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PARTIS EN ITALIE

{Revue des Deux- Mondes de Paris, le*- Mai 1871.)

I. — SuUe condizione delta cosa pubhlica in Italia dopo il 1866, Stefano Jacini, 1870. — IL — 1 partiti politici nel parlamento italiano, Ruggiero Bonghi. — III. — Delta mancanza dei veri partiti politici in Italia^ A. 8ciaIoja.

L’Italie n’a pas eu à se plaindre des rigueurs du sort; tout l’a favorisée: ses insuccès même lui ont apporté plus de profits que n’auraient pu le faire de grandes victoires. Les souvenirs de l’antiquité, ses œuvres d’art, sa gloire littéraire, ses monuments, ses luttes persistantes pour reconquérir l’indépendance et la liberté, ses souffrances, la douceur de son climat, la beauté de ses sites, chantés par tous les poètes, son génie musical, sa langue mélodieuse, tout enfin contribuait à la faire aimer comme une seconde patrie par les hommes cultivés du monde entier. Elle était le représentant le plus complet et le plus intéressant du principe des nationalités. Dans ses efforts pour repousser l’étranger de la terre italienne, elle avait donc pour elle les vœux de presque toute l’Europe. Rien n’est plus extraordinaire que la succession d’évènements qui en si peu de temps a fait de l’Italie, simple expression géographique, disait-on, un royaume indépendant, unifié, réunissant toutes les conditions de prospérité et de vraie grandeur. Depuis que la réunion de Rome est venue couronner l’œuvre de l’unification nationale en lui donnant la capitale que l’histoire et la géographie désignent et imposent.

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la situation de l’Italie est plus favorable que celle de la plupart des autres États européens. Quoique péninsule seulement, ses frontières sont si nettement tracées par les Alpes et par la mer, qu’elle a en grande partie les avantages d’une position insulaire. Aucun de ses voisins ne nourrira plus le rêve inique de lui arracher un lambeau de son territoire. La conservation d’une Italie forte et unie est un intérêt européen de premier ordre, car c’est un élément de paix pour tout le midi. Tant qu’elle était divisée et faible, elle semblait appeler les conquérants étrangers en quête de provinces à prendre, d’apanages à donner aux cadets des familles royales. Aujourd’hui, séparée du reste de l’Europe par les Alpes, comme l’Espagne l’est par les Pyrénées, elle n’a pas plus que l’Espagne à craindre la conquête étrangère, et elle est plus heureuse que celle-ci en ce qu’elle n’a pas de colonies lointaines à maintenir sous ses lois par la force des armes. Elle peut donc adopter une politique absolument pacifique, réduire son armée et sa flotte, et comme sa voisine, la Suisse, se contenter d’un système bien organisé de milices.

Ç’a été pour les Italiens une grande douleur de n’avoir point pu arracher la Vénétie à l’Autriche par quelque brillante victoire et d’avoir à l’accepter de la main de l’étranger ; mais pour qui songe plus à l’intérêt réel de l’Italie qu’à ses satisfactions de vanité, il n’y a point de regrets à éprouver. Rien n’est plus enivrant et plus dangereux pour le bonheur d’un peuple que la gloire militaire. C’est, un poison qui tue la liberté. Un roi victorieux peut à son gré devenir un souverain absolu, car que vaut une constitution pour arrêter des légions rompues à l’obéissance et enflammées par le souvenir de leurs succès? L’Angleterre et l’Amérique ont vu le péril, et jamais elles n’ont voulu de grandes armées permanentes. Victorieuse à Custozza et à Lissa, l'Italie n’aurait rien pu refuser à ses marins ou à ses soldats, et ses généraux auraient tenu dans leurs mains le sort du pays. Enorgueillie par ses succès, elle aurait voulu dominer l’Adriatique; elle aurait soutenu les italianissinies de Trieste, rêvé la conquête des côtes et des ports de la Dalmatie, jadis possession de Venise, inquiété l’Autriche et fait naître ainsi une dangereuse rivalité. Vaincue, elle n’a point songé à ces funestes chimères, et elle a tourné son attention et ses forces vers le seul objet d’où résulte le bonheur des hommes, la diffusion des lumières et du bien-être. Il n’y a pour un peuple pire fléau qu’une dynastie militaire. Tout Italien éclairé doit bénir le ciel d’en avoir préservé sa patrie, môme au prix des insuccès de la campagne de 1866.

