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LA LIBERTÉ DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR

EN BELGIQUE

{Revue des Deux Mondes de Paris, 15 avril 1870.)

La France va proclamer la liberté de l’enseignement supérieur. Une commission a été nommée pour étudier la question. Cette commission a voulu connaître la législation des pays étrangers sur cette matière, et la Belgique a, paraît-il, appelé particulièrement son attention *. Il y a pour cela deux raisons. D’abord le parti qui a réclamé le plus bruyamment la réforme des lois qui règlent l’enseignement supérieur, a pris depuis longtemps pour mot l’ordre: la liberté comme en Belgique. En second lieu, comme aucun pays ne ressemble autant à la France sous le rapport des mœurs, des lois, de l’état social tout entier, il est plus facile et plus sûr de déduire des conclusions des résultats obtenus en Belgique que des faits observés partout ailleurs. Ce petit royaume, soumis pendant vingt ans à la législation française, en a conservé le droit civil ; mais il a profondément modifié son droit politique, en prenant plutôt les États-Unis pour modèle, comme semble vouloir le faire la France maintenant. C’est pour ce motif qu’il peut être utile de montrer les difficultés et les débats auxquels l’établissement de la liberté de l’instruction supérieure a donné lieu en Belgique.

^ J’ai eu l’honneur d’être appelé par la commission, mais, à mon grand regret, je n’ai pu me rendre à la séance où j’étais convoqué. Cette étude résume les faits que j’aurais pu faire connaître, et complète ceux que M. Albert Duruyadéjà exposés dans la Revue des Deux Mondes du 1er février.

La Belgique avant la révolution française n’avait qu’une seule université, celle de Louvain. Fondée en 1426 par Jean IV, duc de Brabant, avec l’approbation du pape Martin V, elle avait une renommée européenne. Elle était riche, jouissant du revenu de legs et de fondations considérables. C’était en réalité un établissement de l’État, car à différentes reprises le gouvernement en avait modifié l’organisation et les règlements. Les professeurs, au nombre de vingt-huit, étaient nommés, les uns par le souverain, d’autres par l’autorité communale de Louvain, d’autres encore par les facultés. Lors de la conquête française, l’antique université fut supprimée. Sous la république, les villes s’efforcèrent de maintenir quelques établissements d’enseignement supérieur. Une école de médecine fut établie à Anvers et une école de droit à Bruxelles.

Quand l’empire organisa l’Université de France, l’on aurait pu esperer que la Belgique allait être mieux dotée; mais il n’en fut rien. On ne peut se figurer à quel point l’intérêt scientifique fut mis en oubli. Bruxelles conserva son école de droit avec cinq professeurs et deux répétiteurs ; mais il n’y eut pas pour toute la Belgique une seule institution où les jeunes gens qui se destinaient à la pratique de la medecme, pussent faire des études complètes. Il n’existait que des écoles primaires médicales, organisées exclusivement pour I instruction des sages-femmes et des officiers de santé. Dans ce détail se révélé tout l’esprit du régime impérial: ce qui importait, c était d aider les mères à mettre au monde des enfants, et de guérir leurs blessures, quand ils seraient devenus soldats.

Après 1815, Guillaume d’Orange agit dans un esprit complètement opposé; il s’efforça par tous les moyens de répandre l’instruction à tous les degrés : il en comprenait l’urgence. La Belgique après sa lamentable défaite du xvi« siècle, avait été écrasée sous le joug théocratique, comme l’Espagne et l’Autriche, à qui elle avait successivement appartenu. La France impériale lui avait pris beaucoup d’hommes et beaucoup d’argent, mais ne lui avait apporté aucune umière en échange. Voilà comment il put se faire que l’assemblée des notables rejeta la constitution proposée par le roi Guillaume, uniquement parce qu’elle proclamait la liberté des cultes, cette « peste » que le clergé condamnait déjà, conformément aux décrets

infaillibles des conciles et des papes. Mais Guillaume fit ce qu avait fait autrefois la Réforme en Allemagne et dans les Pays-Bas : il fonda des universités, trois au lieu d’une, celles de Louvain, de Gand et de Liège. Il n’hésita pas à demander des professeurs au pays qui était alors le foyer des fortes études, à l’Allemagne. Ses tentatives furent couronnées de succès. L’enseignement supérieur, largement distribué, répandit en Belgique les idées modernes. C est dans les écoles de Guillaume que se formèrent ces hommes d’élite qui en 1830 formulèrent la constitution démocratique dont le pays s’enorgueillit encore aujourd’hui. Le nombre des étudiants augmentait aussi constamment ; en 1818, la première année après la réorganisation des universités, il n’était que de 679; en 1829, il s’élèvait à 1,620

Parmi les réformes que l’on voulait arracher à l’obstination bien intentionnée, mais mal entendue du roi Guillaume, se trouvait la liberté de l’enseignement. On entendait par là le droit d’étudier où l’on voulait et celui d’ouvrir des écoles à côté de celles de l’État. Nul ne songeait alors à fonder des universités. Au lendemain de la révolution de 1830, l’un des premiers actes du gouvernement provisoire fut de proclamer la liberté de l’enseignement dans des termes qui devinrent ensuite l’article 17 de la constitution : « L’enseignement est libre ; toute mesure préventive est interdite. » Ces quelques mots, si brefs, mais d’un sens si clair et si absolu, allaient bientôt amener une situation sans précédents en Europe. La révolution de 1830 ne se contenta pas d’avoir renversé un trône ; c’étaient les bases de l’ordre politique qu’elle allait renouveler complètement. Il faut dire que les libertés se tiennent par un lien si intime qu’il est difficile d’en accorder une sans les accorder toutes. Comment à un peuple qui va jouir de la liberté des cultes, de la presse et de 1 association, refuser celle de l’enseignement? Peut-il se concevoir un droit plus naturel, plus inhérent à la qualité d’être libre, que celui d’instruire ses semblables, de leur communiquer ses idées, ses lumières? Pour qui a joui de cette faculté, il semble incroyable que les habitants d’un pays voisin puissent en être privés.

1 Je ne crois pas qu’en Belgique personne conteste tout ce que le pays a dû au roi dont il a été amené à renverser le toône. A la fête qui eut lieu le 3 novembre 1867, pour célébrer le cinquantième anniversaire de la fondation de l’université de Liège, le professeur chargé d’en retracer l’histoire. M. Nypels, a pu dire avec l’approbation unanime de ses auditeurs : « Honneur au monarque, ami des lettres et des sciences, qui réoi^anisa l’enseignement supérieur en Belgique ! »

lui^mêmpïc:™rn-^^ liberté, l’État doit-il s’abstenir d’entretenir

œrta nrért? d’instruciion publique ? Ceruin parti et

cer a,„s eeouoimstes I ont soutenu ; mais le congrès belge de 1830

ne l a pas pensé, et le même article 17, qui consacre la liberté illi

tee et sans nulle restriction, porte dais le paragLnhe sutnt ^

reglee par la lot, » Le congrès a eu raison. Les nations, pour sub-

rfiff ’ f r P^Sresser surtout, ont besoin que l'instruction à ses fferente degres, sou répandue dans toutes les classes de la société O .1 est démontré par l'expérience qu'en Europe, jusqu'à pS ' les particuliers manquent de la suite de vueLt Vefforts^ néces’

le dé «d'' “ “"■"■«"iquer à tout un

le dépôt des connaissances qui lui sont indispensables l 'État

donc entretenir des écoles. Lt un de ces ts

pouvoirs publics admis même par Adam Smith et préconisé par I Stuart Mill avec une force de raisonnement irrésistible^ ^

Ainsi, d une part, droit illimité des citoyens de fonder des écoles I mais d autre part, devoir de l’Étal d’en entretenir aussi aux frais

U trésor public; voilà le régime qui existe en Belgique depuis 1830 et ^1 existera en France demain. Cela ne donneraitVint Teu à des difflculies serieuses, et en deux lignes la loi serait fLe, si comme conséquence de la liberté de l'enseignement, on pouvait proTmlr , a liberté complète des professions, sauf repression des délUs Mais

pour certaines fonctions qui semblent pouvoir meure en ton là , vie ou la fortune des citoyens, comme celles de niédedn, de fhar-

' Znlîés dTc“‘ “i •''' "“‘“i'''’ «ieraande? des

, pranties de capacité sous forme de diplômes, délivrés par des

juges competents après examen des candidats. Or ces diplômes

. trts importants dans notre société, puisqu’ils ouvrent la po^rte des

carrières hberales, qui les délivrera ? Tant qu’il n’existe aue des

facultés officielles, rien n’est plus simple : c’est aux professeurs de

ces facultés qu appartient exclusivement ce que l’on appelle la col

ation des grades académiques ; mais, quand il y aura d facu tl

ibres elles ne tarderont pas à contester privilège des profïs rs

officiels. On répétera en France tout ce qui a été dit en TSe à

g emenU II n y a pas d enseignement libre, tant que les résultats oivent etre appréciés par les professeurs des institutions de l’État • car les professeurs des écoles particulières sont obligés de régle^

leur enseignement d’après celui des examinateurs, sinon ils exposeront leurs élèves à un échec probable. Que devient alors l’indépendance de la science, et comment avec un pareil despotisme le progrès par la concurrence est-il encore possible? Que dirait-on d’une loi qui, en proclamant la liberté de l’industrie, déciderait en même temps que nul ne peut vendre ses produits, s’ils ne sont reconnus excellents par certains fabricants privilégiés qui ont longtemps joui du monopole, et qui veulent le conserver dans l’intérêt même des clients, qu’ils seraient désolés de voir mal servis? Les bancs des écoles libres pourront-ils se garnir, si les élèves sont soumis à cette obligation peu équitable de faire constater leur capacité par le corps enseignant d’établissements rivaux? Un homœopathe a-t-il chance de voir ses élèves agréés par un allopathe? Ainsi toute doctrine nouvelle sera une cause infaillible d’insuccès dans ces régions des hautes éludes qu’on prétend avoir affranchies. — Je résume l’objection; le recteur de l’université catholique de Louvain l’a formulée dans une pétition adressée en 1849 au sénat belge : « La liberté d’enseignement ne consiste pas dans le simple droit d’enseigner, elle consiste dans le droit d’enseigner avec efficacité. Sinon ce serait une lettre morte, une liberté purement spéculative. L’inégalité dans le bénéfice des études viole donc la liberté aussi bien que la contrainte sur le fait de l’enseignement. » Voilà ce que l’on dira, et ce ne seront point les catholiques seuls qui parleront ainsi ; les partisans des idées nouvelles tiendront le même langage . Le monopole officiel sera battu en brèche de deux côtés à la fois, à droite et à gauche. Il est instructif de voir comment en Belgique l’État a été réduit sur ce point à capituler presque sans résistance.

Après la révolution de septembre 1830, le gouvernement provisoire maintint les trois universités; seulement à chacune d’elles il supprima une ou deux facultés. 11 ne proclama point la liberté des professions; nul alors ne songeait à cette réforme radicale. Il décida que tout Belge qui aspirait aux grades académiques, serait admis à se présenter aux examens devant la faculté compétente, quels que fussent le pays et l’établissement où il avait fait ses études. C’est ainsi qu’on entendait alors la liberté d’enseignement. Le droit de délivrer les diplômes exclusivement réservé aux professeurs officiels ne semblait pas une restriction à la liberté ; bientôt cependant la difficulté allait naître d’une circonstance fortuite.

Près des universités mutilées, des facultés libres s’étaient établies

pour compléter le cadre de l’enseignement supérieur. Le gouverneraenl donna une sorle d’existence légale à ces facultés en leul- periuet-

leu s IT universitaires, et en désignant

enrs professeurs pour faire partie des . commissions d'examen »

tusmutées en 1831. C’était le germe des jurys d’examen e.Tpoint

cables b f plus ine'ttricables a chaque tentative faite pour en sortir

Us facultés libres donnèrent d’abord des résultats peu brillants et le premier rapport officiel publié en 1813 par le ministre de l’inerieur le constate : « Pendant les quatre années que dura le régime

sSurarr"''”^™"’ 'iii^-i-^hiiosopwqTe:

fuTn Dar,;r‘’'” ‘I® ‘U

libMé de r “'"Plùlement négligées. » Mais bientôt la

berte de I enseignement allait produire un fruit nouveau, très ex-

J’afdér™ it"'*'’''" ^ "" ">'™llleus développement.

J ai déjà eu l occasion de faire connaître ici les origines les nrin-

uHal “ r”® '‘“l’“'l<iu« l'élge '• C’était dès 1830

fondos ^ î T ”““®* plu® léinléines et les plus pro-

des dans le passe du pays depuis le xvi* siècle. Il avait chassé

à rÉirreT''’'’i “upuWéS d'avoir résisté à I Eglise. Il avau reclame avec acharnement contre le monopole de

enseignement. Admettant le principe de l’obéissance passive aux ordres d’un chef infaillible, il était discipliné comme une armée II avait une autre force encore: il possédait tout un système de doctrines complètement arrêtées et bien liées, qu’il voulait inculquer aux jeunes générations. Pour cela il lui fallait un établissëS d enseignement supérieur, une université. Ce furent les évêques qui entreprirent de la fonder. Le . décret ,, qui érige l’univerré «h“ lique, est un document qm mérite de fixer l’attention. Il commence wmme une loi émanant du pouvoir souverain : « A tous et à chacun

éLTiV”' ’iT"- ’ ''™"‘ Ffésentes lettres, salut

elernel dans le Seigneur. » Ce n’est pas sans raison que les évêques

‘'® ogiéééiénten vertu un bref donne à Rome le 13 décembre 1833 par le pape Gré-

ve“Sé sir iffl'bT “"é "oi-

versite sur le sol belge pour y propager les principes qu’elle déclare

Paria, Hachïtt!' 1»T “ “““’

seuls conformes à l’éternelle vérité. Ce fait sans précédent n’eût sans doute pas été toléré parles souverains de l’ancien régime, qui, même quand ils étaient très dévoués à l’église, persistaient néanmoins à faire respecter leur souveraineté dans l’ordre temporel ; mais il n’en est pas moins certain que la fondation d’une université catholique par un bref papal est un acte parfaitement conforme à la liberté de l’enseignement telle qu’on l’entend aujourd’hui.

Les précautions les plus rigoureuses étaient prises pour que le nouvel établissement ne s’écartât jamais de la plus stricte orthodoxie. C’est l’épiscopat belge qui dirige et surveille l’université par un recteur qu’il nomme et révoque. Ce recteur est installé « après qu’il aura fait profession de foi entre les mains de l’archevêque, et qu’il aura promis obéissance et fidélité au corps épiscopal de Belgique. » La nomination des professeurs est faite par le recteur et sanctionnée par les évêques ; « ils sont aussi tenus de faire profession de foi conformément à la formule arrêtée par le pape Pie IV. » « Nous enjoignons aux professeurs, dit encore le décret, de tenir et de professer de cœur et d’action la foi catholique, afin qu’étrangers aux nouveautés profanes qui souillent l’intégrité de la foi, ils cherchent la science qui édifie avec charité. »

Le but et l’esprit de la nouvelle université étaient également déterminés avec une grande précision. « Voulant donner une forme fixe à cette grande institution et en assurer pour toujours la stabilité, en vertu de l’autorité apostolique et de la nôtre, nous érigeons et établissons par les présentes lettres une université qui sera à perpétuité dirigée par nous avec un pouvoir suprême et une continuelle sollicitude (sauve en toute chose l’autorité du saint-siège) : elle sera composée de cinq facultés, dont la première en dignité est celle de la théologie, la seconde celle du droit, la troisième celle de la médecine, la quatrième celle de la philosophie, la cinquième celle des sciences mathématiques et physiques. » En finissant, les évêques mettaient leur entreprise sous la protection d’une puissance qui n’abandonne jamais, disent-ils, ceux qui l’invoquent. Ce n’est pas de Dieu qu il s agit, car son nom n’est point prononcé. « Afin que tout ce qui est réglé et doit l’être à l'avenir, ait toujours un résultat favorable, nous élevons les yeux et les mains vers la très sainte Vierge, dont le nom est rempli de bénédictions et de faveurs divines, et à laquelle nous recommandons humblement notre académie comme à une maîtresse et patronne très puissante. » Il faut

dire que l’institution était savamment ordonnée d’après le principe d une autorité absolue. Grâce à « la fidélité et à l’obéissance jurées et aux professions de foi suivant la formule du pape Pie IV, » iî n est pas à craindre que jamais nouveauté profane y vienne effleurer la science orthodoxe, ou qu’un nouveau Galilée y apporte le scandale de ses découvertes. Quand on établira une université catholique en b rance, lacté de fondation sera probablement conçu en d’autres termes, et ce seront des laïques qui le signeront.

Une suffisait pas de créer l’université : il fallait la faire vivre se procurer des locaux, rétribuer les professeurs. Pour une entreprise laïque, ceût été une grave difficulté; pour les évêques, ce n’en était P s une. Dans un pays où la religion a conservé son empire, les ministres du culte ont à leur disposition des trésors inépuisables. Ils nont quà frapper le rocher, et la source coule. Qui a la foi est prompt aux bonnes œuvres, donne volontiers et donne largement. La foi est un levier très puissant et très respectable ; ceux qui en disposent peuvent beaucoup, pour le bien comme pour le mal. En février 1834, les évêques s’étaient déjà adressés au clergé et aux fidèles de leurs diocèses, sollicitant « messieurs les curés desservants » de faire contribuer par tous les efforts les ouailles à l’érection d’une université catholique. « Nous prions, disaient-ils, tout le respectable clerp de nos diocèses, sans exception, de donner 1 exemple d une généreuse coopération à une si belle œuvre et sans vouloir imposer d’obligation à personne ni mettre des bornes à a libéralité de nos chers collaborateurs, nous engageons messieurs les vicaires-generaux, chanoines, doyens et curés de première et seconde classe à prendre vingt actions, messieurs les desservants dix actions, etc. Il paraît que certains ecclésiastiques ne comprirent point d abord toute l’utilité de l’œuvre à laquelle ils étaient appelés a participer, car dans son mandement du 5 janvier 1836 l’évêque de Liège se vit forcé de blâmer sévèrement « la détestable indifférence ipesstma indijfereniia) » de quelques-uns. Leur zèle ne tarda point sans doute à s’éveiller, car c’est l’évêque qui nomme. déplaL êt dépose les curés. L épiscopat voulait que tous, même les plus humbles, donnassent leur obole. L’évêque de Liège, dans le même mandement de 1836, enjoint aux prêtres de son diocèse de frapper a toutes les portes, d’engager les « ouvriers, les cultivateurVet les domestiques » a offrir le denier de la veuve. Dans toutes les églises, des quêtes furent organisées et se font encore chaque an-

née en faveur de l’université de Louvain. Les bénédictions du ciel sont promises à ceux qui donnent. C’est sans doute une belle idée de faire contribuer tous les fidèles, y compris les pauvres et les ignorants, à la fondation d’une grande institution d’enseignement supérieur, destinée à répandre sur tout le pays la saine lumière des hautes études, les plus nécessaires de toutes, suivant M. Renan. Seulement on souhaiterait peut-être que moins de contrainte soit employée à obtenir des dons, et l’on pourrait aussi faire observer que, les curés prenant leur cotisation dans leur salaire officiel, c’est l’État qui entretient en partie l'université catholique et fait ainsi avec ses deniers concurrence à ses propres établissements. La suppression du budget des cultes pourrait seule mettre toutes choses dans l’ordre.

Les évêques n’ouvrirent d’abord que deux facultés à Malines; ils manquaient de locaux et ils espéraient bientôt en avoir de magnifiques. En effet, le 31 juillet 1836, le ministre de l’intérieur, M. Rogier, avait déposé un projet de loi sur l’enseignement supérieur, qui ne maintenait que deux universités, celle de Liège et celle de Gand. Dans le courant des débats, M. Rogier proposa même de n’en conserver qu’une seule, afin d’y réunir les meilleurs professeurs dont lÉiat pourrait s’assurer le concours, et de l’établir à Louvain, pour quelle héritât de la renommée dont avait joui autrefois celle du moyen âge; mais les catholiques, qui avaient leur projet arrêté, repoussèrent cette proposition: elle fut rejetée par 39 voix contre 32; le projet primitif fut voté.

L État abandonnant Louvain, les évêques s’empressèrent d’occuper la place restée vacante. Ils firent avec l’autorité communale une convention dans laquelle ils s’engageaient à organiser un enseignement universitaire complet. La ville accordait à l’université la jouissance gratuite de vastes bâtiments que l’État venait de céder à la commune. Celle-ci ne conservait aucun droit d’intervention ou de contrôle dans l’administration de l’université, exclusivement réservée au corps épiscopal. Les cours s’ouvrirent le l®" décembre 1836. L organisation de l’enseignement était en tout semblable à celle des universités de l’État.

