ET LE DROIT PÉNAL
La Sociologie criminelle, pourrait-on dire avec assez de justesse, est au Droit pénal ce que la physiologie pathologique est à la médecine. La Sociologie en général, pourrait-on ajouter, est au Droit ce que la physiologie est à l'Hygiène, entendue dans le sens le plus large du mot, comme l'art de vivre sainement, dont l'art de guérir n'est qu'une partie. La législation, en effet, soit civile, soit criminelle, est avant tout un art, et sur quoi un art peut-il s'appuyer pour croître, si ce n'est sur une science ? Ce n'est pas qu'on n'ait longtemps vu la médecine se préoccuper fort peu de l'étude des organes et des fonctions, des découvertes du microscope dans le monde des cellules ou dans celui des microbes, et demander ses recettes à un amalgame de superstitions et de préjugés, comme on a vu jadis le législateur ciiminel n'avoir pas le moindre souci des lois qui président à l'organisation et au fonctionnement des sociétés, des données de la statistique appliquées aux mœurs, aux vices et aux crimes, et n'avoir égard qu'à des maximes traditionnelles acceptées de confiance. Mais la médecine n'est devenu un art rationnel que le jour oii elle
(1) Rapport présenté à l'Union internationale de Droit pénal en réponse il une question posée.
G. TARDE
a commencé à se fonder sur l'expérience scientifique, et le Droit pénal n a élé vraiment digne du nom de Droit qu'à partir du moment où il a fait de la Sociologie criminelle sans le savoir.
Une question plus difficile et plus discutable que celle des rapports du Droit pénal avec la Sociologie criminelle, serait celle des rapports du Droit pénal avec la Sociologie pure et simple, ou à l'inverse, celle des rapports du Droit civil avec la Sociologie criminelle. A cette dernière question se rattachent toutes les réformes juridiques de nature civile, politique ou administrative, que la connaissance des causes du crime indique comme les meilleurs canaux dérivatifs de l'activité délictueuse {Sostituvi penali d'E. Ferri). Quand on préconise certaines assurances ouvrières ou certaines autres institutions socialistes pour mettre fin aux explosions meurtrières de dynamite ou aux monstrueux scandales financiers dont la presse retentit dans plusieurs grands pays européens à la fois^ on fait l'application de cette idée — avec plus ou moins de bonheur, d'ailleurs — à des préoccupations de l'heure présente. Quant aux rapports dû Droit pénal avec la Sociologie non criminelle, c'est un terrain beaucoup plus inexploré et non moins fertile. Il s'agit des lumières que la connaissance intime de la vie normale des sociétés, des forces qui s'y déploient, des besoins et des idées qui s'y pressent ou s'y heurtent, peut fournir au criminaliste. Quels sont les actes humains qu'il doit inscrire sur la liste des délits ou des crimes, et à quel rang ; ou quels sont ceux qu'il en doit rayer ou déplacer?
Evidemment il ne peut répondre à cela sans avoir étudié par des méthodes précises^ par la stastistique industrielle et commerciale notamment, par d'autres documents aussi oij. se marque au juste la hausse ou la baisse de telle
LA SOCIOLOGIE CRIMINELLE ET LE DROIT PÉNAL 133
croyance, de telle ou telle observance religieuse, les changements survenus dans les principes directeurs et les fins niotrices de la conduite honnête. C'est la direction, c'est la proportion des courants divers de l'activité laborieuse qui désigne au législateur, en chaque pays et à chaque époque, les actes antisociaux au premier chef ou ceux qui ont déjà cessé de l'être.
Mais d'abord qu'est-ce que la Sociologie ? Puisque, après tout, les faits sociaux ne sont qu'une rallonge des faits vitaux, il est loisible de la définir une biologie supérieure. C'est un peu vague, malheureusement, un peu banal, et il ne sort pas grand'chose de cette définition, si on la presse. La Sociologie me paraît être plutôt, avec plus de précision à coup sûr, une psychologie collective (1).
Les organismes humains ne s'associent entre eux que par un organe, le cerveau, et par certaines fonctions seulement de cet organe, les fonctions mentales supérieures. Tout le reste, bras, jambes, torse, n'est associé que médiatement et accessoirement. Les esprits seuls, en se rap prochant, sont susceptibles d'engendrer cette mutuelle aimantation qui les transforme et les assimile intérieurement les uns aux autres. Chacun de ces esprits, il est vrai, reçoit de son corps les forces, les impulsions caractéristiques, où il puise sa mise sociale, son apport particulier dans ce grand trésor de petites ou grandes initiatives, plus
(1) Des antropologisles veulent que la Sociologie ne soit qu'une branche de leur science, l'Anthropologie sociologique, puisque l'étude de la sociabilité humaine n'est qu'une partie de l'étude de l'homme. Les sociologistes, s'il leur prenait aussi la fantaisie d'être entreprenants, pourraient prétendre, avecla même apparence de raison, que l'anthropologie est une simple dépendance de la Sociologie, la Sociologie anthropologique, car l'homme n'est pas le seul animal sociable, et il serait aisé de montrer que certaines lois de la Sociologie humaine (je pense en particulier, qu'on me le pardonne, aux. . . lois de l'imitation...) sont communes aux sociétés animales. Au demeurant, débat stérile.
