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vides chercher du secours, il est indéniable qu'il y a eu explication entre elle et les ouvrières quelle ramène. Ceci établi, traduisons sir John Lubbock. Il venait de faire voir à une Lasius niger, reconnaissable à une marque de couleur, l'emplacement d'un tas de larves. C'était l'aprèsmidi, à 4 h. 40.
« Elle les examina soigneusement, mais retourna à la maison sans en emporter. A ce moment-là, toutes les fourmis étaient rentrées; il n'y avait personne dehors. Moins d'une minute plus tard, elle ressortit, suivie de huit amies, et la petite troupe se dirigea tout droit du côté des larves. Quand elles furent aux deux tiers du chemin, j'emprisonnai la fourmi marquée; les autres hésitèrent quelques instants, puis tournèrent les talons et regagnèrent le logis avec une diligence extraordinaire. A 5 h. 13, je remis la fourmi marquée auprès des larves. Elle s'en alla encore à la maison sans en emporter, ressortit au bout de quelques secondes avec treize amies, et toutes ensemble prirent la direction des larves. »
N'allez point croire que toujours la première ramène les autres et leur serve do guide. Parfois elle les envoie, après leur avoir indiqué le chemin, et même très précisément, car ayant à
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d(?ci(ler entre six ou liuil stMitiers rendus à dessein exactement semblables, les survenantes se trompent rarement. On les voit au surplus s'arrêtera causer, gesticuler avec leurs antennes et modifier leur conduite selon ce qu'elles viennent d'apprendre. Non seulement elles expliquent leur alTaire, mais elles la raisonnent. Une fourmi avant un gros las do larves à rentrer ira clierclier une escouade d'ouvrii-res plus nombreuse que la fourmi n'ayant qu'un jietit tas. Toutes les espèces ne sont pas également avancées dans la science du langag-e. Celles qui [larlent le mieux ont un grand avantage sur les autres, surtout dans les batailles, où elles peuvent mieux se concerter. Quelques espèces se comprennent entre elles, mais la plu- |iarl jtarlenl des langues entièrement différentes et ne s'entendent pas de peujde à peuple.
VIÎI
Il osl avéré ipie les fourmis, pas plus que les hommes, ne pratiquent la fraternité des peuples. Elles s'égorgent aussi bien entre nids de même espèce que d'une espèce à l'autre. Sauf de rares exceptions, qu'on verra tout à l'heure, le mieux que puisse espérer vme fourmi introduite chez autrui, c'est d'être chassée. Presque toujours, elle est massacrée sur place.
dette haine sauvage de l'étranger rend d'autant plus remarquable la conduite mutuelle des habitantes d'une même cité. Elles se connaissent toutes, fussent-elles un million et davantage. Jamais vous ne verrez une dispute entre deux concitoyennes. Par parenthèse, sir John Lubbock admire beaucoup riiarmonii^ qui règne dans une fourmilière. Il y voit une |)reuve de bon raraclère qui le ravit, C'est le
seul |»oiiil sur lequel je ne puisse être de l'avis du savant naturaliste; dans l'intérêt de noire thèse commune, qui est de montrer que les fourmis ont une manière d'ànie, j'aurais [)référé moins d'égalité d'humeur.
Les fourmis ont bonne mémoire. Elles se reconnaissent après une longue séparation. Sir John Lubbock a divisé des nids en deux parties, soit A et B, qu'il a emprisonnées à part. Au bout d'environ six semaines, il commen(;ait à remettre une à une les captives de B dans A. Elles étaient parfaitement reçues. Avant lui, lluber avait déjà été touché des démonstrations non équivoques de joie et de tendresse avec lesquelles les absentes sont accueillies à leur retour.
Sir John Lubbock essaya de mettre en même temps dans A une fourmi de B et une autre fourmi de même espèce, mais prise dans un nid étrange!'. Il n'y eut pas d'hésitation. On fit fête à l'ancienne camarade et on assomma l'autre. L'expérience fut renouvelée souvent et le résultat ne varia jamais.