La confiance des évêques n’a pas été déçue; leur œuvre a été bénie. L université catholique n’a cessé de grandir ; elle a toujours disposé de ressources considérables dont on ne connaît point le total, mais qui ont suffi pour bien rétribuer ceux qu’elle emploie.

Elle a toujours eu des professeurs en renom, et pour en enlever à

I Etat, elle n’a jamais hésité à leur faire une situation exceptionnelle. Dans les facultés de droit et de philosophie, elle a presque autant d’élèves que les deux universités de l’État ensemble. La raison en est facile à comprendre : elle peut d’abord compter sur les enfants des familles du parti catholique et des familles patriciennes ; elle attire en outre ceux des indifférents et même de quelques partisans des idées libérales, parce que les mères s’imaginent que les jeunes gens, mieux surveillés à Louvain, y ont des mœurs plus sévères.

II y a plutôt lieu de s’étonner que les universités de l’État puissent soutenir la lutte, lorsqu’on songe que la chaire et le confessionnal ne cessent point de recommander leur rivale.

La fondation d’une université épiscopale, érigée en vertu d’un bref du saint-siège, ne pouvait manquer de jeter l’alarme dans les rangs du parti qui s est donné pour mission de combattre la domination du clergé. Les ministères catholiques ’ pouvaient nommer et nommaient en effet assez souvent des professeurs partageant leurs opinions dans les universités de l’État. Il y avait donc lieu de craindre que l’enseignement supérieur ne passât complètement sous l'influence des évêques, qui auraient eu ainsi le privilège de discipliner a leur guise presque toute la jeunesse instruite du pavs. La révolution belge aurait alors abouti au triomphe de l’église romaine, et la proclamation de toutes les libertés à la suprématie d’un parti qui ne les respecte que jusqu’à ce qu’il soit assez fort pour les immoler sur l’autel de l’orthodoxie.

Le danger fut compris. Les franc-maçons, l’avant-garde du parti libéral de cette époque, poussèrent le cri d’alarme. Le 24 juin 1834, l’avocat Verhaegen, grand dignitaire de l’ordre, profita de la fêle du solstice d été pour proposer à la loge de fonder une université à Bruxelles, avec le concours de toutes les personnes dévouées aux idées libérales. Le projet fut accueilli avec enthousiasme. De toutes les loges de province, les souscriptions affluèrent. Un comité d’administration fut constitué, un programme arrêté, des professeurs nommés, et le 20 novembre, quinze jours après l’installation provisoire de l’université épiscopale à Malines, l’inauguration solen-

1 J’ai à peine besoin de dire que ce mot . catholique » indique non une certaine croyance religieuse, mais une certaine nuance politique. Beaucoup de libéraux

sont très bons catholiques, et bien des « catholiques » sont des croyants très peu fervents.

nelle de l’université libre eut lieu dans la grande salle de l’hôtel de ville à Bruxelles. Le conseil communal, comprenant son intérêt, accordait à l’établissement naissant un appui efficace : il vota en sa faveur un subside annuel de 30,000 francs, et lui céda la jouissance d’un excellent local, parfaitement situé.

Un écrivain d’un esprit très fin et très sensé, né à Paris, mais depuis longtemps professeur en Belgique, M. Baron, exposa clairement dans le discours d’ouverture la raison d’être de l’institution nouvelle. « Et par le nom imposé à son université, disait-il, et par ses propres déclarations, l’épiscopat belge reconnaît que ses doctrines scientifiques seront de nécessité spéciales et restreintes, car elles se rattachent à un dogme d’obéissance passive que rejettent péremptoirement la Russie, la Grèce, la Suède, le Danemark, la Grande-Bretagne, la Prusse, une partie considérable de l’Allemagne et des États-Unis d’Amérique, c’est à dire la grande majorité de la civilisation humaine, — à un dogme qui, même dans les États catholiques, est contesté par une foule d’esprits religieux. Les doctrines de l’université catholique seront inévitablement incomplètes et arbitraires, car non seulement elles s’arrêtent comme les nôtres au pied des limites infranchissables de la morale universelle et des lois, mais elles devront se resserrer, se modifier, se plier, se tordre en tout sens, suivant la suprême volonté de six dignitaires auxquels le recteur, unique modérateur de l’enseignement, jure fidélité et obéissance. Mais une autre opinion s’élève à côté de la leur, c’est que les sciences purement humaines doivent rester entièrement en dehors du catholicisme. Ce n’est point être hostile au catholicisme que de tracer d’abord une puissante ligne de démarcation entre ses doctrines et les sciences humaines, et, cela fait, de cultiver tout à l’aise, mais avec le respect que nous devons aux croyances de la majorité de nos concitoyens, l’immense terrain qui nous est livré, de poursuivre dans toutes ses veines cette mine inépuisable, laissant à Dieu, comme disait un éloquent jésuite du siècle dernier, la nuit profonde où il lui plaît de se retirer avec sa foudre et ses mystères. » Le sens et le ton de ces paroles indiquent quelle a été l’attitude de l’université libre. Créée pour la lutte, elle a combattu le système et les visées catholiques, sans attaquer le dogme. De même que l’opinion qu’elle représentait, elle a fait profession de ne point sortir de la sphère la’ique. C’était faire preuve de modération et de tact. Seulement l’université catholique trouve dans la foi une

force de propapnde el un lili e à Ja confiance qui manquera tou-

ve“rlhe libre ■' ““ «“«oês Je Tuni-

e libre, cesi que, placée dans la capitale, elle a pu profiler

P tomes les ressources que celle-ci préseme, y recruter beLcoup

d etudiants el y trouver des professeurs éminents qu’elle rétribue

peu, mais qu’elle autorise à continuer l’exercice de Lr profession.

il n est pas sans interet de voir comment un établissement d’en

seignement supérieur fondé par quelques particuliers a pu s’orga-

un ‘‘‘“"O" ‘‘PPorlienlà

un conseil d admimslraüon composé de onze membres que choisissent les souscripteurs. Le bourgmestre de Bruxelles ou un échevin délégué par lui présidé de droit et a voix délibérative; la commune donnant un subside important et la jouissance des locaux, il est juste quelle intervienne par son principal magistrat. Ce conseil nomme et rétribué les professeurs, arrête le programme, exerce en un mot a du ection suprême. Le nombre des étudiants s’est élevé de 350 a 800 La dépense annuelle dépasse 100,000 fr. Les rétributions des elè\es donnent plus de 60,000 francs. La ville de Bruxelles ac-

lu.uuo ti. Trois souscriptions ouvertes en 1834, 1839 et 1813 nm

pçodiii. „„ lotal de 212.030 fr. L’adminis.ralion de mabtamem

n a jamais donné lieu à aucune difficulté ; quoique ne jouissant pas

-pS"-î

n après ce qui précède, on voit que la liberté de l’enseignement

qui se disputent I opinion, ont trouvé chacun assea de ressources et nspire assez de confiance pour fonder el soutenir une grande insli-

tution d enseignement supérieur à côté des universités^ de l'État et

en concurrence avec celui-ci. C’est un fait honorable et sans prt cedent sur le continent européen. Il n’a été possible que parce que ces deux partis ont de la fixité, de la permanence? pafce au’L lepiesenient ces deux forces qui, aujourd’hui plus que jamais se isputent le inonde, d’une part l’église catholique, qui au nom’ de on infaillibilité veut reconquérir son ancienne suprén^atie et d’autre

dan JT" i conserver son indépen-

dance. La liberté illimitée de l’enseignement a été utile C’est une

conquête d f nitive à laquelle on ne touchera pas Nul ne s\n

plaint, car elle n a pas donné lieu au moindre abus.

iiTPMaiisâni

Ce qui est plutôt menacé, c’est l’instruction supérieure donnée par l’État. Elle l’est en Belgique, elle ne manquera point de l’être en France, et pour les mêmes raisons. Elle a deux genres d’adversaires, tous deux également puissants; quoique parlant au nom de doctrines et dans des vues complètement opposées, ils se servent d’arguments identiques. Beaucoup d’économistes et d’amis très ardents — j’ajouterai en ceci très aveugles, — de la liberté, disent : Le rôle propre de l’État est de maintenir l’ordre et de garantir la sécurité contre les ennemis du dehors et du dedans ; mais il ne lui appartient pas d’enseigner, car il n’a pas de doctrines. Est-il rien de plus absurde que de voir l’État, coiffé du bonnet de docteur, monter en chaire pour exposer un système de philosophie ou de cosmogonie ? Il ne le peut qu’en restant dans la sphère des lieux communs. Il sera amené à destituer tantôt un professeur d’hébreu, parce qu’il aura interprété la Bible, tantôt un professeur de médecine, parce qu’il est soupçonné de darwinisme ou de positivisme ou de quelque autre nouveauté hétérodoxe. Passe encore que l’État fonde des écoles, quand il en manque; mais, lorsqu’il y en a pour tous les goûts et toutes les opinions, il est temps que le gouvernement s’abstienne. La nécessité seule l’autorisait à sortir du cercle de ses véritables attributions; cette nécessité n’existant plus, il faut qu’il y rentre. Voyez les États-Unis, pays modèle en fait d’instruction publique. Les différents États dépensent sans compter des millions pour l’enseignement primaire, parce qu’ils sont seuls capables de l’organiser ; ils abandonnent l’enseignement supérieur à l’initiative individuelle, parce que les particuliers sont à même de l’entretenir et de le diriger. - A ce raisonnement, le parti des évêques applaudit, car, chose singulière mais très explicable, ceux qui rêvent comme régime de l’avenir la théocratie romaine vantent souvent comme régime actuel les lois américaines.

Aux amis de la liberté trop peu prévoyants et aux amis de l’église trop habiles, il n’y a qu’une réponse à faire ; c’est celle-ci : En fait de gouvernement et de législation, la situation et les besoins d’un pays ne sont pas ceux d’un autre pays, et ce qui est excellent en Amérique, pourrait être détestable en Europe. Il est certain que presque partout en Europe les partis seuls fonderaient des universités pour répandre leurs idées et conquérir la suprématie. Nous aurions des institutions entretenues par le parti clérical ou catholi- (}ue, d’autres institutions érigées par les adversaires de ce parti. La

L’ENSEIGNKMENT supérieur en BELGIQUE.

science cesserait d’être une étude désintéressée, elle deviendrait une arme de combat. Involontairement, mais inévilableraent, le professeur subirait dans ses recherches et dans ses conclusions l’mfluence des idées politiques qui ont érigé sa chaire. Chaque université formerait une corporation militante dont la mission serait de combattre le système de la corporation rivale. Ce serait un devoir, car chaque parti est convaincu que ses adversaires conduisent la société à sa perte. Il n y aurait plus de place pour la science impartiale, et la jeunesse serait partagée en deux factions irréconciliables, préparées à la guerre civile par la guerre des doctrines. Là où il y aurait des partis homogènes, puissants et très hostiles les uns aux autres il y aurait des iinivertés libres dans les conditions que nous venons d indiquer ; il n’y en aurait d’aucune sorte dans les pays où de semblables partis n’existeraient pas. Voilà pourquoi il faut qu’en Europe l’Etat continue à maintenir un enseignement supérieur et qu il s’efforce de le rendre aussi fort que possible. Le but suprême unique, doit être le progrès de la science et la recherche de la vérité* Ce n’est pas que le gouvernement ne doive nommer que des hommes sans opinion, il ne nommerait que des hommes qui ne pensent point, mais il doit les choisir pour leurs connaissances. Le gounera^ent respectera dans le professeur la liberté du citoyen • le professeur, les exigences d’un enseignement fait pour tous et rétribue par tous . C’est ainsi que l’université officielle aura sa place

marquée et son rôle nécessaire entre les institutions créées par les partis. ^

La liberté est un droit, car il doit être permis à tout citoyen de communiquer le résultat de ses travaux. Elle est aussi un bien, car par la concurrence elle hâte la marche en avant ; mais en Europe elle serait funeste, si elle avait pour conséquence d’anéantir l’enseignement de 1 État. Cela fut si bien compris en Belgique dès 1830 qu’on inséra dans l’article 17 de la constitution la phrase que nous’ transcrivions plus haut: « l’instruction publique donnée aux frais de

« La limite est difficile à tracer. Le tact et le respect de la pensée d’autrui doivent y suffire. En Belgique, même les ministères catholiques n’ont pas dénié aux professeur le droit d’exprimer toute leur pensée dans leurs éLts ï^n professeur de 1 université de Gand, M. Laurent, avait publié un livre d’histoire dans equel il montrait les iniquités et les malheurs produits pai- certains dogmes catholiq^ 8. Sa ^stitution fut réclamée très énergiquement, mais le ministère quoiqu il appartint a l’opinion catholique, sut respecter la liberté de la science.’

l’Etat sera réglée par la loi. » Seulement les catholiques ne tardèrent pas à chercher le moyen d’enlever à ce paragraphe toute valeur pratique. Un de leurs chefs les plus éloquents et les plus habiles, M. Dechamps, soutint que le texte constitutionnel n’impose pas à l’État Vobligation d’enseigner ; ce texte signifierait seulement que, si l’État enseigne, la loi doit régler l’enseignement. « L’État, disait M. Dechamps, n’a jamais ni pouvoir ni mission d’enseigner, parce que, n’ayant jamais été le représentant d’une doctrine, il a toujours manqué de la première condition pour enseigner ; et à plus forte raison n’a-t-il point ce pouvoir aujourd’hui que la division des croyances rend sa neutralité obligée dans le domaine des idées et des convictions. » M. Dechamps en concluait que, si les établissements libres suffisent aux besoins de la population, l’État n’a plus à s’ingérer dans l’enseignement. Le rapport où l’orateur catholique exposait cette manière de voir, provoqua dans la chambre et dans tout le pays une si vive émotion, que nul n’osa déposer une proposition formelle ; mais le principe n’a pas été abandonné, il est devenu un axiome et un mot d’ordre pour tout le parti catholique. Ce n'est que la conséquence rigoureuse de son système.

Un autre incident vint soulever une question qui se rattache intimement à la liberté de renseignement et aussi à la séparation de l’église et de l’État : c’est la question de la personnification civile. Déjà en France le clergé, dans une pétition adressée à la commission d’enquête, vient de demander qu’on reconnaisse les facultés libres comme personnes civiles, avec droit d’acquérir des propriétés par legs et donation. M. Prévost-Paradol ,dans La France nouvelle, a bien montré l’importance du problème, sans insister assez, me semble-t-il, sur les conséquences de la solution qu’il considère comme seule équitable. « Le droit pour l’église, dit-il, de posséder, d’hériter, d’acquérir, le droit de réunir dans la main des chefs de l’association toutes les ressources dont elle dispose, sont des conséquences indispensables de la séparation de l’église et de l’État, et l’on ne peut même donner le nom de concession à la reconnaissance de droits si légitimes ; car le refus de reconnaître ces droits, tout en séparant 1 église de l’État, serait une persécution véritable. » C’est exactement le langage que tinrent les catholiques en

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invoquant la liberté de l’enseignement, quand en 1841 deux représentants, MM. Dubus et Brabant, proposèrent au parlement de re- 1

connaître à 1 université de Louvain la qualité de personne civile. Les i

termes de la proposition étaient très modérés et très habilement con- 1

çus. L’université ne pouvait acquérir des biens qu’avec l’autorisation du gouvernement, et cette autorisation ne pouvait plus être accordée, dès que les acquisitions auraient constitué un revenu total de 300,000 francs. Indépendamment de la contribution ordinaire, il devait être perçu annuellement sur ces biens un impôt de 4 pour 100 du revenu cadastral.

Les personnes civiles, disaient les partisans de cette mesure, ayant droit de posséder et d’ester en justice, sont créées par la puissance publique. Le droit romain les a reconnues sous le nom d’uni- I

versilates ou collegia. Depuis Justinien jusqu’à nos jours, elles se 5

sont partout multipliées, et, malgré les abus dont elles n’ont pas 1

été exemptes, elles ont contribué pour une large part aux progrès |

de la civilisation en Europe. La révolution française en a détruit s beaucoup, mais elle a respecté celles qui avaient pour but de donner l’instruction ou de secourir les malades. Quoique l’opinion leur soit hostile, nos lois les admettent; mais c’est en Angleterre, aux États-Unis surtout, qu’il faut voir les résultats admirables dus aux associations à qui l’on accorde sans difficulté l’existence légale.

Puisque nous adoptons les libertés américaines, il faut aussi nous approprier les lois qui seules les rendent fécondes. Pourquoi tous les peuples civilisés ont-ils reconnu des personnes civiles? Parce que ces établissements, ayant un caractère de perpétuité, peuvent seuls répondre à un besoin permanent. Or il n’existe pas de fondations plus utiles que celles qui ont pour objet d’encourager les hautes études et de répandre l’instruction supérieure, car c’est celle-ci qui fait la gloire, la richesse, la puissance d’un peuple. Quand un bienfaiteur de l’humanité fonde un hospice ou seulement un lit dans un hôpital, on applaudit; mais si quelqu’un, plus occupé du développement des esprits que de la conservation des corps et plus attentif au progrès des lumières qu’au soulagement des maladies, veut éiiger une université ou doter une chaire, on repousse la main du généreux et intelligent donateur. Les fondations destinées à l’in- 1 siruction publique sont plus dignes de la faveur du législateur que I

celles qui sont destinées à 1 entretien des hospices, d’abord parce I

<in’elles répondent à un besoin plus élevé, ensuite parce que la cha- |

rité privée, touchée par la vue des maux physiques, ne manquera pas de les soulager, tandis qu’elle restera indifférente à la misère morale et au grand mal de l’ignorance, lequel étant invisible ne frappe pas les sens. D’ailleurs, si l’on a proclamé la liberté de l’enseignement supérieur, c’est sans doute afin qu’elle donne lieu à I

la création d’institutions libres assez puissantes pour organiser des études sérieuses. Or, pour qu’elles puisssent le faire et contribuer ainsi au progrès et à la diffusion de la science, il faut qu’elles aient le droit de compter sur l’avenir et de s’assurer des ressources permanentes. Établir une université digne de ce nom n’est pas l’œuvre d’un jour. Il faut qu’on sache qu’elle durera; sinon, création éphémère, elle n'aura ni professeurs ni élèves. Si son existence doit dépendre du produit éventuel de souscriptions annuelles, elle ne pourra jamais s’élever au niveau des anciennes universités. Les universités de moyen âge, celles de l’Angletere, le Harvard college aux États-Unis, se sont développés sur la base solide d’un fonds productif dont ils étaient propriétaires. Le sort des établissements de l’État est assuré par le budget; si donc on refuse aux établissements libres les moyens de durée indispensable, la concurrence est impossible et la liberté n’est qu’un vain mot. Le monopole est rétabli de fait.

D’ailleurs quelles objections peut-on invoquer? C’est un privilège, dit-on, et il ne doit plus y en avoir pour personne. Sans doute, mais l’université catholique ne réclame aucun privilège. Elle veut au contraire que, comme en Améiique, tout établissement d’instruction supérieure, soutenu par la confiance du public et capable de rendre des services au pays, obtienne également la personnification civile. — Mais, répondra-t-on, c’est un précédent dangereux; toutes les associations qui couvrent le pays, écoles, sociétés de musique ou de tir, couvents, réclameront la même faveur, et les personnes réelles seront écrasées sous ce réseau de personnes fictives.

C’est tout simplement la reconstitution de l’ancien régime. Cette objection n’est point sérieuse, car le pouvoir législatif sera juge, et il n’accordera le droit de posséder qu’aux établissements qui répondent à un besoin élevé, général du pays, et qui ne peuvent vivre autrement. — On évoque encore la fantôme de la mainmorte; mais rien n’est plus facile que de conjurer ce danger. Qu’on limite la quantité d’immeubles que chaque institution pourra posséder.

D’ailleurs, en Amérique, en Angleterre, l’étendue des biens de main-

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morte ou de majorât est immense. On ne remarque pas pourtant que ces pays soient moins riches, moins prospères que les autres. — Vous insistez, et vous dites que l’université catholique, personne civile, l’emporterait bientôt sur ses rivales, et qu’elle arriverait ainsi à un monopole véritable. Si cela était, c’est que la sagesse de ses règlements et l’excellence de ses leçons lui auraient valu la confiance de tous les parents, et dès lors qui pourrait s’en plaindre? Si un service de transport était si parfaitement organisé qu’il évitât toujours tout accident et qu’il accaparât par suite tous les voyageurs, ne faudraitil point s’en féliciter? Mais cette appréhension de monopole est mal fondée. Le parti libéral, l’État tout au moins, peut donner à ses établissements un développement proportionné à celui des institutions dont on craindrait la suprématie. Le pays ne pourrait que profiter de cette obligation imposée à tous les concurrents de rendre leur enseignement aussi parfait que possible.