G. TARDIS
OU moins imitées et suivies, que chaque âge épure on grossit, coordonne ou organise, et dissout ou recompose. La Sociologie doit donc prêter grande attention aux fonctions corporelles, mais uniquement au point de vue de leur action sur les fonctions spirituelles en ce que cellesci ont de communicable aux autres esprits, c'est-à-dire en ce qui a trait à l'intensité et à la direction de ces deux grandes forces internes, la force de croire et la force de vouloir. Car rien n'est plus transmissible à autrui que ces deux énergies psychologiques, et, si une partie de nos sensations et de nos émotions Test aussi, c'est à la faveur de la conviction ou de la volonté qui s'y incarne et s'y exprime.La Sociologie a donc pour domaine essentiel tous les faits de communication entre esprits et tous leurs effets. Elle doit étudier l'action de contact ou à distance, — et à des distances croissantes ou décroissantes suivant les temps, — que chaque esprit exerce sur d'autres par ses affirmations ou ses négations, par ses ordres ou ses défenses, ou mieux, sans rien affirmer ni commander expressément, par ses exemples qui ont toujours quelque chose d'affirmatif ou d'impératif, et, comme tel, de suggestif. Elle doit suivre les courants de convictions et les courants de volontés collectives, qui résultent de là ; noter la hausse ou la baisse, le grossissement on l'amincissement de ces courants; montrer les concours ou les conflits de ces divers courants de croyance ou de ces divers courants de désir, quand ils se rencontrent, et dégager les lois logiques d'interférence ou de combinaison qui président à ces chocs ou à ces accouplements ; enfin faire voir comment et pourquoi ces forces concourantes ou concurrentes parviennent à s'organiser en un double système plus ou moins cohérent, plus ou moins stable, de propositions explicites ou implicites qui se confirment ou ne se contredisent pas trop, et de
LA SOCIOLOGIE CRIMINELLE ET LE DROIT PÉNAL
desseins avoués ou inavoués qui s'entr^aident ou ne se conirarienlpas trop. Ces deux systèmes s'entrelacent et collaborent pour la formation de n'importe quelle œuvre collective, mais ils n'en sont pas moins distincts, et c'est tantôt l'un tantôt l'autre qui donne le ton. Le système des jugements est prédominant dans l'élaboration des langues, des religions, des philosophies ; le système des desseins, dans celle des gouvernements, des mdustries, des arts. Le Droit a cela de particulier que la combinaison des deux systèmes s'y opère par l'entière subordination apparente de l'un à l'autre, de la hiérachie des intérêts à la hiérarchie des principes, la solidarité utilitaire des premiers s'y présentant sous la forme d'un enchaînement logique des seconds, tandis qu'en réalité, au fond, ce sont ceux-ci qui y sont subordonnés à ceux-là, mais aussi, et c'est important, consacrés par ceux-là. Le Droit, en somme, est engendré par la réflexion mutuelle et intime de ces deux systèmes l'un sur l'autre, il est Fexpression et l'élaboration logique d'une préoccupation téléologique : c'est là son originalité et l'explication de sa vertu propre.
S'il en est ainsi, nous comprenons sans peine les transformations du Droit : elles dérivent des transformations de la valeur, (i) Chaque fois que, par la diffusion et la force grandissantes d'un besoin, d'un intérêt, ou par son resserrement et son atténuation, l'équilibre des valeurs est dérangé, comme on en a lapreuvre par la variation proportionnelle des prix ; chaque fois qu'ainsi un des innombrables canaux inégaux entre lesquels se répartit et se ramifie le fleuve du Désir national, grossit ou s'amincit, il
(1) Je ine permets de renvoyer à mes Transformations du Droit fAlcan, 1893) où, pages 136-143, j'ai esquissé les preuves de la pensée que je me borne à, indiquer ici. — Bien entendu, la notion de valeur est comprise ici dans son sens le plus large et le plus général.
G. TARDE
devient nécessaire de remanier la législation, sorte de carte originale de ce bassin. Quand la richesse mobilière est née et que, avec elle, ont grandi le désir de l'acquérir ainsi que la croyance en l'importance de son acquisition, le Droit mobilier se fait jour, se développe aux dépens du Droit immobilier, et, autant la loi avait auparavant entouré d'entraves l'aliénation des biens, autant maintenant elle la favorise, avec excès même souvent. Quand le besoin de s'instruire et la foi en la vertu de l'instruction ont monté jusqu'à un certain niveau, rinstruction obligatoire est édictée ou n'est pas loin de l'être. Quand le besoin de pensée libre est plus général et plus intense que celui de pensée unanime, la liberté de penser devient dogme juridique.
