Dainagon el Xio'/o, noms de deux charges de cour
l'autre cour, et, en Orient comme en Occident, les exécutants étaient choisis parmi les princes et les seigneurs réputés les meilleurs danseurs. Murasaki décrit un ballet qui fut dansé devant toute la cour à Suzak-in el où le prince Genji jouait le rôle principal.
Le théâtre avait été établi en plein air, dans un espace entouré de grands arbres et non loin d'une pièce d'eau sur laquelle flottait un bateau rempli de musiciens. Deux autres orchestres placés parmi les massifs accompagnaient les acteurs. Le ballet commenc^-a par divers pas chinois et coréens. Tout à coup, un monticule placé sur la scène s'ouvrit, et l'on vit s'élancer un danseur couronné de feuilles d'érable, dont la vue inattendue provoqua un mouvement de joie parmi les spectateurs. C'était le prince Genji, et il allait exécuter le pas des u Grandes vagues bleues ». Il dansa, et la grâce incomparable de ses mouvements, sa vigueur, son agilité, la beauté de son jeune visage produisirent une vive impression sur les assistants. D'autres danseurs lui succédèrent; mais, ainsi que le fait remarquer la narratrice, rien n'intéressait [dus après le pas des « Grandes vagues bb'ues ».
Nous ajouterons seulement que le mélange
des chants aux danses et l'introduction de personnages symboliques rendaient les ballets japonais très semblables aux dircrtissemcntfi des comédies-ballets de Molière.
Le prince Genji était l'étoile de la cour. Idolâtré de son père, surpassant tous les jeunes gens de son âge par son esprit et ses talents,
Ctiarmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi, il était fait en vrai héros de roman.
Un soir de la saison des pluies, le prince Genji s'était retiré dans son appartement el lisait auprès de sa lampe. iMachinalement il posa son livre, alla ouvrir un bureau et en tira un paquet de lettres. C'étaient des lettres d'amour. Quelques jeunes gens de ses amis étant survenus au même instant, la conversation se mit sur les femmes. Chacun des jeunes fous conta ses expériences, et l'on passa en revue les divers caractères de femmes et de jeunes filles, en distinguant les dons naturels des dons acquis |)ar l'éducation.
On convint d'abord (jue les charmes de la fi.'mme sont indépendants du rang où le hasard (h- la uaissancL' l'a |»lacé('. Il y a de ,:^raiidcs dames sottes et laides, cl il ii'csL |>as rare de découvrir dans la boingcoisie de petites
IN DU.N .If AN JAPONAIS îôô
merveilles d'esprit, de gcnlillesso et de iiràce, jolies lleurs poussées sans culture et qu'aucun homme, fiit-il prince, ne doit dédaii;ner.
(( Derrière une vieille grille en ruine, envahie par les mauvaises herbes et dont personne ne sait même lexistence, il arrive que nous découvrons, enfermée là, une jeune lUle adorable au delà de toute imagination. Son père peut être un vieux au visage refrogné et ses frères avoir des airs rébarbatifs; la chambre où elle se tient peut être laide d'aspect : elle n'en possédera pas moins dans ce milieu vulgaire la vie du sentiment dans toute sa délicatesse; elle sera habile dans l'art de la poésie ou de la musique, bien qu'elle ait dû apprendre toute seule, sans maître, ce qu'elle sait, wSùrement cette jeune lille mérite notre attention. »
Le même interlocuteur insista sur la folie de l'homme qui exige la perfection chez sa femme, comme si la perfection était possible en ce monde. Il dit que la vie commune n'est qu'un tissu de concessions mutuelles, et que l'homme doit travailler sans relâche à entretenir et augmenter son affection pour la fennne qu'il a aimée dans sa jeunesse, car là seulement est le vrai bonheiu'. Murasaki a ex [trimé dans ce passage la vraie philosophie de la vie conjugale,
que toutes les femmes connaissent et (jui est leur forteresse : rien ne remplace pour l'homme la femme de sa jeunesse.
On fit ensuite le portrait de la petite pensionnaire, inloUigente, bien élevée, mais tellement timide et réservée, que ses bonnes qualités restent cachées aux yeux. Elle ose à peine laisser entendre le son de sa voix; quand un homme lui adresse la parole, elle répond si bas qu'on n'entend pas ce qu'elle dit.