Malgré ces raisons très plausibles en apparence et parfois très bien exposées \ la répulsion qu’inspira la proposition de MM. üubus et Brabant fut si violente qu’ils crurent devoir la retirer. Cependant le motif de cette hostilité de l’opinion ne fut point franchement dit au sein des Chambres à cette époque. Aujourd’hui il saute aux yeux : ce qui fait que l’on n’accordera pas facilement aux établissements catholiques, ni même aux églises catholiques, ce droit illimité de posséder et d’acquérir, que l’ancien régime ne leur a concédé nulle part, et que pourtant M. Prévost-Paradol déclare ne pouvoir leur être refusé sans iniquité, c’est que l’orthodoxie, par la voix des papes et des conciles, a condamné les principes sur lesquels repose la société moderne, et que, si l’église l’emportait définitivement, elle s’empresserait de les abolir. Quand on se trouve en présence d’un parti qui ne réclame la liberté pour lui qu’afin de la ravir aux autres, dès qu’il sera le maître, ce n’est pas une raison suffisante pour lui refuser la liberté, car celle-ci, comme le soleil, doit être à tout le monde, mais c’en est une pour ne pas accorder des faveurs qui peuvent ramener un jour le despotisme théocratique. La personnification civile n’est pas une conséquence nécessaire de la liberté; c’est une exception au droit commun, que le législateur peut refuser, quand il y voit un sérieux inconvénient. Ce qui est excellent aux États-Unis et en Angleterre, où plusieurs sectes se disputent

' Notamment dans une brochure sans nom d’auteur publiée à Louvain en 1841, sous le titre A’ Examen de la proposUion de MM. Dubus et Brabant.

l’empire des âmes, serait probablement funeste dans un pays où domine un culte qui s’inspire d’idées radicalement hostiles à la civilisation moderne. En résumé, il y a un grand nombre d’excellentes raisons à invoquer en faveur de la personnification civile des universités libres, et il n’y en a guère qu’une seule à lui opposer; mais celle-ci paraît devoir peser plus que toutes les autres ensemble '.

Les deux incidents que nous venons de relater ont été vite clos. L’opinion publique s’était aussitôt prononcée très énergiquement pour le maintien des universités de l’État et contre la personnification des universités libres; mais il est une autre question aussi importante peut-être, plus complexe sans contredit, et â laquelle on n’a pas encore trouvé de solution généralement acceptée: c’est celle des jurys d’examen. Il importe de ne la point négliger, parce que certaines personnes voudraient introduire en France le système belge.

En 1835, au moment où les chambres abordèrent la discussion de la loi qui devait régler l’enseignement supérieur, il existait donc en Belgique deux universités de l’État, celle de Liège et celle de Gand, et deux universités libres, celle de Louvain, fondée par les évêques, celle de Bruxelles, fondée par le parti libéral. Comme l’avait dit un homme d’Élat qui s’était spécialement occupé de ces questions, M Nolhomb, actuellement ambassadeur à Berlin, « la coexistence de l’enseignement donné aux frais de l’État et des institutions libres soulève un problème tout nouveau, sans précédent dans le droit public, et devant lequel on peut sans déshonneur s’arrêter et même hésiter ^ » En effet, si, pour exercer en qualité de médecin ou d’avocat, il faut des diplômes, attribuera-t-on le droit de les délivrer aux facultés de l’État, comme sous le régime hollandais et comme en France? C’est le système le plus logique, car les

< En Belgique, la crainte de voir s’établir un précédent en faveur du droit des universités d’acquérir, même indirectement, est poussée très loin, comme le prouve le fait suivant. Le fondateur de Tuniversité de Bruxelles, M. Verhaegen, a légué à la ville de Bruxelles une somme de 100,000fr., afin que le revenu en soit appliqué à l’université de cette ville. Le legs n’était pas fait à l’université, incapable d’acquérir, mais à la ville, qui est une personne civile. Néanmoins le gouvernement tarde depuis bien des années à le ratifier.

2 Bücumon de la loi sur renseignement supérieur, p. 36. Bruxelles 1844.

li’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR EN BELGIQUE.

IV î

diplômes ne sont qu’une mesure de police préventive, destinée à garantir la sécurité des citoyens, et nul ne conteste que toute mesure intéressant la sécurité publique ne soit du ressort exclusif de tat, mais ce système aurait placé certainement les universités 1 les dans une position subalterne. Or elles réclamaient tout au moins 1 égalité, et comme elles avaient pour elles à la fois et le parti catholique à cause de celle de Louvain, et le parti libéral avancé à cause de celle de Bruxelles, force était de subir leurs conditions. G est ainsi que les chambres furent amenées à instituer un jury unique pour tous les candidats, n’importe où et comment ils avaient fait leurs études. Il y avait un jury distinct pour chaque grade dans chacune des quatre facultés. Chaque jury était composé de sept membres nommés annuellement, savoir; deux par la chambre des représentants, deux par le sénat et trois par le gouvernement. Ce régime, déclaré provisoire, n’était voté que pour trois ans; mais, malgié de nombreux essais de réforme, il demeura en vigueur jusqu en 1849, c’est à dire pendant quatorze ans.

Le jury central réunissait de grands avantages. Il avait de l'autorité, de la solennité. Il établissait une commune mesure pour apprécier les connaissances acquises par les étudiants de tout le pays. Les uns n avaient pas à subir une épreuve sévère, les autres une épreuve rendue facile par l’indulgence ou la complaisance. Il y avait égalité pour tous. C’est avec raison qu’un ministre, M. De Decker, pouvait dire : « Quoi de plus rassurant sous le rapport de la liberté, et de plus fécond, sous le rapport de la science, que l’institution, au nom de la société, de cette haute magistrature de l’intelligence devant laquelle 1 enseignement supérieur officiel et l’enseignement supérieur libre viennent faire leurs preuves et s’exercer aux luttes utiles d une loyale émulation? » Mais le mode de nomination de ce jury central était très mauvais. En appelant l’intervention des chambres, il faisait dépendre les choix des influences politiques. L’intérêt des partis, non 1 intérêt de la science, les dictait C’était pour défendre la liberté de 1 enseignement contre les empiètements de l’État que 1 on avait réservé au parlement le droit de désigner quatre membres sur sept; mais, comme le disait M Nothomb en 1844, « s’il y a un danger, c est de paraître rattacher la destinée des établissements libres aux majorités parlementaires et aux scrutins électoraux; c’est de sembler assiper aux représentants des intérêts généraux du pays le mandat spécial et impératif de sauvegarder un établissement ré-

L’ENSEIGNEMENT supérieur en BELGIQUE,

puté à tort menacé ». Un second vice du jury central, c’est que, les mêmes examinateurs étant constamment réélus, il se formait une commission permanente qui tenait en réalité dans ses mains la direction suprême de tout l’enseignement supérieur. Nous montrerons plus loin le mal qui en résultait.

En 1844, M. Nothomb, alors ministre de l’intérieur, proposa, quoique appartenant au parti catholique, de conférer au gouvernement le droit de nommer chaque année les membres du jury, les chefs des universités de l’État et ceux des deux universités libres entendus, de manière que dans chaque jury les quatre établissements fussent représentés. Le projet fut rejeté par 49 voix contre 42. C’est seulement depuis la loi du 15 juillet 1849 que le jury central a été remplacé par les jurys combinés, qui fonctionnent encore maintenant et qu’on voudrait introduire en France.

Voyons d’abord comment ces jurys sont formés; nous examinerons ensuite les résultats qu’ils ont produits. L’article 40 de la loi disait : « Le gouvernement procède à la formation des jurys chargés des examens et prend les mesures règlementaires que leur organisation nécessite. Il compose chaque jury d’examen de telle sorte que les professeurs de l’enseignement dirigé par l’État et ceux de l’enseignement privé y soient appelés en nombre égal. » Afin de mettre la loi à exécution, il est formé en vue de chaque grade deux jurys universitaires pour les élèves des universités, et un jury central pour les élèves qui ont fait des études privées. Le jury central est composé de quatre professeurs appartenant aux quatre universités, et d’un président choisi en dehors de l’enseignement. Les jurys universitaires sont constitués de la manière suivante : chacune des deux universités de l'État est alternativement combinée avec une des universités libres; cette année ci Liège avec Louvain, et Gand avec Bruxelles; l’an prochain, Liège avec Bruxelles, Gand avec Louvain. Dans le jury de chaque grade siègent les professeurs qui ont fait les cours sur lesquels les élèves sont interrogés. Ils appartiennent en nombre égal à chacune des universités combinées. Chaque professeur interroge sur la matière qu’il a enseignée, et il dispose, pour examiner ses élèves, de deux fois plus de temps que le professeur de l’établissement rival. Le président du jury est pris hors du corps professoral; en cas de partage égal des voix, la sienne décide. Ce que l’on a voulu, c’est d’abord établir une égalité parfaite entre les établissements libres et ceux de l’État ; en second lieu, forcer

l'élève à suivre les cours, en faisant dépendre le succès de ses examens de la voix de ses maîtres ; enfin organiser le contrôle réciproque des universités et des professeurs.

Bientôt des plaintes très vives surgirent contre le nouveau système. A peine appliqué, on proposa de l’abandonner. Le 30 janvier 1836, M. De Decker, ministre de l’intérieur, déposa un projet de loi qui rétablissait le jury central, en autorisant le gouvernement à le nommer de façon que les quatre universités existantes y fussent également représentées. Ce projet ne fut pas accueilli. Les jurys combinés furent maintenus; seulement la loi du l®*" mai 1837 vint décider que les élèves ne seraient plus examinés sur certains cours; il leur suffirait de produire un certificat constatant qu’ils ont suivi ces cours avec assiduité et avec fruit.

Aura-t-on bien compris quel est actuellement le système suivi en Belgique pour la collation des grades académiques? 11 est si compliqué, qu’il est très difficile de le faire parfaitement saisir à ceux qui ne l’ont pas vu fonctionner. Au fond, il repose sur deux dispositions distinctes, mais également funestes dans leurs conséquences : les jurys combinés et les cours à certificat. M. Duruy a fait au sein du sénat français une critique très vive, mais très juste des cours à certificat, en montrant que les branches auxquelles on avait donné ces brevets d’infériorité, étaient pour la plupart celles qui offrent le plus de portée scientifique. Seulement il faut dire, à la justification de ceux qui ont fait adopter les cours à certificat, qu’ils n’entendaient aucunement sacrifier ces branches; ils voulaient au contraire y laisser au professeur, qui n’a pas à enseigner en vue de l’examen, plus de latitude dans le choix et dans l’étendue de ses développements théoriques. Malheureusement, ainsi qu’on l’avait prévu, les étudiants ont conclu, comme M. Duruy au sénat, que les cours à certificat sont des cours accessoires, et généralement ils ne leur ont accordé que leur présence obligée et non leur attention.

Quant aux jurys combinés, il n’y a, je crois, personne en Belgique qui les approuve. Les étudiants dans leurs congrès, les professeurs de l’État dans les réunions académiques, les ministres même au sein des chambres, les ont condamnés de la façon la plus nette. Seuls peut-être certains professeurs de l’université de Louvain s’exprimeront avec plus de réserve, parce qu’ils craindront qu’on n’adopte un régime moins favorable à leur influence. Les jurys combinés ont nui aux études, voilà un fait avoué par ceux-là

mêmes qui doivent être portés à se faire illusion sur ce point. Dès 1833, les présidents des jurys, réunis en commission extraordinaire, constataient que les hautes études étaient en décadence. En 1836, le ministre de fintérieur, appartenant à l’opinion catholique, M. De Decker, disait dans un rapport aux chambres : « Le système des jurys combinés est aujourd’hui jugé. On peut soutenir, sans crainte d’être démenti, qu’il est condamné par tous les professeurs qui l’ont pratiqué depuis cinq ans. Leur témoignage confirme l’existence des griefs signalés et qui sont inhérents au principe de finstitution. » En 1860, un autre ministre de fintérieur, libéral cette fois, M. Rogier, disait : « A moins de supposer que tous les hommes qui prennent part aux examens des élèves se trompent, il faut bien le constater avec eux, le niveau des éludes a baissé. » Je ne citerai pas ici les avis motivés des facultés et des conseils académiques; ils ne font que corroborer l’appréciation des ministres ^

Voici en peu de mots les inconvénients du système actuel. Il nuit à la dignité du corps enseignant, car la loi elle-même le met en suspicion. Elle semble douter de sa bonne foi, puisqu’elle soumet les professeurs de l’État à la surveillance des professeurs des institutions libres et réciproquement. Les représentants de deux universités qui ont des opinions et des intérêts différents étant rais en présence, ils s’entendent ou trop bien ou trop mal. Dans le premier cas, on aboutit, pour le choix des questions et f appréciation des réponses, à une indulgence telle que l’examen devient illusoire, et qu’autant vaudrait le supprimer. Dans le second cas, il y a des luttes ardentes, des débats passionnés ; le professeur est amené, malgré lui, à se faire l’avocat de ses élèves au lieu d’en être le juge. Le jury se partage en deux camps hostiles, et c’est la voix du président seul qui décide, quoiqu’il ne puisse connaître suflisamment les différentes branches qui ont fait l’objet de fexamen. Pour que les universités libres subsistent, il leur faut avant tout des succès réels ou apparents, il faut enfin que leurs élèves n’échouent pas. Les universités de l’État, dont le sort est assuré par le budget, pourraient oublier f intérêt d’argent et ne considérer que celui de la science ; mais, à moins d’être injustes, et de l’être à leurs dépens, elles ne

* Ils ont été publiés dans le rapport triennal sur la situation de l’enseignement supérieur, déposé en 1853 par le ministre de l’intérieur, M, Piercot. Ils méritent d’étre consultés par les personnes qui veulent étudier la question sous toutes ses faces.

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peuvent se montrer plus rigoureuses que leurs rivales, et ainsi c’est rappréciation la plus complaisante qui l’emporte. L’indulgence d’une moitié du jury entraîne nécessairement l’indulgence de l’autre moitié. Le jury combiné tue le haut enseignement, parce qu’il lui ôte ce qui fait sa force et sa vie, l’originalité des doctrines, la nouveauté des aperçus, la personnalité des opinions. Un enseignement tait dans cet esprit préparerait l’échec de l’élève, tandis que des leux communs inattaquables assureront son succès. Le professeur se gardera d’exposer des idées qui pourraient donner lieu à contestation. Il ne sortira pas des questions banales; mais celles-là, il les exposera dans tous leurs détails, avec clarté et méthode, afin que 1 étudiant puisse répondre imperturbablement. Le travail du maître consistera donc à préparer l’étudiant à l’examen ; le travail de 1 elève, à avoir des cahiers complets et à les savoir par cœur. Dans certaines institutions, on a été jusqu’à dicter des formulaires. Toute science est ramenée ainsi à la forme d’un catéchisme, et la mémoire prend la place de l’étude et de la réflexion. Le professeur est obligé chaque année de suivre le même programme et de parcourir le cercle des questions habituelles. C’est le triomphe complet de la routine et de runiformité.

La mission des universités est de développer l’esprit scientifique. C’est à ce titre seulement qu’elles méritent la faveur de l’État et des particuliers. Les hautes études ne portent des fruits dignes des sacrifices dont elles sont l’objet, que quand elles sont poursuivies d’une façon désintéressée, dans la pensée unique d’étendre le cercle des connaissances humaines. Or est-ce le résultat que l’on a obtenu ? Nullement. La loi ayant tout fait aboutir aux jurys d’examen, les élèves ne travaillent que pour obtenir les diplômes. Le meilleur professeur à leurs yeux est nécessairement celui qui les leur fera conquérir avec le moins d’efforts. Dès lors l’enseignement le plus sec, mais le plus méthodique, le plus facile à réduire en formules, sera le type, et il faudra bien s’y conformer sous peine de paraître dans les jurys avec un désavantage certain. Attelez deux chevaux à un char, c’est le moins ardent qui réglera l’allure. Le système des jurys combinés a donc pour eflet d’affaiblir le goût de la science que les universités ont pour but d’entretenir.

Si les résultats n’ont pas été meilleurs, ce n’cst pas la faute de la liberté, c est la faute de la règlementation. Depuis 1830, la liberté d enseignement n’a existé en Belgique que de nom. Les hautes

études ont été écrasées sous la plus dure des tyrannies, celle du programme. 11 faut bien le noter, c’est pour satisfaire les institutions libres que la liberté a été enchaînée. Qu’importe que chacun puisse à son gré ériger une chaire ou constituer une université, si la nécessité de faire subir aux élèves de nombreux examens devant les mêmes jurys force toutes les institutions existantes à suivre la même marche, à prendre les mêmes méthodes, à exposer les mômes choses de la même manière et dans le même ordre? Ainsi je ne pourrais enseigner le droit romain d’abord, le droit moderne ensuite, ou bien remplacer l’explication d’auteurs anciens par la philologie comparée, car je sortirais du cadre des examens, mes élèves ne seraient pas préparés à les subir, mon institution serait déserte. De cette façon, le droit de fonder des écoles est illimité, mais l’enseignement scientifique est complètement asservi. Et qu’on ne s’empresse pas d’accuser l’ingérence bureaucratique de l’État. L’État n’est point coupable, le mal est inhérent au système. Si l’on impose aux élèves des institutions libres l’obligation de subir une série d’examens devant un jury, ces institutions devront dire : Faites-nous connaître les matières sur lesquelles porteront les interrogations dans chaque épreuve, déterminez exactement la limite de vos exigences ; sinon nos élèves seront livrés à l’arbitraire de vos examinateurs, et il nous sera impossible de les préparer convenablement aux examens que vous leur prescrivez. Ce sont les établissements libres qui réclameront comme une garantie le programme obligatoire. La môme servitude s’imposera aux établissements officiels; la variété des moyens pour atteindre le but commun, l’esprit d’innovation et de progrès, qui sont les bons côtés de la libre concurrence, disparaîtront, et l’on aura ainsi tous les inconvénients du monopole sans aucun des bons effets de la liberté.

Je crois d’ailleurs que le système des jurys combinés serait inapplicable enFrance.Ona pu l’introduire en Belgique, parce que le pays est petit, qu’il s’y trouvait exactement deux universités libres et deux universités de l'État, et qu’on pouvait par suite les réunir deux à deux; mais supposez un nombre plus grand et variable de facultés répandues sur la surface delà France, et dont quelques-unes n’auraient qu’une existence éphémère ou intermittente: comment leur donner place dans la loi et déterminer d’avance leur droit d’intervenir dans la formation des commissions d’examen? Vouloir organiser des jurys scientifiques dans lesquels les facultés libres auraient

llX) L’ENSEiaXEMENT SUPÉRIEUR EN BELGIQUE.

exactement la môme part d’influence que les facultés officielles, c’est s engager dans une voie sans issue, ainsi que le prouvent les lâlonnenienis, les malheureux essais, les mesures provisoires, dont on ne sort pas depuis quarante ans en Belgique. Il faut laisser à la Belgi- (jue cette malencontreuse institution, qui ne tardera pas à disparaître devant la réprobation universelle.

Quel système convient-il alors d’adopter pour la collation des diplômes? Trois systèmes principaux méritent de fixer rattention. Le premier consiste à ne plus exiger aucun diplôme et à proclamer la complète liberté des professions, comme aux États-Unis. Le second consiste à attribuer aux facultés ofiicielles seules le droit de faire subir les examens à tous les candidals, comme en France, Letroisième consiste à laisser toutes les facultés délivrer les diplômes comme elles 1 entendent, sauta établir un examen professionnel final, y\\\staais-examen, comme en Prusse, épreuve qui n’a d'autre but que de s assurer si le candidat aies connaissances nécessaires pour exercer sa profession sans compromettre la vie ou la fortune des clients. Apprécions rapidement ces trois systèmes.

Logiquement, la liberté d’enseignement conduit à la liberté des professions. Plus les lumières sont répandues, mieux les particuliers sont a meme de distinguer ce qui leur est utile de ce qui leur est nuisible. La tutelle de l’État est une nécessité transitoire. Indispensable pour les peuples mineurs, elle n’est plus qu’une gène poulies nations où l’instruction est générale. Je crois qu’en Europe le t ip orne est encore nécessaire pour l’exercice de la médecine et de la pharmacie, et pour le notariat, qui est une fonction publique.