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L’Italie possède d'autres avantages encore. Elle n’a point de partis dynastiques et irréconciliables. La monarchie constitutionnelle est considérée par l’immense majorité des citoyens comme le régime qui convient le mieux au pays dans les circonstances actuelles, et nul prétendant ne dispute à la maison de Savoie la couronne qu’elle a si laborieusement conquise sur l’étranger et que la nation lui a décernée. C’est une grande cause de faiblesse pour un pays que d’être partagé entre des factions puissantes qui ne s’accordent ni sur la forme du gouvernement ni sur le prince à qui doit appartenir le pouvoir. Les bases mêmes de l’édifice politique n’élant point affermies, la marche régulière de l’administration et le règne de la liberté sont également impossibles. Voilà ce qui rend encore si difficile la situation actuelle de l’Espagne. L’Italie n’a pas à craindre non plus ces conflits de races hostiles qui entravent la réorganisation de l’Autriche. L’unité de langage, de race, de traditions, de culte, ont amené la fusion des anciens États en une seule nation avec une facilité et une rapidité que nul n’avait prévues. Les Italiens, quoique leur esprit soit porté à l’ironie et à la satire, sont très faciles à gouverner : ils se soumettent avec une résignation intelligente aux plus lourdes charges, quand ils savent qu’elles sont nécessaires au salut du pays. Voyez en définitive combien peu de résistance ont rencontré la conscription et l’impôt sur la mouture, deux mesures bien dures pourtant et très irritantes dans l’application. Le mécontentement des classes inférieures, la question sociale, comme on dit, est bien moins à craindre en Italie qu’en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne, parce que la grande industrie n’a pas encore créé de prolétariat dans la péninsule. Le roi a parfaitement compris et rempli son rôle de souverain constitutionnel, et il ne paraît point en ambitionner un autre Le nombre des hommes d’État capables de remplir les hautes fonctions du gouvernement est plus que suffisant. Les classes aisées et le peuple, animés d’un patriotisme bien inspiré, sont prêts à tout pour assurer la prospérité de cette patrie si longtemps rêvée et enfin conquise. La situation intérieure est donc exellente. Les relations avec l’étranger ne sont pas moins bonnes; tous les états sont symphatiques à l’Italie, et, chose curieuse, habile au moins, sinon admirable, c’est avec l’ennemi séculaire, avec l’Autriche, que l’entente est la plus cordiale.

Quant on songe aux longues et sanglantes luttes par lesquelles

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les autres pays ont passé pour établir leur indépendance et leur unité nationales, on s’étonne du bonheur extraordinaire de l’Italie, qui est arrivée au même but en moins de dix ans; mais il faut lui rendre cette justice qu’elle a su faire bon usage des faveurs de la fortune. D’abord, dans les situations extrêmement difficiles où elle s’est trouvée, ses hommes d’état ont agi avec une prudence et une habileté consommées, et le peuple même a montré un tact, une mesure digne de la race qui a toujours produit les plus habiles diplomates. L’Italie a su à propos s’abstenir et agir, contenir le sentiment révolutionnaire ou lui donner carrière, quand il le fallait. Elle a bien compris aussi ce qu’elle avait à faire pour développer ses ressources. Quoiqu’elle dût maintenir un grand établissement militaire, puisqu’elle vivait sous le canon du quadrilatère, elle a donné sans compter pour achever son réseau de chemins de fer, et elle a fait beaucoup pour répandre l'instruction. Il en est résulté un accroissement de richesse, un déploiement d’activité, un progrès en tout sens vraiment remarquables. Toutes les villes s’agrandissent et s’embellissent. Florence est transformée; Naples, Milan,