De là on passa à la femme pot-au-feu, qui s'absorbe dans les soins du ménage et est incapable de parler d'autre chose.
« Vêtue en servante, elle travaille toute la journée comme une servante. Son mari est retenu tout le jour au dehors par ses affaires; il assiste à la vie sociale, publique et privée, et remarcjue beaucoup de choses qu'il ne dirail pas à des étrangers, mais dont il aimerait à s'entretenir avec une personne intime. Un homme peut avoir des choses dans l'esprit (|ui le font sourire ou qui lui causent des soucis. Tantôt c'est la politi(]ue (jui l'irrite jusqu'à le mettre hors de lui; il voudrait alors en causer avec sa femme, pour (juClif le cMlnic ou (ju'elle sympathise avec lui; mais sa femme est incapable de le comprendre ou ne veut pas s'en donner la
peine, et il n'aboutit qu'à se rendre encore plus malheureux. Une autre fois, il a eu des déceptions, il pleure ses espérances et ses ambitions déçues; il aurait besoin d'être consolé et remonté. Non seulement sa femme n'est pas en état de partager ses ennuis, mais elle lui dit négligemment : « Qu'est-ce que vous avez donc? » Voilà de ces choses qui mettent la patience d'un homme à une rude épreuve! »
Au « pot-au-feu » succéda la « résignée », race de femmes qui en tout pays a le don d'exaspérer les hommes.
« Elles ne disent rien, elles poussent la générosité jusqu'à faire semblant de ne pas s'apercevoir de choses dont elles auraient le droit de se plaindre. Un jour vient où elles ont plus de chagrin qu'elles n'en peuvent porter. Ce serait le cas de parler, de se plaindre. Mais non. Au lieu de s'expliquer tranquillement, elles se sauvent, elles vont se cacher dans un village de montagne ou dans une retraite isolée au bord de la mer, laissant derrière elles des lettres pénibles ou des vers désespérés. Quelques-unes vont jusqu'à se faire religieuses, dans l'excès de leur mélancolie. Elles prononcent leurs vœux dans la sincérité de leur âme, sûres que rien ne les rappellera au monde qu'elles abandonnent.
Le temps passe. Quelque ancienne nourrice apporte à la nonne des nouvelles du dehors; elle apprend que son amant n'a pu l'ôler de son cœur et qu'il pleure silencieusement quand on lui parle de l'absente. Alors, en entendant dire que ce cœur est resté plein de tendresse et languit après elle, elle pense à son sacrifice inutile et son âme se remplit de regrets. Elle aura beau lutter, si une seule larme mouille sa joue, elle ne sera plus affermie dans la sainteté de son vœu. Sa faiblesse sera plus coupable aux yeux de Bouddha que les fautes de celles qui n'ont pas quitté le monde. »
L' « acariâtre », qui est toujours indignée, qui ne sait rien supporter et ne peut pas dire la chose la plus simple sans crier, fut opposée à la « résignée ». On convint que ces sortes de femmes irritables et sans indulgence sont intolérables pour leurs maris, pas plus pourtant que celles qui se taisent avec des airs de victime. La « jalouse » et la « coquette » eurent leur tour; puis on passa à la femme de génie. L'un des jeunes gens raconta qu'étant étudiant à l'Université, il avait fait la connaissance d'une jeune fille d'une intelligence rare. On pouvait causer de tout avec elle; aucun sujet ne lui était étranger. Elle avait tant d'esprit et d'élo-
quence que pas un savant ne pouvait lui tenir tète; elle les réduisait tous au silence en un instant.
Cette jeune merveille jeta son dévolu sur l'ami du prince Genji et le considéra aussitôt comme son bien, en femme qui n'admet point qu'on lui résiste. « Elle semblait déjà me regarder comme sa victime », dit le jeune bommc, que ce sans-façon avait cboqué. Elle eut, de plus, le tort de lui faire trop sentir sa supériorité.