L Ignorance en médecine peut causer un mal irréparable ; une erreur tue. Le malade ne peut juger ni du médicament qu’on lui donne ni des effets qu’il produit. Si son médecin l’a empoisonné, il n’est plus temps d’en changer. Pour le diplôme d’avocat, les mêmes laisons n existent pas. Le client peut apprécier si son conseil le comprend ; qu il aille à l’audience, il entendra si l’avocat plaide bien. Perd-il son procès en première instance, il peut s’adresser à un autre pour 1 appel ; point de mal irréparable. D’ailleurs, môme si l’on abolit le diplôme obligatoire, les plaideurs continueront à s’adresser aux diplômes volontaires, et ils choisiront de jiréférence ceux qui

ont passé leurs examens devant les universités les plus célèbres. En Belgique, devant les tribunaux de commerce, plaidait qui voulait, et pourtant, dans un port comme Anvers, des intéi-èts énormes sont enjeu. Les plaideurs ont-ils profité de la faculté que leur laissait la loi? Nullement; ils ont toujours employé des avocats, et les meilleurs. Dans aucune autre profession, la réputation acquise n’exerce autant d’attraction. Tout le monde s’adresse aux avocats en renom, quoiqu’ils se fassent payer cher, et que le temps leur manque pour bien étudier tous les dossiers. Les jeunes avocats ne trouvent guère de clientèle; donc ceux qui n’auraient pas même ce titre, seraient tout à fait délaissés.

Aux agents de change, on confie des millions sans qu’ils donnent de reçu; ils disposent de vingt fois plus de valeur que les avocats, et ils en disposent sans qu’aucun contrôle soit possible. Néanmoins, en Belgique, cette profession a été déclarée complètement libre, sans nulle garantie, et personne ne réclame le rétablissement des anciens privilèges. Dans les mines, dans les usines, sur les chemins de fer, l’ingénieur tient dans ses mains la vie d’un grand nombre de personnes; cependant c’est encore une profession libre. Ainsi donc, sauf pour la médecine, liberté des professions comme conséquence logique de la liberté du travail, telle me paraît devoir être la solution en ce point. Les facultés continueraient à délivrer des diplômes après examen, l’État cesserait d’en exiger. Les avocats se constitueraient en confréries, dont ils régleraient les conditions d’admission et d’expulsion. Le public ne manquerait pas de s’adresser à celles qui auraient su acquérir une réputation de science et d'honnêteté. L’habitude nous cache ce qu’il y a d’absurde à voir l’État nous fournir des avocats brevetés avec garantie du gouvernement. C’est évidement un reste de l'institution gothique des corporations. Si l’État croit devoir empêcher les citoyens de s’adresser à un conseil ignorant, pourquoit permet-il aux jeunes gens de vingt et un ans de manger leur fortune, quand ils en disposent avant d’avoir acquis la sagesse nécessaire pour en faire bon usage ? Bien plus d’argent se perd et se perdra de la sorte que par le choix d’un mauvais avocat.

Mais, dira-t-on, c’en sera fait de la science juridique. — Comme si c’étaient les examens officiels qui la font fleurir ! En Angleterre, avant qu’on eût introduit, il y a douze ans, un examen final facultatif, les épreuves que subissait le harrister consistaient ù dîner de temps

en temps au local de la corporation. Est-il un pays cependant qui ait produit plus d avocats éminents et faisant plus grand honneur k la profession? L’enseignement de la physique, de la chimie, de la poJogie, de la philologie et de tant d’autres sciences n’aboutit pas a un examen imposé par la loi. Ces branches des connai.ssances limâmes sont-elles plus délaissées que le droit? sont-elles moins approfondies? y a-t-on fait moins de progrès? Les résultats sont là qui repondent. J’avoue n’avoir jamais trouvé une raison vraiment seneuse pour continuer à exiger un brevet à l’entrée de la carrière du barreau. En Belgique, l’opinion publique ne tardera pas à en exiger la suppression. Déjà les deux journaux les plus importants du pays, représentant les deux nuances du libéralisme, l’Indépendance belge et rEcfio du parlement, se sont prononcés dans ce sens. On peut s etonner qu’un pays qui, dès 1830, a osé adopter des libertés aussi périlleuses en apparence que celles de la presse, de l’enseignement, de l’association sans restriction aucune, ait cru devoir prendre cette illusoire précaution des diplômes du doctorat en droit Comment ! vous avez assez de confiance dans le bon sens des citoyens pour remettre à leurs votes la direction de la chose publique et vous craignez de leur laisser le libre choix d’un conseil, quand il s agi de leurs intérêts privés ! Vous les supposez à la fois capables de choisir un législateur, incapables de se choisir un avocat! Quelle contradiction ! Dans le premier cas, un mauvais choix peut entraîner la perte du pays ; dans le second cas, il ne peut léser que celui qui aura manque de discernement. Il est pourtant bien évident qu’un

propres affaires que dans celles de 1 Etat. Ainsi la tutelle officielle est moins nécessaire dans la sphère privée que dans celle de fintérôt public.

Maintenant, si l’on conserve les diplômes, au moins pour les médecins, reste à voir qui les délivrera. Il y a de bonnes raisons pour

ete défendu avec beaucoup d’énergie par fUniversité de Gand ^ et VOICI a peu près le résumé des arguments qu’elle invoquait. b assurer si ceux qui veulent pratiquer la médecine ou le droit, ont les connaissances necessaires pour ne pas compromettre la vie ou la fortune de leurs clients, c est une mesure de garantie sociale et de police preveniive qui est exclusivement de la compétence de

< Rapport sur V état de V instruction supérieure présenté aux chambres legislatives le 10 décembre 1853 par M. Piercot, ministre de l’intérieur, ^302'

l'État. Si la précaution est nécessaire, l’État seul a le droit et le devoir de la rendre efficace. Il ne peut se décharger de ce soin sur des établissements particuliers, puisque c’est le résultat de l’enseignement de ces institutions qu’il s’agit de contrôler. L’État veut avoir la garantie que les universités privées forment des médecins et des avocats capables ou tout au moins non dangereux par incapacité, et ce seraient ces universités elles-mêmes qui seraient chargées de le constater ! Ce serait évidemment rendre la garantie illusoire, et alors autant l’abolir. La loi impose certaines précautions aux fabriques de poudre ; quelle efficacité aurait cette loi, si les fabricants de poudre étaient eux-mêmes chargés d’en surveiller l’exécution? Les examens sont incontestablement une mesure de haute police; la police, le soin de la sécurité publique, est du ressort de l’État ; donc la désignation des examinateurs est une fonction

exclusivement gouvernementale. Quand les institutions privées réclament au nom de la liberté le droit d'intervenir dans la formation des jurys d’examen, elles confondent deux choses très distinctes. La liberté existe, quand tous, individus ou associations, peuvent ouvrir des cours, ériger des chaires, organiser des facultés et en.seigner ce qu’ils veulent, sans nulle mesure préventive ni restrictions autres que celles du code pénal; mais de cette liberté ne résulte point du tout le droit pour ces institutions privées de décider ou de contribuer à décider si leurs élèves sont capables d'être sans danger des avocats ou des médecins. Si un certain contrôle est indispensable, plus les institutions libres seront nombreuses, diverses dans leurs méthodes et dans leur enseignement, moins on pourra leur abandonner la mission d’exercer ce contrôle, et plus l’État sera tenu de se la réserver à lui-même.

Il faut avouer que ce sont là des raisons très fortes, et elles me paraissent irréfutables en tant qu’elles s’appliquent à un examen final, professionnel, qui a pour but de donner à la société les garanties, dont elle croit encore avoir besoin; mais, quand il s’agit des grades scientifiques exigés à chaque pas que l’étudiant fait dans ses études, les objections s’élèvent en foule. On peut dire d’abord que, si l’État veut contrôler la marche des hautes études scientifiques, il sort de son domaine ; ensuite que c’est établir la suprématie d’une doctrine officielle, car les opinions et les livres des examinateurs seront nécessairement suivis par le plus grand nombre des étudiants. La domination absolue du programme est rétablie. Les institutions libres

IGl

devront se conformer au moule officiel, sinon leurs élèves échoueront aux examens. Impossible d’intervertir l’ordre des matières ou d en approfondir une, sauf à en traiter une autre comme secondaire. Le joug de l’uniformité pèse à nouveau sur tout le monde. La spontanéité, l’esprit de progrès et d’innovation, sont frappés de mort. Le jury olficiel en matière scientifique est la négation de la liberté. Malgré le plus sincère désir de se montrer impartial, ce jury pourrat-il mettre dans la même balance les doctrines qu’il croit fausses, dangereuses, perverses, et d’autres doctrines qu’il croit vraies, salutaires et nécessaires? De Donald et de Maistre seraient-ils bons juges du mérite d’un disciple d’Hegel ou de Kant? Ils ne l’auraient probablement pas compris, et ni Fichte ni Schelling n’auraient obtenu leur diplôme.

Un des membres les plus distingués du parti catholique en Belgique, M. Dcchamps, a caractérisé d’une façon si exacte le rôle et 1 influence des juiys scientifiques, que nous croyons pouvoir reproduire ici ses paroles « Le jury d’examen, disait-il, n’est pas un jury spécial et piofessionnel comme la commission centrale de Berlin, c est un conseil supérieur des hautes études où l’enseignement tout entier vient se centraliser. Le jury, en interrogeant sur tout, enseigne tout. C’est le programme vivant imposé aux universités dé 1 État, aux univeisités libres et aux études privées. Les professeurs des universités doivent enseigner d’après les idées, d’après les méthodes que les membres du jury ont adoptées; les professeurs ne sont plus que les répétiteurs des membres du jury. L’élève n’a plus les yeux fixés sur le professeur, mais sur l’examinateur. Les professeuis, ne participant point à 1 examen, perdent toute autorité, toute influence sur leurs élèves ; celte autorité, cette influence sont dévolues aux membres du juiy. Le jury, placé ainsi au faîte de l’enseignement, est une puissance véritable; c’est le gouvernement de 1 enseignement supérieur en Belgique. » On ne saurait mieux montrer la grandeur et le vice de l’institution. 11 n’y a rien à ajouter; il suffît de demander si la science doit être gouvernée, si l’enseignement, soumis ù la discrétion de ce tribunal suprême, dont les sentences sont sans appel, est vraiment libre.

Ce qui précède nous conduit forcément à préconiser le troisième système. Dans ce système, les facultés officielles et les institutions libres délivreraient les diplômes scientifiques, et un jury nommé par le gouvernement, le brevet de capacité exigé pour pratiquer le

droit OU la médecine. Chacun rentrerait dans son rôle ; les universités s’occuperaient de science, l’État de la police médicale ou judiciaire. Les professeurs de facultés examineraient fis élèves pour s’assurer s'ils ont suivi leurs leçons avec fruit, s’ils ont compris les principes. Le jury officiel ne les examinerait que pour se convaincre qu’ils peuvent sans péril, les uns plaider, les autres soigner les malades. Un seul examen final et pratique, c’est tout ce que l’État est en droit, d’imposer sous un régime de liberté véritable. Ce système est ep vigueur en Prusse. En Angleterre, outre les dîners à payer, le candidat doit, ou suivre des cours pendant trois ans, ou subir un examen final devant la corporation. En Belgique, le conseil académique de l’université de Gand avait dès 1836 demandé que l’examen nécessaire pour l’exercice d’une profession fût seul subi devant un jury, et que les grades académiques fussent accordés par toutes les universités, sans qu’il en résultât aucun effet civil. « S’il est essentiel à la société, disait le rapport, que nul ne puisse pratiquer la médecine et la jurisprudence sans avoir fait ses preuves devant un jury commun, il n’existe pas de motifs pour que des examens préalables, qui par eux seuls ne confèrent aucun droit dans la société, soient soumis à la môme condition, surtout lorsque celte condition paraît nuire tant à la valeur réelle de ces examens qu’à la direction et au succès des études. » L’université de Liège s’est prononcée en faveur de ce système chaque fois que le gouvernement a cru devoir la consulter, et plusieurs de ses professeurs l’ont exposé et défendu dans des écrits où la question est envisagée sous toutes ses faces L Parmi les hommes de quelque autorité qui partagent celte opinion, on peut citer le ministre actuel des finances, M. Frère-Orban. En France, c’est exactement le même système que réclame le clergé. La pétition récemment adressée à la haute commission d’enquête par les ecclésiastiques du nord-est demande que « les facultés libres aient le droit de conférer les mêmes grades, donnant les mêmes privilèges que les diplômes conférés par les facultés de l’État. L’État, pour assurer son contrôle, pourrait établir à l’entrée des carrières publiques des examens professionnels, soit locaux, soit généraux.

* On pourra consulter, entre autres, les publications suivantes: Réforme de renseignement supérieur^ par M. Trasenster, de la faculté des sciences, — la Liberté de V enseignement et la science^ parM.Spring, delà faculté de médecine, et l’Introduction au remarquable ouvrage que M. Alphonse Le Roy, de la faculté des lettres, vient de consacrera l’histoire de l’université de Tdége.

egalement obligatoires pour les gradués des facultés officielles et pour ceux des facultés libres.» L’organisation des jurys recommandée par M. Albert Duruy ressemble beaucoup à celle qu’ont préconisée les universités de l’État belge et le clergé français, sauf que M. Duruy l’applique à tous les examens. Le législateur, en l’adoptant, aurait cette rare bonne fortune de satisfaire à la fois les différents partis. D’où provient cet accord exceptionnel? De ce que la

liberté répond aux vœux de tous, chacun espérant, par ses efforts,

1 emporter sur ses concurrents.

Les avantages de ce système sont nombreux et grands. C’est le seul qui soit conforme au principe de la liberté de l’enseignement, le seul qui rende ce principe fécond. De celte façon, chaque faculté, officielle ou libre, organise son enseignement comme elle l’entend’ adopte le programme, les méthodes, les idées qui lui paraissent les meilleures, et ensuite le public juge l’arbre d’après ses fruits II v a réellement concurrence, comme dans les autres branches de Yacmnte humaine. Tant pis pour ceux qui enseignent mal. Leurs élèves échoueront devant le jury professionnel ou dans leur carrière et dès lors Ils verront leurs institutions désertées languir et succomber Les professeurs et les étudiants, n’ayant plus ii s’occuper de ces examens mullipliés à passer chaque année devant le jury, pourront s adonner librement aux véritables études scientifiques. Dans les lacunes, le professeur interrogera ses élèves, parce que pour les éludés théoriques ce sont là les seuls interrogatoires sérieux • il cessera dêtre un « préparateur d’examen » et le répétiteur des examinateurs officiels. Les leçons deviendront l'objet principal les examens la chose secondaire ; ce n’est qu'à cette condition que le haut enseignement remplit sa mission. La liberté des doctrines sera complété en toute matière; chaque université exposera les siennes lour délivrer le brevet professionnel, le jury final ne s'inquiétera que de 1 aptitude pratique, non des méthodes ou des théories qui ont permis de lacquénr. Une ^ie nouvelle pénétrera l’instruction supérieure. Aujourd’hui l’étudiant en général ne pense qu’à une chose : entasser dans sa tête le plus vite possible tous les faits tous les details qu on peut lui demander. Il n’exerce guère que ses doigts quand il prend des notes, et sa mémoire, quand il s’efforce de les apprendre par cœur. Sans contredit, cela développe moins l’intelligence que ne le fait l’instruction primaire ou secondaire. L’enseignement affranchi redeviendra vivant, et les eI^voc .1..

cauchemar de l’examen officiel de chaque année, pourront s'initier à la science sous la conduite des maîtres qu’ils croiront les meilleurs.

Mais, dira-t-on, cette liberté absolue, proclamée à une époque où la poursuite des plaisirs frivoles entraîne les uns, et la poursuite des biens matériels les autres, n’aura-t-elle pas pour effet d'abaisser le niveau des études universitaires? Il ne suffit pas à un pays d’avoir des médecins et des avocats qui ne tuent ou ne ruinent pas habituellement leurs clients ; il faut des hommes d’une instruction supérieure, qui fassent faire des progrès à la jurisprudence et à l’art de guérir. — Sans doute; mais qui les formera le mieux, les universités dirigées librement par leur conseil académique et stimulées par la concurrence, ou les facultés réglementées, soumises à la loi étroite d’un programme uniforme et entravées par les exigences sans cesse renouvelées des examens officiels ? L’expérience a prononcé sur ce point. C’est en Allemagne, où le système de l’examen professionnel {staats-examen) est appliqué, que les universités ont le plus contribué au progrès de la science, et ont le plus répandu le goût des fortes études. En Belgique comme en France, la profession d’ingénieur est libre, on peut la pratiquer sans produire un brevet de capacité ; mais il existe des écoles spéciales, annexées aux universités de l’État, qui forment des ingénieurs, et qui, après examen, délivrent des diplômes. Or ces cours spéciaux sont plus fréquentés, ces diplômes plus recherchés par les étrangers que ceux des autres facultés. Ne peut-on pas en conclure qu’il en sera de même pour les cours de droit et de médecine ? D’ailleurs le jury professionnel aura évidemment égard à la valeur des diplômes qu’on produira devant lui. Les cours de l’enseignement libre seront, dit-on, insuffisants. Qu’importe, si ceux des facultés de l’État sont bons ? Ceux-ci seront d’autant plus suivis, et ce seront eux qui empêcheront le niveau des études supérieures de déchoir. Si les institutions privées donnent trop facilement leurs diplômes, elles auront bientôt lieu de s’en repentir. Ces diplômes, et pour le public et pour le jury professionnel, n’établissant pas une présomption de capacité, seront comme non avenus. Ils n’auront aucune valeur, dès lors on ne les recherchera pas. Pourquoi voit-on en Belgique des Russes, des Polonais, des Espagnols, des Brésiliens, des Roumains, se disputer les diplômes que délivrent les écoles des mines et du génie civil? Parce que ces diplômes, n’étant délivrés qu’après des éludes sérieuses, constituent pour ceux qui en sont porteurs, un titre sérieux à la confiance de leurs conci-

I/EXSEIGXEMEXT SITÉRIEUR EX BELGIQL'E.

las

foyens ou de leurs gouvernements respectifs. En Allemagne, les universités qui se sont montrées trop indulgentes, se sont perdues de réputation. Elles n’attiraient que les incapables, et par suite leurs diplômes étaient devenus comme un brevet d’infériorité. Au lieu d’une bonne, c’était une mauvaise note. Qui donc ferait des efforts pour en obtenir une semblable ? Dans la sphère de l’enseignement comme dans toutes les autres, organisez une responsabilité sérieuse et ne craignez rien de la liberté; elle n’aura que de bons effets, pourvu qu’elle soit complète.

Si Ion adopte le système de l’examen professionnel, restera une <piestion diflîcile à résoudre : comment former le jury à qui sera dévolue 1 importante et délicate mission d’ouvrir aux candidats 1 entrée des professions privilégiées ? On ne peut le composer seulement de professeurs des facultés officielles, car l’enseignement libre pourrait prétendre qu’il est sacrifié. D’ailleurs, il n’y faut pas que des professeurs. Puisqu’il s’agit d’apprécier l’aptitude pratique, des magisiiats, des médecins pratiquants seraient de très bons juges. On pourrait former une liste assez nombreuse d’hommes compétents désignés par les facultés libres, par les facultés ofllcielles, par les corps scientifiques et par la magistrature, les uns pour l’examen de modecine, les autres pour 1 examen de droit. Le sort désignerait chaque année les membres du jury de telle façon que la ^moitié seulement appartiendrait à l’enseignement. Il faudrait ainsi deux tirages au sort, l’uii parmi les firofesseurs, l’autre parmi les personnes étrangères à l’enseignement. Celles-ci devraient fournir un membre de plus, afin de former une majorité en cas de partage égal des voix. Le tirage au sort ou un autre mode de roulement serait indispensable pour éviter que le jury fût toujours composé des mômes examinateurs. M. Albert Duruy propose de créera la fonction d examinateur, qui deviendrait la récompense des services l’endiis aux sciences par des hommes étrangers aux rivalités qui pourraient se produire entre l’enseignement libre et l’enseignement officiel. Ainsi composés, dit-il, les jurys échapperaient ii tout reproche de partialité, aussi bien que par leur composition ils contribueraient à maintenir le niveau des études. »

Outre que ce serait créer une nouvelle catégorie de fonctionnaires

quand au contraire il en faudrait réduire le nombre, l’expérience a montré en Belgique les inconvénients qui résulteraient d’un semblable système. Le jury central, de 183S à 1849, était composé des mômes membres constamment réélus par les chambres. Il en résultait que les opinions de ces examinateurs s’imposaient à l’enseignement tout entier. Ils devenaient la norme vivante, l’autorité suprême, la science incarnée. Avaient-ils fait un cours, publié des livres, tous les candidats ne suivaient que les méthodes et les idées qui y étaient contenues. Dans ce système, la liberté ne peut plus produire la diversité, car funiformité s’impose de fait. Tout examinateur a ses questions favorites, sa manière d’interroger. Elles seront bientôt connues, et les étudiants auront soin de diriger leurs études en conséquence : on étudiera l'examinateur, non la science. Il se formera un recueil des questions habituellement posées, et l’on ne verra que celles-là. Voici ce que disait à ce sujet dès 1842 la faculté des sciences de Liège: « La permanence du jury est contraire au progrès de la science, en ce qu’elle établit un véritable monopole pour les opinions scientifiques des ruembres du jury. Les professeurs sont obligés, dans l’intérct de leurs élèves, de diriger leur enseignement d’après les idées qui dominent dans le jury, même lorsqu’ils ne les adoptent pas eux-mêmes. Un jury permanent, au lieu de stimuler l’activité scientifique et de maintenir une féconde émulation, donne une prééminence absolue k certains systèmes peut-être surannés ou abandonnés. Il n’existe pas d’idées ou de méthodes privilégiées dans la science; il n’en faut donc pas imposer k l’enseignement. D’ailleurs la stagnation dans le mouvement scientifique, produite par le monopole accordé k certaines opinions, compromet l’avenir intellectuel du pays, car ce sont non pas les académies, mais les universités qui transmettent la science aux générations k venir. » Ajoutez k ces considérations que la science se transforme et progresse chaque jour. Il est donc nécessaire que la composition du jury puisse se modifier aussi, afin de donner place aux idées nouvelles, chose impossible avec un jury permanent. Ce qui n’a peut-être pas de trop graves inconvénients, quand il s’agit des sciences exactes, en offrirait de très fâcheux pour le droit et la médecine. Dans l’enseignement supérieur comme dans l’État, il faut que les institutions et les hommes puissent se renouveler suivant le progrès des idées et le changement des situations.