Bologne, semblent animés d’une vie nouvelle; Turin môme, qui semblait devoir tant perdre en cessant d’être capitale, ne décline en aucune façon. Gênes étend sans cesse son commerce et envoie dans toutes les mers des navires spécialement construits pour chaque genre de transport et de navigation. Dans toutes les provinces, on voit s’élever des cheminées d’usines à vapeur. Dans les campagnes, on aperçoit des résidences et des jardins à l’anglaise, chose nouvelle, car l’Italien n’aimait que le séjour de la ville. L’agriculture a reçu de notables améliorations. Les biens ecclésiastiques, passés aux mains des particuliers, sont mieux cultivés, et beaucoup de terrains vagues ont été mis en valeur, plantés en vignes ou en oliviers. L’excellent port de Brindisi est devenu le point d’embarquement le plus rapproché pour l’Égypte, 1 Inde et l’extrême Orient; par l’ouverture du Mont-Cenis, l’Italie reliera bientôt son réseau ferré à celui de la France, et plus tard à toute l’Europe septentrionale, par le Saint-Golhard.

Dans tout le midi de la péninsule, c’est le caractère môme de la population qui est changé. Autrefois paysans, habitants des villes, douaniers, soldats, gens de toute classe et de tout état étaient sales, plats, mendiants, toujours disposés à courber le dos, à tendre la main. Démoralisés par le double despotisme de l’État et du mona-

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chisme, on ne pouvait s’empêcher de les mépriser et de les plaindre. Aujourd’hui la liberté a retrempé les âmes ; l’homme n’est plus le même. Ceux qui portent un uniforme, l’ont propre, élégant ; ils marchent la tête haute et d’un pas ferme ; ils font leur devoir et ne demandent plus l’aumône. Les gens du peuple aussi ont une autre allure. Ils ont déjà secoué cette torpeur que le pouvoir absolu engendre partout. Le pli de la servitude est effacé. Ce ne sont plus des serfs tremblant sous le bâton; ce sont des citoyens qui ont conscience de leur dignité. La Sicile même se régénère. Chose plus extraordinaire encore, et qui prouve un profond changement dans les conditions sociales, le brigandage a presque disparu. Enfin, de quelque côté qu’on envisage la situation de l’Italie, elle apparaît pleine de promesses pour l’avenir.

Et cependant les esprits les plus clairvoyants s’inquiètent làbas; ils nous disent que le mécanisme parlementaire ne fonctionne pas comme il faudrait, que le gouvernement est impuissant pour faire tout le bien qu’il voudrait, que la débilité du mécanisme parlementaire répand dans le pays un sourd mécontentement, et que, si quelque réforme sérieuse ne vient mettre les choses en meilleure voie, de sérieux dangers sont à craindre. L’éminent éditeur de la Nuova Ântologia, M. Bonghi, et un économiste distingué, ancien ministre des finances, M. Scialoja, parlent d’une maladie grave qui atteint les sources intimes de la vie nationale. Enfin un écrivain aussi clairvoyant que modéré dans tous ses jugements, M. S. Jacini, ancien ministre des travaux publics, jette un véritable cri d’alarme. « Notre pays, s’écrie-t-il, qu’aucun danger extérieur ne menace et qui est doué d’une constitution si robuste, paraît atteint d’un mal profond qui a les caractères de la gangrène sénile. »

