensés et les caractères fermes sont les bases sur lesquelles s’appuient la liberté et le droit. Que de crimes commis au nom d’une métaphore ! Que de désastres causés par une équivoque, que .d’erreurs sorties d’une expression inexacte ! Plu.s d’un problème qui tourmente le monde, serait bien près dôtre résolu, s'il était exposé simplement et étudié sans autre souci que celui de trouver et de dire le plus clairement possible ce qui est raisonnable et utile.

En fait de style, le grand écrivain dont nous parlions tantôt. Chateaubriand, a été malheureusement d’un mauvais exemple. Cest lui qui, avec l’autorité de son remarquable talent, a contribué a répandie le goût de ces tons éclatants empruntés au monde sensible, de ces antithèses à effet qui éblouissent plus qu’elles n’éclairent, de ces adjectifs qui marquent le relief et la forme des objets plutôt que les qualités morales des hommes Ce qu’il a cherché dans ses voyages, ce ne sont point les enseignements qu’auraient pu offrir à l’observateur réfléchi les ruines des empires écroulés de l’Orient ou les mâles efforts du puissant peuple qui grandissait en Amérique, mais des formes nouvelles et des couleurs brillantes pour peindre ses séduisants tableaux. Il regardait et faisait voir les choses plus avec les yeux du corps qu’avec la vue de l’esprit, et il voulait lutter en écrivant avec l’art de Ruysdael et de Claude Lorrain. Les auteurs qui l’ont imité, ont encore exagéré cette façon d’écrire, et il en est résulté que, ce goût se répandant, la langue française est devenue moins propre aux déductions claires et aux raisonnements serrés. Comme on se fatigue vile de ce qui n’est pas simple, la nouveauté passée, écrivains et public se sont dégoûtés du style enflé, de la couleur locale, du pittoresque, du genre moyen âge et sentiinental, et du romantisme. Il s’en est suivi une lassitude qui dure encore et

je ne sais quelle recherche inquiète de la simplicité, qui est trop loin encore du naturel.

Je n’ai pas l’espoir d’avoir indiqué dans cette étude toutes les causes du déclin de la littérature romantique et de l’espèce d’atonie

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qui en a été la suite. J’ai seulement voulu mettre en lumière ce qui m’a paru être la cause principale de ce fait et quelques-unes des circonstances qui l’ont caractérisé. Le défaut d’une foi vive en philosophie comme en religion, le manque de convictions arrêtées et de passion vigoureuse pour la vérité, d’où est résulté chez les sages une trop grande circonspection et chez les ardents un grand assujettissement à l’imagination et aux sens, puis, comme conséquences secondes, l’industrialisme littéraire, une importance exagérée accordée au roman, un style surchargé d’images, d'épithètes et de termes impropres, au grand détriment de la clarté des idées et de la force de l’entendement : tels sont, je crois, quelques-unes des causes qui ont empêché le mouvement romantique de produire fout ce qu’il promettait. Aujourd’hui les derniers excès de ce romantisme grossier que l’on a appelé réalisme, paraissent marquer la fin d’une évolution qui, après un brillant début, a bien rapidement déchu, mais qui, par ses meilleurrs côtés, a néanmoins produit plus d’un résultat utile et définitivement acquis. Un nouveau mouvement intellectuel semble s’annoncer. A en croire certains signes, on dirait que les esprits se réveillent. Fatigué des œuvres de pure fiction, on revient à celtes qui touchent aux intérêts sérieux de l'humanité. Déjà en religion, en philosophie, en politique, en économie politique, les questions les plus graves provoquent l’étude des esprits fermes et des caractères généreux.

Il faut désormais que l’homme de lettres remonte aux sources les plus hautes de la vérité et qu’il prenne des sujets dignes de la gravité des circonstances que le monde traverse. La littérature a exercé sur le dernier siècle un empire souverain, et les rois se faisaient les disciples des écrivains, parce que ceux-ci traitaient de ce qui intéresse vraiment l’avenir du genre humain. Il faut que de nos jours ils remplissent la même mission, qu’ils éclairent les peuples, qu’ils inspirent la tribune et la chaire, et les remplacent au besoin. Le siècle avance; déjà il se précipite vers son terme. Si l’imagination et la fantaisie, fées charmantes mais trompeuses, ont exercé trop d’empire sur ses premières années, c’est à la raison, conseillère plus austère mais plus sûre, à guider ses dernières.

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