Je résumerai maintenant les conclusions que l'on peut tirer des

lutte; mais supposez qu’en province, k Lyon, à Bordeaux, à Lille, U s’établisse des universités catholiques soutenues par les municipalités, à qui elles apporteraient des avantages matériels non moins qu’intellectuels, appuyées par la propagande active de tout le clergé et organisées d’une façon complète en corporation enseignante, comme celle de Louvain; est-il probable que les facultés officielles, isolées et peu encouragées comme elles le sont maintenant, puissent résister à la concurrence qui leur sera faite, à la guerre qui leur sera déclarée? L’énorme terrain que le clergé a gagné en moins de vingt ans dans le domaine de l’instruction primaire et moyenne, donne la mesure des conquêtes qu’il fera dans celui de l’instruction supérieure. Ce n’est certes pas le parti opposé aux idées ultramontaines qui pourra lutter, sauf encore à Paris. Il est trop divisé en nuances diverses, trop peu habitué à la discipline et à des efforts persévérants, pour résister à un adversaire qui tient le cœur des mères, et nn\ nratirniP 1.Q vp.pin militaire de l’obéissance passive. L’État seul

110 L’ENSPllGNEMENT SUPERIEUR EN BELGIQUE.

faits observés en Belgique. La liberté complète de l’enseignement n’a produit aucun des maux que l’on redoutait ; nul ne regrette la suppression absolue de toute mesure préventive. Les seuls établissements qui ont pu s’établir et subsister, sont ceux qui répondaient aux besoins et aux idées des deux grands partis politiques qui se divisaient le pays; mais, d’autre part, la liberté n’a pas produit les heureux résultats qu’on en espérait, parce que des examens multipliés devant des jurys combinés ont imposé l’uniformité des méthodes et des études, affaibli la spontanéité scientifique chez les professeurs, imposé de purs exercices de mémoire aux étudiants, et en somme tait triompher le lieu commun et la routine. Si l’on accorde aux institutions privées un droit de représentation égal k celui des facultés officielles, on s’engage dans une série de difficultés sans issue. Le principe ayant été admis en Belgique, depuis près de quarante ans, on n’est point parvenu k sortir du provisoire, et ni ministères ni commissions, malgré d’incessants travaux, ne sont arrivés k proposer un système satisfaisant. La seule solution que tous les partis pourraient accepter, et qui rendrait k la science son libre essor, consisterait k permettre k toutes les facultés de délivrer des diplômes scientifiques, en réservant k l’État le droit de s’assurer, par un examen professionnel, si les gradués peuvent pratiquer sans inconvénients. Ce contrôle ne paraît indispensable que pour les notaires, les pharmaciens et les médecins. Pour les avocats, il pourrait être supprimé, la corporation adoptant d’ailleurs telles mesures d’ordre et de garantie qu’elle jugerait utiles.

En Belgique, c’est l’église qui a su le mieux profiler de la liberté de l’enseignement supérieur. Disposant de la confiance des mères de famille et des contributions plus ou moins volontaires des fidèles, les évêques ont organisé une université catholique très puissante, en tout soumise aux ordres de Rome. Il en sera de même en France. Si ce n’est pas une raison pour reculer devant la liberté, c’en est une pour bien organiser l’enseignement de l’Étal. Si l’on ne veut pas que la majorité des jeunes gens soit formée sous l’influence des idées ultramontaines, il faut k tout prix constituer des universités publi({ues, pour lesquelles on fasse au moins ce que font pour les leurs les plus petits États de l’Allemagne. 11 est probable qu’en France l’organisation de l’instruction supérieure devra être notablement fortifiée LA Paris, l’État pourra facilement soutenir la

' Dans un livre récent et des plus instructifs, M. Hillebrand a parfaitement

vernement ne recule point devant les sacrinces et les reiorums indispensables. Sinon, partout en province, le clergé parviendra, après un certain temps, à s’assurer un véritable monopole.

montré le déplorable contraste que présente l’enseignement supérieur de la France comparé à celui de rAllemagne. Citons seulement un détail financier. Tandis qu’une université allemande coûte en moyenne un demi-million par an, la France seule, parmi les États civilisés, s’est fait un revenu des frais d’inscription que paient les étudiants. En 1863, les neuf facultés de droit ont rapporté 1 million 200,000 francs, elles n’en ont coûte que 870,000. En Belgique, les deux universités de l’État coûtent environ 000,000 francs par an, ce qui équivaut au prix d’enti*etien des universités allemandes, et elles ne rapportent rien, attendu que les inscriptions sont abandonnées aux professeurs. Cha<iue université compte ordinairement trente-huit professeurs ; leur traitement fixe va de 5,000 à 10,000 francs, et ils le conservent intégralement, quand ils obtiennent « Téméritat. » Les inscriptions ont produit en 186/ à Gand 47,168 fr., à Liège /9,/15 fr. L insciip— tion généx'ale aux cours est de 200 ou de 2o0 francs. Le produit des inscriptions se pai'tage dans chaque faculté d’après le nombre d'heures que chaque cours comporte. En y ajoutant le produit des examens, quelques pi’ofesseurs arrivent à un revenu total de 15,000 fr. On serait mal venu en Europe à montrer de la parcimonie pour l’enseignement supérieur, quand on voit les sacrifices que s’imposent pour cet objet des sociétés naissantes. Otago dans la Nouvelle-Zélande, une ville dont les maisons sont encore construites en bois, vient d’ériger une chaire de littérature moderne avec des traitements de 600 liv.sterL, non compris le produit des inscriptions. Le vice-roi d’Égypte a créé une chaire d’antiquités égyptiennes avec un traitement de 35,000 fr.

Des (rois demandes formulées en France par les autorités ecclésiastiques, notamment dans les pétitions adressées à la confrnission par le clergé du nord-est, les deux premières ne peuvent être repoussées sans porter atteinte à la liberté et sans nuire aux progrès de la science. Il faut premièrement accorder à tous sans restriction le droit d’enseigner; les mesures préventives sont toujours éludées et ne sont point nécessaires. Secondement, pour que la concurrence puisse introduire la variété et le progrès dans les méthodes et dans les principes de l’enseignement supérieur, il e^t nécessaire de permettre aux facultés libres de délivrer des diplômes scientifiques, sauf à imposer un examen professionnel avant d’ouvrir aux gradués l’entrée de certaines fonctions spéciales; mais il faut rejeter inexorablement le troisième point, la personnification civile réclamée en faveur des universités privées. Si la liberté est de droit commun pour tous, la faculté de fonder une personne civile, capable d’ac- ([uérir par voie d’achat, de legs et de donation, est au contraire une exception au droit commun, un privilège; et le pouvoir législatif peut l’accorder, s’il le juge utile à la nation, le refuser, s’il le juge dangereux. Or ici le danger est réel et grand. Les corporations ecclésiastiques seraient douées d’une puissance d’acquisition dont il est impossible de prévoir les limites. Par la confession, plus encore par l’intluence exercée sur les fidèles aux approches de la mort, le clergé peut obtenir des donations et des legs chaque jour et de tous, des pauvres non moins que des riches. Dans tous les pays, les souverains, môme les plus pieux, n’ont cessé de promulguer édits sur édits pour arrêter l’accroissement continuel des biens de ce que l’on appelait les gens de mainmorte. Accordez la personnification civile, supprimez ces entraves, et avant un siècle l’église sera dix fois plus riche et plus forte qu’avant la grande révolution ; car elle s’est donné un grand but à atteindre, la conquête du monde au profit des idées romaines, et elle est bien mieux organisée pour la lutte qu’autrefois. En Belgique, presijue chaque commune à son couventécole *. Que celte école puisse acquérir, et bientôt elle sera pro-

* On estime qu’il en existe près de 1,.500. L’augmentation du nombre des couvents est en voie d’alarmer tous les États, meme l’Angleterre. Le parlement, sur la proposition de M. Newdegate, vient d’ordonner une enquête à ce sujet. D’après le finies^ en 1830 il n’y avait en Angleterre que 11 couvents j on y comj)te aujourd’hui 69 monastères et 223 couvents de femmes. En Prusse, il existe maintenant 14 couvents de jésuites et 833 autres couvents peuplés de

priétaire de tout, car elle recevra sans cesse et ne vendra ni ne partagera jamais. La terre n’en serait peut-être pas plus mal cultivée, car les corporations sauraient la louer aussi bien que les propriétaires actuels; mais le mal fait à la société serait incalculable. Que deviendrait un pays possédé par une église soumise au pouvoir absolu d un chef infaillible qui transforme en dogme la condamnation de toutes les libertés? La France ne peut donc, comme l’Amérique, accorder la personnification aux sociétés d’enseignement sous peine de devenir un état bien plus théocratique encore que ne l’éUit l’Espagne sous Philippe IL Voilà ce qu’il faut dire nettement et bien faire comprendre à tous. Au reste les universités libres se soutiennent et prospèrent en Belgique sans jouir de ce privilège. Il en serait de même en France ; ainsi nulle difficulté en ce point ; elle ne s’élèvera qu’au moment où on essaiera de séparer radicalement l’église de 1 Etat.

En résumé, si l’on veut loyalement, sincèrement la liberté de l’enseignement, la loi ne devrait contenir que deux articles. Le premier proclamerait la liberté sans restriction d’aucune sorte, sauf répression des délits prévus par le code pénal. Le second imposerait à ceux qui voudraient exercer certaines professions, l’obligation de subir un examen de nature à prouver qu’ils peuvent le faire sans danger pour leurs clients. Du silence de la loi résulterait que la personnification des facultés est écartée, mais qu’elles pourraient conférer tous les grades scientifiques auxquels aucun privilège légal ne serait attaché. D’un autre côté, l’État devrait réorganiser complètement et fortifier singulièrement tout l’enseignement supérieur officiel. 11 faudrait remplacer l’université par des universités, cest à dire, au lieu de ce vaste mécanisme administratif, — création artificielle d’un homme de guerre, — ressusciter et doter généreusement ces républiques scientifiques, organismes vivants et autonomes, que le besoin de s’instruire avait fait naître en France comme dans toute l’Europe, et qui, conservées, agrandies, réformées au-dela du Rhin, y produisent de si merveilleux fruits. La concurrence forceia f État à entrer dans cette voie. Des universités catholiques s établiront, elles auront beaucoup d’argent et beaucoup d’élèves; e et> rétribueront leurs professeurs bien mieux que l’Etat. La réunion des • différentes branches de l’enseignement formera un centre scienti-

7,000 religieux des deux sexes. En France, en 18G4, les congrégations d’homines

comptaient 17,800 membres et celles de femmes IKl, 350. A Pans, les ecoles

primaires laïques ont 32/906 élèves, les écoles congiéganistes 38,8.K . ^

: Si

114 L’IiNSEiGNEMENT SUPERIEUR EN BELGIQUE.

tique OÙ élèves et professeurs vivront dans une atmosphère intellectuelle qui fera profiter chacun des lumières de tous, et elles ne tarderont pas à écraser complètement les facultés isolées. Si l’État comprend et sait remplir le devoir que cette concurrence lui impose, la liberté i*endra la vie au haut enseignement et lui fera produire les plus heureux résultats pour le progrès des sciences ; mais, si l’État maintient le système actuel, l'épiscopat saura conquérir un monopole de fait, et, comme il n’est point probable que la France se laisse ramener au moyen âge sans résister, la liberté n’aura fait que multiplier les semences de discorde et de guerre civile.

DE L’AVENIR DE LA FRANCE

Review de Londres, 1870, et Revue de Belgique de Bruxelles,

15 Janvier 1871.)

{Foi'tnightly

Un des membres du gouvernement de la défense nationale, Eugène Pelletan, me développait un jour, avec sa verve brillante et son éloquence imagée, cette thèse que, dans les guerres modernes comme dans le jeu, « qui perd, gagne » ; le vaincu lirait plus de profil de ses défaites que le vainqueur de ses victoires. Et, en ettet, disait-il, de quand date la grandeur actuelle de la Prusse? D’Iena. C’est quand elle était couchée dans la poussière, sous les pieds de Napoléon, coupée, déchiquetée en morceaux, épuisée de réquisitions et de contributions de guerre, ruinée, presque effacée de la carte de l’Europe, c’est au plus profond de sa chute qu’elle a jete les bases de ces institutions qui la rendent si puissante aujourd hui. Après 1815, la France perd ses conquêtes récentes et même un lambeau de celles de Louis XIV; elle paie un milliard aux alliés ur milliard aux émigrés, et c’est alors que commence cette période d( rénovation littéraire, d’activité scientifique, de vie parlementaire, d( développement industriel, qui lui donna un rôle prépondérant ei Europe. En 1848, le Piémont est écrasé par l’Autriche. U se con centre, se réforme, fonde la liberté et, grâce au prestige de la liberté s’annexe l’Italie. La Russie est vaincue en Grimée; « elle se re cueille », suivant le mot connu de son premier ministre, elle recor naît les causes de sa faiblesse, et pour y porter remède, ell émancipe ses serfs, se couvre d’un réseau immense de voies ferreet et apparaît aujourd’hui plus forte que jamais. L Autriche triompli

ii'h

DE L’AVENIR DE LA FRANCE

de la Hongrie et de l’Italie, en 1849, et jamais elle n’a été plus affaiblie qu’après ces succès; elle est vaincue en 1859 et en 18GG, et ses revers la délivrent de la théocratie et du despotisme, et lui valent la jouissance de toutes les libertés et les sympathies de toute l’Europe.

La thèse de M. Pelletan a beaucoup de vrai. Elle revient à ce principe admis par le christianisme et par tous les systèmes d’éducation, que le châtiment est salutaire et que la peine est la condition de 1 amélioration. En tout cas, les exemples de l’histoire contemporaine sont de nature à donner bon espoir à la France. Je ne sais qui a prononcé ce mot affreux: Finis Galliae.lï ne dépend que delà France de donner à cette sinistre prophétie le plus éclatant démenti.

L’année 18 /ü peut devenir pour elle la date d’une rénovation complète et le commencement d’une nouvelle ère de gloire sérieuse et de progrès réels. Jules Favre a dit qu’elle avait peut-être besoin d’une épreuve pour la laver de ses souillures. Un bain de sang est une horrible métaphore. En réalité, ce peut être une source de rajeunissement, mais à une condition, c’est qu’elle sache tirer des évènements les enseignements qu’ils renferment et qu’elle soit assez raisonnable pour en faire son profit. Voyons donc quels sont ces enseignements dont la France est tenue de profiter pour se relever des revers qu’elle a subis.

D’où vient que l’Allemagne l’ait emporté sur la France, qui était aussi peuplée, plus riche et plus belliqueuse? Tout le monde répond : c’est parce que l’Allemagne avait l’enseignement obligatoire pour tous, le service militaire obligatoire pour tous, le Scliulpflichtigkeit et le Diensipflichtigkeit. On l’avait déjà dit en 18G6 : à Sadowa, ce n’est pas le f^usil à aiguille qui a vaincu, mais le maître d ’école.

Cela est bien plus vrai encore en 1870, attendu que le chassepot valait incomparablement mieux que le fusil à aiguille. On ne peut le crier trop haut, c’est l’ignorance qui a compromis le sort de la France. Ignorance de la diplomatie qui, ne connaissant ni l'histoire ni la langue ni les tendances de l’Allemagne, a trompé l’Empereur sur 1 attitude que prendraient les divers États; ignorance des généraux, qui n’avaient étudié ni l’organisation des Prussiens ni leur tactique ni leurs progrès ni les leçons de la campagne de 1866 ni les vues de leurs chefs; ignorance des officiers qui, habitués à se battre contre les Arabes, ont toujours été surpris, déroutés, égarés

DE L’AVENIR DE LA FRANCE

dans leur propre pays; ignorance des soldats qui, considérant l’Allemand comme une brute qu’on chasse à coups de crosse, ont perdu leur aplomb, quand ils ont rencontré en face d’eux des hommes déterminés, connaissant le terrain mieux que leurs capitaines, et sachant faire de leurs armes inférieures un usage beaucoup plus intelligent et plus meurtrier; ignorance sans bornes de la pres.se, criant: A Berlin! comme s’il s’agissait d’une simple promenade

militaire. .

Qui ne connaît les immenses sacrifices que 1 Allemagne a laits

pour le progrès et la diffusion de la science, dépensant, par exemple, un demi million, à Bonn, pour un laboratoire de chimie, un million à Heidelberg, pour le laboratoire de physique. Le petit Wurtemberg consacrait plus d’argent à l’enseignement supérieur que la grande France. Chose inouïe, celle-ci se faisait des rétributions des élèves universitaires une source de revenu! Elle donnait sans compter 50 ou 60 millions pour le nouvel Opéra ; elle refusait un million pour des maisons d’école. L’an dernier, sur le pont du steamer la Guyenne, qui nous transportait à l’inauguration de 1 isthme de Suez, M. Duruy, — le seul homme de valeur qui ait servi le régime impérial — me racontait ses déboires au ministère de 1 instiHiclion publique. Il voulait introduire l’enseignement obligatoire ; l’Empereur le soutenait ; il eut tous les autres ministres contre lui. 11 avait organisé 15,000 écoles du soir pour les adultes; c’est a peine s'il pai-vint à arracher 100,000 fr. à la stupide résistance du conseü d’État. Tout le système d’instruction publique était à réorganiser, et il n’obtenait rien. On préférait employer l’or du pays a entretenir des corps de ballet, à bâtir des casernes et des palais, à dorer les grilles, les monuments, le dôme des Invalides, le toit de la Sainte- Chapelle, etc. C’est en vain que des hommes comme Jules Simon, Pelletan Duruv, Jules Favre criaient chaque année : 11 faut des millions pour 1 instruction, ou la France est perdue ! On ne les écoutait pas. On ne refusait rien au plaisir, au luxe, à l’ostentation; on refusait tout à l’enseignement.

Les maux que l’ignorance cause à la France, pendant la guerre, ne sont pas comparables à ceux dont elle est menacée pendant la paix. Les uns, quelque cruels qu’ils soient, sont passagers; les auties .sont permanents. Par le suffrage universel, la France a remis la décision de ses destinées aux mains des foules, complètement inca pables do di.scorner leur véritable intérêt et encore moins ce ipic

DE L’AVENIR DE LA FRANCE

réclame le salut et la prospérité du pays. Entraîné par la légende napoléonienne — la pire des maladies dont un peuple puisse être atteint — le sulli-age universel a par trois fois et avec un sincère enthousiasme remis le pouvoir absolu aux mains du héros de Boulogne, et obéissant aux préfets, les paysans ont toujours choisi des hommes très médiocres, mais complètement dévoués au pouvoir personnel. Partout et toujours, le despotisme a été le fruit naturel de l’ignorance. Maintenant que les foules aveugles ne pourront plus voter pour l’homme de Sedan, il est à craindre qu’elles ne choisissent les représentants les plus extrêmes des opinions opposées — des socialistes, des légitimistes, des ultramontains, des conservateurs enragés qui, par leurs luttes acharnées, feront désirer le retour de l’ordre, même au prix de la liberté.

