ESSAI DE PSYCHOLOGIE ANIMALE
Le savant abbé Bergier, qui réfuta consciencieusement, en sept volumes, Rousseau, Voltaire et d'IIolbacli, donne dans son Dictionnaire de théologie la définition suivante de l'âme : « Ame^ substance spirituelle, qui pense et qui est le principe de la vie dans l'homme. » Un peu plus loin, dans le même article, il est dit expressément que les animaux n'ont point d'âme, en quoi la doctrine de TÉglise est d'accord avec l'opinion commune. Il s'est bien trouvé çà et là, dans tous les temps, des gens pour soutenir qu'il n'était pas si sur que cela que les bêtes fussent dos bètes, mais ces gens-là ont toujours passé auprès du public pour des fantaisistes, et l'on sent qu'eux-mêmes, au fond, sont de l'avis du public. L'àme des animaux
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est pour eux uu joli sujet de dissertation, fournissant matière à des remarques ingénieuses et à des anecdotes singulières. Quant à démontrer son existence par une série d'observations et d'expériences scientifiques, poursuivies avec la rigueur et la précision des méthodes modernes, les Toussenel n'y songent pas. Ils font de la poésie, non de la science.
Un savant anglais a fait sortir la question du brouillard des considérations tbéologiques, philosophiques et sentimentales. Le problème que l'abbé Bergier résout négativement, en deux lignes, avec une si parfaite confiance, s'est posé ou, plus exactement, s'est imposé à sir John Lubbock au cours de ses travaux d'histoire naturelle. Il l'a étudié patiemment et méthodiquement, comme Claude Bernard étudiait les problèmes de la vie organique, et il a développé ses conclusions dans un volume qu'il a intitulé : Founnis, abeilles et fjurpes^ mais oii il ne parle presque pas des abeilles et des guêpes. Neuf chapitres sur onze sont donnés à la fourmi. Sir John Lubbock a resserré dans ces neuf chapitres la moelle et la substance de ce qui avait été écrit avant lui sur le même sujet, commentant et (-omplétant les faits acquis par de nombreuses observations personnelles et
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par des expériences, préparées et exécutées selon toutes les règles. Au fur et à mesure qu'il constate et enregistre, l'âme des animaux prend un air de réalité singulier. La thèse en l'air de tout à l'heure est devenue une question toute naturelle, qui n'étonne plus et se formule d'ellemême : la différence entre l'homme et l'animal est-elle une difTércnce de degré , ou est-elle absolue? Il est évident que si l'on parvient à démontrer qu'elle est de degré, quelque immense que l'on suppose ce degré , c'est une révolution dans notre manière habituelle d'envisager les rapports entre le monde et l'homme. Nous étions l'être à part, l'être unique; nous ne sommes plus qu'un être comme les autres, très supérieur, mais enfin comme les autres; nous partageons notre âme avec le reste des créatures. Nous voudrions amener le lecteur à éprouver, ne fût-ce que quelques instants et dût-il en sourire ensuite, la curieuse sensation d'étonnement et d'embarras que cause le livre de sir John Lubbock. Nous espérons y parvenir en faisant de larges emprunts à la partie du volume consacrée aux fourmis. En voyant ces petites créatures à l'œuvre, en descendant dans le détail de leur vie, des passions qui les agitent, de leurs relations entre elles et vis-à-vis des
autres insectes, on est forcé de reconnaître qu'elles viennent immédiatement après l'homme sur réchelle do l'intelligence. Est-ce bien sur. la même échelle? On va en juger.
Avant d'aborder les faits, nous ferons remarquer, dans l'intérêt de la clarté, que le mot dmc est pris ici dans le sens restreint d'ensemble des facultés mentales par lesquelles la créature comprend, raisonne, se souvient, hait et aime. 'L'âme, selon les théologiens et les philosophes, est cela et encore beaucoup d'autres choses, témoin la définition de l'abbé Bergier. Nous laisserons respectueusement ces autres choses à qui de droit, bornant notre tâche à examiner si la fourmi, à sa petite manière, est capable d'avoir une idée et de l'exprimer, de faire un raisonnement, fut-ce un raisonnement de fourmi, et d'accomplir un progrès, même lilliputien.