Les transformations du Droit criminel, en particulier, s'expliquent de la sorte. Elles se modèlent sur les transformations du délit, qui, elles aussi, se règlent sur celles de la valeur. Là est le lien, aussi étroit que possible, entre la Sociologie criminelle et le Droit pénal. Parmi toutes ces formes d'activité où se canalise le fleuve éparpillé du Désir et de la Croyance collectifs, il en est dont le caractère propre est de nuire à tous les autres, et de leur nuire sciemment et volontairement, en violant les droits qui les consacrent. Tout acte qui implique un jugement contradictoire à d'autres jugements, même très nombreux, et une volonté contraire à d'autres volontés, même très nombreuses, n'est point un délit. Il est des contradictions et des contrariétés de ce genre parfaitement honnêtes ; et même le progrès en est fait. Un métallurgiste qui inaugure un nouveau et un meilleur procédé pour fabriquer l'acier contredit et contrarie tous les autres métallurgistes; un lampiste inventeur d'une lampe perfectionnée, un boulanger inventeur d'un perfectionnement dans la cuisson
LA SOClOLOGlt; CRIMINELLE ET LE DROIT PÉNAL
(lu pain, nuisent à tous les autres lampistes ou à tous les autres boulangers. Mais, si les concurrents sont lésés par ces innovations, les consommateurs seront favorisés ; il y aura plus que compensation. D'ailleurs, même si cetle compensation n'avait pas lieu, si, comme il arrive souvent dans toutes les carrières, la vogue du nouveau-né, préjudiciable aux anciens, ne se justifiait par aucun mérite réel et ne rendait service à personne, cette concurrence, pour être fâcheuse en somme, n'aurait néanmoins rien de délictueux. Mais, si les intérêts lésés sont protégés par un monopole légal, si les opinions contredites sont des dogmes proclamés religion d'Etat, et si ce monopole industriel ou religieux est un droit appuyé sur l'adhésion intellectuelle et morale du public, non sur la seule autorité arbitraire du législateur, toute lésion effective et volontaire de ces intérêts, toute négation extérieure et consciente de ces dogmes sera réputée délit, le plus souvent aux yeux mêmes de son auteur. Réputée à tort peut-être ; par exemple nous n'admettons plus les délits d'opinion ; mais si c'est une fausse application, ce n'en est pas moins une application de cette définition vraie : le délit est un acte qui est présumé nuire à tout le monde. Autant vaut dire que c'est un acte qui viole un droit ; car le respect du droit, même privé, est un intérêt public, plus on moins considérable, et est la seule chose d'intérêt public.
La définition est insuffisante pourtant. Tous les jours les plaideurs qui succombent dans des litiges civils sont démontrés avoir violé le droit de leurs adversaires, et ne sont point réputés malfaiteurs. Mais c'est qu'il s'agit d'un droit dont le respect est un intérêt public trop faible pour que ses blessures soient ressenties et émeuvent l'opinion, ou bien, s'il s'agit d'un droit important, c'est qu'il a été violé inconsciemment et involontairement, c'est-à-dire d'une
G. TARDli
manière telle que l'impunité de cette violation n'est pas propre à alarmer le public.
Car nous l'avons dit, il n'y a de contagieux dans les actes humains que ce qu'ils ont d'aflirmalif et de volontaire. C'est par ce caractère qu'un homme, en agissant, suggestionne autrui et m^me s'auto-siiggestionne. A l'origine de toute habitude, comme à Torigine de toute mode ou de toute coutume, il y a un acte de volonté et un acte de foi. Nul préjudice accidentel ne tend à devenir habituel ni à se reproduire par imitation. On comprend donc que les actes sciemment et volontairement nuisibles à tous ou alarmants pour tous,avec juste raison ou même par erreur, se soient signalés de tout temps à l'attention, à la réprobation humaine, et que dans le clavier des émotions humaines, une touche spéciale, le sentiment de l'indignation, leur soit affectée, par la même raison que notre sensibilité nous offre certains signes spéciaux^ les sensations sonores ou visuelles par exemple, pour marquer nettement et mettre hors de pair, en un relief accusé, certaines espèces d'ondulations physiques particulièrement importantes à notre égard . Notre sentiment moral, à ce point de vue, joue ce même rôle de moniteur qui appartient à nos sensations ; celles-ci ne sont guère plus utiles à la conservation organique que celui-là au salut social.