Maintenant, si l’on demande à ces écrivains, qui tous connaissent bien leur pays, quelle est la cause du mal, ils répondent qu’il provient de l’absence de partis politiques. Cette réponse étonne tout d’abord, car on croit généralement à l’étranger que l’Italie n’a que trop de partis. Ensuite jusqu’à présent on s'est toujours plaint partout des maux causés par les partis, et jamais on n’a exprimé le regret d’en manquer. Il s’agit ici d’un cas nouveau, et il mérite de fixer l’aliention des publicistes qui étudient la théorie du régime parlementaire. A notre avis, le mal n’est pas particulier à l’Italie, il sévit encore dans d’autres pays, notamment en Espagne et en Portugal; mais nous le trouvons si bien décrit par MM. Bonghi, Scialoja

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et Jacini, que nous croyons utile d’en faire connaître d’après eux les principaux symptômes.

Il n’existe pas, disent ces écrivains, de vrais partis politiques en Italie. Il n’y a que des coteries sans consistance, sans mot d’ordre, sans programme. Allez à une séance des chambres, et on vous parlera de la gauche, de la droite et du centre, vous apprendrez même qu’il y a un centre droit et un centre gauche; mais ces noms ne signifient rien que la place oü certains députés ont l’habitude de s’asseoir. Interrogez, tâchez de savoir ce qui distingue ou divise ces différents groupes de représentants, vous n’y parviendrez pas. Deux autres noms sont aussi souvent employés pour désigner deux partis qui souvent se disputent le pouvoir au sein du parlement, la permanente et la consorteria, La permanente est composée de députés piémontais qui jadis marchaient pour la plupart sous la bannière de Cavour. Depuis le transfert de la capitale de Turin à Florence, ils boudent, ils sont mécontents ; ils forment une opposition intraitable qui représente des rancunes plutôt que des principes. La consorteria se recrute principalement parmi les députés de l’Italie centrale. Ceux qui appartiennent à ce groupe, correspondent assez bien à ce qu’on appelait autrefois les doctrinaires en France. Ce sont des hommes de gouvernement, d’un libéralisme modéré, mais décidé. Seulement aucune nuance tranchée ne les sépare de leurs collègues. Quand les partis sont désignés ainsi par des noms sans signification précise, c'est qu’ils n’ont pas de doctrines arrêtées. En Espagne, il en est de même. A côté des républicains, qui eux du moins veulent une forme particulière du gouvernement, il y a des progressistes, des unionistes, des démocrates, tous partisans de la royauté, et très divisés, sans qu’il soit possible de dire sur quel point ils se séparent. A Madrid, j’ai en vain essayé de découvrir quelles étaient les idées générales que les uns et les autres défendaient. On me citait des noms de personnes, on me racontait les origines de ces partis, on me disait autour de quel chef chacun d’eux se ralliait; mais quant à des principes généraux, il n’en était point question. A Lisbonne, c’était la même chose.

Pour qu’il se forme des partis forts, consistants, capables d’imprimer un mouvement régulier aux rouages du régime constitutionnel, il faut qu’il existe dans le pays une divergence d’appréciation sur quelque question capitale intéressant la nation tout entière et dominant par son importance les points secondaires ; il faut que

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qu’en 1862 elle renversa Ralazzi pour avoir fait respecter les lois à Asproraonle. Dans les autres pays catholiques, le noyau solide du parti conservateur est formé de l’aristocratie et des partisans de 1 ealise. En Italie, vous ne rencontrez parmi les nobles aucune fraction qui ressemble aux légitimistes français ou aux féodaux prussiens. Presque tous les patriciens de la péninsule italienne, imbus des idées modernes, font plutôt penser aux lords anglais de la nuance la plus libérale. Dès le moyen âge, ils étaient dévoués au maintien des libertés municipales, et de nos jours ils ont toujours marché à la tète du mouvement émancipateur. D’autre part, il ne sest pas constitué de parti clérical, parce que tous les italiens voulaient avoir Rome pour capitale, et que le haut clergé s’est montré hostile aux aspirations nationales. Chose presque inconcevable, dans la dernière chambre, on ne comptait que trois représentants dévoués aux idées ultramontaines, et dans la chambre récemment élue il n’y en a pas beaucoup plus. L’amour de la patrie l’emportait sur les autres sentiments, et celui qui par exceplion mettait au-dessus de tout les intérêts temporels du Vatican, celui-là devait renoncer à obtenir les suffrages de ses concitoyens. La confiscation et la mise en vente des biens ecclésiastiques ne rencontra jamais d opposition sérieuse. Le sénat, ce corps conservateur par destination expresse, vota sans hésiter la loi qui imposait le service militaire même à ceux qui se préparaient à entrer dans les ordres. La résistance que certains évêques opposèrent à des lois adoptées par le parlement, ne sou- Wiillû riO n» ,ino rpnmhntinn nlns énereioue nue chez les mem-