Il y a des professions pour lesquelles tout le inonde est d'accord qu'il faut un apprentissage. Aucun homme raisonnable n'aurait l'idée de s'établir cordonnier ou menuisier sans avoir appris à faire des souliers ou à manier un rabot. Il y a d'autres professions pour lesquelles on est également d'accord qu'il suffit d'avoir la bonne volonté. Nous avons tous connu des personnes qui se mettent à écrire parce que, disentelles, c'est le seul métier qu'on n'ait pas besoin d'apprendre. Nous avons de même tous connu des gens parfaitement modestes du reste, mais convaincus qu'il dépendait d'eux de continuer les observations d'Huber, de Forel, de Lespès et d'ajouter un chapitre à l'histoire des fourmis. Cela paraît si simple! Il y a des fourmis partout; il n'y a qu'à se baisser et à regarder; c'est presque aussi facile que de faire un livre.
En réalité, c'est une des études les plus ardues et les plus vastes qui existent. Une première difficulté vient de ce que l'ethnologie des fourmis est plus compliquée que l'ethnologie humaine. On en connaît déjà plus de mille espèces, qui diffèrent entre elles par les caractères physiques, le degré de civilisation, les mœurs, autant qu'un Papou diffère d'un Parisien, ou un mandarin chinois d'un docteur allemand. Ce n'est pas tout. Les peuples appartenant à une même espèce diffèrent selon les circonstances de leur vie de peuples ; il y en a d'arriérés et il y en a d'avancés. Les individus composant un peuple ont chacun leur caractère particulier, qui les fera agir diversement dans des cas identiques. Enfin, le même individu varie dans ses idées et ses sentiments; cela dépend du temps qu'il fait, de l'état de ses nerfs; pourquoi une fourmi ne serait-elle pas de mauvaise humeur?
On voit déjà que le sujet est de ceux oii il faut le plus se défier des conclusions générales, à cause du nomhre prodigieux et de la niohilité des types à observer. Une seconde difficulté, que personne jusqu'ici, pas même sir John Luhbock, n'est parvenu à surmonter, provient des habitudes cachottières des fourmis.
Nous connaissons kuir vie extérieure, leurs travaux et leurs expéditions en plein air. De leur vie privée, rien. Des drames révélés par les cadavres qu'on voit traîner hors de la fourmilière, rien. Tout ce qu'il y a d'intime se passe sous terre, dans des appartements soigneusement clos. On peut éventrer ces appartements, en examiner la disposition et l'arcliitecture, on ne peut pas voir ce que leurs habitants y font, car la lumière ne pénètre pas plus tôt dans une chambre, que celle-ci est évacuée et déménagée. Sir John Lubbock a empêché des fourmis de se cacher, en enfermant leurs nids dans des prisons de verre d'un demi-centimètre de hauteur. Il n'en a pas été beaucoup plus avancé en ce qui touche ce côté délicat des relations domestiques et des passions de foyer. Ses prisonnières restaient agitées, inquiètes, visiblement hors d'ellesmêmes et de leurs habitudes, jusqu'à ce qu'il eût recouvert le toit de verre d'une étoffe. Leur donnait-il un logis plus élevé de plafond, elles se mettaient sur-le-champ au travail, creusaient des galeries, bâtissaient des chambres, et toute une partie de leur existence disparaissait sous terre. Les prisons de cristal de sir John Lubbock lui ont néanmoins rendu des services inappréciables. C'est grâce à elles qu'il est arrivé à con-
naître ses fourmis individuellement, en leur faisant sur le dos des marques de couleur. Il leur doit aussi d'avoir pu rectifier les idées reçues sur la longévité de ses clientes. On croyait qu'elles vivaient tout au plus un an. Sir John Lubbock possède deux reines, entrées chez lui il y a huit ans, à un âge inconnu, et qui sont encore parfaitement gaillardes. Elles continuent de consommer des princes-époux et de pondre pour toute la communauté, avec le même entrain qu'à leur arrivée. D'autre part, des ouvrières cloîtrées depuis sept ans, sans reines et sans mâles, ne sont aujourd'hui guère plus diminuées de nombre que ne le comportait le chapitre des accidents. Les mâles cux-nn'^mes, auxquels la légende attribuait le sort tragique des amants de la reine Marguerite dans la Tour de Nesle, ont le temps de jouir de l'existence; sir John Lubbock en a conservé près d'un an. Cette question de la longévité a une grande importance pour une race qui possède des institutions.
