‹ Essais et mélanges sociologiquesChapitre 4 sur 4 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

Il y a tant de clarté, d'air et d*aisance dans l*ouvrage de M. Espinas qui porte ce litre, Tauteur nage avec si peu d'effort apparent dans son vaste sujet, qu*il faut lire la table et l'index pour se rendre compte de tout ce qu'il a condensé et amassé là. Il va de Xénophon, de Platon, d'Aristote, à Karl Marx et à nos socialistes contemporains, en passant par Thomas Morus et Gampanella, Bodin et Montchrétien, les physiocrates, Adam Smith, etc. Chaque doctrine est caractérisée d'un mot bref et net, et sa filiation mise à nu. Parfois il trouve moyen de résumer ses résumés, comme en celte simple phrase si lucide : « Des deux tendances que nous avons vues se combattre dans les ouvrages des philosophes de Tantiquité, à savoir la recherche de la meilleure organisation économique et l'aspiration à la vertu considérée comme incompatible avec la richesse, le moyen âge avait surtout suivi la seconde ; la Renaissance suivra la première. » Et Tâge moderne a suivi la Renaissance à cet égard. A la fin de son livre, M. Espinas croit pouvoir conclure que Vari économiywe (c'est-à-dire l'économie politique envisagée comme

art) « suit dans ses variations une direction déterminée ». Détaché de la religion et de la morale, il va se développant de plus en plus « en extension, en complexité et en unité. De domestique qu'il était dans l'antiquité grecque, il est devenu politique à la fin du moyen âge ; puis il a eu pour objet Tintérét d'une seule nation ; bientôt après, il s'est élevé à la conception d'un intérêt universel et humain, mais sans voir comment cet idéal pouvait être utilement poursuivi; enfin, revenu à l'intérêt national, il semble à la veille de comprendre dans ses combinaisons des groupes de nations ayant les unes et les autres des relations définies et préludant à l'établissement d'un droit politique par rétablissement laborieux d'un droit économique. Et les phénomènes qu'il embrasse sont de plus en plus complexes, etc.. »

Pour faire une bonne critique, voire même une bonne histoire des doctrines d'autrui, il faut avoir une doctrine à soi. Une négation ne vaut que par l'affirmation à laquelle

elle s'appuie. C'est parce que M. Espinas est le philosophe que l'on sait, qu'il a été un historien et un critique excellent. En ce qui me concerne, je regrette qu'il ait formulé dans de trop courtes indications ses idées propres ; les quelques pages de la fin suffisent cependant à prouver que l'auteur des profonds travaux sur la « technologie artificialiste » — excellents, sauf ce litre rébarbatif — se fait de l'économie politique une conception très supérieure en compréhension et en pénétration à celle des économistes étudiés par lui. Je lui avouerai franchement, à ce propos, puisque nous causons ici entre nous sous le manteau de la cheminée, et bien loin des économistes, que ce qui me frappe le plus à la lecture de ceux-ci — je ne parle pas des nouveaux, des hérétiques, d'accord avec nous sur ce point — c'est la pauvreté du peu qu'ils ont découvert ou cru

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découvrir comparé à Timmensité de leurs séculaires efforts. Peut-être, de leur côlé, en disent-ils autant de nous, sociologues, qui avons la prétention d'englober leur petite vigne phylloxérée dans notre vaste domaine. Mais la sociologie date d'hier, Téconomic politique est vieille comme le monde, et déjà Ton peut dire que la science des religions, la critique d'art, la morale, la linguistique môme et le droite sans parler de Téconomie politique elle-môme, ont été remués et renouvelés à fond par l'inoculation du levain sociologique, même en son étatd*impureté et d'insuffisance actuelle. En peut-on dire autant du point de vue économique ? A elle seule, l'idée de la société-organisme — quoique, à mon sens, on ail fort abusé de cette demi-métaphore et qu'il y ait mieux, beaucoup mieux à offrir au lecteur en fait de sociologie — a plus de vérité, malgré ses exagérations, que toutes les généralisations, assurément moins larges, moins nettes même, et bien moins fécondes, mises en circulation par les disciples d*Adam Smith. Je cherche^ en cet amas d'écrits, quelque chose de précis et de solide^ aliquid inconcussum, et qu'est-ce qu'on me montre ?

La loi de l'offre et de la demande, la théorie de la population de Malthus, la théorie de la rente de Ricardo, sa loi d'airain, la loi des débouchés de Say... Mais la loi de l'offre et de la demande, si on la met sous la forme pseudo-mathématique à laquelle elle a dû tout son succès, exprime une erreur manifeste : il n'est pas vrai que, l'offre diminuant de moitié ou la demande augmentant du double, le prix doublera ; s*il s'agit de blé en Europe, de riz en Asie, il ne doublera pas, il décuplera; s'il s*agit d'articles de luxe, il s'accroîtra à peine dun quart ou d'un tiers. Or, dépouillez cette formule de sa livrée mathématique d'emprunt, elle cesse d'être erronée, mais pour deve-

nir insignifiante, car, incapable dès lors d'expliquer pourquoi le prix est tel et non tel autre, elle s'accommode de n'importe quelle augmentation ou de n'importe quelle diminution de prix et laisse le problème à peu près indéterminé. Je puis dire tout à fait, si Ton songe àTambiguité de ces mots offre et demande^ qui peuvent signifier tout ce qu'on veut, le nombre de ceux qui désirent acheter ou vendre, ou Yintensité de leur désir, ou le nombre de ceux qui sont décidés à acheter ou à vendre, ou V énergie de leur décision. Autant de sens, autant de solutions différentes du problème. Ajoutez qu'une omission énorme est faite là : on ne tient aucun compte du degré de fortune des candidats à Tachât ou à la vente. — Quant à la loi de Mallhus, elle aussi est un bel exemple d'hallucination mathématique contagieuse et généralisée ; je laisse à Henry George qui, dans Progrès et Pauvreté, en a fait une vigoureuse réfutation, le soin de la vider. En réalité, le prétendu parallélisme d'une progression géométrique de la population — ou m^me d'une tendance de la population humaine à progresser géométriquement — et d'une progression arithmétique des subsistances, est purement imaginaire, et il y a, à coup sûr, beaucoup plus de solidité dans le fameux logarithme des sensations dont les psychophysiciens cependant ne daignent plus parler. Encore faut-il reconnaître que Malthus a inspiré Darwin, ce qui n'est pas un mince mérite, mais étranger à notre sujet. — La loi d'airain? Mais dans sa Répartition des richesses, M. Leroy-Beaulieu en a montré l'inanité; et, de fait, quand on voit l'inégalité extrême, en tout temps et en tout pays, des salaires mmmîez propres à des professions différentes recrutées dans les mêmes couches sociales, où les besoins sont les mêmes, comment peut-on sérieusement prétendre que les salaires ne cessent de baisser avant d'avoir atteint le point où.

s'ils baissaient davantage, Touvrier mourrait de faim? Cela peut être vrai de certains salaires, des plus bas, à certaines époques d'oppression tyrannique ; mais, évidemment, cela est inapplicable aux salaires supérieurs, et néanmoins fixes eux-mômes, arrêtés et stables, qui rémunèrent d'autres professions où les besoins sont identiques.

De toutes ces tentatives d'idées, la plus réussie est encore la théorie de la rente de Ricardo. Mais, d'abord, on a remarqué qu'elle pèche par insuffisance de généralisation. Ce n'est pas seulement^ en effet, l'industrie agricole, c'est l'industrie minière, c'est une industrie quelconque, métallurgie, papeterie, etc., qui donne lieu au phénomène de la rente en ce qu'il a d'essentiel, c'est-à-dire à un prix uniforme établi pour des produits qui ont exigé des quantités extrêmement inégales de travail, et à un prix uniforme basé sur le prix du produit qui a coûté le plus de peine, de telle sorte que les produits similaires plus aisément exécutés se trouvent favorisés par cette circonstance. Fuis^ on aurait pu remarquer aussi que l'injustice de cette faveur — si c'en est une que la chance et le plaisir du jeu — est, en somme, analogue aussi à une autre injustice, non moins fondamentale, sur laquelle est forcée de s'appuyer toute théorie de la valeur un peu sérieuse. La théorie de la renie n'est, après tout, qu'un cas particulier de la théorie de la valeur. Or, quand on serre de près celle-ci, on se voit conduit à reconnaître (1) que le prix d'un article pour tout le monde est déterminé par la somme maxima quo peut consacrer à son acquisition, vu sa fortune, le demandeur le moins riche parmi tous les demandeurs

(1) Je me permets de renvoyer le lecteur, curieux d'explication sur ce point, à un article intitulé la Psychologie en économie politique, que j*ai publié dans la Revue philosophique, il y a une dizaine d'années.

entre lesquels est appelée à se distribuer la totalité des exemplaires de cet article. Les demandeurs les plus riches, si Ton ne s'était adressé qu'à eux ou slls n'avaient pas su qu'on s'adressait à d'autres et que ceux-ci achetaient à tel prix, auraient consenti à payer un prix souvent beaucoup plus fort plutôt que de renoncer à cette acquisition. C'est donc une chance heureuse, et un grand bénéfice pour eux, que leur rencontre sur le marché avec les acquéreurs pauvres. Ils payent, il est vrai,* le m^me prix, mais le sacrifice qu'ils font en le payant est moindre, souvent beaucoup moindre. Et c'est là une injustice aussi grande en faveur des consommateurs riches que l'est l'injustice de la rente ou des équivalents de la rente en faveur des producteurs privilégiés.

Il suit de là que, si la rente foncière est une iniquité, la plupart des prix de n^importe quel article sont tout aussi injustes. Et, si l'on réfléchissait à cela, on verrait que Je seul remède à cette injustice si générale serait d'extirper de nos cœurs ce besoin d'égalité de traitement toujours croissant, — malgré l'inégalité croissante et déplorablement exagérée des fortunes et des conditions de production, — qui rend de plus en plus nécessaire l'uniformité du prix. Mais le caractère chimérique d'un tel projet serait manifeste, car c'est le progrès de l'assimilation, de la mutuelle imitation, autant vaut dire de la sympathie et de la fraternité, alimentées parla civilisation, qui fait progresser en nous le besoin d'égalité de traitement — c'està-dire de la justice telle que Spencer la définit. C'est de notre soif même de justice que celte soi-disant injustice éclôt.

Ce n'est pas le moment de creuser ce problème socialiste ; tout ce que j'ai voulu a élé de montrer par cet exemple l'impossibilité de traiter utilement les questions

économiques sans les rattacher à l'ensemble de la science sociale. En cela, les socialistes ont eu grandement raison contre les économistes, car, s'ils n'avaient pas d'arme mieux trempée que la loi d*airain et la théorie de Ricardo, dont ils frappent de si grands coups à droite et à gauche, on ne s'expliquerait guère leur succès. Mais ils ont eu au moins le mérite de frayer la voie aux sociologues.

Je suis surpris de trouver sous la plume de M. Espinas une phrase (p. 345) d'où il semble résulter que, considérée comme art et non plus comme science, l'économie politique lui paraît distincte de la sociologie. Cependant, qu'est-elle autre chose, sous ce rapport, qu'une branche de la sociologie appliquée, comme, sous son aspect théorique, elle n'est qu'une branche de la sociologie pure? Et n'est-ce pas surtout au point de vue des applications pratiques qu'il importe de ne pas séparer ce rameau du tronc, au risque de le stériliser ou de lui faire engendrer des fruits détestables? N'est-ce pas de Ricardo qu'on a pu dire qu'à ses yeux « les produits ne sont pas faits pour les hommes, mais les hommes pour les produits ? » Et n'est-ce pas Turgot — un ancien ministre ! — qui a, très logiquement, écrit ce prodigieux aphorisme : « Quiconque n'oublie pas qu'il y a des Etats politiques séparés les uns des autres et constitués diversement ne traitera jamais bien aucune question d'économie politique? »

L'économie politique appliquée, d'après M. Espinas, « comprend la formation de décisions pratiques particulières qui tendent, non à la vérité, mais au succès, et ont pour but de contribuer au jeu normal des fonctions économiques. A ce titre elle est un art, c'est-à-dire un ensemble de moyens, une technique, comme la navigation, l'agriculture, la stratégie, la médecine, l'éducation et la politique. Quelles sont les méthodes qui conviennent aux arts

utiles OU techniques? Nous ne connaissons pas d'ouvrage qui réponde à cette question d'une manière satisfaisante. La logique de Taction est beaucoup en retard sur celle de la connaissance . Mais il est problable que des opérations de l'esprit aussi différentes sont soumises à des règles différentes. » Cet important passage mérite d'être médité et discuté.

Notre auteur ne s'explique pas assez sur cette logique de Faction qu'il oppose à la logique de la pensée et qu'il déclare en retard sur celle-ci. Entend-il par là qu'il existe des méthodes générales, non encore formulées, propres à faciliter Vinvention utile en tout ordre d'activité, comme il existe, ou comme on dit qu'il existe, des méthodes générales propres à faciliter la découverte vraie en n'importe quel domaine de la curiosité? Stuart Mill a cru donner la formule de ces dernières dans sa logique inductive, qui serait l'art de découvrir. Resterait- il à trouver une autre logique, ou plutôt une téléologie inductive, qui serait l'art d'inventer? Si c'est là ce que pense M. Espinas, Pidée est assurément digne du plus sérieux examen, mais l'on peut ajouter que sa réalisation est commencée. En mécanique, on a des théorèmes auxquels on peut s'adresser pour leur demander l'idée des machines à inventer, quand le besoin s'en fait sentir, comme en algèbre on a des théorèmes qui permettent de trouver la valeur des inconnues. Le mécanicien peut dire, dans certains cas, avec certitude, qu'une machine demandée ne peut pas être inventée, comme l'algébriste peut affirmer dans certains cas qu'un problème à résoudre est insoluble. A l'usage des horticulteurs et des éleveurs de bétail, il y a des règles empiriques pour faire varier dans un sens ou dans l'autre, pour faire progresser en embonpoint ou en agilité, en taille ou en exiguité, une espèce quelconque, animale ou végétale; et

M. Dareste vous donnera des procédés sûrs pour obtenir telle monstruosité vivante qu'il vous plaira, — peut-être même des monstruosités fécondes, créatrices d'une nouvelle espèce ex-abrupiol II me semble que, à ce point de vue, la logique de faction est plus avancée que celle de la pensée ; car je ne sais point de canons de l'induction qui permettent de découvrir sûrement une vérité cherchée dans un ordre de faits quelconque.

Mais, à vrai dire, inventer, comme découvrir, demeure toujours le secret du génie ; et tout ce que peut en général le logicien c'est, une fois éclose l'idée du génie, de la soumettre à des épreuves de vérification théorique ou pratique. Remarquons, en effet, que l'invention, commeladécouverte, commence par ôtre une conjecture. Il en est d'une machine nouvelle avant son emploi industriel, comme d'une hypothèse scientifique avant son contrôle par les faits. Or, ici et là, la pierre de touche est la mOme; il s'agit toujours d'appliquer l'observation et l'expérience. La locomotive étant inventée, le premier machiniste y monte et prouve en la faisant marcher sur les rails qu'elle est propre à sa destination : preuve par Y expérience. D'autre part, le public regarde et constate: preuve ^kt l'observation. C'est précisément de la même manière que les lois de Gay-Lussac ou de Berthollet ont été vérifiées. Je ne puis donc admettre que la logique de l'action et la logique de la pensée « soient soumises à des règles différentes. » L'une et l'autre se ramènent au fond, non aux canons de l'induction de Mill, mais à la vieille théorie du syllogisme qui, comme M. Renouvier me paraît l'avoir établi, est implicitement postulée par ces fameux canons en ce qu'ils ont de solide. Il est vrai que le syllogisme de la connaissance^ le seul étudié jusqu'ici, demanderait à être complété par le syllogisme de raclivité (que j'ai esquissé quelque part). Mais ce

n*est pas le lieu d'insister là-dessus. Quoi qu'il en soit, il m^est, par suite, impossible de conclure que « la méthode de Téconomie politique (comme art) n'est pas celle de la science. » Je sais bien qu'il n'y a pas de méthode scientifique pour inventer d'excellentes constitutions politiques, de solides organisations économiques. Mais il n'y en a pas non plus, que je sache, pour découvrir de beaux systèmes philosophiques, de grandes théories fécondes. Le philosophe emploie les sciences pureSy pendant que l'économiste pratique et l'homme d'Etat emploient les sciences appliquées : voilà toute la différence. Mais la science appliquée est de la science aussi bien que la science pure. L'économie politique est la philosophie de ces sciences qu'on appelle l'agronomie, la métallurgie, la navigation, la construction des chemins de fer, la science des finances^ etc. Elle synthétise dans le mot de richesses le caractère commun aux utilités très différentes que ces sciences enseignent et procurent aux hommes. Ce qu'elle cherche, plus laborieusement que fructueusement il faut en convenir, c'est une théorie de la valeur, qui explique la hiérarchie des richesses en tout état social, leur ascension ou leur baisse le long de l'échelle immense du désir humain, du jugement humain^ et qui, en élucidant les causes de cette montée ou de cette descente, permette de modifier dans une certaine mesure leurs valeurs relatives. Or, si imparfaite que soit encore cette théorie et cette notion même de la valeur, elles l'emportent en précision sur ce qui leur correspond dans la logique de la connaissance, à savoir sur la théorie et la notion de la certitude et de la probabilité.

Mais je m'oublie à celte discussion avec M. Espinas. En la poursuivant je laisserais croire qu'il existe entre nous une dissidence fondamentale. Il n'en est rien. Je ne lui ai fait cette chicane de détail que par le plaisir de causer

avec lui. J'aime d'ailleurs et j'apprécie hautement en lui ce patriotisme humanitaire en quelque sorte, qui le fait naviguer droit entre les écueils d'écoles opposées, sans nulle contradiction. Je loue aussi ce sens historique qui, par exemple, à propos de l'interdiction du prêt à intérêt au moyen âge, lui suggère la remarque suivante : Taversion générale contre le prêt à intérêt est alors proportionnelle à Ift misère publique; elle grandit ou décroît avec elle. D'où il conclut que ce préjugé n'est peut-être « qu'un effort inconscient de cette société pour lutter contre un mal réel, la rareté de l'argent et l'élévation excessive du taux de l'intérêt. » Et, puisque je le cite, l'idée me vient de lui faire compliment aussi, en finissant, sur le choix heureux de ses citations. Kn voici une, entre autres (p. 125), de Bodin, qui jette un grand jour sur la prospérité de la France un peu avant les guerres de religion et même un peu après leur début (1568). « Depuis cent ans, dit Bodin, on a défriché un pays infini de forêts et de landes, bflti plusieurs villages, peuplé les villes, tellement que le plus grand bien de l'Espagne, qui d'ailleurs est déserte^ vient des colonies françaises qui vont à la file en Espagne et principalement d'Auvergne et du Limousin. »

Il serait scientifiquement désirable de dégager parmi les innombrables grandeurs continues que Tâme semble nous présenter, — degrés du froid ou du chaud, éclat plus ou moins vif des couleurs, vivacité croissante ou décroissante des peines ou des plaisirs, etc., — une ou deux vraies quantités, qui partout mêlées aux éléments qualitatifs des sensations, se prêteraient, en droit ou en fait, à l'application du nombre. Ne seraient-elles mesurables qu'en droit, en théorie pure, et non en fait, la démonstration de leur mesurabilité essentielle, quoique cachée, aurait encore son

(1) Cette étude, quia paru en août et septembre 1880 dans la Revue de M. Ribot, a été ma première publication philosophique. Si je la remets à jour après un tel laps de temps, ce n'est pas que je m'abuse sur ce qu'elle peut présenter de vieilli ou de démodé çà et là ; mais cela même est instructif, comme indice des changements survenus dans la pensée contemporaine. D'ailleurs, les problèmes encore plus sociaux que psychologiques, auxquels cet essai répond, n'ont rien perdu de leur importance capitale ; et ils empruntent aux préoccupations socialistes de l'heure présente un caractère plus âpre, plus anxieux, plus ardu. Quant à la solution qu'ils reçoivent ici, elle n'a cessé de me sembler vraie en ce qu'elle a d*oss<mtiol et l'application que j'en ai faite dans mes travaux postérieurs, aux divers aspects de la vie sociale, m'a paru propre à la confirmer. Est-ce une illusion ? Le lecteur en jugera. J'ajoute que je réimprime ces pages sans nul changement de texte, quoique en divers endroits, je sois disposé maintenant à mettre des points d'interrogation là où j'ai afUrmé résolument jadis.

prix. Il serait naturel, si ces quanlilés se montraient, de conjecturer qu'elles forment la part propre du sujet, et il, y aurait lieu d'examiner ensuite si, par d'autres caractères, elles ne révèlent pas leur nature à part, fondamenlale et irréductible.

Mais ces quantités psychologiques existent-elles? Il n'est pas permis d'aborder celte question sans dire préalablement un mot des chercheurs puissants et profonds, sinon toujours heureux, qui ont fondé la psycliGphynqtie. Les psychophysiciens, malgré leur louable intention de quantifier l'âme, me paraissent négliger justement les deux seuls grandeurs internes dont les variations continues, lesdegrés homogènes, suggèrent naturellement l'emploi du calcul, quoiqu'elles échappent à l'application des instruments physiques de mesure : à savoir la croyance et le désir, et leurs combinaisons réciproques, le jugement et la volonté.

Ce sont les degrés de la sensation que ces hardis savants prétendent calculer ; on connaît la fameuse loi de Fechner et autres formules également ingénieuses dont l'inexatitude presque complète a été démontrée.. Quand, par hasard, ces essais de mensuration subjective réussissent jusqu'à un certain point et obtiennent l'assentiment général, on remarquera que c'est dans leur application aux sensations considérées soit comme agréables ou pénibles, c'est-à-dire comme éveillant plus ou moins le désir et l'aversion, soit comme plus ou moins intenses, c'est-àdire comme éveillant plus ou moins l'attention.

Dans le premier cas, nous avons la remarque de Laplace sur les accroissements parallèles et inégalement rapides de la richesse d'un homme et du bonheur qu'elle lui procure. Dans le second cas, on nous apprend, par exemple, quelle différence de vibrations doivent présenter deux notes pour

que nous remarquions la différence des deux sensations sonores correspondantes ; ou bien qu'une dépêche sensitive est transmise par le télégraphe de nos nerfs avec une vitesse variable suivant que le cerveau s attend ow ne s'attend pas à cette transmission, ou que son attention est occupée par quelque sensation différente. « Nous arrivons, dit M.Ribot, résumant les travaux de nombreux expérimentateurs, à ce résultat général que la reproduction des états de conscience, dépend, tout comme leur perception immédiate, de l'état d'effort de l'attention (1). » Une cloche étant frappée à côlé de nous, il s'écoule un certain temps avant que nous percevions le son ; si, en même temps que la cloche est frappée, une étincelle électrique est lancée, les deux sensations nous arrivent ensemble avec un retard notable. Il parait bien probable et presque certain que ce ralentissement est dû au (rouble de Tatlention qui, condition indispensable de Tcxistence môme des sensations, a deux besognes à remplir. D'autres expériences ne laissent guère de doute sur ce point. Ainsi, sans attention^ point de sensation ; et tout ce qui, dans la sensation, est réellementc susceptible de plus et de moins, sa durée, son intensité, et en particulier la clarté des sensations visuelles, peut et doit (Ure rapporté à l'attention, à moins de Tôtre au désir.

Or qu'est-ce que l'attention? On peut répondre que c'est un effort en vue de préciser une sensation naissante. Mais il faut prendre garde que l'effort, sous son aspect psychologique pur et abstraction faite de-toute action musculaire concomitante, est un désir, et que ce qu'on appelle vulgairement une sensation est toujours, sinon, comme Wundt tâche de le démontrer avec tant de force, un simple

(4) Voy. Revue philosophique de mars 4876.

composé de jugements instinctifs, du moins un mélange d'un faible élément sensitif avec un enchevêtrement de jugemenis et même de conclusions extrêmement rapides. Ce cheval que nous disons voir au loin, même sans le regarder, nous le jugeons, nous le concluons en réalité, comme les peintres le savent bien. Sa vue, c'est Tattribution instinctivement faite à une impression rétinienne de la possibilité, de la certitude conditionnelle des sensations tactiles, olfactives, sonores, que nous lui rattachons; c'est un jugement de localisation, un jugement de coexistence simultanée avec d'autres impressions, un jugement de classification qu*attesle Tapparition du mot cheval, un jugement de causation enfin qui nous fait prévoir vaguement ce qui va suivre ou nous fait songer à ce qui vient de précéder notre impression. A mesure que la sensation est réputée se préciser, ces jugements se multiplient et deviennent Tobjet d'une foi plus vive.

Si donc Tatlention est le désir de préciser la sensation naissante, cela revient à dire qu'elle est le désir d'un accroissement de la croyance actuelle. — Par suite, en montrant le rôle important de l'attention, la psychophysique a prouvé le haut intérêt qui s'attache à l'étude des deux éléments distincts de cette quantité complexe, et la nécessité de la décomposer en eux. — La même définition pourrait s'appliquer, ou peu s'en faut, à la question, source de l'hypothèse. C'est qu'en effet l'esprit attentif est essentiellement questionneur. Cette étrange faculté de dire si^ qui, non moins que la faculté de dire oui et non^ concourt à la formation de toutes nos idées (car toutes les lois scientifiques ne sont que des hypothèses vérifiées et embrassent essentiellement l'immensité des faits jugés possibles), s'explique par une analyse pareille. Avant d'hypothétiser, l'enfant questionne. Avant de songer à se dire :

« Si ce rocher tombe, il m'écrasera, » l'enfant commence par se demander implicitement : « Ce rocher tombera-t-il? » Analysons donc la question. L'image d'un rocher (ou la vue de ce rocher) et l'image de son mouvement de chute se présentent ensemble à l'esprit de l'enfant; et son esprit, par exception (car la thèse et l'antithèse sont la règle ordinaire), n'établit entre ces deux idées aucun lien de foi positive ou négative. Cependant il désire, il a besoin de croire, d'affirmer ou de nier. Ce désir qui a une croyance future pour objet, c'est l'interrogation.

Qu'est-ce d'ailleurs, pourra-t-on me demander en passant, que la croyance? Qu'est-ce que le désir? J'avoue mon impossibilité de les définir. D'autres y ont échoué. Après avoir, dans son Traité de la nature humaine^ donné de la croyance une définition qui ne peut se soutenir et qui s'appliquerait tout aussi bien au désir, comme toules celles qu'on a essayées depuis (la croyance est une idée vive rapportée à une impression présente ou associée avec elle), Hume, dans son appendice, reconnaît, avec sa franchise accoutumée, qu'il ne lui est pas possible d'expliquer parfaitement la croyance. Ce qui importe plus qu'une définition de ce genre, c'est de remarquer que la croyance, non plus que le désir, n'est logiquement ni psychologiquement postérieure aux sensations; que, loin de naître de l'agrégation de celles-ci, elle est indispensable à leur formation, ainsi qu'à leur groupement; qu'on ne sait ce qui reste des sensations, les jugements ôtés; et que, dans le son le plus élémentaire, dans le point coloré le plus indivisible, il y a déjà une durée et une succession, une multiplicité de points et d'instants contigus dont l'intégration est une énigme. Par quelle vertu les instants sonores successifs, dont l'un a cessé quand l'autre a commencé à être, se combinent-ils entre eux? Qu'est-ce qui rend possible cet accouplement

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fécond du mort et du vif? L'image? Mais Timage. c'est le souvenir; expliquez le souvenir! Fait ultime^ AU Sluart Mil! découragé. De deux choses lune : ou Ton explique la croyance (et aussi bien le désir) par les sensations telles que tout le monde les connaît, vrais pelotons de propositions antérieures ramassées, et on suppose ce qu'on prétend expliquer; ou bien on descend à des sensations conjecturales, élémentaires, mathématiquement instantanées, et il se trouve que ces éléments sensitifs sont des zéros de sensation avec lesquels il s'agit de faire un nombre.

La croyance^ le désir ^ la sensation : seuls éléments de Pâme.

L'importance psychologique de la propriété d'attribuer ou de défaire des attributions déjà faites, etde la propriété de retenir ou de repousser, d'appeler ou de chasser des impressions, s'étend, à mon avis^ bien plus loin que les lignes précédentes ne pourraient le faire supposer. Ma pensée à cet égard se résume dans le double énoncé suivant, qu'il serait trop long de développer : i* Au fond des phénomènes internes, quels qu'ils soient, l'analyse poussée à bout ne découvre jamais que trois termes irréductibles, la croyance, le désir, et leur point d'application, le sentir pur, — extrait, par abstraction et hypothèse, de l'amas de propositions et de volitions où il se trouve engagé. 2'' Les deux premiers termes sont les formes ou forces innées et constitutives du sujet, les moules où il reçoit les matériaux bruts de la sensation. Ce sont les deux seules catégories

auxquelles on n'ait pas songé, probablement parce qu'elles sautaient aux yeux, et les deux seules qui, je crois, méritent ce nom.

Quant aux types de jugements tout faits auxquels on donne en général ce titre, ils ne sont que des emplois spéciaux de la faculté de juger; loin d'ôtre une richesse du sujet, l'obligation où il est de n'exercer sa virtualité illimitée d'attribution que suivant ces types et non d'autres, de ne pouvoir, par exemple, croire à un espace non-euclidien de 4 ou 5 dimensions, est une limitation, un appauvrissement de son être, de même que l'impossibilité où est le daltonien de penser au rouge.

Les deux propriétés dont je parle étant données comme primitivement inhérentes à un être spirituel quelconque, môme au dernier protiste, leur spécification en soi-disant catégories peut-être conçue comme résultant des caractères de l'espèce animale dont cet être fait partie.

Par bonheur, je puis établir ma thèse principale indépendamment des conjectures que j'indique. Il me suffira de signaler en outre, comme fait d'observation, la permanence du croire et du désirer, leur identité constante, à travers tous les bouleversements qu'opèrent en nous le rêve et la folie. Toutes nos liaisons d'idées, même les plus enracinées, peuvent être brisées alors; mais, à rinstant^ elles sont remplacées par d'autres, aussi fortes momentanément. De là les illusions et aussi les émotions profondes propres à ces états. Très souvent, en rêvant, je vois mon vieil ami Paul et je l'appelle Jacques, pendant que, dans le même rêve, j'appelle Paul un étranger. Bien plus, on peut imaginer, au fond des eaux, des zoophytes dépourvus de toutes nos sensations et doués en revanche de sens qui nous manquent (d'un sens de l'électricité, si l'on veut) ; mais on aura beau faire, on ne parviendra par nul effort

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d'espril à concevoir un animal, un organisme monocellulaire, qui, étant sensible, ne serait pas doué de croyance et de désir, c'est-à-dire ne joindrait pas et ne disjoindrait pas, ne retiendrait pas ou ne repousserait pas ses impressions, ses marques sensationnelles quelconques, avec plusou moins d'intensité. M. Delbœuf (i) dit très bien queTinfusoire même peut prononcer ce jugement muet : fat chaud.

Tenons donc pour certaines la constance et Tuniversalilé de ces deux propriétés élémentaires et, par suite, leur indépendance, je ne dis pas à Tégard de l'état du cerveau, dont la tonicité ou le relâchement influe si clairement sur notre dogmatisme ou notre audace, c'est-à-dire sur Tac/wûtion plus ou moins entravée on aidée de nos deux puissances^ mais à Tégard des sensations.

Cela posé, avant de discuter le caractère quantitatif de ces modes de l'âme, nous croyons utile de faire voir, pour ainsi dire, à Tœuvre notre théorie ci-dessus, et démontrer la facilité avec laquelle s'explique, suivant elle, la formation des combinaisons mentales les plus énigmatiques, les plus indécomposables en apparence. La croyance, le désir, les sensations : avec ces termes précis, nettement saisissables, on peut tout faire psychologiquement, comme, extérieurement, avec ces trois termes non moins distincts et intelligibles, l'espace, le temps, les matières. Mais, remarquons-le, en utilisant ces éléments pour faire tout naître de leurs accouplements, nous devons tendre à subordonner les plus obscurs aux plus clairs et non ceux-ci à ceux-là, et la perfection scientifique consisterait mi^me à supprimer, s'il se pouvait, les plus obscurs, ou à les ramener aux autres (2). Or l'obscur en psychologie, c'est la sensation

(1) Lo Psychologie comme science naturelle , p. 9.

(t) C^o qui prouve, entre parentht'ses, l'insuffisanoe de la connaissance exrlusivenienl seieiililique, puisrjuc je suis loin do contester l'importance de lelément affectif des sensations.

en ce qu'elle a de propre, de sui generis ; dans les sciences extérieures, c'est la matière en ce qu'elle a dé chimique et de qualifié. Aussi semble-t-il aux savants qu'ils auraient atteint Tapogée du savoir humain le jour où ils auraient absorbé Tidée de matièredans Tidéede mouvement, laquelle n'est presque qu'une combinaison des deux idées d'espace et de temps. On a justement défini la cinématique une géométrie à quatre dimensions. De même, il semble que, si Ton parvenait à résoudre entièrement les sensations, le rouge, le vert, le rude, le sucré, etc., en jugements, par exemple, ou bien en volitions, états de l'âme choisis parmi les principales combinaisons, diversement opérées, de la croyance et du désir, la science si opaque des psychologues deviendrait transparente jusqu'au fond. Il ne resterait plus pour réaliser le rêve de l'identité substantielle, assez mal compris d'ailleurs par ceux qui ne regardent pas l'identité comme un simple cas singulier de la différence universelle, qu'à essayer de voir dans le mouvement et le jugement (Wundt), ou bien dans le mouvement et la volonté (Schopenhauer), et non, comme on l'a tenté en vain, dans le mouvement et la sensation proprement dite, deux aspects divers d'une même réalité.

La croyance et le désir, dans leur forme soit positive soit négative, peuvent se combiner, ensemble ou séparément : 1° soit avec les sensations différentes, fortes ou faibles, ces dernières nommées images ; 2° soit l'une avec l'autre, mais de plusieurs manières.

Unie principalement avec les sensations qu'elle accouple entre elles ou sépare, la croyance produit la perception et le discernement des sens. Exercée directement sur les images jugées telles, c'est-à-dire séparées, niées des sensations (affirmation et négation implicites et concomitantes), elle produit le souvenir. Autrement dit,

la mémoire n'est, en tant que fait psychologique, qu*un jugement^ surtout négatif, d'une certaine espèce, basé sur le fait biologique d'une répétition d'états cérébraux. Je n'ai pas à m'occuper ici du mécanisme de la localisation dans le temps. En rêve, nous nous souvenons sans le savoir, ou plutôt sans le croire; cela suffit pour qu'en réalité nous n'ayons pas le souvenir proprement di4. Le désir s'unit aussi, et très intimement, avec les sensations et les images. Amalgamé avec les sensations, il ne s'en distingue pas en apparence ; il semble participer à leur hétérogénéité radicale et s'appelle plaisir ou douleur physiques. Appliqué aux images, il enfante le désir proprement dit, ou vulgairement dit, et Taversion, Tamour et la haine, ou pour mieux dire, toutes les passions. Mais arrêtons-nous sur ces deux dernières dérivations.

Le désir peut, en effet, avoir pour but : l®une image étant donnée, la sensation correspondante encore absente ; 2° une sensation d'une certaine intensité (on sait ce que j*entends par là) étant donnée, un degré supérieur de la même sensation, ou sa continuation pure et simple ; 3* à Fin verse, une sensation étant donnée, un degré d'intensité moindre ; 4' une sensation étant donnée, son absence, c'est-à-dire d'abord son simple souvenir, sa négation comme sensation. Ces deux derniers cas, symétriquement opposés aux deux premiers, constituent le contre-désir, nommé aversion ou répulsion. La raison pour laquelle l'esprit se pn^le difficilement à voir dans le désir ou la répulsion l'essence m^'^me des plai^^irs ou douleurs physiques, c'est que, lorsqu'on se trouve dans le second ou troisième cas, à l'apparition d'une sensation dite agréable ou pénible on ne romarcpie pas l'éveil subit, automatique, du désir positif ou négalif ; mais il est visible que par des graduations insensibles on passe du premier cas au second

et du troisième au quatrième. On ne remarque pas non plus, à l'apparition d'une sensation quelconque, l'éveil subit de la croyance; aussi la perception n'a-t-elle généralement point Tair d*un jugement. Mais Tillusion est la môme ici et là. Le préjugé par lequel nous attribuons à certaines sensations comme une propriété qui leur serait inhérente le caractère d'être agréables ou pénibles n'a ni plus ni moins de fondement que le préjugé, également enraciné, par lequel nous attribuons aux objets extérieurs nos sen salions, couleur, poids, chaleur, odeur, comme si elles n'étaient pas essentiellement nôtres. Nous objectivons ainsi hors de nous ce qui est nôtre ; par la notion ordinaire du plaisir ou de la douleur et de la perception, nous objectivons en nous, en l'incorporant à ce qui est simplement nôtre, ce qui est nous, la faculté de croire et de désirer. Nous jugeons que le sang est rouge, parce qu'il est vu de cette couleur ; nous ne songeons pas aux daltoniens. Nous jugeons que la saveur sucrée du raisin est agréable, parce qu'en effet elle éveille immédiatement chez presque tous les hommes, et toujours chez les enfants, le désir de la prolonger. Mais bon nombre d'adultes aiment mieux les amers. N'y a-t-il pas cependant dessensations qu'il nous est impossible de concevoir autrement que comme agréables ou pénibles. Il y a les sensations erotiques ; mais ce n'est point surprenant, puisque nous ne pouvons les ressentir qu'à la condition de les désirer. Dès que leur désir cesse, on sait combien leur image devient répulsive. Quant aux sensations produites parle déchirement sanglant des muscles, la répulsion instinctive qu'elles font naître est clairement lice au désir fondamental de continuer à vivre.

Quand, une image étant donnée (voir ci-dessus, i" cas), le désir vise la sensation correspondante, il serait plus exact de dire que c'est toujours l'image elle-môme qui est

le contenu du désir. En effet, dans ce cas, l'image est donnée d'abord comme jugée telle, comme niée être une sensation^ el ce qu'on désire alors, c'est cette môme image en tant qxCaffirmée être une sensation. C'est cette négation qui appelle le vœu de cette affirmation. En veut-on une preuve? Dans un rêve erotique, une image voluptueuse étant offerte, on s'y attache comme à la réalité même, et l'on ne désire que la continuation ou la variation légère de cette image. C*est qu'en rêve l'image ne se présente pas comme n'étant pas une sensation.

Mais, par là, nous voyons que la passion, comme d'ailleurs les autres états de l'âme déjà indiqués, n'est pas une simple combinaison du désir et de l'image, et que le désir s'y combine aussi avec le jugement, c'est-à-dire avec la croyance. Occupons-nous maintenant de ces dernières combinaisons, celles de la croyance ou du désir, où intervient toujours sans doute, mais secondairement, l'élément sensationnel. Nous en avons cité plus haut deux exemples notables, l'attention et la question. Citons encore la proposition et la volition. En devenant explicite et verbale par la proposition, qui est toujours, au fond, une conclusion plus ou moins déguisée (chacun de ces termes, attribut ou sujet, étant lui-même un jugement figé en notion), la croyance inhérente aux perceptions immédiates s'est affranchie. Mais on ne songe à utiliser de la sorte ce qu'on sait, ce qu'on croit très fort, et à en déduire d'autres connaissances ou croyances très fortes qui y sont impliquées, que si l'on désire posséder ces dernières. Affirmer ou nier, conclure, c'est pousser la croyance d'un groupe d'impressions ou de souvenirs à un autre groupe, qui est désiré. De môme, la volonté est le désir mobilisé par le jugement. Je veux ceci, parce que je désire cela et que je juge qu'un lien de causalité existe entre ceci et cela. Comme la

différence des points de l'espace situés sur la même ligne droite, tout importante et profonde qu'elle est, est indifférente au regard de la force mécanique qui les traverse sans s'altérer, ainsi la différence des actes successifs qui concourent à la môme fin est comme non existante pour le désir qu'ils se passent de l'un à l'autre; et de même la différence des sensations ou images, ou des groupes de sensations ou d'images, si hétérogènes qu'elles soient, que nous rapportons à un même objet, et aussi bien des formules verbales qui le désignent, est non avenue pour la croyance qui les parcourt. Je marche vers un puits, je fais fonctionner la pompe, j'incline le seau plein et je bois; faire tout cela, c'est également désirer boire. Je vois quelque chose de jaune et de rond, je songe à un contact froid et velouté, à un goût acidulé et sucré, au mot français p^cAe, au mot latin ;?^mctf. . . sentir ou imaginer tout cela, c'est penser, dit-on, au même objet, c'est, dirai-je, promener sa croyance dans une même direction (1).

Deux notions capitales, le vrai et le bien, méritent une place à part, car on y voit la croyance et le désir non seulement se combiner entre eux, mais se réfléchir sur euxmêmes. Le juste, le bon, le désirable, c'est tantôt ce que

(1) Quand un lien d'aUributàsujet, perçu d'abord entre deux sensations, se représente entre leurs images, qui sont cependant ces sensations ellesmêmes affaiblies, la croyance avec laquelle on affirme ce lien n'a nullement diminué. Preuve, entre mille, que la croyance n'est pas fonction de la sensation. Cette conservation de la relation-croyance, malgré l'affaiblissement de ses termes, est ce qui explique la vertu abréviative de la substi. tution, si bien étudiée d'ailleurs parM.Taine au début de V Intelligence- Au nom d'un de mes amis, une silhouette rapide de son visage m'apparait parfois, mais pas toujours; toutefois, aussi bien dans ce second cas que dans le premier, ce nom réveille en moi la certitude d'avoir vu la personne qu'il désigne. Cette certitude est même plutôt entravée qu'aidée par l'apparition de la silhouette, car à la vue do celle-ci est attachée une certitude toute différente qui tend à chasser l'autre (et y parviendrait en rêve), à savoir la certitude de voir et non d'avoir vu.

l'on croit désiré par un nombre indéfini, pratiquement infini, de personnes, tantôt ce dont le désir^ soit en nous, soit en autrui, n'étant pas éprouvé, est désiré par nous en vertu d'un jugement d'identité, appelé ici jugement de finalité. Un musulman pieux, mais sensuel, à Tépoquedu Ramadan, juge bonne et juste la sobriété qu'il n'aime pas, et il la juge telle parce qu'il désirerait Taimer, comme propre à lui mériter le paradis, qu'il souhaite. Le vrai, le croyable^ c'est tantôt ce que l'on croit cru par l'immense majorité des hommes, tantôt ce dont la croyance immédiate, la perception, soit en nous soit en autrui, est conditionnellement (c'est-à-dire, on le sait, optativement^ puisque toute hypothèse implique le désir plus ou moins dissimulé d'une thèse) affirmée par nous, en vertu d'un jugement d'identiié proprement dit. Exemple : qu'est-ce que j'entends en tenant pour vraie la rotation de la terre autour du soleil? Ceci au fond : je crois à la croyance immédiate que j'en aurais s'il m'était donné d'avoir des yeux assez gigantesques et une vue assez télescopique pour voir le mouvement de la terre comme je vois une hirondelle tourner sur un lac. En disant ce 5t, à mon insu, je souhaite ce que je suppose. Et je crois à cette croyance immédiate conformément à une série de théorèmes géométriques, tous fondés sur le principe d'identité, qui, partant de lobscrvalion oculaire des phénomènes astronomiques, ont pas à pas promené de notion en notion, jusqu'à celle de la rotation du globe tiîrrestre autour du soleil, l'acte de. foi particulier inhérent à la vue directe des astres.

Les notions, en apparence impénétrables, de la nécessité logique et du devoir, si voisines des précédentes, s'explicjucut pareillement ou peu s'en faut. A ce propos, essavons une réhabilitation du svUoorisme. On a cru démontrer l'infécondité de ce mode de raisonnement.

Mais il est bon de ne pas confondre avec le syllogisme artificiel, développé par les scolastiques, le syllogisme naturel, en usage dans le cours de la vie. (iehii-ci se forme par Tun de ces innombrables mariages de la croyance et du désir dont je viens de citer des exemples. Ce no sont pas deux affirmations ou deux négations que le syllogisme naturel rapproche pour en dégager une troisième : c'est une assertion et une volilion, ou une perception immédiate et un jugement, ou une volilion et une image, etc. La notion résultante est alors d'une espèce à part, et vraiment nouvelle. On vient de me dire, et je crois, ou plutôt j'affirme, d'après ce témoignage, qu'un homme, à l'instant, vient d't'^tre tué non loin de moi ; j'y cours et je vois un homme taché de sang, un couteau sanglant à la main, à côté du cadavre ; je conclus que cet homme est nécessairement le meurtrier. — Je suis ambitieux, je désire les honneurs (majeure) ; j'apprends, je crois qu'une bonne occasion s'offre de devenir maire de mon village (mineure); la conclusion estque je dois me saisir de Técharpe convoitée. — Je veux m'enrichir ; f affirme que cette chute d'eau inutilisée, située dans ma propriété, est une source de fortune ; je médis que je dois l'exploiter. — La vie est toute remplie de ces syllogismes-là.