Que 1 exemple de la France serve au moins de leçon aux autres peuples. Rien n’est plus funeste à l’émancipation des classes inférieures elles-mêmes que de leur donner le droit de voter, avant qu’elles aient assez de lumières pour le faire avec discernement. Voulezvous établir le despotisme, soit directement, par le prestige d’un

grand nom, soit indirectement, en passant par l’anarchie, donnez le sutfrage à la foule ignorante.

Avec l’enseignement obligatoire, il faut le service militaire universel. Je voudrais, quant a moi, non le système prussien, qui constitue une charge trop lourde, mais le système suisse combiné avec celui de la Prusse '. Le service universel convient aux nations démocratiques: voyez toutes les Républiques de l’antiquité. Il forme une armée vraiment patriotique, il trempe le caractère, combat la mollesse qui nous envahit, prépare une force immense sans grands frais et inculque la discipline et l’obéissance, qualités peu estimables sous un gouvernement despotique, mais essentielles sous un gouvernement libre. L armée doit devenir l’école d’adultes de tous les citoyens.

1 J'ai exposé les avantages de ce système dans un ouvrage publié récemment au sujet de l’Allemagne : La Prusse et VA utriche depuis Sadowa. M. Buloz, qui prévoyait le danger, m’ayant demandé d’aller étudier sur place les conséquences de la guerre de 18GG, j’exposai dans la Reme des Deux-Mondes les conclusions suivantes: L’unité de l’Allemagne est inévitable. Si la France ne se montre pas hostile, elle se fera au jirofit de la liberté. Si la France déclare la guerre, elle se fera au profit du militarisme et de la Prusse. En tout cas, la France doit se hâter de décréter l’enseignement obligatoire et le service militaire universel, comme devoirs du citoyen. — Je crois encore qu’il faudra en venir là. Je préconisais

aussi la formation locale de l’armée par province et district, comme en Pnisse.

DR L’AVENIR DE LA FRANCE

C’est ainsi que s’est retrempée l’Allemagne. Il faut voir dans M'"' de Staël ce qu’étaient les Allemands au commencement de ce siècle : endormis, sans re.ssort, sans patriotisme, masse inerte

dans sa main de fer. La réforme

devant Metz,

mous, épais

([lie Napoléon pétrissait à son gré de Scharnhorst a fait ces hommes de la landvvehr qui se sont laissés tuer plutôt que de reculer. L’exercice, la gymnastique, les marches, les manœuvres, la natation apprise à tous, la culture régulière des forces physiques, ajoutée à la culture des forces intellectuelles, voilà ce qui transforme vite une nation. L’Angleterre aussi devrait, à côté de ses corps d’élite permanents, généraliser le service de la milice. L’Anglais de la classe aisée se donne une éducation physique et morale qui vaut mieux peut-être que celle de la bourgeoisie du continent ; mais l’ouvrier des usines, et surtout celui des campagnes, aurait grand besoin d’ôtre soumis tout au moins au régime de l’armée suisse.

La France ira certainement jusqu’au système prussien. C’est ce qu’elle fera le plus facilement, car il ne s’agira que de mettre en (liiivre ses instincts guerriers. Mais cela ne suffit pas ; il faut qu elle extirpe certaines traditions qui lui ont porté malheur et qui lui viennent de l’Empire et de la révolution.

Les écrivains les plus populaires de la France ont chanté sur tous les tons les gloires de l’Empire. Les vieux soldats en ont fait dans les campagnes une vraie religion, plus puis.sante souvent que l’ancienne. L’idée universelle était que la France avait perdu ses frontières naturelles, sa légitime prépondérance, et qu’elle devait la reconquérir à tout prix. Dans la France nouvelle, on voit M. Prévost-Paradol, un des amis les plus éclairés de la vraie liberté, réduit au désespoir, parce qu’il croit qu'à la fin du siècle, il y aura 70 millions d’Allemands, 90 millions de Russes, 100 millions d’Anglo-Saxons et seulement 4o millions de Français, vu que ceux-ci ont moins de place et procréent moins d’enfants. Les « radicaux du temps de Louis-Philippe voulaient forcer ce roi clairvoyant et pacifique à faire la guerre tantôt à la Russie pour la Pologne, tantôt à l’Angleterre pour l’affaire Pritchard, tantôt à l’Europe pour Mehemet-Ali. Si Louis-Philippe a résisté à toute réforme électorale et parlementaire, au risque d’une révolution, c'est parce qu’il craignait l’avènement du parti radical, qui l’aurait entraîné dans la guerre. Ce que la France doit comprendre, c’est cette vérité que les Anglais seuls, je crois, aperçoivent clairement aujourd’hui, à savoir que prétendre

DE L’AVENIR DE LA FRANCE

maintenir une prépondérance quelconque ou môme l’équilibre des puissances, en présence des forces économiques en œuvre partout, est aussi chimérique que de vouloir arrêter le mouvement de la terre. Rien ne peut empêcher que, dans un siècle d’ici, l’Amérique ne contienne 200 millions d Anglo-Saxons, Et si la Russie, après avoir affranchi ses serfs, leur donne de l’instruction et la liberté, elle grandira dans les mômes proportions, quoique plus lentement. L'Angleterre et la France doivent-elles s’épuiser en guerres ruineuses et en vaines intrigues pour s’opposer à ce qui est inévitable ? D’ailleurs, les peuples sont-ils heureux et glorieux en raison du nombre de leurs habitants et de leur prépondérance militaire ? Non ; car qui a rendu plus de services à l’humanité que la Judée et Athènes? Quels sont les Etats les plus heureux aujourd’hui ? N’est-ce pas la Suisse et la Belgique, ou plutôt Saint-Marin et le Val d’Andorre ? Il faut que ta France extirpe jusqu’à la racine ses rêves de suprématie militaire et ses souvenirs de gloire impériale, qu’elle jette aux vents les restes de 1 homme funeste qui 1 a conduite à Waterloo, et par la puissance de son nom, au 2 Décembre et à Sedan ; qu’elle débaptise ses ponts d’Iéna, d’Austerlitz, de Magenta, ses boulevards de Sébastopol, du Trocadéro, ses rues de Rivoli et de Castigtione; qu’elle efface de ses livres et de ses monuments tout ce qui peut infecter la jeunesse de cette funeste soif de gloriole militaire ' ; qu elle comprenne que l’intérêt et le devoir d’un pays ne consistent pas à faire équilibre à ses voisins, mais a répandre dans tous les rangs de ses propres populations l’aisance et l’instruction . Voilà la source de la véritable force.

Si la h rance s obstine à vouloir être plus forte par ses armées que la Russie et l’Allemagne, plus forte que l’Angleterre et l’Amérique par ses flottes, elle devra s’imposer des charges énormes qui pèseront sur 1 industrie. Celle-ci se plaindra nlus encore nue nar le H P

DE L’AVENIR DE LA FRANCE

et tout progrès économique sera arrêté. Il est temps que la France adopte la môme politique extérieure que l’Angleterre. Au heu de promener son drapeau dans les quatre parties du monde, comme récemment encore s’en vantait l’Empereur, elle doit consacrer toutes ses ressources à rendre le peuple capable d’exercer sagement les

droits électoraux qu’elle lui a accordés trop tôt. ^

La politique extéreure du dernier gouvernement français n a ete (lu’une série de contradictions. On peut comprendre deux politiques.

La première consiste à vouloir imposer partout au dehors son influence ou sa suprématie, et par conséquent à maintenir, tant qu’on le peut, ses voisins faibles, divisés, dépendants. La France aurait donc dû s’opposer nettement à l’unité de l’Italie d’abord, à 1 unité de l’Allemagne ensuite. C’est là la politique ancienne, défendue avec tant de talent et d’éloquence par M. Thiers, quand il lançait cette parole prophétique: «Vous n’avez plus une faute à commettre.» Cette politique est étroite et elle est vaine, car elle ne peut empêcher des concentrations de force amenées par la marche des idées et des intérêts économiques, mais elle peut les retarder. Ainsi, il est certain que si le gouvernement français n’avait pas favorisé l’unité italienne,

l’unité allemande ne se serait pas faite si tôt.

Il y a une autre politique, qui consiste à ne pas se mêler des affaires des autres peuples et qui se félicite quand l’un d’eux arrive a constituer son unité nationale, conformément à ses vœux, et à acquérir plus de cohésion, plus de richesses, plus de lumières, plus de forces de tout genre, parce que l’échange permet à chacun d’en profiter et que la félicité de l’humanité entière s’en trouve accrue. Ceci est la vraie politique moderne, celle que l’Angleterre poursuit maintenant. Malheureusement, Napoléon III a suivi alternativement les deux politiques, de façon à perdre les avantages et à recueillir les inconvénients de l’une et de l’autre. Il n’a favorisé le développement des nationalités nouvelles que pour s’en faire des ennemies.il déclare la guerre à la Russie et va au Mexique pour soutenir les races latines contre la prépondérance anglo-saxonne. Politique d’équilibre que lui fait deux puissants ennemis. Il combat pour 1 Italie, mais lui refuse Rome et se fait ainsi détester par les Italiens, sans satisfaire le parti ultramontain. Affaiblissant l’Autriche, il prépare les triomphes de la Prusse, qu’il favorise même directement en 1866. Il proclame la théorie des grandes agglomérations; puis immédiatement après il se tourne vers l’Autriche, visite l’empereur François-Joseph, dresse

122 DE L’AVENIR DE LA FRANCE

la fameuse barri(>re du Mein, inquiète et menace la Prusse ; enfin se croit réduit à attaquer l’Éiat dont il a de ses propres mains préparé la grandeur. Il est difficile d'imaginer une conduite mieux faite pour conduire aux abîmes.

La France se trouve entraînée vers la politique ancienne d’équilibre par ses traditions dynastiques et ses aspirations à la suprématie en Europe, vers la politique moderne de non-intervention extérieure et de développement intérieur par l’opinion de ses publicistes les plus clairvoyants. Sous les deux Napoléons la première lui a été

funeste; quelle adopte donc résolument la seconde et surtout qu’elle y reste fidèle.

Si, après le plébiscite, Napoléon avait désarmé, en proclamant qu’il ne voulait pas intervenir dans les affaires intérieures de l’Allemagne, il aurait forcé la Prusse au désarmement, car jamais le midi n’aurait accepté les charges militaires prussiennes, et déjà, dans la Confédération du Nord, la Diète réclamait des économies. Toute crainte disparaissant du côté de la France, le mouvement pacifique eût été irrésistible. Les écrivains et les hommes qui ont poussé la France dans une attitude et une politique d’agression, l’ont empêchée de triompher de sa rivale sans coup férir, par la paix et par la liberté.

11 est une autre difficulté que va rencontrer la France républicaine: c’est le règlement des rapports de l’Église et de l’État. Le parti libéral pense qu’il faut abolir le concordat, supprimer le budget des cultes, renoncer à tout droit d’ingérence dans les affaires ecclésiastiques, en un mot, établir, comme dans l’Union américaine, l’Église libre dans l’État libre. On peut, certes, invoquer à l’appui de ce projet les meilleures raisons; mais si le clergé catholique y voit un attentat a ses droits, la République résistera-t-elle aux attaques qui sans relâche retentiront dans 40,000 chaires et dans 80,000 confessionnaux? Si pour les réduire au silence on a recours aux sévérités de la loi, c’est une persécution religieuse, comme en 1793, et l’on en connaît les dangers. Il faut être catholique et vivre dans un pays catholique, pour comprendre toute la difficulté de la situation. Dans un pays protestant, on ne peut s’en faire nulle idée. Prenons un exemple récent. 31. Esquiros, un homme doux et modéré, comme l’affirmeront tous ceux qui l’ont connu en Angleterre, décrète, à i3Iarseille, 1 expulsion desjésuites.Cest une odieust; violation de la liberté, s écrie-t-on de toutes parts. Sans doute, la mesure est absolument inopportune au moment o(i l’on a besoin du concours de tous pour

DE L’AVK.NIR DE LA FRANCE

repousser l’ennemi hors du territoire. Mais pour la justifier, voici ce que disent ses partisans : Les jésuites enseignent les doctrines ultramontaines; ces doctrines condamnent absolument les libertés modernes; ai donc toute la jeunesse est formée par eux, ces libertés seront anéanties. Il nous faut ainsi choisir entre la liberté des jésuites aujourd’hui et celle de la France demain. Nous n hésitons pas a

sacrifier la première à la seconde.

Ce raisonnement doit avoir quelque apparence de fondement,

puisque les Suisses, qui sont gens sensés et calmes, ont fait de l’ostracisme des jésuites une des clauses du pacte fédéral. Cela paraîtra étroit et intolérant, même au parti que l’on appelle avance. Celui-ci ne s’inquiète plus beaucoup des questions religieuses ; on les a dépassées, pense-t-il ; le joug des anciennes superstitions est secoué. Ces querelles dogmatiques ne sont que de viedles niaiseries sans importance. Voici pourtant un fait qui doit faire réfléchir ceux qui ne veulent demander de leçons qu’îi l’observation exacte des faits. D’où vient que les institutions libres ne semblent prendre racine et réussir dans aucun État catholique, pas plus en Europe qu’en Amérique? En voici les raisons. Premièrement, dans les pays catholiques, l’instruction est singulièrement négligée. En France, le pays catholique le plus avancé sous ce rapport, la proportion des illettrés est d’environ un tiers. Cette ignorance provient de ce que les pratiques du culte n’exigent pas la connaissance de la lecture et de ce que le clergé, craignant la trop grande clarté pour ses dogmes, se montre peu disposé à favoriser la diffusion des lumièies. Secondement, le Pape, désormais infaillible, condamne comme une hérésie et une peste la liberté des cultes, la liberté de la piesse, toute l’organisation actuelle des sociétés. Ceux qui défendent le régime dit de 1789, sont ainsi conduits à faire au clergé une guerre défensive, mais acharnée. Comme il est impossible d attaquei le clergé sans que la religion soit atteinte, le sentiment religieux est fortement ébranlé. Ce sentiment étant encore l’unique base de la moralité, celle-ci baisse et se relâche à son tour. Le relâchement des mœurs a toujours produit l’affaiblissement des caractères. Or, sans mœurs et sans caractères, la liberté est impossible. Un État divisé en lui-même ne peut subsister, dit 1 Écriture. Combien cela est vrai surtout, quand la division porte sur 1e fond même de la vie

morale !

Eu outre, considérez que le clergé, ayant dans les mains les

DE L’AVENIR DE LA FRANCE

femmes, les enfants et les paysans, dispose d’une force énorme, incalculable. Il sera donc très difficile de fonder solidement un régime que l’Église romaine attaque avec toutes les forces dont elle dispose. Si la République dure en France, nous verrons recommencer avec plus de violence que jamais l’ancienne lutte entre les principes de la révolution et ceux de l’Église catholique, qui a déjà causé tant de désastres et coûté tant de sang. Cette lutte paraît désormais sans issue, depuis que le Pape a déclaré que les deux principes sont aussi inconciliables que le bien et le mal, l’obscurité et la lumièie. La France n étant pas plus prête à renoncer au catholicisme qu’à renoncer aux principes modernes, il est impossible de prévoir toutes les difficultés qui sortiront de ce conflit.

La France restera-t-elle en république? Généralement on en doute. Cependant, ce serait évidemment ce qu’elle aurait de mieux à faire. D’abord, c’est le régime qui divise le moins, comme l’a dit M. Thiers en 1848. Ensuite, maintenant qu’il y a un prétendant déplus, — le prince impérial, les dangers qui menaceraient toute restauration, seraient plus grands que jamais. Le nouveau souverain aurait contre lui non seulement deux ou trois prétendants évincés, mais tous les républicains, qui ne lui pardonneraient pas d’avoir immolé de nouveau la république. 11 aurait ainsi à lutter contre les hommes les plus actifs, les plus décidés de la nation. II serait obligé de maintenir le suffrage universel et la liberté de la presse. Or,' un prince, même issu de la famille si pleine de mérites des d’Orléans, pourraitil résister longtemps à ces instruments de démolition? 11 aurait bientôt contre lui la majorité des électeurs dans les grandes villes, et se trouverait ramené par suite dans la position qui a conduit Napoléon III à sa ruine, c’est à dire forcé de prendre à l’intérieur de vigoureuses mesures de compression ou bien de chercher des diver^ons à l’extérieur. — Nous aurions donc de nouveau une période d’une vingtaine d’années de discordes intestines, suivies d’un nouvel effondrement, et ce serait toujours à recommencer.

La difficulté de fonder la monarchie en 1-Yance tient à plusieurs causes. Premièrement, la royauté n’exerce j)lus de prestige et n’inspire plus de respect. Or, comme l’a très bien démontré M. Bagehot, c est la une des conditions essentielles de tout pouvoir héréditaire. Secondement, la royauté a si peu réussi et s’est écroulée si souvent, qu elle ne semble pas présenter plus de garanties de stabilité (pi une présidence républicaine, — et dans ces conditions, elle offre

DE L’AVENIR DE LA FRANCE

cet inconvénient particulier qu’au lieu de la crise d une élection présidentielle tous les quatre ans, — qu’on pourrait d’ailleurs éviter en supprimant le président élu, — on a la crise bien plus grave d’une révolution tous les quinze ou dix-huit ans. Troisièmement, le souverain, cherchant naturellement à s’appuyer sur les éléments conservateurs, est amené à donner la main au clergé. Or, les hommes les plus éclairés et les plus énergiques de la nation sont hostiles à l’influence cléricale ; ils ne tarderaient pas à déclarer la guerre au souverain. C’est ce qui a perdu Charles X. Quatrièmement, la jeunesse est attirée vers la république, parce qu’elle lui rappelle les gloires d’Athènes, de Rome et de la Révolution française, dont on enflamme son imagination. Cinquièmement, on répète de tous les côtés que les progrès inévitables de la démocratie doivent amener partout l’avènement de la république, et le spectacle de la prospérité prodigieuse de l ünion américaine fait croire que l’Europe jouirait de la même félicité, si elle adoptait les mêmes institutions. Enfin, sixièmement, en voyant l’horrible guerre, maudite par tous les peuples, dans laquelle la querelle de Napoléon avec le roi de Prusse, au sujet du trône d’Espagne, a précipité deux grandes nations, beaucoup de gens très conservateurs en sont arrivés à détester les monarques et le système monarchique.

En présence des difficultés si nombreuses et si graves que rencontrerait l’établissement de la monarchie en France, on se persuade que ce pays agirait sagement en conservant le régime où la tempête l’a jeté, quand même les hommes qui le représentent, n’arriveraient pas à accomplir la tâche héroïque qu’ils se sont imposée, à savoir l’expulsion de l’ennemi. Mais, dans le choix d’un gouvernement, les nations sont déterminées, non par des considérations théoriques ou par des prévisions lointaines de l'avenir, mais par les nécessités du moment. Aujourd’hui plus que jamais un gouvernement est tenu de donner assez d’ordre et de sécurité pour que l’industrie et le commerce puissent marcher et procurer aux millions d’ouvriers qui vivent du salaire, l’occasion de gagner leur pain quotidien. Jadis dans l’antiquité et au moyen âge, les sociétés pouvaient supporter une forte dose d’anarchie, parce que, les relations d’échange étant très bornées, le cercle de la production et de la consommation économique n’était pas facilement troublé. Maintenant que la division du travail, l’emploi des machines et l’intervention du crédit ont singulièrement compliqué tout le mécanisme social, l’anarchie amène

DE L’AVENIR DE LA FRANCE

bientôt la ruine pour les maîtres et la famine pour les travailleurs. Alors, les premiers invoquent l’appui d’un bras de fer pour ramener 1 ordre; les seconds, au contraire, attendent un remède de mesures révolutionnaires qui augmentent encore le désarroi général, la contraction du crédit, la défiance universelle, la suspension des atfaires. Ces profondes discordes provoquent les guerres civiles qui, à Rome, en Grèce comme dans les républiques du moyen âge, ont toujours tait considérer le despotisme comme l’unique port de salut.