Nous allons d'abord examiner l'installation matérielle d'une communauté, son organisation tant politique que sociale ; puis, descendant du général au particulier, nous étudierons l'individu, ses facultés et ses mœurs.
TouU's les fourmis cuimues vivent en colonies. Leurs liabilations sont des villes, contenant (le o 000 à oOO 000 âmes. Une communauté est le plus souvent réunie tout entière dans une seule cité ; rarement elle en possède plus de trois ou quatre; on connaît pourtant des nations puissantes possédant jusqu'à deux cents villes ou fourmilières.
Le mode de construction varie avec les espèces. Les unes creusent; les autres bâtissent. Une variété de Myrmica construit son nid dans les arbres et les buissons. Elle emploie pour matériaux des lames de bouse de vache desséchée, qu'elle dispose à la façon des tuiles d'un toit. Le tout est recouvert d'une grande lame d'un seul morceau. D'autres fourmis possèdent l'art de faire pousser leur maison. Cet art con-
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sisle à découvrir deux plantes nommées la Mynnecodia armata et X Hijdnophijtum fonnicarum. Les fourmis guettent le moment oii une jeune pousse commence à se développer et la rongent au pied. Il en résulte une irritation qui produit une enflure. Elles ont soin d'entretenir l'irritation par de nouvelles incisions, jusqu'à ce que la lige naissante soit devenue une noix de galle grosse comme la tète d'un homme, formant à l'intérieur un labyrinthe de chambres et de corridors, La maison est prête et les fourmis s'y installent.
La Lasius niger établit ses appartements privés sous terre. Sir John Lubbock nous donne le plan d'une de ces demeures, édifiée chez lui par une des communautés prisonnières. L'unique entrée donne accès dans un premier vestibule assez grand, au fond duquel est un corridor étroit, fortifié par un pilier de terre placé au milieu du défdé, de façon que deux fourmis suffiraient à défendre le passage. Le corridor conduit à un deuxième vestibule, moins grand que le premier et communiquant par un boyau tortueux avec une vaste salle en forme de parallélogramme allongé, soutenue par plusieurs piliers de terre. A chaque extrémité de la salle, autour du sommet de deux piliers ovales, des
ouvertures régulières, entretenues avec soin, sont pratiquées dans la voûte, sans doute dans un but stratégique. Derrière la grande salle se trouvent deux chambres auxquelles on ne parvient que par des couloirs extrêmement resserrés. C'est le sanctuaire, l'appartement royal. L'ensemble de ces constructions compose une citadelle d'approche très diflicile. La porte peut être murée en un clin d'oeil, et d'ailleurs il suffit d'une poignée de fourmis pour la défendre. Les surprises ne sont guère h craindre, car, même en temps de paix, la ville se soumet au régime d'une place de guerre. Elle a des sentinelles et des avant postes; tout parti suspect qui paraît à riiorizon est à l'instant signalé, l'alarme donnée, la population sur pied. Et quel joli armement la communauté se fabrique pour la protection des portes! Une fortification vivante, dont seraient incaj)ables et nos arsenaux et les laboratoires de la Sorbonne, et qui fait grand'lionte à nos physiologistes. Tous les membres de l'Institut réunis ne sauraient seulement prévoir de quel sexe sera un enfant qui va naître. Une pauvre petite ouvrière fourmi, (|ui ne sait ni A ni B, fait sortir de l'œuf, comme les abeilles, ce qu'il lui plaît qu'il en sorte : un guerrier, une travailleuse, une reine. Elle décide
d'avance à quelle arme appartiendra son futur soldat et elle le modèle en conséquence. C'est ainsi que, pour la garde des issues, elle obtient des guerriers d'une conformation particulière, avec de grosses têtes très dures, de la dimension d'une porte. En cas de siège, chaque sentinelle bouche avec sa tète l'entrée dont elle est chargée, et voilà la ville fortifiée,
La citadelle n'est pas toute la ville, loin de là; elle n'en forme qu'une portion minime. Audessous se trouvent une multitude de chambres et de galeries dont l'usage sera expli(jué en son lieu. Nous reviendrons de même sur les dépendances élevées en dehors des fourmilières, à la campagne. Pour le moment, nous ne nous arrêterons qu'aux voies de communication.