Mais abrégeons ces développements préliminaires, et résumons-nous. Pour éclaircirma pensée en ta résumant, je reviendrai sur une comparaison qui n'est peut-être pas un pur jeu d'esprit, mais où je ne veux voir pour le moment qu'un moyen commode de m'exprimer. Sous bien des rapports, la croyance et le désir sont aux sensations ce que l'étendue el la durée sont aux qualités chimiques delà matière. On a dit que le moi a fait Talome à son image. Il est plus exact de dire qu'il s'est peint, comme croyant et désireux, dans l'espace et le temps. Tout ce qu'il a de

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clair,c'est sa propriété de croire et celle de désirer,et leurs combinaisons ou réflexions sur elles-mêmes. Tout ce que la nature a de clair, c'est Tétendue ou la durée de ses êtres, et leur mouvement, sorte de synthèse originale de la durée et de l'étendue. C'est une tentative également vaine de ne voir dans l'étendue et la durée que de simples relations d'atomes, el, dans la croyance et le désir, que des rencontres répétées de sensations ; tandis qu*on peut, avec une certaine vraisemblance, fausse pourtant, espérer de résoudre l'atome, la substance mystérieuse, en termes d'espace et de temps (c'est le fond de Texplication mécanique de rUnivers}, et d'expliquer la formation des sensations les plus élémentaires, ainsi que des instincts les plus simples, par des amas et des legs accumulés de jugements ou d'efforts primitifs. Impossible d'ailleurs de ramener à l'unité la dualité de l'espace et du temps, de la croyance et du désir. Pour Maine de Biran, Tintelligence n'est qu'un cas de la volonté ; pour Wundt, et aussi pour Descartes, pour Spinoza, qui traitent les appétits et les passions comme autant d'idées, la volonté n'est qu'un cas de l'intelligence. Egale erreur ; mais la dernière a ceci pour elle d'<^tre l'expression erronée de cette vérité, développée plus loin, que le désira essentiellement la certitude pour objet. Encore ici, notons une similitude frappante. Le temps a pu être considéré, en cinématique, comme une quatrième dimension de l'espace; il ne viendrait à l'idée de personne de regarder l'espace comme un simple auxiliaire du temps. Il y a une science de l'étendue pure, la {^^éométrie. La chronométrie auprès d'elle ferait triste (iji^uro. De même Ja croyance l'emporte grandement sur le désir on indépendance et richesse propres. La logique traite de la croyance presque pure; le désir pur ou presque [)ur n'a ni ne peut avoir de science à son service exclusif.

L'éthique, qui répond en cela à la mécanique, s'occupe du désir croyant, de la volonté. C'est toujours sous la forme d'une proposition (où l'intervention cachée du désir est insignifiante) que se présente à nous le rapport du moyen à la fin, de même que nous nous représentons sous la forme d'une ligne, d'une certaine étendue, le mouvement d'un corps.

Caractère quantitatif de la croyance et du désir seuls

Enfin, — car il est temps d'entrer dans le cœur même de notre sujet, — la croyance et le désir sont, à notre avis, de même que l'espace et le temps, des quantités qui, servant de lien et de support à des qualités, les font participera leur caractère quantitatif; ce sont, en d'autres termes, des identités constantes, qui, loin d'empôcher l'hétérogénéité des choses noyées dans leur sein , les mettent en valeur, les pénètrent entièrement sans toutefois les constituer, les unissent sans les confondre et subsistent inaltérables au milieu d'elles malgré l'intimité étroite de cette union. La différence de doux atomes chimiques estelle en soi susceptible de plus et de moins? Oui, mais à la condition de consister dans la distance de ces atomes, dans leur figure, leur volume et leur vitesse. De même, la sensation Ju bleu, celle d'une odeur de lilas, d'un goût sucré, el aussi bien leurs diverses nuances, qui sont autant de modalités hétérogènes, peuvent-elles être légitimement réputées avoir quelque chose de plus ou de moins les unes

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que les antres ? Oui, mais seulement si Taffirmation et la volonté comprennent ces phénomènes affectifs dans des propositions ou des décisions qui seront avec raison regardées comme plus ou moins fortes, plus ou moins vraies, plus ou moins justes.

Ma thèse, on le voit, en implique deux : 1® la croyance et le désir sont des quantités ; 2" il n'y en a pas d'autres en psychologie, ou il n'y en a que de dérivées de celles-ci ; ce qui revient à dire que la sensation nest pas en elle-même une quantité, — Je commencerai par le second point, qui exigerait un volume et que j'effleurerai seulement. Puis j'aborderai le premier point.

M. Delbœuf {Rev, philos.^ mars 1877) reconnaît que Fechner « ne procure pas à l'esprit une idée bien nette de ce que peut être la quantité d'une sensation, ni comment par conséquent elle peut être représentée en nombre. » C'est à tort qu'en mesurant l'étendue d'une couleur, ou la durée des sensations en général, on croirait les soumettre elles-mômes à la mesure. La durée d'un phénomène, extérieur ou intérieur, et aussi bien son étendue, sont des caractères qui lui sont étrangers, des parties de l'espace et du temps et non de ce phénomène en tant que distinct de ces deux objets fondamentaux de la pensée. Il n'en est pas de m^me de la vitesse d'un fait, qui est réellement une de ses propriétés. Or les psychophysiciens ont fort bien pu mesurer l'intervalle qui s'écoule entre une sensation et une contraction musculaire ; mais il ne s'ensuit pas, comme on le dit par à-peu-près de langage, qu'ils aient mesuré la vitesse d'une sensation ou d'un acte de la volonté. La vitesse étant définie l'étendue linéaire parcourue pendant l'unité de temps, les laits intimes où n'entre pas la considération de l'étendue ((juoiqu'ils puissent fort bien avoir lieu dans l'espace) ne sauraientctre doués de rapi-

dite on de lenteur, si ce n'est par métaphore. Pour que la métaphore soit juste, il faut que les degrés successifs des changements considérés soient séparés par une différence qui, sans être une distance, soit mesurable comme une distance. Il en est ainsi quand il s'agit des variations d'intensité d'une opinion faible qui devient par degrés une énergique conviction ou d'une inclination légère qui se transforme, sans changer de nature, en passion déclarée, ou, par dérivation, d'un m^me plaisir et d'une môme douleur qui augmentent ou diminuent insensiblement. Par exemple, si une minute s'écoule entre le début d'une odontalgie et la crise aiguë, je jugerai ce phénomène deux fois plus rapide que s*il s'était accompli en deux minutes. Mais si une minule s'écoule entre l'apparition d'une idée, suggérée à titre de conjecture douteuse, par une lecture, et la formation d'une foi profonde et inébranlable en la vérité de celte idée, de quel droit dirai-je que cette évolulution intellectuelle a été égale, inférieure ou supérieure en rapidité à l'évolution passionnelle qui précède? La mesure commune faitdéfaut (i).

Pour éviter une plus longue discussion, j'emploierai l'argument expéditif suivant. Toute réalité quantitative à nous connue est susceptible essentiellement de valeurs positives et négatives, d'oppositions internes. Or la sensation, qui est une réalité, ne présente pas de valeurs négatives.

(1) Bien entendu, je ne m'arrôte pas à certaines qualités personnelles qui doivent à des quantités physiologiques dont elles sont l'expression do paraître à tort des quantités psychologiques : par exemple, la fidélité variable de la mémoire, le plus ou moins d'adresse manuelle^ etc. L'exactitude plus ou moins grande du cerveau à remplir son rôle de bibliothécaire du moi, à lui présenter en temps opportun les images de ses sensa* tions passées, s'expliquerait peut-être, si nous connaissions à fond le mécanisme cérébral, par des différences dans la direction et la quantité de mouvements atomiques. Une mémoire est plus ou moins fidèle par la même raison qu'une montre est plus ou moins exacte.

Donc elle n'est point une quantité. Il faut prouver la majeure et la mineure, la majeure d'abord, qui pourra surprendre. Elle s'appuie sur d'assez fortes considérations. D'abord toutes les quantités qui se résolvent en mouvements (lumière, chaleur, etc.) participent à la contrariété des deux directions inverses sur une mt^me ligne droite. L'attraction, force rayonnante, s'exerce en une infinité de sens opposés, de rayons symétriquement contraires ; de même, la chaleur et la lumière à partir du foyer lumineux ou calorifique, quoique parfois un écran arrête une partie des rayons. D'autre part, quand une force devient linéaire ou superficielle, par exemple l'électricité, il se trouve qu'elle est polai'isée, et c'est aussi le cas de la lumière si elle est réduite à rayonner dans un seul plan. Dira-t-on qu'il n'y a pas de volume négatif? Mais ce sont là des abstractions de quantités et non des quantités concrètes, et il importe de les rattacher à leur substrat. La vitesse fait partie du mouvement ; le volume n'est séparé qu'abstrativement de la forme ; et il n'est pas de forme, si compliquée qu'elle soit, comme le montre bien la symétrie bilatérale des animaux, qui ne puisse s'opposer à une contre- f orme ^ ou qui n'en contienne en soi, par exemple le cercle. Dirat-on encore qu'il n'y a pas de masse, de densité négatives ? Mais la masse et la densité sont fonctions du poids, c'est-àdire de l'attraction newtonnienne qui, avons-nous dit, rayonne en une infinité de sens inverses. Chaque masse contient en soi des myriades d'oppositions pareilles.

Arrivons à la mineure de notre argument. Ici M. DelboRuf vient à mon aide. Il combat victorieusement {Revue philosophique, janvier 1873) l'hypothèse des sensations négatives hasardée par Fechnor, qui, au delà du point où la sensation s'annule et devient inconsciente, imagine une série de degrés aboutissant à l'inconscience infinie, sorte

d'antipode de la conscience parfaite (1). Sans adopter cette conjecture, on pourrait tomber dans Terreur commune de regarder les oppositions apparentes de certaines sensations singulières et accouplées deux à deux, le chaud et le froid, le blanc et le noir, le sucré et Tamer, le rude et le poli, comme assimilables à celle des valeurs positives et négatives d'une même quantité. Mais le blanc et le noir, le chaud et le froid se signalent parmi les autres impressions de la vue et du toucher, uniquement parce qu'ils ont pour spécialité de marquer soit l'augmentation ou la diminution brusque de l'excitation physique à laquelle la vue ou le toucher viennent de s'habituer, soit l'extrême limite, en deux directions inverses, du champ d'opérations physiologiques de ces sens parvenus au point où leur non-exercice absolu les paralyse ou tend à les endormir et où leur exercice exagéré les décompose. C'est en raison de la connaissance que nous avons de ces accroissements ou décroissements de quantités extérieures exprimées par le blanc et le noir, par le chaud et le froid, que ces sensations nous paraissent opposées. Sans cela, elles nous paraîtraient ce qu'elles sont, hétérogènes. Quant au rude et au poli, au doux et à l'amer, inutile d'insister. Pourquoi n'opposeraiton pas aussi bien le doux et Tacide que le doux et l'amer? — Ces difficultés étant écartées, j'ai quelque droit de tirer la conclusion de mon syllogisme.

(1) Croyance, désir, sensation : voilà des termes simples et précis. Au contraire, qu'est-ce que la conscience? Ce terme complexe et confus, dont les psychologues abusent, est aussi mal choisi par eux que pourrait l'être par les géomètres un vocable où l'idée d'espace se présenterait amalgamée à celle de matière. L'ambiguïté de cette notion se montre quand on essaye de répondre à cette question : Quel est le maximum de conscience? On voit sans peine qu'il n'y a pas un maximum, mais deux maxima; dans certains états d'apathie, de somnolence du désir, mais de vive illumination théorique, on se sent aussi éveillé que possible ; d'autres fois, dans des instants de trouble intellectuel, mais de passion violente ou de résolution invincible, on échappe de même, par une issue différente, au clair^ obscur de ce demi-sommeil où se passe la « vie ordinaire >

Par là, nous sommes conduits maintenant à tâcher d'établir noire première et principale proposition : La croyance et le désir sont des quantités. Notre raisonnement sera précisément inverse : Toute opposition est une lutte, une neutralisation tentée ou accomplie, qui suppose la similitude des termes belligérants, leur comparabililé numérique, la possibilité de les mettre en équation. Nulle opposition vraie, par suite, ne peut se rencontrer hors des réalités quantitatives. Si donc la croyance et le désir contiennent des oppositions incontestables, il est avéré qu'ils sont des quantités. Or il est évident qu'ils comportent Tun et Tautre des états positifs et négatifs. Un médecin examine un malade; à la vue des premiers symptômes qu'il observe, il se prononce mentalement, avec un certain degré de conviction, pour l'existence d'une fièvre typhoïde; puis d'autres caractères de la maladie suscitent en lui une tendance, d'abord faible, puis vague, à nier justement ce qu'il affirme; à un certain moment, sa négation et son affirmation se balançant exactement, il est dans le doule absolu, état singulier qui serait inexplicable dans toute autre hypothèse que la mienne. Il ne dure guère, et la négation ne tarde pas à l'emporter définitivement, ou l'affirmation à reprendre le dessus. Comment, deman* derai-je, interpréter le doute absolu, ce zéro d'affirmation et de négation, si ce n'est comme la preuve qu'à cet instant l'affirmation et la négation, ou pour mieux dire le penchant à affirmer ou à nier, ont la même intensité, la mOme force, le môme poids? Et n'est-ce pas avouer que ce sont des quantités? Autre exemple. De la volonté, d'abord naissante et débile, puis croissante jusqu'à un certain point non dé[)assé, puis décroissante, de se marier avec une personne, un jeune homme passe graduellement à Vindifference complrle dabonl à l'égard de ce mariage, enfin à la volonté.

croissante par degrés, de ne pas le faire (volonté négative qui s'exprimerait en latin par nolle et pour laquelle notre langue manque d'expression). Encore une fois, comment cette indifférence complète serait-elle possible si ce velle et ce nolle n'étaient pas équivalents? Les changements psychologiques dont je parle ne sont-ils pas de vrais passages du positif au négatif, aussi bien que la hausse et la baisse alternatives d*un fleuve ou le mouvement tour à tour ralenti et accéléré d'un mobile qui va de B à C, puis de C à B, moyennant repos au point C?

Ce qui ra'empftche d'admettre le caractère quantitatif des sensations, c'est que, visiblement, elles se dénaturent dans leurs augmentations ou diminutions apparentes, qui sont de véritables métamorphoses. Pour prendre les plus favorables à la thèse contraire, le chaud par degrés devient le brûlant et n'a plus rien de semblable à lui-môme ; la sensation de poids léger (objet des mesures de M. Delbœuf) se transforme vite en fatigue et en accablement mortel, et change ainsi du tout au tout, — et même, dans la transmission du noir au blanc à travers les nuances infinies du gris, je ne puis voir qu'une succession de qualités distinctes et hétérogènes. A fortiori en est-il ainsi des autres sensations. Mais peut-on dire que, dans le parcours de leurs variations en plus et en moins, la croyance et le désir s'allèrent jamais radicalement ? Peut-on nier qu'ils restent constamment identiques à eux-mêmes et qu'ils gravissent ou descendent en nous^ sans altération perceptible, l'échelle immense, incomparablement supérieure à toute autre, qui sépare leur maximum de leur minimum ? Au moment où une certitude s'établit en nous, il semble peut-être qu'une distinction radicale se creuse entre elle et l'opinion grandissante qui l'a précédée. Mais cette illusion se dissipe si l'on s'observe attentivement. Je

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regarde un décor de théâtre représentant un vase de fleurs ; je commence à être simplement porté à croire qu'elles sont naturelles et non peintes ; puis subitement, je vois, je deviens visuellement sûr, qu'elles sont en effet naturelles. Toutefois cette instantanéité du changement opéré n'est qu'apparente, de môme que le passage de l'état liquide à l'état solide des corps est en réalité continu, malgré la solution de continuité qu'il semble présenter. Et^ en outre, la certitude visuelle dont je parle est si peu un état inextensible et tout (Tune pièce, qu'elle serait sensiblement augmentée par le concours d'une certitude tactile.

La difficulté principale de reconnaître le caractère quantitatif de la croyance et dn désir a pour cause le caractère éminemment qualitatif de la sensation, avec laquelle ils se présentent toujours combinés. Si l'on me demande lequel, de deux plaisirs hétérogènes, celui du théâtre et celui du jeu par exemple, est le plus agréable en soi, je ne saurais que répondre. Mais je n'hésiterai pas à dire lequel des deux est le plus recherché, soit par telle personne, soit par tel groupe de personnes. Je serais également fort embarrassé pour décider si telle théorie astronomique sur la nature des comètes ou des nébuleuses contient plus ou moins de savoir, apporte plus ou moins de connaissances, que telle théorie physiologique sur le rôle des nerfs vasomoleurs ou la formation du sucre dans le foie. Savoir, en effet, c'est à la fois sentir (ou imaginer) et croire, de môme que jouir, c'est à la fois sentir et désirer. En tant que composées de sensations et d'images, les conceptions sont dissemblables comme elles, mais la foi qu'inspirent à la généralité des savants d'une niome nation, dans un même temps, les doctrines fondées sur les faits les plus hétérogènes, ne change pas de nature, parce qu'elle s'applique à l'explication du timbre des instruments après s'être appli-

quée à la régénération des os par le périoste. On a la preuve de cette simililude quand, par hasard, des doctrines d'origine si distincte viennent à se heurter. Dans ces dernières années, on a vu la confiance des physiciens en la théorie mécanique de la chaleur devenir presque égale à celle des astronomes dans le principe newtonien de l'altraclion. Peut-ôtre y a-t-il quelque part un savant^ à la fois astronome et physicien, qui, voyant ou s'imaginant voir une conlradiclion directe entre une conséquence de la loi de l'attraction et une conséquence de la loi de la conservation de la force, éprouve une répugnance précisément égale à sacrifier Tune ou l'autre et se démontre ainsi à lui-môme, sans le savoir, par son doute absolu, l'homogénéité de ses deux croyances contraires.

Toute quantité vraie, toute chose susceptible de plus et de moins sans altérations, est conçue comme idéalement ou réellement divisible en unités égales, c'est-à-dire comme mesurable en droit ou en fait. Fût-il prouvé que la croyance et le désir ne comportent aucune mesure effeclive, il n'en résulterait pas qu'ils ne comportent aucune mesure imaginable. Mais est-il certain qu'aucun moyen ou instrument de mesure ne peut leur être appliqué ? Voilà une seconde question qu'il s'agit d'examiner. Recherchons donc s*il existe ou peut exister: 4** un mètre individuel 2® un mètre collectif de la croyance et du désir.

I.Si la valeur vénale des objets fournit un mètre approximatif, comme nous le verrons bientôt, des espérances et des convoitises,des goûts et des opinions totalisés du public, il est impossible, je le reconnais, de mesurer aussi commodément les degrés d'élévation ou d'abaissement de ces états dans un individu déterminé. Cependant la chose 'est théoriquement concevable, par l'emploi des phénomènes d'équilibre interne dont je parlais tout à l'heure, le doute

et rindécision. Par exemple, je crois inégalement à la théorie A, aux théories B, C, D, etc., toutes étrangères les unes aux autres. Quel est le rapport mathématique de ma croyance à chacune d'elles? J'observe que, si Am'apparait, dans une de ses conséquences, en contradiction avec C, je tombe dans le doute, et aussi bien quand C vient à contredire D ou E, etc. J'en conclus l'égalité des croyances afférentes à B, C, D, E. Si maintenant une contradiction se présente entre A et B, et que ma foi en A subsiste, quoique atteinte ; si, après avoir été contredite par B, la théorie A Test encore par C, puis par D, et qu'à ce troisième démenti seulement je me mette à douter absolument de la vérité de A, n'ai-je pas le droit de penser que ma croyance en A est égale à trois fois ma croyance en B ou en C ou en D? Un historien qui compulse des archives ou une grande bibliothèque voit souvent défiler vingt, trente témoins, les uns affirmatifs, les autres niant le m^me fait. Mais il ne compte pas les voix, il les pèse, car il a son opinion sur la valeur de chacune d'elles ; et il ne faut pas moins de trois, quatre, cinq démentis donnés au témoin le plus cher pour rendre son esprit perplexe. S'il n'a de préférence pour aucun des premiers, on peut dire que sa confiance dans celui-ci est triple, quadruple (encore y a-t-il il est vrai, des circonstances où la foi dans le témoin préféré devrait être regardée comme égale au produit et non à la somme des quantités de croyance attachées aux témoignages multiples nécessaires pour le contre-balancer). Môme raisonnement pour la mesure du désir individuel. Entre deux projets dont je dois sacrifier l'un, je reste indécis, j'y tiens donc également; si ayant à opter entre Tun de ces deux et un troisième, je choisis celui-ci, mais que, ayant à opter entre les deux premiers à la fois et celui-ci, je demeure irrésolu ou ne me décide qu'à contre-

cœur et au hasard, certamement je tiens au dernier projet deux fois plus qu'à chacun des deux autres.

Il est évident, jeTavoue, que ce procédé n'est nullement pratique. Aussi je m'empresse d'ajouter que les pyschophysiciens, avec lesquels d'ailleurs mon désaccord n*est pas grand, puisque je leur accorde l'existence de quantités dans Tâme^ point capilal de leur doctrine, ont eu raison au fond de ne pas s'attacher aux deux quantités pures que je signale cl d'étudier de préférence des quantités impures et dérivées^ mêlées d'un élément qualitatif dominant, mais accessibles par certains côtés à nos instruments physiques de mesure si maniables et si utiles. Il n'en importe pas moins, au point de vue théorique, d'indiquer ce caractère mixte qu'ils n'ont pas voulu voir, comme il convient parfois, en chimie, d'affirmer le pressentiment du corps simple alors m<>me qu'il ne se laisse pas voir et toucher à part de ses combinaisons.

Reprochera-t-on cependant au procédé idéal de mesure ci-dessus indiqué, non seulement d'être impraticable, mais d'être fondé sur l'aperception immédiate et d'échapper ainsi à tout contrôle indéniable? Je ne puis accepter l'objection. Elle atteindrait aussi bien toute science en général et la psychophysique en particulier. N'est-ce pas sur Taperceplionimmédiate delà coïncidence dedeuxlignes superposées que toute mesure physique est fondée ? Si cette assimilation paraît forcée, je Técarte ; mais je ferai remarquer que la psychophysique n'est jamais parvenue, en réalité, à mesurer le phénomène interne par le phénomène extérieur qui relève seul du mètre, de la balance et du thermomètre. Pour être autorisé à regarder les accroissements de la sensation camme fonction de ceux de l'excitation, on doit nécessairement tenir pour certain que les premiers sont mesurés indépendamment des seconds.

Cela est surtout visible si Ton admet que la sensation grandit plus vite (fatigue musculaire) ou moins vite (intensité lumineuse) que l'excitation. Si la sensation n'était mesurable que par ses excitations externes, elle devrait toujours être jugée 2, 3, 4 fois plus grande quand celles-ci sont devenues doubles, triples, quadruples. On en juge autrement; donc on croit posséder un mètre de|la sensation étudiée à part de ses causes. Comment peut-il être fourni, sinon par la sensation elle-même, ou mieux par Taperception immédiate, dont il est si facile d*abuser, mais si impossible de se passer? La première question en psychophysique est donc celle-ci : Y a-t-il des unités psychologiques ? Y a-t-il ou non des phénomènes intimes qui se présentent comme divisibles en parties homogènes, quoique en fait inséparables? Cette question tranchée affirmativement, il y a lieu ensuite, mais seulement ensuite, de chercher le rapport mathématique qui peut lier ces quantités aux quantités extérieures. Au cours d'une discussion soulevée il y a quelques années, dans la Revue scientifique, par l'argumentation stérilement ironique d'un anonyme, M. Wundt et M. Delbœuf ont reconnu ce point. Le premier {Revue scient,^ t. VII, p. 101 8) affirme que nous avons « dans notre aperception immédiate whq mesure pour l'égalité des sensations ». Le second, encore plus explicite (p. 1016), s'exprime ainsi : « La sensation ne seraitpoint mesurée par l'amplitude d'un mouvement physiologique... la sensation ne peutl^être que par une sensation... Si nous voulons arriver à une loi et de là remonter à la cause, il nous faut mesurer la sensation^ c'est-à-dire la rapporter à une unité de sensation. » M. Ribot, il est vrai, conteste (p. 878) la mesurabilité des états internes à part de leurs causes ou conditions extérieures. Mais, en fait, ajoute-t-il, « la difficulté a été tournée : on mesure non la sensation, mais des différences de sensation.»

Fort bien, mais ne s*agit-il pas de différences senties et immédiatement jugées égales ? C'est donc toujours au postulat de la mesurabililé par soi de Tétat intime qu'il faut en venir d'une manière directe ou détournée. Or quel est Tétat intime, je le répète, dont Thomogénéité, dans toute retendue prodigieuse de son domaine, soit mieux attestée par la conscience que celle de la croyance et du désir ?

On pourra s'étonner que, parmi les essais possibles de mensuration de la croyance individuelle, nous n'ayons pas fait figurer le calcul des probabilités. Nous avions nos raisons, que le lecteur va comprendre. Cependant, si cette branches des mathématiques ne donne point, à notre avis, la mesure de la croyance, elle nous fournit en faveur de samesurabilité un argument si puissant que nous ne pouvons Tomettre. Malgré les critiques dont elle a été Tobjet de la part des philosophes, malgré Tabsurdité apparente d'admettre qu'un événementqui nécessairement, parhypothèse, doit tHre ou doit ne pas être, soit plus ou moins probable, on ne croira jamais qu'une théorie élaborée par tant de génies éminenls et d'esprits rigoureux repose entièrement sur le vide. Ce calcul célèbre s'applique assurément à quelque chose de calculable; il mesure ou du moins a pour but de mesurer quelque chose qui est mesurable. Mais quelle chose? Serait-ce, comme on Ta dit malicieusement, «le degré d'impossibilitéducertainet le degré de possibilité de l'impossible » ? Il est clair que, pour un géomètre déterministe, la probabilité n'a ni ne peut avoir rien d'objectif. Et si, aux yeux des partisans du libre arbitre, pour M. Renouvier par exemple (voy. Essais de critique générale, t. II, p. 421 et s.) ou pour tout autre philosophe rallié à la doctrine, très profonde par endroits, de la réelle ambiguïté de certains futurs, la probabilité devient suscep-

tible d'un sens objectif, dans des circonstances assez restreintes, elle perd du même coup la faculté d'être mesurable. Ne pouvant être objective, la quantité à laquelle le calcul des probabilités s^applique, à moins de n'exister pas, doit être subjective. Ce ne peut être que la croyance. Bernouilli, dont Topinion compte en pareille matière, se place à ce point de vue. « Je dois dire cependant, reconnaît M. Renouvier, que Bernouilli n'entendait pas que le calcul des probabilités eût à mesurer autre chose que les attentes. Le fondement de ce calcul est à ses yeux subjectif et non objectif. » (Voy. Essais^ p. 454, note). Donc, si le calcul des probabilités a une base réelle, s'il n'est pas un faux calcul, il est avéré que la croyance est une quantité interne ; ou bien elle n'est point une quantité, et il en résulte que les inventeurs de cet ordre de spéculations ont perdu leur temps.

Par malheur, ce ne sont pas les accroissements et les décroissements de la croyance, tels qu'ils sont, que détermine le calcul dont il s'agit, mais bien tels qu'ils seraient s'ils se proportionnaient exactement aux augmentations ou aux diminutions de ce qu'on pourrait appeler les raisons mathématiques de croire. Il faudrait se garder, du reste, de regarder ces raisons de croire comme des caractères intrinsèques des choses, et de restituer ainsi à la probabilité un sens objectif. Ce sont des raisons toutes subjectives elles-mêmes qui consistent dans la connaissance que nous avons, non des causes d'un événement attendu et ignoré, mais des limites du champ hors duquel nous sommes sûrs qu'elles ne s'exerceront pas, et de la division de ce domaine en d(»ux portions inégales, runeappeléechancesfavorables, Taulre chances contraires, dont l'inégalilé peut (HrechilVrée. J'ignore par (juel concours de causes physiques,, physiologiques, psychologiques, la main d'un enfant tirera à la

loterie tel numéro et non tel autre ; mais je sais (certitude négative) que le numéro qui sortira sera compris entre 1 cl 100 et non au delà, puisqu'il n y a que cent billets, et, en outre (certitude positive), je sais que j'ai 10 billets et que, par conséquent, il y en a 90 que je n'ai pas. L'hypoth^se consiste ici à considérer ces deux dgrnières certitudes comme Téquivalent partiel de la connaissance des causes, que je ne puis avoir.

Cette hypothèse acceptée, tout se suit aisément, et il peut paraître assez naturel de penser que le degré de croyance d'un homme ignorant invinciblement les vraies causes doit se proportionner à la valeur mathématique des raisons telles que je viens de les définir. A ce point de vue, ce calcul des crédibilités, c'est-à-dire des affirmabililés et des niabilités, serait une sorte de logique algébrique, celle-là même que nos modernes logiciens ont rOvée, et le pendant symétrique de cette science serait précisément la doctrine utilitaire de Bentham, cette morale par a plus b, qu'on pourrait appeler le calcul des désirabiliiés positives et négatives. Mais la difficulté pour les mathématiciens comme pour les utilitaires consiste à justifier ce devoir qu'ils m'imposent de croire ou de désirer plus ou moins, ou autrement que je ne crois et que je ne désire. Car pourquoi, en ce qui concerne les premiers dont je m'occupe maintenant, accepterais-je l'hypothèse contestable sur laquelle est fondé tout leur édifice de formules ? Or, en fait, ces raisons mathématiques de croire dont je parlais sont à la croyance ce que, d'après les psychophysiciens, le degré de l'excitation extérieure, Tintensité lumineuse par exemple, est au degré de l'impression, à la sensation de lumière. Ce n'est pas qu'il convînt détendre à ce nouveau cas le fameux loyarithme des seiisa lions. Mais, suivant que la foi est influencée par le désir ou par la répulsion, il est à

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remarquer que les accroissements vont d'un pas plus rapide ou plus lent que les accroissements parallèles de la probabilité mathématique. Les habitants d'une villede 10000 âmes, où se produisent 10 cas de choléra, commencent à ^tre effrayés ; si, le lendemain, il s'en produit 20, leur alarme aura plus que doublé, tandis, que si, dès le début, le chiffre de ces maladies eût été 20, l'alarme initiale n'eût pas été sensiblement différente. J'ai 10 billets de loterie, j'en prends 10 autres, mon espérance de gain aura-t-elle passé du simple au double ? Nullement, quoique certains caractères prédiposés aux chimères et plus accessibles à l'espérance qu*à la crainte puissent faire exception sur ce point.

Puis notons que, chez le même homme et à propos du môme ordre de faits, les accroissements de la foi après avoir été plus rapides que les accroissements parallèles de la probabilité, peuvent devenir plus lents ou vice versa. En général, dans le voisinage de son maximum appelé certitude, la croyance en voie d'augmentation se ralentit singulièrement. Dans les sciences on peut remarquer la résistance singulière qui s'oppose à l'établissement définitif d'une théorie qui était déjà cependant reconnue poui* à peu près démontrée à une époque où les faits qu'elle expliquait étaient deux fois moins nombreux. On découvre chaque jour des faits nouveaux favorables à l'hypothèse transformiste ou atomistique, mais la foi de leurs partisans est bien loin d'en être accrue autant qu'elle Tétait dans le principe par la découverte défaits bien moins probants. Sur de simples indices. Newton admit presque sa conjecture devenue loi. Depuis, les observations astronomiques multipliées ont centuplé les preuves de sa théorie, et la foi des savants en elle n'a pu devenir cent fois plus forte. Quoique la certitude ne diffère en rien d'essentiel

des autres degrés de la croyance et soit simplement l'une des extrémités de leur série, le passage de la croyance proprement dite à la certitude est, nous le savons, une sorte de rhangement d'état, comme la solidification d'un liquide, et présente des obstacles propres, comme tout changement d'état.

Si Ton lient compte de ces considérations, on verra que le calcul dos probabilités, sans base objective, s'applique à une quantité subjective bien réelle, mais ne peut servira la mesurer. Son grand mérite, à mes yeux, est de montrer clairement, je le répète, qu'elle est mesurable. Si Ton veut à tout prix qu'il ait un fondement objectif, ce ne peut ^tre qu'une tendance plus ou moins grande des événements futurs à se produire. Mais cette tendance, comment la concevoir, si ce n'est sur le type du désir? Ce calcul s'appuie donc nécessairement sur l'hypothèse de la mesurabilité du désir, sinon de la croyance.

En temps électoral, on voit monter et descendre plusieurs fois dans la même journée, par suite des moindres renseignements nouveaux, des on-dit les plus insignifiants, les espérances et les craintes des candidats. Assurément le calcul des probabilités ne joue aucun rôle là dedans. Mais ce qui est bien clair, c'est le caractère quantitatif très marqué de ces espérances et de ces craintes. Chacun de nous sent décroître en lui, à mesure que le temps s'écoule, et avec une assez grande régularité, sans que le calcul des probabilités y soit pour rien, la confiance que lui inspirent ses souvenirs et qu'un mot lui réveille ou lui trouble tout entière; et quand nous voyons de loin s'approcher de nous un de nos amis que nous hésitons d'abord à reconnaître, nous sentons croître régulièrement notre foi en la réalité de sa présence. Ici encore, aucune application du calcul des probabilités n'est possible ni imaginable. Cependant,

oe sont là, je crois, des variations quantitatives au même titre que Télévation ou l'abaissement de la température. Oe ne saurait donc prétendre que le caractère d'être mesurable est une propriété empruntée par la croyance à la langue des calculs, puisqu'il persiste encore après le silence forcé de celle-ci.

Le procédé à coup sûr le plus grossier, quoique le plus rigoureux en apparence, pour mesurer les quantités internes, consisterait à les exprimer par la quantité d'action qui épuise un désir ou réalise une idée, toutes les fois que cette action se composerait de gestes, de mouvements, de dépenses de forces musculaires, le tout réductible à des quantités de mouvements moléculaires. On dirait encore, par exemple, que la soif apaisée par un verre d'eau est égale à deux fois celle qui exige deux verres d*eau pour être étanchée, etc. N'insistons pas.

Quoique malaisé à découvrir, un mètre approximatif des croyances et des désirs, m^me individuels, aurait bien fini par être imaginé si le besoin s'en était fait sentir à la plupart des hommes, autant que le besoin d'un mètre de l'opinion ou de Tinclination générales. Mais le malheur est que, dans la pratique de la vie, le degré d*une opinion ou d'une inclination individuelle n'est pas ce qui importe, ou plutôt ce qui intéresse ; et partant on ne remarque pas qu'elle a des degrés^ par la même raison que, suivant la loi formulée par Helmliollz dans son Optique^ les phénomènes de la vision inutiles pour la connaissance pratique des objets (les mouches volantes, les images accidentolles, etc.), quoique visibles comme les autres, ne sont f)oint vus, si ce n'est par les malades ou les oculistes. Il n'y a de môme que les psychologues qui daignent prêter quelque attention à leurs idées ou à leurs senliments en germe, aux ébranlements légers, et à la ruine lente de leur

foi religieuse ou politique^ de leurs affections ou de leurs amours. L'homme pratique ne s'aperçoit de ces écroulements intimes que lorsqu'ils sont consommés, par sa liberté d'agir qu'ils lui rendent. Un désir, de m^me qu'un avis, ne peut être utilisé pour la gestion des affaires publiques ou privées, par bulletin de vote ou acte notarié, qu'à la condition d'être réputé absolu et non relatif. L'homme d'action parait et croit se donner tout entier à tout ce qu'il entreprend. De là bien des inconvénients. On demande, par exemple, au médecin légiste, non pas : « Etes-vous tout à fait, presque, aux trois quarts, à demi convaincu qu'il y a eu empoisonnement? Croyez-vous à cela autant que vous croyez à l'existence de Thésée ou de Romulus, ou à l'existence de Tarquin le Superbe, ou à celle de Louis XIV ou à celle de votre père ? » mais bien : « Y a-t-il ou n'y a-t-il pas empoisonnement? » Et le plus souvent en répondant à cette question le médecin légiste donne implicitement pour certain ce qui ne laisse pas de lui sembler douteux à quelque degré.

C'est une trop rare marque de probité philosophique de chercher à rendre avec exactitude non seulement la nuance précise de sa pensée, mais le taux de sa confiance en elle. L'exemple de Cournot, de Henan, de Sainte-Beuve, sur ce point, n'a pas été contagieux. On peut s'étonner que, même parmi les logiciens, les demi-affirmations necomptent pas. Je ne sais pourquoi, notamment dans la théorie du syllogisme, on raisonne toujours comme si les prémisses étaient affirmées ou niéesprécisément avec la même énergie et sans le moindre doute. Essayons, un instant, de prendre en considération, dans la majeure et la mineure, les divers degrés d'intensité de raflirmation et de la négation.

J'afTirme, par hypothèse, avec une intensité égale à 5, que tout corps pèse, et, avec une intensité égale à 10, que

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l'air est un corps. N*est-il pas évident que la conclusion : L'air est pesant, devra être affirmée avec une intensité égale à 5 et non à 10? J'affirme avec force que nul animal n*est insensible. J'ajoute timidement : Je suis porté à croire que l'éponge est insensible. Conclusion : Je suis porté à croire que Téponge n'est pas un animal. — On peut expérimenter sur des syllogismes de toute forme; partout on trouvera que la moindre des deux doses d'affirmation ou de négation contenues dans les prémisses est la seule qui subsiste dans la proposition résultante.

Cette observation bien simple nous permet d'expliquer la nécessité du fait, si souvent observé, de ce profond et incurable scepticisme où l'abus du régime déductif fait tomber les raisonneurs. Toute la force de croyance et de désir dont nous disposons et qui s'écoule, non sans déperdition, dans notre conduite et nos pensées, est produite, enefret,ou plutôt provoquée par lescxpériences continuelles de nos sens. II est dans la nature de cette double puissance de se transmettre pour se conserver, mais de ne se conserver qu'en se dispersant. La transformation logique exige, nous venons de le voir, une dépense de foi en pure perte, comme le fonctionnement d'une machine une dépense de force inutile. Si donc, sans soumettre les conclusions ainsi produites au contrôle des faits pour augmenter ou annuler la dose de croyance qui leur est afférente, on les emploie telles quelles à de nouvelles déductions, les conclusions nouvelles engendrées par celles-ci leur seront inférieures en vigueur afflrmative, et, d'exténuation en exténuation (les anciennes idées, comme il arrive d'ordinaire, s'oubliant sans cesse au lieu de se grossir simplement des nouvelles), on aboutira fatalement au zéro de croyance. Acculé à cette impuissance de rien croire, le logicien n'a plus qu'une ressource : c'est de con-

jecturer que rien n'est croyable. Par une raison analogue, le moraliste, trop fier de ses passions toutes extirpées, devient inerte et se dit quiétiste.

L'attention prôtée, en logique, au caractère quantitatif de la croyance y introduirait bien des renouvellements que je ne puis indiquer ici. Je cite la remarque précédente à titre d'exemple.

II. La mesurabilité de la croyance et du désir individuels étant démontrée, il est temps de nous demander si les croyances et les désirs d'individus différents pris en masse peuvent être légitimement totalisés. Ils peuvent Têtre, si Ton considère que l'acte de désirer ou de repousser, d'affirmer ou de nier, abstraction faite des objets, c'est-àdire des sensations ou des souvenirs auxquels il s'appliquo, est le même, constamment le m^me, non seulement d'un moment à l'autre d*une vie individuelle, mais d^un individu à l'autre. Ce n*est pas Taperception immédiate, comme plus haut, qui prouve cette identité; mais c'est une induction irrésistible qui l'atteste. Nous avons des raisons de penser que la manière de sentir les odeurs ou les saveurs, de voir le bleu, d'entendre le son du violon, d'éprouver les impressions du sixième sens, diffère de Pierre à Paul, de Jean à Jacques; le cas saillant des daltoniens, des gens qui ont l'oreille fausse ou qui sont enrhumés du cerveau en est la preuve. Nous concevons qu'une sensation manque à Pierre et que Paul en ait d'un genre à part; et, de fait, par la pratique journalière et passionnée d'un art, d'une doctrine, par le culte fervent d'une religion longtemps réjçnante sans opposition, nous voyons se former çà et là, dans l'humanité, sinon des sensations, du moins des demi-sensations surajoutées et en train de devenir des sensations véritables; il y a eu un sens hégélien en Allemagne, un sens chrétien au moyen âge ; il y a encore un sens poétique^ un sensjuri-

dique\des choses. Et, soit dil en passant, dans ces acquisitions lentes de notre sensibilité, nous prenons sur le fait la transformation des jugements réitérés en notions, des notions en sensations, évolution inverse de celle qu'on remarque seule d'ordinaire, et propre peut-être à suggérer quelque hypothèse vraisemblable sur l'origine première de nos sensations élémentaires chez nos ancêtres reculés. Quoi qu*il en soit, rien n'est inintelligible en tout cela. Mais pouvons-nous concevoir quelqu'un qui ne distinguerait pas entre le oui et le non, comme certains ne distinguent pas entre le vert et le rouge, ou qui, après avoir donné des signes manifestes de ce que nous appelons le désir d*une chose, exprimerait son contentement si cette chose lui était refusée? Pouvons-nous admettre qu'il y ait deux manières A'écoutrr^ de regarder, comme il y a deux manières d'entendre et d'avoir la rétine affectée? Les sensations différant d'un homme à un autre, si le croire et le désirer différaient aussi, la tradition ne serait qu'un vain mot; rien d'humain ne pourrait être transmis inaltéré par une génération à la suivante. Une personne me donne la preuve qu'elle ne sent pas comme moi, elle me devient étrangère et indifférente; mais elle me donne un démenti, aussitôt je me sens heurté par une force contraire et, par conséquent, semblable à la mienne. Si l'on essayait de m'apaiser en me disant que peut-être eWenenie pas comme moi, je prendrais cela pour une mauvaise plaisanterie. Par la croyance, par le désir seulement, nous collaborons, nous nous combattons; par là seulement donc, nous nous ressemblons. Il n'y a pas de meilleure raison à donner.

N'est-il pas clair d'ailleurs que, au fond de toutes les luttes humaines, il y a un oui ou un no/i, un vel/e ou un nolle en présence? Le plus souvent, il est vrai, dans les luttes religieuses, politiques, sociales, deux propositions

distinctes et non pas seulement contradictoires, deux desseins hétérogènes et non pas seulement contraires, soulèvent la tempête. Mais elle naît uniquement parce que chaque thèse, en même temps qu'elle s'affirme, nie Tautre, parce que chaque volition fait obstacle à Tautre. L'histoire n'est que le récit de tels conflits. Par nos manières de sentir, au contraire, naturelles ou acquises, nous nous isolons dans le combat. Subtiles ou fortes, délicates ou grossières, elles sont, pour chacun de nous, le côté inoffensif autant qu'inviolable, par lequel ce monde ambiant de la discorde et de la haine, des charlatans et des fanatiques^ nous est étranger.

S'il en est ainsi, la totalisation des quantités de croyance ou de désir d'individus distincts est légitime. En fait, elle a été tentée avec un complet succès et une approximation suffisante. Les variations de la valeur vénale des choses, les chiffres de la statistique, et, aussi, comme nous le verrons, les triomphes ou les revers militaires des nations, sont des procédés diversement valables de mensuration de ce genre. Nous allons les parcourir.

Je ne m'étendrai pas sur le premier. Les oscillations de la Bourse, on le sait, indiquent passablement, sauf le cas où les fonds publics sont Tunique débouché ouvert aux capitaux disponibles, les vicissitudes du crédit, de la foi nationale dans le succès financier de la chose publique ou de telle entreprise industrielle cotée. On parie plus ou moins fort aux courses, suivant le degré de confiance qu'on a dans la vélocité d'un cheval. L'exaltation ou le déclin de la foi religieuse^ de la certitude attachée aux menaces de l'enfer ou aux promesses du ciel, se trahissent dans tous les temps et dans tous les pays, en tenant compte, bien entendu, de la dépréciation des métaux précieux et des variations de la richesse nationale, par le chiffre comparé

des sacriQces pécuniaires faits à Tautel^ des legs ou donanations au clergé. Ce serait un problème délicat^ mais non insoluble, de déterminer à Taide de ces chiffres, du chiffre comparé de la population à deux époques successives, du chiffre total de la fortune publique à ces marnes époques, et de beaucoup d^autres données numériques, la fraction exacte qui exprimerait le rapport des deux quantités totales de foi religieuse manifestées à ces deux dates dans la même nation. Si, d'une année à Tautre^ les dividendes distribués aux actionnaires d'une compagnie n*ayantpas varié, et les conditions générales du crédit étant restées les mêmes, les actions se vendent 1300 francs après s*être vendues 500 francs, n'est-on pas fondé à dire que la foi du public dans le maintien durable ou dans Taccroissement prochain, suivant le cas, des bénéfices, a passé du simple au triple ?