Ajoutons vite qu'il ne suffit pas à un acte nuisible d'être volontaire et conscient pour faire naître le danger d'une habitude criminelle et d'une épidémie criminelle. Si cet acte est une aberration passagère du sujet, et répugne à son caractère fondamental, permanent, identique à soi, sauf cette altération d'un moment ; si, d'autre part, cet acte à lieu dans une société dissemblable à l'agent, et, par suite, réfractaire à son influence, — car on s'assimile d'autant plus qu'on se ressemble davantage et d'autant
LA SOCIOLOGIE CRIMINELLE ET LE DROIT PÉNAL
moins qu'où se ressemble moins, — dans ces deux hypothèses, il y a peu à redouter la reproduction de ce mauvais exemple. Voilà pourquoi, en partie, je me suis attaché ailleurs à fonder expressément la.responsabililé morale, comme je crois qu'on la toujours fait sans y penser, sur ces deux conditions complémentaires : l'identité personnelle et la similitude sociale.
Ce sont là, en effet, les conditions personnelles qui, lorsqu'elles se rencontrent chez Pagent, rendent les acles punissables, c'est-à-dire obligent à les frapper de châtiments où s'exprime, en caractères diversement colorés, suivant la diversité des usages, mais bien visibles et connus, l'indignation publique. Ces peines ont pour objet de garantir l'agent contre ses propres entraînements, et d'élever une (lioue contre l'imitation de son modèle. — Ici intervient utilement et nécessairement l'anthropologie, en même temps que la sociologie. Empêcher les innéités inquiétantes, qui se révèlent dès le bas âge, de se dessiner en habitudes vicieuses, les habitudes vicieuses d'aboutir au crime, le crime d'engendrer l'habitude criminelle, l'habitude criminelle de se propager contagieusement : voilà le but de la Pénalité, y compris les pénalités domestiques et les châtiments scolaires, qui, au point de vue social, s'y rattachent. Comment ce but peut-il être atteint si ce n'est par un législateur ou un juge qui connaisse à fond, d'une part, les variétés de la psychologie individuelle, les anomalies étudiées par nos aliénistes ou nos anthropologistes, d'autre part les ressources que présente la société pour l'aider à redresser ou à utiliser ces forces divergentes ? Si légitime que soit l'aspiration de la science sociale à se faire son royaume à elle, il ne faut pas qu'elle songe, sous peine de suicide, à se retrancher des sciences vivantes, où elle plonge ses racines et puise toute sa force, même celle
G. TARDE
qu'elle emploie à les repousser parfois. La sociologie, de'tachée de la biologie, dont elle est la fleur terminale, n'est qu'une fleur coupée, un cadavre décoratif, qui va se desséchant dans les abstractions froides. Gela est surlonl vrai de la sociologie criminelle. Si la sociologie pure et simple, sans épilhète, doit s'occuper de la réfraction que chaque race ou chaque variété normale de l'espèce humaine fait subir au rayonnement imitatif; si elle doit étudier la psychologie du génie, les conditions cérébrales autant que sociales de l'invention, point de départ de l'imitation ; pareillement, la sociologie criminelle a le de voir de pénétrer dans la psychologie physiologique et pathologique du criminel, d'examiner ses rapports avec celle de Taliéné, de discuter les thèses contradictoires en partie du crime-atavisme, du crime-folie, du crimemaladie, et d'extraire de toutes ces recherches quelques résultats nets qu'elle puisse off'rir au législateur. Là est le point délicat.
En attendant, puisqu'il s'agit, disions-nous, de rester vivants, et puisque nous avons comparé le Droit pénal à la médecine, gardons-nous, sous prétexte de science et de naturalisme, d'offenser sans une nécessité impérieuse le sentiment moral. Car la moralité est chose plus profonde que plusieurs ne semblent le penser : elle est la traduction sociale d'un texte vital, d'une réalité substantielle, bien antérieure à nos sociétés. Et elle est la vie même de cellesci, leur vis rnédicatrix à coup sùr. Que peut le plus éminent médecin, même aidé du meilleur pharmacien, si ce n'est de seconder ce praticien caché qui agit en nous et sans lequel nous ne saurions guérir du plus léger rhume ? Ainsi seraient inefficaces toutes les panacées pénitentiaires sans la coopération de ces sentiments épurateurs, éliminateurs, fortifiants, que la vue du crime et du criminel suscite dans
LA SOCIOLOGIE CRIMINELLE ET LE DROIT PÉNAL
un public sain. Les diriger, soit ; mais craignons de les amortir. Il faut, quand on est législateur, môme pour les réformer, s'y conformer. Tout est perdu si le milieu social, après avoir été le complice vague du criminel, ne devient pas ensuite, par la plus salutaire des contradictions, l'auxiliaire puissant du justicier.