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cette divergence saisisse, enflamme le public et le partage en deux camps opposés, ayant chacun son programme arrêté, son but avoué, ses chefs reconnus. L’objet du débat doit être d’un intérêt assez général pour n’y laisser personne indifférent, sans toutefois que les bases de la société ou de l’état soient mises violemment en cause, sinon on marche vers l’anarchie. Le type de ces grands partis qui semblent indispensables à la marche du système parlementaire, s’est rencontré en Angleterre dans les whigs et les tories, qui pendant plus d’un siècle se sont disputé le pouvoir, chacun restant fidèle à son programme traditionnel, et tous deux capables tour à tour de diriger le gouvernement d’une main habile et ferme. Malheureusement rien de pareil n’existe encore en Italie. Il semble qu’on devrait y trouver au moins ces deux grands partis qu’on rencontre à peu près partout, le parti conservateur et le parti du mouvement, c’est à dire la fraction de ceux qui, se trouvant bien des institutions actuelles, veulent les maintenir, et la fraction de ceux qui, s’en trouvant mal ou rêvant un ordre meilleur, veulent les modifier dans l’intérêt du plus grand nombre. Comme l’a dit très bien l’historien américain Bancroft, la marche régulière du gouvernement dans le monde politique résulte de la lutte de ces deux tendances, comme dans l’univers la marche invariable des planètes est la résultante de la force centripète et de la force centrifuge ; mais, chose étrange, il ne s’est pas formé jusqu’à présent au-delà des Alpes de véritable parti conservateur en opposition avec un parti du progrès. Ce fait, très digne d’attention, demande quelques explications.

En Italie, tous les bons patriotes ont été révolutionnaires. La raison en est simple : ce n’est que par la révolution qu’ils pouvaient atteindre leur but si ardemment poursuivi, la constitution d’une Italie libre, unie, forte, délivrée du joug de l’étranger. Ce n’est évidemment point par des moyens légaux que l’on pouvait espérer chasser l’Autriche et se débarrasser des despotes qui s’appuyaient sur elle. Les plus éminents parmi les ministres, les députés, les écrivains ont été autrefois proscrits, exilés, emprisonnés pour leurs opinions contraires à l’ordre établi. Le grand homme d’État à qui l’Italie doit son existence (puisqu’il est convenu de ne plus parler de la France, quoiqu’elle ait un peu aidé ce grand homme) était le plus décidé des révolutionnaires. Dans la plupart des questions, Cavour et Garibaldi marchaient d’accord ; ils différaient tout au plus sur les mesures d’exécution. La droite était si peu conservatrice,