Au bout de quelques mois, il y eut un changement dans l'accueil réservé aux fourmis revenant de captivité. Il était né à A, dans rinlervalle, toute une nouvelle génération qui
n'avait pas connu les exilées, en sorte (|u"il (■()inmcu(;a à y avoir des erreurs. Plusieurs des absentes furent attaquées à leur rentrée; toutefois l'affaire n'alla jamais loin. D'autres fourmis, — des anciennes sans doute, — accouraient, on s'exj)li(|uait et tout s'arrangeait. Les trois dernières bannies furent rendues à A un an et neuf mois après en avoir été enlevées; elles furent reconnues et traitées en amies.
Il n'est pas nécessaire que les fourmis ravies à la communauté soient déjà nées pour être plus tard reconnues. On peut enlever les œufs, les faire éclore ù part et remettre les jeunes dans le nid. Il y aura un peu plus d'hésitation, quelques individus (( plus ignorants ou plus soupçonneux que le reste » manifesteront des doutes et essayeront de maltraiter les pauvres innocentes; mais ici encore il y aura intervention, explication, les doutes seront levés cL les nouveau-nés rétablis dans tous leurs droits.
Au contraire, prolilez de la passion des fourmis pour les fonctions de nourrice, enfermez-en (juebpies-unes avec des œufs provenant d'un nid de leur espèce, mais étranger, el observez ce ([ue deviendront leurs nourrissons. Tous ceux que vous rendez à leur patrie
(l'urigino y sont choyés ù l'éi^al dos autres ciifaiils de la maison, quoiqu'ils aient certainement pris (le leurs bonnes des manit'res et un langage ou, tout au moins, un accent étrangers. Toi::, eeux que vous placez dans le nid de leurs éleveuses courent à une mort certaine : on les tue.
La La.siu.s /lavus fait exception j)ar la douceur (le ses mœurs. Une fourmi d'une communauté sœur est une étrangère, qui excite la curiosité et qu'on ne tient pas toujours à garder chez soi ; cependant on ne l'assassine pas et quelquefois on lui accorde le droit de cité. Sir John Luhbock a assisté à des colloques animés entre les hahilanles de la ville et la nouvelle venue introduite par lui. ( hi loutourait, on la fai.sait jaser avec un intérêt visible, assez souvent on l'emmenait à l'intérieur, tout en marquant qu'on ne se méprenait j)oint et qu'on la savait étrangère. De son côté, l'étrangère se sentait en pays ami; elle n'avait jias peur, acceptait les invitations et , si elle se trouvait bien , s'installait dérmitivemenl. On a vu des Lmiiis jhinis^ se trouvant dans la situation du petit Poucet a|ii"i's (jiic ses iiarculs rcuiciil perdu ilaiis les bois, eulicr de icui' propri- mouvement dans wu nid de leur lacc, dniiandcr rliosj)ilalité, cl
LAME DES FOURMIS .ri 1
laiilnl r(tl)t('iiii\ tantôt ("'tro priées de rontinuer leur cliciiiiii.
Nul doute que la réj)Oiiso à leur prière ne dépendit de riiumeur des premiers passants à ({ui elles s'adressaient. C'était une chance à courir, une question de physionomie. Sir John Luhhock laisse échapper ici quelques petits aveux qui prouvent que ses favorites ne sont pas parfaites. Grâce au ciel, elles ont leurs défauts, tout comme lui et moi, et — c'est le point décisif — elles ne sont [las toutes pareilles entre elles. Il y a la bonne fourmi et la méchante fourmi, l'affectueuse et l'insensible, la charitable et l'ég-oïste. Vous en voyez qui passent avec indifférence auprès d'une camarade blessée ou malade. Survient un bon Samaritain qui s'arrête, examine attentivement l'invalide et le transporte à la maison avec de telles précautions que sir John Lubbock s'écrie : « Il serait difficile à quiconque aurait été témoin de cette scène, de refuser à cette fourmi la possession de sentiments d'humanité. »
Une autre fois, c'est un nid tout entier qui s'était dévoué à une pauvre impotente, privée par un accident de l'usage de ses membres. On la faisait manger, on la portait, on l'emmenait prendre l'air, on la rentrait; jamais on ne l'ou-
]»lia |i(Mi(lanl jii'î'S do doux mois que dura sa
maladio.