Nous venons de dire à quelles conditions personnelles est soumise la responsabilité criminelle, j'entends la responsabilité morale à la fois et pénale. Mais pour qu'il y ait responsabilité criminelle, il faut d'abord qu'il y ait crime; il faut donc que l'acte, indépendamment de la personne de l'agent, ait présenté aux yeux du législateur les conditions réelles requises pour mériter d'être interdit sous menace de tlétrissure. Qu'est-ce que le crime ? On a essayé beaucoup de définitions, les unes dogmatiques, les autres utilitaires, d'autres sentimentales, toutes défectueuses. L'une des plus spécieuses est celle de Garofalo^ d'après laquelle est crime tout acte qui blesse fortement le sentiment moyen de pitié et de probité dans un temps et un pays donné. Elle a été réfutée; je me bornerai à faire observer qu'il s'agit pour le législateur non de souscrire aveuglément et passivement aux sentiments d'un peuple et d'un âge, sol bien mouvant pour une bâtisse juridique, mais de les utiliser en les redressant, de les contrôler en les respectant. Les sentiments ne sont que des produits d'une chimie mentale où se combine en nous, avec quelques sensations ou quelques images spéciales, des croyances et des désirs, des jugements et des volitions. C'est à ces éléments qu'il faut remonter pour apprécier le mérite de combinaisons. Et c'est ce que font, à leur insu^ ceux qui définissent dogmatiquement ou utilitairemenl le délit. Ceux-ci, les utilitaires, qualifient crime tout acte très contraire à la volonté générale ; ceux-là, les
dogmatistes tout acte émanant d'une pensée nettement contradictoire aux principes cardinaux de la pensée publique. Les uns et les autres se placent à un point de vue exclusif et insuffisant ; il faut les unir pour les compléter les uns par les autres". Deux savants, qui se sont évertués ici à exprimer en termes tout mécaniques une notion toute sociale, ont dit que le caractère distinctif de l'acte criminel est de produire dans l'univers un déficit définitif de la somme totale des forces instables. Pareillement, quoiqu'à l'extrême opposé de leur point de vue, nous dirons que le crime est un acte qui produit par lui-même un léger déficit, mais qui, s il était imité sans entrave (car son premier caractère essentiel, nous le répétons, est d'être imitable, et le défaut capital de toutes les définitions essayées est de l'avoir omis) produirait dans le monde social un déficit énorme de la somme de désir, de la sécurité et de la prospérité, dont la société dispose. Chacun de nous porte avec lui partout un bagage invisible de connaissances et d'espérances — deux formes de la croyance, — qui constituent son petit trésor de foi : il est persuadé qu'il vivra, que ses enfants vivront, que son argent est bien placé, que ses débiteurs ne feront pas faillite, il sait tout ce qu'on lui a appris à l'école, à l'église ou ailleurs : toutes certitudes d'autant plus inconscientes que plus profondes. Et la somme de tous ces petits trésors individuels, c'est le grand trésor national de foi, appelé de noms divers. Opinion publique. Conscience publique, Crédit public. Tout délit est un amoindrissement direct ou indirect de ce bien immense. C'est là son danger. Il ne faudrait pas beaucoup d'affaires du Panama, des banques d'émission ou des fonds guelfes, pour porter une atteinte mortelle au crédit public, ni beaucoup d'explosions de dynamite pour nous ramener à l'insécurité sociale des
LA SOCIOLOGIE CRIMINÈLLB ET LE DROIT PÉNAL
âges barbares. Un autre péril, mais peut-être moindre, c'est que le crime tend aussi à attiédir ou à éteindre ce -rand foyer national de chaleur motrice, de désir, de passion, qui se compose de tous nos petits désirs, de toutes nos petites passions particulières en tant qu'elles s'entr'aident ou qu'elles convergent à un même idéal. - Il appartient au législateur de juger quels sont les actes qui ont le double effet de diminuer la sécurité et la prospérité publiques; c'est ce que je disais tout à l'heure en rattachant la théorie du droit;pénal à la théorie des valeurs : valeur, en effet, signifie à la [fois jugement et besoin ; un objet vaut d'autant plus qu'il est plus fortement et plus généralement jugé propre à satisfaire un besoin plus intense et plus répandu. Par suite, dire que le législateur, en délibérant chaque article de son chapitre des obligations, a fait une prisée de valeurs inégales en conflit; c'est dire qu'il a sacrifié non seulement un intérêt à un autre intérêt mais. encore une opinion à une autre opinion. En rédigeant les articles du Code pénal, il n'a pas fait autre chose ; seulement ici l'inégalité des valeurs comparées est immense ; l'intérêt et le jugement de tout le monde sont mis en balance avec Tintérêt et quelquefois avec le jugement d'un seul. La loi ne prend pas la peine de dire qu'elle a sacrifié le poids infinitésimal au poids infini; mais elle punit l'individu qui a fait le sacrifice précisément inverse. — Remarquons que les croyances et les désirs, les principes et les intérêts du pays, sont souvent en opposition ; de là la difficulté de l'art de légiférer, car le législateur doit ménager à la fois les intérêts et les principes, se conformer le plus possible à ceux-ci comme à ceux-là, mais, quand il le faut, sacrifier les uns aux autres, tantôt plus, tantôt moins, dans une mesure variable, indiquée par le but qu'il poursuit.