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que de l’autre. La grande affaire de l’Italie était la revendication de la Vénétie et de Rome. Sur ce point, nulle divergence. L’autre question capitale pour l’Italie était l’équilibre du budget ; mais sur ce point, pas plus que sur les autres, il n’a pu se former deux partis opposés ayant chacun un programme distinct, parce qu’ici les divergences étaient trop nombreuses. Sans doute l’opposition ne manquait pas d’attaquer le ministère à ce sujet, de combattre les impôts proposés, de réclamer des économies; mais du moment qu’il fallait sortir des généralités, indiquer les mesures pratiques à adopter pour augmenter les recettes et réduire les dépenses, chacun avait son projet particulier, et l'accord était impossible, c’était une confusion générale qui détrui.sait les faibles liens de parti qui pouvaient tendre à s’établir. Toutes les taxes imaginables ont été tour à tour proposées pour combler l’éternel déficit, et cela n’a fait que contribuer à rendre plus complet le désarroi des diverses fractions de la chambre représentative. Les hommes de la même nuance défendaient les dispositions les plus divergentes, et une même proposition trouvait des adhérents dans les nuances les plus opposées. Les impôts considérés ordinairement comme démocratiques étaient repoussés par la gauche et appuyés par la droite ; l’impôt sur la mouture fut définitivement voté par beaucoup de représentants qui l’avaient d’abord condamné avec indignation. Dans le ministère actuel, constitué après l’introduction de la taxe nouvelle, se trouvent réunis l’homme d’état qui l’avait combattue avec le plus d’énergie et un autre qui l’avait approuvée avec non moins de conviction. Les derniers impôts votés par le parlement ont été élaborés par une commission composée de députés de nuances les plus diverses qui, leur œuvre commune terminée, ont repris chacun leur siège aux divers côtés de la chambre.

M. Scialoja fait à ce sujet une remarque très juste. Dans les pays où il y a des partis politiques déjà formés, les mesures financières revêtent une couleur politique d’après les conséquences qu’elles peuvent avoir et les effets qu’elles doivent produire. Chacun peut apprécier le rapport qu’elles ont avec le programme qu’il a adopté, et il sait par suite s’il doit les accepter ou les repousser. Un ministère appuyé sur une majorité compacte et ferme peut compter qu’il fera voter les mesures utiles qui sont conformes aux principes qu’il représente. Dans les pays où il n’y a point de partis constitués, ce ne sont pas des questions d’impôt qui les feront surgir. Chacun est

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hostile aux taxes nouvelles, et d’autre part, en réclamant sans cesse l’intervention de l’État, chacun fait exactement ce qu’il faut pour les rendre indispensables. En dehors de ces deux aspirations tout à fait contradictoires, le point de savoir quels sont les meilleurs impôts, offre tant d’incertitudes, d’obscurités, exige tant de connaissances économiques, soulève tant de difficultés incidentes, que les électeurs ne peuvent se faire à ce sujet d’opinions arrêtées, ni les représentants se partager en deux groupes opposés et compactes. H est facile de crier : réduisons les impôts; mais du moment qu’il faut les augmenter, chacun aura son système. Les deux camps se mêleront, et toute discipline disparaîtra.

En résumé, d’après les meilleurs juges de l’état des choses en Italie, le pays est mécontent, souffre, parce que la machine constitutionnelle ne marche pas bien, et elle ne marche pas bien, parce qu’il n’y a point de partis politiques fortement constitués. S’il n’y a point de partis semblables, cela provient de ce que, des deux grandes questions qui occupaient les esprits, la première, la délivrance de Venise et de Rome, trouvait tout le monde d’accord, et la seconde, la question financière, mettait tout le monde en désaccord. Maintenant il sera très utile d’étudier de près ce cas encore peu décrit de pathologie constitutionnelle, et de voir comment l’absence de partis, généralement considérée comme un bonheur, rend au contraire impossible la bonne administration des affaires dans un gouvernement parlementaire.