Kilos savoiit panser les })Iaies. On les voit s'approcher des l)lessées et déposer une goutte d'une certaine li(jiieur sur leur mal.
Elles rendent la justice. Le 23 avril 1880, une Formica fusca fut condamnée au bannissement par la communauté. La fourmi chargée de l'exécution de l'arrêt saisit la coupable, qui résistait faiblement, et s'efîorcja de la porter hors du territoire de la cité. Comme elle se heurtait à(' tous côtés aux murs de leur prison commune (la scène se passait dans un des cachots do verre), sir John Lubbock eut la charité d'installer un pont de pajder menant hors de l'oiiceinte de la prison. La fourmi y monta immédiatement, porta la condamnée jusqu'à l'autre extrémité du pont, l'y laissa choir ci s'en retourna paisiblement à la maison.
Après ces exemples, choisis entre beaucoup, il serait puéril de nier l'existence du sentiment moral chez la fourmi. Nous avons déjà montré (pi'rllc |)ail(', raisonne et possède le progrès. Que lui manque-t-il pour devenir, sinon le roi, — la place est prise pour le moment, — du moins le vice-roi de la création? 11 liii manque la (aille, (ne race appelée à dominer sur
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lii n;iliir(> d^il [tréscnlcr nu rcrlaiii r;i|i[Mii-l de gTandour avec les arl)re.s, les llcuves, les animaux, etc. La fourmi, hélas î ne présente pas ce rapport. Elle est, à cet égard, dans une situalion d'infériorité absolue. On a dit qu'elle était aussi très inférieure par les sens. Le fait n'est rien moins qu'établi.
Sir Jolin Lubbock a prouvé, par une série d'expériences définitives, qu'elle distingue les couleurs qu(^ Udus connaissons (4 que son O'il en perçoit qui échappent au notre. Tout le monde sait ([ue le spectre solaire est borné, ])our nous, d'un côté, par le rouge, de l'autre, par le vi(det, au d<'lù dcsijui'ls la science démontre l'existence de rayons échappant ù notre apj)areil visuel et qui sont l'ultra rouge d'une part, l'ultra-violel de l'autre part. Eh bien 1 du côté du rouge, les limites delà vue de la fourmi sont à peu près les mêmes que pour l'homme, plutôt plus étendues; du côté du violet, elles sont beaucoup plus étendues et la fourmi perçoit au moins l'ultra-violel, qui lui inspire, soit dit en passant, une vive répulsion '.
Nous ferons remarquera ce propos qu'il nous
1. J'engage vivement le leetoiir à lire le récit île ces ciirienses expériences, trop longues pour élre rnpporlées ici, dans rouvragc de sir John Lnhhock.
est impossible de nous représenter l'aspect que le monde offre aux fourmis. L'aspect de coloration n'est pas le même, la chose est certaine, puisqu'elles distinguent des nuances invisibles pour nous. On a aussi de fortes raisons de croire que les formes sont altérées ])our elles par la construction de leur œil, formé de facettes dont le nombre, chez certaines espèces, s'élève à un millier. Elles voient peut-être en mosaïque^ à moins que chaque facette no reproduise l'image complète , auquel cas l'impression « voir double » resterait pour elles bien au-dessous de la réalité. D'autre part, elles possèdent, en supplément des yeux à facettes, un, deux ou trois yeux simples, ocelli, qui voient comme les ncMres, sauf que l'image est renversée. Tout cela est compliqué et doit produire un état mental sensiblement différent du nôtre. Les sensations d'un mïlle Prafcnsis, qui voit mille reines où il n'y en a qu'une et qui se croit l'époux de toutes, écha[)pent à notre analyse. S'il a quelque philosophie et qu'il ait réfléchi au pyrrhonisme, il doit dire à ses princesses, avec le Marphurius du Mariage forcé : « Il m'ajq)araît que vous êtes là, et il me semble que je vous parle; mais il n'est pas assuré (jiic <fla soit. ).
LAME DES KOLIÎ.MIS 3'k)
L'ouïe de la fourmi est encore terra incoynita. Loniitemps on Ta crue sourde, mais on est eu train de découvrir qu'elle a des oreilles dans les pattes. Elle est même musicienne.