La statistique, convenablement maniée, fournit aussi de curieuses mesures du désir général. Par exemple, entre vingt-cinq et trente ans, dans les Pays-Bas, diaprés les calculs de M. Bertillon, sur 1000 garçons 112 se marient chaque année, et sur 1000 veufs 333 se remarient. Que conclure de là? C'est que le désir du mariage est environ trois fois plus grand chez les veufs que chez les garçons du même âge. Pour les veuves comparées aux filles, il est seulement deux fois plus grand. Par les chiffres des naissances aux divers mois de Tannée, nous apprenons dans quelle proportion numérique Tamour physique est plus intense au printemps qu'en hiver. Quand nous voyons que iOOO femmes mariées de quinze à cinquante ans ont, année moyeonne, 2i8 enfants en Angleterre, 273 en Prusse, et en France 173, comme nous savons d'ailleurs, par la fécondité remarquable de la race française au Canada, que nulle raison physiologique ne joue le rôle

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dominant dans ce résultat, nous sommes autorisés à penser que, si le désir d'avoir des enfants est parmi nous égal à 1, il est en Prusse égal à 1. 59, et, en Angleterre, à 1.43. La statistique criminelle et civile peut servir à évaluer la croissance ou la décroissance des instincts processifs et des passions violentes.

Mais la plus antique et la plus origitiale, sinon la plus rigoureuse, des balances de ce genre, c'est la guerre. Quand sur un point, insignifiant parfois, deux volontés nationales sont en conflit. Tune disant : Oui, telle chose sera; l'autre disant : Non, telle chose ne sera pas; chacune d'ellespuise, dans la supériorité de force qu'elle s'attribue, le droit qu'elle s'arroge d'anéantir l'autre. Il s'agit de soumettre ces persuasions contraires à un contrôle éclatant. Des deux côtés alors, le désir national s'amasse ; mais il ne se totalise par seulement, il s'organise, il se ramifie en une multitude de manœuvres et d'actions guerrières diflerenles qui collaborent au môme but, précisément parce qu'elles sont hétérogènes (car le seul rapport possible des choses similaires consiste à se juxtaposer stérilement ou à s'opposer deslructivement ; ce ne sont pas les boulangers qui font concurrence aux meuniers, mais bien les meuniers qui cherchent à se détruire entre eux et les boulangers entre eux, et toute production, à l'inverse, suppose la dissemblance des travaux). Une armée n'est donc pas un* simple total, comme les chiilVes de la statistique, dont les unités sont homogènes; elle est un tout comme un ôtre vivant. Elle est un nombre si Ton veut, mais un nombre vrai, objectif, qui reste tel hors de la pensée nombrante. En elle s'incarnent non seulement une quantité définie à chaque instant d'énergie mécanique sous forme de poudre et de boulets, de nerfs et de muscles, mais une somme déterminée à chaque instant de dogmatisme ou d'entéte-

ment patriotique qui passe, identique à lui-même, à travers les canons roulés, les marches forcées, les tambours battants, les fanfares. On se bat enfin. Pourquoi? Parce qu*il faut bien appuyer sur une démonstration solennelle et incontestée le jugement de supériorité que chaque belligérant porte sur soi. Un combat, en môme temps qu'il est la solution d'un problème de mécanique, est une opération « d'arithmétique morale », une soustraction.

Si mécaniquement deux armées son! d*égalo force, leur effectif, leurs engins militaires, leur degré d'instruction étant les mêmes^ c'est la plus volontaire qui vaincra. — Mais soyons plus précis.

Une armée qui se bat est à sa nation qui la regarde et où elle se recrute ce qu\m système philosophique en train d'attaquer et de se défendre est à l'ensemble de ses partisans passifs, disséminés dans les corps savants ou dans le monde. Les citoyens restés dans leurs foyers font tous le mùmc vœu : la victoire ; mais tous ces vœux semblables et dispersés ne forment un nombre que pour le statisticien. Cependant, les soldats, les officiers n'ont pas le temps de songer à se dire : Puissions-nous vaincre ! Us ont à chaque instant, en apparence, un but tout autre : charger leurs fusils, viser un fort, apprécier à vue d'œil une distance, etc. Kt c'est avec ces unités hétérogènes que l'addition vraie s'accomplit sur le champ de bataille. De mrme tous les adhérents du transformisme sélectioniste ont conscience d'avoir foi en lui pendant que Darwin l'élabon» et le fortifie chaque jour, étudiant telle plante ou tel insecte, se livrant à mille expériences, à mille observations de tout genre durant lesquelles il recueille une infinité de faits, d'affirmations et de négations qui toutes signifient au fond : « mon système est le vrai, » quoique jamais ou presque jamais, je suppose, l'éminent penseur

n'ait le loisir de prononcer ce dernier jugement. C'est pourtant dans le faisceau des propositions diverses successivement émises et coordonnées par lui^ et non dans l'ensemble des adhésions toutes semblables de ses disciples épars, qu*il faut chercher la vraie quantité de foi inhérente & son système^ celle qui lui permet de descendre dans la bataille rangée des théories, où telle constitution politique acclamée par cinquante millions d'hommes, où telle cosmogonie religieuse à laquelle cinq cent millions d'hommes disent amen n'oseraient affronter la lutte.

Pour supputer exactement la quantité de désir qui fait la force d*une armée et la quantité de foi qui fait la force d'un système, il faut tenir compte non pas des désirs de vaincre éprouvés par les soldats ou par la nation, non pas des actes de foi conscients en la formule finale que le système éveille dans Tesprit de ses auteurs ou de ses partisans, mais bien des désirs de tous genres (de gain chez les fournisseurs, d'avancement ou d'honneur chez les militaires, d'instruction, etc.) dépensés à faire l'éducation des soldats et des officiers, à affermir la discipline, à perfectionner la tactique, à fabriquer des engins de destruction, à exécuter des manœuvres sur le terrain, — et des actes de foi de toutes sortes dépensée (en jugements visuels, tactiles, acoustiques ou autres) à constater chacun des faits innombrables, fournis par l'expérience ou l'observation, qui, depuis les premiers balbutiements de la science, ont servi à suggérer ou & contrôler chacune des lois, chacune des théories partielles dont le système est le ciment et qu'il prétend identifier dans son idée-mère. Les désirs de vaincre, les actes de foi en la formule finale ne servent en rien au succès d'une bataille ou d'une discussion; ayant la môme direction, étant semblables^ ils ne peuvent pas plus faire partie d'un seul tout et s'agréger fructueusement que

des parallèles ne peuvent parvenir à se rejoindre. Mais les désirs divers dépensés autrefois et transformés en moyens d'aclion, les actes de foi dépensés autrefois et transformés en notions élémentaires^ en tnoyens de jugement^ peuvent, justement parce que leurs directions diffèrent^ parce que leurs points d'application sont hétérogènes, se rencontrer utilement en une action ou une proposition nouvelle et plus complexe. Les désirs, les actes de foi similaires n*ont qu*une manière de former un tout, leur numération effective ; il est vrai que, non comptés, ils continuent à être nombrables. Mais, indépendamment de cette possibilité d'être nombres qui leur est commune avec les précédents, les désirs et les actes de foi dissemblables possèdent une virtualité autre, celle de pouvoir coopérer à la production d*une œuvre ou à la démonstration d'une thèse qui n*est l'objet direct d'aucun d'eux. Celte virtualité, sans doute, n'est réalisable que dans la mesure où le général en chef sait utiliser ces désirs dépensés et où le défenseur d'un système sait faire valoir les faits à l'appui. Mais la portion non réalisée de ces virtualités est quelque chose, au même titre que la possibilité de chute d'un corps pesant et arrêté, ou que la possibilité de combustion d'un charbon éloigné du feu. En tenant compte de ces observations, on verra que la victoire appartient toujours, en guerre ou dans une discussion, à la théorie du ctMé de laquelle se trouve la plus grande quantité de désir ou de foi réellement mise en œuvre par h» général en chef et le théoricien.

On no contestera pas, en effet, j'es|)ère,que toute notion ait commencé par être un jugement ou des jugements, que tout moyen, tout talent, toute habitude dont nous nous servons ait commencé par rire un but poursuivi pour lui-inrrne. Cela est certain, comme il est certain que toute pro|i()sili()n (»sl destinée à son tour à s'incorporer comme

phrase incidente d'abord, puis comme idée accessoire, dans une phrase plus compliquée, et que toute œuvre volontaire tend, en se répétant, à devenir Tinslrument d'une action plus haute. Parler, marcher, simple moyen pourTadulte; pour Tenfant d'un an, quelle suile d'entreprises hardies I Pqut le soldat exercé, charger, ajuster, cela ne sert qu'à tuer Tennemi; pour le conscrit, autant de manœuvres, autant de fins distinctes, laborieusement poursuivies. Je dis : Ce cheval galope ; quelle multitude d'anciennes phrases emmagasinées dans cette phrase ! 11 y en a deux d'abord, clairement apparentes, qui ont dû la précéder sans laisser de trace en moi : Cet animal est un cheval; cette allure est le galop; mais, sous les idées d'animal et d'allure, j'en découvre d autres, celles de couleur, de forme, de vitesse, etc., dont l'acquisition lente et successive a coûté à ma première enfance des milliers d'efforts de discernement et de jonction d'images.

Ce qu'on peut contester avec une apparence de raison, c'est que la notion soitTéquivalentdes sommes de croyance, et l'habitude l'équivalent des sommes de désir dépensées à les produire, et que sous ces nouvelles formes ces quantités psychologiques se conservent sans perte, comme la force motrice des physiciens. Pour donner ici un sens à cette idée d'équivalence, pour rendre intelligible cette conservation des forces internes, il serait nécessaire de faire appel à une certaine manière, dont nous n'avons pas à nous occuper, d'entendre l'hypothèse des monades. Mais on peut en dire autant, ou à peu près, du principe physique de la conservation de l'énergie, qui — à moins d'additionner pèle-môle sous le couvert du môme vocable énergie deux choses hétérogènes, le mouvement possible et le mouvement réel, l'énergie dite potentielle et l'énergie dite actuelle — nous oblige à tenir pour vraie l'hypothèse

des atomes entre lesquels se disséminerait, en se dissimulant sans bénéfice ni perte, une même quantité de mouvement. Le seul fait qu'on ne puisse nier ici et là, c*est que des quantités du mouvement, de foi et de désir, ont été consommées. Quant à savoir si cette dépense a été une transsubstantiation ou un déguisement, c'est une question qu'on peut réserver.

Critique de Bentham

Nous avons cru montrer, dans ce qui précède, que la croyance et le désir, soit individuellement, soit collectivement, sont susceptibles d'évaluations plus ou moins rigoureuses. Mais les théories se jugent par leurs conséquences. Essayons d'appliquer la nôtre à la critique de Bentham, c'est-à-dire aux problèmes moraux et sociaux les plus ardus Quon veuille bien se rappeler l'analyse par laquelle nous avons ramené le plaisir et la douleur au désir et à l'aversion. Elle méritait, je crois, de nous arrêter. D'abord, si l'on ne décompose pas le plaisir et la douleur^ l'on peut et l'on doit être tenté d'expliquer par eux le bien et le mal. Or il n'est pas indifférent^ en morale^ de résoudre ces notions fondamentales en termes de désir et d'aversion^ d'affirmation et de négation, ou en termes de plaisir et de douleur. Entre autres différences saisissablcs, si Ton adopte la première manière do voir, non seulement toute sensation, mais aussi bien toute perception et toute notion, en un mot tout ce qui peut être l'objet

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d*un désir ou d'une répulsion, est en soi-même bon ou mauvais ; si Ton se range au second point de vue, les seules choses bonnes ou mauvaises qu'on admette au fond sont certaines sensations privilégiées, qualifiées plaisirs et douleurs; quant aux phénomènes intellectuels, associations et combinaisons d*images, raisonnements, notions, ils ne méritent les mfimes épithètes qu'indirectement, parce qu'ils sont regardés comme devant avoir pour résultat un accroissement de sensations pénibles en soi ou agréables.

Mais il y aune autre différence plus importante encore et déjà indiquée.

Quand Bentham, au commencement de ce siècle, fondait la morale et le droit sur Tutilité et affirmait la possibilité d'évaluer mathématiquement la somme de plaisirs et la somme de douleurs qu'un acte doit engendrer, il s'abusait certainement, puisque les peines et les plaisirs de diverses natures, sans commune mesure, se refusent à entrer comme des chiffres dans une addition. Mais son erreur n^était pas complète, puisque plaisir et peine impliquent désir et contre-désir, ajoutons croyance positive et négative, et il a passé bien près de la vérité sans la voir, avec cette myopie ou distraction philosophique qui s'allie étrangement à l'acuité de sa vision intellectuelle, subtile et pénétrante dans certaines analyses. On se demande à sa lecture s'il ne voit pas ou s'il dédaigne de réfuter les objections palpables que soulèvent ses assertions et qu'il n'indique jamais. Sans nul doute, il méconnaît la nature du vrai vinculum juris^ il mutile la notion du devoir ; son utilitarisme est une sorte de darwinisme social anticipé, avec cette différence que, si le meilleur, aux yeux du grand naturaliste, est toujours le plus apte, le plus utile, Darwin a senti lui-même l'insuffisance de son idée-mère et s'efforce de la compléter en faisant, par des voies détournées, par la sélection sexuelle

par le principe de corrélation de croissance, une assez belle part au point de vue esthétique et même téléologique. Nulle concession pareille chez Bcntham ; il voit tout clairement, excepté les limites de son point de vue. Ce n*est pas lui, mais un de ses arrière-disciples les plus indépendants, qui a pu écrire : « Rien dans le droit ne naît seulement d'un sentiment d'utilité ; il y a toujours certaines idées antérieures sur lesquelles travaille le sentiment d*utilité et dont il ne peut que former des combinaisons nouvelles » (Sumner Maine, Ancien droiiy.p. 220) comme il y a toujours certaines données morphologiques, certains agencements de caractères qualifiés types vivants, qui servent de thème indispensable aux variations et aux sélections de la vie.

Etant donné qu'avant tout il s'agit d'entretenir la série des sacrifices quotidiens aux mânes des ancêtres, la législation, dans le cas où la famille menacerait de s'éteindre, doit fournir des moyens artificiels ou violents de la perpétuer, Tadoption, Tinceste par exemple. Etant donné qu'avant tout il faut empêcher le type labié de périr {quoique Tobstinalion des plantes (le cette famille à présenter une tige carrée et non ronde, des feuilles op[>osées et non alternes, soit peu explicable par leur intérêt individuel), les individus les plus propres à le mainteniret à le développer devront être choisis. Un but, que nous croyons être le nôtre et qui nous fait siens, entre en nous un jour, s'empare de nous ; le hasard a rassemblé en nous les fragments d'idées dont il se compose. El, quand même ce serait notre intérêt qui nous ferait désirer ce but, que signifierait cela? Notre intérêt, n'est-ce pas le succès de quelque but antérieur, entré lui-m^me en nous comme je viens de le dire ? En nmontaiit à la source de noire vouloir, nous n'y voyons quallraction irré>istil»le vers quelque chose

d*étranger, une expulsion hors de nous-m^mes, hors de la sphère où nous nous replions parfois pour savourer nos joies égoïstes. Benlham ne tient nul compte de cet arbitraire fondamental, de cet irrationnel essentiel, appui de toute logique et de toute nécessité ; et c'est là une lacune énorme.

Mais il rachète tous ces défauts par un mérite éminent, sa sincérité d'abord, son horreur de tout charlatanisme verbal, de toute phraséologie grandiloque et creuse, familière à nos juristes fran(;ais, quand, d'aventure, ils se hasardent à philosopher, et puis cette sûreté d'instinct qui, tout droit, l'a conduit au vrai nœud des questions morales et économiques. « Il a senti la nécessité, dit son traducteur et metteur en œuvre, Dumont, d'établir un principe invariable qui |)ût servir de base à une mesure commune en morale et donner cette unités le plus important, mais le plus difficile problème de la philosophie. » {Législation civile et pénale,) \\i\Q la pas trouvée, cette arithmétique morale^ mais il Ta cherchée passionnément. Il faut donc qu'il ait longtemps souffert de son absence constatée, qu'il ait heurté comme tant d'autres, mais sans y échouer comme eux, sans y engloutir toute foidans la possibilité de la justice, à ce grave écueil de toute notion de valeur et de droit : l'hétérogénéité des divers biens humains à sacrifier les uns aux autres dans le cours des déterminations morales et des fluctuations sociales. Il a vu cependant comme nous et il n'a pu ne pas voir la différence'du tout au tout qui éclate entre l'œuvre d'un plâtrier et une fresque de Michel-Ange, entre la gaieté d'un ivrogne et l'inspiration d'un poète, entre les plaisirs de l'adultère et les joies de la famille ; et l'histoire lui a fait connaître sans doute à chaque ligne, dans le défilé des états sociaux, ondoyants et divers, le regret de quelques beautés spéciales, suigeneris^

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à jamais irretrouvables, et que chaque âge emporte et scelle avec soi dans sa tombe, de cette flore de vertus ou de charmes propres^ patriotisme antique, fidélité féodale, résignation, abnégation^ bravoure militaire, fleur de politesse el d*élégance des cours, qui reste attachée à chaque station historique et ne laisse à la suivante que son souvenir. Qui dira en quoi le nom de progrès donné par nous à cette substitution de qualités non comparables, d'avantages radicalement dissemblables, est légitime ? La plupart de ceux qui d'un œil sincère, avec une complète bonne foi, ont regardé ce kaléidoscope de réalités hétérogènes, n'ont-ils pas jugé la question insoluble ? Et de fait, s'il n'y a rien en nous que de qualitatif, nul problème juridique n'est susceptible d*une solution rationnelle qui s'ofrre''au législateur. Pourquoi dans nos lois pénales punissons-nous le vol, l'adultère, l'assassinat, et immolons-nous à d*autres avantages leurs avantages spéciaux? Pourquoi dans nos lois civiles défendons-nous le régime acluel contre les adorateurs du passé ou les rêveurs d'un certain avenir ? Le voleur dira que nous ne connaissons point ses douceurs, Tamant que nous méconnaissons ses délices, celles-ci et celles-là d'une espèce à part, unique ; Tassassin même pourrait dire que rivrese de la vengance l'emporte pour lui sur toute autre joie ; et, avec bien plus de force encore, les rétrogrades et les utopistes nous entretiendront d'Edens perdus ou d'Edens à conquérir, qui leur font prendre notre monde en pilié. El nous que dirons-nous ? N'aurons-nous, pour justifier nos lois, que le caprice de nos préférences ? On va hausser les épaules ici, sourire, dédaigner de répondre par des mots. Cependant les révolutions passent et tranchent le nœud qu'on ne dénoue pas. Bentham essaie, lui, une réponse claire et forte ; et s'il l'essaie, s'il prétend motiver

le jugement de supériorité porté sur tels biens comparés à tels autres, c'est apparemment qu'il a aperçu sous leur hétérogénéité quelque chose d*homogène. Mais quoi ? Il ne le dit pas expressément ; de là des conséqences regrettables.

Goumot, rincomparable critique, mais infiniment plus pénétrant que concluant, plus habile à manier les balances de la justice que son glaive^ a sondé en passant nos parages, à propos d'économie politique (voy., dans ses Principes de la théorie des richesses y tout le chapitre sur l'optimisme économique). « Vaut-il mieux, demande-t-il entre autres questions, acheter au prix d'un plus rude labeur un accroissement de population ou payer par un déchet de la population plus d'aisance, de loisir, d'élégance... de moralité dans la vie commune ? L'amélioration dans les conditions de la [vie serdiit-eWe trop payée parle sacrifice d'un très grand nombre de vies ? La décision du procès entre la grande et 1^ petite culture rentre dans ce problème: celle-ci donne plus de produits, nourrit plus de créatures humaines, mais au prix d'un plus pénible labeur ; l'autre donne un plus grand produit net pour un moindre produit brut. Lequel vaut le mieux ? Voilà une question sur laquelle la logique, le calcul n'ont aucune prise. » Et que d'autres nœuds gordiens de ce genre dont Cournot ne parle pas ! Si une divinité clémente nous proposait, moyennant une guerre qui nous coûterait 10.000 hommes seulement, la restitution de TAlsace et de la Lorraine et de notre gloire militaire éclipsée, quel homme d'Etat français refuserait une offre pareille ? Et cependant quelle mesure commune y a-t-il entre l'intérêt majeur de continuer à vivre, pour 10.000 d'entre nous, et l'avantage pour le reste de leurs concitoyens de se dire qu'ils appartiennent à une nation un peu plus glorieuse et

plus étendue ? En pareil cas, je voudrais voir apporter les balances de Bentham. Napoléon, en 1814, après sa dernière défaite, eut une dernière idée exorbitante au dire de M. Thiers. Les alliés étaient tous dans Paris, avec leurs 500.000 hommes, enivrés et sûrs de leur triomphe ; il était à quelques lieues de là, jugé perdu, à portée de son artillerie et d'une poignée de troupes. Ne pouvait-il, un peu d*asluce aidant, aller s*emparer des hauteurs de Paris, et, de là, bombarder, exterminer tous ses ennemis à la fois ? Il fallait écraser avec eux le tiers ou la moitié des Parisiens, et Notre-Dame, et les Tuileries, et le Louvre, tout ce que la sédition a détruit depuis lors ou tenté de détruire ; mais, à ce prix et à Texemple du czar incendiant Moscou, la France, tombée, se redressait subitement à une hauteur inconnue, son rôve séculaire s'accomplissait, elle faisait la loi au monde... Quand ce projet impérial fut communiqué aux maréchaux, ils reculèrent d*horreur. En admettant qu'il fût exécutable, qu'eût décidé à leur place, logiquement, un utilitaire patriote?

Deux pages après avoir déclaré insolubles les problèmes de cet ordre, Cournot aperçoit la voie par laquelle /^oi/rrârtV être trouvée la solution de quelques-uns d'entre eux, de ceux que soulève Téconomio politique. «La valeur vénale, dit-il, a pris cours parmi les hommes, justement pour permettre de comparer numériquement des choses si peu similaires qu'autrement elles ne pourraient être comparées. » Elle n'est, à ses yeux, qu'une commune mesure fictive, conventionnellement choisie ou acceptée de force, entre choses hélérogcMics, et ce n'est qu'en les mutilant qu'elle permettrait de les évaluer. Elle serait le signe, l'expression arithmétique d'une quantité ou de quantités non pas réelles mais imaginaires.

En cela, Cournot suppose, comme tout le monde, par

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habiludc» que les produits ou les services exprimés par des sommes d'argent sont les sensations diverses, visuelles, tactiles, sonores ou autres, et, en général^ les élats de l'âme spéciaux que ces biens nous représentent ; et il est certain que, s'il en était ainsi, rapplication des nombres à la comparaison de ces choses sans nul rapport, bizarrement juxtaposées, serait arbitraire et absurde. Mais la hausse ou la baisse du prix des objets exprime Taccroissement ou la diminution tantôt des désirs, tantôt des actes de foi totalisés du public qui les achète (la production des articles, l'abondance du numéraire, et le chiffre de la population restant les mômes, par hypothèse). Ici^ s'agitil de choses peu similaires? En tant que sentis^ les plaisirs ne sauraient ôtre additionnés, même appartenant à une seule personne, à /br/tort quand ils appartiennent à des personnes difTérentes, par exemple, les plaisirs des fumeurs, des chasseurs, des joueurs, des clubistes, des libertins, etc. Mais en tant que désirés plus ou moins, ils deviennent, nous le savons, parfaitement comfiarables. En tant qu'affirmés, crus, ils ne deviennent pas moins réductibles en nombre. La solution des problèmes ci-dessus est donc aisée d'après ce principe : entre deux avantages hétérogènes, un gouvernement démocratique, expression de la majorité des électeurs, se décidera logiquement en faveur de celui qui est réclamé par le désir national le plus fort. Par exemple, il favorisera la petite culture au détriment de la grande, le bon marché des produits au détriment de leur perfection aristocratique. Kien de plus simple, et il n'y a point de fiction là dedans. Nous verrons cependant tout à rhcure qu'une difficulté d'un nouveau genre est soulevée par celte simplification.

Revenons maintenant à Bentham : je vais montrer en quoi, notamment, son point de vue diffère du mien.

Accroître la somme totale des plaisirs publics : tel esl, suivant lui, Tunique but du législateur. Fort bien; passons sur les aspérités de cette addition. Mais encore où s*arr6tera-t-elle ? faudra-t-il ne tenir compte que des peines et des plaisirs des citoyens actuellement vivants, ou bien faire entrer dans la balance, et suivant quelle proportion, les peines et plaisirs de générations futures? Dans le cas, très fréquent, où un projet d'emprunt a pour effet de rejeter sur nos fils ou nos arrières-petits-fils la carte à payer de nos folies, est-il bon ou mauvais de voter ce projet, si avantageux pour les vivants? Est-il bon ou mauvais, en sens inverse, de voter telles dépenses, dont nous pâtirons, mais dont profiteront nos petits-neveux, et qui paraissent nécessaires à maintenir dans cent ans Tintégrité ou la gloire de la patrie? La réponse, si on la chercbe dans la totalisation des inlén>ts, est impossible ; cherchée dans la totalisation des volontés, elle est d'une simplicité extrême, car nous voulons tous Texistenceet la prospérité de la patrie dans un siècle, dans dix siècles, tandis que nous nous soucions fort peu du bien-être des petits-enfants de nos petits-enfants. En outre, on comprend très bien que la volonté des générations qui nous ont précédés soit prise en considération, et, favorable ou contraire, grossisse ou amoindrisse la somme de la volonté générale ; mais imagine-t-on une somme d'intérêts actuels et d'intérêts /^ez^e^'i additionnés pêle-mêle?

On a objecté à Bentham Tégoïsme des individus qui les porte à faire bon marché du suprême intérêt d'autrui quand il contrarie leur moindre intérêt personnel. Mais la théorie la plus spiritualisledu devoir n'échappi* pas à une objection analogue. Entre la volonté de Dieu et la mienne qui lui est contraire, je préfère la mienne. Pourquoi ne la préférerais-je pas ? Parce que je juge Dieu supérieur h

moi. De même, si, par un raisonnement quelconque, Tindividu en opposition d'inlériHs avec ses semblables est obligé de s'avouer à lui-mc^me la supériorité de cet intérêt rival du sien, il sentira qu*il doit lui sacrifier le sien.

La difficulté réelle est de contraindre l'individu à cet aveu de la supériorité de celui qui lui commande ou des intérêts totalisés de ses semblables. S'il ne croit plus à la supériorité du législateur sacré ou profane, il est urgent de lui démontrer Taulre. Or on n'y parviendra qu'en lui montrant d'abord que les intérêts humains peuvent se totaliser, qu'ils sont homogènes. Mais il voit, il touche leur hétérogénéité !

Là est la pierre d'achoppement, encore une fois. Stuart Mill sVst donc abusé, ce me semble, quand, sous prétexte de compléter Rentham, il a cru pouvoir fonder sur la nature spécifique, intrinsèque, de certains plaisirs, tout autre considération étant écartée, la supériorité qu'on leur attribue en général relativement à certains autres. En cela il méconnaît d'abord la haute pensée de son maître, qui a cherché à purger de tout arbitraire, de tout ce qui est simple affaire de goût, les jugements moraux, et à les reconstruire sur le pur granit du calcul ; et il ne méconnaît pas moins le mérite propre des côtés simplement qualitatifs et non mesurables de notre âme, qui est de nous soustraire au joug du nombre, de nous mettre hors la loi des comparaisons orgueilleuses ou humiliantes avec autrui, de nous faire à tous, grands ou petits, supérieurs ou inférieurs par d'autres aspects de notre ^tre, une égalité profonde, fondée sur notre dissemblance radicale. Mais entrons plus avant dans la discussion de la doctrine utilitaire.

Bentham se place au point de vue du législateur qui cherche à réaliser l'ordre le meilleur. Si Ton suppose que

il)

le législateur a un but, un idéal social, la loi la meilleure pour lui est celle qui est la plus propre à l'atteindre, de môme que, la nécessité de tel type vivant étant posée en fait, les individus les plus aptes à le maintenir ou à le développer devront seuls survivre. Son devoir lui est tracé par un syllogisme naturel dont sa volonté d'atteindre un idéal est la majeure, et dont la mineure lui est fournie par \e jugement qu*il porte sur la plus ou moins grande aptitude de divers projets de loi à transformer son rêve en réalité. Mais pourquoi le législateur selon le cœur de Bentham se proposerait-il tel état social de préférence à tel autre ? A une question analogue : Pourquoi la réalisation de tel type vivant s'impose-t-elle plutôt que celle de tout autre? les évolutionnisles ne peuvent faire qu'une réponse : Les circonstances extérieures et internes étant données, le type adopté, et momentanément fixé^ était le plus apte à produire un maximum de vie. C'est forcément vague ; et j'en veux lirer ce seul enseignement qu'en telle matière, comme en tout autre, la recherche d'un optimum est injustifiable^ à moins de s'appuyer sur celle d'un maximum,

La réponse des utililitaires est moins vague, mais de même nature: Telle institution, le mariage monogamique, par exemple, et la propriété individuelle, doit être voulue, parce qu'elle est la source de la plus grande félicité ou de la moindre infortune possible. Mais pourquoi cette plus grande félicité ou cette moindre infortune doit-elle être voulue ? Quoique Bentham dogmatise ainsi en tète de son Traité (le législation: « Le bonheur public doit être l'objet du législateur » snns se doimer la peine d'en expliquer la raison, on comprend clairement à sa lecture que le motif inexprime» de cet aphorismeest celui-ci:«Le législateur veut satisfaire le désir public ; or tout le monde désire être

heureux ; donc le législateur doit rechercher le plus grand bonheur de tous. »

Je tiens donc pour accordé par Bentham que, sous son calcul de plaisirs et de peines, se cache une vraie supputation de désirs, et que rutilité générale, en ce qu'elle a de mesurable, se confond avec le désir général.

Cependant, par cette recliFication se révélera un vice radical du système. Pourquoi des deux quantités de l'âme n'a-t-il égard qu'à Tune et exclut-il l'autre, la croyance, de ses opérations arithmétiques ? Il est vrai qu'implicitement il en tient compte, mais dans des limites trop restreintes et sans avoir Tair de s^apercevoir qu'il brouille ce qui tient à la croyance, à l'opinion nationale proprement dile^ avec ce qui a trait aux vœux de la nation. Avec une haute raison, il recommande le respect des droits acquis, de ce qu'il appelle les attentes d'un peuple, les actes de foi d'un peuple en ses biens futurs, et, parmi les maux à conjurer, il cite en première ligne la peine d'attente trompée, les dépossessions de toutes sortes. Ailleurs, parmi les qualités des peines et des plaisirs, à côté de leur vivacité, de leur durée, etc., il signale leur certitude. VdiVÎoh on croirait qu'il s*appuie sur l'élément croyance à l'exclusion de l'élément désir. Ainsi (Traité de législation, I, p. 260) il dit: « La bonté des lois dépend de leur conformité à l'attente générale. » « Les attentes, dit-il ailleurs, sont le lit dans lequel coulent les désirs». Mais il craindrait de métaphysiquer en précisant cette distinction. Il parait, en général, ne pas se douter que le souhait général puisse entrer on conflit avec le jugement général. « Le plan qui favorise le plus d'intérêts ne peut manquer d'obtenir à la fin le plus de sutfrages. »

Cependant il sent qu'il y a là une difficulté, il l'entrevoit môme, mais il ne s'y arrête pas. « Une loi, dit-il (t. I,

p. 265), conforme h Tutilité, peut se trouver contraire à Topinion publique ; mais ce n*est là qu'une circonstance accidentelle et passagère. » Accidentelle! on pourrait croire plutôt que c'est la règle. « Il ne s*agit, ajoute Bentham, que de rendre cette conformité sensible pour ramener tous les esprits. » Gomme si des esprits prévenus reconnaissaient jamais leur erreur! Accablez, malgré eux^ de bienfaits éclatants comme le jour vos adversaires politiques, ils n'en crieront que plus fort.

Et puis Tattente, cette croyance qui a les biens futurs pour objets est-elle la seule forme de la croyance nationale dont rhomme d'Etat doive se préoccuper ? Prenons un exemple. « Votez les appointements du clergé, nous dit notre auteur (I, p. 234 et s.), votez les subventions des théâtres et des académies ; en effet la faible augmentation d'impôt qui en résultera sera un mal non senti, c'est-à-dire nul^ pour les particuliers qui ressentiront tous au contraire à quelque degré les heureux effets de ces dépenses, la sécurité entretenue en partie par les maximes de la morale religieuse, et les embellissements divers dus aux beauxarts. » Fort bien, et celte considération de V infinitésimal en matière de peines et de plaisirs ne manque point de justesse ni de profondeur. Mais Bentham oublie que si le fait d'une augmentation insignifiante d'impôts n'est point senti comme privation physique, il est connu, il est jugé, et que cela suffit pour le faire désirer ou repousser énergiquement. Une nation composée en majeure partie de libres penseurs et de puritains repousserait avec horreur ce fait et, de plus, nierait avec force les avantages que vous y croyez attachés. Que fera le législateur? Si son opinion personnelle est que le public a tort de nier ces avantages, pourra-t-il subordonner cette négation nationale à son affirmation individuelle? Mais s*cnsuivra-t-il ou ne

s'ensuivra-t-il pas qu*il pourra faire prévaloir son désir propre sur la répulsion générale? Dira-t-on qu'il doit incliner ses vœux, non ses jugements, devant les vœux ou les jugements contraires du public? Mais pourquoi Tun de ces deux genres de soumission plulôt que Taulre lui serait-il commandé ? Or, si les deux lui sont imposés, il devient l'esclave du peuple qu'il doit diriger ; s'il peut s'exempter des deux, il devient tyran . Au reste, il est clair que le chef d'un peuple ne saurait refouler ces deux courants à la fois, les croyances et les passions de son peuple. S'il contrarie ses passions, ce ne peut être qu'en s'appuyant sur sa confiance ou ses dogmes religieux ; s'il blesse ses convictions, ce ne peut être qu*en favorisant ses appétits.

On voit dans Lysias que le viol commis sur une femme légitime était puni beaucoup moins sévèrement que sa séduction, parce que la séduction est un mal social plus contagieux que le viol. Cependant en Grèce, comme parmi nous, on n'en peut douter, l'auteur du viol était réputé plus coupable que le séducteur, qui agit du plein gré de la femme. La loi grecque, qui a été utilitaire en ceci, a-t-elle eu raison de froisser sur ce point le sentiment public? Tel peuple abhorre l'ivresse, en principe ; mais par cupidité il enivre d'opium deux ou trois cents millions d'hommes. Etait-il bon de lui permettre ces bénéfices réprouvés par lui-môme ? Tel autre, belliqueux, professe une religion d'amour et de paix ; doit-on pour lui plaire déclarer la guerre à ses voisins? On a vu des gouvernements s'évertuer à découvrir, à satisfaire les convoitises, les haines, les jalousies cachées dans le fond des cœurs, sans se préoccuper des jugements de réprobation inexprimés, certains toutefois, que leurs spoliations ou leurs persécutions iniques provoquaient chez ceux-là même qui en bénéficiaient.

Ces gouvernements ont-ils eu tort? — Autre question. Le maître légitime, est-ce celui qui est désiré ici ou qui est jugé tel par la majorité ? Je reconnais que, en général, par voie de réaction mutuelle, les souhaits et les jugements d'une nation finissent par se mettre en harmonie^ mais pas toujours et jamais sans peine. Le malheur est que, eu attendant cet accord incertain, il est extrêmement difficile de lire au fond des consciences les aveux qu*elles font de certaines supériorités détestées^ ou le peu de confiance des électeurs dans la durée de certaines idées gouvernementales dont ils proclament tout haut l'éternité, tandis que les désirs les plus secrets parviennent à se traduire en bulletins de vote et à s'évaluer par leur numération. Toutefois il est des actes qui rendent indubitable, à quelques époques, la foi publique en la prééminence morale ou intellectuelle de diverses classes ou castes. Les barbares mérovingiens, nouveaux convertis et regimbant encore sous le joug chrétien, ne doutaient point du caractère supérieur de leur évêque ; et sur cette conviction unanime, traduite en gestes, en attitudes respectueuses, en obéissance instinctive^ se fondait la légitimité du pouvoir ecclésiastique de cet âge, comme la légitimité de nos pouvoirs s'appuie sur une volilion générale. Remarquons que trop souvent le vote de rélecteur, en manifestant son désir dé donner le commandement à Pierre, atteste la jalousie que lui inspire Paul, et indirectement la supériorité qu'il est forcé de reconnaître à celui-ci. N'aurons-nous aucun égard à ces faits connus de tous?

Bien que la uoMn/^ nationale, fondement de notre souveraineté actuelle, soit un composé de AOsir et de croyance, le désir y prédomine grandement. Le danger de cette subordination du c<Mé rationnel de riiomme à son côté passionnel serait encore bien plus apparent si la volonté

du peuple se traduisait par un procédé plus rigoureux que notre suffrage universel. Apparemment, puisque Ton compte les volontés, c*est qu'on les croit homogènes et mesurables,et,on le voitje serais mal venu à y contredire. Mais alors il faut aller jusqu'au bout. Compter les volontés ne suffit pas, il faudrait les peser pour connaître exactement la quantité de la volonté, du désir collectif. Ce serait ardu, j'en conviens ; mais, après tout, est-il donc si chimérique de supposer qu'on trouverait en le cherchant bien un mètre pratique quelconque pour déterminer approximativement Ténergie des volontés et des désirs individuels, afin d'éviter Terreur évidente où Ton tombe en les regardant comme égaux entre eux ? Donner au vote de chaque électeur une valeur numérique proportionnée aux sacrifices pécuniaires ou autres, aux mois de prison, par exemple, i\\ïi\ aurait fait antérieurement en vue du triomphe de son parti, cela paraîtrait absurde, cl cela serait la logique m^me. On ne voit assurément pas pourquoi Télecteur, au lieu de vendre sa voix, comme on assure qu'il le fait parfois, n'achèterait pas au contraire l'exercice de son droit civique, comme il achète en papier timbré, on droits d'enregistrement, en honoraires^ en impôts, l'exercice de tous ses droits civils, droit de vendre, droit d'acheter, droit de se marier, droitde défendre en justice ses droits. Ce système, après tout, serait moins déraisonnable que le système opposé, pratiqué à Athènes, où l'on était payé pour la peine qu'on prenait en exerçant ses droits politiques. Plaisante idée, qui aurait bien dû être complétée 'en matière purement civile par des primes, offertes aux plaideurs! On m'accordera, je pense, que l'inverse vaudrait mieux, quoique je sois loin de le proposer. Mais ne voit-on pas la force prépondérante que donnerait tout à coup aux partis extrêmes, aux minorités violentes, ce pesage des

désirs, cette valeur du vote proportionnée à leur énergie, à rintensité des ambitions et des appétits? Car la fureur destructive de dix jacobins Temporie à coup sûr, et de beaucoup, sur Tardeur contraire de cent girondins. Par suite, la prétention à Tomnipotence qu'affiche le petit nombre de ces fanatiques, loin de contredire en rien le principe de la souveraineté du désir national le plus intense, est parfaitement légitime dans leur bouche. Supposons maintenant que l'importance des votes se mesure à rintensité^ à la solidité des croyances, et qu'on parvienne, par un moyen quelconque, à peser celles-ci. L*axe de la puissance politique sera déplacé en un instant. Dans cette balance des croyances, en effet, Télecteur modéré, éclairé, même apathique et réputé sceptique, ne manquera pas d'apporter les poids les plus forts, les convictions mûries, inébranlables, à Tépreuve des sophismes et des mots sonores. Qu'on ne se laisse pas abuser par le dogmatisme tranchant des sectaires : au moindre vent de caprice ou d'humeur, leur credo s'envole. Bentham observe finement, dans l'un de ses ouvrages, que la force des affirmations populaires est en raison directe de l'invraisemblance des faits allégués, c'est-à-dire, le plus souvent, en raison inverse du degré de foi inspiré par ces faits à ceux-là mÊmes qui les allèguent.

Que déciderons-nous cependant ? Entre ces deux bases que l'on peut donner à la justice des actes, à la légitimité des maîtrises, laquelle choisirons-nous, s'il y a antagonisme entre elles? L'acte A ou le gouvernement A, nationalement le plus désiré, est-il plus ou moins juste, plus ou moins légitime que l'acte B, nalionalement le plus approuvé, ou le gouvernement B, qui a pour lui dans le cœur dti ses partisans la somme la plus considérable de confiance et de foi profonde en son droit? Je ne sais si je

me méprends sur la gravité de ce problème, qui me parait des plus sérieux. Il s'agit, ce semble^ de faire entrer dans un même calcul, non pas, comme le font les utilitaires, des sensations purement qualitalives et une quantité-désir confondue avec elles, mais deux quantités hétérogènes entre elles, quoique séparément mesurables. Qu'avonsnous gagné au change? Sommes-nous bien avancés pour avoir dégagé l'élément vraiment quantitatif du plaisir et de la peine, s'il se trouve, en dernière analyse, que cet élément est double et que ces deux quantités n'ont pas de commune mesure ? Gomment sortirons-nous delà?

La croyance^ seul objet de désir.

Le plus simplement du monde^ en observant que la certitude, la croyance maxima^ est toujours Tobjet du désir, et non le désir, fort ou faible, toujours Tobjet de la croyance, et que le désir par suite, en vertu de sa propre nature^ atteste ainsi la prééminence de la croyance. Nous en avons d'abord la preuve indirecte dans ce fait que le désir maximum, positif ou négatif, celui qui s attache à une impression actuelle, est chose très rare, tandis que notre vie éveillée est continuellement, sans interruption, remplie de certitudes pratiquement infinies, des certitudes tactiles, visuelles, acoustiques, etc., positives^ et aussi de ces certitudes négatives qui sont impliquées dans tout acte de discernement. Et je ne parle pas de ces certitudes supérieures, presque aussi vigoureuses, que Tétudedes sciences forme et consolide en nous. Si le désir pratiquement infini

était aussi continuel, notre existence ne serait qu'une suc* cession de transports ineffables ou d'atroces douleurs. G*est que la foi sert le plus souvent à diriger le désir; mais elle a aussi d'autres emplois^ et elle ne sert presque jamais à l'augmenter, tandis que le désir augmente incessamment la somme de foi. Il faut des passions à l'homme^ c'est vrai ; mais à quoi bon cette canicule, sinon à mûrir les fruits de Tesprit, les quelques conclusions finales où se consomme une longue vie d'agitations? Il en est de même des peuples.

De siècle en siècle, les informations certaines s'accumulent, s'ajoutent aux données des sens, qui elles-mêmes vont se multipliant par la diversité croissante de la vie. Mais les passions, par bonheur, sont loin de s'accroitre parallèlement; et, si la civilisation multiplie les besoins, elle ne fait que répartir entre eux un courant de désir ou égal ou déclinant. Les travaux gigantesques de constructions ou de voies ferrées accomplis par nos contemporains ne témoignent pas tant d'un débordement d'ambitions ou de cupidités surexcitées momentanément, ou plutôt concentrées et coordonnées sur quelques points du globe, que d'une intensité de foi inouïe dans l'exactitude des théorèmes abstraits, des lois, des calculs algébriques dont ils sont l'expression matérielle, et, à un autre point de vue non moins frappant, d'une énergie de confiance extraordinaire de la part des actionnaires qui ont aventuré leurs fonds dans ces entreprises et des voyageurs qui se livrent sans crainte à l'effrayante force aveugle d'un train express. L'extension grandissante du crédit public sous ses mille formes, contrats, lettres de change, billets à ordre, emprunts de l'Etat, dos départomonts, des communes, est le trait caractéristique d'une nation on voie de progrès. Mais ce n'est pasdocrédit seulement, c'estd'un credo national incon-

testé ou de credos individuels respectés que les peuples ont besoin.Un peuple où régneraient la sécurité la plus entière, le crédit le plus illimité, la science la plus répandue et la plus complète, travaillerait encore par nécessité, mais éprouverait peu de passions, peu d'ambitions, autres que celle de conserver sa félicité, précisément parce qu'il aurait atteint le terme de tous les désirs. Comptez les haines, les férocités, les vices, que la civilisation détruit, les sciences et les droits qu'elle produit ! Au contraire, indomptable et ignorant, dans une inquiétude et une incertitude continuelles, le sauvage n'ajoute foi qu'aux données de ses sens, et tout au plus à quelques folles superstitions, si peu enracinées dans son esprit, malgré leur vigueur d'affirmation, qu'à la voix d'un pauvre missionnaire des peuplades entières se convertissent en un jour. Voilà les deux extrémités de l'histoire.