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Le premier symptôme du mal, c’est l’instabilité des ministères. Une interpellation, une crise ministérielle et un exercice provisoire, puis de nouveau une crise ministérielle, un exercice provisoire et une interpellation, et le même cercle se reproduisant toujours: voilà comment le Times définissait un jour la marche du régime parlementaire en Italie. Et en effet malheureusement le journal anglais n’a que trop raison. Tous les ministères du nouveau royaume ont eu la vie extrêmement courte, et même la courte existence de chacun d’eux a été entrecoupée de crises, de transformations et de reconstitutions. Ce qui est plus fâcheux, c’est qu’ils ne succombent pas sous un vote hostile ; ils se retirent ordinairement, lorsqu’ils disposent encore d’une majorité suffisante. Presque jamais à l’étranger

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011 ne se rend compte de ce qui produit une crise ministérielle en Italie, et dans le pays même on vous en donnera dix raisons différentes. C’est qu’elle provient de quelque froissement ou de susceptibilités entre les personnes, de quelque intrigue secrète, de certaines exigences de position que l’on n’a pu satisfaire, enfin de mille petites causes tout à fait en dehors du choc ou de la force relative des opinions au sein du parlement. Il est donc très difficile de les analyser, de les avouer ou même de les deviner toutes. En Espagne et en Portugal, un phénomène semblable se présente. Les vicissitudes ministérielles y sont aussi difficiles à comprendre qu’en Italie.

En Angleterre, aux États-Unis, il en est autrement. Deux opinions rivales se disputent la prépondérance. Elles commencent d’abord par élaborer leur programme. En Amérique, cette opération préliminaire est presque la plus importante. Chaque parti nomme ce que l’on appelle une convention, c’est à dire des délégués qui, réunis en assemblée, délibèrent, et après de vives discussions arrêtent la platform, c’est à dire les principes que le parti adopte comme siens. En Belgique, le parti libéral avait également nommé un congrès en 1846 pour arrêter sa plafform. Puis arrive le choix des candidats, le canvassiiig, la chasse aux voix des électeurs, enfin l’élection. En Angleterre, où fonctionne le vrai type du gouvernement parlementaire, le résultat de l’élection détermine la majorité, et la majorité porte au pouvoir les hommes qui représentent le mieux le programme qui a prévalu. Aussi longtemps que la majorité ne se modifie pas, on peut dire quels sont les hommes qui resteront au pouvoir, et quel est le programme qui sera mis à exécution. Un parti n’arrive au ministère que par la majorité, et il n’en sort que lorsque la majorité l’abandonne. Un gouvernement de parti et de majorité est le seul qui donne au régime parlementaire force et efficacité.

En Italie, les choses vont tout différemment. D’abord les électeurs sont en général étrangers aux luttes politiques. Le nombre de ceux qui ont le droit de voler, n’est pas grand; il ne s'élève qu’à environ 500,000 sur une population de 26 millions d’habitants, et, comme tout au plus la moitié des électeurs votent, il s’ensuit que la proportion de ceux qui prennent une part active à la vie politique, ne monte pas à 1 pour 100 de la population totale. Il semble que la bourgeoisie italienne est encore trop absorbée par ses intérêts privés ou par les affaires locales pour comprendre que son sort et l’avenir du pays dépendent de sa participation aux luttes électorales. Même in-

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différence de la part de ceux qui peuvent aspirer à l’honneur d’ètre élus. Aux approches des élections, les journaux sont remplis de lettres de gens qui déclinent toute candidature. Parmi les députés sortants, beaucoup refusent de se laisser renommer. On a vu récemment plusieurs hommes de mérite, qui devraient comprendre qu’ils se doivent à la patrie, se réfugier avec empressement dans la vie privée. Les hautes et belles fonctions de député semblent non un honneur qu’on se dispute, mais une charge à laquelle se dérobent ceux qui sont le plus dignes de la remplir. Les candidats ne manquent pas cependant, ils sont mêmes trop nombreux; mais, comme la plupart d’entre eux ne représentent pas de grands principes, ou représentent seulement quelque petite coterie, il ne se produit ni larges courants d’opinion ni utiles débats ni fermentation d idées. 11 n’y a que de mesquines luttes d’influences personnelles. Les voix s’éparpillent, et le nombre des ballotages est toujours extrêmement considérable.