Une ville de fourmis est entourée, tout comme une ville d'hoinmes. duii réseau de routes, tracées, entretenues et pourvues de travaux d'art. Les petits ingénieurs à six pattes en remontreraient à nos ponts et chaussées pour l'habileté à creuser des tunnels cl à construire des galeries couvertes. In observateur assure avoir vu dans l'Amérique du Sud un tunnel de leur façon, au{»rès duquel celui de la Manche, toutes proportions gardées, ne serait que jeu d'enfant. Le tunnel décrit par M, Clarke passe sous une
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rivière, la ]\nraliyl)n, à un endroit où elle est aussi larye que la Tamise à Londres. Je regrette d'avoir à ajouter que M. Clarke n'explique point par quel procédé il s'est assuré que les deux souterrains dont il avait remarqué les entrées se rejoignaient sous le lit de la rivière. On ne voit pas du tout comment il a su que les fourmis qui descendaient dans le trou de la rive droite et les fourmis qui sortaient du trou de la rive gauche étaient les mêmes fourmis.- C'est dommage.
En principe, le gouvernemcnl des fourmis est monarchique. Toutefois, — cette remarque va leur attirer bien des sympathies et aussi, je le crains, leur faire quelques ennemis, — il a été constaté que, dès qu'elles ont goûté du régime républicain, elles n'en veulent pins dautre. Une communauté dont la reine est morte sans laisser d'héritière, et qui est restée quelque temps sans la remplacer, se résout très diflici- Icment à rentrer sous le joug. Elle massacre sans pitié les prétendantes assez téméraires pour pénétrer dans la fourmilière, zèle d'autant plus méritoire qu'elle se condamne par là à périr par voie d'extinction, puisque les expressions '< père du |)enple » et « mère du peuple », a|)pliquées aux souverains, ne sont pas chez les fourmis «les fictions comme chez nous,
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et doivent, au conlraire, être prises à ja lettre.
Il n'est pas sans exemple d'avoir décidé une communauté en république à se remettre en monarchie, mais il y faut beaucoup de diplomatie et, surtout, sauver le premier mouvement : il est presque invariablement le régicide. Un bon moyen est d'enfermer l'aspirante au sceptre dans une petite cage en fd de laiton, dont les barreaux sont trop serrés pour laisser passer une fourmi. On lui donne ainsi le temps de parlementer avec ses sujets, et il est possible que, au bout de quelques jours, l'entente se fasse. 11 est aussi possible qu'elle ne se fasse pas et que la reine soit massacrée sous vos yeux, à l'instant où vous ouvrez la porte de sa cage. L'aventure est arrivée à sir John Lubbock. D'autre part, lorsqu'on amène une reine à une communauté qui n"a pas encore eu le temps d'apprécier la supériorité du gouvernement démocratique, il est curieux d'observer l'intérêt, l'émotion et la joie qu'excite son apparition. Le 14 mai 1879, une reine de l'espèce Cremastogaster lineolata fut présentée aux ouvrières d'un nid de même espèce, qui se trouvait sans souveraine. Elle avait été mise par prudence dans une maison de verre
OÙ nn 110 laissa péiiétror d'abord que quelques ouvrières. La promièro qui aperçut la reine manifesta une agitation extraordinaire et courut chercher ses sœurs. Toutes ensemble se précipitèrent vers l'étrangère et l'entourèrent. La porte était resiée ouverte. Des ouvrières du dehors vinrent se joindre aux premières, et il fut évident qu'on faisait une ovation à la reine. On ne la portait pas sur le pavois, ù la façon de nos anciens rois. C'était le contraire. Chacun lui erimpait sur le dos (les reines sont beaucoup plus grosses que les autres) ; on la caressait avec les antennes, et ce fut miracle qu'on ne rétoulfàt point jiar excès d'empressement. Enfin on l'emmena en triomphe, et elle disparut dans une galerie, escortée par ses nouveaux sujets. Elle a été revue plusieurs fois depuis. Elle avait l'air tranquille et satisfait des monarques do contes de fées, auxquels leurs peuples ne font pas d'opposition. On a reniar([ué quelle aimait les enfants et qu'elle daignait parfois soigner de ses royales pattes les larves qu'elle avait trouvées dans le nid, à son arrivée, et qui nt' venaient |)(jiul, par conséquent, de ses œufs.