Mais la vérité qui se dégage de ces considérations indirectes peut ^tre directement démontrée. Que désirons-nous toujours? Des choses en tant qu'agréables, c est-à-dire en tant que désirées? Non, ce serait une pure tautologie. M(^me lorsque nous désirons un désir que nous n'éprouvons pas, le véritable objet du désir que nous éprouvons est la chose poursuivie par l'autre. Nous désirons toujours des choses comme telles, des réalités ou des réalisations. Or Stuart Mill a fort bien prouvé, ce nous semble, (jue les réalités, et par suite les réalisations extérieures ne sont etne peuvent être pour nous que des possibilités de nos sensations. V^x possibilités^ entendez certitudes conditionnelles', par sensations, entendez ces jugements certains, de localisation, de causation ou autres, qui constituent non seulement le regarder, l'écouter, le palper, le flairer, le déguster, mais encore le voir, l'entendre, le toucher, l'odorer, le goûter purs et simples ; et, rectifiée ainsi, la thèse de

Mill sera irréprochable. Quant au je ne sais quoi de purement affectif qu'on a grand*peiiie à extraire sous cet amas de jugements inconscients superposés, cela pourrait bien être Tobjet propre des jugements les plus élémentaires et les plus cachés, mais non l'objet spécial du désir, qui s'applique à nos sensations toutes faites, telles qu'elles se présentent à lui. Ce n est jamais, je le sais, la certitude quelconque, indéterminée, que nous recherchons ; c'est toujours telle certitude particulière et non telle autre ; mais celle que nous choisissons est, parmi toutes les certitudes connues de nous et à notre portée, celle qui en tient, qui en implique le plus grand nombre d'autres, successives ou simultanées, et qui nous représente ainsi la plus grande somme de foi. L'ivrogne, le joueur, le débauché s'instruiraient sans doute davantage s'ils fréquentaient les musées et les bibliothèques et non les tripots, les cabarets et les mauvais lieux. Mais ils s'attachent à celui de tous les états intenses dont ils disposent, qui leur procure le saisissement simultané le plus complet de toutes les fibres de leur être, le faisceau d'évidences le plus fort. lAmour d'un beau nouveau^ chez l'artiste et le poète, recèle, à leur insu, l'amour du savoir qui en est l'âme profonde. Leurs inventions sont des découvertes dans le réel ou dans le possible; leurs fantaisies les plus excentriques, des explorations scientifiques de l'imaginable. Chacun de leurs chefs-d'œuvre est une Amérique où la colonie des imitateurs herborise après eux. En affinant et déployant le cœur, en perfectionnant et enrichissant la langue, ils révèlent leurs profondeurs inconnues; par eux, ces vieux thèmes traditionnels, règles prosodiques, règles musicales, types de l'art consacrés, atlestent leur richesse virtuelle d'inépuisables variations. Les arts sont des sciences qui créent leur objet. Si le poète ne se contente pas de collée-

tionner des documents humains, des trouvailles psychologiques ou ethnologiques, s^ii les coordonne entre elles et les accorde avec des raretés rythmiques ou philologiques non moins précieuses, c'est en vue d'un jugement d'approbation esthétique de soi ou d'autrui, et le plus sincère et le plus fort possible. Je ne puis voir non plus, dans son noble labeur, qu'une grande soif de foi vive. El cela est si vrai qu'on ^va souvent de la poésie à la science, mais jamais on ne revient de la science à la poésie, du fruit de l'esprit à sa fleur. Est-ce à dire que toutes les passions humaines se réduisent au fond à une seule, la curiosité dans le plus large sens du mot ?

Oui; et de même que toutes les forces mécaniques, diaprés les nouveaux physiciens^ tendent à s'épanouir finalement en rayonnement de chaleur et de lumière, avide inutilement de l'immensité, et de même que cette tendance incontestable n'empêche point^en attendant le terme final, la conversion fréquente et inverse de la chaleur en mouvement de masse, — pareillement, toutes nos passions tendent à connaître, même lorsqu'elles mettent obstacle à l'extension de notre savoir. Amour changeant, ambition instable, insatiable avidité, qu'est-ce, après tout, que l'attrait du mystère irritant, de ces émotions inéprouvées ou de ces aspects étranges que les uns demandent à de plus hauts élans du cœur ou à de plus hautes cimes de la richesse et du pouvoir, les autres, tels que Spencer, à de plus colossales pyramides de sciences et de conjectures ? C'est peut-être la raison pour laquelle, seule entre toutes nos passions, la curiosité, qui les résume, n'a pas de contraire imaginable. La haine s'oppose à Tamour; à l'ambition, à la vengeance, on peut opposer Thumilité et la charité chrétiennes, etc., mais que pourrait bien être V anti-curiosité, le désir de ne rien connaître ? C'est aussi impossible à concevoir que Vanti-conscience ou que Vanti^

espace^ car Tespace, précisément parce qu'il est constitué de directions antagonistes dont il est le combat^ ne peut se baltre comme elles. L'homme m(^me qui, pour échapper à la certitude de ses maux, se jette dans la mort avec la persuasion de s*y anéantir, n'est point altéré d'ignorance, il ne Test que d'oubli ou plutôt de négation ; il voudrait pouvoir nier ses maux aussi fortement qu'il les affirme^ et il ne se résigne que par force à se contenter de les oublier. Dans le néant d'ailleurs, si réellement ce nirvana l'attire, que peut- il aimer, sinon la certitude qu'il en a et qu'il cherche à rendre plus vive, par une contradiction inconsciente, dans rinstant même où il abdique sa faculté d'être certain?

Pourquoi telle certitude est-elle désirée et jugée désirable plutôt que telle autre ? Pourquoi la certitude d'être guillotiné demain, toute vive qu'elle est chez le condamné, lui est-elle si pénible? Pourquoi la certitude de ne pouvoir aller se promener, causer, se répandre, est-elle si importune au prisonnier et au malade, et au commerçant la certitude d'être en faillite? Pourquoi la certitude de ne pouvoir entendre, voir et loucher les phénomènes intérieurs de la molécule et de Tatome, de ne pouvoir jamais descendre au centre de la terre ni étudier la flore et la faune des planètes voisines, est-elle si décourageante parfois pour le savant et le philosophe qui se détournent avec horreur de Yignorabimus de du Bois-Reymond, comme d'un arrêt de mort ? Parce que, désirant avant tout la certitude, nous devons naturellement désirer la certitude la plus pleine et la plus riche, c'est-à-dire celle qui a pour objet le plus grand nombre possible de certitudes conditionnelles, lesquelles, réalisées, auraient le plus grand nombre possible d'antres certitudes conditionnelles pour objet, et ainsi de suite, le tout formant la série la plus

longue possible de certitudes impliquées les unes dans les autres ; or le condamné à mort sait que cette série, pour lui, va être brusquement arrêtée demain, et il aurait beau disposer pendant ces vingt-quatre heures de toute la fortune d'un Grésus et de toute la puissance d*un César, le grossissement des termes de sa série n*en compenserait pas la brièveté excessive. Le prisonnier, le malade non en danger n'ont pas à redouter le raccourcissement de leur série, mais les termes en sont rétrécis extrêmement ; leur vie, comparée à celle de Thomme libre et en bonne santé, est l'équivalent d une somme de foi potentielle beaucoup moindre. Le commerçant sait qu'en perdant son crédit il perd la probabilité de bénéfices ultérieurs, convertibles en aliments, en vêtements, en sensations de luxe, qui lui donneraient des forces et des aptitudes nouvelles en vue de nouvelles affaires plus fructueuses encore. Le philosophe, le savant, qui se heurtent aux limites du savoir humain, s'étonnent et s'affligent,comme réveillés du songe doré et de l'espérance enchanteresse d*une formule infiniment claire, pénétrante et compréhensive, parfaitement démontrée et expliquant absolument tout. Leur affliction dit qu'ils y ont cru !

Le désir humain, en effet, ne se repose et ne se reposera jamais que dans une certitude jugée par lui développable en une série vraiment indéfinie de possibilités d'autres certitudes. Ces possibilités sont de deux sortes, les unes jugées miennes et les autres jugées non-miennes. Celles-ci sont nommées réalités, choses ; celles-là, je les nomme mes facultés, mes puissances, mes espérances, mes droits, mes a//en/e^, comme dit Ben tham. Le besoin de la certitude maxima se dédouble ainsi en besoin de vérité et besoin de sécurité. Le premier ne pourrait être pleinement assouvi que par une science achevée, infinie, impossible.

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qui atteindrait et pénétrerait la source première de toutes les réalités ; en attendant, il se satisfait comme il peut, chez la plupart des hommes simples et bons, par la foi en un dieu ou en des dieux, en des êtres jugés omniscients, dont Taffirmation par le croyant implique l'affirmation de tout le réel et de tout le possible, en des êtres tout-puissants, dont l'affirmation par le croyant implique celle de toutes les transformations du possible en réel, du réel en possible, et de toutes les certitudes visuelles, tactiles, etc., auxquelles ces miraculeuses métamorphoses donneraient lieu. Dieu est pour le chrétien une Encyclopédie ineffable, qu'il est assuré de lire un jour, s'il fait son salut. Quant au second besoin, il est inassouvissable autrement que par la conscience d'une puissance sans borne et par la garantie d'une vie sans fin.Combien sommes-nous loin de ce double idéal, malgré les efforts séculaires de nos sociétés pour étendre un peu la libre activité et les moyens d'action de leurs membres et pour prolonger la vie moyenne ! Plus simplement, — fictivement dira-t-on, mais par une fiction longtemps nécessaire et encore utile, — la foi en l'immortalité de Tftme a répondu depuis longtemps à ce vœu profond de sécurité absolue.

Ce n'est donc point par une routine absurde, par un simple attachement à des banalités solennelles, c*est avec justesse que l'on proclame ces deux antiques croyances où se résume Tessence de la religion, sinon de toutes les religions^ la foi en Dieu et la foi en l'immortalité, comme deux grandes conditions de la paix sociale et deux fortes assises de l'ordre social. Ceux qui vivent heureux sans elles les ont remplacées, et par des illusions pareilles au fond^ malgré leur forme plus positive. L'homme doué d'une excellente santé et de quelque aisance n'est-il pas dans l'impossibilité de croire sérieusement qu'il mourra

jamais ? Et ne puise-t-il pas dans cette sorte d'assurance v;igue et constante d*inimortaIité Tair de béatitude qui lui est propre? L'homme installé dans une puissance ou une liberté incontestée, dans une fortune bien assise, ne naget-il pas déjà dans Téther élyséen? N'est-il pas près de croire à sa toute-puissance ? Et le savant (on devrait dire le croyant, tant il faut de force de foi pour se faire à l'idée que la terre où nous sommes va plus vite qu'un boulet de canon, que la lumière franchit soixante mille lieues par seconde, etc.), le savant qui n'admet point de bornes à l'extension future de la science et qui, souvent même, se berce de la persuasion de tout connaître, ne se prend-il pas pour un dieu? Si l'on y réfléchit, on verra que toute la vertu pacifiante de la science, de l'aisance, de la santé, de la liberté, vient de cette illusion sourde et permanente qui les accompagne. C'est une grave erreur de penser que, sans une immense conviction et sans une immense espérance, une nation peut être en repos. Aussi, dès que commencent à décliner chez un peuple les deux mystiques certitudes, il n'y a pas à s'abuser sur Timpossibilité de l'apaiser véritablement à moins d'ouvrir désormais à tous, en compensation, et non sans péril, les horizons fuyants de la science, les perspectives illimitées de l'ambition et de la richesse.

Il me semble que j'ai à peine besoin de tirer les conclusions qui découlent des pages précédentes. Les problèmes ci-dessus indiqués, comme nés du défaut de mesure commune entre les deux quantités de l'àme, doivent nous paraître maintenant résolus. Nous n'avons pas^ en eifet, h nous demander jusqu'à quel point une augmentation de croyance compense une diminution de désir ou niaf* versa, La mesure commune qui nous manque nous serait inutile. Les désirs d'un homme ou d'un peuple sont d'auto

tant pins désirables qu'ils tendent, à accroître davantage son approvisionnement de foi, son double trésorde croyance proprement dite et de confiance. C'est toujours répondre, sinon au plus grand désir actuel, au moins au plus grand désir futur de tous les hommes, que de consolider et d'étendre leur somme de foi. Leur maître véritable est non celui qu'ils aiment et qui leur plaît le plus, mais celui qui les instruit et les rassure le plus ; d'une part, donc, c'est, de nos jours, le grand découvreur, le grand créateur de sciences nouvelles ; dautre part, le grand homme d'Ëtat. Le premier doit répondre au besoin social ou individuel de vérité ; le second, au besoin social ou individuel de sécurité. Celui-ci a la garde de la somme considérable de foi nationale engagée dans nos droits divers. Il peut la fortifier et l'étendre, ou l'ébranler et la resserrer. La resserrer, c'est comme diminuer la vision ou émousser le tact, et rendre ainsi moins sûrs, moins précis, moins nombreux, les jugements de localisation ou autres propres à ces sens. L'élendre, c'est comme ajouter le télescope à l'œil ou le téléphone à l'oreille. Le ministre qui rassure complète donc l'œuvre du professeur qui instruit ; et la tâche du premier est assez grande pour qu'il n'empiHe pas sur celle du second. C'est sous la forme des droits anciens respectés le plus possible, conformément au conseil de Bentham [Traité de léf/is/al,^ I. 261 et s.), et des droits nouveaux lentement créés, et non sous les espèces de connaissances scientifiques, qu'il doit tendre à grossir l'antique legs des certitudes populaires.

Pourquoi les progrès sociaux doivent-ils, autant que possible, être graduels? Bentham en donne une assez niaiivaiee raison : c'est que, dit-il, le mal de l'attente troni[)ée est plus vif chez l'homme dépossédé d'un droit acquis que le plaisir de la surprise chez l'usurpateur

heureux du bien d'autrui ; en permettant cela^ le législateur se trouverait avoir produit, toute addition algébrique faite des plaisirs et des peines, un reliquat de peines. Est-ce bien sûr ? Le motif allégué par les évolutionnistes n'est guère meilleur. Ils n'aiment pas les révolutions, parce que leur formule de l'évolution ne les admet pas et que l'assimilation des sociétés aux organismes en souffrirait. Ils empruntent à Joseph de Maislre la brillante erreur de penser qu'une institution est nécessairement toujours une œuvre anonyme et que l'accomplissement, même lent et graduel, d'un plan systématique de reconstruction sociale, sorti ex abrupto d'un cerveau individuel, est un rêve chimérique. 11 est pourtant assez clair que toutes les modifications sociales, petites ou grandes, émanent en définitive d'initiatives individuelles, de fragments de plans personnels plus ou moins déchirés. A notre avis, la vraie raison de respecter les attentes^ de ménager les droits acquis, même en poursuivant l'exécution d'un prograinme individuel très vaste et très précis, c'est que, par une trop grande brusquerie de procédés,on irait contre le but môme des novateurs. Tout désir d'innovation a pour objet un état social, une stabilité d'un genre inconnu, un corpus juris inédit. Il est plus facile cependant de détruire la confiance, sans laquelle il n'y a pas de droit possible, que de la rétablir, de mi'^me qu'il est plus aisé d'exciter les appétits que de les museler. Exécuter donc, du soir au lendemain, un programme radical, si beau, si séduisant qu'il soit, c'est tarir la source qu'on veut dévier, le courant de foi at de crédit dont on a besoin pour l'établissement de l'état rùvé; c'est briser son verre avant d'y boire.

Je ne puis entrer dans le détail des conséquences sociales que comporterait la double thèse développée dans cette étude, à savoir la mesurabilité en droite et .peut-être en

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fait^ de la croyance et du désir, et la subordination du désir à la foi. Une seule suffira. Si, à Topposé de ma seconde proposition, on ne voit dans la foi qu'un instrument du désir, et, par suite, dans les croyances populaires qu'un moyen d'action, on doit à tout prix produire ou maintenir leur unanimité, condition première de leur efficacité pratique. Une erreur fixe et générale doit être préférée à des vérités variables et particulières. Mais si le savoir, si Tensemble des certitudes supérieures (je dis supérieures, à cause de la quantité de foi potentielle qu'elles renferment), atteintes par le libre essor de l'esprit dissident, vaut par lui-même et vaut plus que tout, si la récompense suprême de nos longs travaux est l'acquisition d'une expérience désormais inutile, d'un credo personnel et en partie incommunicable, le plus haut intérêt d*un peuple est d'arriver,s'il se peut, dans la personne de chacun de ses membres, à cette fleur terminale de la vie, et d'affranchir la pensée de toute entrave.

Hypothèses fingo

Les monades, filles de Leibniz, ont fait du chemin depuis leur père. Far diverses voies indépendantes elles se glissent, à Tinsu des savants eux-mêmes, dans le cœur de la science contemporaine. Il est remarquable que toutes les hypothèses secondaires impliquées dans cette grande hypothèse en ce qu'elle a d essentiel, sinon de leibnizien, sont en train d^être établies scientifiquement. Elle implique, en effet, d'abord la réduction à une seule de ces deux entités, la matière et Te^prit, confondues dans la seconde, et en même temps la multiplication prodigieuse des agents tout spirituels du monde. Elle suppose en d'autres termes la discontinuité des éléments et l'homogénéité de leur <Hre. C'est seulement d'ailleurs à cette double condition que l'univers est translucide jusqu'en son fond au regard

(1) Déjà publié en majeure partie dans la Revue internationale de sociologie (1893).

de l'intelligence. Or, d une part, à force d'avoir été sondé mille fois et jugé insondable, Tablme séparatif du mouvement et de la conscience, de l'objet et du sujet, de la mécanique et de la logique, a fini par être révoqué en doute, réputé apparent, enfin nié par les plus hardis qui ont trouvé partout de Técho. D'autre part, les progrès de la chimie nous conduisent à Taffirmation de l'atome, à la négation de la continuité matérielle que le caractère continu des manifestations physiques et vivantes de la matière, Tétendue, le mouvement, la croissance, semblait superficiellement révéler. Rien de plus surprenant au fond que la combinaison des substances chimiques en proportions définies à l'exclusion des proportions intermédiaires. Nulle évolution, ici, nulle transition, tout est net, brusque, tranché; et cependant tout ce qu'il y a d'ondoyant, d'harmonieusement gradué dans les phénomènes vient de là, à peu près comme la continuité des nuances serait impossible sans la discontinuité des couleurs. Mais ce n'est pas seulement la chimie qui en progressant semble nous acheminer aux monades. C'est encore la physique, ce sont les sciences naturelles, c'est l'histoire, ce sont les mathématiques elles-mêmes. « D'une grande importance, dit Lango, fut l'hypothèse de Newton, que la gravitation d'un corps céleste n'est autre chose que la somme de la gravitation de toutes les masses dont il se compose. Il en résultait immédiatement que les masses terrestres gravitent mutuellement les unes vers les autres, et, de plus, qu'il en esi de même de leurs plus petites molécules. » Par cette vue bien plus originale qu'elle ne peut nous le sembler. Newton brisait, pulvérisait l'individualité du corps céleste, regardé jusque-là comme une unité supérieure dont les relations internes ne ressemblaient en rien à ses rapports avec les corps étrangers. Il fallait une grande vigueur

d'esprit pour résoudre cette unité apparente en une multiplicité d'éléments distincts liés entre eux au môme titre qu*avec les éléments d'antres agrégats. C'est du jour où cette manière de voir s'est substituée au 'préjugé contraire que datent les progrès de la ])hysique et de Tastronomie. En cela les fondateurs de la théorie cellulaire se sont montrés les continuateurs do Newton. Ils ont brisé de même l'unité du corps vivant, ils l'ont résolu en un nombre prodigieux d'organismes élémentaires, isolément égoïstes et avides de se développer aux dépens de l'extérieur, en entendant par l'extérieur aussi bien les cellules voisines et fraternelles que les particules inorganiques d'air, d'eau ou de toute autre substance. Non moins féconde que la vue de' Newton a été celle de Schwann sur ce point. Nous savons, grâce à sa théorie cellulaire, « qu'une force vitale, en tant que principe distinct de la matière, n'existe ni dans l'ensemble de l'organisme, ni dans chaque cellule. Tous les phénomènes de la vie végétale ou animale doivent s^ expliquer par les propriétés des atomes (dites des éléments derniers dont les atomes sont composés) que ce soient des forces connues de la nature inerte ou des forces inconnues jnsqu' ici, » Ilien de plus po^tiviste assurément, de plus conforme à la science saine et sérieuse que cette négation radicale du principe vital contre laquelle le spiritualisme vulgaire a l'habitude de protester. On voit cependant oii celte tendance poussée à bout nous mène : aux monades qui comblent le vœu le plus hardi du spiritualisme leibnizien. Aussi bien que le principe vital, la maladie, autre entité^ traitée comme une personne par les anciens médecins, se pulvérise en désordres inQnitésimaux d'éléments histologiques^ et, en outre, grâce surtout aux découvertes de Pasteur, la théorie parasitaire des maladies, qui explique ces désordres par dos coullits

inteines d'organismes minuscules, se généralise de jour en jour et même avec un excès qui doit appeler une réaction. Mais les parasites ont aussi leurs parasites. Et ainsi de suite. Encore l'infînitésimal !

Les nouvelles théories chimiques se sont formées par une voie analogue. « C'est là le point essentiel et nouveau, dit Wurts. On reporte aux éléments eux-mêmes les propriétés des radicaux. Autrefois ceux-ci étaient considérés en bloc, on attribuait au radical envisagé comme un tout le pouvoir de se combiner ou de se substituer à des corps simples. C'était le point de vue fondamental de la théorie des types, de Gerhardt. On va plus loin aujourd'hui. Pour découvrir et définir les propriétés des radicaux on remonte aux atomes dont ils sont composés, y^ (Théorie atomique, p. 19i). La pensée de Téminent chimiste va plus loin que les paroles précédentes. Il résulte d'»s exemples cités par lui que, parmi les atomes d'un radical, il en est un spécialement dont l'atomicité, dont l'avidité* propre non encore satisfaite, survivante à la saturation des autres, est la dernière raison d'être de la combinaison opérée.

Au même titre que les astres, que les individus vivants, que les maladies, que les radicaux chimiques, les nations ne sont que des entités longtemps prises pour des êtres véritables dans les théories ambitieuses et stériles des historiens dits philosophes. N'a-t-on pas assez répété, par exemple, que c'est une mesquinerie de chercher la cause d'une révolution politique ou sociale dans Tinfluencc marquée d'écrivains, d*hommes d Etat, d'inventeurs de tous genres, et qu'elle a jailli spontanément du génie de la race, des entrailles du peuple, acteur anonyme et surhumain? Mais ce point de vue commode, qui consiste à voir faussement la création d'un être nouveau dans le phénomène, réellement neuf et imprévu d'ailleurs, que la ren-

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contre des vrais êtres a suscité, n'est bon qu'à titre provisoire. Une fois épuisé, et rapidement, par les abus littéraires qu'on en a fails, il conduit à un retour sérieux vers un genre d'explications plus claires et plus positives, qui rend compte d'un événement historique quelconque par des actions individuelles seulement, et notamment par des actions d'hommes inventifs qui ont servi de modc^le aux autres et se sont reproduites à milliers d'exemplaires/ sortes de cellules-mères du corps social.

Ce n'est pas tout : ces éléments derniers auxquels aboutit toute science, l'individu social, la cellule vivante, l'atome chimique, ne sont derniers qu'au regard de leur science particulière". Eux-mêmes sont composés, nous le savons, sans excepter même l'atome qui, d'après l'hypothèse des a toniPs- tourbillons de Thompson, la plus plausible ou la moins inadmissible des conjectures hasardées à ce sujet, serait un amas tournoyant d'éléments plus simples. Les recherches de M. Lockyer sur le spectre du soleil et des étoiles l'ont conduit à supposer avec vraisemblance que certaines lignes faibles observées par lui sont dues aux éléments composants des substances que nous regardons sur notre planète comme indécomposables.

Les savants qui vivent dans le commerce familier des soi-disant éléments ne doutent pas de leur complexité. Pendant que Wurts se montre favorable à Thypothèsc de Thompson, M. Berthelot dit de son côté : « L'étude approfondie des masses élémentaires qui constituent nos corps simples actuels tend chaque jour davantage à les assimiler, non à des atomes indivisibles, homogènes et susceptibles d'éprouver seulement des mouvements d'ensemble, mais à des édifices fort complexes^ doués d'une architecture spécifique et animés de mouvetnents intestins

très variés. » D*autre part^ les physiologistes ne sauraient croire à rhomogénéité du protoplasme, et dans la cellule ils ne jugent active et vraiment vivante que la partie solide. La partie soluble presque tout entière n'est qu'une provision de combustibles cl d'aliments (ou un amas d'excrémenls). Encore, dans la partie solide elle-mômc, si nous la connaissions mieux, y aurait-il sans doute à éliminer presque tout. Et^ d'élimination en élimination, où aboutirons-nous si ce n'est au point géométrique, c'està-dire au néant pur, à moins que ce point ne soit un centre comme il sera expliqué plus loin? Et, de fait, dans rélément histologique véritable (que le mot cellule désigne fort mal) ce qu'il y a d'essentiel à considérer, ce n*est pas sa limite, son enveloppe, c'est ce foyer central d'où il semble qu'il aspire à rayonner indéfiniment jusqu'à l'heure où la cruelle expérience des obstacles extérieurs lui fait un devoir de se clore pour se garantir; mais ici nous anticipons.

Nul moyen de s'arn^ter sur cette pente jusqu'à l'infinitésimal, qui devient, chose bien inattendue assurément, la clé de l'univers entier. De là peut-^tre l'importance croissante (lu calcul infinitésimal ; et, par la môme raison, de là l'éclatant succc^s momentané de la doctrine del'évolution. Dans cotte théorie, un type sp^'cifique, dirait un géomètre, est l'intégrale d'innombrables dilTérentielles appelées variations individuelles dues clles-mômes à des variations cellulaires, au fond desquelles apparaissent des myriades de changements élémentaires. La source, la raison d'être, la raison du fini, du tranché, est dans l'infmiment petit, dans rimperce;- tible : telle est la conviction profonde qui a inspiré Leibniz, et aussi bi(Mï nos tranformistes.

Mai> pouiijuoi telle translormalion qui, présentée ouuHue une somme de ditlerences nettes, définies, est

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incompréhensible, se comprend-elle aisément si on la considère comme une somme de difîérences infiniment petites ? Montrons d*abord que ce contraste est bien réel. Je suppose que, par miracle, un corps disparaisse, s'anéanlisse au lieu A où il était, puis apparaisse, redevienne au lieu Z, distant d'un mètre du premier, sans avoir traversé les positions intermédiaires : un tel genre de déplacement ne peut se loger dans notre esprit, tandis que nous n^avons pas ridée de nous étonner en voyant ce corps passer de A à Z en suivant une ligne de positions juxtaposées. Cependant remarquons que notre premier élonnement n aurait en rien diminué si nous avions vu la disparition et la réapparition brusques dont il s'agit s'efTectuer à la distance d'un demi-mètre, de 30, de 20, de 10, de 2 centimètres ou de n'importe quelle fraction perceptible de millimètre. Notre raison, sinon notre imagination, resterait aussi trappée du dernier cas que du premier. De môme, si Ton nous présente deux espèces vivantes distinctes, très éloignées ou très rapprochées, n'importe, un champignon et une labiée ou deux labiées du même genre, nous ne parviendrons jamais à comprendre^ pas plus ici que là, que Tune ait pu subitement et sans transition devenir l'autre. Mais si Ton nous dit qu'en vertu d'un croisement l'ovule fécondé de l'une a subi une déviation, extrêmement légère d'abord puis accrue par degrés, de son itinéraire habituel, nous ne trouvons aucune difficulté à admettre cela. On dira que Tinconcevabilité de la première hypothèse tient à un préjugé formé en nous par association d'idées. Rien de plus vrai, et cela prouve jusiement que la réalité, source de Texpérience où a pris naissance ce préjugé, est conforme à Texplication du fini par l'infinitésimal. Car la raison pure, la raison n?/e, d'ailleurs, n'aurait jamais deviné cela; elle serait même plutôt portée ù voir dans le grand la

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source du petit que dans le petit la source du grand, et il lui plairait de croire à des types divins tout faits ab iniiio qui envelopperaient tout à coup et pénétreraient une motte de terre de l'extérieur à Tintérieur. Volontiers mftme elle dirait avec Agassiz que, dès le début, les arbres ont été des forets, les abeilles des ruches, les hommes des nations. Ce point de vue n'a pu être proscrit de la science que par la révolte des faits contraires. Pour ne parler que des plus vulgaires, il se trouve qu'une immense sphdre de lumière épanouie dans l'espace est due à la vibration unique, multipliée et contagieuse, d'un atome central d'éther, — que tonte la population d'une espèce est due à la multiplication prodigieuse d'une première et unique cellule ovulaire, sorte de rayonnement générateur, — que la présence de la vraie théorie astronomique dans des millions de cerveaux humains est due à la répétition multipliée d'une idée apparue tel jour dans une cellule cérébrale du cerveau de Newton. Mais que résulte-t-il de là encore une fois? St r infinitésimal ne différait du fini que par le degrés si au fond des choses comme à leur surface saisissable il n'y avait que des positions, des distances, des déplacements, pourquoi un déplacement, inconcevable comme fini, changerait-il de nature en devenant infinitésimal? L'infinitésimal, donc, diffère qualitativement du fini ; le mouvement a une cause autre que lui-même ; le phénomène n'est pas tout l'être. Tout part de l'infinitésimal et tout y retourne : rien, chose surprenante qui ne surprend personne, rien n'ap|)arait subitement dans la sphère du fini, du complexe, ni ne s'y éteint. Qu'en conclure sinon que l'infinimenl polit, autrement dit l'élément, est la source et le but, la substance el la raison de tout? — Pendant que le progrès do la physique conduit les ])hysiciens à quantifier la nature pour iii comprendre, il est remarquable que le progrès des

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mathématiques conduit les mathématiciens, pour comprendre la quantité, à la résoudre en éléments qui n*ont absolument rien de quantitatif.

Cette importance croissante attribuée par l'accroissement des connaissances à Tinfinitésimal est d'autant plus étrange que, sous sa forme ordinaire (rhypothèse des monades étant écartée), il est un simple amas de contradictions. Je laisse à M. Kenouvier le soin de les signaler. Par quelle vertu Tabsurde donnerait-il à l'esprit humain la clé du monde? n'est-ce pas parce que^ à travers cette notion toute négative, nous visons sans l'atteindre, nous regardons sans la voir, une notion très positive qui nous fait peut-être défaut mais qui n'en doit pas moins figurer pour mémoire dans l'inventaire de notre actif intellectuel? Cette absurdité pourrait bien n'être que Tenveloppe d'une réalité étrangère à tout ce que nous connaissons, extérieure à tout, à l'espace et au temps, à la matière et à Tesprit... A l'esprit? S'il en était ainsi, l'hypothèse des monades devrait êtreVejetée... mais ceci demande examen. Quoi qu'il en soit, ce seraient donc les vrais agents, ces petits êtres dont nous disons qu'ils sont iniinitésimaux, ce seraient les vraies actions^ ces petites variations dont nous disons qu'elles sont inlinitésimales.

Il semble mOme résulter de ce qui précède que ces agents sont autonomes, que ces variations se heurtent et s'entravent autant qu^elles concourent. Si tout part de l'infinitésimal, c*est qu'un élément, un élément unique, a l'initiative d'un changement quelconque, mouvement, évolution vitale, transformation mentale ou sociale. Si tous ces changements sont graduels, et en apparence continus, cela montre que l'initiative de l'élément entreprenant, quoique secondée, a rencontré des résistances. Supposons que tous les citoyens d'un Etal sans exception

adhèrent pleinement à un programme de réorganisation politique né dans le cerveau de l'un d'enlre eux et plus spécialement dans un point de ce cerveau; la refonte entière de TEtat sur ce plan, au lien d'être successive et fragmentaire, sera brusque et totale, quel que soit le radicalisme du projet. C*est la contrariété des autres plans de réforme ou des autres types d*Etat idéal dont chaque membre d*une nation est possédé sciemment ou à son insu, qui explique seule la lenteur des modifications sociales. De même^ si la matière était aussi passive, aussi inerte qu'on le croit, je ne vois pas pourquoi le mouvement, c'est-à-dire le déplacement graduel, existerait, je ne vois pas pourquoi la formation d'un organisme serait assujettie à la traversée de ses phases embryonnaires, obstacle opposé à la réalisation immédiate de son état adulte que vise pourtant dès le début l'impulsion du germe.

L'idée de ligne droite, qu'on le remarque, n'est pas exclusivement propre à hi géométrie. Il y a une rectilinéarité biologique, il y a aussi une rectilinéarité logique. De même en effet que, pour passer d'un point à un autre, l'abréviation, la diminution du nombre des points interposés ne saurait être indéfinie et s arrête à la limite appelée ligne droite, de môme, dans le passage d'une forme spécifique à une autre forme spécifique, d'un état individuel à un autre état individuel^ il y si une interposition tninima, irréductible, de formes et d'états à parcourir, qui seule explique peut-être la répétition abrégée, par l'embryon, d'une partie dos types successifs d'où il procède ; et semblablement, dans l'exposé d'un corps de sciences, n'y a-t-il pas une manière daller tout droit d'une thèse à une auti*a thèse, d'un théon;me à nn autre théorème et ne consistet-elle ])as à les relier par une chaîne de positions logiques

nécessairement intermédiaires? Nécessité vraiment surprenante. Cet ordre rationnel, rectilinéaire, d'expositions auquel on s'attache et on s'arrête dans les livres élémentaires qui résument en quelques pages le labeur de quelques siècles, coïncide souvent, mais non toujours, sur bien des points mais non sur tous, avec Tordre historique d'apparition des découvertes successives dont toute science est la synthèse. Peut-être en est -il ainsi de la fameuse récapitulation de \di pkytogenèse par Y autogenèse qui serait la rectification et non pas seulement Taccéléralion prodigieuse de la voie plus ou moins tortueuse suivant laquelle les formes d'ancêtres, les inventions biologiques accumulées et léguées en masse à l'ovule, se sont succédé dans les âges antérieurs.

Le réel appui que la doctrine de l'évolution prête aux hypothèses monadologiqiies paraîtrait bien plus évident encore si nous envisagions ce grand | système sous les formes nouvelles qu'il est à la veille de revêtir et qui déjà commencent à se dessiner. Car l'évolutionisme lui-même évolue. Il évolue non par une suite ou un concours de tâtonnements aveugles, d'adaptations fortuites et involontaires aux faits observés, conformément aux procédés de transformation qu'il a le tort d'attribuer en général à la nature vivante, mais par les efforts accumulés de savants et de théoriciens parfaitement éveillés, sciemment et volontairement occupés à modifier la théorie fondamentale pour l'ajuster le mieux possible aux données de la science qui leur sont connues, et aussi aux idées préconçues qui leur sont chères. Celte théorie est pour eux un type générique qu'ils travaillent à spécifier chacun à sa manière. Mais, parmi ces produits variés de la fermentation inouïe suscitée par Darwin, il en est deux seulement qui ajoutent ou substituent à l'idée propre du maître une

nouveauté vraie et vraiment féconde. Je veux parler (l'abord de V évolution par association d'organismes élémentaires en organismes plus complexes formulée par M. Edmond Perrier, et en second lieu de Vévoluiion par bonds, par crises^ qui, indiquée et prédite, il y a bien des années, dans les clairvoyants écrits de Cournot, a spontanément germé de nouveau çà et là dans Tesprit de bien des savants contemporains. La transformation spécifique d'un type préexistant en vue d'une adaptation nouvelle a dû, d'après l'un d'eux, s'opérer à un moment donné d'une façon en que/que manière immédiate (c'est-à-dire, je pense, très courte relativement à la prodigieuse durée des espèces une fois formées, mais peut-être très longue eu égard à la brièveté de notre vie) et, ajoute-t-il, par un processus régulier et non par tâtonnement. Pareillement, pour un autre transformiste, l'espèce, à partir de sa formation relativement rapide jusqu'à sa décomposition qui Test aussi, reste réellement fixée dans de certaines limites, parce qu'elle est essentiellement en état d'équilibre organique stable. Gravement troublé dans sa constitution propre par un changement excessif de son milieu (ou par quelque révolution interne due à la rébellion contagieuse de quelque élément) l'organisme ne sort de son espèce que pour rouler en quelque sorte sur la pente d'une autre espèce, é<iuilibre stable aussi, et alors il y demeure un temps, qui pour nous serait une éternité.

Je n'ai pas, bien (entendu à discuter ces conjectures. Il me suffit de noter qu'elles sont en train de grandir, ou plutôt de cheminer en dessous, humbles encore, mais envahissantes, tandis que la sélection naturelle perd chaiju*^ jour du terrain, se montrant plus propre à épurer les types qu'à les perfectionner, et à les perfectionner qu'à les remanier profondément à elle seule. J'njoute que soit

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par l'une soil par l'autre des deux voies indiquées, ou est forcément conduit à peupler, à remplir les corps vivants d*atomes spirituels ou quasi spirituels. Qu'est-ce en effet que ce besoin de société donné pour âme par M, Perrier au monde organique, sinon le fait de petites personnes? Et que peut être cette transformation directe, réffidière^rapiie, imaginée par d autres, si ce n'est Tœuvre d'ouvriers cachés qui collaborent à la réalisation de quelque />/an de réorganisation spécifique conçu et voulu premièrement par l'un d'entre eux?

En voilà assez pour prouver, je crois, que la science tend à pulvériser l'univers, à multiplier indéfiniment les êtres. Mais, disais-je plus haut, elle ne tend pas moins nettement à unifier la dualité cartésienne de la matière et de Tesprit. Par là elle court, je ne dis pas à un anthropomorphisme mais à nu ps^t/chomorphisme inévitable. On ne peut effectivement concevoir le monisme (cela a été dit bien des fois, je le sais) que de trois manières : soit en regardant le mouvement et la conscience, la vibration d'une cellule cérébrale, par exemple, et l'état d'esprit correspondant, comme deux faces d un môme fait, et l'on se leurre soi-môme par cette réminiscence du Janus antique; soit en faisant découler la matière et l'esprit, dont on ne nie pas la nature hétérogène, d'une source commune, d'un esprit caché et inconnaissable, et Ton ne gagne à cela qu'une trinité au lieu et place d'une dualité : soit enfin en posant résolument que la matière est de l'esprit, rien de plus. Cette dernière thèse est la seule qui

se comprenne et qui donne réellement la réduction demandée. Mais il y a deux façons de l'entendre. Avec les idéalistes, on peut dire que l'univers matériel, y compris les autres moi, est miefij exclusivement mien^ qu'il se compose de mes états d'esprit ou de leur possibilité en tant qu'elle est affirmée par moi, c'est-à-dire en tant qu'elle est elle-même un de mes états d'esprit. Si l'on rejette cette interprétation, il ne reste plus qu'à admettre, avec les monadologistes, que tout l'univers extérieur est composé d*âmes autres que la mienne, mais au fond semblables à la mienne. En acceptant ce dernier point de vue^ il se trouve qu'on enlève au précédent ses meilleurs fondements. Reconnaître qu'on ignore ce qu'est Vétre en SOI d'une pierre, d'un végétal, et en même temps s'obstiner à dire qu'il est, c'est logiquement insoutenable ; Tidée qu'on en a, il est facile de le montrer, a pour tout contenu nos états desprit, et comme, abstraction faite de nos états d'esprit, il ne reste rien, ou l'on n'affirme qu'eux en affirmant cetX substantiel et inconnaissable, ou l'on est forcé d'avouer qu'en affirmant autre chose on n'affirme rien. Mais si l'être en soi est semblable, au fond, à notre être, n'étant plus inconnaissable, il devient affirmable.

Par suite, le monisme nous achemine au psychomorphisme universel. Seulement le monisme est-il en voie de se démontrer autant que de s*affirmer? Non. Quand on voit, il est vrai, des physiciens comme Tyndall, des naturalistes comme Hœckel, dos philosophes historiens et artistes comme Taine, des théoriciens de toutes les écoles, soupçonner ou se convaincre que le hiatus du dedans et du dehors, de la sensation ou de la vibration, est illusoire^ leurs arguments ont beau ne pas porter, la concordance de leurs convictions et de leurs pressentiments a son importance. Mais, s'ils entreprennent de nous faire toucher du

doigt ridentité qu'ils allèguent, cette présomption perd toute sa valeur devant la discordance évidente des termes juxtaposés qu'il s'agit d'identifier, j'entends le mouvement et la seiuation.

C'est qu'en effet l'un de ces termes au moins est mal choisi. Entre les variations purement quantitatives du mouvement, dont les déviations sont elles-mêmes mesurables, et les variations purement qualitatives de la sensation, qu*il s'agisse de couleurs, d'odeurs, de saveurs ou de sons, le contraste est trop choquant pour notre esprit. Mais si, parmi nos états internes, autres^ par hypothèse, que la sensation, il s'en trouvait de quantitativement variables, comme j'ai essayé de le montrer ailleurs, ce caractère singulier permettrait peut-être de tenter par eux la spiritualisation de l'univers. A mon avis, les deux élats de I âme, ou plutôt les deux forces de Tàme appelées croyance el désir, d'où dérivent M affirmaiion et la volonté^ présentent ce caractère éminent et distinclif. Par l'universalité de leur présence en tout phénomène psychologique de l'homme ou de l'animal, par l'homogénéité de leur nature d'un bouta l'autre de leur échelle immense, depuis a moindre inclination à croire et à désirer, jusqu'à la certitude et à la passion, enfin par leur mutuelle pénétration et d'autres traits de similitude non moins frappants, la croyance et le désir jouent dans le moi, à Tégard des sensations, précisément le rôle extérieur de l'espace et du temps à l'égard des éléments matériels. Il y aurait à examiner si cette analogie ne recouvrirait pas une identité, si, au lieu d'être simplement des formes de notre sensibilité, comme leur plus profond analyste l'a prétendu, Tespace et le temps ne seraient point par hasard des notions primitives ou quasi-sensations continuelles et originales par lesquelles se traduiraient à nous, grâce à nos deux facultés

de croire et de désirer, source commune de tout jugement et par suite de toute notion^ les degrés et les modes de croyance, les degrés et les modes de désir, des agents psychiques autres que nous. Dans cette hypothèse, les mouvements des corps ne seraient que des espèces de jugements ou de desseins formés par les monades (1).

On voit que s*il en était ainsi, la transparence de l'univers serait parfaite, et le conûit manifeste de deux courants opposés de la science contemporaine serait résolu. Car si, d^une part, elle nous pousse à la psychologie végétale, à la « psychologie cellulaire »^ bientôt à la psychologie atomique, en un mot à une interprétation toute spirituelle du monde mécanique et matériel, d'autre part sa tendance à tout expliquer mécaniquement, môme la pensée, n'est pas moins évidente. Dans la « psychologie cellulaire » d'Hœckel, il est curieux de voir alterner d'une ligne à l'autre ces deux manières de voir contradictoires. Mais la contradiction est levée par Thypothèse précédente, et elle ne peut Têtre qu ainsi.