Sans doute ou trouve dans tous les collèges des candidats qui s’intitulent ou que l’on nomme progressistes, conservateurs, avancés, gouvernementaux; mais il n’y a point de programme général auquel les uns et les autres se rallient. Dans chaque région, dans chaque province, dans chaque circonscription électorale, ces noms prennent une signification différente d’après les intérêts locaux qui veulent être défendus, ou d’après les opinions individuelles des candidats. Il en résulte que, l’élection terminée, nul ne peut dire quelle est la nuance qui dominera dans la chambre nouvelle, et quels sont les hommes qui arriveront au pouvoir.

Quand un ministère s’appuie sur une majorité réunie par les liens solides d’opinions communes nettement proclamées et d’un programme commun dont les électeurs exigent la réalisation, il peut agir avec énergie, accomplir des réformes, exiger de ses adhérents le sacrifice des dissidences accessoires, imposer une discipline rigoureuse pour assurer la victoire et au nom de l’intérêt général, faire prévaloir ainsi ses desseins, et gouverner avec autant de suite et de force que les ministres d’un souverain absolu. Plus la lutte sera ardente, plus les partis seront nettement tranchés, et plus un ministère parlementaire aura de pouvoir, car qui l’abandonnerait, serait considéré comme un traître. Les députés, retenus par les engagements pris envers leurs électeurs et par le danger que présenterait toute scission, ne peuvent se faire les organes ni

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de leurs ambitions particulières ni des intérêts locaux. Dans les pays où la situation politique a créé cette subordination, on la blâme parfois, on l’appelle servilisme; on vante l’indépendance du député qui sort des rangs et marche à sa guise. Cela peut être utile, quand il s’agit d’un penseur éminent, comme M. Mill, qui, au sein du parlement ainsi que dans ses livres, semait des idées pour l’avenir, et dont les conceptions sont trop originales pour rentrer exactement dans les cadres établis; mais, en règle générale, dans les partis comme dans les armées, il faut de la subordination, de la discipline, de l’union, de la fidélité au drapeau. Dans les luttes parlementaires comme sur les champs de bataille, le succès est à ce prix. C’est ainsi seulement que le gouvernement constitutionnel peut remplir sa mission, et que la probité politique des députés fait respecter le parlement : voilà ce que l’exemple de l’Italie montre avec la dernière évidence.

En Italie, les crises ministérielles sont incessantes. Comme le remarque très bien M. Jacini, on dirait une fantasmagorie d’hommes à portefeuille, qui entrent et qui sortent, suscités, puis renversés par la jeu protéiforme d’infiuences personnelles, par la faveur ou l’hostilité sans cesse variables de petites coalitions qui se font ou se défont sans qu’on sache pourquoi, de mouvantes coteries sans cesse en train de se décomposer ou de se recomposer. S’agit-il de constituer un ministère nouveau, les hommes qui doivent y figurer, ne seront pas désignés, comme en Angleterre, par les circonstances mêmes et par les votes qui auront amené la chute du cabinet démissionnaire. On ne choisira pas les plus compétents ou ceux qui représentent le mieux l’opinion triomphante ; non, on sera forcé de prendre un tel, parce qu’il dispose de dix ou de vingt voix, tel autre, parce qu’il entraînera les Vénitiens ou les Siciliens, un troisième parce qu’il représente un intérêt avec lequel il faut compter. De pareilles combinaisons, même quand elles ne réuniraient que des hommes de premier ordre, ne peuvent donner naissance à un gouvernement fort, car il ne trouvera pas d’appui solide dans la chambre, et il n’y aura dans son sein ni unité de vues ni identité d’origine. Appelez aux affaires des hommes médiocres, mais qui puissent apj)liquer toutes leurs facultés à l’administration et aux réformes urgentes, et probablement ils feront quelque bien. Mettez à leur place des IMtt et des Richelieu, s’ils doivent s’occuper de satisfaire les ambitions des uns, de désarmer les rancunes des autres.

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