Il serait très intéressant de savoir ;i quoi une reine de fdumiis passe son lenips (piand eIN'
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n'esl pas occupée à pondre, et quel est sou rùle dans le i^ouverncmenl. On se lieurlc ici à la diflicullé des appartements secrets. La reine vit presque aussi retirée que les reines d'Espagne de l'ancien temps. Elle sort rarement, et, (juand elle sort, c'est généralement accom|)agnée de g-ardes. Son meilleur moment paraît être son voyage de noce, pour lequel la nature lui a donné des ailes. En rentrant au palais, elle arrache elle-même ses ailes et se soumet, pour le reste de ses jours, à l'étiquette. Il est vrai qu'en compensation, son peuple lui rend des honneurs, et même des honneurs funèbres. Sir John Lubbork écrasa un jour involontairement une reine, en changeant un nid de logis. Les fourmis prirent le cadavre et l'emportèrent dans la nouvelle demeure qui leur avait été préparée. Quelque temps après, leur habitation étant jugée trop petite, on leur en donna une troisième. Elles y transportèrent de nouveau la reine morte, se rassemblant autour d'elle et lui rendant des hommages, de la même manière que lorsqu'elle était vivante. Ce manèg-e dura six semaines, au bout desquelles sir John Lubbock ne revit plus la morte. JNotez que s'il se fût agi d'une simple citoyenne, on aurait trouvé le cadavre eu dehors du nid, car les fourmis ne
gardent pas leurs morls ordinaires; elles les traînent à quelque distance de la ville et les abandonnent.
Les règles de la succession au trône sont aussi un mystère. On ne trouve jamais dans une ville de princesse inoccupée, attendant son tour de se marier et de régner. Il y a souvent plusieurs reines dans un nid, mais alors elles sont toutes en activité de service, pourvues d'un époux et travaillant à accroître leur peuple. On a des raisons de supposer que les jeunes, les débutantes, quand elles ne sont pas nécessaires à leur patrie, s'en vont au loin, soit seules, soit accompagnées d'une bande d'exilés volontaires, pour fonder une colonie. Ce serait là l'origine des nouvelles fourmilières. Le fait n'a cependant jamais été vérifié d'une façon absolue. Sir Jolm Lubbock s'est seulement assuré qu'une reine enfermée avec un mâle, sans ouvrières pour l'aider, était capable de se réduire au rôle de Cendrillon, d'élever elle-même ses enfants et de fonder une nation. Il est d'autant plus méritoire aux princesses fourmis de ne pas avoir désappris à se tirer d'aiïaire, (ju'elles ont Iroj) souvent de bien mauvais exemples sous les yeux. Le cbapitre suivant mériterait de trouver place dans la Morale en action.
Les fourmis possèdent Teselavage. Les ofîets (le celle inslilutioii sur les communautés qui la pratiquent sont frappants. Ils crient aux plus orgueilleux que les causes morales exercent la même influence sur une fourmi que sur un homme. Ce qui nous dégrade la dégrade, et peut-être plus complètement encore; nous ne pensons pas qu'on ait jamais vu de peuples liumains réduits par la possession d'esclaves au degré d'abaissement et d'imbécillité où sont tombées les Strongyloynathu-s et les Amazones.
Il ne faut pas confondre les esclaves des fourmis avec leurs animaux domestiques, Ceux-ci, comme chez nous, appartiennent à d'autres espèces que leurs maîtres, à des espèces inférieures. Les esclaves des fourmis sont
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dos fourmis, do mémo quo los osclavos dos Iiummos sont dos lioiimios, ot do part ol d'autre on se los procure par la violence. Les procédés sont identiques : rien no rossomblo plus aux grandes chasses à l'esclavo do l'intérieur de l'Afrique quo los expéditions dos amazones en train do faire la traite, La seule difloronco est qu'une troupe de chasseurs d'hommes, qu'ils soient Européens, Arabes ou nègres, ofîre l'aspect désordonné d'une bande de ])rigands ou de sauvages, tandis qu'une armée de fourmis a l'air d'une armée civilisée, gardant les rangs et marchant en ordre stratégique, les officiers à leur poste, los éclaireurs sur los lianes de la colonne, l'avant-garde à distance convenable.
Elles partent d'ordinaire, [)0ur la chasse à l'esclave, dans l'après-midi. Le chiffre des combattants dépend de la force ot de l'importance de la ville qu'on se propose d'attaquer; cependant il n'est jamais élevé, comparé à la population des communautés. Nous allons donner, d'après Huber, la description du sac d'un nid |)ar une armée d'amazones. Les victimes s(Uit ici, comme presque toujours, des fourmis noires. Par parenthèse, n'est-il \)iis remarquable que, chez les fourmis, c(! soient aussi los nègres «pie la naliin- a destinés à l'esclavage?