Cette hypothèse d'ailleurs n'a rien d'anthropomorphique. La croyance et le désir ont ce privilège unique de comporter des états inconscients. Il y a certainement des désirs, des jugements inconscients. Tels sont les désirs impliqués dans nos plaisirs et dans nos peines, les jugements de localisation et autres incorporés à nos sensations. Au contraire, des sensations inconscientes, non senties, sont manifestement impossibles; et, si elles sont conçues par quelques esprits, c'est qu'à leur insu ils entendent par là des sensations inaffirmées et indiscemées, ou que, comprenant la nécessité très réelle d'admettre des états

(1) Suivant Lotzc, s'il y a dans l'atome quelque chose de spirituel, ce doit être un plaisir et une douleur, plutôt qu'une notion; je prétends justement le contraire (Psychologie physiologique de Lotte, p. 133).

inconscients de Tâme, ils ont regardé à tort les sensations comme susceptibles d'être de pareils états. Bien mieux, les faits^ très frappants du reste, sur lesquels s'appuie rhypothèse d*une sensibilité inconsciente, prouvent en général bien au delà de cette conclusion. Ils montrent que notre conscience à nous, monades dirigeantes, élémentschefs du cerveau, a pour collaboratrices nécessaires, constantes, durant notre vie ou principauté cérébrale, d'innombrables autres consciences dont les modifications, extérieures à notre égard, sont pour elles des états internes. « Certains physiologistes, dit M. Ball^ qui s'intéressent à la psychologie ont prouvé qu'on ne saurait rien oublier. Les traces des impressions antérieurement reçues s'accumulent dans nos cellules cérébrales, où elles restent indéHniment latentes, jusqu'au jour où une influence supérieure les évoque de la tombe où elles dormaient ensevelies... Lorsqu'au milieu d'une conversation on cherche à se rappeler un nom, une date^ un fait, le renseignement cherché bien souvent nous échappe, et c'est quelques heures plus tard, lorsque nous pensions à tout autre chose, qu*il vient spontanément s'offrir à nous. Comment expliquer cette révélation inattendue? C'est qu'un secrétaire mystérieuXy un automate habile a travaillé pour nous pendant que f intelligence (il aurait fallu dire /lo/re in ielligence à nous, monade dirigeante) négligeait ces minces détails... »

La nécessité où sont les aliénistes de recourir à ces comparaisons de secrétaire, de bibliothécaire intime, pour expliquer les phénomènes de la mémoire est une forte présomption en faveur de l'hypothèse des monades. Aussi la théorie monadologique peut-elle s'approprier sans nulle peine Targumentation des psychologues anglais et allemands à ce sujet. Mais, puisque, après tout, il parait nécessaire de regarder comme inconscients dans certains

cas certains étais de Tàme, remarquons qu'à vrai dire, un désir, un acte de foi non [seulement peuvent n'être pas sentis, mais ne sauraient même être sentis comme tels, pas plus qu'une sensation ne saurait être active par ellemême. Or, par ce caractère remarquable, les deux forces internes que j*ai nommées se signalent à nous comme objectivables au plus haut degré. Puisqu'elles s'appliquent aux sensations quelconques, si radicalement différentes que celles-ci puissent être^ au rouge, comme au do ou au ré, au parfum de la rose comme au froid ou au chaud, pourquoi ne s'appliqueraient-elles pas aussi bien à des phénomènes inconnus^ et, je l'avoue, inconnaissables, autres, par hypothèse, que les sensations, mais ni plus ni moins distincts des sensations qu'elles ne le sont les unes des autres? Pourquoi la sensation ne serait-elle pas regardée comme une simple espèce du genre qualité, et n'admettrait-on pas qu'il existe hors de nous des marques qualificatives nullement sensationnelles et pouvant, tout comme nos sensations, servir de point d'application aux forces psychiques par excellence, la force statique appelée croyance et la force dynamique appelée désir? C'est peut-être par un sentiment instinctif et confus de cette vérité qu'on a forgé sur le type du désir l'idée de force, où Ton cherche la clé de l'énigme universelle. Schopenhauer a levé le masque de cette notion en l'appelant presque de son vrai nom, volonté. Mais la volonté est une combinaison de la foi et du désir, et les disciples du maître, entre autre Hartmann, ont dû ajouter à la volonté ridée. Ils auraient mieux fait de briser la volonté et de distinguer en elle ses deux éléments. Ce dont on a droit de s'étonner, c'est qu'au milieu de tant de conjectures philosophiques, personne encore n'ait songé, explicitement du moins, à chercher dans l'objectivalion de la

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croyance et non du désir, la solution des problèmes de la physique et de la vie. Je dis explicitement; car à notre insu nous concevons la matière, la substance cohérente et solide, satisfaite et reposée, non seulement à Taide, mais à Timage et ressemblance de nos convictions^ comme la force à Timage de nos efforts. Hegel seul a entrevu cela, si l'on en juge par sa prétention de composer le monde avec des séries d'affirmations et de négations. De là peut-être, malgré des aberrations et des subtilités étranges, cet air d'architecturale et de magistrale grandeur qui s'attache à son œuvre en ruine et qui marque, en général, la supériorité propre aux systèmes substantialistes de tous les temps, depuis Démocrite jusqu'à Descartes, sur les doctrines dynamistes les plus entraînantes. N*a-t-on pas vu, sous notre brillant évolufionnisme actuel , qui pousse à bout ridée leibnizienne de force^ le monisme essayer de rajeunir la substance de Spino/a? Car, comme la volonté va à la certitude, comme le mouvement des astres et des atomes va à leur agglomération définitive, l'idée de force mène naturellement à l'idée de substance, où, lasse des agitations d'un phénoménisme illusoire, saisissant enfin des réalités qui se disent immuables, se réfugie une pensée idéaliste ou matérialiste tour à tour. Mais, de ces deux attributions faites aux mystérieux noumènes extérieurs de nos deux quantités intérieures, laquelle est légitime? Pourquoi ne pas hasarder qu'elles le sont l'une et l'autre?

On dira peut-être que ce psychomorphisme est une solution bien aisée, mais d'autant plus illusoire, et que c'est un leurre de prétendre expliquer les phénomènes vitaux, physiques, chimiques, par les faits psychologiïjues, tous plus complexes. Mais, si j'admets la complexité des sensations et la parfaite légitimité de leur explication par des faits physiologiques, je ne puis reconnaître pareillement celle

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du désir et de la croyance. L'analyse à mon avis ne mord pas sur ces notions irréductibles. Il y a une contradiction inaperçue à prétendre, d'une part, qu'un organisme est un mécanisme formé en vertu de lois purement mécaniques, et, d*autre part, que tout les phénomènes de la vie mentale, y compris les deux ci-dessus nommés, sont de purs produits de l'organisation créés par elle et non existant avant elle. Si en efTet Félre organisé n'est qu'une machine admirable, il doit en être de cette machine-là comme de toutes les autres, dans lesquelles non seulement nulle force nouvelle, mais nul produit même radicalement nouveau ne saurait être créé par la vertu des plus merveilleux agencements de rouages. Une machine n'est qu'une distribution et une direction spéciale de forces préexistantes qui la traversent sans s*altéror essentiellement. Elle n'est qu'un changement de forme donné à des matériaux bruts qu'elle reçoit du dehors et dont l'essence ne change pas. Si donc les corps vivants, encore une fois, sont des machines, la nature essentielle des seuls produits et des seules forces résultant de leur fonctionnement qui nous soient connus jusqu'en leur fond (sensations, pensées, volitions) nous atteste que ses aliments (carbone, azote, oxygène, hydrogène, etc..) contiennent des éléments psychiques cachés. Spécialement, parmi ces résultats supérieurs des fonctions vitales, il en est deux qui sontdes forces, et qui, jaillissant du cerveau, n'ont pu y être créés par le jeu mécanique de vibrations cellulaires. Peut-on nier que le désir et la croyance soient des forces? Ne voit-on pas qu'avec leurs combinaisons réciproques, les passions et les desseins, ils sont les vents f)erpétuels des tempêtes de l'histoire, les chutes d'eau qui font tourner les moulins des politiques ? (ju'esl-co (jui mène et })Ousso le monde, sinon les croyances religieuses ou autres, les ambitions et les cupidités ? Os

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soi-disant produits sont si bien des forces qu'à eux seuls ils produisent les sociétés, regardées encore par tant de philosophes actuels comme de véritables organismes. Ainsi, les produits d*un organisme inférieur seraient les facteurs d'une organisation supérieure! En admettant donc le caractère dynamique de ces deux étals dé Tâme, la conclusion, à laquelle on n'échappe point d'ailleurs en les regardant môme comme des produits, acquiert un degré de rigueur plus grand. Car on sait que les forces employées par les machines en sortent toujours bien moins dénaturées que leurs matières premières. Par suite, si le désir et la croyance sont des forces, il est probable qu'à leur sortie du corps dans nos manifestations mentales, elles ne différent pas notablement d'elles-mêmes telles qu'elles étaient à leur entrée, sous forme de cohésions ou d'affinités moléculaires. Le dernier fond de la substance matérielle nous serait entr'ouvert par là; et il vaut la peine d examiner si, en suivant les conséquences de ce point de vue, on reste d'accord avec les faits acquis à la science. Et ici j'ai l'avantage de pouvoir m'appuyer sur les travaux accumulés de Schopenhauer, de Hartmann et de leur école, qui ont réussi selon moi à montrer le caractère primordial et universel, non de la volonté, mais du désir.

Pour ne citer qu'un exemple, voilà une petite masse de protoplasme, où nul indice d'organisation n'a pu être découvert, « gelée limpide comme du blanc d*œuf », dit M. Perrier. Cette gelée cependant, ajoute-t-il, exécute des mouvements, capture des animaux, les digère, etc. Elle a de l'appétit, c'est évident, et, par conséquent, une perception plus ou moins claire de ce qu'elle appète. Si le désir et la croyance ne sont que des produits de l'organisation d'où viennent cette perception et cet appétit à celte masse hétérogène, je l'accorde volontiers, mais non encore orga-

nisée? « Les mouvements des spores, dit M. Almann, de la Société royale de Londres, semblent souvent obéir à une véritable vo/irfon; si la spore rencontre un obstacle, elle change de direction et recule en renversant le mouvement de ses cils, » Un mécanicien de chemin de fer ne ferait pas mieux. Pourtant, cette spore n'est qu*une cellule détachée d'une plante immobile et insensible, à laquelle on refuse toute volonté, toute intelligence. Ainsi voilà Tintelligence et la volonté qui apparaîtraient tout à coup chez la cellule-fille et n'existeraient pas même virtuellement chez la cellule-mère ! Disons mieux, quand bon lui semble, quand cela est utile à son but, à son plan cosmique particulier d'où procèdent tous ses mouvements, l'élément vital révèle et déploie ses ressources cachées. Môle à une infinité d'autres dans le tas indivis du protophasme. il fait, au moment voulu, cesser son indivision, il s'enclôt et se séquestre avec un groupe compact de vassaux, il se hérisse de remparts calcaires ; ou bien il allonge des filaments comme un batelier ses rames, et il se meut vers sa proie. Toutes les eaux contiennent des myriades de ces êtres vivants tmicellulaires qui se « construisent un squelette de sphères concentriques aussi

transparentes que le cristal, et d'une symétrie et d'une beauté parfaites. » Evidemment rw/iiyM^ cellule dont il s'agit n'accomplirait pas ces prodiges toute seule, et il faut croire quelle a été seulement Tàme d'un peuple d'ouvriers. Mais quelle dépense d'actes psychiques suppose un tel labeur.

En vérité, on a le droit de se demander, en comparant aux inventions cellulaires, aux industries cellulaires, aux arts cellulîiires, tels qu'une journée de printemps nous les p.rpose, nos arts, nos industries, nos petites découvertes humaines étalées dans nos expositions périodiques, s*il est

bien certain que notre intelligence et notre volonté à nous, grands moi disposant des vastes ressources d'un gigantesque état cérébral, l'emportent sur celles des petits moi conHnés dans la minuscule cité d*une cellule animale ou même végétale. Certes, si le préjugé de nous croire toujours supérieurs à tout ne nous aveuglait pas, la comparaison ne tournerait pLS à notre avantage. C'est ce préjugé, au fond, qui nous empêche de croire aux monades. Dans son séculaire effort pour tout interpréter hors de nous mécaniquement, même ce qui éclate le plus en traits de génie accumulés^ les œuvres vivantes, notre esprit souffle en quelque sorte sur toutes les lumières du monde au profit de sa seule étincelle. Certainement M. Espinas a raison de dire que peu d intelligence suffit pour expliquer les travaux sociaux des abeilles et des fourmis. Mais si Ton accorde ce peu et si on le juge nécessaire pour rendre compte de ces produits au demeurant très-simples comme ceux de nos industries, on doit convenir que pour produire l'organisation même de ces insectes, si infiniment supérieure en complexité, en richesse, en souplesse d'adaptation, à tous leurs ouvrages, il a fallu beaucoup d'intelligence ei à* intelligences . — Consentons à faire celte réflexion si naturelle : Puisque l'accomplissement de la plus simple fonction sociale, la plus banale, la plus uniforme depuis des siècles, puisque, par exemple, le mouvement d'ensemble un peu régulier d'une procession ou d'un régiment exige, nous le savons, tant de leçons préalables, tant de paroles^ tant d'efi'orts, tant de forces mentales dépensées presque en pure perte — que ne faut-il donc pas d'énergie mentale, ou quasi mentale, répandue à flots, pour produire ces manœuvres compliquées des fonctions vitales simultanément accomplies, non par des milliers,mais par des milliards d'acteurs divers, tous, nous avons des raisons

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de le penser, essentiellement égoïstes, tous aussi différents entre eux que les citoyens d un vaste empire !

Il faudrait sans doute repousser cette conclusion s'il était prouvé ou tant soit peu probable qu'au delà d un certain degré de petitesse corporelle, l'intelligence (je ne dis pas Tintelligence sensationnelle telle que nous la connaissons, mais le />5ycA<5me, genre dont toute intelligence à nous connue n'est qu'une espèce) est impossible. De cette impossibilité démontrée on pourrait déduire ensuite que les phénomènes psychiques sont des résultats radicalement autres que leurs conditions, bien que cependant tous les êtres intelligents ou en général psychiques observés par nous procèdent de parents ou d'ascendants pareillement psychiques, et que la génération spontanée de Tintelligence soit une hypothèse moins acceptable encore, si c'est possible, que celle de la génération spontanée de la vie. Mais nous avons beau plonger dans les profondeurs microscopiques, voire même ultra-microscopiques de rinfiniment petit, nous y découvrons toujours des germes vivants et des organismes complets, auxquels Tobservation ou Tinduclion nous portent à reconnaître les caractères de Tanimalité aussi bien que ceux de la végétation, puisque les deux règnes se confondent m mmimt5. « Un diamètre de 1/3000 de millimètres est à peu près le plus petit qu'un microscope nous permet de voir distinctement, dit M. Spottiswoode. Mais les rayons solaires et la lumière électrique nous révèlent la présence de corps infiniment au-dessous de ces dimensions. M. Tyndall a eu ridée de les mesurer en fonction des ondes lumineuses. .. en les observant en masse et remarquant les teintes qu'ils répandent... Ces corps infiniment petits ne sont pas seulenioîil des molécules ga/euses ; il comprennent encore des oiujiiniames coniplets, et le savant illustre que nous venons

de citer a fait une étude approfondie de Tinfluence considérable que ces organismes minuscules exercent dans l'économie de la vie. »

Mais, dira-t-on, si nous n'atteignons pas les limites du psychisme, le bon sens nous affirme que, en moyenne, les êtres beaucoup plus petits que nous sont beaucoup moins intelligents; et en suivant cette progression nous sommes sûrs d'arriver, dans la voie de la petitesse croissante, à rinintelligence absolue. — Le bon sens! Passons. Le bon sens dit aussi que l'intelligence est incompatible avec une taille démesurée et, en cela, il faut le reconnaître, l'expérience lui donne raison.,Mais joignez ces deux affirmations du bon sens, et il est clair qu'elles émanent l'une et l'autre, l'une gratuite, l'autre vraisemblable, du préjugé anthropocentrique. En réalité, nous jugeons les êtres d'autant moins intelligents que nous les connaissons moins, et l'erreur de croire l'inconnu inintelligent peut aller de pair avec Terreur, dont il sera question plus loin, de croire Tinconnu indistinct, indifférencié, homogène.

Il faudrait se garder de voir dans ce qui précède un plaidoyer déguisé en faveur du principe de finalité, si justement discrédité de nos jours sous la forme ordinaire. Peut-être, en effet, au point de vue de la méthode, vaut-il encore mieux refuser à la nature toute fin, toute idée, que de prétendre rattacher toutes ses fins et toutes ses idées, comme on le fait, à une pensée^ à une volonté unique. Singulière explication donnée à un monde où tous les êtres s'entre-dévorent, où, dans chaque être, l'accord des fonctions n*est, quand il existe^ qu'une transaction d'intérêts et de prétentions contraires, où à l'état normal, dans l'individu le mieux équilibré, on remarque des fonctions et des organes inutiles, comme dans l'Etat le mieux gouverné il se produit toujours çà et là des dissi-

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dences de sectes^ des particularités provinciales, religieusement perpétuées par les citoyens et forcément respectées par les gouvernants, quoiqu'elles rompent Tunité rôvée ! Quelque infinie qu'on suppose la pensée, la volonté divine, si Ton veut qu'elle soit une^ elle devient dès lors insuffisante, comme explication des réalités. Entre son infinité, qui suppose la coexistence des contradictoires, et son unité, qui exige l'accord parfait, il faut choisir, — à moins qu'on ne fasse procéder, merveilleusement, l'une de Tautre, et tour à tour, la première de la seconde, puis la seconde de la première... Mais, n'abordons pas ces mystères. Point d'intelligence ^ans la matière ou une matière qui en soit pétrie ; il n'y a point de milieu. Et à vrai dire, scientifiquement, cela revient au même. Car supposons pour un instant qu'un de nos Etats humains, composé non de quelques milliers mais de quelques quatrillions ou quintillions d*hommes hermétiquement clos et inaccessibles individuellement (sorte de Chine infiniment plus populeuse encore et plus fermée) nous soit simplement connu par les données de ses statisticiens^ dont les chiffres portant sur de très grands nombres se reproduiraient avec une extrême régularité. Quand une révolulion politique ou sociale, qui nous serait révélée par un grossissement ou un affaissement brusques de certains de ces chiffres, se produirait dans cet Etat, nous aurions beau être certains qu'il s'agit là d'un fait causé par des idées et des passions individuelles, nous éviterions de nous perdre en conjectures superflues sur la nature de ces causes seules vraies^ mais impénétrables, et le plus sage nous paraîtrait d'expliquer tant bien que mal les chiffres anormaux par des comparaisons ingénieuses avec les chiffres normaux habilement maniés. Nous atteindrions ainsi au moins des résultats clairs et des vérités symboliques. Toutefois, il importerait de temps en

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temps de nous rappeler le caractère purement symbolique de ces vérités; et c'est précisément le service que pourrait rendre aux sciences Taffirmation des monades.

Nous venons de voir que la science, après avoir pulvérisé Tunivers, arrive à spiritualiser nécessairement sa poussière. Arrivons cependant à une objection capitale. Dans un système monadologique ou atomistique quelconque, tout phénomène n*cst qu'une nébuleuse résoluble en actions émanées d*une multitude d'agents qui sont autant de petits dieux invisibles et innombrables. Ce polythéisme, j'allais dire ce myriathéisme laisse à expliquer l'accord universel des phénomènes, tout imparfait qu'il est. Si les éléments du monde sont nés à part, indépendants et autonomes, on ne voit pas pourquoi un grand nombre d'entre eux et un grand nombre de leurs groupements (par exemple tous les atomes d*oxygène ou d'hydrogène) se ressemblent, sinon parfaitement, comme on le suppose sans raison suffisante, au moins dans des limites à peu près fixes; on ne voit pas pourquoi un grand nombre d'entre eux, sinon tous, paraissent être captifs et assujettis et avoir renoncé à cette liberté absolue qu'implique leur éternité; on neToit pas enfin pourquoi Tordre et non le désordre, et d'abord la condition première de l'ordre, la concentration croissante et non la dispersion croissante, résultent de leur mise en relations. Aussi semble-til qu'il faille recourir à de nouvelles hypothèses. Comme complément

de SCS monades closes, Leibniz fait de chacune d'elles une chambre obscure où Tunivers entier des autres monades vient se peindre en réduction et sous un angle spécial ; et, en outre, il a dû imaginer Tharmonie préétablie, de même que, comme complément de leurs atomes errants et aveugles, les matérialistes doivent invoquer les lois universelles ou la formule unique dans laquelle rentreraient toutes ces lois, sorte de commandement mystique auquel tous les êtres obéiraient et qui n'émanerait d'aucun ôtre, sorte de verbe ineffable et inintelligible qui, sans avoir jamais été prononcé par personne, serait néanmoins écouté partout et toujours. En outre^ atomistes ou monadologistes^ ils se représentent également leurs éléments premiers, sources, disent-ils, de toute réalité, comme nageant dans un même espace et un même temps^deux réalités ou pseudo-réalités dun genre singulier, qui pénétreraient profondément et de part en part les réalités matérielles soi-disant impénétrables, et seraient radicalement distinctes de celles-ci, malgré Tintimité de cette pénétration. Autant de caractères, autant de mystères, qui embarrassent singulièrement le philosophe. Peut-on espérer de les résoudre en concevant des monades ouvertes qui s'entre-pénétreraient réciproquement au lieu d'être extérieures les unes aux autres? Je le crois, et j'observe que, par ce côté encore, les progrès de la science, je ne dis pas contemporaine seulement mais moderne, favorisent Téclosion d'une monadologie renouvelée. La découverte newtonienne deTaltraction, de Faction à distance et à toute distance, des éléments matériels les uns sur les autres, montre le cas qu'il faut faire de leur impénétrabilité. Chacun d'eux, jadis regardé comme un point, devient une sphère d'action indéfiniment élargie (car l'analogie porte à croire que la pesanteur, comme toutes les autres forces physiques, se propage snccessi-

vement) (l);et toutes ces sphères qui s'entre-pénètrent sont autant de domaines propres à chaque élément, peut- Hve autant d*espaces distincts, quoique mOlés, que nous prenons faussement pour un espace unique. Le centre de chacune de ces sphères est un point singularisé par ses propriétés, mais, après tout, un point comme un autre; et d'ailleurs, l'activité étant Tessence même de tout élément, chacun d'eux est tout entier là où il agit. L'atome^ à vrai dire, par suite du développement de ce point de vue, naturellement suggéré par la loi de Newton (qu'on essaie en vain d'expliquer de temps à autre par des poussées d'élher), cesse d'ôtre un atome; il est un milieu universel ou aspirant à le devenir, un univers à soi, non pas seulement, comme le voulait Leibniz, un microcosme, mais le cosmos tout entier conquis et absorbé par un seul être. Si, Tespace en quelque sorte surnaturel ainsi résolu en espaces réels ou domaines élémentaires, on parvenait à résoudre de même lentité creuse du Temps unique en réalités multiples, en désirs élémentaires, il ne resterait plus comme dernière simplification qu'à expliquer les lois naturelles, la similitude, la répétition des phénomènes et la multiplication des phénomènes semblables (ondes physiques, cellules vivantes, copies sociales) par le triomphe de certaines monades qui ont voulu ces lois, imposé ces types, posé leur joug et passé leur faux sur un peuple de monades uniformisées et asservies, mais toutes nées libres et originales, toutes avides, comme leurs conquérantes, de la dominationet deTassimilation universelles. — Aussi bien que l'espace et le temps^ les lois, autres

(1) D'après Laplucc, le fluide gravifique^ pour employer son expression, se propage successivement mais avec une vitesse qui est au moins plusieurs millions de fois plus rapide que la lumière. En un endroit il dit 50 milllions, ailleurs 100 millions de fois.

entités llûttahtes et fantastiques, trouveraient enfin de la sorte leur siège et leur point d'application dans les réalités reconnues. Elles auraient toutes commencé, comme nos lois civiles et politiques, par être des projets, des desseins individuels. — Ainsi serait écartée de la façon la plus simple Tobjection fondamentale qu'on peut faire à toute tentative atomistique ou monadologique,'de résoudre le continu phénoménal en discontinuité élémentaire. Que mettrons-nous en effet dans le discontinu dernier sinon le continu? Nous y mettons, comme il sera expliqué de nouveau plus loin, la totalité des autres êtres. Au fond de chaque chose, il y a toute chose réelle ou possible.

Mais cela suppose d'abord que toute chose est une société^ que tout phénomène est un fait social. Or, il est remarquable que la science tend, par une suite logique d'ailleurs de ses tendances précédentes, à généraliser étrangement la notion de société. Elle nous parle de sociétés animales (voirTexcellent livre de M. Espinas à ce sujet), de sociétés cellulaires, pourquoi pas de sociétés atomiques? J'allais oublier les sociétés d'astres, les systèmes solaires et stellaires. Toutes les sciences semblent destinées à devenir des branches de la sociologie. Je sais bien que, par une fausse intelligence du sens de ce courant, certains ont été portés à voir dans les sociétés des organismes ; mais la vérité est que, depuis la théorie cellulaire, les organismes sont devenus au contraire, des sociétés d'une nature à part, des cités à la Lycurgue ou à la Rousseau, exclusives et farouches, ou mieux encore des congrégations religieuses

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d'une prodigieuse lénacité égale à la bizarrerie majestueuse et invariable de leurs observances, invariabililé qui ne prouve rien d'ailleurs contre les diversités individuelles et la force inventive de leurs nxembres.

Qu*un philosophe comme Spencer assimile les sociétés à des organismes, rien de surprenant, et au fond, rien de bien nouveau si ce n*est Texlraordinaire dépense d'érudition Imaginative faite au profit de celte vue. Mais il est vraiment remarquable qu'un savant^ un naturaliste des plus circonspects tel que M. Edmond Perrier ait pu voir dans l'assimilation des organismes aux sociétés la clé des mystères vivants et la dernière formule de l'évolution. Après avoir dit qu'on peut comparer un animal ou un végétal à une ville populeuse^ où florissent de nombreuses corporations^ et que les globules sanguins sont de véritables commerçants traînant après eux dans le liquide où ils nagent le bagage compliqué dont ils font trafic^ il ajoute : De mc^me qu'on avait employé toutes les comparaisons que peuvent fournir les degrés de parenté pour exprimer les rapports que les animaux présentent entre eux, avant de supposer qu'ils fussent unis par une parenté réelle, qu'ils fussent ciïectivement consanguins, de même on n'a jusqu'à présent cessé de comparer les organismes à des sociétés ou les sociétés à des organismes, sans voir dans ces comparaisons autre chose que de simples vues de Tesprit. Nous sommes au contraire arnvés, , . à cette conclusion que l'association avait joué un rôle considérable sinon exclusif dans le développement graduel des organismes ; etc. »

Mais remarquons maintenant que la science assimile aussi, et de plus en plus, les organismes aux mécanismes, et qu'elle abaisse entre le monde vivant et le monde inorganique les barrières d'autrefois. Pourquoi donc la molécule, par exemple, ne serait-elle pas une société aussi bien que

la plante ou ranimai? La régularité et la permanence relatives par lesquelles les phénomènes de Tordre moléculaire semblent s'opposer aux phénomènes d*ordre cellulaire ou vital n'ont rien qui doive nous faire repousser celte conjecture, si, avec Cournot, nous considérons en outre que les sociétés humaines passent, en se civilisant, d^une phase barbare et en quelque sorte organique à une phase physique et mécanique. Pendant la première, en effet, tous les faits généraux de leur ingénieux et instinctif développement dans leur poésie, leurs arts, leurs langues, leurs coutumes et leurs lois rappellent étrangement les caractères et les procédés de la vie; et de là elles passent par degrés à une phase administrative, industrielle, savante^ raisonnable, mécanique en un mot, qui par les grands nombres dont elle dispose, et dont le statisticien fait des tas égaux, donne lieu à Tapparition des lois ou des pseudo-lois économiques, si analogues sous tant de rapports aux lois de la physique et en particulier de la statique. De cette assimilation, qui s'appuie sur une masse de faits, cl pour laquelle je renvoie au Traité de C enchaînement des idées fondamentales^ il résulte d'abord que Tabime n'est pas infranchissable (contrairement aune erreur de Cournot lui-même sur ce point) entre la nature des êtres inorganiques et la nature des êtres vivants, puisque nous voyons une m^me évolution, celle de nos sociétés, affecter tour à tour les traits des seconds et les traits des premiers. Il en résulte, en second lieu, que, si un être vivant est une société, ù plus forte raison un être purement mécanique doit Tùlre aussi, puisque le progrès de nos sociétés consiste à se méranisor. Une molécule ne serait donc, comparée à un oiganisnio et à un lilat, qu'une sorte de nation infiniment plus nombreuse el plus avancée, parvenue à cette période slatiounaire que Stuart Mill appelle pour nous de tous ses vœux.

Allons tout droit à Tobjection la plus spécieuse qu*onait faite à celte assimilation des organismes, et a fortiori des êtres physiques, aux sociétés. Le contraste le plus frappant entre les nations et les corps vivants, c'est que les corps vivants ont des contours définis et symétriques tandis que les frontières des nations ou l'enceinte des cités se dessinent sur le sol avec une irrégularité capricieuse où Tabsence de tout plan tracé d'avance se fait sentir. M. Spencer, M. Espinas^ ont répondu diversement à cette difficulté, mais on peut, je crois, proposer encore une autre réponse.

Il ne faut pas nier le contraste indiqué, il est très réel, mais il est susceptible d'une explication plausible ; simplifions-le pour le bien comprendre. Laissant de côté le caractère symétrique et défini des formes organiques, attachons-nous seulement à cet autre caractère, lié au précédent, à savoir que la longueur, la largeur et la hauteur d'un organisme ne sont jamais extrêmement disproportionnées entre elles. Chez les serpents et les peupliers, la hauteur ou la longueur l'emporte notablement ; chez les poissons plats l'épaisseur est minime comparée aux autres dimensions ; mais en aucun cas la disproportion présentée par les formes extrêmes n'est comparable à celle que nous montre constamment un agrégat social quelconque, et par exemple la Chine, qui a 3000 kilomètres de longueur et de largeur, et un ou deux mètres seulement de hauteur moyenne, puisque les Chinois sont de petite taille et leurs édifices assez bas. Même dans un état qui consiste en une seule ville forte du moyen âge étroitement serrée dans sa ceinture de remparts, et où les maisons surplombantes sur les rues ont de nombreux étages, l'épaisseur est encore très mince relativement à l'étendue. Mais c(» dernier exemple ne comnience-til pas à nous met Ire sur la voie de la solution cherchée ? C'est pour mieux résister aux attaques

du dehors qu'une cité se fortifie, s'agglomère, que les étages s'y superposent ; si dans les capitales modernes, où ce pelotonnement n*est pas imposé par l'insécurité des temps, les maisons tendent aussi à s'élever de plus en plus, c*est pour une raison qui concourt souvent avec la précédente, c'est-à-dire pour satisfaire le besoin éprouvé par un nombre d*hommes toujours croissant de participer aux avantages sociaux du plus grand rassemblement humain possible sur le plus petit espace possible. Si ce vif instinct de sociabilité qui fait désirer aux hommes de s'agglomérer, soit pour mieux se défendre soit pour se développer plus pleinement, ne rencontrait point une limite rapprochée et infranchissable, il est probable qu'on verrait des nations composées de grappes d'hommes dressées dans les airs et s*appuyant sur le sol sans s'y répandre. Mais il est à peine utile d'indiquer pourquoi cela est impossible. Une nation aussi haute que large dépasserait de beaucoup la zone respirable de l'atmosphère, et la croûte terrestre ne fournirait point de matériaux assez solides pour les constructions titanesques exigées par ce développement urbain dans le sens vertical. D'ailleurs^ au delà d'im exhaussement de quelques mètres, les inconvénients qui en résultent l'emportent sur les avantages, par suite de l'organisation physique de Thomme, dont tous les sens, tous les organes répondent aux besoins d'une expansion exclusivement horizontale. Marcher et non grimper, voir devant soi et non en haut ou de haut en bas, etc., voilà sa nature. Enfin les ennemis qu'il peut redouter ne circulent pas dans les airs, ils sont errants sur la terre. A ce point de vue, il serait donc inutile à une nation d'être très haute. Pour les agrégats cellulaires, animaux ou plantes, il n'en est pas de môme. Par en haut, aussi bien que par côté, ils peuvent Mro assaillis à l'improviste, il doivent être forts dans tous

les sens. Puis, les éléments anatomiques dont se composent les corps vivants ne sont point constitués de manière à ne comporter qu*une coordination horizontale. Riennes'oppose par suite à la satisfaction indéfinie de Tinstinct de sociabilité que nous leur prt^tons.

f eci posé, ne remarquons-nous pas que, plus un agrégat social accroît sa hauteur aux dépens de ses deux autres dimensions, et diminue à cet égard la distance toujours considérable de sa forme propre aux formes organiques, plus il se rapproche encore de celles-ci par la régularité, par la symétrie croissantes de sa conformation extérieure et de sa structure interne? Un grand établissement public, une école du Gouvernement, une caserne, un monastère sont autant de petits Etats très centralisés, très disciplinés qui confirment cette manière de voir. A Tinverse, quand un être organisé, tel que le lichen, se présente exceptionnellement sous la forme d'une mince couche de cellules largement répandues, il est à noter que ses contours sont mal définis et asymétriques.

Quant à la signification de cette symétrie qu'affectent d'ordinaire les formes vivantes, elle peut nous être fournie par un autre genre de considérations empruntées aussi à nos sociétés. C'est vainement qu'on essaierait d'en rendre compte par de simples motifs d'utilité fonctionnelle. On prouvera tant qu'on voudra avec M. Spencer que la locomotion exigeait le passage de la symétrie radiaire à la symétrie bilatérale, moindre mais plus parfaite, et que là où le maintien de la symétrie était incompatible avec la santé de l'individu ou la durée de resp<>ce (par exemple chez les pleuronecles) la symétrie a étéexceptionnelleuienl troublée. Mais on ne doit pas oublier que tout ce (|ui a pu ôlre mainlcnn de la symétrie primitive, probablement sphérique, c'est-à-dire pleine et vague, d'où la vie f»st

partie, et tout ce qui a pu Hve obtenu de la symétrie précise et vraiment belle où la vie s'achemine en s*élevant, a été sauvegardé ou réalisé. D'un bout à l'autre de la végétation et de Tanimalité^ des diatomées aux orchidées, du corail à l'homme, la tendance à la symétrie est évidente. D'où vient celte tendance? Observons que, dans notre monde social, tout ce qui est l'œuvre, non d'un concours de desseins mêlés qui s'entravent, mais d'un plan personnel exécuté sans restriction, est symétrique et régulier. Le monument philosophique de Kant où les volumes font pendant aux volumes, les chapitres aux chapitres; les institutions administratives^ financières et militaires de Napoléon I«'; les villes bâties en Guienne par les Anglais, avec des rues tirées au cordeau, se croisant à angle droit, aboutissant à une place carrée, entourée de portiques surbaissés ; nos églises^ nos gares, etc.. tout ce qui émane, je le répète, d'une pensée libre, ambitieuse et forte, maîtresse d'ellemême et maîtresse d'autrui, semble obéir à une nécessité interne en affichant le luxe d'une régularité et d'une symétrie frappantes. Tout despote aime la symétrie; écrivain, il lui faut les antithèses perpétuelles; philosophe, les divisions dichotomiques ou trichotomiques répétées; roi, le cérémonial, l'étiquette, les revues militaires. S'il en est ainsi, et si. comme il sera montré plus loin, la possibilité de faire exécuter intégralement, sur une grande échelle, un plan personnel, est un signe de progrès social, la conséquence forcée sera que le caractère symétrique et régulier des œuvres vivantes atteste le haut degré de perfection atteint par les sociétés cellulaires et le despotisme éclairé auquel elles sont soumises. Nous ne devons pas perdre de vue que, les sociétés cellulaires étant mille fois plus aiili(jues que los sociétés humaines, Tinfériorilé (le ccllos-ri n'aurait rien «1(3 bien surprenant. Kn outre

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celles-ci sont limitées dans leurs progrès par le petit nombre d'hommes que la planète peut porter. Le plus vaste empire du monde, la Chine, n'a que 3 ou 400 millions de sujets. Un .organisme qui ne contiendrait qu'un égal nombre d*éléments anatomic^ues derniers serait nécessairement placé dans les bas échelons de la végétation ou de Tanimalité.

L'objection tirée des formes organiques contre l'assimilation des organismes aux groupes sociaux étantmaintenant écartée, il est à propos de dire un mol d'une autre objection qui n'est pas sans portée. On oppose à la variabilité des sociétés humaines, même des plus lentes à varier, la fixité relative des espèces or^^aniques. Mais si, comme cela pourrait être démontré, la cause presque exclusive de la différenciation interne d'un type social doit être cherchée dans les relations extra-sociales de ses membres, c'est-àdire dans leur rapport, soit avec la faune, la flore, le sol, l'atmosphère de leur pays, soit avec les membres de sociétés étrangères, autrement constituées, la différence signalée ne peut surprendre. Par la nature môme de son arrangement tout superficiel, nullement volumineux, presque sans épaisseur, et par la dispersion extr()me de ses éléments, par la multiplicité enfin des échanges intellectuels et industriels de poupleà peuple, Tagrégat social des hommes.comporte une proportion singulièrement faible de relations intrasociales, essen tiellement conservatrices, entre ses membres, et les empêche de soutenir entre eux les relations de société omni'latf^rales ([ue suppose la forme globuleuse d*une cellule ou d*un organisme.

A l'appui de la vue précédente, il est à remarquer que les cellules extérieures, cutanées, celles qui ont le monopole des principales relations extra-sociales, sont toujours le plus aisément modifiables. Kien de plus variable que la

peau et ses appendices ; chez les plantes, Tépiderme est tour à tour glabre, poilu, épineux, etc. Ce qui ne peut s'expliquer simplement par Thétérogénéité du milieu extérieur, supposée plus grande que celle, du milieu interne. Ce dernier point n'est rien moins qu'établi. En outre et par suite, ce sont toujours les cellules externes qui donnent le branle aux variations du reste de l'organisme. La preuve qu'il en est ainsi^ c'est que les organes intérieurs des nouvelles espèces, quoique modifiés aussi relativement à l'espèce-souche, le sont toujours moins que les organes périphériques, et semblent s'être laissé traîner en retardataires sur la voie du progrès organique (1).

Est-il nécessaire d'indiquer que, pareillement, la plupart des révolutions d'un Etat sont dues à la fermentation intérieure produite par l'introduction d'idées nouvelles que les populations limitrophes, les marins^ les guerriers revenus d'expéditions lointaines telles que les croisades, importent journellement de l'étranger? On ne se tromperait guère en regardant un organisme comme une cité jalouse et close suivant le rêve des anciens.

Je passe sur bien d'autres objections secondaires, que l'application du point de vue sociologique rencontre sur son chemin. Puisque, après tout, le fond des choses nous est inaccessible à la rigueur et que la nécessité de faire des hypothèses pour le pénétrer s'impose à nous, adoptons franchement celle-ci et poussons-la jusqu'au bout. Hypothèses finrjo^ dirai-je naïvement. Ce qu'il y a de dangereux

(1) Pour nVn citer qu'un oxeniplo,* j<» crois avoir prouvé, dit M. C. Vogl ^on 1S70, au conf-'rrs do naturalistes suisses, à propos de ranrhaîopléryx nnicnuira, interniédiaire entre les re|»tiles et liîs oiseaux), (pie l'adaptation au vol (chez les r<'pliles en train de devenir oiseaux) niarolie du detioi'S au dedans, de la pt-au au squelette, cl (|uc ce dernier peut être encore parfaitement indemne... lorsqutî la peau est déjà ariivèe à développer des plumes. »

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dans les sciences, ce ne sont pas les conjectures serrées de près, logiquement suivies jusqu'aux dernières profondeurs ou aux derniers précipices; ce sont les fantômes d'idées à Tétat flotlanldans Tesprit. Le point de vue sociologique universel me semble être un de ces spectres qui hantent le cerveau de nosconlemporains spéculatifs. Voyons dès Tabord où il doit nous mener. Soyons outranciers au risque de passer pour extravagants. En celte matière spécialement, la crainte du ridicule serait le plus antiphilosophique des sentiments. Aussi tous les développements qui vont suivre auront-ils pour objet de montrer le profond renouvellement que Tinterprélation sociologique de toutes choses devra ou devrait faire subir à tous les domaines de la connaissance.

Comme préaml)ule prenons un exemple au hasard. A notre point de vue, que signifie celte grande vérité, que toute activité psychique est liée au fonctionnement d'un appareil corporel? Elle se ramène à celle-ci, que dans une société nul individu ne peut agir socialement, ne peut se révéler d'une façon quelconque sans la collaboration d'un grand nombre d'autres individus, le plus souvent ignorés du premier. Les travailleurs obscurs qui, par l'accumulation de petits faits, préparent l'apparition d'une grande théorie scientifique formulée par un Newton, un Cuvier, un Darwin, composent en quelque sorte l'organisme dont ce génie est Tàme; et leurs travaux sont les vibrations cérébrales dont cette théorie est la conscience. Conscience veut dire gloire cérébrale^ en quelque sorte, de l'élément le plus influent et le plus puissant du cerveau. Livrée à ellemême donc, une monade ne peut rien. C'est là le fait capital, et il sert immédiatement à en expliquer un autre, la tendance des monades à se rassembler. Cette tendance exprime, à mon sens, le besoin d'un maximum de croyance

dépensée. Quand ce maximum sera atteint par la cohésion universelle Je désir consommé s'anéantira, le temps finira. Observons d'ailleurs que les travailleurs obscurs dont je viens de parler peuvent avoir autant et plus de mérite, d'érudition, de force de tc^te, que le glorieux bénéficiaire de leurs labeurs. Ceci soit dit en passant à l'adresse du préjugé qui nous porte k juger inférieures à nous toutes les monades extérieures. Si le moi n'est qu'une monade dirigeante parmi des myriades de monades commensales du môme crâne, quelle raison, au fond, avons-nous de croire àTinfériorité de celles-ci? Un monarque est-il nécessairement plus intelligent que ses ministres ou ses sujets?

Tout cela peut paraître bien étrange, mais^ au fond, tout cela lest beaucoup moins qu'une manière de voir acceptée couramment jusqu'ici par les savants et les philosophes et dont le point de vue sociologique universel doit avoir pour effet logique de nous délivrer. Il est vraiment bien surprenant de voir les hommes de science, si portés à répéter à tout propos que 7'icn ne se crée, admettre implicitement comme une chose évidente que les simples rapporta de dicers tUres peuvent devenir eux-mêmes de nou^ veaux êtres ajoutés iiumériquement aux premiers. C'est cependant ce qu'on admet, sans peut-ôtre s'en douter, quand, l'hypothèse des monades étant écartée, on essaye |)ar le moyen de tout autre, et notamment par le jeu des atomes, d'explicpier ces deux apparitions capitales, un nouvel individu vivant, un nouveau moi. A moins de refuser le titre d'être à ces deux réalités prototypes de

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toute notion d'être, on est forcé de convenir que, quelques éléments mécaniques d'un nombre déterminé étant mis en relations mécaniques d'une certaine manière, un nouvel être vivant qui n'élait pas est soudain et s'ajoute à leur nombre ; plus rigoureusement encore, on doit avouer que, un nombre donné d'éléments vivants se trouvant rapprochés de la façon voulue dans Tenceinte d'un crâne, quelque chose d'aussi réel, sinon de plus réel que ces éléments est créé au milieu d'eux, par la simple vertu de ce rapprochement, comme si par la disposition de ses unités remuées un chiffre pouvait se trouver grossi. Quoique masquée sous la notion ordinaire du rapport des conditions au résultat, dont les sciences naturelles et sociales font un si grand abus, Tabsurdité mythologique en quelque sorte que j'indique n'y est pas moins recelée au fond. Une fois lancé dans cette voie, il n'y a pas de raison pour s*arrêter ; tout rapport harmonieux, profond et intime entre éléments naturels devient créateur d'un élément nouveau et supérieur, qui collabore à son tour à la création d'un élément autre et plus élevé ; à chaque degré de l'échelle des complications phénoménales de Tatome au moi, en passant par la molécule de plus en plus complexe, par la cellule ou la plaslidule d'Hœckel, par l'organe et enfin par l'organisme, on compte autant d'êtres nouveaux créés que d'unités nouvelles apparues et, jusqu'au moi, on va sans obstacle invincible sur la route de cette erreur, grâce à l'impossibilité où nous sommes de connaître intimement la vraie nature des relations élémentaires qui se produisent dans des systèmes d'éléments extérieurs dont nous ne faisons pas partie. Mais un grave écueil se présente quand on arrive aux sociétés humaines ; ici nous sommes chez nous, c'est nous qui sommes les vrais éléments de ces systèmes cohérents de personnes appelées cités ou états.

régiments ou congrégations. Nous savons tout ce qui s'y passe. Or, si intime, si profond, si harmonieux que soit un groupe social quelconque, jamais nous n'y voyons jaillir ex-abrupto au milieu des associés surpris un moi collectifs réel et non simplement métaphorique, résultat merveilleux dont ils seraient les conditions. Sans doute il y a toujours un associé qui représente et personnifie le groupe tout entier ou bien un petit nombre d'associés (les ministres dans un Etat) qui. chacun sous un aspect particulier, l'individualisent en eux non moins entièrement. Mais ce chef ou ces chefs sont toujours aussi des membres du groupe, nés de leurs père et mère et non de leurs sujets ou de leurs administrés collectivement. Pourquoi cependant l'accord de cellules nerveuses inconscientes aurait-il le don journellement d'évoquer du néant une conscience dans un cerveau d'embryon, tandis que l'accord de consciences humaines n'aurait jamais eu cette vertu dans une société quelconque ?