G. TARDE
Il suit de là que la question de savoir s'il est possible de rédiger un Gode pénal éternellement et universellement juste doit être résolue par la négative. La foi nationale, la passion nationale vont changeant d'objets, et, par suite, d'adversaires. Ce qui n'empêche pas qu'il n'existe un certain fonds permanent de morale et, par suite, d'immoralité universelles, do criminalité universelle, qui consiste, notamment, à tuer ou vQler quelqu'un faisant partie dii même groupe social, dont le cercle, d'ailleurs, varie et s'étend sans cesse.
Une autre conséquence, c'est que le Droit pénal ne saurait s'empêcher d'être une échelle de délits et de crimes, ni, dans une certaine mesure, d'être un tarif de peines. Qu'il se fonde sur l'utilité et la volonté ou sur la croyance générales, il doit juger les actes humains d'autant plus criminels qu'ils sont un obstacle à la satisfaction de besoins plus forts et plus nombreux, ou qu'il s'attaquent à des croyances plus enracinées et plus vulgarisées. Il y aura donc des degrés de criminalité, et aussi de pénalité, parce qu'il y a des degrés de désir et des degrés de croyance. Toutefois, la peine devra toujours être en partie indéterminée, pour permettre au juge, dans les limites d'un minimum et d'un maximum très distincts, d'avoir égard aux considérations tirées de l'examen biographique, psychologique, anthropologique du coupable. — La nature de la peine aussi devra varier d'après les temps et les lieux, c'est-à-dire d'après l'état de l'industrie, des arts, des mœurs, d'après l'état social en un mot. La privation du droit de vote suppose la conquête politique du droit de vote ; l'amende suppose un certain progrès industriel qui a rendu possible la diffusion de la richesse mobilière. Le sinriple blâme judiciaire va s'aggravant avec la possibilité et la facilité d'une publicité plus étendue et plus prompte.
LA SOCIOLOGIE CRIMINELLE ET LE DROIT PÉNAL
L'emprisonnement va s'aggravant avec la passion croissante de locomotion et de liberté.
Les règles légales relatives à la complicité doivent se tenir au courant des changements sociaux dus à une civilisation progressive. La variété et le nombre des complicités possibles s'accroissent avec ce progrès. Au début des sociétés, il y a deux ou trois manières d'être complice, et le nombre des complices est strictement limité par les bornes étroites du groupe social le plus proche. Mais de nos jours, voyez combien de personnes disséminées sur tout le continent européen, ou même au delà, ont profité sciemment des escroqueries commises dans nos grandes affaires financières, et de combien de manières différentes. Voyez aussi jusqu'où s'étend la multiplicité variée de complices, à des degrés infinis, que les anarchistes pratiquants comptent en dehors de leur groupe étroit, depuis l'anarchiste théoricien qui arme leur bras et justifie d'avance leurs forfaits jusqu'au journaliste qui les excuse ou au littérateur qui les poétise... La vieille théorie des associations de malfaiteurs est à refaire, comme la vieille théorie des contrats. Il se noue à présent, journellement, des liens de droit volontaires, chose impossible et monstrueuse aux yeux d'un juriste d'ancienne école, entre des personnes qui n'ont jamais contracté ensemble, qui ne se sont jamais parlé ni écrit, dont une seule a promis et dont l'autre n'a pas expressément accepté sa promesse, réputée obligatoire pourtant à l'égal d'un contrat : entre un industriel, par exemple, qui s'engage à certaines choses dans son prospectus et un consommateur quelconque qui, se dressant du milieu de ce public impersonnel et indéfini auquel ce papier imprimé s'est adressé, le prend au mot ; pareillement, entre le banquier qui a émis un titre au porteur et le porteur quelconque qui le lui présente. Les pro-
G. TARDE
grès de la presse et des communications, en ouvrant ainsi aux actes privés un débouché de publicité croissante et prodigieuse, ont prêté aux engagements individuels une portée juridique inattendue, dont Gaïus et Ulpien, à coup sûr, seraient scandalisés. Et, comme à la vie civile et normale, ces mômes progrès ont fait à la vie criminelle des conditions nouvelles, imprévues des criminalistes anciens! Il peut exister main tenant, entre gens qui ne se connaissent pas, de très réelles complicités; et c'est une tâche éminemment ardue de décider où doivent commencer désormais, oij doivent s'arrêter celles qui méritent d'être incriminées. Car assurément elles ne sauraient l'être toutes.