(JiM'l ar^iimoiil pour nos cschivagislcs! Je ]o leur îibaiidoiiiie pour ce qu'il vaut.
C'était le 17 juin 1804, entre quatre et cinq iieures du soir, dans les environs de Genève. Une légion d'amazones traversa la route, passa au travers d'une haie épaisse et s'eng-agca dans un pâturage. Elle marchait très vite, formant une colonnne serrée de neuf pouces de long sur trois à quatre de large, sans hésitation et dans un ordre parfait ; pas un détour, pas un traînard, même lorsqu'il fallut passer au milieu des herbes.
A quelque vingt pieds de la haie se dressait le dôme dune fourmilière de fourmis noires. Les amazones s y dirigèrent. Quelques noires gardaient les issues. A la vue de l'ennemi, les unes se jetèrent bravement sur lavant-garde, les autres coururent donner l'alarme à l'intérieur, et par toutes les portes accoururent des secours.
Le gros des assaillants se trouvait en ce moment à deux pieds de la fourmilière. En voyant l'action engagée, ils accélérèrent encore le pas et attaquèrent vigoureusement et en masse les pauvres noires, qui n'avaient pas eu le temps de s'organiser. La bataille fut chaude, mais courte. Les noires durent lâcher pied et furent
refoulées dans leurs souterrains. Les amazones grimpèrent alors sur la fourmilière, qu'elles occupèrent militairement et savamment. Des détachements prirent possession des entrées principales. Un gros de troupes se plaça au sommet du dôme. La situation ainsi assurée, une compagnie d'amazones commença à pratiquer une brèche dans le flanc du dôme. Il aurait été plus simple de passer par les galeries; elles eurent sans doute de bonnes raisons, que nous ne savons point, pour ne pas le faire. Quoi qu'il en soit, la brèche ouverte, le gros de l'armée disparut dans les souterrains. Elles furent trois ou quatre minutes à reparaître. Enfin elles ressortirent par oîi elles étaient entrées, portant chacune une larve ou une nymphe. La colonne se reforma et les amazones regagnèrent leur demeure.
Les larves et les n\ ni[)hes volées sont élevées par les vainqueurs, ou plutôt par leurs serviteurs, et deviennent les esclaves. Les fourmis n'essayent jamais de réduire en esclavage les individus adultes. Elles savent qu'elles y perdraient leurs peines, ce qui est à la gloire de h'ur race.
Les esclaves d'une fourmilière sont chargés de toute la besogne nialéiielle. Ce sont eux qui
soignent les œufs, qui sont maçons, arcliilcctes, qui vont aux provisions. Ils se Ijattcnt pour leurs maîtres, quand ceux-ci sont devenus trop efféminés pour se défendre tout seuls. On ne connaît pas d'exemple d'une révolte d'esclaves chez les fourmis, et pourtant les Spartacus auraient ici beau jeu, car, chez ces peuples, ce sont les maîtres qui subissent toute la mauvaise influence de l'esclavage. L'oisiveté commence par les rendre bètes, après quoi ils s'affaiblissent physiquement jusqu'à ce que les vices, qui ont été de tout temps le [)artage des aristocraties inutiles, les aient fait tomber dans un état de prostration qui est évidemment la paralysie générale de nos vieux viveurs bipèdes. La marche de cette décadence est une excellente leçon pour les hommes.
On a vu que l'amazone, qui possède des esclaves, est encore brillante à la guerre. Hors des champs de bataille, ne lui demandez plus rien. Elle a tout désappris. Elle ne sait plus ni bâtir, ni aller aux provisions, ni élever les enfants, ni faire le ménage. Elle ne sait même plus manger toute seule! Il faut lui donner la becquée comme à un nouveau-né, et elle mourrait de faim à côté d'un tas de miel. Quand la communauté déménage, les esclaves sont obli-
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g(''s d'oiiipoitcr leurs maîtres sur leur dos. Ce n'est pas tout. Voyez la justice des choses. La nature a puni l'amazone de ne pas utiliser les instruments de travail qu'elle lui avait donnés, en les lui olant. Les mandibules se sont modifiées ; elles ont perdu leurs dents et ne sont plus que de simples pinces, terribles dans le combat, mais ne pouvant servir à rien pour le train ordinaire de la vie. En temps de j)aix, une société d'amazones est un ramassis d'infirmes et d'impotents. On n'en voudrait pas à Sainte-Périne ou aux Petits -Ménages, car là au moins faut-il savoir manger seul. Tout ce qu'on pourrait faire pour elles, si leurs esclaves les abandonnaient, serait de les admettre à Bicètre, section des idiots. Par exemple, survienne un bruit de guerre, un vent de conquête, c'est une résurrection, un élan de vieux soldat qui entend le clairon et sent la poudre.