« Elle ne manquait pas une occasion de me morigéner sur la manière dont nous devions nous conduire dans la vie publique comme dans la vie privée. Quand elle m'écrivait, ce n'était jamais simplement , oh non ! c'était d'une beauté! »
Le pauvre étudiant ne put prendre son parti d'être aussi inférieur à sa belle. Cela l'humiliait. Il profita sournoisement de l'intérêt qu'il lui inspirait pour se faire donner par elle des leçons de vers chinois, et, quand il sut bien faire les vers chinois, il prit prétexte d'une boutade de « femme de génie » pour rompre. — « Que voulez-vous? ajouta le narrateur en voyant l'air scandalisé de ses auditeurs. Je n'oublie pas ses bienfaits (les leçons de vers
chinois), et il est certain qu'on n'aime pas à avoir une femme ou une fille sotte; mais une femme comme celle-là, quand il devrait y aller de ma vie, je ne saurais la trouver de mon goût. »
Cette anecdote amena une digression sur l'éducation des femmes. On tomba d'accord avec Clitandre qu'elles doivent avoir des clartés de tout, avec le bonhomme Chrysale qu'une pédante est une peste, et l'on arriva à des conclusions qui sont marquées au coin du bon sens le plus pur :
« Il n'est pas nécessaire que les femmes possèdent à fond l'histoire et les auteurs classiques; cependant il faut qu'elles aient des notions des affaires tant publiques que privées. Tout ce qu'elles ont besoin de savoir peut s'acquérir insensiblement, sans études régulières. Elles parviennent ainsi à une instruction superficielle, à la vérité, mais largement suffisante pour leur permettre de prendre part agréablement à la conversation avec leurs amis. Qu'elles se gardent surtout d'en tirer vanité! Le style apprêté n'est pas leur fait; les femmes qui s'en servent n'y gagnent que de se faire traiter de pédantes, ainsi qu'il arrive souvent aux femmes de l'aristocratie. De même pour la poésie. Elles doivent en avoir une teinture, mais jamais en
être esclaves ni se permettre des citations cherchées, dont le seul effet est de leur donner l'air hardi lorsqu'elles devraient être réservées, et l'air absorbé lorsqu'elles ont des devoirs pra~ tiques à remplir. Combien il serait malséant, par exemple, qu'un jour de fcte, tandis que tous les seigneurs présents exercent leurs facultés Imaginatives à composer des poésies chinoises, les femmes vinssent rivaliser avec le sexe fort et faire part au public de leurs vastes pensées sur les fleurs humides de rosée! Il y a temps pour tout; tout le monde, mais particulièrement les femmes, doit constamment prendre garde à ne pas faire parade de ses talents quand personne ne s'en soucie. Les femmes doivent être extrêmement économes en public de leur science et de leur éloquence ; elles doivent même, en certains cas, paraître ignorer ce qu'elles savent. »
Si j'avais l'honneur d'être ministre de l'instruction publique, je ferais inscrire ce dernier précepte en lettres d'or, hautes d'un pied, au fronton de tous les lycées de filles.
On décrivit encore plusieurs variétés du caractère féminin que les curieux trouveront dans le livre de Murasaki, et l'on se sépara.
Le prince Genji avait pris très peu de part à
la conversation. Il avait même fait semblant de dormir une partie de la soirée, afin de se dispenser de parler; mais il avait écouté attentivement, et, à partir de ce jour, il ne cessa do rêver aux diverses sortes de femmes et aux movens de les connaître toutes par sa propre expérience. L'éternel féminin, dans son infinie variété, devint l'objet de ses réflexions et de ses désirs; la femme fut, pour ainsi dire, l'axe autour duquel tourna désormais sa vie. Au x" siècle et au Japon, il fut don Juan. Il eut de don Juan les ardeurs et les audaces, la curiosité insatiable, le dédain des obstacles et l'inconstance. Il en eut le mépris absolu de toute morale, la puissance de séduction et les succès. Il en eut le cœur infatigable, toujours prêt à aimer, sincère dans son premier élan et irrésistiblement emporté vers de nouvelles conquêtes. Ce n'est pas du don Juan de Molière qu'il faut le rapprocher : il n'en a ni la dureté ni le cynisme; c'est du type moderne, du don Juan de Musset et de Mozart. 11 a des câlineries qui rappellent la phrase caressante du commencement du duo : La, ci darem la mano. Il est reconnaissant, bien que la reconnaisssance ne l'empêche pas d'être infidèle. Il a une compassion profonde pour les femmes disgra-
ciées de la nature ou maltraitées par le sort, au point do ne pas craindre de s'exposer au ridicule en courtisant un laideron ou une femme sur le retour. Il se sent appelé à aimer et à consoler le sexe entier, et il remplit sa mission avec toute la douceur et la bonté que comporte un ravage pareil. Il ne fait de la peine à une femme qu'à la dernière extrémité ; lorsque cela lui arrive, il s'en fait de grands reproches et recommence à la première occasion, parce qu'il est don Juan et qu'il ne peut pas faire autrement.