Par là l'extension du point de vue sociologique, notre point de vue lumineux par excellence, à l'universalité des phénomènes, est destinée à transformer radicalement le rapport scientifique des conditions au résultat. Par un autre côté encore elle lui impose un changement profond. La principale objection contre la doctrine des monades, c'est, je l'ai déjà dit, qu'elle met ou paraît mettre autant on plus de com|)Iication à la base des phénomènes qu'à leur sommet. Qui expliquera, peut-on nous demander, la complexité spirituelle des agents par lesquels nous croyons tout expliquer? J'ai déjà répondu en niant la complexité

alléguée^ si Ton suppose que la foi el le désir sont tout rotre des monades. Mais on peut supposer, et c'est mon avis, que leur contenu ne se réduit pas à cela. Je dirai bientôt ce que je leur attribue en outre. Reprenant donc l'objection signalée, je l'attaquerai à sa source même, dans le préjugé si répandu^ suivant lequel le résultat est toujours plus complexe que ses conditions, l'action plus différenciée que les agents, d'où il suit que l'évolution universelle est nécessairement une marche de Thomogène à ThétérogènCj une différenciation progressive et constante. M. Spencer a le mérite, notamment dans son chapitre sur rinstabilité de Thomogène, d'avoir formulé magistralement cette apparence érigée en loi. La vérité est que la différence va différant, que le changement va changeant et qu'en se donnant ainsi pour buta eux-mêmes, le changement et la différence attestent leur caractère nécessaire et absolu ; mais il n'est ni ne saurait être prouvé que la différence et le changement augmentent dans le monde ou diminuent. Si nous regardons le monde social, le seul qui nous soit connu en dedans^ nous voyons les agents, les hommes, beaucoup plus différenciés, plus caractérisés individuellement, plus riches en variations continuelles^ que le mécanisme gouvernemental, les systèmes de lois ou de croyances, les dictionnaires mêmes et les grammaires, entretenus par leur concours. Un fait historique est plus simple, plus clairquen'importequelétat d'esprit d'un deses acteurs. Bien mieux, à mesure que la population des groupes sociaux s'accroît et que les cerveaux des sociétaires s'enrichissent d'idées et de sentiments nouveaux, le fonctionnement de leurs administrations, leurs codes, leurs catéchismes, la structure même de leurs langues se régularisent et se simplifient, à peu près comme les théories scientifiques à mesure qu elles se remplissent de faits plus nombreux

et plus divers. Les gares de nos chemins de fer sont construites sur un (ype plus simple et plus uniforme que les châteaux du moyen âge, quoique les premières mettent en œuvre des ressources et des travaux beaucoup plus multiples. Nous voyons en même temps que, si la marche de la civilisation diversilie à certains égards les individus humains, ce n*est qa*à la condition de les niveler par degrés sous d'autres rapports par luniformitc croissante de leurs lois, de leurs mœurs, de leurs coutumes, de leurs langages. En général la similitude de ces traits collectifs favorise la dissemblance intellectuelle et morale des individus dont elle étend la sphère d'action; et d'ailleurs, si par suite du mouvement civilisateur, les institutions^ les coutumes^ les vêtements, les produits industriels, etc.. (liiïèrent beaucoup moins d^un point à un autre sur un territoire donné, ils diffèrent beaucoup plus dCun moment à un autre dans un temps donné.

Quant à la formule de VinatabiUlé do l'homogène^ elle suppose que plus une chose es! homogène et plus son équilibre interne est instable^ si bien que, dans Thypothèse de son homogénéité absolue, elle ne pourrait subsister sans altération deux instants de suite. Il est cependant remarquable que l'espace est le seul type d'homogénéité absolue à nous connu, en admettant sa réalité tjuo M, Spencer affirme, (comment se fait-il, si la loi est vraie, que ce système de points, de volumes parfuitcment homogènes, subsiste inaltérable depuis la naissance des temps? Si Ton nie le caractère réel de Tespace, Targunienlation ne porte plus, mais la prétendue loi est contredite par mille exemph's qui nous montrent Thoniogénéi lé relative naissant de riiétéroj^^énéilé, et dont les plus frap|)aats sont fournis par l'observalion des sociétés, soit humaines, soit animales. L'agrégation des polypes, animaux souvent très compli-

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qués, forme un polypier, sorte de végétal aquatique des plus rudimentaires. L'agrégation des hommes en tribus ou en nations donne naissance à une langue, espèce de plante inférieure dont les philosophes étudient la végétation^ la croissance^ la floraison hislori(jues, pour employer leurs propres expressions.

Voilà pourquoi, je le répète, Tinfusion d*un esprit sociologique dans les sciences serait surtout propre à les guérir du préjugé que je combats. On verrait alors dans quel sens il faut entendre ce grand et beau principe de la différenciation, que M. Spencer a étendu si heureusement sans parvenir toutefois à le concilier comme il convient, je crois, avec le principe non moins certain de la coordination universelle. La nébuleuse primordiale, qui nous apparaît dans un lointain brumeux, ne doit peut-être qu à notre éloignement d'elle son air d'homogénéité, point de départ de toutes les théories cosmogoniques. Savons-nous les sacrifices de diversités antérieures que la condensation des éléments en atomes similaires, des atomes en molécules et en sphères célestes, des molécules en cellules et ainsi de suite, a exigés au profit de diversités postérieures et, je Tadmets, supérieures, ce qui ne veut pas dire accrues? Nous savons un peu mieux, et nous ne connaissons pas pleinement, ce qu*il en coûte à des sauvages libres et errants pour s'agglomérer en peuplades, et à des peuplades pour s'immobiliser en cités tourbillonnantes autour d'un pivot d'institutions fixes. Mais quand, sous nos yeux, à la diversité provinciale des usages, des costumes, des idées, des accents, des types physiques, se substitue le nivellement moderne, Tunité do poids et mesures, de langage, d'accent, de conversation môme, condition nécessaire delà mise en relation, c'est-à-dire de la mise en œuvre de tous les esprits et de leur déploiement plus libre et plus carac-

térisé, les larmes des poètes et des artistes nous attestent le prix du pittoresque social sacrifié à ces avantages. Pour ôtre plus avantageuses, car elles répondent à une plus grande somme de désirs, les différences nouvellement écloses sont-elles plus considérables que les anciennes? Non. Par malheur, nous avons un penchant inexplicable à imaginer homogène tout ce que nous ignorons. Les anciens états géologiques de lu planète nous étant beaucoup moins connus que Tétat actuel, nous regardons comme certains qu'ils étaient moins différenciés, préjugé contre lequel Lyell proteste souvent. Avant le télescope qui nous a révélé la multiformité des nébuleuses^ des types stellaires, des étoiles doubles et variables, ne rôvait-on pas universellement, au delà du ciel connu, des cieux immuables et incorruptibles? Et dans rinfiniment petit, resté, encore plus que rinfinimeut grand, inaccessible à nos observations, ne rAve-t-on pas encore à la pierre philosophale sous mille formes, atome identique des chimistes, protoplasme soidisant homogène des naturalistes ? Mais partout où, sous rindistinct apparent, un savant creuse, il découvre des trésors de distinctions inattendues. Les animalcules passaient pour homogènes. Ehrenberg les regarde au microscope, et dès lors, dit M. Perrier, « Tàme de tous ses travaux c'est la foi en Tégale complexité de tous les animaux », depuis riufusoiro jusqu'à Thomme. Les solides et les liquides étant plus accessibles à nos sens que les gaz, et ceux-ci plus que la nature éthérée, nous regardons les solides et les liquides comme plus différents entre eux que les gaz, cl nous disons en physi(|ue Yéther et non les élhers (quoi(iue Laplace emploie ce pluriel) comme nous dirions le gaz et non les gaz, si ceux-ci nous étaient seulement connus par leurs etlcls physiques, remarquablement analojçnes, à l'exclusion de leurs propriétés chimiques. Quand

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la vapeur .d'eau se cristallise en mille aiguilles variées ou simplement se liquéfie en eau courante, cetle condensation est-elle vraiment, comme on est enclin à le penser, une augmentation des diiïérences inhérentes aux molécules de leau? Non, n'oublions pas la liberté dont celles-ci, à Tétat de dispersion gazeuse, jouissaient auparavant, leurs mouvements dans toutes les directions, leurs chocs, leurs distances infiniment variées.Est-ce à dire qu'il y ait eu dimir nution de différence? Non plus, mais simplement substitution de différences d'un certain genre^ intérieures, à des différences d'un autre genre, extérieures les unes aux autres.

Exister c'est différer; la différence, à vrai dire, est en un sens le côté substantiel des choses, ce qu'elles ont à la fois de plus propre et de plus commun. Il faut partir de là et se défendre d'expliquer cela, à quoi tout se ramène, y compris Tidenlité d'où Ton part faussement. Car l'identité n'est qu'un minimum et par suite qu'une espèce, et une espèce infiniment rare, de différence, comme le repos n'est qu'un cas du mouvement, et le cercle qu'une variété singulière de l'ellipse. Partir de Tidentité primordiale, c*est supposer à l'origine une singularité prodigieusement improbable, une coïncidence impossible d*étres multiples, à la fois distincts et semblables^ ou bien l'inexplicable mystère d'un seul être simple et ultérieurement divisé on ne sait pourquoi. C'est, en un sens, imiter les anciens astronomes qui, dans leurs explications chimériques du système solaire, partaient du cercle et non de Tellipse, sous prétexte que la première figure était plus parfaite. La différence est l'alpha et l'oméga de l'univers; par elle tout commence, dans les éléments dont la diversité innée, rendue probable par des considérations de divers ordres, justifie seule à mes yeux leur multiplicité; par elle tout

iinit^ dans les phénomènes supérieurs de la pensée et de rhistoire où, rompant enfin les cercles étroits dont elle s'était enserrée elle-même, le tourbillon atomique et le tourbillon vital, s'appuyant sur son propre obstacle, elle se surpasse et se transfigure. Toutes les similitudes, toutes les répétitions phénoménales ne me semblent être que des intermédiaires inévitables entre les diversités élémentaires plus ou moins etîacées et les diversités transcendantes obtenues par cette partielle immolation.

Ou, pour mieux dire, dans toute évolution qui se prolonge suffisamment, nous observons une succession et un entrecroisement de couches phénoménales alternativement remarquables par la régularité et le caprice, par la permanence et la fugacité, des rapports qu'elles nous présentent. L'exemple des sociétés est précisément très propre à faire saisir ce grand fait et à suggérer en même temps sa vraie signification, en montrant que dans cette série où l'identité et la différence, l'indistinct et le caractérisé s'emploient réciproquement plusieurs fois de suite, le terme initial et le terme final est la différence, le caractère, ce qu'il y a de bizarre et d'inexplicable qui s'agite au fond de tout, qui toujours plus net et plus vif réapparaît après des elTacements successifs. Des hommes qui parlent, tous divers d'accents, d'intonations, de timbres de voix, de gestes : voilh l'élément social, véritable chaos d'hétérogénéités discordantes. Mais, à la longue, de cette Babel confuse se dégagent des habitudes générales de langage, formulables en lois grammaticales. A leur tour celles-ci ne servent, par la mise en relations d'un plus grand nombre de parleurs ensemble, qu'à mettre en relief la tournure propre de leurs idées : autre genre de discordance. Et elles réussissent d'autant mieux à diversifier les esprits de la sorte (juelles sont elles-mêmes plus fixes et

plus uniformes. Considérons par exemple les poètes. Ils s*emparent de la langue naissante pour la plier à leur fantaisie désordonnée. Cependant, après une période de balbutiements, des rythmes, des lois prosodiques se formulent èi s'imposent; le vers hindou, le vers grec, le vers français^ peu importe. Nouvel accès d'uniformité. A quoi est-il bon en définitive? A déployer d'autant mieux les ressources imaginativcs des poètes et à faire luire leur teinte propre. A mesure que le battement rythmique en quelque sorte des ailes de la poésie se régularise, son essor, ' chose remarquable, devient plus capricieux. La prosodie de Victor Hugo en ses règles subtiles est à la fois plus compliquée et plus rigoureuse que celle de Racine. Nous aurions pu considérer les savants et non les poètes, l'observation eût donné les mômes résultats. Chaque savant travaille à part des autres, quoiqu'il utilise leurs travaux, grâce à leur commune langue; il met son tempérament, son âme, dans les recherches auxquelles il se livre; tout y est caractéristique et individuel.

Si Ton pouvait rassembler en un même local tous les chercheurs qui élaborent ensemble une même science en voie de formation (la chimie organique., par exemple, la météorologie, la linguistique) nul pandœmonium ne serait comparable en bizarrerie à cette fournaise scientifique. Or, il so forme là un monument impersonnel, glacial et gris, où semblera s'être absolument effacée la trace même des états psychologiques multicolores qui l'auront édifié. Attendez pourtant. La science ne saurait être le dernier mot du progrès. Supposons-la achevée, complète, ramassée en un catéchisme définitif qui se logerait aisément dans un coin de toutes les mémoires, il resterait dans le cervau humain immensément plus d'énergie disponible pour d*autres emplois que nous ne pouvons nous

rimaginer actuellement. Alors il deviendrait clair que la systématisation consommée et la propagation universelle de lorthodoxîe scientifique ont eu pour dernière et suprôme raison d'être le déploiement extraordinaire d'hypothèses, d'hérésies philosophiques, de systèmes pefsonnels et indéfiniment multipliés, de fantaisies lyriques et dramatiques extraordinaires, où. se satisferait pleinement en chaque esprit, grâce au savoir impersonnel, le besoin profond d'universaliser sa nuance spéciale, de frapper le monde à son sceau. L'intelligence poussée à bout finira par n'être qu'un aide-imagination.

Envisageons-nous l'évolution sociale sous son aspect économique, administratif, militaire? Môme loi encore. D'une phase industrielle primitive où chacun fait ce que bon lui semble et comme bon lui semble, on passe vite à une seconde phase où des métiers, des corporations s'établissent avec leurs procédés fixes et traditionnels de fabrication qui semblent faits pour étouffer le génie devenu inutile ou gônant; mais, au contraire, par cette contrainte môme, le génie des inventions et des arts se fortifie et s'en échappe incomparablement plus fécond. De la phase commerciale primitive sans nul prix fixe et général, marchandage perpétuel, favorable à la finesse et à la rouerie individuelles, on , passe aux cours uniformes et réglés de nos grands marchés modernes pourvus de thermomètres spéciaux qu'on appelle bourses; et en fin de compte, loin d'annihiler riiabileié de l'individu sous l'autorité du nombre, cette régularité, cette fatalité pour ainsi dire pfiysiquc des faits économiques d'ensemble, servent d'appui à Télaii elfréné de la s|)éculat4on et de l'esprit (rcntiTprise qui s*en em pare et qui sVn joue, et où éclatent, on triomphes ou on catastrophes brusques, sans formule possible, hîs moirulrcs particularités psychologiques des

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joueurs. A Tincohërence, à la bizarrerie administratives d'une nation embryonnaire, succèdent par degrés Tunité, la fixité des administrations^ la centralisation/les pouvoirs, le tout pour la plus grande gloire des hommes d*Etat, machinistes de cette machine, qui remploient à Taccomplissement de faits historiques, tous, comme leurs auteurs, sui generis, merveilleux accidents de la planète. Enfin les bordes indisciplinées des barbares font place à nos belles armées machinales où l'individu n'est plus rien^ simple instrument, d'ailleurs, aux mains d'un grand capitaine qui lui fait livrer quelque bataille dissemblable à toute autre, ayant son nom et sa date, où se reproduit, agrandi sur l'immense échelle d'un champ de bataille, son état psychologique particulier pendant l'action.

On le voit donc par ces exemples, Tordre et la simplicité, chose étrange, se montrent dans le composé, quoique étrangers à ses éléments, puis de nouveau disparaissent dans les composés supérieurs et ainsi de suite. Mais ici, dans les évolutions sociales et dans les agrégations sociales, dont nous faisons partie et où nous avons l'avantage de saisir à la fois les deux extrémités de la chaîne, la plus basse et la plus haute pierre de l'édifice, nous voyons manifestement que Tordre et la simplicité sont de simples moyens termes, des alambics où se sublime en quelque sorte la diversité élémentaire puissamment transfigurée. Le poète, le philosophe essentiellement, et, secondairement, Tinventeur, Tartiste, le spéculateur, le politique, le tacticien : voilà en somme les fleurs terminales d'un arbre national quelconque (l);à les faire éclore ont travaillé

(1) Je suis loin de les mettre sur le même rang. Entre autres (iifTùrenccs, on peut espérer ou rêver une vie de civilisation consommée où chacun aurait sa poésie, sa philosophie à soi^ niais non sa grande découverte, non son gros lot à la loterie, non son rôle politique ou militaire.

tous les germes ayortés d*imiéités extra-sociales ou antisociales que chaque petit citoyen a apportées en venant au monde et que la faux niveleuse, indispensable, de Téducation a fait périr pour la plupart dès le berceau.

Ces innéités caractéristiques, en même temps qu'elles sont le premier terme de la série sociale, sont le dernier terme de la série vitale. En essayant de remonter celle-ci à son tour, nous traverserions d'abord le type spécifique» harmonieusement constitué et régulièrement répété depuis les siècles, dont elles sont les variations, — puis la période critique pendant laquelle ce type a été formé par une coïncidence de causes multiples et bizarrement juxtaposées, — puis les types antérieurs d*où il dérive et leurs formations analogues, — puis la cellule, et enfin le protoplasme informe ou protéiforme aux caprices soudains que nulle formule ne peut saisir. — Ici encore la diversité pittoresque est Talpba et Toméga.

Mais le protoplasme^ premier terme de la série vitale, n'est-il pas le dernier terme de la série chimique? Celle-ci, remontée à son tour, nous montre les types moléculaires de moins en moins complexes de la chimie organique, et les types moléculaires, de moins en moins complexes également, de la chimie inorganique, tous régulièrement édifiés et consistant probablement en cycles harmonieux de mouvements périodiques et rythmés, mais tons séparés les uns des autres par les crises tumultueuses et désordonnées de leurs combinaisons ; et nous arrivons ainsi par conjecture à l'atome ou aux atomes les plus simples dont les autres seraient formés. Mais est-ce là l'élément initial? Non. Car Tatome lo plus simple est un type matériel, un tourbillon, nous dit-on, un rythme vibratoire d'un certain genre, quelque chose d'infiniment compliqué selon toute apparence. On est plus que jamais fondé à affirmer cette

complexité depuis les recherches provoquées par Tinvcnlion du radiomètre sur les gaz extrêmement raréfiés où Tatome ga/eux semble se laisser entrevoir individuellement. Dans ce monde ultra-gazéiforme, par exemple, le rayon lumineux ne chemine pas toujours en ligne droite; plus nous nous rapprochons de l'élément individuel» plus il y a de variabilité dans les phénomènes observés. Il a été établi par Clerk Maxwell que les molécules d'un même gaz se meuvent avec des vitesses très différentes, bien que leur vitesse moyenne soit égale. « C'est qu'en réalité, dit M. Spottiswoode, de la société royale de Londres, la simplicité de la nature que nous saisissons à présent, est le résultat d'une complexité infinie, et que, sous une uniformité apparente ^ se trouve une diversité dont nous n^ avons pas encore sondé les profondeurs et les secrets. » M. Crooke, s'exprime de môme à propos de la matière radiante : « Les plus grands problèmes de l'avenir recevront leur solution dans ce domaine inexploré (de Tinfiniment petit], où se trouvent sans doute les réalités fondamentales, subtiles^ merveilleuses et profondes^ » S'exprimerait-il de la sorte s'il se représentait les éléments derniers, à la façon vulgaii^, comme les exemplaires identiques d'un type uniforme? Parce que toute substance chimique se traduit à nos yeux par une vibration spéciale imprimée à l'éther, on est porté à croire que cette faculté de vibrer d'une certaine manière est identique chez tous les atomes similaires et qu'ils n'en ont pas d'autre. C'est comme si l'on disait d'une pinadaou d*une peupleraie entendue à distance et reconnaissable à son sifflement ou à son murmure paniculier, simple et monotone, que les feuilles de pin et de peuplier consistent dans un tremblement caractéristique et invariable. Ainsi, comme la société, comme la vie, la chimie parait rendre témoignage à la nécessité de la différence universelle^

principe et fin de toutes les hiérarchies et de tous les développements.

La diversité, et non Tunilé, est au cœur des choses : cette conclusion se déduit pour nous, au reste, d'une remarque générale qu'un simple coup d*œil jeté sur le monde et les sciences nous permet de faire. Partout une exubérante richesse de variations et de modulations inouïes jaillit de ces thèmes permanents qu'on nomme espèces vivantes, systèmes stellaires, équilibres de toute sorte, et finit par les détruire et les renouveler entièrement, et nulle part cependant les forces ou les lois auxquelles nous sommes habitués à donner le nom de principes des choses ne semblent se proposer la variété pour terme ou pour but. Les forces sont au service des lois, nous dit-on, et les lois s'appliquent toutes aux phénomènes en tant qu'ils sont des répétitions parfaites et non des répétitions variées; toules, manifestement, tendent à assurer la reproduction exacte des thèmes et la stabilité indéfinie des équilibres de tout genre, à empêcher leur altération et leur renouvellement. La grande manivelle de notre système solaire est faite pour tourner éternellement. Les doutes qui pouvaient subsister là-dessus après Laplace, Leverrier les a levés. Tout espèce vivante veut se perpétuer sans fin; il y a quelque chose en elle qui lutte pour la maintenir contre tout ce qui s'eiTorce de la dissoudre. Il en est d'elle comme de tout gouvernement, comme du plus fragile ministère dont le rôle essentiel est toujours de se dire, de se croire, de se vouloir installé au pouvoir pour Téternité. Il n'est pas un fossile végétal ou animal d'une espèce éteinte depuis des siècles qui n'ait eu en soi une assurance légis- I/ttivr, une certitude, en apparence fondée, de vivre autant que la planète. Tout cela, qui a péri, était appelé à durer sans fin, et s*appuyait sur des lois physiques, chimiques,

vitales, comme nos despotes ou nos ministres sur leur code et sur leur armée. Et notre système solaire aussi périra sans nul doute, comme tant d'autres dont les épaves se voient dans les cieux; et qui sait môme si des types moléculaires ne disparaîtront pas après avoir pris naissance dans le cours des âges aux dépens de molécules préexistantes ?

Mais comment tout cela a-t-il pu périr ou pourra-t-il périr? Gomment, s'il ny a dans l'univers que des lois réputées immuables et toutes-puissantes, visant à des équilibres stables, et une substance réputée homogène sur laquelle s'exercent ces lois, comment Faction de ces lois sur cette substance peut-elle produire cette magnifique floraison de variétés qui rajeunissent à chaque heure Tunivers et cette série de révolutions inattendues qui le transfigurent? Gomment même la moindre fioriture peutelle se glisser à travers ces rythmes austères et agrémenter tant soit peu Téternelle psalmodie du monde? De Thymen du monotone et de l'homogène que peut-il nattre si ce n'est l'ennui? Si tout vient de l'identité et si tout y vise et y va, quelle est la source de ce fleuve de variété qui nous éblouit? Soyons-en certains, le fond des choses n'est pas si pauvre, si terne, si décoloré qu'on le suppose. Les types ne sont que des freins, les lois ne sont que des digues vainement opposées au débordement de différences révolutionnaires, intestines, oii s^élaborent en secret les lois et les types de demain, et qui, malgré la superposition de leurs jougs multiples, malgré la discipline chimique et vitale, malgré la raison^ malgré la mécanique céleste, finissent un jour, comme les hommes d'une nation, par emporter toutes les barrières et par se faire de leurs débris môme un instrument de diversité supérieure.

Insistons sur cette vérité capitale : on s'y achemine en

remarquant que, dans chacun de ces grands mécanismes réguliers, le mécanisme social, le mécanisme vital, le mécanisme stellaire, le mécanisme moléculaire^ toutes les révoltes internes qui finissent par les briser sont provoquées par une condition analogue : leurs éléments composants, soldats de ces divers régiments, incarnation temporaire de leurs lois, n*appartiennent jamais que par un côté de leur être, et par d'autres côtés échappent, au monde qu*ils constituent. Ce monde n'existerait pas sans eux ; mais sans lui ils seraient encore quelque chose. Les attributs que chaque élément doit à son incorporation dans son régiment ne forment pas sa nature tout entière; il a d'autres penchants, d'autres instincts qui lui viennent d enrégimentations différentes ; d'autres enfin, par suite (nous allons voir la nécessité de cette conséquence), qui lui viennent de son fonds, de lui-m^me, de la substance propre et fondamentale sur laquelle il peut s*appuyer pour lutter contre la puissance collective, plus vaste, mais moins profonde, dont il fait partie, et qui n'est qu'un être artificiel, composé de côtés et de façades d*ètres. — Cette hypothèse est aisée à vérifier sur les éléments sociaux. S*il n*y avait rien en eux que de social, et spécialement de national, on peut affirmer que les sociétés, que les nations resteraient éternellement immuables. Mais, malgré l'étendue de notre dette envers le milieu social et national, il est clair que nous ne lui devons pas tout. En môme temps que Français ou Anglais, nous sommes mammifères, et à ce titre nous roulons dans notre sang non seulement des germes d'instincts sociaux qui nous prédisposent à imiter nos semblables, à croire ce qu'ils croient, à vouloir ce qu'ils veulent, mais encore des ferments d'instincts non sociaux, parmi lesquels il s'en trouve d'anti-sociaux. Certes, si la société nous avait entièremeut Taits, elle ne

nous aurait faits que sociables. C'est donc des profondeurs de la vie organique (et de plus loin même, nous le croyons) que jaillissent parmi nos cités ces laves de discorde, de haine et d'envie, qifi parfois les submergent. Comptez tous les Etats qu'a renversés l'amour sexuel, tous les cultes qu'il a ébranlés ou dénaturés, toutes les langues qu'il a corrompues, et aussi toutes les colonies qu'il a fondées, toutes les religions qu'il a attendries et améliorées, tous les idiomes barbares qu'il a policés, tous les arts dont il fut la sève ! La source, en etTet, des rébellions est en même temps celle des rajeunissements. Il n'y a de proprement social, à vrai dire, que Yimitation des compatriotes et des ancêtres (1), dans le sens le plus large du mot.

Si l'élément d'une société a une nature vitale, l'élément organique d'un corps vivant a une nature chimique. Une des erreurs de l'ancienne physiologie était de penser qu'en entrant dans un oi^anisme les substances chimiques abdiquaient toutes leurs propriétés et se laissaient pénétrer jusqu'en leur for intérieur et leur arcane le plus secret par rinfluence mystérieuse de la vie. Nos nouveaux physiologistes ont complètement dissipé cette erreur. Une molécule organisée appartient donc à la fois à deux mondes étrangers ou hostiles l'un à l'autre. Or, peut-on nier que cette indépendance de la nature chimique des éléments corporels à regard de leur nature organique nous aide à comprendre les perturbations, les déviations et les refontes heureuses des types vivants? Mais il me semble qu'il faut aller plus loin et reconnaître que cette indépendance rend seule intelligible la résistance de certaines portions des

(1) Dans les sociétés en progrès, on imite de plus en plus ses compa* triotcs, et on général tous ses contemporains, et do moins nn moins ses ancêtres. C'est l'inverse qui a lieu dans les sociétés stationnaires. Mais partout et toujours, s'associer veut dire s'assimiler, c'est-à-dire imiter.

or^^anes à Pacceptation du type vivant héréditaire, et la nécessité où se trouve parfois la vie, c^est-à-dire la collection des molécules restés dociles, de transiger enfin, par Tadoptioud'un type nouveau, avec les'molécules rebelles. Il ne paraît y avoir de proprement vitale en effet, que la génération (dont la nutrition ou régénération cellulaire n'est qu'un cas), conformément au type héréditaire.

Est-ce tout ? Non, peut-être ; l'analogie nous invite à croire que les lois chimiques et astronomiques elles-mêmes ne s'appuient pas sur le vide^ qu'elles s'exercent sur de petits êtres déjà caractérisés intérieurement et doués de diversités innées, nullement accommodées aux particularités des machines célestes ou chimiques. Il est vrai que nous n'apercevons dans les corps chimiques nulle trace de maladies ou de déviations accidentelles qu'on puisse mettre en parallèle avec les désordres organiques ou les révolutions sociales. Mais, puisqu'il existe actuellement des hétérogénéités chimiques, il y a eu, sans nul doute, à une époque très reculée, des formations chimiques. Ces formations ont-elles été simultanées? A-t-on vu, dans la même heure, l'hydrogène, le carbone, l'azote, etc., apparaître au sein d'une même substance amorphe, non chimique auparavant? Si on juge la chose improbable ou, pour mieux dire, impossible, on est contraint d'admettre qu'un premier lype atomique transmis vibratoircment^ à partir d'un point — celui de l'hydrogène, par exemple — s'est imposé par toute ou presque toute l'étendue matérielle, et que^ par (les détachements successifs de l'hydrogène primordial, opérés à de longs intervalles de temps, tous les autres corps répulés simples — dont les poids atomiques, on le sait, sont souvent des mulliples exacis de celui de cet élément — ont été formés. Mais comment expliquer de pareilles scissions dans Thypothèse d'une parfaite homo-

généité des éléments primitivement régis par la même loi, qui aurait dû, ce me semble, consolider par Tidentité de leur structure Tidentilé et Timmutabilité de leur nature ? Dira-t-on, par hasard, que les accidents des évolutions astronomiques, où les éléments primitifs étaient engagés, peuvent avoir produit ou provoqué les formations chimiques? Par malheur, cette hypothèse me paraît très clairement démentie par la découverte du spectroscope. Puisque, d'après cet instrument, tous les corps appelés simples ou nombre d'entre eux entrent dans la composition des planètes et des étoiles les plus éloignées^ dont les évolutions ont été indépendantes les unes des autres, le bon sens dit que les corps simples ont été formés avant les astres, comme les étoffes avant les vêtements. Par suite, le démembrement successif de la substance primitive ne comporte qu'une explication : c'est que ses particules étaient dissemblables et que leurs schismes ont été causés par cette dissimilitude essentielle. Il y a donc lieu de penser que Thydrogène, par exemple, tel qu'il existe aujourd'hui après tant d'éliminations ou d'émigrations successives, est notablement différent de l'hydrogène antique, pôle -mêle d'atomes discordants. La même remarque s'applique à chacun des corps simples successivement engendrés. En s'épuisant et se réduisant, chacun d'eux s'est affermi dans son équilibre, fortifié par ses pertes mêmes. Mais, s'il en est ainsi, il est extrêmement peu probable^ malgré la stabilité extraordinaire acquise de la sorte par les plus vieux types atomiques ou moléculaires^ que la similitude soit complète entre les éléments qui subsistent dans chacun d'eux. Il suffit, pour que l'épuration d'un type !iit dû avoir un terme, que les différences internes de ses éléments aient cessé d'être de nature à rendre l'existence commune de ceux-ci impossible. Ces citoyens infinitési-

maux de cités mystérieuses sont si loin de nous (i) qu'il ne faut pas nous étonner si le bruit de leurs discordes intérieures ne vient pas jusqu'à nous, et leurs différences intérieures, si elles existent comme je le crois, doivent ôtre d'une fmosse inappréciable par nos instruments grossiers. Cependant, le polymorphisme de certains éléments dit assez qu^ils contiennent des dissidences, et nous en savons assez pour soupçonner des troubles et des mélanges dans le fond des substances principales qu'emploie la vie, en particulier dans le carbone. Comment admettre que les atomes d'une même substance s'accouplent entre eux de .manière à former ce que Gerhardt appelle des hydrures d'hydrogène^ des chlorure de chlore, etc. si l'on persiste à ériger en dogme la parfaite similitude des atomes multiples d'une môme substance ? Une telle union ne supposet-elle pas une différence tout au moins égale à la différence sexuelle qui permet à deux individus d'une même espèce de s'unir intimement, et sans laquelle ils ne pourraient que se heurter ?

Si nous remarquons que Télément dans le sein duquel ces unions d'atome à atome similaire ont été le plus clairement rendues probables et presque certaines, à savoir le carbone, est aussi celui qui se montre à nous à l'état de pureté, sous les aspects les plus variés : diamant, graphite, charbon, etc., Tinduction précédente se trouvera confirmée. On ne s'étonnera point que le corps le plus fertile en variétés révèle les hymens les plus énergiques et les plus manifestes entre ses atomes constituants... Le carbone, voilà l'élément différencié par excellence»

(1) Jo (lis loin (le nous, non soulcnient parla distanro incommensurable «le leur pelilcssc à notre iiiniimsité relative, et. en sens inverse, de leur élernité relative apjHivcute ù notre faible durée (contraste bien étrange et peul-ctro iniafc'inairc), mais t;ncore par riiêtérot'énêitê profonde de leur nature intime et de la nôtre.

« L'affinité du carbone pour le carbone, dit Wurtz, telle est la cause de ]a variété infinie, de la multitude immense des combinaisons du carbone ; c'est la raison d*être de la chimie organique. Nul autre élément ne possède au même degré cette propriété maîtresse de l'élément carbone, cette faculté que possèdent ses atomes de se combiner, de se river les uns aux autres, de former cette charpente, si variable dans sa forme, ses dimensions, sa solidité, et qui sert, en quelque sorte, de point d'appui aux autres matériaux. »

Après le carbone, les corps qui présentent au plus haut degré cette capacité de saturation partielle ou totale de soi par soi sont l'oxygène, l'hydrogène et l'azote ; chose remarquable , précisément les substances que la vie emploie !

Un grand fait, d'ailleurs, doit nous donner à réfléchir : la vie a commencé un jour sur ce globe et en un point. Pourquoi en ce point et non ailleurs, si les mêmes substances étaient composées des mômes éléments? Adjnettons que la vie ne soit qu'une combinaison chimique spéciale et très compliquée. Mais d'où a-t-elle pu naître, si ce n'est d'un élément différent des autres?

VU

Dans les deux divisions qui précèdent, nous avons montré que le point de vue sociologique universel rendrait à la science deux grands services, en la délivrant d'abord des entités creuses suggérées par le rapport mal compris des conditions au résultat^ et faussement substituées aux agents réels ; en second lieu, du préjugé de croire à la similitude

parfailc de ces agents élémentaires. Mais ce sont là deux avantages purement négatifs; et je vais essayer de faire voir maintenant queh renseignements plus positifs nous pouvons obtenir parla même méthode sur la nature intime des éléments. II ne suffit pas, en effet, de dire que les éléments sont divers, il faut préciser en quoi consiste leur diversité. Ceci exige quelques développements.

Qu'est-ce que la société? On pourrait la définir à notre point de vue : la possession réciproque, sous des formes extrêmement variées, de tous par chacun. La possession unilatérale de Tesclave par le maître, du fils par le père ou de la femme par le mari dans le vieux droit n*est qu'un premier pas vers le lien social. Grâce à la civilisation croissante, le possédé devient de plus en plus possesseur, le possesseur possédé, jusqu'à ce que^ par Tégalité des droits, par la sonverainelé populaire, par l'échange équitable des services, l'esclavage antique, mutualisé, universalisé, fasse de chaque citoyen à la fois le maitre et le sf^rviteur de teiis les autres. En môme temps les manières de posséder ses concitoyens et d'èlrc possédé par eux sont chaque jour plus nombreuses. Toute fonction nouvelle, toute industrie nouvelle qui se crée, fait travailler les fonctionnaires ou les industriels nouveaux au profit de leurs administrés ou de leurs consommateurs nouveaux, qui en ce sens acqui^rcnt un véritable droit sur eux, un droit qu'ils n'avaient pas auparavant, tandis qu'eux-mêmes sont devenus inversement, par cette nouvelle relation à double face, la ckosp. de ces industriels ou de ces fonctionnaires. J'en dirai autant de tout débouché nouveau. Quand une ligne de fer, qu'on vient d'ouvrir, permet à une petite ville du plateau central de s'approvisionner de marée pour la première fois, le domaine des habitants s'est accru des pAclienrs dt» la niiT «pii maintenant en font partie, et ils

augmentent pareillement la clientèle de ces derniers. Abonné d\in journal, je possède m^sjoamalistes, qui possèdent leurs abonnés. Je possède mon gouvernement, ma religion, ma force publique, aussi bien que mon type spécifique humain,montcnipérament, ma santé; mais je sais aussi que les ministres de mon pays, les priftrcs de mon culte ou les gendarmes de mon canton me comptent dans le chifTre du troupeau dont ils ont la garde, de môme que le type humain^ s'il se personnifiait quelque part, ne verrait en moi qu'une de ses variations particulières.

Toute la philosophie s'est fondée jusqu'ici sur le verbe Etre, dont la définition semblait la pierre philosophale à découvrir. On peut affirmer que, si elle eût été fondée sur le verbe Avoir, bien des débats stériles, bien des piétinements de l'esprit surplace auraient été évités. — De ce principe, y^ suis, impossible de déduire, malgré toute la subtilité du monde, nulle autre existence que la mienne ; delà, la négation de]la réalité extérieure. Mais posez d'abord ce postulat : « fai » comme fait fondamental, Veu et Voyant sont donnés à la fois comme inséparables.

Si l'avoir semble impliquer Tètre, l'être assurément implique ravoir. Cotteabstraction creuse, l'être, n'estjamais conçue que comme la propriété de quelque chose, d'un autre ôtre, lui-même composé de propriétés, et ainsi de suite indéfiniment. Au fond tout le contenu de la notion d'être, c'est la notion d'avoir. Mais la réciproque n'est pas vraie : Têtre n'est pas tout le contenu de l'idée de propriété.

La notion concrète, substantielle, qu'on découvre en soi, c'est donc celle-ci. Au lieu du fameux cogito ergo sum^ je dirais volontiers : « Je désire , je crois, donc fai » — Le verbe Etre signifie tantôt avoir, tantôt égaler, « Mon bras est chaud, » la chaleur de mon bras est la propriété de mon bras. Ici est \e\ii dire a. « Un Français est un Européen, le

mètre est une mesure de longueur.» Ici est veut dire égale. Mais cette égalité elle-même n*est que le rapport du contenant au contenu, du genre à l'espèce, ou t?ictf versa, c'est-àdire une sorte de rapport de possession. Par ses deux sens Vétre est donc réductible à Tavoir.

Si, à toute force, on veut tirer de la notion d'Etre des développements que sa stérilité essentielle ne comporte pas, on est conduit à lui opposer le non-étre et à faire jouer à ce terme (où s'objective simplement et à vide notre faculté de nier, comme s'objective dans l'Etre notre faculté d'affirmer) un rôle important et insensé. — A cet égard, le système hégélien peut être considéré comme le dernier mot de la philosophie de l'Etre. On est conduit aussi, dans la même voie, à forger les notions impénétrables, et au fond contradictoires, du devenir et de Vévanotàssementj vaine pâture jadis des idéologues d'outre-Rhin. Il n'est rien, au contraire, de plus clair que les deux idées de gain et de perte^ d'acquisition e1 de dépouillement^ qui en tiennent lieu dans ce que j'appellerai la philosophie de TA voir, pour donner un nom à ce qui n'existe pas encore. Entre Hve ou n*être pas^ il n'y a pas de milieu, tandis qu'on peut avoir plus ou moins.

L'être et le non-être, le moi et le non-moi : oppositions infécondes qui font oublier les corrélatifs véritables. L'opposé vrai du moi^ ce n'est pas le non-moi, c'est le mien; l'opposé vrai de l'être, c'est-à-dire deîl'ayant, ce n'est pas le non-être, c'est 1'^//.

La divergence profonde, qui s'accentue tous les jours, outre le courant de la science proprement dite et celui de la philosophie, provient de ce que la première, par bonheur pour elle, a pris pour guide le verbe Avoir. Tout s'explique à ses yeux par des propriétés, non par des entités. Elle a dédaigin'' le rapport décevant de substance à phénomène.

deux termes vides où l'Etre s*est dédoublé ; elle a fait un usage modéré du rapport de cause à effet, où la possession ne se présente que sous une de ses deux formes, et la moins importante, la possession par le désir. Mais elle a largement usé, et, malheureusement, abusé du rapport de propriétaire ^propriété. L'abus qu'elle en a fait a consisté surtout à l'avoir mal compris, en ne voyant pas que la vraie propriété d'un propriétaire quelconque, c*est un ensemble d'autres propriétaires; que chaque masse, chaque molécule du système solaire, par exemple, a pour propriété physique et mécanique non des mots tels que Tétendue, la motilité, etc., mais toutes les autres masses, toutes les autres molécules; que chaque atome d'une molécule a pour propriété chimique, non des atomicités ou des affinités, mais tous les autres atomes de la même molécule; que chaque cellule d'un organisme a pour propriété biologique, non l'irritabilité, la contractilité, rinnervation, etc., mais toutes les autres cellules du même organisme et spécialement du même organe. Ici la possession est réciproque comme dans tout rapport inlra-social ; mais elle peut être unilatérale, comme dans les rapports extra-sociaux du maître et de Tesclave, de l'agriculteur et de son bétail. Par exemple, la rétine a pour propriété, non la vision, mais les atomes éthérés vibrant lumineusement, qui ne la possèdent pas ; et Tcsprit possède mentalement tous les objets de sa pensée, auxquels il n'appartient nullement. — Est-ce à dire que ces termes abstraits^ motilité, densité, poids, affinité, etc., n'expriment rien, ne correspondent à rien? Ils signifient, je crois, qu'au delà du domaine réel de tout élément, il y a son domaine conditionnellomcnt nécessaire, c'est-à-dire certain quoique non réel, et que cette distinction ancienne du réel et du possible en un sens nouveau, n'est pas chimérique.

Les éléments sont certainement agents aussi bien que propriétaires; mais ils peuvent être propriétaires sans Hre agents, et ils ne peuvent <Mre agents sans être propriétaires. Puis, leur action ne se révèle à nous que comme un changement apporté à la nature de leur possession.

Si Ton y regarde de près, on verra que toute la supériorité du point de vue scientifique sur le point de vue philosophique a pour cause Theureux choix de la relation fondamentale adoptée par les savants, et que toutes les obscurités, toutes les infirmités de la science lui viennent de rincomplète analyse de ce rapport.

Depuis des milliers d^années, on catalogue les diverses manières d'ôtre, les divers degrés de Têtre, et Ton n'a jamais eu l'idée de classer les diverses espèces, les divers degrés de la possession. La possession est pourtant le fait universel, et il n'est pas de terme meilleur que celui d'acquisilion pour exprimer la formation et la croissance d'un être quelconque. Les termes de correspondance et d'adaptalion, mis à la mode par Darwin et Spencer, sont plus vagues, plus équivoques, et ne saisissent le fait universel que par le dehors. Est-il vrai que Taile de Toiseau s'adapte à Tair, la nageoire des poissons à Teau, Tœil à la lumière? Non, pas plus que la locomotive ne s'adapte au charbon ou la machine à coudre au fil de la couturière. Dironsnous aussi que les nerfs vaso-moteurs, ingénieux mécanisme par lequel se maintient l'équilibre intérieur de la température du corps malgré les variations de la température extérieure, sont adaptés à ces variations? Singuli^re manière de s'adaptera que de /utter contre\ La locomotive est adaptée, si l'on veut, à la locomotion terrestre, et Taile à la locomotion aérienne, et cela revient à dire que l'aile utilise Tair pour se mouvoir, comme la locomotive le charbon, comme la naireoirc Teau. Cet emploi, n'est-ce pas

une prise de possession? Tout Atre veut, non pas s'approprier aw.r <^tres extérieurs, mais se les approprier. Adhérence atomique ou moléculaire dans le monde physique, nutrition dans lemonde vivant, perception dansle monde intellectuel, droit dans le monde social, la possession aux formes innombrables ne cesse de s'étendre d'un ôtre aux autres ôtres, par un entrecroisement de domaines variés, de plus en plus subtils.

Variable dans ses formes multiples, elle Test aussi dans ses degrés infinis. Les astres, par exemple, s'entre-possèdent avec une intensité qui grandit ou décroît en raison inverse du carré de leur distance. La vitalité des organismes, c'est-à-dire la solidarité intime de leurs parties, s'élève ou s'abaisse continuellement. Du sommeil profond à la netteté d'esprit la plus parfaite, la pensée parcourt une gamme étendue qui marque l'accroissement de son empire spécial sur le monde. Quand la sécurité se rétablit dans un pays bouleversé, chaque citoyen ne se sent-il pas plus maître de ceux de ses compatriotes dont il a le droit d'attendre dos services, autrement dit de tous ses compatriotes, sur l'aide légitime desquels il compte plus fermement qu'auparavant?

Quelle que soit la forme de la possession, physique, chimique, vitale, mentale, sociale (sans parler des subdivisions dont chaque forme est susceptible), nous avons à distinguer d'abord si elle est unilatérale ou réciproque, et en second lieu, si elle s'établit entre un élément et un ou plusieurs autres éléments individuellement considérés, ou entre un élément et un groupe indistinct d'autres éléments. Commençons par dire un mot de cette seconde distinction. Quand j'entre eu communication verbale avec un ou plusieurs de mes semblables, nos monades respectives, à mon point de vue, se stiis^sseut réciproquement; au moins est-

il certain que cette relation est la relation d'un élément social avec des éléments sociaux pris comme distincts. Au contraire, quand je regarde, quand j'écoute, quand j'étudie la nature ambiante, les rochers, les eaux, les plantes mêmes, chacun des objets de ma pensée est un monde hermétiquement fermé d'éléments qui se connaissent sans doute ou se saisissent entre eux intimement, comme les membres d'un groupe social^ mais qui ne se laissent embrasser par moi qu'en bloc et du dehors. Tout ce que le chimiste peut faire, c'est de conjecturer l'atome, avec la certitude de ne pouvoir jamais agir individuellement sur lui. La matière telle qu'il la comprend, telle qu'il l'emploie, est une poussière compacte d'atomes distincts dont la distinction s'efface sous Ténormité de leur nombre et la continuité illusoire de leurs actes. Dans le monde vivant, mais inanimé (je dis inanimé en apparence), notre monade trouvc-t-elle à saisir un fantôme moins confus? Il le semble. Déjà l'élément ici pressent l'élément; la jeune fille qui soigne une fleur l'aime avec une tendresse que nul diamant même ne lui inspire.