lluber enferma un jour trente amazones dans une boite, avec une provision de miel et quelques larves. Elles [larurent d'abord remarquer la présence des larves et comprendre vaguement qu'il y avait quelque chose à faire. Elles les ramassèrent, les charrièrent çà et là, [)uis renoncèrent et s'abandonnèrent. En moins de deux jours, plus de la moitié moururent de
faim à côté du miel. Le reste languissait sans même essaver de se tirer d'afTaire. Iluber eut pitié d'elles et leur donna un de leurs nègres, un seul. L'esclave se mit ta l'œuvre sans perdre un instant. Il rétablit l'ordre parmi cette troupe aiïamée, les fit manger, leur construisit une maison, rassembla les larves éparses, dégagea de leurs cocons plusieurs jeunes fourmis prêtes à quitter la condition de nympbes, et sauva tout ce monde.
Sir John Lubbock a aussi emprisonné des amazones en ne leur donnant qu'une femme de ménage pendant une heure par jour. La brave petite noire y mettait tant d'activité et d'intelligence, que, pendant cette heure, elle trouvait moyen d'exécuter tout l'essentiel, d'entretenir la maison propre et de nourrir convenablement ses habitants.
La Strongylognathiis est tombée encore plus bas que l'amazone. Elle n'a plus la force de se battre, quoiqu'elle ait encore du courage, et elle en est réduite à faire battre ses esclaves. Rendons-lui cette justice, qu'elle les accompagne au combat. Forel plaça un jour un nid de Tetramovium libres à coté d'un nid habité par des SI rongylognathus et leurs esclaves, — d'autres Tetramorium. La bataille s'engagea immédia-
tement. Les Strongyloynatlius s'élancèrent en avant avec une hardiesse étourdie qui rappelle la charge folle de la nohlesse française ù Azincourt. Elles se firent tuer jusqu'à la dernière et ne tuèrent pas un seul ennemi, tellement l'oisiveté et le cortège de vices qu'elle traîne après soi avaient diminué leur vig-ueur. Mais elles avaient donné l'exemple, l'élan, et la victoire demeura à leurs soldats. Le dernier instinct qui eût survécu chez elles était celui de se faire tuer héroïquement.
UAnergates a perdu jusqu'à cet instinct. 11 ne subsiste chez elle aucune parcelle de vaillance, aucune trace d'un sentiment noble. Les fourmis noires n'auraient qu'à lever la palle pour exterminer ces misérables parasites. Elles leur accordent les Invalides avec une générosité qu'on n'est pas habitué à rencontrer dans les sociétés humaines. Les fourmis débarbouillent leurs vieux maîtres, leur mettent les morceaux dans la bouche, les portent, les prolèg^ent, tout cela sans espérer de récompense et uniquement par ressouvenir de l'admiration qu'elles ont éprouvée, il y a peut-être des centaines do g^énérations, pour les qualités brillantes de ces paladins dégénérés.
Le tableau si-i-ail incomplet si nous n'ajou-
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lions que la Formica sangidnea, qui a tout récemment adopté l'institution de l'esclavage, n'a encore perdu aucune de ses aptitudes intellectuelles ni physiques. Nous assisterons donc au spectacle instructif de son abaissement.
Il est à présent établi que les fourmis sont capables, comme nous, de décadence. Nous allons montrer qu'elles sont aussi capables , comme nous, de progrès, et que les phases de leur développement sont les mêmes que les nôtres. On retrouve dans leurs sociétés les modèles des sociétés humaines à leurs origines. Tout d'abord, au début, le peuple chasseur. Immédiatement au-dessus de lui, dans l'échelle de la civilisation, le peuple pasteur. Puis viennent les nations agricoles. Ce dernier état social n'a pas encore été dépassé par les fourmis.