Le reste du volume contient le chapelet de ses aventures amoureuses. L'analyse en serait insipide. Mieux vaut détacher, en l'abrégeant, un seul épisode, où le talent de Musaraki se montre avec toute sa finesse, non exempte d'afféterie.
Le prince Genji, ayant appris que sa nourrice était malade, s'en alla la visiter. La vieille demeurait à la campagne. Pendant que ses enfants cherchaient la clef de la grille pour faire entrer le carrosse dans la cour, le prince remarqua une maisonnette en assez mauvais état, presque continue à l'habitation de la nourrice. Une palissade de bois entourait un enclos fraîchement établi. On devinait plutôt qu'on ne voyait, à travers les jalousies de roseau blanc, les contours élégants de têtes de femmes, occupées à guetter de leur cachette la roule et les passants. La porte entr'ouvertc révélait aux regards l'air d'abandon de l'intérieur. « Oiî cherchons-nous notre foyer *? »
d. Premier vers d'une vieille ode japonaise dont voici le second vers :
L'endroit où nous venons est notre foyer.
murmura Gcnji en rogardanl la pauvre demeure; mais aussitôt il pensa qu'on était aussi bien dans une chaumière que dans un palais doré.
Ses yeux furent attirés par une longue grille de bois, couverte de plantes grimpantes d'un vert vigoureux. Leurs jets luxuriants débordaient de toutes parts. Inconscientes de leur beauté, elles entr'ouvraient les lèvres souriantes de leurs fleurs blanches.
— Quelles belles fleurs! s'écria Genji. Va, ajouta- t-il en s'adressant à son valet, et demandes-en un bouquet.
Le valet passa par la porte enlr'ouverte et fit la commission de son maître. Une jeune fille vêtue d'une longue tunique prit aussitôt un éventail et sortit en disant :
« Nous allons choisir celles qui ont des queues solides et les mettre là-dessus. »
Elle cueillit quelques tiges qu'elle posa sur l'éventail et remit le tout au valet, qui le porta au prince. Au même instant la porte de la cour s'ouvrit, le carrosse entra, et Genji ne pensa plus qu'à la bonne vieille, qu'il trc)uva très malade,
11 ne la quitta qu'à la nuit. En sortant de la maison, il se ressouvint tout à coup qu'il y avait quelque chose d'écrit sur l'éventail aux
fleurs, cl il pria le fils de la nourrice, qui s'appelait Koremitz, de lui apporter un flambeau. Il semblait à Genji que l'éventail avait conservé le parfum de quelque belle main par laquelle il avait été manié. Koremitz apporta de la lumière, et le prince lut les quatre vers suivants, tracés dune écriture élégante, bien que négligée :
La rosée transparente, à l'heure où le soir tombe, S"endort sur la glorieuse fleur de la Gloire dusoir; Cette vue lui plaira-t-eile, à lui dont les brillants regards Ont donné aux fleurs un charme plus lumineux?
« Gloire du soir » était le nom de la plante grimpante, aux fleurs blancbes, dont Genji avait demandé un bouquet. Sa surprise fut grande en songeant à la maison d'où venait lévenlail. Il demanda à Koremitz qui demeurait là. Koremitz répliqua qu'il n'en savait rien, (|u"il n'était chez sa mère que depuis quelques jours, et trop occupé d'elle pour penser à faire des questions sur les voisins.