Mais il faut arriver au monde social pour voir les monades se saisir à nu et à vif par Tintimité de leurs caractères transitoires pleinement déployés l'un devant l'autre, l'un dans Tautre, l'un par l'autre. Là est le rapport par excellence, la possession typique dont le reste n'est qu'une ébauche ou un reflet. Par la persuasion^ par l'amour et la haine, par le prestige personnel, par la communauté des croyances et des volontés^ par la chaîne mutuelle du contrat, sorte de réseau serré qui s*étend sans cesse, les éléments sociaux se tiennent et se tirent de mille manières, et de leur concours naissent les merveilles de la civilisation.

Les merveilles de l'organisation et de la vie ne naissent-

MONÀDOLOGIB ET SOCIOLOGIE 377

elles pas d'une action pareille, d'élément vital à élément vital, sans doute d'atome à atome? J'incline à le penser pour des raisons qu*il serait trop long d'expliquer ici. N'en serait-il pas de même des créations chimiques, des formations astronomiques? L'attraction newtonicnne s'exerce à coup sûr d'atome à atome, puisque les opérations chimiques les plus compliquées ne l'altèrent en rien.

S'il en était ainsi,raction possessive demonadeà monade, d'élément à élément,serait le seul rapport vraiment fécond. Quanta l'actiond'une monade oud'unélémenttoutaumoins surun groupe confusde monades ou d*élémentsindiscemés, on réciproquement, elle ne serait qu'une perturbation accidentelle des belles œuvres accomplies par le duel ou l'hymen des éléments. Autant ce dernier rapport est créateur, autant l'autre est destructeur. Mais les deux sont nécessaires.

La possession unilatérale et la possession réciproque ne sont pas moins nécessairement unies. Mais la seconde est supérieure à la première. C'est elle qui explique la formation des beaux mécanismes célestes où, par la vertu de l'attraction mutuelle, chaque point est centre. G*est elle qui explique la création de ces admirables organismes vivants dont toutes les parties sont solidaires, où tout est à la fois lin et moyen. Par elle enfin, dans les cités libres de l'antiquité et dans les états modernes, la mutualité des services ou Tégalité des droits opèrent les prodiges de nos sciences, de nos industries, de nos arts. Observons que, si les ôtres organisés étaient le résultat de la fabrication d'un seul être ou de la difiTcrenciation régulière d'une m^me substance homogène, la facilité surprenante que nous avons de regarder les parties de ces ôtres comme faites pour le tout ou le tout comme fait pour les parties, serait sans explication possible. Les êtres ou plutôt les objets

fabriqués devraient êlre par rapport à T^tre fabricant ce que sont pour nous nos meubles ou nos outils, des moyens qu'on ne saurait par aucun jeu sophistique regarder comme des fms relativement à nos actes. Quant à la substance unique jugée créatrice des êtres particuliers par scission sponlanée d'elle-mrme, on ne voit pas dabord pourquoi, si elle ne portait en elle un but, elle serait sortie de son état primitif d'indifférence ; ni, en second lieu, pourquoi, avant toute différenciation, seule au monde, elle a biaisé pour atteindre son but au lieu d'y aller tout droit, employé des moyens au lieu d'appréhender sa fin directement, et préféré les voies tortueuses de Y évolution au chemin court et facile de Vactuation immédiate. Puis, si Ton passe sur ces difficultés insurmontables, on ne trouve rien à répondre à cette dernière question : comment, ayant résolu d'évoluer, de biaiser pour altoimlre son but ou ses buts, cette substance unique a-t-elle pu vouloir ceci pour cela et en môme temps cela pour ceci, autrement dit neutraliser ses volitions les unes par les autres, ce qui revient à n'avoir pas de volonté du tout, et ce qui, par suite, nous le répétons, rend sa différenciation incompréhensible?

Au contraire, dans Thypothose des monades, tout coule de source. Chacune d'elles tire le monde à soi, ce qui est se mieux saisir elle-m('''me. Mlles font bien partie les unes des autres, mais elles pcuivent s'appartenir plus ou moins, et chacune d'elles aspire au [)lus haut degré de possession: de là leur concentration graduelle; en outre elles peuvent s'appartenir de millo manières différentes, et chacune d'elles aspire à connaître de nouvelles manières de s'approprier ses pareilles. De là liMirs transformations. C'est pour coii({urrir (ju'dhvs se transforment; mais, comme elles ne se soumclteut jamais à Tune d'entre elles que par intérêt, le rêve ambitieux d'aucune d'elles ne s'accomplit en entier,

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et les monades vassales emploient la monade suzeraine pendant que celles-ci les utilise.

Le caractère bizarre et grimaçant de la réalité, visibleblement déchirée de guerres intestines suivies de boiteuses transactions, suppose la mnltiplicilé des agents du monde. Leur multiplicité atteste leur diversité, qui j)eut seule lui donner un raison d'être. Nés divers, ils tendent à se diversifier, c'est leur nature qui Texige ; d'autre part, leur diversité tient à ce qu'ils sont, non des unités, mais des totalités spéciales.

Il me semble aussi qu'on rendrait compte de bien des énigmes indéchiffrables en imaginant que la spécialité de chacun des éléments, véritable milieu universel, est d'être non seulement une totalité, mais une virtualité d'un certain genre, et d'incarner en lui une idée cosmique toujours appelée, mais rarement destinée, à se réaliser effectivement. Ce serait en quelque sorte loger les idées de Platon dans les atomes d'Epicure, ou plutôt d'Empédocle.puisnue^îi en croire Zeller, ce dernier philosophe professait, paraît-il, comme Leibniz, la diversité élémentaire. 11 est bon, à l'occasion, de pouvoir s'abriter derrière quelque ancêtre grec.

Deux points sont évidemment défectueux dans les théories transformistes qui ont cours. En contlit avec la force qui tend à conserver les types vivants, elles imaginent une force diversifiante, qu'elles ne savent où [)lacer. En général elles la dispersent au dehors, dans les accidents de climat, de milieu, d'alimentation, de croisement, et refusent de reconnaître au sein des organismes une cause interne de diversité. En second lieu, soit projetées du dedans, soit provoquées par l'extérieur, les variations spécilicjucs, les facteurs du système darwinien, sont des divergences sans but, des rébellions sans programme, des fantaisies désor-

données. Ne voyons-nous pas cependant, sous un gouvernement assis et d'un type net, la stérilité essentielle, la mutuelle neutralisation des oppositions que n*enflamme aucun idéal politique propre, aucun rêve de palingénésie sociale ? On ne conçoit ni le triomphe de telles folies dans un corps vivant^ ni leur emploi possible; et leurs durées elles-mêmes, supposées élevées à leur maximum admissible astronomiquement, sont insuffisantes pour rendre le moins du monde probable Taccord fortuit, en un nouvel équilibre vital, de ces ruptures d'équilibre, la fabrication d'un ordre nouveau avec ces désordres accumulés. Mais, dans notre hypothèse^ la force diversifiante des types, aussi bien que leur force conservatrice, a un appui saisissable, intérieur à l'organisme, et elle a un sens. Il faut voir dans toute modification spontanée, même la plus fugace, d'une espèce vivante, la visée d une autre espèce, qu elle atteindrait à la condition de s'exagérer suffisamment.

Parmi les variations, en effet, gardons-nous de confondre celles qui sont produites accidentellement, du dehors, par caprice, et celles qui sont dues à la lutte établie, au sein de chaque organisme ou de chaque T^tat, entre l'idéal triomphant qui le constitue, et les idéaux comprimés, étouffés, aspirant à éclore, qui regimbent sous son joug. Les premioros sont le plus souvent neutralisées, les secondes seules d'ordinaire portent leur fruit. Tous les historiens^ sciemment ou à leur insu, font cette distinction. A côté de gros faits qu'ils racontent souvent pour l'acquit de leur conscience, ils mettent en relief avec un soin spécial les moindres réformes, les moindres discussions à peine aperçues des contemporains, qui attestent l'apparition de nouvelles idées religieuses ou politiques. Par exemple, les lents empicMements de la puissance royale sur la féodalité, les tiraillements des parlements et des rois, des communes

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et des seigneurs. Tel acte obscur de Philippe-Ie-Bel, où se marque une orientation nette vers la lointaine centralisation administrative de la France actuelle, a plus de prix pour son historien que TafiTaire des templiers. Une constitution sociale a beau être mauvaise, elle dure jusqu'à ce qu'une autre soit conçue. Un système philosophique régnant a beau être faux^ il se maintient malgré les critiques jusqu'au jour où une théorie nouvelle vient le détrôner.

vni

Puisque Tétre c'est l'avoir, il s'ensuit que toute chose doit être avide. Or, s*il y a un fait qui aurait dû frapper tous les yeux, c*est bien lavidité, lambition immense qui d'un bout du monde à l'autre, de Tatome vibrant ou de l'animalcule prolifique au roi conquérant, remplit et meut tous les êtres. Toute possibilité tend à se réaliser, toute réalité tend à s'universaliser. Toute possibilité tend à se réaliser, à se caractériser nettement: de là ce débordement de variations par-dessus et à travers tous les thèmes vivants physiques et sociaux. Toute réalité, tout caractère une fois formé tend à s'universaliser. Voilà pourquoi la lumière et la chaleur rayonnent et l'électricité se propage avec la rapidité que l'on sait, et la moindre vibration atomique aspire à remplir d'elle seule Téther infini^ proie que toutes les autres lui disputent. Voilà pourquoi toute espèce, toute race vivante à peine formée, se multipliant suivant une progression géométrique, couvrirait bientôt le globe entier, si elle ne se heurtait aux fécondités concurrentes, et non seulement les espèces et les races, mais les moindres particularités un peu nettes^ mais les maladies même de cha-

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cunc crdles, ce qui exclut Tcxplication téléologique cie la fécondité faussement considérée comme moyen en vue de la conservation des types. Voilà pourquoi enfin une œuvre sociale quelconque ayant un caractère à soi plus ou moins marqué, un produit industriel, un vers, une formule, une idée politique ou autre apparue un jour quelque part dans le coin d'un cerveau, rùve comme Alexandre la conquête du monde, cherche à se projeter par milliers et millions d'exemplaires partout où il y a des hommes, el ne s'ari-cHe dans ce chemin que refoulée par le choc de sa rivale non moins ambitieuse. Les trois principales formes de la répétition universelle, l'ondulation, la génération, Timilation, je Tai dit ailleurs, sont aulant de procédés de gouvernement et d'instruments de conquête qui donnent lieu à ces trois sortes d'invasion physique, vitale, sociale : le rayonnement vibratoire, l'expansion génératrice, la contagion de l'exemple.

L'enfant naît despote : autrui pour lui, comme pour les rois nègres, n'existe que pour le servir. Il faut des années de châtiment et de compression scolaire pour le guérir de cette erreur* On peut dire que toutes les lois et toutes les règles, la discipline chimique, la discipline vitale, la discipline sociale, sont autant de freins surajoutés et destinés à contenir cet appétit omnivore de tout être. En général nous en avons peu conscience, nous, hommes civilisés, tyrannisés dès notre maillot. Ecrasée dans l'œuf, notre ambition avorte, mais combien faut-il qu'elle soit profonde pour qu'à la moindre fissure de nos digues habituelles, et malgré tant de siècles de compression héréditaire, elh» éclate» encore çà ri là dans l'histoire en saillies telles (juii César ou Napnléon 1" !

Se heurter à sa limite, à sou impuissance constatée : quel clinc affreux pour tout homme et, avant tout, quelle

surprise! Il y a, certes, dans cette prétention universelle de rinfiniment petit à rinPiniment grand, et dans le choc universel et éternel qui en résulte, de quoi justifier le pessimisme. Pour un développement unique, des milliards d'avortements ! Notre notion de la matière traduit bien ce caractère essentiellement contrariant du monde qui nous environne. Les psychologues ont dit vrai, plus vrai qu'ils ne supposaient ; la réalité extérieure n'est pour nous que par la propriété qu'elle a de nous résister^ résistance non seulement tactile d'ailleurs^ par sa solidité, mais visuelle par son opacité, mais volontaire par son indocilité à nos vœux, mais intellectuelle par son impénétrabilité à notre pensée. Quand on dit que la matière est solide, c'est comme si Ton disait qu'elle est indocile ; c'est un rapport délie à nous et non d'elle à elle, malgré l'illusion contraire, que nous spécifions de la sorte, aussi bien par le premier attribut que par le second.

Y a-t-il à espérer de l'avenir un remède à cet état de chose? Non, si nous en croyons les inductions que nous suggère l'exemple de nos sociétés ; l'inégalité s'accroîtra de plus en plus entre les vainqueurs et les vaincus du monde. La victoire des uns et la défaite des autres deviendront chaque jour plus complètes. En effet, une des marques les plus certaines du progrès de la civilisation chez un peuple est que les grandes renommées, les grandes entreprises militaires ou industrielles, les grandes réformes, les réorganisations radicales y deviennent possibles. Autrement dit, le progrès de la civilisation, par la suppression des patois et la diffusion d'une seule langue, par l'effacement des coutumes distinctes et l'établissement d'un même code, par l'alimentation uniforme des esprits au moyen dos journaux plus recherchés que les livres, et par mille autres traits, consiste à faciliter la réalisation de

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plus en plus intégrale, de moins en moins mutilée, d*un plan individuel unique par la masse entière de la nation. En sorte que des milliers de plans différents qui^ à une phase moins avancée, auraient reçu, concurremment avec Télu, un commencement d'exécution, sont voués par là à un étouffement fatal. « A mesure, dit très bien Stuàrt Mill {Economie politique)^ à mesure que les hommes perdent les qualités du sauvage, ils deviennent plus disciplinables, plus capables d'exécuter des plans concertés d'avance, et sur lesquels ils n*ont pas été consultés, ou de subordonner leurs caprices individuels à une détermination préconçue, et de faire séparément la portion qui leur a été assignée dans un travail combiné. »

A la longue^ après des siècles et des siècles, on voit où la suite d un tel progrès doit conduire les nations : à un degré de splendeur froide, de pure régularité qui aura quelque chose de minéral et de cristallin, et contrastera singulièrement avec la grâce bizarre, avec la complexité toute vivante de leurs débuts.

Quoiqu'il en soit d'ailleurs, et à nous en tenir aux faits positifs, la formation de toute chose par propagation à partir d'un point n'est pas douteuse, et nous y puisons le droit d'admettre des éléments-chefs. M'objectera-t-on la difficulté de découvrir, parmi le peuple des sujets d'un de ces Etats stellaires ou moléculaires, oi^aniques ou urbains que j'imagine^ le maître réel, le fondateur, centre et foyer de ces sphères et de ces rayonnements d'actions similaires harmonieusement répétées et réglées. C*est qu'en réalité il s'agit ici de centres et de foyers infiniment multiples, à des points de vue et à des degrés différents. Pour ne nous attacher qu'aux plus éminents, il existe encore, dirionsnous, au sein du soleil, l'atome conquérant qui, par son action individuelle étendue par degrés à toute la nébuleuse

primordiale, a rompu Theureux équilibre dont celle-ci, nous assure-l- on, jouissait. Peu à peu, son influence attractive a fait une masse, tandis que, à Tentour de lui, d'autres atomes, des vassaux couronnés, groupaient séparément à son exemple quelques fractions de son vaste empire et arrondissaient les diverses planètes. Et, depuis cette première naissance des temps, ces atomes triomphants, imités par leurs esclaves attractifs eux-m<^mes, ont-ils cessé un instant d'attirer et de vibrer? Pour s'être répandu contagieusement dans Tcspace illimité, leur pouvoir de condensation a-t-il diminué? Non, ses imitateurs ne sont pas ses rivaux seulement, mais ses collaborateurs.

Quels prodigieux conquérants aussi, que les germes infinitésimaux, qui parviennent à soumettre à leur empire une masse des millions de fois supérieure à leur exiguïté ! Quel trésor d'admirables inventions, de recettes ingénieuses pour exploiter et conduire autrui, émane de ces microscopiques cellules, dont le génie et la petitesse devraient également nous confondre !

Mais (juand je parle de conquête et d'ambition à propos des sociétés cellulaires, c'est plutôt de propagande et de dévouement que je devrais parler. Sans doute, tout ceci est métaphorique, mais encore faut-il bien choisir les termes de ses comparaisons ; et le lecteur voudra bien ne pas oublier non plus que, si la croyance et le désir, dans le sens pur et abstrait où j'entends ces deux grandes forces, ces deux seules quantités de Tâmc, ont l'universalité que je leur attribue, je fais à peine une métaphore en appelant idée l'application de la force-croyance à des marques qualitatives internes sans nul rapport pourtant avec nos sensations et nos images — en appelant dessein^ l'application de la force-désir à l'une de ces quasi-idées — en appelant propagande la communicalion d'élément à élément, non

pas verbale assurément, mais spécifiquement inconnue, du quasi-dessein formé par un élément initiateur, — en appelant conversion la transformation interne d'un élément dans lequel entre, à la place de son quasi-dessein propre, celui d'autrui, etc. Sous le bénéfice de cette remarque, poursuivons.

Quand un empire veut s'étendre, il envoie, sur un seul point (lu globe et non sur un grand nombre de points à la fois, distants les uns des autres, non pas un seul homme mais une armée nombreuse qui, après avoir conquis ce point, tourne ailleurs ses ravages. Quand le chef d'une religion songe à la répandre, il envoie à tous les points cardinaux, partout où il peut atteindre, des missionnaires isolés, dispersés, chargés d'annoncer la bonne nouvelle et de gagner les âmes par la persuasion. Or, je constate que, en cela, les procédés par lesquels s'opère la propagation des ^tres vivants ressemblent à une propagande apostolique bien plutôt qu'à une annexion militaire. Et si l'on rapproche cette similitude de cent autres, si Ton observe que chaque espèce vivante, comme chaque église ou communauté religieuse, est un monde fermé aux groupes rivaux, et cependant hospitalier,avi(le de nouvelles recrues, — un monde énigmatique et indéchiffrable du dehors, où l'on se passe des mots d'ordre mystérieux, connus des seuls fidèles, — un monde conservateur où Ton se conforme scrupuleusement et indéfiniment, avec une admirable abnégation, aux rites traditionnels, — un monde très hiérarchisé où néanmoins l'inégalité ne paraît point soulever de révoltes — un monde à la fois très actif et très réglé, très tenace et très souple, habile à se plier aux circonstances nouvelles et persévérant dans ses vues séculaires ; on se convaincra que je n'abuse point des libertés de l'analogie en assimilant les phénomènes biologiques

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aux manifestalions religieuses de nos sociétés plutôt qu'à leur aspect guerrier, industriel, scientifique ou artistique.

Sous certains rapports, une armée parait ressembler aussi exactement qu'un couvent à un organisme. Même discipline, même subordination rigonreuse, même puissance de Tesprit de corps, dans un organisme et dans un régiment. Le mode de nutrition (c'est-à-dire de recrutement) est aussi le même, par intussusception, par incorporation de recrues périodiques, par remplissage de cadres jusqu'à une certaine limite qu'on ne franchit point. Mais, sous d'autres rapports non moins importants, la différence est notable: Tenrégimentation transforme et régénère moins le conscrit que l'assimilation vitale la cellule alimentaire, ou la conversion religieuse le néophyte. L'éducation militaire ne pénètre point jusqu'au fond du cœur. De là la moindre ténacité, la moindre durée des organisations militaires. Leurs transformations, môme chez les barbares, sont assez brusques et fréquentes, à moins que leur état ne soit tout à fait rudimentaire, et dans ce cas leur incohérence défend de les comparer aux êtres vivants, même les plus simples. Enfin, quand une armée s'augmente, quand un régiment se reproduit, cette reproduction ne s'opère jamais, comme celle des vivants, par l'émission d'un élément unique autour duquel des éléments étrangers viennent se grouper. C'est seulement par scissiparité qu'un régiment se reproduit ; un soldat ou un officier unique, chargé tout seul, par hypothèse, de former un corps de troupes dans nn pays étranger, serait dans l'impuissance absolue d*y constituer un peluton de quatre hommes dont il serait le caporal.

Par ces caractères différentiels, la vie nous apparaît donc comme une chose respectable et sacrée, comme une grande et généreuse entreprise de salut, de rédemptiondes éléments enchaînés dans les liens étroits de la chimie; et c'est assu-

rément méconnaître sa nature que de considérer son évolution, avec Darwin, comme une suite d'opérations militaires où la destruction est toujours la compagne et la condition de la victoire. Ce grand préjugé régnant semble confirmé par le spectacle affligeant des vivants qui s'entre-dévorent; à voir la griff'e d'un chat s'abattre sur une nichée d'oiseaux, le cœur se serre et se prend à maudire Tégoïsme et la cruauté de la vie. Elle n'est cependant ni égoïste ni cruelle, et, avant de l'accuser ainsi, nous devrions nous demander s'il n'est pas possible d'interpréter ses actions les plus repoussantes d'une manière propre à concilier cette horreur avec l'admiration que la beauté de ses œuvres nous force à ressentir. Rien de plus facile au point de vue de notre hypothèse. Quand un être vivant en détruit un autre pour le manger, les éléments qui composent Tétre destructeur se proposent peut-êtrede rendreauxélémentsde l'être détruit le même genre de service que les fidèles d*une religion croient rendre aux sectateurs d'un autre culte en brisant leurs temples, leurs institutions cléricales, leurs liens religieux, et s'efi'orçant de les convertir à la « vraie foi ». Ce qui est détruit ici, c'est l'extérieur des êtres, des éléments doués de foi et d'amour, mais ceux-ci ne sont point immolés. En général, il faut le reconnaître, c'est la vie supérieure qui absorbe et assimile la vie inférieure, de môme que ce sont les grandes et hautes religions, christianisme, islamisme, bouddhisme, qui convertissent les fétichistes et non vice versa,

La vie ainsi conçue, ai-je besoin de dire comment on peut concevoir la conscience et la mort? J'appelle cotiscience, âme, esprit, le triomphe passager d'un élément éternel, qui sorti, par une faveur exceptionnelle, de Tinfi n itésimal obscur, pour dominer un peuple de frères devenus SOS sujets, les soumet quelque temps h sa loi transmise

par ses prédécesseurs et légèrement modifiée par lui, ou marquée à son sceau royal ; et j'appelle mort le détrônement graduel ou subit, l'abdication volontaire ou forcée de ce conquérant spirituel qui, dépouillé de tous ses Etats, comme Darius après Arbelles et Napoléon après Waterloo, ou comme Charles-Quint à Sainl-Just et Dioclétien àThessalonique, mais bien plus complètement encore remis à nu, rentre dans Tinliuitésimal d*oil il est parti, dans l'infinitésimal natal, regretté peut-être, à coup sûr non invariable, et, qui sait? non inconscient.

Ne disons donc ni Vautre vie ni le néant^ disons la non-vie, sans rien préjuger. La non-vie, pas plus que le non-moi, n'est nécessairement le non-être ; et les arguments de cerlains philosophes contre la possibilité de l'existence après la mort ne portent pas plus que ceux des sceptiques idéalistes contre la réalité du monde extérieur. — Que la vie soit préférable à la non-vie, rien, non plus, de moins démontré. Peut-être la vie est-elle seulement un temps d'épreuves, d'exercices scolaires et douloureux imposés aux monades qui, au sortir de cette dure et mystique école, se trouvent purgées de leur besoin antérieur de domination universelle. Je me persuade que peu d'entre elles, une fois déchues du trône cérébral, aspirent à y remonter. Rendues à leur originalité propre, à leur indépendance absolue, elles renoncent sans peine et sans retour au pouvoir corporel, et, durant l'éternité, savourent l'état divin où la dernière seconde de la vie les a plongées, l'exemption de tous maux et de tous désirs, je ne dis pas de tous amours, et la certitude de tenir un bien caché, éternellement durable.

Ainsi s'expliquerait la mort; ainsi se justifierait la vie, par la purgation du désir.... Mais c'est assez hypothétiser. Me pardonnez-vous celte débauche métaphysique, ami lecteur?

Par les considérations qui vont suivre, je cherche à justifier dans la mesure du possible une hypothèse qui assez souvent m'a servi de guide, pas toujours cependant, et qui consiste à identifier Tessence et la fin de tout ôtre avec sa dillérence caractéristique, c'est-à-dire à donner la différence pour but à elle-môme.

L'activité du moi s'exprime par une double réaction contre les impressions du dehors. Loin d'être le fait d'une simple juxtaposition, la liaison des images et des sensations en nous s'accomplit par la vertu d'un double ciment : la croyance et le désir. Par la croyance le moi se distingue et distingue ; par le désir il se modifie et modifie. Or, de m(^me que l'objet de la foi est toujours un caractère dilTérentiel saisi par elle et ajouté h ceux qu'elle a déjà saisis, l'objet du désir, — ou son effet, l'action, — est toujours un changement ; non pas un changement quelconque, mais un changement de plus en plus nouveau, changeant et rénovateur, déterminé par les changements antérieurs ou postérieurs de l'rlrc qui agit et par les changements

extérieurs des autres êtres, car il est certain que nos vœux les plus précis comportent une part d'indéterminktion où se montre le besoin qu'ils ont d'être achevés par les vœux d'autrui. Alors même que nous désirons, ce qui est bien rare, la continuation pure et simple de notre bonheur actuel, nous considérons ses instants futurs comme individuellement sentis, c'est-à-dire distincts, caractérisés par les changements successifs qui s'accompliront autour de nous. Mais le plus souvent le désirn'a pas louché son terme, qu'il expire, et quelquefois avant. La nature a sa manière à elle d'apaiser les vœux de nos cœurs ; elle nous les soustrait et nous les remplace. Rien n'égale Tétonnement de l'amour ingénu qui, pour la première fois, la surprend, pour ainsi dire, en flagrant délit d'une soustraction pareille. Mais le cœur même le plus blasé s'étonne à chaque instant de se survivre.

Je ne m'arrêterai pas à démontrer que le désir ou le besoin de la conservation de soi n'est pas le vrai fond de la nature de l'être ; il est subordonné au désir et au besoin de développement ou de complément de soi. Durer, c'est changer: la durée, le temps, n'est que par et pour les événements; et le moi, la durée de la personne, n'est que par et pour la série de ses états intérieurs.

Peut-être dira-t-on alors que ce n'est pas le vœu du changement qui nous est essentiel, mais bien le vœu du bonheur. Il le semble, en effet, à ne considérer le désir que dans son état adulte et dans la moyenne des actes humains, qui se proposent en apparence le bonheur futur ou présent pour unique fin avouée ou inavouée. C'est un lieu commun parmi les matérialistes que le bonheur seul peut être désiré et qu'il l'est toujours. Mais d'abord, le désir précode souvent l'expérience du plaisir ; le nouveauné saisit le sein avant de connaître la saveur du lait, le

jeune chien courant poursuit le gibier avant de l'avoir goûté. Pourquoi soupire l'ingénu près de ce qu'il aime ? et nous, à vrai dire, le savons-nous mieux? Puis, le bonheur est si loin d'être l'objet exclusif du désir qu'il ne peut jamais en être l'objet proprement dit. On veut qu'il soit la désirabilité de certaines actions ou de certaines impressions. Je l'accorde, mais s'il va de soi qu'on désire uniquement ce qui est désirable, ou ce qu'on regarde comme tel, il est inintelligible qu'on désire cette désirabilité. C'est la nature môme de l'action ou de l'impression et non le plaisir qui lui est attaché que Ton recherche et que l'on poursuit. La proposition que je combats, serait plutôt vraie appliquée à la volonté proprement dite qu'appliquée au désir. Encore faut-il observer que, parmi tous les plaisirs, tous les biens pensés à un moment donné, la volonté choisit pour but le plaisir, le bien jugé supérieur aux autres, jugement fondé sur la nature intrinsèque des actions qui donnent ce bien ou ce plaisir, et aussi sur l'aperception plus ou moins confuse de la doctrine particulière, de la foi innée et involontaire de l'i^tre qui veut. Une image de femme (rencontre fortuite de traits) pénètre et fermente dans le cœur ; une idée (rencontre fortuite de souvenirs) entre et s'agite dans l'esprit; conquérir cette femme, et Taimer dans la solitude, démontrer celte idée et la développer seul à seule : voilà le but d'une vie. Se l'est-on choisi comme le plus agréable ? Y a-t-il là calcul et égoïsme raffiné? Je n'y vois qu'un besoin profond de génération et de découverte, de développement Iranscendant de Ti^tre dans d'autres ôlres, et de l'esprit dans d'autres esprits (1).

(i) Darwin, avec sa liberté d'esprit accoulumôe, se sépare à ce sujet de l'école matérialiste dans laquelle on voudrait à tort le faire rentrer : c 11 est, dit-il (La Descendance de Vhomme» p. 83, trad. Moulinié), dans beau-

Au fond, la félicité, lac où se recueille un fleuve, mais où il ne s'arrête pas, n'est qu'une harmonie passagère, une transition ascendante entre la variété d'où elle naît et l'activité rénovatrice qu'elle retrempe. El nous allons voir qu'il en est ainsi de toutes les autres harmonies ou adaptations de Tunivers.

Je parle d'autres harmonies, mais y en a-t-il d'autres ? Non, doivent dire les adversaires que j'ai combattus. Si le désir du bonheur est unique et nécessaire, le besoin du bonheur est également unique et nécessaire, et l'on perd le droit de distinguer, si ce n'est pour la commodité du discours, entre le désir et le besoin. Il suit de là que les grandes oppositions de la beauté et de la laideur, du progrès et de la décadence, de la santé et de la maladie, se ramènent à celle du plaisir et de la douleur et ne se comprennent pas sans elle. Par conséquent, les êtres insensibles, tels que les plantes, ne sauraient avoir de but ; ce n'est ni un bien ni un mal pour elles de mourir ou d'avorter ; quand nous disons que Teau ou le soleil leur font défaut, en réalité rien ne leur manque ; leur étal normal et leurs anomalies sont mal nommés ; leurs degrés de perfection, fondés, entre parenthèses, sur la compli-

coup de cas probable que les instincts se perpétuent par la seule force de l'héréditts sans le stimulant du plaisir ou de la peine. L'écureuil dans sa cage, qui cherche à enterrer des noisettes qu'il ne peut pas manger, peut à peine être considéré comme poussé à cet acte par peine ou plaisir. Aussi l'opinion commune que l'homme doit être incité à toute action par l'influence d'un plaisir ou d'une peine peut être erronée. • C'est déjà beauroup qu'il en doute. On connaît la nature de cet esprit, qui n'est jamais moins afiirmalif (|ue hï où il est le plus concluant.

plication de leur structure, depuis Talgue jusqu'aux synanthérées, sont des idées que nous nous faisons ; elles ne désirent rien, donc elles n'ont besoin de rien, donc elles n'agissent en vue de rien ; avouons enfin qu'elles ne sont rien en elles-m(?mos ; non senties, non vues, non odorées, elles sont à peu près ce que peut être, indépendamment de la bouche qui la prononce, une phrase de nos langues, où Ton distingue cependant des harmonies merveilleuses, une construction et des organes,des qualités et des défauts^ mais le tout relatif à nous. — C'est parfaitement logique ; et nous retrouvons ici un dilemme analogue à celui que proposent les idéalistes qui nient le monde extérieur : les éléments matériels, disent-ils, sont des moi, ou il ne sont rien. On nous dit ou on doit nous dire maintenant : toute la création a le bonheur pour but, ou elle n'a point de but : et si l'on veut que la création insensible ait un but, il faut faire violence au sens commun et dire qu'elle est sensible, qu'elle souffre et pâtit. C'est ce qu'a fait Hartmann. — Mais la solidarité des deux manières de voir que je rapproche suffirait déjà à nous ouvrir les yeux ; car on voit que nier la finalité des ^tres insensibles, c'est du môme coup nier leur réalité. A l'inverse, si Ton croit qu'ils sonij il faut croire qu'ils tendent.

Ils tendent, mais à quoi ? Jetons un coup d'œil sur le monde. Demandons-nous si cette harmonie, qui y est partout visible, s'y montre comme une halte ou comme un terme ; si les discordances qui lui sont rebelles et qu'elle doit dompter un jour ne sont là que pour glorifier son triomphe final, ou si, simple agent de transformation comme l'est Tharmonie de nos machines, elle n'est point, par hasard, l'ouvrière de la différence universelle, en sorte que le Progrès serait en vue du changement et non le changement en vue du i*rogrës.

Il est cerlaiii que la différence produit Tharmonie et qu*à son tour l'harmonie engendre la différence ; et ainsi de suite. L'harmonie du corps humain a pour cause la diversité de ses organes, et pour effet leur différenciation de plus en plus grande et la distinction de plus en plus tranchée de l'espèce humaine et des autres espèces voisines, et dos individus humains entre eux. L'opposabililé du pouce aux autres doigts constitue une adaptation et des plus importantes. C'est en se différenciant des autres doigts que le pouce s'est trouvé leur être adapté, <le m^me que les bras de l'homme forment avec ses jambes une adaptation non moins remarquable, celle-ci complétant celle-là, parce que ces organes diffèrent plus entre eux que les organes correspondants chez les quadrumanes. De là la complexité immensément supérieure des actions humaines. Le plus désirable des accords, un heureux mariage, naît de la différence des caractères et des sexes, et il est généralement fécond en variations individuelles, soit celles des enfants, soit celles des époux eux-mêmes, dont raclivilé est redoublée. L'adaptation industrielle de nos produits à un de nos besoins, par exemple à celui de se nourrir ou d'être abrité, suppose toujours une certaine complexité dans le produit, des pierres devant une grotte, du bois, du fer, des proportions plus ou moins régulières, une certaine variété d'aliments; et plus cette adaptation est |)arfaito, en voie de progrès, plus le besoin correspondant se développe, et exi^e, pour être de nouveau satisfait, de

nouvelles complications. Et comme, en outre, la satisfaction

d'un besoin en fait naître un autre ou plutôt d'autres, le résultat le plus clair des perfectionnements successifs de notre industrie, c'est non seulement l'exigence croissante, mais encore la multiplication de nos besoins. Nécessité, mère de Tindustrie, dit-on proverbialement ; on pourrait dire aussi bien fille. C'est par la diversité des parties dune œuvre d'art que se manifeste la beauté, l'accord esthétique entre celte œuvre et notre goût; et de cet accord longtemps répété naît la subtile délicatesse du goût critique, d'autant plus difficile qu'il a été plus contenté. Le goût pénètre et analyse l'œuvre d'arl, et n'est pas moins développé, ouvert et analysé par elle.

Mais, si la différence et l'harmonie s'engendrent réciproquement, lequel de ces deux termes se présente à nous comme subordonné à l'autre ? Celui-là évidemment, qui ne fournit qu'une explication partielle des phénomènes, tandis que l'autre nous rend raison de tout.

Or, l'idée de progrès suppose la comparaison entre deux états dont Tun est jugé supérieur à l'autre, en vertu d'une commune mesure qui leur est applicable ; l'idée d'harmonie suppose le rapport des parties d'un tout harmonieux à un but commun, que leur collaboration réalise. La commune mesure des états progressifs, c'est justement ce but commun : supériorité veut dire utilité plus grande relativement à ce but. 11 s'agit donc de savoir si la nature est essentiellement ulililaire. Elle l'est si toutes ses œuvres se ramènent à une tin suprême et universelle (autre, par hypothèse, que le changement lui-même). Mais si le jour projeté sur les phénomènes par Tidée de finalité se disperse en mille lueurs vives et courtes, et ne vient jamais d'en haut ; si le but commun dont nous parlons est toujours multiple, borné, changeant, et ne se montre plus à une certaine hauteur des réalités ascen-

danles ; si des accords partiels du monde il sort perpétuellement un luxe de discordances, si les diverses utilités sonl inutiles ou nuisibles les unes aux autres, si les rapports des diverses harmonies sont naturellement inharmoniques, hétérogènes, non comparables, non mesurables, ou ne peuvent ^'tre accordés et harmonisés à leur tour que partiellement et moyennant le sacrifice de la plupart de ces harmonies ; nous serons dès lors fondés à penser que rUnivers met sa raison au service de son imagination, ses lois et ses organismes au service de ses fantaisies, et que l'Harmonie n'explique pas tout, puisqu'elle n'explique pas son propre effet.

Ici nous touchons à des considérations d'une gravité qui doit nous consoler de leur tristesse. Quand le savant se borne à l'élude d'un organisme individuel, isolément considéré, ou d'une fonction spéciale commune à plusieurs espèces, celle du vol, par exemple, ou de la vue, les idées de finalité et de progrès sont un excellent guide qui Téclaire dans le labyrinthe de la vie. Sauf quelques organes rudimentaires (le pavillon extérieur de l'oreille ou les mamelles rudimentaires de l'homme, dans notre espèce) les organes de chacun de nos corps ont pour propriété incontestable (l'i^tre utiles les uns aux autres, en vue de la fin que chacun de nous porte en soi ou se crée. Comparons sous un rapport déterminé deux individus de deux espèces différentes, soit un aigle et un moineau sous le rapport de la hauteur du vol, ou un mollusque et un oiseau sous le rapport de la vue; l'aile et l'œil de l'aigle nous paraîtront

supérieurs à l'aile du moineau ou à Tœil du mollusque. Est-ce une raison de penser que Taigle est supérieur au moineau pour l'ensemble de son organisation? Non, car leurs destinées diffèrent, et si nous voulions comparer leurs deux destinées comme nous avons comparé leurs deux ailes, le but commun nous ferait défaut pour juger de la prééminence de Tun sur l'autre. Ce n'est pas qu'il n'existe une certaine solidarité entre un bon nombre d'ôlres vivants; le cbf^ne est utile au lichen qui le revêt, le rosier au cynips qui vient hiverner dans une excroissance de son écorce. Mais des solidarités de ce genre auraient beau lier tous les êtres organisés, elles n'établiraient pas entre eux une hiérarchie, une harmonie, par la raison que les individus ainsi liés se rendent simplement service, mais ne se servent pas à atteindre une fin commune. Ils s'emploient réciproquement sans collaborer à rien. La forme d'une dent révèle la conformation générale de l'individu auquel cette dent appartient; la conformation de cet individu tout entier ne nous instruit nullement de la nature des autres individus qui composent la faune de sa région. Tous les efforts pour dresser une échelle de perfection organique sont restés vains, à moins, remarquons-le, qu'on ne se soit résigné à la fonder sur la simple considération de la complexité de structure. Quant à l'hypothèse d'un plan divin, elle est chimérique, entendue au sens d'une symphonie générale dont toutes les espèces vivantes ou éteintes composeraient les partitions; mais elle devient l'expression la plus haute et la plus vraisemblable des faits, la plus conforme à notre manière de voir, si l'on entend par là une tendance de quatre ou cinq types ou thèmes appelés embranchements à épuiser toute la richesse de modulations spécifiques ou individuelles qu'ils recèlent virtuellement, quelques-unes d'accorti, le plus grand nombre en lutte,

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soit entre elles, soit avec les diversités innombrables du milieu extérieur et terrestre, lesquelles doivent être également considérées comme les variations planétaires de ce thème céleste qu'on appelle un système solaire. Il est advenu (il advient encore) que quelques-unes de ces modulations ou variations émanées de ces deux sources différentes, se sont accordées; elles doivent à cette rencontre, et à la faculté de pouvoir mieux se reproduire et se diversifierqui en était laconséquence, le privilège d'être devenues thèmes à leur tour et d'avoir survécu à leurs sœurs éphémères. Elles furent élues comme Test la reine des abeilles, parce qu'elles étaient les plus fécondes. Mais les autres, les variations stériles et mal assorties à leur époque et à leur milieu, n'en dirons-nous rien? n'ont-elles pas eu aussi leur raison d'être? Et, parce que le droit à la durée et à la répétition leur fut refusé, leur refuserons-nous le droit à l'existence? Elles l'ont cerlainement usurpé, s'il faut en croire le système de l'harmonie nécessaire et universelle; et le mieux est, dans ce système, de nier qu'elles aient apparu. Mais comment le nier? Elles obstruent nos chemins ; elles ne sont point le rejaillissement accidentel, mais le débordement habituel du fleuve de l'Etre et de la Vie; elles naissent de toutes nos harmonies, naturelles ou sociales, comme les feuilles naissent des arbres, pour les recouvrir. Que de vies mort-nées ! Que de germes empêchés de naître, de monstruosités, dit-on, mais de réalités néanmoins, qui, bien qu'impropres à la vie terrestre, font [)artie du plan divin ! Et, si nous regardons nos sociétés, que de passions, que d'instincts incompatibles avec l'ordre social, à enregistrer parmi les naissances de chaque année ! Que d'individualités au moins inutiles au maintien et au perfectionnement progressif de la machine sociale! Pour une a[)titude conforme aux circonstances où elle se

produit, que de talents oiseux, de vocations déplacées, d'ambitions sans proie et de supériorités sans à-propos ! Et tant d'autres désaccords irrémédiables que je dirai tout à l'heure ! Et tout cela ne serait bon qu'à être balayé, renvoyé pour défaut de forme, par la nature et la société I Ou dira-t-on que la seule utilité de tout cela a été de permettre Véclosion d'un élu çà et là parmi ce flot de postulants? Mais ce rebut du sort, ne Toublions pas, c'est nous tous, ou presque nous tous, qui sentons énergiquement, et ne saurions trop sentir la légitimité de notre naissance. Notre nature humaine propre, notre différence caractéristique, est à nous, à nous seuls, et pour nous seuls ; et si je plaide ainsi notre cause, ce n*est point pour flatter l'envie, mais au contraire pour la combattre par son véritable antidote, par l'orgueil, dont ma manière de voir est la justification, et la rectification. Ce que je disais de deux animaux, de deux espèces différentes, on peut le dire de deux hommes comparés entre eux, les différences individuelles atteignant parmi nous la profondeur des différences spéciflques. Sous tel rapport, en vue de tel but social déterminé, chacun de nous peut être jugé inférieur à tel de ses semblables ; sous tel autre rapport, à tel autre ; mais le seraitil à tous sous tous les rapports, je prétends qu'on ne serait pas en droit de le juger, lui, dans son être a65o/w (d'ailleurs insondable, et peut-être riche de virtualités latentes) inférieur à aucun de ses semblables ; il lui resterait encore la singularité de la combinaison de toutes ses infériorités combinées. Mais c'est un cas tout à fait imaginaire et qui ne s'est jamais vu; le plus humble se relève par quelque côté, visible ou inaperçu, peu importe. Il a son cachet, sa teinte, son caractère unique^ et, comme tel, inappréciable, son diamant infiniment rare et d'un prix réellement infini, qui, taillé ou non, ne nous montre jamais qu'une de ses

faces. L'humanité serait plus tranquille si chacun de ses membres savait s'en tenir là, apprécier ce trésor caché qu'il porte en lui-môme, et se réfugier contre les injures du sort dans cet inviolable asile. De ce point de vue, l'envie et le mépris sembleraient irrationnels; et nous serions sauvés des révolutions que provoque en haut ropinion fausse de l'infériorité réelle des inférieurs apparents, et que soulève en bas Tillusion plus humiliante^ — révélée et dissimulée sous des propos égalitaires, — de la supériorité native des privilégiés. On concevrait Tégalité vraie, qui ne se fonde point sur le nivellement des conditions et l'effacement des caractères, mais, — comme dans le monde des artistes, où il n'y a point de rangs, mais des sites divers, — sur l'hétérogénéité des aptitudes.

A y regarder de très près, la comparaison de deux animaux même d'une espèce identique, donnerait lieu à des remarques analogues. Plus on observe les bêtes, suivant Darwin, mieux on lit les traits, peu apparents, de leur individualité distincte, et on arrive à se persuader qu'ils sont eux-mêmes incomparables à la rigueur. Généralement parlant, si nous ne saisissons dans l'individu que les aspects sous lesquels on peut le dire légitimement supérieur ou inférieur à ses semblables, plus ou moins utile à la communauté (car les besoins de celle-ci sont nombreux, et nous allons voir qu'ils n'ont pas non plus entre eux de commune mesure)nous laisserons échapper la plupart de ses caractères et les plus importants. Cela est vrai peut-être, par extension, de ces petits individus cellulaires qui composent ces associations appelées nos corps.

Au fond, la seule véritable réalisation de l'harmonie n'est ni la société, ni même l'individu qui a également des besoins multiples et des fins hétérogènes, non toujours groupées et accordées ; c'est l'organe, c'est l'appareil

adapté à tel besoin déterminé. Il en est ainsi d*un être vivant comme d'une science, telle que la physique, qui est et sera toujours l'assemblage plus ou moins mal coordonné de théories isolément fort belles et fort bien liées, telles que l'optique et Tacoustique, ou la théorie de la rosée en météorologie. Aussi deux organes qui répondent au même besoin, malgré les barrières spécifiques ou génériques qui les séparent, sont- ils toujours mesurables, parce que le degré de leur adaptation Test toujours, et qu'elle fait tout leur être ; tandis que deux individus, même frères, ne le sont jamais.