En France, après 1848, presque tout le monde, de bon ou de mauvais gré, s était rallié à la RépuWique. Par la bouche de Lamartine, elle avait annoncé, en paroles d’une séduisante poésie, qu’elle apportait au monde la paix entre les nations et l’harmonie entre les classes. La France et l’Europe étaient remplies d’espoir. Mais voilà la question sociale qui surgit. Les ouvriers demandent le droit au travail et 1 organisation du travail. Louis Blanc, Considérant, Pierre Leroux, Proudhon se tont l’organe de ces réclamations, qui ne pouvaient aboutir à rien de pratique. En juin, la dissolution violente des ateliers nationaux fait couler des flots de sang. Tous les anciens royalistes et les paysans s’épouvantent ; le « spectre rouge » les remplit des plus folles terreurs, et tous se précipitent lâchement dans les bras du neveu du tyran qui avait perdu la France en 1815.

Les républicains purs font un crime aux socialistes d’avoir soulevé lu question ouvrière, parce qu’ils ont ainsi, disent-ils, perdu la république. Ce reproche n’est pas fondé, car d’abord cette redoutable ({uestion surgissait d’elle-mème, puisqu’elle fermentait déjà en Angleterre, et (jue depuis elle a envahi tous les pays du continent; ensuite, nous ne savons pas si l’avenir n’y verra pas le principal et peut-être 1 unique mérite delà révolution de 1848. Les vrais, les grands couj)ables furent tous ceux qui votèrent pour Louis-Napoléon par crainte du communisme, et leur lâcheté dérivait de leur ignorance. S’ils avaient réfléchi, ils auraient compris que nul pays au monde n’est ifliis à l’abri du communisme que la France, où plus de vingt millions de personnes ont une part plus ou moins grande de la propriété. -Malheureusement les terreurs imaginaires sont aussi dangereuses (|ue les craintes bien fondées. Mais il est temps que les propriétaires trançais fortifient leurs nerfs et ouvrent les yeux. Un peuple qui n’a pas assez de sang-lroid pour supporter la discussion des questions sociales, doit renoncer à la liberté, car désormais ces débats deviendront de plus en plus généraux et violents.

DE L’AVENIR DE LA FRANCE

A moins que la guerre actuelle n’abatte singulièrement les classes laborieuses, la République ne manquera pas d’évoquer les mêmes problèmes qu’en 1848. Ils sont la conséquence inévitable du conflit qui s’élève entre les sentiments que le christianisme a répandus et les droits que l’époque moderne reconnaît aux classes inférieures d’une part, et d’autre part la condition économique de celles-ci. L’Évangile est plein d’idées égalitaires. Il apporte la bonne nouvelle aux pauvres, il leur annonce le règne de la justice, il condamne les riches ; saint Paul dit que celui qui ne travaille pas, ne doit pas manger. Tout cela n’est qu’un idéal sans doute ; mais cet idéal doit nécessairement enflammer ceux qui ont intérêt à le croire réalisable. En outre, les constitutions modernes reconnaissent tous les hommes comme égaux et accordent à tous le droit d’intervenir également dans la nomination de ceux qui font les lois. «Cependant, quel est le sort du plus grand nombre ? Évidemment il n’est pas tel que les sentiments ordinaires d’humanité peuvent nous faire désirer qu’il soit, et il n’est personne qui n’avoue que, dans l’intérêt de la justice et du bien général, la part de ceux qui lournissent le travail, devrait être plus grande. Voilà ce qui porte les ouvriers à cliercher de toutes les façons un moyen d’augmenter le salaire et à réclamer au besoin l’intervention des lois pour atteindre ce but. Malheureusemènt on n’a trouvé aucun système qui puisse donner satisfaction à ces vœux, et ce système, existàt-il en théorie, ne pourrait être mis en pratique immédiatement, parce que toute transformation économique ne s’opère jamais que très lentement .

Mais la proclamation de la République a pour effet nécessaire de surexciter les espérances des classes inférieures. La République leur apparaît comme une terre promise où le lait et le miel doivent couler pour tout le monde, où la condition de l’ouvrier doit nécessairement et promptement s améliorer. Le peuple est le vrai souverain comment le souverain pourrait-il être réduit à souffiii des privations ? N’est-ce pas lui qui nomme les législateuis et ainsi tait faire les lois ? Pourquoi n’iraposerait-il donc pas des lois déterminant un partage plus égal, plus équitable des produits du travail !

La difficulté que nous signalons, est inhérente à la constitution même des sociétés démocratiques. De tout temps, depuis Artistote jusqu’à Montesquieu, tous ceux qui ont approfondi les questions politiques, ont dit que sans l’égalité des conditions la démocratie ne peut subsister, et qu’elle marche à sa ruine, dès que l’inégalité

12H DE VENIR DE LA FRANCE

devient trop visible. L’inégalité mécontente les classes les moins aisées ; elles veulent y porter remède par des lois ; les plus aisés résistent ; la guerre civile éclate et de l’anarchie sort le despotisme. Dès 1857, Macaulay annonçait que les États-Unis passeraient aussi par cette épreuve :

« Un jour viendra dans l’état de New-York où la multitude, entre une moitié de déjeuner et la perspective d’une moitié de dîner, nommera des législateurs. Est-il possible de concevoir un doute sur le genre de législateurs qui sera nommé? D’un côté, un homme d’État prêchant la patience, le respect des droits acquis, l’observance de la foi publique ; de l’autre côté, un démagogue déclamant contre la tyrannie des capitalistes et des usuriers, et se demandant pourquoi les uns boivent du vin de Champagne et se promènent en voiture, tandis que tant d’honnèles gens manquent du nécessaire. Lequel de ces deux candidats, pensez-vous, aura la préférence de l’ouvrier qui vient d’entendre ses enfants lui demander plus de pain ? J’en ai bien peur, vous ferez alors de ces choses après lesquelles la prospérité ne peut renaître. Alors, ou quelque César, quelque Napoléon prendra d’une main puissante les rênes du gouvernement, ou votre république sera aussi affreusement pillée et ravagée au xx® siècle, que l’a été l’empire romain par les barbares du v® siècle, avec cette différence que les dévastateurs de l’empire romain, les Huns et les Vandales, venaient du dehors, tandis que vos Barbares seront les enfants de votre pays et l’œuvre de vos institutions. »

Aux États-Unis, le danger signalé par Macaulay n’éclate pas encore, parce qu’il y a place pour tout le monde « au banquet de la vie » et que chacun, ou est propriétaire, ou peut le devenir et gagne en tout cas de très grands salaires. Mais tôt ou tard l’épreuve attend toutes les sociétés civilisées. Partout on étend le suffrage jusqu’à ce qu’il devienne universel. Puis, le moment arrive où le peuple veut user de son droit de légiférer pour changer les lois qui règlent la distribution de la richesse. Alors éclate la lutte où la liberté périt. L’avenir paraît être celui-ci : ou bien le progrès amènera une plus grande égalité, et alors des institutions démocratiques et libres s’établiront pour la consacrer et la maintenir ; ou bien l’inégalité ne sera pas corrigée et ira croissant comme dans l’antiquité, et alors il faut renoncera la liberté.

Beaucoup de signes indiquent qu’il ne faut pas désespérer. Les classes laborieuses plus instruites arriveront par l’épargne

DE L’AVENIR DE LA FRANCE. 129

et par l’association à prendre leur part dans la propriété industrielle ou territoriale. Les classes supérieures faciliteront ce mouvement d’émancipation par la suppression ou la réforme des lois qui y font obstacle. Seulement, même dans les conditions les plus favorables, ce mouvement sera très lent, exactement comme celui qui a amené la bourgeoisie au niveau qu’elle occupe maintenant, et malheur au pays qui voudrait le hâter par la violence ! H ne ferait que le retarder. C’est là le plus grand danger qui menace la France dans l’avenir.

Pour résister à la tempête, la France possède une ancre de salut plus solide que les autres états, sauf les États-Unis : c’est la diffusion de la propriété foncière entre un très grand nombre de familles. La masse profonde des paysans propriétaires offre des éléments de conservation invincibles. Mais ils sont aussi très disposés à s’alarmer et à voter pour un souverain, fût-ce un soliveau ou une grue, pourvu qu’il promette l’ordre et la tranquillité. Voilà ce qui menace l’établissement de la république. Ajoutez à cela que les bourgeois riches, en France, ont toujours eu horreur de la libre discussion, et que dès 1830 ils dissipaient à coups de crosse et condamnaient à la prison les saint-simoniens, parce que ces réformateurs discouraient en public sur les réformes sociales. Paysans et bourgeois, auront-ils plus de courage aujourd’hui ? Il le faut; le salut est à ce prix.

Le point capital est de savoir quelles seront les dispositions des ouvriers des villes après la fin delà guerre. En 1848, les ouvriers de Paris ont prononcé une parole sublime et naïve : « Nous mettons trois mois de gêne au service de la République. » Ils espéraient que ces trois mois auraient suffi pour réorganiser la société et améliorer leur condition. S’ils ont conservé les mêmes illusions, comme elles seront nécessairement déçues, de graves désordres seraient de nouveau à redouter, surtout dans un pays dévasté par tant de ruines. Mais il serait possible aussi que les malheurs mêmes de la guerre eussent pour effet de calmer de périlleuses impatiences et d’empêcher les discordes civiles. Le danger réside dans la lutte des classes. Or, la haine de l’ennemi réunit toutes les classes dans un sentiment commun plus fort, plus absorbant que tous les autres. Combien de temps ce sentiment persistera-t-il après le départ des Prussiens ? Voilà la question. S’il n’était pas vain de croire que la voix des étrangers puisse se faire entendre dans une pareille crise, c’est à la bourgeoisie française que la presse anglaise devrait s’adresser pour

130 DE L’AVENIR DE LA FRANCE

lui faire comprendre que l’avenir de son pays dépend non de son courage militaire, mais de son courage civil. Si la bourgeoisie ne s’effraie pas de quelques désordres locaux, si elle ne s’épouvante pas des discours de certains rêveurs et des violences d’une poignée d’énergumènes, si elle organise tranquillement les forces de conservation qui sont à sa disposition, sans invoquer le secours d’un maître, la liberté peut s’établir et se consolider ; mais si elle s’abandonne à la même panique qu’en 1830, tout est perdu, une nouvelle période de compression et d’aventures recommencera. Il ne sert à rien d’accuser le socialisme. Les idées socialistes existent aujourd’hui dans tous les pays. 11 faut donc apprendre à vivre avec le « Spectre », à le dompter, à le désarmer par la justice et la lumière, sans se ruer dans la servitude pour échapper à sa vue.

Le danger d’une restauration serait d’autant plus grand que celle-ci prendrait forcément une nuance cléricale très prononcée. Plusieurs causes contribueront à produire ce résultat. Au milieu de la confusion et du désarroi des autres partis, le parti clérical grandira et prendra des forces, parce qu’il est organisé, qu’il connaît l’obéissance et la discipline et qu’il a dans chaque commune un ou deux organes répétant sur l’ordre des évêques le même discours, le même appel au sentiment religieux. Un homme qui est dans le malheur, fait un retour sur lui-même ; il se repent de ses fautes et demande des consolations à la foi de son enfance. Ainsi fera probablement la France. Elle se rejettera plus avant dans la foi catholique, la seule quelle connaisse, oubliant le mal que lui a fait le catholicisme en la préparant mal à pratiquer la liberté. Le nouveau souverain fera un pacte avec le clergé, et ce sera le clergé qui dictera les conditions de de l’alliance. Quand tout s’écroule, l’Église reste debout, parce qu’elle a ses racines non dans les intérêts matériels que la ruine atteint, mais dans le sentiment religieux que les revers ont précisément pour effet d’exalter. Si du moins la France pouvait trouver le repos dans la restauration du trône appuyé sur l’autel, même au prix d’une partie de ses libertés, je concevrais que les Français, profondément découragés de tant de tentatives vaines, se réfugiassent dans ce port, quelque peu digne qu’il soit de recevoir le noble vaisseau qui a arboré le drapeau de l'789. Mais quelle apparence qu’un régime que l’Italie, l’Espagne, l’Autriche rejettent, puisse de nouveau refleurir dans la patrie de Voltaire? Dès qu’on serait revenu du profond abattement causé par les malheurs actuels, l’esprit qui a fait les

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révolutions de 4789 et de 1830 se remettrait à souffler et il s’en prendrait à la religion, parce qu’elle se ferait l’appui delà royauté, à la royauté parce quelle favoriserait la religion. Ce serait une nouvelle édition de la restauration avec ces trois difficultés énormes en plus : le suffrage universel, la liberté de la presse et le souvenir récent de la république pour la troisième fois étouffée au berceau.

Ceux qui chercheraient de nouveau le salut dans le despotisme, devraient comprendre que ces changements constants de régime épuisent les forces morales de la nation et la font douter de son avenir. Prévost-Paradol se demandait déjà avec épouvante : « Est-ce peut-être le symptôme renaissant d’une maladie incurable qui dévore notre être et qui doit mettre fin à notre existence ? » Et, en effet, ce sont les révolutions continuelles et l’impuissance de constituer un gouvernement durable qui minent l’Espagne, le Mexique, le Pérou et la plupart des pays catholiques. Chaque régime renversé laisse après lui des partisans qui veulent le rétablir par la force. D’où résulte que la guerre civile est toujours imminente. Le respect de la loi, l’obéissance aux autorités légales, conditions essentielles de tout gouvernement libre, cessent d’exister. Les ressources et l’intelligence des citoyens, au lieu d’être appliquées à des œuvres de progrès, sont consumées en luttes stériles, et plus ce funeste état se prolonge, plus il est difficile d’en sortir. Ces efforts toujours renouvelés et toujours vains d’établir la liberté jetteraient la France dans un découragement mortel et y perpétueraient le désordre et l’esprit de rébellion. Qu’elle ait donc le courage de conserver le régime actuel.

« Plus je regarde, a dit M. Guizot, plus je demeure convaicu que la république, noble forme de gouvernement, est le plus difficile des gouvernements. » La remarque est juste et il faut avouer que la France est peu préparée à la pratique du régime républicain. iUais le régime constitutionnel n’est guère plus facile, car il exige de la modération et de la sagesse de la part de la nation, et de la part du souverain, beaucoup de tact et d’abnégation.

La république en France aurait un avantage, c est que 1 avenir travaillerait pour elle. Si elle pouvait durer dix ans, son maintien paraîtrait indéfiniment assuré, tandis qu’après le même temps toute dynastie approcherait propablement de sa chute. Les premières années seraient les plus périlleuses pour la république, les années subséquentes pour la monarchie.

DE L’AVENIR DE LA FRANCE

Chacun considérant la couronne comme simplement viagère et regardant comme impossible que le pouvoir soit fixé héréditairement dans la même maison, il est bien difficile de fonder un édifice monarchique sur ce sable mouvant. Difficultés pour difficultés, autant vaudrait reprendre l’ancienne devise du Palatin polonais : « Je préfère les orages de la liberté au repos de l’esclavage. Malo periculosam libertatem quam tranquillam servitutem. » Mais n’est-il pas bien à craindre que la bourgeoisie n’adopte un programme moins héroïque ?

Quel que soit le régime qui l’emporte, une réforme est encore urgente, c’est celle de la presse. La presse, a-t-on dit, est le quatrième pouvoir. Erreur: c’est l’unique pouvoir, car c’est elle qui forme l’opinion, et l’opinion publique est le vrai souverain. Or, la presse française ne s’est pas élevée à la hauteur de sa mission L D’abord, sauf quelques rares exceptions, les journaux ne publient pas de nouvelles ni de documents concernant l’étranger. Le lecteur s’habitue ainsi à ignorer ce qui lui serait essentiel de connaître et à raisonner comme si la France existait seule. Les feuilles de l’opposition attaquent tout ce que fait le gouvernement, et les feuilles officieuses louent tout aussi indistinctement. Les journaux les plus répandus sont ceux qui vivent sur le scandale et le mensonge. En temps ordinaire, on ne voit pas le mal que cause cette presse malsaine, mais les ravages qu’elle produit, éclatent en temps de crise. Une feuille semblable aux grands journaux anglais, aussi bien renseignée et aussi honnêtement rédigée, vaudrait mieux pour la France que la meilleure flotte ou la plus forte armée. Entre les livres publiés en Angleterre, en France, en Allemagne, la différence n’est pas marquante; entre les journaux anglais et ceux des autres pays, il y a une distance énorme. On a cru sur le continent qu’il suffisait d’imiter les formes constitutionnelles du gouvernement a;iglais. On com-

^ Il se publie en France certains journaux admirablement rédigés, et dans un excellent esprit, comme le Journal des Éébats et le Temps. Mais, faisant concurrence aux Revues, ils consacrent la moitié de leurs pages à des revues littéraires.

11 en résulte que la place leur manque pour discuter à fond les questions politiques et surtout pour faire connaître la situation des nations étrangères. Aussi, les Français qui veulent se tenir au courant de ce qui se passe à l’étranger, sontils obligés de s’abonner à un journal belge, \' Indépendance. Si la France avait été mieux renseignée, les désastres de la guerre actuelle auraient certainement été évités.

elle peut sortir régénérée, comme la Frusse ou aesasire uiend. Mais il faut pour cela qu’elle s’impose à elle-même une forte discipline. Elle doit immédiatement consacrer à l’instruction ce quelle donnait aux plaisirs, se soumettre à la dure loi du service militaire obligatoire, purifier ses mœurs, apprendre le respect des lois et constituer une presse capable de former les esprits à la pratique des libertés et de le bien renseigner sur l’étranger. La consolidation de la république soulève de si nombreuses, de si graves difficultés, qu’elle paraît bien difficile; mais une restauration monarchique, inévitable en cas de guerre civile et facile dans les commencements, n’offrirait aucune garantie de durée. Il est temps que la France se raidisse pour échapper au sort de certains autres pays catholiques, incapables également de supporter un gouvernement régulier et de fonder des institutions libres, et roulant, de révolution en révolution, dans une irrémédiable décadence. Nous espérons ardemment que telle ne sera pas la destinée du grand peuple qui a tant fait pour répandre les idées d’égalité dans le monde, car ce serait un irréparable malheur pour rhumanité tout entière.

ENCORE LA QUESTION FLAMANDE

{Revue de Belgique de Bruxelles, 15 mars 1871.)

MM. Vanderkindere et Tandel se sont occupés récemment dans cette Hevue de la question flamande. Quoique leurs conclusions soient différentes, il est un point sur lequel ils se sont trouvés d’accord, c’est pour dépeindre la condition actuelle des populations de la Flandre. Cette condition est triste, en effet. Les Flamands sont administrés, gouvernés, jugés, commandés à l’armée, instruits dans les écoles moyennes et supérieures, représentés au Parlement en une langue complètement differente de la leur, et qu’ils ne comprennent pas. Ils n’ont accès ni aux trésors de la civilisation latine ni k ceux de la civilisation germanique. La Hollande est pour eux terra ignota, car c’est le pays des hérétiques. C’est pour définir les Flamands que l’on a trouvé le mot de « charrues croyant en Dieu. » On ne peut pas dire qu’ils en sont encore au moyen âge, car ils sont tombés incomparablement plus bas. L’artisan des communes flamandes savait lire alors; il lisait et avait sa littérature à lui. Dès le XVI® siècle, la plupart des villages avaient leurs représentations scéniques. Pour apprécier la situation des habitants de ce beau pays que depuis Guicciardini on a appelé le Jardin de l’Europe, il faut lire l’introduction au Korte Statistieke Beschrijving van België par M. Julius Vuylsteke. Je ne connais rien de plus navrant.

Quelle est la cause de ce mal ? C’est la faute des influences cléricales, dit-on. Certes, ce n’est pas moi qui nierai ce fait évident que le catholicisme a été funeste à tous les pays où il a régné en maître. J’en ai, k diverses reprises, exposé les raisons. Mais, dans les campagnes des Flandres, il faut bien avouer que le curé est le seul représentant du monde moral, et, k ce titre, son influence est

ENCORE LA QUESTION FLAMANDE

naturelle et parfaitement justifiée. Lui seul parle aux paysans, dans leur langue, de vérités morales, de principes généraux, de leurs devoirs, de leur destinée, d’autre chose enfin que de la vie purement matérielle. Le propriétaire, qui se pique de ne point savoir un grossier patois, ne s’en sert que pour annoncer aux serfs qui cultivent sa terre, une augmentation de fermage. Ceux-ci ne connaissait le gouvernement que par les contributions et la conscription. En résumé, les Flamands placés au centre de la civilisation, au grand passage des idées, des hommes et du commerce, au point de jonction des peuples les plus éclairés, entre la France, 1 Angleterre et l’Allemagne, sont plus isolés et plongés dans des ténèbres p us

épaisses que s’ils vivaient au centre de l’Afrique.