« Allez, lui dit le prince; tâchez de savoir qui sont ces gens et venez me le dire. »
Koremitz entra à son tour dans la maisonnette. Il trouva un serviteur et l'interrogea sur ses maîtres; mais cet homme ne put rien lui apprendre, sinon que sa maîtresse vivait seule, qu'elle ne recevait d'autre visite que celle de
ses frères et que ceux-ci avaient des emplois à la cour.
« Ah! se (lit Goiiji eu entendant cela, les vers sont un tour de ces faquins de la cour! »
Sa vanité ne renonçait cependant qu'avec peine à l'idée que les vers avaient été faits pour lui par une femme, et, prenant un morceau de papier, il y traça le quatrain suivant :
Si je voyais de plus près la fleur Entrevue dans l'ombre du soir, Ses charmes me seraient plus chers Et elle en serait plus belle.
Le prince fit remettre le papier par son valet et partit. Il y avait de la lumière dans la maisonnette. On apercevait à travers les fentes des jalousies de petites lueurs semblables aux lueurs des mouches à feu, et Genji, en passant devant, sentit en son cœur un désir silencieux.
Sa maîtresse l'attendait ce soir-là à la campagne, dans une demeure somptueuse remplie de toutes les aises de la vie. Les heures coulèrent dans les plaisirs et le bien-être; mais, en sortant, le prince repassa devant la petite maison, et sa curiosité devint de l'impatience. Par son ordre, Koremitz se mit en campagne dès le lendemain, questionna, espionna et en fut pour ses frais. Personne dans le pays ne connaissait
los voisines do sa mère; on ne savait ni leur nom, ni d'où elles venaient. En regardant pardessus les haies, Koremitz constata qu'elles étaient deux; que l'une paraissait la suivante de l'autre; que la maîtresse était jeune et jolie et devait appartenir, d'après ses vêtements, à une bonne famille. Il remarqua aussi qu'elle avait l'air triste et que la suivante se cachait souvent pour pleurer. Il n'en put apprendre davantage.
Les obstacles redoublèrent naturellement la passion de Genji. Nous ne raconterons pas l'intrigue qu'il noua avec l'inconnue, comment il parvint à l'entretenir et fut séduit par sa simplicité, par sa modestie, par un alliag-e singnilier de jeunesse et d'expérience qui lui donnait un charme savoureux; comment il voulut se faire aimer d'elle en lui cachant son rang et y réussit ; comment il s'abstint de lui faire aucune question, en sorte qu'il en fut réduit à l'appeler Gloire du soir, du nom de la fleur à laquelle il devait sa connaissance; comment, ayant appris qu'elle devait (juitter le pays, il résolut de l'enlever et de la cacher dans une maison de campagne isolée, et comment, après des refus répétés, la jeune lille se laissa arracher un dcmiconsenlcment. Il faut lire dans l'original le récit
(le la dernière nuit passée dans la petite maison, dont le mur crevassé laissait entrer des rayons de lune. Rien de plus joli, de plus moderne de sentiment, que le lever du jour à la campagne, le réveil des fermes, les premières notes des insectes et des oiseaux saluant l'aurore, le plaisir qu'éprouve Genji, accoutumé au séjour des villes, à respirer la fraîcheur du matin, à regarder la rosée sur les feuilles et à écouter le fléau des batteurs commençant leur journée. Rien de plus délicat que la peinture de la tristesse, des frayeurs secrètes et de la soumission de la jeune fille lorsque son amant l'entraîne.
La campagne où Genji conduisit Gloire du soir était inhabitée depuis longtemps , et il n'avait donné aucun ordre pour leur réception. Le jardin était devenu un fourré sauvage; les arbustes avaient été étouffés par les mauvaises herbes ou brisés par les vents d'automne; un bois épais avait poussé tout autour de l'habitation, et la pièce d'eau, couverte de plantes, était verdàtre. L'intérieur du bâtiment avait l'aspect morne des maisons abandonnées. Genji se hâta d'ouvrir la fenêtre et s'efforça de distraire Gloire du soir. Il éprouvait un malaise indéfinissable et il craignait que la jeune fille n'en éprouvât autant de son coté. Il lui décou-
vrit qui il était, mais clic en parut plus troublée que contente. Elle lui avoua à son tour que lorsqu'elle lui avait envoyé les fleurs blanches et les vers, c'était par une erreur de sa suivante, qui avait cru reconnaître un homme que Gloire du soir avait beaucoup aimé autrefois.