L*individu déploie en naissant un luxe de besoins divers, de buts multiples, qui n'ayant point d'abord de but commun, n'ont point de commune mesure, en sorte qu'il est théoriquement impossible de décider lequel est le meilleur et doit l'emporter. Ils se combattent et s'entremutilent dans Tindividu, comme les espèces et les individus entre eux dans le champ clos de la concurrence vitale. On s'explique ainsi que les organes qui leur correspondent (ou qui correspondent à quelquesuns d'entre eux, car ils n'ont pas tous des représentants) s'enveloppent de membranes protectrices, se hérissent parfois de cils ou d'autres moyens de défense et se garantissent contre les empiétements de leurs voisins avec le même soin jaloux qui arme les espèces les unes contre les autres. Ce n'est pas qu'à la longue un ordre ne s'établisse entre les désirs et les besoins, mais grâce à la destruction du plus grand nombre et à l'esclavage de la plupart des survivants. Ce but commun de nos buts ^ nous finissons parle trouver; mais ce n'est que l'un d'entre eux, qui ravage et triomphe. Ou peut dire que la forme actuelle de nos corps, la pondération mutuelle de nos organes, est en quelque sorte le tracé d'une frontière après une guerre, le résultat

momentané d'un traité de paix. Aujourd'hui prédomine le besoin de connaître, et le volume du cerveau s'accroît de jour en jour, s'il faut en croire certains anthropologistes. Fort bien, c'est le plus complexe de nos besoins, et sa domination se justifie à mes yeux. Par la subordination des autres désirs qu'elle soumet, elle crée une harmonie très belle et très ample; mais tous les libres instincts de la nature primitive n'y sont pas compris, de même que toutes les formes animales ou végétales ne figurent pas, tant s'en faut, dans cette faune et cette flore d'animaux domestiques et des plantes cultivées que l'homme a violemment coordonnées en un système harmonieux mais artificiel dont il e^t le centre.

Qu'on nous rende raison, si Tharmonie est tout, de ces bannis de l'harmonie qui frappèrent à sa porte et qu'elle a repoussés ou anéantis? A notre point de vue, rien de plus aisé à expliquer que leur apparition, puisqu'ils étaient des différences ; rien de plus intelligible et de plus rationnel que leur destruction, puisqu'elle était la condition d'une nouveauté. Mais pourquoi presque personne ne daigne-t-il s'occuper d'eux? Pourtant ils eurent leur place au soleil.

Si beau que soit le monde, il n'est après tout, que la mutilation, l'amputation nécessaire, du chaos; si belle que soit la statue, elle n'est qu'un fragment du bloc de marbre; et il s'agit d'expliquer les éclats du marbre comme la statue. N'insistons pas d'ailleurs sur cette comparaison dangereuse pour les idées que je développe ici. L'organe, ui-je dit, est presque l'unique incarnation de l'harmonie. Or, l'organe n'est qu'un serviteur de l'individu, lequel n'est essentiellement qu'une variation. Nous pourrions déjà conclure, mais il convient de marquer avec ce qui précède des analogies significatives dans d'autres domaines de la [)ensée.

Si ridée de fmalilé et d'optimisme nous éclaire un moment, et puis s'éteint, dans l'étude des cotres vivants, elle ne sert pas mieux à nous guider toujours dans la conduite de la vie sociale, et à nous décider entre deux voies, dans nos innombrables carrefours politiques, moraux et économiques. Dans l'ordre économique notamment (j'emprunte ce rapprochement à Cournot, qui ne saurait loucher nulle question sans l'approfondir) nous adoptons légitimement tel mode de locomotion, de culture du blé, d'exploitation du fer, de tissage du coton ou de fabrication du pain, de préférence à tel autre, parce qu'il est en effet mieux adapté à sa destination. Mais si nous abordons la solution d'un problème supérieur, d'un rêve cher aux utopistes, aux organisateurs du travail, et même aux partisans du laisser-faire, la recherche de l'organisation industrielle la meilleure et la plus productive, la plus utile (possible humainement et artificiellement suivant les uns, certaine providentiellement' et naturellement suivant les autres) nous nous trouvons, contrairement aux uns et aux autres, dans l'impossibilité de juger, dans un très grand nombre de cas tout au moins, si telle décision prise nous éloigne ou nous rapproche de cet état idéal. Ce qui veut dire, suivant nous, que cet idéal est illusoire. Pourquoi? parce que « nous arrivons à comparer entre elles des espèces et des produits diversement utiles, répondant à des besoins et à des goûts divers, en raison de la complexité de l'organisation de rhomme, de la variété dans la constitution des sociétés humaines, de la diversité des tempéraments, des races, des classes, des mœurs, des habitudes, des tenï[)s

et des lieux ; et le fil conducteur (de finalité et d'optimisme) nous échappe derechef : car nous voudrions comparer des choses hétérogènes, qui ne sont pas effectivement comparables, et qui par conséquent ne se prêtent pas à une détermination de maximum et d'optimum. La pente de notre esprit nous porte cependant à rechercher une mesure commune ; et, comme le jeu des institutions de commerce nous a familiarisés avecTidée de valeur vénale, nous sommes enclins à croire que le maximum de valeur vénale correspond exactement à Tidée d'optimisme économique ; mais c'est là une supposition gratuite et qui ne résiste pas à une critique impartiale.» {Cournoij Principes de la théorie des richesses^ p. 425) (1).

Par la même raison, Tidée d'une justice distributive parfaite, absolue, harmonie rêvée des cœurs droits, est inapplicable au monde ; elle jure avec la nature des choses qui la répudie. Qui proportionnera équitablement la rémunération du travail de Michel- Ange au salaire d'un maçon? Et quand même celte proportion et toutes les autres qu'on devine seraient découvertes et réalisées demain, ce qui serait un progrès, ne resterait-il pas Tiniquité indélébile des avantages naturels, et l'iniquité plus ineffaçable encore et fondamentale qui constitue le progrès, le sort plus heureux des hommes de demain comparé au sort de ceux d'aujourd'hui ? Ne nous payons pas de mots, la terre est inhabitable pour la justice. Le progrès la poursuit et le

(1) Nous avons, il est vrai, dans notre étude sur la croyance et le désir (voir plus haut p. 287) réfuté, au point de vue de la pratique sociale, l'idée de Gournot, et montré que, grâce au caractère quantitatif des croyances et des désirs, les biens les plus hétérogènes peuvent être comparés en tant que désirables, pour permettre à la volonté de sacrifier les uns aux autres avec une raison sociale suffisante. Mais il n'en reste pas moins vrai que, en tant que sentis, en tant qu'épronvés au for intérieur, ces biens sont incomparables, la préférence accordée aux uns sur les autres injustiiiable...

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progrès la nie. Ces deux idées s'entre-détruisent . II n'existe que des justices relatives et des morales opposées qui se combattent, et dont la plus forte l'emporte, je veux dire la plus propre à favoriser le déploiement de la différence humaine. Il existe aussi des codes, des morales écrites qui servent à mesurer fictivement l'équité des actions, comme la valeur vénale le mérite des services (1).

Un chef de nation, une assemblée, peuvent se trouver en demeure de choisir entre deux mesures, dont Tune est favorable à la grande culture, qui donne un produit net supérieur et un moindre produit brut, et l'autre à la petite culture, qui, avec plus de frais et d'effort, alimente un plus grand nonjbre de vies ; ou bien il s'agira de savoir si, avec un budget restreint, et qui ne permet pas de répondre à tous les vœux, il convient de doter plus libéralement les académies, les corps savants, ou d'augmenter le traitement des instituteurs de campagne^ d'étendre démocratiquement ou d'élever aristocratiquement le niveau de l'instruction ; ou enfin, — ce qui a trait, pour une bonne part, à la question du libre-échange, — on aura à se demander s'il est bon ou mauvais de prendre une décision qui doit certainement accroître la quantité et le bon marché des produits aux dépens de leur qualité, ou vice versa. Il en est de ces problèmes, journaliers en politique, comme de celui qui s'impose au moment d'une guerre imminente mais qu'on pourrait éviter moyennant une satisfaction, soit une petite cession territoriale. La question est alors celle-ci : la vie, intérêt majeur et suprême, la vie des 50 ou 100 mille hommes qui périront probablement dans cette guerre, a-

(1) Même en matière d'arl, où néanmoins Vincomparabilitè dos œuvres est évidente, aussi évidente que celle de deux parfums ou de deux saveurs, n'a-t-on pas imaginé un palliatif du môme genre ; lés régies aristotéliciennes et les arts poétiques qui les ont suivies ?

t-elle plus ou moins de valeur que l'avantage pour 30 ou 40 millions d'hommes de ne pas se sentir humiliés par l'arrogante prétention de l'étranger? Evidemment, ces deux intérêts sont incomparables, et, quoiqu'il m'en coûte, je déclare ce problème aussi insoluble pour ma raison que celui de la quadrature du cercle. La vie et l'honneur n'ont pas de commune mesure. Dans des cas pareils cependant, l'homme d'Etat hésite peu ; suivant les temps, suivant les courants de l'opinion, — ces vents dont les politiques sont les moulins, — la solution démocratique ou aristocratique, pacifique ou belliqueuse prévaut. L'accord se fait par le moyen que nous savons, comme s'est fait l'accord de l'homme avec les animaux ou les plantes qu'il subjugue. Un intérêt, momentanément plus fort et plus riche en énergies modificatrices, se soumet l'intérêt rival, sauf à être terrassé à son tour, après avoir joué son rôle.

Les outils, les machines, ces organes additionnels, ces membres facultatifs et échangeables de l'homme, sont seuls indéfiniment et réellement perfectibles; leur résultat au moins partiel^ la civilisation, ne comporte qu'un progrès temporaire, souvent douteux, et toujours exclusif. Un mécanisme perfectionné ajoute à ses avantages ceux de Tancien, souvent sans en rien perdre ; mais le genre humain, qui change à chaque siècle la livrée de sa civilisation, n'avance pas sans avoir perdu bien des joyaux sur son chemin, proie irressaisissable de la mort; il ressemble à ce riche pèlerin du moyen âge qui laissait tomber à chaque pas, et ne ramassait jamais, ses manteaux de velours et d'or. L'organisation laborieuse et sanglante de nos sociétés, dont nous sommes témoins, nous instruit peut- ^tre sur les efforts, les proscriptions et les immolations également nécessaires que la formation des organismes vivants, à laquelle nous n'assistions pas, a dû coûter.

LA VARIATION O'IVBRSELLE 409

Quoiqu'il en soit, il est étrange, certes, el il est triste que, dans un siècle où les usines fonctionnent de mieux en mieux, où toutes les machines se perfectionnent, y compris la grande machine administrative, où les eiïctsdufrotlement des poulies et des roues d'engrenage s'atténuent de jour en jour grâce à des ingénieurs plus intelligents, on entende crier de plus en plus fort les rouages humains du mécanisme social, les classes, comme les Etats, d'autant plus froissés que plus rapprochés, les intérêts rivaux et souvent bien réellement antagonistes quoique solidaires, ennemis quoique liés ensemble, dont Rastiat chante, écho de Leibnitz, Tharmonie préétablie!

Au surplus, alors mt^me qu'il s'agit d'un besoin déterminé à satisfaire, soit le besoin de transport, et que les antinomies précédentes ne se dressent pas, la difficulté de choisir, parfois, n'est pas toujours moindre. Quand une commission des principaux intéressés se réunit pour le choix à faire entre plusieurs tracés projetés d'une ligne de chemin de fer, la délibération est toujours assez pénible, parce que,indépendamment des mobiles secrets et inavoués des commissaires, chaque tracé, môme le plus mauvais, présente des avantages spéciaux qu'on ne retrouve pas dans les autres, m^me dans le meilleur, et qu'il faut en arriver toujours à comparer des choses partiellement et dans un certain sens non comparables.

L'hétérogénéité : c'est réternelle pierre d'achoppement de l'utilité, de la finalité, de l'harmonie ! Ce n'est jamais la finalité qui fait obstacle h l'hétérogénéité ; au contraire. Mais il vient un moment où celle-ci barre le chemin à l'harmonie d'où elle procède, comme pour lui dire qu'elle a fait son œuvre.

Il ne faut pas chercher ailleurs que dans cette vérité grave et douloureuse la cause de TafTaiblissement ou de l'obcurcissement intermittent de Tidée du devoir. Il est des heures où la passion parle si fort au cœur de Thomme et lui montre en avant un bonheur si grand dans TEden interdit, que, s'il faut violer des lois pour l'atteindre, il lui est impossible de considérer le bien individuel ou social (paix domestique, éducation des enfants, joies de la conscience) protégé par ces lois, comme préférable à ce bien d'une autre nature, à cette félicité poignante dont il est obsédé. De quel droit exige- t-on qu'il sacrifie Tun de ces intérêts à l'autre, l'un court et puissant, à l'autre paisible et durable ? La conscience se trouble ici ; il est bon que l'honneur, la religion, la volonté la raniment à temps et l'arrachent au bord glissant de ces réflexions.

Ainsi, le devoir lui-même vient échouer contre l'universel écueil ! Et pourtant il a été conçu précisément, en partie du moins, pour trancher ces nœuds gordiens nés du conflit des intérêts ! Il y réussit bien parfois, mais pas toujours ; nous allons voir quand et comment.

La nature et la naissance de ce noble principe et du sentiment profond qui l'enveloppe, les causes de sa puissance et les limites de son domaine, mériteraient de nous arrêter un instant. Mais il faut se borner. Aveugle ou conscient, il repose toujours sur un jugement de supériorité indiscutable, pour ne pas dire absolue : celle du maitre qui a commandé, dans le premier cas; celle du but aperçu ou montré, dans le second. Aussi participe-t-il k l'évidence ou à l'arbitraire alternatif de ce jugement. Son caractère

étrangement ingénieux consiste, en exigeant le sacrifice de Tintérêt ou de la vie individuelle à l'utilité générale, jugée supérieure, à imprimer Tidée de la plus haute valeur possible à Tacte môme par lequel l'individu qui s^immole exprime sa propre non-valeur. Echo du passé, legs des générations éteintes et de nos premières années, il s'est formé sous l'empire d'illusions salutaires et nécessaires qui nous faisaient croire à l'infaillibilité, à la toute-puissance, à l'autorité sans limites de nos parents ou de nos maîtres. Chose étrange, en vérité, que le seul ôlre vivant qui ne voie autour de lui que des inférieurs, soit le seul à concevoir des supériorités. Joignez à ce respect superstitieux, à cet aveuglement volontaire de la raison subjuguée, le germe inné de sympathie; joignez à ce besoin de croire en quelqu'un plus qu'en nous-même le besoin d'aimer quelqu'un ou quelque chose plus que la vie. Ce que le devoir ajoute à la foi, c'est l'amour.

Comme tant d'autres sentiments, celui du devoir survit aux croyances qui l'ont fait naitre. Il les a remplacées. Loin de l'émousser, comme on le dit, la civilisation^ en le dépouillant de ses prestiges, affermit ses fondements par la précision et l'importance singulière des buts qu'elle lui propose, et par la disproportion croissante qu'elle établit entre Tintérèt stationnaire de l'individu et l'intérêt général qui gagne chaque jour en majesté. Notre [âge mûr, qui le reçoit avec une partie de sa nature et de sa force primordiale, lui prête une nature et une énergie nouvelles, puisées tantôtdans la notion plus précise de l'utilité commune ou de la beauté intérieure à réaliser, tantôt dans l'expérience de l'incertitude des événements et de ce fréquent embarras : la nécessité d'agir opposée à l'impossibilité de se décider rationnellement. L'obéissance au devoir offre deux grands avantages : elle dispense le plus souvent de prévoir et toujours de réussir.

Le devoir se montre toutes les fois que la fin d'un de nos actes, bien que présente au fond de notre esprit, ne s'affirme point, en sorte qu'on ne dit pas : « Il faut faire ceci pour cela » mais seulement : « il faut faire ceci » soit parce que ridée de cela agit sans paraître, par sa prééminence incontestée, et l'accroît sans cesse en se dérobant (telle, l'idée du salut éternel pour les vrais croyants) ; soit par l'effet d'un simple calcul utilitaire assez subtil, qui pourrait s'exprimer ainsi : il est utile, dans certains cas, de ne point songer à lutililé de son action. Par exemple, pour son bien même et pour le bien de l'armée, il est reconnu que le soldat doit se laisser conduire, sans se demnnder si on le mène à la victoire ou à la défaite, à la vie ou à la mort. Le principe du devoir procède, dit-on, de l'idée de l'utile, mais comme celle-ci dérive elle-même du sentiment du plaisir, qu'elle immole ou domine, et de l'énergie du désir qu'elle emploie ou soumet. Remarquables exemples d'«/tération progressive, de métamorphose transfigurante. On peut faire voir les phases graduelles et continues de cette dérivation sans rien prouver contre l'irréductibilité de ces concepts. La continuité desnuances suppose la discontinuité des couleurs. Le devoir n'est que nos désirs supériorisés en quelque sorte, à peu près comme la réalité extérieure n'est que nos croyances et nos sensations extériorisées. On ne voit point de raison de le nier plutôt qu'elle. Le même élan transcendant qui, par delà et à travers nos sensations, nous force à affirmer l'être indépendant des choses, par delà et à travers nos jouissances, nous force à affirmer les droits d'autrui, et par delà et à travers nos désirs, nos devoirs. Le devoir, en ce sens, est à l'utile ce que le réel est au possible. L'utile nous dit : « si tu veux cela, fais ceci » nécessité purement logique et conditionnelle. Le devoir nous dit : « veuille cela ».

Mais, si grand et si vrai que soit le devoir, les philosophes se sont abusés, qui ont invoqué son témoignage en faveur d'un équilibre final et d*une harmonie universelle.

Il atteste formellement le contraire par ses luttes intérieures et ses combats contre lui-m^me, par les antinomies nouvelles qu*il crée et par celles-là même qu*il tranche ou résout. Est-il jamais plus clair et plus fort qu'en temps de guerre? Pourquoi ? Parce que le but à atteindre, la victoire ou le salut, est alors d*une simplicité inaccoutumée. Or, il n'est si puissant sur un champ de bataille qu'en se suicidant. Il délivre, à la vérité^ les soldats du souci de se demander ce qu'ils ont à faire, ce qu'ils doivent choisir ; mais à quel prix cette difficulté insoluble du choix utilitaire est-elle ainsi résolue? Au prix d'un conilit bien autrement mystérieux de devoirs qui se heurtent, quand deux armées également vaillantes, également disciplinées, obéissantes à la môme voix jugée divine, s'entre-détruisent ! Que dire, après cela? Ne semble-t-il pas que le principe du devoir organise nos actions de la même manière que le principe de la vie organise les corps : en les divisant et les armant les uns contre les autres?

Ici, et aussi dans Tinapaisable désaccord^dans le schisme séculaire de la politique et de la morale, Timpuissance de rharmonie du monde à supprimer certains hiatus autrement qu'en les remplaçant, est manifeste !

D'ailleurs^ si le souci de la délibération est é|)argné au soldat, il n'est que rejeté et accumulé sur le chef. La guerre, dans son cœur, peut se trouver en guerre avec la civilisation; Tamour delà patrie avec l'amour de la vérité, de la science et de l'art. Lequel cédera ? Encore ici, oii se montrera la commune mesure? L'incendie de la bibliothèque de Strasbourg par les Prussiens, en 1870, fut évidemment du vandalisme, parce qu*il n'était pas ri(j;oureu-

sèment nécessaire à la prise de la ville, mais j'admets qu'il eût été indispensable, et que le commandant des assiégeants, homme épris du culte des sciences, eût élé convaincu que la perte des vieux manuscrits contenus dans ce monument laisserait dans nos connaissances historiques des lacunes irréparables. Qu'aurait-il dû faire? Omar n'eût pas hésité, ni moi non plus ; et je crois bien que l'humanité me donnerait raison. Mais Tinsolubilité rationnelle du problème n'est pas moindre.

D'autres fois, il est vrai, le problème est plus simple. Un capitaine n'hésitera pas h sacrifier dix mille hommes au salut de cent mille hommes. Ici les intérêts sont de même nature. Ont-ils cependant une commune mesure? Non, puisqu'ils ne forment pas une quantité. Pour chaque soldat, la vie est tout Comment plusieurs (outs réunis pourraient-ils former un tout plus grand que chacun des (outs élémentaires, à moins qu'on n'entende l'idée de totalité en deux sens différents, sans rapport entre eux, hétérogènes ; et, dans ce cas, l'insolubilité reparait ? Les vies humaines additionnées ne forment qu'un nombre apparent, qu*unc quantité apparente. Toutefois cette apparence est si nécessaire et si acceptée, qu'on est fondé dans la pratique à y puiser une des prémisses du syllogisme moral.

Dans ces deux propositions vulgaires, que l'individu vivant tend à se multiplier, et que la nature s'inquiète de l'espèce et non de l'individu, je trouve, en les combinant^ la vérité que je développe, — l'harmonie pour la différence, — implicitement contenue. Qu'est-ce doue que celte

LA VARIATION UNIVERSKLLR 415

espèce à laquelle l'individu est sacrifié ? Un groupe désordonné d'êtres épars, une série irrégulière de- générations, de modifications naturelles^ ou d'événements historiques, s'il s'agit d'une espèce sociable. Y a-t-ii là rien de comparable au groupe harmonieux des cellules qui constituent l'organisme individuel,au déroulement cadencé des phases de son existence, et môme à la suite toujours plus ou moins rationnelle de ses actions dirigées vers un but ? Si l'harmonie était le terme et le port des forces du monde, elles s'arrêteraient sans doute à l'individu vivant (1), et n'iraient pas plus loin; elles lui défendraient de se multiplier, en se reproduisant; elles auraient peu de souci de faire servir rinstinct générateur de l'individu à la formation d'un être incohérent, disséminé, informe, qui se nomme espèce dans le monde animal et société dans la sphère humaine. Il ne suffisait donc pas d'avoir un beau couple quelque part sur la terre, un homme et une femme s'aimant et cueillant des fruits ! Il fallait des tribus^ des nations, des multitudes et des amas de faits, appelés histoire^ que ces multitudes accumulent en se déroulant ! Pourquoi cela^ si l'univers aime l'ordre avant tout? Pourquoi l'harmonie individuelle est-elle immolée au désordre social ? Et d'où nous vient à nous-mêmes cette invincible erreur, si contraire à notre intérêt, de nous regarder, nous, avec nos organes équilibrés, notre corps merveilleux, nos sens admirables, comme inférieurs à cet assemblage grossier de rouages administratifs, financiers,judiciaires, d'institutions isolément assez mal construites et encore plus mal ajustées ensemble ! D'où nous vient, — si ce n'est peut-être de la tendance universelle qui s'exprime dans nos goûts, — d*où nous vient ce penchant qui nous porte à contempler

(1^ Note. — Comparé à Torgane, l'individu est un désaccord ; comparé à Tespèce ou à la société, il est une harmonie relative.

d'abord ce que cette terre a de plus bizarre et de plus désordonné; la beauté pittoresque de ses paysages, et à y revenir souvent dans Tintervalle de nos éludes, et à reposer enfin nos yeux sur cette bizarrerie délicieuse, après avoir passé quelques heures ou quelques jours de notre vie à envisager la nature sous ses aspects réguliers et harmonieux, dans ses lois, dans ses éléments, dans ses plantes et ses formes animées? Quel est celui qui pourrait passer à regarder la plus belle fleur ou le plus beau corps, ou à étudier la plus belle théorie, le temps qu'il passe à voir, en se promenant, assis ou couché sur Therbe, se balancer des cimes d'arbres, couler un fleuve, onduler un horizon? Part(jpt se montre cette prédilection de notre goût pour le pittoresque, moins saisissant et plus attachant que l'organique. Homère nous charme par là demi-justesse de ses images, par ses épisodes, par Tincomplète ordonnance de son plan ; nous préférons cette libre allure à la symétrie d'œuvres plus parfaites, c'est-à-dire mieux arrangées. Nous préférons la lecture de l'histoire à l'étude des institutions sociales ; les récils des temps mérovingiens eux-mêmes, tout barbares et tout mêlés qu'ils sont,nous charment plus, ou nous lassent moins promptement^ que l'explication de notre code civil, même en ses parties les plus achevées, ou le détail des machines et des employés qui composent le système d'éclairage d'une ville (malgré l'intérêt que certains écrivains ont su prêter à des questions de ce genre). Assurément, rien de mieux coordonné que les institutions parisiennes ; tout y est chef-d'œuvre, depuis les ramiflcalions des égouts jusqu'à l'organisation intérieure de la Banque de France ; cela est intéressant à analyser un moment, à comprendre ; mais, quand cela est une fois compris, on n'y songe plus, on rougirait d'avouer qu'on a contemplr ces choses. On contemple une émeute dans une

rue, et on se croit philosophe. — On Test, en effet, mais à la condition d'inscrire en tôle de sa philosophie Différence et non harmonie. Sans quoi on serait en contradiction avec soi-môme. Effectivement, nous n'avons point tort d'être plus avide de connaître les événements accidentels et uniques de l'histoire que les mécanismes sociaux. Ceuxci sont réellement pour ceux-là ; les institutions sociales, (administration, justice, clergé, grammaire et dictionnaire de l'idiome national, édilité, etc..) sont subordonnées à ce qui est leur confluent, leur lumière et leur terme: Fétat social à un moment donnée la situation historique. Et nous avons raison de prendre plus de goût à voir dérouler ces situations, dans nos chroniques et nos histoires, qu'à étudier nos codes, — de môme que nous avons raison de préférer la vue de la mer et des falaises accidentées qui la brisent à Texamen d'un coquillage ramassé sur le sable, quoique le coquillage soit bien plus régulièrement dessiné que les falaises et la mer.

Ainsi donc, de même que l'individu, tout merveilleusement organisé qu'il est, est subordonné à ce chaos qu'on nomme une société et une histoire ; de même, dans la société considérée abstractivement, nous voyons les parties . les mieux disposées, les plus régulières, servir simplement à ce qu'il y a de plus étrange, mais aussi de plus varié : la nouveauté sociale incessante. Ajoutons enfin que, dans l'individu lui-même, pris à part, nous devrions être frappés d'une subordination analogue. Notre cerveau ne commande-t-il pas à tous nos organes? Ouvrons ce cerveau; qu'y voyons-nous? Quel chaos! Si nos sens sont isolément admirables, y a-t-il rien de plus incohérent que leur résultat et leur but, notre esprit, notre état d'esprit à un instant donné? Et notre mémoire, quel fouillis! Si quelque ordre essaie de se mettre parmi nos idées, sous

forme de théorie ou de système, n'est-il pas clair que ce système aspire avant tout à être pensé^ qu'il n'est rien s'il n'est pensé ^ qu'il n'y a rien de réel en lui que ce qui est pensé, c'esl-à-dire ce qui vient prendre place parmi les impressions, volitions, désirs, images et idées de toute provenance qui composent l'état du lecteur au moment où il pense ce système, ou plutôt chacune des parties ou des faces successives de ce système, jamais toutes à la fois? Un système joue dans un esprit le rôle d'un animal dans un paysage. Le peintre a fait l'animal en vue du paysage, et non le paysage en vue de l'animal. L'animal ne sert qu'à diversifier le paysage ; le système ne sert qu'à renouveler l'esprit. Un système ! Mais il n'en existe pas, à titre de réalité ; il n'existe jamais, à un moment donné, que des fragments et des aspects épars de système, pensés par un ou plusieurs esprits; de même que le paysage du peintre nous présente^ non l'animal, mais un de ses aspects, une de ses attitudes. — Et c'est à ce pittoresque mental — analogue au pittoresque naturel et au pittoresque social — que vont aboutir les fonctions combinées de nos merveilleux organes, les battements cadencés du cœur, le rythme de la respiration, les contractions des muscles, les vibrations de l'admirable réseau nerveux !

La meilleure preuve que l'harmonie et la perfection ne sont point la fin des choses, c'est qu'à peine une chose touche à son état le plus parfait, elle est généralement près de son terme et à la veille d'être remplacée. Cette fleur de politesse et de conversation délicieuses que la monarchie française avait cultivée pendant deux siècles, arrivait à l'heure de son plus bel épanouissement, si l'on en croit les mémoires du temps, au moment où la charrue de la Révolution de 89 passa sur elle et sema un germe nouveau sur ses débris. — La pierre polie, parait-il, était taillée avec

un art merveilleux au moment où Imvention du bronze rejeta dans le néant ce genre d*industrie esthétiquement si belle, mais pratiquement inférieure à la métallurgie. A peine le christianisme a-t-il reçu sa formule la plus complète dans le monument théologique de saint Thomas d'Aquin, il commence à èlre battu en brèche par celte série de grands libres-penseurs qui se continue jusqu'à Luther pour aboutir à Voltaire et au positivisme actuel. — La plupart des animaux, la plupart des plantes dépérissent promptement après leur apogée ; souvent leur hymen précède immédiatement leur mort. Il semble que, si Tharmonie était vraiment désirée par le principe intérieur des choses, les êtres devraient se reposer longtemps en elle, la garder, la retenir, au lieu de la traverser si rapidement comme un défilé terrible mais inévitable.

La vérité que j'exprime est proclamée par le firmament. La plus belle incarnation de Tharmonie, n'est-ce pas un système solaire individuellement considéré ? La plus belle incarnation de la différence, n'est-ce pas le groupe désordonné de ces univers? Le ciel étoile est un beau désordre produit par la formation des ordres différents qui le composent. Le nom que les anciens donnaient aux astres, signa, c*est-à-dire points de repère, distinctions apparentes, est peut-être le plus juste, au fond, qu'on leur puisse donner. Par eux, l'espace immense se différencie; un espace se distingue d'un autre; l'indéfini devient discernable, intelligible, existant; et grâce aux rayons de lumière que ces astres envoient et qui remplissent leur intervalle vivifié, chaque point de l'étendue s'individualise en quelque sorte, en devenant le point singulier d*intersection de certains rayons lumineux sous un certain angle . Comparez cet état de l'espace à celui qui résultait de la diffusion uniforme de cette substance pri-

mordiale d'où les mondes sont vraîsemblablemeni sortis • Mais ce n'est là que le côté superficiel de la question ; n'y a-t-il pas lieu de penser aussi que la multiplicité inharmonique des mondes favorise l'épanouissement exubérant de toutes les variétés imaginables de la matière, de la vie et de rintelligence ? Ce que je disais des espèces animales et des sociétés humaines, je puis le dire des amas d'étoiles. Il ne suffisait donc pas qu'il existât quelque part dans un coin du ciel un monde parfait, un merveilleux système solaire^ formé de toute la matière cosmique I II fallait qu'il y eût d'innombrables mondes, un vaste champ ouvert aux combinaisons infinies. Il fallait que le lien de ces harmonies sidérales fût lâche ou nul, leurs relations fortuites et accidentelles, et que cependant la plus grande beauté de l'univers jaillit de là, et que chez tous les peuples et dans toutes les langues, le ciel, c'est-à-dire le chaos fixe et lumineux, fût jugé supérieur à la terre, c'est-à-dire à la régularité, à l'harmonie relative.

Mais arrêtons-nous; c'est assez de preuves ou d'inductions déterminantes. N'abordons pas même le champ de l'esthétique, où la critique a dès longtemps renoncé à évaluer les œuvres d'art et s'est résignée à les caractériser, résignation qui Ta élargie, transfigurée et approfondie. Il est certain que plus deux tableaux sont harmonieusement conçus, et par la subordination des détails à l'ensemble, de l'accessoire à l'essentiel, élaborent leur charme distinct, plus il est malaisé de les classer et de les subordonner l'un à l'autre. Concluons maintenant : Nous avons cherché

partout la fin suprême» le terme absolu et vraiment pour soi d'où dépend ce monde. Nous l'avons demandé à Tidée de la vie, à l'idée du bonheur, à l'idée de l'utile, à Tidée du devoir, à l'idée du beau. Partout, nous avons vu la nature des choses, essentiellement hétérogène, résister à ces harmonies diverses, hétérogènes également, qui la domptent nn moment pour aboutir à des hétérogénéités nouvelles et plus radicalesqu'elles n'expliquent pas. Partout l'absence d*une mesure commune^ hormis le maximum de différence et de changement, nous a révélé l'absence de n'importe quel autre terme final. Toutes les adaptations successivement produites, la santé, le bonheur, Tordre social et moral, Taccord du produit industriel avec le besoin correspondant, et de l'œuvre d'art avec le goût, ou de Tindividu avec son milieu, nous ont paru n'être, comme cet individu lui-mc^me, organisme ou moi, que des points d'intersection, des différences tour à tour convergentes et divergentes, des foyers oîi des banalités combinées forment un être original, où des qualités, séparément susceptibles de degrés et de mesure, composent une réalité stii generis^ rayonnante de nouveautés imprévues et merveilleuses.

Nous sommes donc en droit d'affirmer que la différence est la cause et le but, et l'harmonie le moyen et l'effet, que le progrès est en quelque sorte la chrysalide où le changement, arrêté en apparence, renonce à ramper pour apprendre à voler. Pourquoi nous en étonner? Le progrès n'est en somme, qu'une partie du changement, une espèce de changement, la supériorité n'est qu'une espèce de différence, Tordre n'est qu'une espèce dé liberté, comme le plaisir n'est qu'une espèce de sensation. Or, de même que le plaisir est essentiellement un stimulant de l'activité morale, le progrès est essentiellement rénovateur, toute harmonie est perturbatrice ou du moins agitatrice, tout

ordre est libérateur, et toute supériorité, beauté ou génie n'est que fécondité. « Le génie, disait Goethe à Eckermann, c'est la fécondité . »

Quelque paradoxal qu'il puisse paraître de prime abord, ce résultat Test beaucoup moins qu*un résultat analogue, mais plus étroit, ce me semble, qui s'est dégagé en ce siècle des découvertes de la science. La théorie de la transformation des forces et de la conservation immuable de la force se réduit, au fond, à cette explication universelle : le mouvement pour le mouvement. Pourquoi pas plutôt le changement pour le changement? J'ai soin du moins d'ajouter : « et dans le changement » ce qui établit entre les deux doctrines un profond intervalle, et nous sauve du gouffre de la substance identique et monotone où M.Herbert Spencer nous plonge et nous abîme.

Pour compléter les deux études sur la psychologie des foules qui ouvrent le présent volume, nous croyons devoir reproduire un passage d'une réponse récemment faite par nous à une courtoise et intéressante provocation de M. Scipio Sighele, dans la Critica sociale de Milan. Je suis heureux de cette discussion, qui m'a permis d'expliquer ma pensée en la rectifiant.

A M, Scipio Sighele.

J'ai distingué dans Tesprit des foules le côté intellectuel et le côté moral ; et j'ai fait remarquer que, moralement, elles vont aussi loin, plus loin m^me que l'individu en bien ou en mal^ en fait d'héroïsme ou en fait de crime, tandis que, intellectuellement, elles descendent aussi bas ou plus bas que lui dans la sottise et la folie sans jamais s'élever aussi haut dans la génialité. Or, vous tenez cette remarque pour vraie, mais l'explication que j'en donne ne vous satisfait pas, et vous en essayez une autre. Peut-être cependant les deux se complètent-elles plutôt qu'elles ne se contre-

disent^ et je crois que» vous apercevrez cela après que j'aurai moi-même un peu rectifié ma pensée. Il y a à distinguer ici, ce me semble, outre la distinction déjà faite, le côté quantitatif et le côté qualitatif des phénomènes psychiques, qu'ils soient intellectuels ou moraux. La croyance, affirmative ou négative, qui passe par tant de degrés sans changer de nature, est une quantité mentale. Le désir aussi, positif ou négatif, pour la même raison, parce qu'il suit une échelle continue depuis la plus légère tendance jusqu'à la passion la plus effrénée dans une même direction donnée. L'intensité des sensations, jusqu'à un certain point, quantité encore. Mais une idée en tant que combinaison particulière de perceptions ou d'images et indépendamment de l'adhésion plus ou moins forte de l'esprit, est quelque chose de qualitatif, qui diffère en nature, et non pas seulement en degré, d'une autre idée. J'en dirai autant d'un sentiment, considéré non pas au point de vue de son énergie, mais bien de sa composition et de sa nuance distincte oii se fondent mille impressions, mille peines ou plaisirs élémentaires.

Eh bien, il est remarquable que, autant le côté quantitatif de la psychologie individuelle, ainsi défini, se reproduit amplifié et exagéré en psychologie collective, surtout dans celle des foules, autant le côté qualitatif s'y reflète amoindri et appauvri. Les foules, à coup sûr, devant un spectacle émouvant, tel qu'une course de taureaux ou une charge de cavalerie dans une émeute, ont de plus fortes sensations, des joies ou des douleurs plus vives que n'en ressentirait chacun des individus qui les composent. Elles ont une capacité de jouir ou de pàtir, et aussi bien d'affirmer ou de nier, de désirer ou de repousser, supérieure il la capcaiLé analogue de l'individu. Mais, eu même temps, ce rassemblemonl, ce coudoiement efl'ervescent des indi-

vi Jus. si propre à forlifier en chacun d'eux leurs sensations exprimrrs. leurs désirs el leurs convictions mulueU lement corroborées par le seul fait de leur échange, est absolument impropre à susciter, à accélérer dans Tesprit et le cœur de ces individus, chez ceux-là même qui onl le plus de génie et d*âme, réclosion d'une idée vraimeni nouvelle et féconde, ou wiAwe d'un sentiment vraimenl nouveau et fécond aussi^ d'une espèce inédite d'enthousiasme ou d'amour. S*il v a des idées oréniales,il v a aussi des sentiments géniaux. Loin de hàler ou de faciliter leur apparition, l'action de la foule l'entrave ou l'empî^che. En d'autres termes^ les foules exaltent rimiiativitè de l'individu mais dépriment son inveniiviiê. Lamartine, dans deux vers bien frappés, a dit quelque chose d'analogue :

IJ faut se séparer, pour penser, de lu foule, El s'y confondre pour agir.

Le penseur s'isole, en effet, et de mftmc le poMo ou Tartiste. L'un, pour élaborer des conceptions neuves el fortes, Tautre pour extraire de son cœur un arôme tant soit peu supérieur en raffinement el en complexité aux 8(»ntiments ordinaires, ont besoin de recueillement et de silence. La germination de leur cerveau est à ce prix. Il y a des exceptions sans doute, mais elles sont apparenles el ronlirment la règle. Par exemple le Niima Roximestan de Daudet, à qui les idées ne venaient qu'en parlant, au milieu d*un vaste auditoire. Malheureusement, les idée» qui viennent de la sorte, dans le tapage et la cohue, onl pour caractère distinctif d'être de simples lieux-communs ou tout au plus de ces- paradoxes qui sont tout bonnement des lieux-communs renversés.

Quant aux véritables « horizons nouveaux » de Tesprit, ouverts par un Newton ou un Descartes; quant aux nouvelles tonalités du cœur apportées au monde par tous les grands visionnaires mystiques ou patriotes du passé, prophètes hébreux, aëdes grecs, bardes celtiques, par un Orphée ou un Bouddha, par un Virgile ou un saint Paul, ou un saint François d'Assise^ ou un Dante, ou un Rousseau, ou un Ghâteaubriant, c'est toujours au désert, loin des multitudes, que ces germes destinés à une si lointaine dissémination sont enfantés pour la première fois. Puis viennent les grands tribuns, les grands publicistes, les missionnaires qui se livrent à l'apostolat de ces innovations, les sèment partout et les font tomber dans le domaine public. C'est ainsi que tous les sentiments majeurs qui ont mù les peuples, Thonneur de la famille, l'honneur de la cité, la religion de la patrie, la piété, la fidélité féodale, se sont formés; c'est ainsi que, plus manifestement encore, le goût de la tragédie classique, au xvii* siècle, la passion de l'architecture gothique au moyen âge et le dégoût de cette architecture au xvni* siècle, ou, de notre temps^ le culte enthousiaste de la liberté ou de Tégalité^ sont devenus successivement des sources d'émotions nationales parmi les Français des diverses époques; de telle sorte que, réunies au théâtre, à Téglise, au musée, sur la place publique, les foules françaises ont été souvent électrisées par des chefs-d'œuvre qu'elles auraient siffles à d'autres époques, et ont eu les plus beaux élans d'héroïsme civique ou militaire pour des causes qui, un siècle plus tôt, les auraient laissées indifférentes ou leur auraient fait horreur.

Vous le voyez, le contraste que je vous propose aujourd'hui n'est pas tout à fait celui d'où je suis parti dans l'article cité par vous. A la distinction de l'intellectuel et

(lu moral je superpose plutôt que je ne substitue celle de la quantité et de la qualité, de Timitatif et de Tinventif, distinction qui est non pas contraire mais perpendiculaire pour ainsi dire à la précédente. Or, ne trouvez-vous pas que, présentée sous ce nouveau jour, ma pensée doit paraître plus vraie et en même temps beaucoup moins « décourageante? » — Maintenant, demandons-nous pourquoi les foules, qui dépassent si fort l'individu par l'énergie de leurs convictions vraies ou fausses, comme par l'intensité de leurs passions bonnes ou mauvaises, et, en conséquence, par l'éclat de leurs actions héroïques ou criminelles, sont impuissantes à faire surgir de leur propre sein ces vérités ou ces erreurs, ces formes du bien ou du mal, dont T initiative appartient toujours à l'individu? C'est que l'individu est une association harmonique , et non .pas seulement un rassemblement incohérent, de cellules cérébrales, et que le travail coordonné, logique et téléologique de celles-ci, qui exige une paix profonde, est naturellement susceptible de produire des fruits de toute autre qualité que les produits d'une fermentation tumultueuse. Le jour où l'on aura trouvé une association d'hommes qui fonctionnera aussi harmonieusement que la société cellulaire de notre cerveau, ce jour-là la génialité deviendra l'apanage des corps constitués au lieu d'être le privilège de l'homme solitaire, et l'on verra les éclairs de génie jaillir des délibérations d'une assemblée et non d une méditation muette.

Jusque-là on verra l'inverse. — On a beau dire que quatre yeux voient mieux que deux, il n'en est pas moins vrai que, dans un parlement, fùt-il composé de cinq cents hommes de talent, mille yeux braqués sur une question militaire ou diplomatique à résoudre n'aboutissent jamais à percevoir, sans les lunettes d'un ministre flanqué d'hommes

compétents, une idée législative qui se tienne deboul. De môme, quoique mille cœurs battent plus fort qu'un seul» il n'en est pas moins vrai que, pendant les moments critiques où le besoin d'une certaine réforme des cœurs se fait sentir, quand il s'agit de susciter un sentiment sauveur, une émotion spéciale et régénéralrice, c'est dans un cœur solitaire que ce battement caractéristique et salutaire se produit pour la première fois, répercuté ensuite par tous les autres. — Dirai-je avec vous qu'il y a ici une différence essentielle; qu'en effet « tandis que la suggestion des senlimonts fait des égaux^ la suggestion des idées fait des inférieurs, » c'est-à-dire des disciples? Il y a pourtan| imitation aussi bien dans le premier cas que dans le second. Malgré tout, la distinction établie par vous a sa vérité, et, du môme coup, justifie celle que j'avais établie entre Viniellectuel et le 'moral des foules. Car, en fait de sentiments, le difficile et Timportant, ce n'est pas habituellement de les découvrir, chose assez facile en somme, mais bien de les porter au degré d'énergie voulue pour les rendre eflicaces, féconds en actions, tandis que, en fait d'idées, la difficulté est de les trouver, non de les affirmer avec une grande force; et les idées les plus crues, les plus dogmatisées par le fanatisme des masses, sont loin d'être les plus fécondes. Qu'un sentiment soit nouveau, en général peu importe; l'essenliel et le rare, c'est qu'il soit très fort; mais il ne suffit pas qu'une idée soit très vraie, il faut qu'elle soit neuve, et le plus souvent môme sa nouveauté fait partie intéj^ranle de sa vérité, presque toujours relative...

J'aurais bien d'autres choses à dire là-dessus, mais j'ai déjà à nrexcuser d'avoir été si long. Le plaisir de causer avec vous m'a entraîné.. . Un mot encore, si vous le permeltez. Je îi'ai donne qu'à titre d'hypothèse, et j'ai rcji^lé comme telle au bas d'une page, en note, le passage

sur le moi de P atome ^ que vous avez bien voulu citer. Quoi qu'on puisse penser à cet égard, cela ne touche en rien au corps de mes idées positives. Celles-ci doivent être distinguées avec grand soin des conjectures que j'y ai mi^lées souvent, non sans avertir charitablement le lecteur que, dans ce cas, hypothèses fingo.

G. Tarde

Novembre 1894,

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