M1IMPI>F 11 ET SES FILLES
« Je mis un pioil dans roiiveilnre pratiquée pour le mât, el je tombai presque; mais je me tins bien, el ce fut, non dans l'eau, mais dans la barque que je faillis tomber. J'aurais pu me faire assez de mal à la jambe et je me donnai un coup au tibia qui me fit assez souffrir un moment; même j'en fus assez ccorché; mais ce ne fut rien, et maintenant je ne m'en ressens plus. »
Dans la même promenade, il a eu un peu de mal de mer; pourtant il a pu diner.
Il avait au suprême degré l'esprit de propriétaire. Une partie de la correspondance est consacrée à questionner les infantes sur ses ouvriers et à commenter les nouvelles de ses arbres, de ses constructions, de son gibier. On rencontre continuellement des passages en ce genre :
« Je ne sais pas si la fontaine donne de l'eau ; dites-le-moi. Faites-moi aussi savoir si la chapelle est terminée et le retable placé, car je l'ignore, et si l'horlog-e marche bien. Je crains qu'on n'ait volé les poissons de l'étang- de Hontigola, puisqu'on n'en a péché aucun. »
Il s'inquiète de savoir si ses bois étaient à un joli moment quand sa sœur les a visités. En général, il est très sensible aux beautés naturelles. Il est touché d'une jolie vue, d'un temps
gai, du chant dos (»isoaux. Un des grands rogrcls de son séjour en Portugal, c'est qu'il n'y entend pas de rossignols, son palais étant éloigné de la campagne. Pliilippe revient deux fois sur ce chagrin. Il y avait positivement des coins de soleil dans cette vilaine âme.
Le plus curieux, c'est de le voir tyramiisé et grogné par ses domestiques. Il avait emmené dans son voyage de Portugal une certaine vieille nommée Madeleine, qui semble avoir été sa bonne ou quelque chose d'approchant * et qui le fait enrager de la belle manière. Elle est sourde, caduque; elle boit, elle a un caractère de chien, elle chante pouille à tout le monde, y compris le roi ; et le roi se résigne, le roi supporte tout; il est le roi soliveau. Celle Madeleine, criailleries à pari, est insupportable. Elle est toujours oii elle n'a que faire. Quand le roi va visiter sa flotle, il trouve Madeleine installée
1. M. Gachard s'est donné inutilement beaucoup de peine pour savoir quels emplois remplissaient dans la maison royale les serviteurs dont les lettres île Philippe 11 l'ont mention. Le champ reste ouvert aux conjectures sur les fonctions exactes de Madeleine.
sur sa galère, où elle a le mal de mer. Elle se dispute perpétuellement avec les autres domestiques, et, si le roi ne prend pas son parti, elle lui fait des scènes, le menace de s'en aller. Dans un de ses accès de colère, elle menace de tuer sou camarade Luis Tristan, une autre puissance, qui ment, querelle, donne ses commissions au roi. On ne vit jamais serviteurs plus impertinents, maître plus débonnaire.
Si encore ils gardaient les apparences! S'ils se contenaient d'être exigeants et insolents dans le particulier! Mais point. Ils affichent leur pouvoir et leur indiscipline. A son arrivée en Portugal, l'impératrice Marie est étonnée de trouver Madeleine vêtue de soie et parée de bijoux comme une noble dame, et elle manifeste son étonnement. Mais Madeleine n'admet pas les observations. Madeleine réplique vertement qu'elle est comme elle a « l'habitude d'être » et tracasse Philippe pour se faire donner une robe neuve, la sienne étant, de fait, « fort usée ». Les indispositions de Madeleine, ses purgations, ses démêh^s avec sa négresse sont autant de grandes all'aires pour le roi, qui en subit les contre-coups. Il s'épanclu^ dans ses lettres à ses filles; il s'y jiiaiut des misères que lui fait Madeleiuf <.'t il ajoute, en lionuue «pii u
IMlILIl'PE 11 KT Si:S FILLES ?23
pour do sa gouvernanto : « Si ello savait qiio jo vous ocris cola, elle m'on forait do bollos! »
Le voilà donc, ce sombre roi, dans son intérieur, houspillé par ses domestiques, qui le savent faible avec eux et on abusent, rempli de tendresse et d'attentions pour ses enfants, s'amusant innocemment de ses maçons, de ses lapins et de ses plantations. Il n'on avait pas moins emprisonné don Carlos, et il n'aurait pas balance davantage à envoyer au ciel le cher petit qui peignait si bien, pourvu que la raison d'État l'y eut engagé. Mais quoi? Les voyageurs nous racontent que le premier mouvement du tigre, à la naissance de ses petits, est de les manger, par raison d'Etat do tigre, pour ne pas avoir à les nourrir. Le premier mouvement sauvé, si les petits ne sont pas croqués, leur père s'y attache et se ferait mettre on pièces pour les défendre. Certains sauvages d'Australie agissent de même. Ils discutent avec leur femme s'ils vont faire cuire le nouveau-no; s'il est décidé que non, ils se mettent à l'instant même, sans transition, à adorer passionnément le nourrisson. Pliilip[to II était connue les tigreâ et les Australiens. 11 se débarrassait sans fausse sensibilité de l'enfant reconnu gênant ; pour ceux
i^4 ESSAIS ET FANTAISIES
qu'il gardait, il ne pouvait souffrir de leur voir mal aux dents.
Sa débonnaireté envers Madeleine, Luis el les autres s'explique aussi par des sentiments empruntés à l'histoire naturelle. Nous avons tous connu, au moins de réputation, la lionne du Jardin des Plantes à qui l'on avait donné à manger un petit chien vivant et qui, n'ayant pas faim ce jour-là, l'avait adopté et lui passait toutes ses impertinences de roquet. La situation des familiers de Philippe II ressemblait à celle de ce petit chien. Ils étaient dans une sûreté parfaite jusqu'au jour où Sa Majesté daignait les avaler : témoin Antonio Percz, qui, après un long- règne de favori, fut envoyé à la torture.
Dans tout homme, il y a de la bête. La remarque est vieille. Ce qui lui donne ici un regain de nouveauté, c'est que, dans l'opinion commune, le côté de la bète est notre mauvais côté, celui des instincts féroces. Chez Philippe II, au contraire, c'est la bète qui est bonne, l'homme qui est féroce. La bète dicte les lettres aux infantes; l'homme rédige les instructions au geôlier (le don Carlos. La bète souffre avec mansuétude les persécutions de Madeleine; l'homme réjouit l'odorat de; Dieu avec des odeurs de
tliair 1)i-ùIl'0. La bctc est bonasse; riionime ost un monstre qu'angoisse, à son lit de mort, le remords d'avoir été trop clément. Il en est souvent ainsi. Chez beaucoup d'entre nous, le mouvement irréfléchi et instinctif vaut mieux que la pensée raisonnée. C'est pour cela qu'on a dit : defiez-vous du premier mouvement, c'est le bon.
Le Philippe II qui vient de nous être révélé est un exemple bien intéressant de ces contradictions dont se compose l'unité de notre être. Le nouveau personnage que nous présente la correspondance ne s'ajuste pas du tout avec l'ancien; et, pourtant, tous les deux sont vrais, tous les deux ont existé. Il y a là un curieux problème de psychologie.
Le volume des Lettres aux infantes n'est pas seulement précieux pour l'historien; c'est un trésor pour le moraliste.