La journée se traîna assez péniblement. Le soir vint. L'obscurité envahit la pièce où ils se tenaient et la rendit encore plus lugubre. La jeune fille devenait nerveuse. Genji ouvrit les rideaux afin de laisser entrer le crépuscule et elle se calma un instant, pour retomber bientôt dans un état d'agitation et de timidité qui augmentait à mesure que la soirée avançait. Son amant prit le parti de tout fermer et de l'attirer auprès de lui. Elle se laissa faire, mais alors ce fut lui qui devint distrait et absorbé. Il pensait à ce que l'empereur son père allait dire, au sort qu'il préparait à celle pauvre fdlc assise afl"ectueusemenl à ses côtés, et il ne pouvait s'empêcher de ressentir [)our elle une sorte de pitié.
Les Japonais du x" siècle étaient superstitieux. Ils croyaient aux apj)aritions et aux démons malfaisants. Sous l'impression que leur cause leur faute, les deux jeunes gens voient la maison abandonnée se peupler de fantômes. Gloire du soir se lait, mais son amant la sent
se glacer d'épouvante dans ses bras, et luimême est loin d'avoir l'assurance qu'il affecte. Le vent gémit dans les appartements déserts, la lampe s'éteint, Genji appelle en vain du secours, et, quand arrive enfin la suivante, Gloire du soir est étendue à terre, privée de sentiment.
« Il se pencha sur sa bien-aimée et la secoua doucement, mais elle ne parla ni ne remua.
« — Approchez! cria Genji au valet qui apportait de la lumière.
« Il prit la lampe des mains de cet homme, fit tomber la lumière sur le visage de la jeune fdle, et, tandis qu'il la considérait avec anxiété, il revit passer devant ses yeux la terrible apparition de tout à l'heure, une femme menaçante qui avait tiré sa maîtresse et avait disparu. L'inquiétude pour Gloire du soir lui fit oublier ses propres craintes. Il se pencha encore et l'appela. Elle ne répondait pas et son regard était fixe. Que faire? où chercher du secours? Il essaya de rappeler son sang-froid, mais la secousse était trop forte pour ses nerfs; il se jeta à terre à côté d'elle et l'embrassa passionnément en criant :
« — Reviens! reviens à moi, ma bien-aimée!
« Mais ollc était morte; son âme s'était envolée doucement. »
La lin mystérieuse de Gloire du soir affligea sincèrement le prince Gcnji; néanmoins il reprit bientôt ses conquêtes amoureuses. Don Juan ne s'arrête pas.
C'est joli, mais c'est vieux. C'est le livre d'un peuple qui a déjà beaucoup vécu, qui sait analyser ses impressions et les exprimer d'une façon littéraire. Murasaki n'écrit pas naturellement : elle compose. Les idées qu'elle rend, les images et les mots qu'elle emploie sont d'une civilisation vieillie. Le sentiment de la nature qu'elle prèle ;i tous ses personnages sans exception se rapproche par la fine perception des nuances et du détail de celui d'un Européen du xix« siècle. Un peuple jeune sent les grands effets de la nature : les climats, les saisons, les heures du jour, l'aspect lumineux ou sombre du ciel ou de la mer, la teinte générale de la campagne. Les héros de Murasaki voient un paysage par le nionu. Ils sont frappés d'un accident de lumière ou de couleur, de la phy-
sionomie d'un certain arbre ; ils aperçoivent ce (jiiun peintre appellerait la note fournie par une toutTe de fleurs ou une mare d'eau. En décrivant le crépuscule, ils disent :
« Le doux soleil de printemps descendait à l'occident et la nuit s'épaississait lentement sur la cime de la forêt, enveloppant tout d'ombre, excepté les délicates fleurs blanches des pruniers, qui continuaient à se détacher sur l'obscurité. »
En parlant des pousses nouvelles des arbres, ils remarquent que leurs teintes jaunes ou roug-es ont une « nouveauté particulière » qui les rend différentes du jaune et du rouge de l'automne. Ils ne se lassent jamais de décrire le clair de lune, le parfum des fleurs à la tombée de la nuit, le cliant des oiseaux et des insectes, les différentes voix du vent, la mélancolie des lieux abandonnés où la nature s'empresse à effacer les traces du travail de l'iiomme. Ils aiment les paysages romantiques.