M Vanderkindere semble croire, comme la plupart des partisans de la cause flamande, que les ministres qui se sont succédé au departement de l’intérieur, sont responsables de cette triste situation. Je ne suis point de cet avis. Plusieurs de ces ministres étaient bien disposés pour la cause flamande, et M. Vandenpeereboora y était certainement tout dévoué. Sous le régime représentatif, c’est le pays légal qui fait la loi ; or, il ne faut pas se le dissimuler, le pays legal est très peu enthousiaste du flamand. Vous voulez que dans les établissements d’enseignement moyen les leçons se donnent en flamand ; mais les pères de famille, pour qui ces établissements sont créés ne le désirent point du tout. \ous voulez que dans les tribunaux on plaide et on juge en flamand; mais juges et avocats prétendent se servir du français. La plupart des Flamands des classes dirigeantes sacrifieraient volontiers leur langue maternelle rien que pour avoir un bon accent français. G est k cet effet quon envoie volontiers ses enfants k Paris. Les boutiquiers sont tout fiers, quand ils arrivent k parler k peu près intelligiblement le français, et le peuple lui-même s’efforce de « s'élever k la môme hauteur. » Gémissez, indignez-vous, évoquez l’ombre d’Artevelde, voilk e fait • c’est triste sans doute, mais cela est. Gessez donc d accuser le ministre, la Chambre et les lois. Les ministres peuvent-ils, renouvelant la malheureuse tentative de Guillaume, imposer aux Flamands l’emploi de leur langue, quand ils préfèrent se servir du français? En ce point, les flamingants ont des exigences irréalisables et ils se complaisent en des accusations injustes, uniquement

parce cju’ils ne veulent pas voir ce qui est.

En d’autres pays, c’est le gouvernement qui veut imposer sa langue

iVt: ..

quelques progrès — et catholiques et radicaux y poussent à 1 envi — alors vous verrez se dresser devant vous dans toute sa gravité la question flamande.

C’est le mouvement démocratique qui a donné naissance à la ) question des nationalités et des langues. Quand les riches et les nobles discutent, administrent et gouvernent, il leur importe assez peu de quelle langue ils se servent. Les Magiars parleront latin, les Tchèques allemand, les Prussiens français avec Frédéric, comme les Russes avec Catherine. Il est môme de bon ton de négliger le dialecte national et de parler un idiome étranger. Mais quand le peuple entre en scène, tout change: il tient, lui, à sa langue, par la raison très simple qu’il n’en connaît pas d’autre. C’est donc en cette langue qu’il faut lui parler, le juger, l’administrer et le gouverner. Impossible de se servir d’un dialecte étranger qu’il ne comprend pas. Le réveil du sentiment national le rend d’ailleurs très ombrageux. Alors, malheur k qui se sert d’une autre langue que la sienne. Il est considéré comme un mauvais patriote, comme un traître,

comme un complice de l’étranger.

La question flamande surgira donc le jour où le peuple sera admis dans les comices, et ce jour-là, si l'on n’y met beaucoup de modération d’une part et beaucoup d’habileté de l’autre, notre existence nationale pourra se trouver en péril.

Le vote, d’après moi, ne doit appartenir qu’à ceux qui sont assez éclairés pour discerner leur véritable intérêt et qui ne sont point tout' prêts à obéir à la parole d’un maître. Les réformateurs ardents s’imaginent que le peuple serait avec eux, parce qu’ils ne considèrent que l’artisan des villes ou les ouvriers de la grande industrie. Ils se trompent. De tout temps les classes inférieures ont été hostiles aux idées nouvelles. Paganus ne signifie-t-il pas à la fois paysan et partisan des superstitions anciennes? A Naples, les Bourbons ne se sont-ils pas toujours appuyés sur les Lazzaroni ? En Espagne et en France, la légitimité n’a-t-elle pas été soutenue par les campagnards qui se sont battus avec le plus héroïque acharnement contre l’avènement des idées libérales ? Qui a toujours donné une majorité écrasante à Napoléon III, sinon les paysans ? Qui a commis les massacres de la Saint-Barthélemy? Qui, au temps de la Ligue, marchait à la voix des moines ? S’il est une vérité démontrée par l’expérience, c’est que dans un pays peu éclairé le suffrage universel est le plus sûr fondement du despotisme de l’Église ou de l’État.

136 ENCORE LA QUESTION FLAMANDE

à lui aux populations qui veulent conserver la leur. Ici le gouvernement devrait forcer les populations à employer leur propre langue dont elles ne se soucient guère! Dans un pays constitutionnel et libre, ce serait un abus de pouvoir, une mesure tyrannique. C’est aux Flamands eux-mêmes qu’il faut vous en prendre. Faites qu’ils aiment leur langue et qu’ils s’en servent ; et alors, soyez sans crainte, le gouvernement s’empressera de faire spontanément tout ce que vous réclamez maintenant en vain.

Et d’abord, à parler sérieusement, y a-t-il une « question flamande? » Jusqu’à présent, je crois que non.

Le mouvement flamand n’est qu’un dilettantisme de lettrés, défendant avec plus de dévouement que de succès une cause très juste et ne trouvant autour d’eux que peu d’écho et peu d’appui. Il n’y a rien ici de semblable à l’agitation profonde des Tchèques en Bohême, des Magiars en Hongrie, des Slaves en Croatie. Ce n’est pas un mouvement national, parce que le pays légal ne demande qu’à s’assimiler le plus complètement possible la civilisation et la langue françaises. Ceux qui se moquent du mouvement flamand et de l’importance qu il s’attribue, n’ont pas tort aujourd’hui. Mais l’avenir leur prépare de terribles surprises.

Il faut avoir visité les contrées où ces redoutables questions de race sont en pleine ébullition pour comprendre ce que signifie un mouvement national et ce que contient de difficultés une nationalité qui revendique ses droits, une évolution ethnographique qui s’accomplit. En Belgique, on ne peut s’en faire aucune idée et c'est pourquoi on en rit *. Mais attendez que la démocratie fasse encore

* Voici un extrait d’une correspondance adressée au Journal de Liège qui indique bien la façon dont on apprécie assez généralement la question flamande:

« En somme, la Belgique, qui possède deux langues imparfaites : le wallon, qui est du français primitif, et le flamand, qui est un dialecte hollandais, a adopté comme langue le français. Les deux autres idiomes sont abandonnés, sauf pour quelques productions littéraires comme en ont fait chez vous les Delechef, les Defrecheux, ou, à Tournai, les Leray et les Delmée.

» Mais de ces jeux d’esprit à l’adoption définitive d’une langue, il y a loin.

» Et c’est là, remarquez-le bien, ce qui désole les flamingants. Ils ne peuvent se consoler de ne pas avoir une place plus importante au soleil, et se répandent en éloges sur les beautés du flamand.

» Cela me rappelle tout à fait certaine jument dont il est question, je crois, dans l’Arioste.

« Ma jument, dit un personnage, est la plus belle, la plus vigoureuse, la plus » noble, la plus rapide qu’on puisse voir. Malheureusement... elle est morte !!! »

ENCORE LA QUESTION FLAMANDE

ENCORE LA QTJESTION FLAMANDE

Si l’on introduit le suffrage universel en Belgique, où la moitié au moins de la population est trop dépendante et trop ignorante pour voter avec discernement, voici manifestement à quelle situation on aboutira. Les évêques régneront définitivement sur le pays, par les mandataires qu’ils feront nommer. Les villes exaspérées passeront du libéralisme conservateur au libéralisme révolutionnaire. On aura alors, comme en France, sous le dernier empire, la compression légale appuyée sur le suffrage des campagnes, et dans les cités, un puissant ferment de révolte minant la constitution politique et l’organisation sociale. Situation désolante, où il n’y a guère à choisir qu’entre le despotisme et l’anarchie, exactement comme en Espagne, au Mexique, au Pérou, partout enfin, où l’influence romaine a préparé les peuples à la servitude.

Nous n’en sommes pas là, il s’en faut; mais, incontestablement, c’est vers cet avenir que nous marchons. Malgré les résistances des gens clairvoyants et dévoués à leur pays, nous arriverons, tôt ou tard, au suffrage universel, avant d’avoir l’instruction universelle. Les catholiques le voudront, parce qu’il leur assurera une écrasante majorité. Les radicaux, — j’entends par ce mot les partisans impatients du progrès — le réclament déjà, parce qu’ils s’imaginent qu’après une période d’écrasement et de luttes, le peuple, enfin réveillé, marchera avec eux.

C’est le suffrage universel qui, s’emparant de la question flamande, fera d’un dilettantisme littéraire un formidable mouvement national, semblable à celui qui menace l’Autriche, en ce moment, d’un démembrement presque inévitable. Lorsque, en Flandre, il s’agira de parler dans une réunion électorale, ce n’est certes pas du français qu’il faudra se servir pour s’adresser à des électeurs qui n’en comprennent pas un mot. Déjà, aux dernières élections, dans les meetings, à Gand, à Anvers et ailleurs, les candidats se sont exprimés en flamand. Évidemment, dans les conseils communaux, le peuple voudra que ses élus parlent sa langue. Permettra-t-il qu'aux Chambres, ses députés se servent du français? C’est peu probable, parce que les chefs du mouvement n’auront point de peine à persuader au peuple qu’il doit réclamer la parité de droit et d’influence, et l'usage du flamand deviendra un point d’honneur, une obligation absolue. C'est ainsi qu’en Autriche, dans les délégations, les Hongrois se refusent à faire usage de l’allemand, quoiqu’ils connaissent cette langue aussi bien que la leur. On sera donc amené.

ENCORE LA QUESTION FLAMANDE

par la force des choses, à un régime de décentralisation assez, semblable à celui qu’a esquissé M. Vanderkindere ou au fédéralisme qui existe en Suisse.

Faudrait-il introduire ce régime dès maintenant, comme le propose M. Vanderkindere? Je réponds: non, sans hésiter, pour deux raisons. Premièrement, parce que ce régime affaiblirait singulièrement notre existence nationale, que la lutte, de plus en plus violente, entre la théocratie et le libéralisme exposera déjà à de graves épreuves. Secondement, parce que les populations en faveur de qui on voudrait introduire le régime fédéral, n’en voudraient point.

Quoique je sois convaincu que le régime fédéral est le meilleur de tous et que ce sera celui auquel les peuples d Europe finiront par aboutir, j’avoue que je ne puis songer à son application en Belgique sans éprouver de vives inquiétudes.

Il est un autre mal auquel une réorganisation politique, quelque radicale qu’elle soit, n’apporterait aucun remède : c’est l’isolement intellectuel des Flamands. Pour y mettre un terme, M. Vanderkindere voudrait que peu à peu, par l’intervention de l’école, l’usage de l’allemand remplaçât celui du flamand. Il en a été ainsi dans les provinces septentrionales de l’Allemagne, où le haut allemand s’est implanté comme langue officielle à côté du dialecte populaire assez semblable au flamand de nos côtes. Comme le rappelle M. Vanderkindere, l’idée qu’il préconise a été émise, il y a plus de dix ans

déjà, par M, Vermeire.

Rendant compte, à cette époque, delà brochure de M. Vermeil e, j’approuvai l’idée, mais je la considérai comme irréalisable. Je l’approuve encore, parce que je crois qu il vaudrait mieux, pour les Hollandais et les Flamands, parler l’allemand que le néerlandais. Ce n’est pas que je considère la langue de Gœthe et de Schiller comme supérieure à celle de Cats, de Hooft et de Van Maerlant; au contraire, il me semble que le néerlandais, tout aussi riche que 1 allemand, est plus précis, plus énergique, plus simple, et qu’il a quelque chose de la mâle concision du pur anglo-saxon. Mais je pense que, de notre temps, l’activité littéraire, le mouvement intellectuel est tout autrement puissant dans un grand centre, comme la France ou l’Allemagne, que dans un petit pays comme la Néerlande, qui échappe difficillement à une certaine stagnation des idées. Certainement, l’auteur qui écrit en allemand, en anglais, en français, sera plus lu et exercera une influence plus grande, plus utile que celui

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qui écrit en hollandais ou en danois. Celui ((ui ne connaîtrait que le néerlandais, serait exclu, pour une grande part, du mouvement intellectuel contemporain. Si l’on pouvait instantanément franciser ou germaniser complètement nos populations flamandes, je crois qu’elles n’auraient qu’à y gagner; mais cela n’est éviderflment pas possible pour le français, et pour l’allemand la difficulté serait à peine moins grande.

Rien n’est plus funeste à l’originalité, à la vigueur intellectuelle que l’état d'une population à moitié dénationalisée. Nous, Flamands, qui écrivons en français, nous ne possédons l’usage facile, complet, d’aucune langue. Notre vocabulaire est restreint. Ce génie natif, intime, qui jaillit en traits de feu des lèvres du gamin de Paris et des femmes de la Halle, cette forte saveur du langage populaire que Malherbe s’efforçait de saisir dans la bouche des maraîchères, nous échappe absolument. On parle mal autour de nous et nous écrivons comme on parle. La lecture la plus attentive des bons auteurs peut tout au plus nous préserver des plus grosses incorrections; mais la fontaine vive des expressions originales, comment y puiser? Notre cerveau est imprégné des vagues images, des traditions, des locutions, des formes grammaticales, en un mot, du « verbe » germanique, que la nourrice flamande y a implanté, et, malgré tout, cela revient et se mêle au français dont seul peut-être nous nous servons, comme les lignes d’un palympseste effacé qu’on entrevoit confusément sous l’écriture nouvelle, qui est seule lisible. Même pour ceux d’entre nous qui ont été élevés en France, le français reste toujours une langue étrangère. Aussi, nos critiques belges sont-ils toujours occupés à signaler nos fautes, ordinairement en un style qui n’en est guère plus exempt, de manière que cela ressemble beaucoup à un combat de borgnes, de boiteux et de manchots.

Tout ceci, il est vrai, ne constitue qu’une infirmité littéraire. Mais le mal social qui est grave, c’est l’abîme ouvert entre les classes supérieures plus ou moins complètement dénationalisées et les classes inférieures qui ne connaissent que le flamand Il en résulte une situation semblable, non en droit, mais en fait, à celle d’un peuple conquis par une race étrangère, à celle des Saxons après l’invasion des Normands, par exemple. Sans attacher aucune

* D’après la dernière statistique officielle (1867), plus de la moitié de notre population, 2,406,401 habitants ne parlent uniquement que le flamand.

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importance à la supériorité de telle ou telle race ou de tel ou tel idiome, il est incontestable que c’est un très grand malheur pour une population de ne pouvoir se développer en sa propre langue.

Y a-t-il au moins quelque chance de franciser complètement les Flamands? Aucune, d’après moi. Il est un coin de la Flandre qui est soumis depuis deux siècles à la France, et malgré l’action énergique d’une administration omnipotente, le flamand s’y est conservé tout autant que dans les Flandres belges. En Angleterre, la cour, les tribunaux, le Parlement, la noblesse, ont parlé français jusqu’au temps de Froissa rt. Mais dès que les communes et la bourgeoisie saxonne ont reconquis leur influence politique, la langue nationale a remplacé le français. Il en sera exactement de même chez nous.

Je sais qu’il est de petits peuples qui disparaissent avec leur langue, leurs coutumes, leurs traditions. Récemment, M. Elisée Reclus nous parlait des Basques, sous ce titre mélancolique : « Un peuple qui s’en va. » Le celte n’est plus guère parlé en Irlande. Le gallois n’est conservé dans le pays de Galles que comme une curiosité. On nous a dépeint le Highlander d’Écosse quittant sa montagne, au son attristé de la cornemuse, pour ne plus revenir. Mais les six millions d’hommes parlant le néerlandais, avec leur histoire, leur littérature, leurs espérances et leurs visées, forment un groupe compact qui offre une tout autre force de résistance.

Il est vrai qu’ils pourraient passer à l’allemand sans traverser cette' délétère, cette mortelle épreuve de la dénationalisation; car du flamand à l’allemand il n’y a pas loin, et la transition peut s’opérer sans changer de milieu ethnographique et comme au sein même du germanisme. Mais spontanément les Hollandais, pas plus que les Flamands, ne le feront. Un journal de Gand, très bien rédigé, le Volksbelang, en a dit les motifs, au point de vue flamingant.

En fait, jamais un peuple n’abandonne sa langue sans y être amené par la conquête des idées ou par la conquête politique. Or, actuellement, rien ne peut pousser les Flamands à adopter l’allemand, sauf la perspective de l’avantage qu’il y aurait pour eux à puiser directement aux sources de la culture germanique, ce qui ne touchera que quelques utopistes.

Mais l’Allemangne ne s’étendra-t-elle pas un jour jusqu’aux bouches du Rhin et de la Meuse? La pan-Germanie n’embrassera-t-elle pas plus tard toutes les tribus que dépeignait Tacite, y compris les

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Bataves, les Cauques et les Ménapiens? Les Flamands pourront-ils échapper toujours au tourbillon sans cesse agrandi du maelstrom leutonique, et alors n’adopteront-ils pas la langue de la Confédération? Ce sont là des éventualités lointaines dont on voudrait détourner les yeux, mais qu’il importe néanmoins de signaler comme un des dangers de l’avenir.

Couper la Belgique en deux, pour compléter les deux grandes agglomérations ethnographiques de nos voisins, serait, à mon sens, un retour vers la barbarie.

En parlant des rivalités de race en Autriche, j’avais cru pouvoir citer la Belgique comme un pays qui était parvenu à ce degré de civilisation où ce péril n’était plus à craindre. A mesure, disais-je, que la culture d’un peuple s’élève, l’identité d’idiome et de sang exerce sur lui moins d’empire, et les sympathies morales en exercent davantage. Au-dessus des nationatités ethnographiques, il y a les nationalités politiques, électives, ayant leurs racines dans l’amour de la liberté, dans le culte d’un passé glorieux, dans l’accord des intérêts, dans la similitude des mœurs, des idées, de tout ce qui constitue la vie intellectuelle. La Suisse avec ses Allemands, ses Italiens et ses Romans, la Belgique avec ses Flamands et ses Wallons en offrent de frappants exemples. Les nationalités électives sont plus dignes de respect, car elles reposent sur l’esprit ; les autres n’ont pour fondement que les affinités de sang et d’origine. Interrogez-vous : avec qui aimeriez-vous mieux vous associer? Avec des gens grossiers, mais de même race que vous, ou avec des hommer partageant vos goûts, vos habitudes, vos convictions, mais d’une autre race? Avec ceux-ci sans doute. Les peuples éclairés ne concluront pas autrement *.

J’espère encore fermement que jamais on ne démembrera notre belle patrie au nom du principe des nationalités. Mais aujourd’hui on ne peut plus se dissimuler que c’est un des dangers possibles que nous prépare l’avenir. Il faut donc en tenir compte dans nos paroles, dans nos actes, dans nos lois, dans toutes nos spéculations.

Confiants dans la doctrine du progrès, nous sommes tout disposé à croire que ce qui doit arriver est bien, et que ce qui est bien, doit se réaliser. Sans doute, tout évènement a sa raison d’étre, et tout ce qui arrive est le résultat d’une force physique ou morale.

* La Prusse et V Autriche depuis Sadowa,T. II, p. 80

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Mais Caton nous a appris que la juste cause ne triomphe pas toujours, et dans les limites où s’étend notre vue bornée, la marche de fhistoire est loin d’être réglée constamment par ce que nous considérons comme la justice et le droit.

En résumé, il est certain que les Flamands n’adopteront pas volontairement l’allemand. Il est certain aussi que l’emploi du flamand s’imposera à mesure qu’on étendra le droit de suffrage. La réforme pour les élections communales proposée par le ministère actuel aura déjà cet effet. Enfin, la question flamande deviendra un joui un mouvement vraiment national qui mettra en cause, non pas notre unité nationale, je l’espère, mais notre organisation unitaire et centralisée actuelle. Ajoutons que c’est encore une arme puissante dont les catholiques sauront se servir bien plus efficacement que les

libéraux.

Ce qu’il faut faire, en tout cas, c’est ne point opposer d’irritants obstacles à une évolution inévitable; c’est favoriser par tous les moyens la diffusion de l’instruction parmi les populations flamandes; c’est fortifier dans l’enseignement moyen 1 étude des langues germaniques, que dans les Flandres on devrait enseigner au moyen

du flamand.

Que les amis de la cause flamande cessent enfin leurs stériles récriminations contre les pouvoirs publics. L’État ne peut rien pour eux. Ils ont, d’ailleurs, un allié plus puissant que fÉtat : le mouvement démocratique qui transforme tout : mœurs, lois, institutions Pour le bien ou pour le mal, l’avenir est à eux. Puisse, du moins, cet avenir ne pas amener l’asservissement de notre pays à 1 Église, ayant pour arme le suffrage universel et la langue flamande. Je n’oserais dire que je suis complètement rassuré à cet égard.

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