Il y a une mmorité criminelle, en quelque sorte, très distincte de la minorité civile, et plus abaissée. Chez nous, c'est l'âge au-dessous de seize ans. Pour la fixation de cet âge minimun de la responsabilité criminelle présumée, la loi doit se référer à l'état social encore. La précocité des perversités criminelles va croissant avec la civilisation ; donc l'âge de la moralité criminelle doit aller en s'abaissant. Le nouveau Code pénal italien échelonne la responsabilité sur divers âges, mais, quoiqu'il abonde ici en distinctions, on peut dire qu'en somme il abaisse l'âge de la présomption de responsabilité, car il la fixe à quatorze ans et non à seize. — Il est curieux de noter qu'à l'inverse de la minorité criminelle, la minorité civile va s'élevant avec le progrès social. Dans les âges barbares, on était majeur civilement, parmi nos ancêtres, à quatorze ans, comme on l'est chez nous à vingt et un ans. On atteignait alors l'âge du contrat avant d'avoir atteint l'âge du crime ; c'est le contraire à présent. Cette inversion se justifiet-elle ? Je n'en voit pas bien la raison.
En ce qui concerne l'incrimination, est-il nécessaire de rappeler ses variations historiques, les crimes de blas-
LA SOCIOLOGIE CRIMINELLE ET LE DROIT PÉNAL 147
phème, d'hérésie, de sorcellerie, de suicide, rayés de nos Codes, — la violation de sépulture, grand crime jadis, à présent simple délit, — le délit de coalition, le délit de grève, transformé en droit à la grève, - la mendicité, œuvre sainte au moyen âge, maintenant passible de poursuites, etc. ? (1) N'est-il pas manifeste que, si certains crimes cessent de l'être, si de nouveaux crimes les remplacent, si la gravité proportionnelle des actes délictueux ou criminels varie énormément, cela tient au changement survenu dans l'importance proportionnelle de divers besoins et de divers principes? Et sera-t-il possible d'expliquer autrement. que par la sociologie certains nouveaux crimes tels que les attentats à la dynamite ou les escroqueries supérieures de nos grands financiers, qui, par leur but et leurs procédés, tiennent essentiellement à notre état social ?
Un seul mot de plus pour montrer le rôle capital que joue en Droit pénal l'extension graduelle et incessante de de que j'appelle le domaine social (indépendamment des frontières politiques d'Etats) par l'inévitable effet du rayonnement des^exemples et du nivellement social qui s'ensuit. Si le meurtre vindicatif de la femme par le mari trompé est blâmé chaque jour davantage par l'opinion et tend à n'être plus excusé parla loi, et si, au contraire, le meurtre vindicatif du mari ou de l'amant par la femme délaissée indigne de moins en moins, est-ce que cela ne prouve pas simplement que les deux sexes à cet égard et à certains autres s'assimilent et se nivellent ? Je le crois. Ce qu'on ne contestera pas, c'est que la cause indiquée rend seule compte de la tendance, générale aujourd'hui, au développement du Droit pénal international, au développement en
(1) On pourrait certainement en France se dispenser do prévoir nommément le crime de castration (art. 316).
G. TARDE
particulier de l'extradition et à lelargissement de l'idée de récidive. Le nouveau Gode italien a marqué ici un notable progrès sur le nôtre, parce que la civilisation a beaucoup progressé dans l'intervalle des deux. Sans entrer dans le détail des réformes qu'il inaugure, il est permis de conclure, avec M. Louis Paoli (1), que « le scancale, auquel on assiste dans notre législation (fi-ançaise), de l'impunité d'un méfait commis par un étranger qui a fui le lieu du crime, est définitivement conjuré par l'Italie. » Pourquoi ce scandale a-t-il dû être conjuré, si ce n'est parce qu'il avait grandi d'année en année? et pourquoi aurait-il grandi si ce n'est parce qu'un crime contre un Européen d'une nationalité autre que la nôtre suscitait en nous une indignation toujours croissante, plus près d'égaler l'indignation suscitée par un crime contre un de nos compatriotes ? Le besoin se fait sentir aussi d'une notion de la récidive qui s'étende aux délits successifs commis en différents Etats.
Je ne puis avoir la prétention d'épuiser mon sujet, et il me suffit de ces quelques exemples à l'appui des considérations générales qui les ont précédés. Une dernière considération, cependant, se présente d'elle-même. Le seul fait qu'il se dessine dans une société un courant d'idées tel que celui de l'anthropologie ou de la Sociologie criminelle doit avertir le législateur, même le plus opposé à ces idées, qu'il y a lieu pour lui d'en tenir compte, et notamment de réformer son Gode pénal dans le sens d'une part plus large faite à la préoccupation de la psychologie du criminel. Et, de fait, ce souci toujours croissant d'analyses psychologiques, si surprenant en apparence dans une société qui se dit de plus en plus positive et utilitaire, doit se com-
(1) Le Gode pénal d'Italie et son système pénal, par Louis Paoli (Paris, Durand et Pedone-Lauriel, 1892).