La sensibilité s'est affadie cbez eux en sentimentalité. Les quatrains qu'ils écliangent atout propos sont dignes de l'hôtel de Rambouillet. Dans une circonstance où le prince Genji ne devait penser qu'à disparaître sans attirer l'attention, il aperçoit dans le jardin un oranger
chargé de neig-e : vSa sensibilité no peut supporter cette vue; il s'arrête, appelle son valet et lui fait secouer l'arbuste.
Ils ont réfléchi sur la vie et sur le monde, sur la destinée de l'homme et sur ses rapports avec la nature, et ils font des remarques comme celles-ci :
« L'aspect des cieux indifférents devient radieux ou triste, selon le cœur de celui qui les regarde.
« Parce qu'il n'avait personne pour partag-er ses sentiments, il lui semblait être seul au monde.
« Pourquoi s'affliger inutilement? Tout est réglé par le destin, et il n'y a rien dans le monde qui mérite réellement d'être regretté. »
Ils ont le souci pédant, qui ne les quitte jamais, de donner un tour heureux à leurs pensées. Au milieu des plus violentes émotions, ils sont incapables d'oublier d'être littéraires. A la mort de Gloire du soir, le prince Genji donne les signes d'un profond désespoir. Il ne peut s'arracher de son corps, on l'emporte à moitié évanoui et il veut composer lui-même les prières qui seront récitées à son enterrement; mais il les fait « corriger par un professeur de littérature de ses amis ». Prières des morts, déclara-
tions d'amour sont des devoirs; il n'y a pas dans la vie une circonstance qui dispense d'arrondir la période et de soigner son écriture.
Ils se sentent eux-mêmes vieux. Ils parlent des « anciens », citent les « auteurs anciens » et collectionnent les vieux bibelots. En art, ils en sont à discuter « les principes supérieurs de l'esthétique ». Physiologiquement, ils sont arrivés à l'âg-e des nerfs. Gloire du soir est une sensitive qui meurt d'une attaque de nerfs. Les hommes sont aussi nerveux que les femmes; ils pleurent et s'évanouissent pour une simple émotion.
Us ont des « docteurs en littérature » et ils possèdent nos procédés littéraires. L'amour, la joie, la douleur parlent le même langage chez eux que chez nous. Murasaki use des mêmes ressorts que nos feuilletonnistes.
En résumé, dans tous les ordres d'idées et de sentiments, la ressemblance est frappante avec notre xix" siècle européen, beaucoup plus grande qu'avec notre x° siècle.
Ces vieux Japonais ne diffèrent de nous que par trois points, dont deux sont insignifiants et dont le troisième soulève le problème le plus troublant que l'esprit Immain puisse se poser. Le premier point est le costume : ils
ont des robes au lieu de redingotes. Lu second comprend les idées sur les convenances, qui ne sont pas les mêmes que chez nous. Le troisième point, c'est la morale, qui ditTère essentiellement de la nôtre. Les personnages de Murasaki font en tout bien tout honneur, par devoir, des choses qui nous paraissent pendables. On remarquera qu'il en est toujours ainsi. Dans les comparaisons de peuple à peuple et d'époque à époque, c'est toujours la morale qui apparaît comme l'élément variable et, pour ainsi dire, fugitif. Sans la morale, on pourrait négliger les différences, tant elles sont minces et extérieures; on pourrait dire avec le sage : « Quand on vous dit de quelque chose : — Venez voir, c'est du neuf, — n'en croyez rien. » Mais il y a une chose qui est toujours neuve, une chose dont l'infinie diversité confond la raison : c'est l'idée que l'homme se fait du bien et du mal. Quand il s'agit de morale, si l'on vous dit : « Venez voir, c'est du neuf », vous pouvez courir : il y a en effet chance que ce soit du nouveau. Le Roman de Genji est plein de ces surprises.
L'AAIE DES FOURMIS