Dans les temps reculés, à une époque que sir John Lubbock entrevoit sans la déterminer, toutes les fourmis avaient les mêmes mœurs. Elles traversaient en commun leur Age de pierre et vivaient de chasse. Les races mieux douées se sont civilisées dans la suite des siècles; les races inférieures sont restées au point de départ, dans la barbarie et la sauvagerie, et c'est en les observant que nous apprenons l'histoire ancienne des fourmis.
Aux temps dont nous parlons, il n'y avait pas de grandes cités. Les communautés étaient peu nombreuses et recherchaient, comme les Peaux-Rouges et tous les peuples chasseurs, les bois et les déserts. Les arts et l'industrie étaient dans l'enfance. On construisait peu et mal. On ignorait également le principe de Tac-
tion collective et le principe de la division du travail. On allait à la chasse isolément et Ton se battait seul à seul, comme les héros d'Homère. Une fourmilière était un véritable nid de brigands.
Les fourmis ont pour eibier ordinaire tous les insectes, plus particulièrement ceux à qui la nature n'a pas donné d'ailes, tels qu'araignées , vers blancs , chenilles. Toutes ces bestioles ont le sentiment désagréable de leur situation de gibier et sont terrifiées à l'aspect du chasseur. Celles qui sont sans intelligence se cachent dans le premier trou venu, où elles sont immanquablement découvertes et égorg:ées. Les autres rusent. L'araignée évente l'ennemi à plusieurs mètresde distance et décampe lestement. Un naturaliste américain, Boit, vit un jour un Moissonneur surpris et entouré par une bande de chasseurs. Le Moissonneur ne perdit pas la tète. On sait, ou plus probablement on ne sait pas, qu'il a huit pattes, huit longues pattes du haut desquelles il domine une armée de fourmis. Avec le plus parfait sang-froid, il levait en l'air les pattes menacées, jusqu'à cinq à la fois sur les huit, et les reposait aux endroits où il ne se trouvait personne pour l'instant. Fourmis d'accourir.
lui de relover presloment la patte qui allait être prise. Il (it tant qu'il s'eu tira.
Une autre fois, Belt vit une sauterelle faire la feuille. In régiment de fourmis en marche lui passa sur le corps, trompé par son immobilité, sans soupçonner la fraude. J'entends d'ici le chœur des malveillants s'écrier que l'abbé Bergier et les conciles avaient bien raison de décider que les animaux sont des bêtes, puisque le plus intelligent de tous est capable de prendre une sauterelle pour une feuille, on marchant dessus. Ce n'est pas à nous, pensent-ils dans leur orgueil, qu'on en forait accroire ainsi.
En êtes-vous bien siirs? Voici pourtant un homme dont le métier est d'observer, puisque c'est un naturaliste. Cet homme a de bons yeux, l'esprit alerte et une grande familiarité avec le monde des insectes, car c'est encore Belt, l'auteur du Naturaliste au Nicararjua . Et il avoue qu'il a été dupé par une araignée déguisée en fourmi. Dans l'intérêt de sa sécurité, cette araignée avait si bien ap[)ris à contrefaire son ennemie, sa tournure, sa démarche et ses gestes, que Belt y fut trompé et ne la reconnut qu'au bout d'un certain temps.
Les insectes ne sont pas les seules victimes des fourmis. Ils représentent le menu gibier.
les chasses sans danger, destinées à remplir le g-arde-mang-er et les seules possibles, au surplus, pour les communautés sauvages dépourvues d'armées régulières et ignorant la stratégie, où chacun maraude pour son compte sans s'occuper de son voisin. A mesure que les races s'élèvent et que l'art militaire se développe, la chasse et la guerre changent de physionomie. Dorénavant on se concerte, on agit en commun, il v a un plan, une discipline, des chefs. On a vu plus haut que les lieutenants et sous-lieutenants sont reconnaissahles à la place qu'ils occupent lorsque le bataillon est en marche. M. Bâtes rapporte ' que chez VEciton drepanophora, de chaque côté d'une colonne en mouvement « trottent des individus à grosse tète qui ne portent jamais rien et conservent des intervalles réguliers, comme les officiers inférieurs daus un régiment en marche ». Aucun observateur, que nous sachions, pas même sir John Lubbock avec ses marques de couleur, n'a jamais distingué les généraux dune armée de fourmis. On n'a non plus jamais signalé la présence d'une reine ou d'un mâle dans les rangs. Mais il est impossible, pour peu que