L'odorat est excellent. En somme, tout balancé, il est possible que, dès à présent, elle n'ait rien à nous envier du côté des sens. J'estime que du côté do l'intelligence elle est supérieure à beaucou[) d'hommes en ce qu'elle ne fait jamais de raisonnement faux, de ces raisonnements ap] télés irrévérencieusement « raisonnements de femme ». Elle ne réfléchit pas toujours, elle a peu d'imag-ination et n'est guère inventive, même lorsqu'il s'agit d'atteindre un but ardemment convoité ; mais quand elle se décide à réfléchir et à combiner, elle montre beaucoup de bon sens et de jugement.
« En présence de ces faits, dit sir John Lubbock, il est impossible de ne pas se demander jusqu'à quel ])oint les fourmis ne sont que des automates perfectionnés, jusqu'à quel point ce sont des êtres conscients. Quand nous voyons une fourmilière occupée par des milliers d'habitants industrieux qui creusent des chambres, percent des tunnels, établissent des routes, gardent leur demeure, vont aux provisions, font manger les petits, soignent leurs animaux do-
mesliquos, — cliacun remplissant ses devoirs avec (lilieence et sans confusion, — il est difficile de leur refuser le don de la raison, et les observations qui précèdent tendent à confirmer l'opinion que leurs facultés mentales sont de la mrnie nature que celles de l'homme et qu'il n'y a entre elles qu'une différence de degré. »
La conclusion est inattaquable, à condition de tenir grand compt ' de ce degré qui, seul, nous sépare, La fourmi possède les facultés mentales dont l'ensemble constitue l'âme, la fourmi a donc une àme; seulement, elle a pour ainsi dire une petite âme, proportionnée à sa taille et à ses moyens physiques, image rétrécic et affaiblie de la nôtre, animula^X non animus. L'honnne et l'animal sont désormais placés sur la même échelle, c'est entendu; il reste à savoir si la distance qui les sépare est incommensurable. Gœthe, le précurseur de Darwin en Allemagne, comme Lamarck l'a été en France, et à qui n'avaient point érhap|»é les conséquences philosophiques du système de l'évolution, (iœthc a dit, en s'adressant à l'homme :
[ilicli Hiliig, FYouo dich, huchstos (Icscliopl' di-f N.iliir, ilii ITililcst
f.'uif.sciiwaiif,', Ilir (Ion fioclislcii (icd.inkon, zii dcin sic .sclialVi-nd sicli Nofhzudcnken
L'AME DES FOURMFS 347
(( Réjouis-loi, cr»''aluro siijirènio do la Nalurc, de pouvoir rrpenser apn-s elle la plus haule pensée à laquelle elle se soil élevée eu créaul! »
NaclidenliPii, repen.^er la jiensée de la Nature, — la diiïérence est là et u'csl (juc là, mais cela suffit. Jusqu'à ce que Ton ait prouvé que la fourmi conçoit les lois de l'univers, — bien ou mal, à la manière d'un Renan ou à la manière d'un sauvayc abruli, il nimporle, — il subsistera entre la » créature suprême » aposlropbée par Gœtlie et les autres créatures qui s'élèvent à la suite par l'évolution un fossé infrancbissable. Sir Jobn Lubbock lui-même croil-il (ju'cn leur accordant des millions d'années pour nous rattraper, ses intéressantes clientes en arriveront jamais à j)0ser une de leurs mignonnes pattes sur le bord du fossé et à nachdenken si peu que ce soit? Je me figure qu'il ne le croit pas.
Fi\
TAliLE DES MATIEKES
lIlSTOIHE d'LX homme MÉDIOCIIE lo
A PUOPOS DE CONTES DE FÉES ~ll
Un CO.NDOTTIEUE DE LA .MEU 103
Le cékémo.mai, en Chine 173
Philippe II et ses filles 199
Les idées de Napoléon !•'■' siii le MAniMW. 227
Un don Jlan japonais 2 'i3
L'aME DES FOURMIS 279
Cculommicr». — Tjpog. P BUODAHD et GALLOIS.
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La Bibliothèque Université d'Ottawa
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The Library
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