LA ^SOCIOLOGIE CRIMINELLE ET LE DUOIT PÉNAL
muniqiier au législateur et au juge, s'ils veulent se mettre au ton de leur temps. Ce n'est donc pas sans raison, par exemple, que, dans rarticle 51 du Code pénal italien, nous voyons la douleur aiguë, aussi bien que la colère, comprise parmi les causes d'atténuation de la responsabilité. La douleur ! Combien elle va s'avivant, et combien son importance va grandissant, autant que son intensité, à mesure que le cerveau humain se complique et s'affine ! Combien la sympathie pour la douleur, aussi, et la pitié pour celui qui souffre, se développent et s'étendent ! Tout n'est pas factice dans la religion actuelle de la souffrance humaine, dans la passion liltéraire de tant de romanciers et de leurs innombrables lecteurs pour les formes infinies de la misère humaine. C'est aussi une des caractéristiques de notre âge de chercher en tout malfaiteur un malheureux et de rechercher jusqu'à quel point il est coupable. Par suite, l'école d'anthropologie criminelle a eu beau, à ses débuts, prêcher la sévérité, le souci exclusif de l'intérêt général, le dédain des questions de responsabilité morale, il a suffi qu'elle fût une école de psychologues et qu'elle répondît aux besoins psychologiques du public, pour que le résultat dernier de ses progrès ait été, non de supprimer, mais de poser plus passionnément que jamais le problème de la culpabilité, de la responsabilité morale. Car il s'agit de porter un jugement sur un acte considéré dans ses causes psychologiques, et cela qu'est-ce, si ce n'est un juffement moral ?
PRO DOMO MEA
Réponse A M. FEURI
Je suis un peu embarrassé pour louer comme il convient la Sociologie criminelle de M. Enrico Ferri, car l'une des choses notables de ce volume, où il y en a beaucoup, c est la dureté de la critique en règle à laquelle il soumet ma théorie de la responsabilité pénale. Si l'adage qui bene amat bene castigat, est aussi vrai en français ou en italien qu'en latin, l'auteur vient de me donner là une bien vigoureuse marque d'amitié. Quand je dis vigoureuse, ce n'est pourtant pas que je trouve ses arguments écrasants. A vrai dire, il m'étonnent un peu par un défaut tout contraire. En tout cas, c'est une critique franche et sincère, comme je les aime, et, très sincèrement aussi,j'en remercie l'auteur. Mais il me paraît opportun d'y répondre.
Commençons par bien poser le problème. J'ai souvent reproché, Je reproche encore, et plus énergiquement que jamais, à l'école naturaliste, à M. Ferri et à ses disciples, d'avoir, sans nécessité aucune, froissé la conscience morale du public, compromis sérieusement la cause de la rénovation du Droit Pénal, et, en môme temps, fait trop beau jeu aux partisans du libre arbitre," en se croyant obligés de rayer les idées de responsabilité, d'imputabilité, de démérite, de culpabilité, de devoir, de droit, parce qu'ils ramenaient les actes humains sous la loi générale des faits naturels. C'était concéder que, hors du libre arbitre, il n'y a point
G. TARDE
de morale, dans le sens où l'humanité, qui cependant n'entend rien à la notion scolastique du libre arbitre, de « la réelle ambiguïté des futurs contingents », a toujours compris ce mot. On peut lire à la fin du dernier ouvrage d'Herbert Spencer, Justice, — titre significatif - une lettre d'un ecclésiastique anglais, le révérend Davies, qui conteste à l'illustre philosophe positiviste, sous prétexte qu'il est déterministe, le droit de parler de Devoir et de Justice. M. Ferri s'exprime exactement comme le révérend Davies quand il m'accuse de me contredire (voir p. 382) notamment parce que, n'admettant pas le libre arbitre, « je retiens cependant le vieux concept de la responsabilité morale. » Aussi pourrais-je, pour toute réponse, le renvoyer à celle par laquelle Spencer réfute les objections de ce clergyman qui est, lui aussi, son ami, pour compléter la ressemblance. A mes yeux, pareillement, rien de moins justifiable que la vieille, très vieille association d'idées, que le vieux, très vieux préjugé, dont le savant député italien se fait l'écho; et je me suis efforcé de montrer ailleurs que le véritable fondement de la culpabilité, — inaperçu de tous, mais constamment, universellement et inconsciemment employé — était non la liberté du vouloir mais l'identité de la personne voulante, identité plus ou moins ferme et durable, combinée avec l'existence d'un lien social plus ou moins étroit, c'est-à-dire, au fond et en moyenne, d'une similitude plus ou moins grande, sous les rapports d'origine sociale, effets et aliment de la sympathie, de la solidarité sociale, entre le criminel et sa victime (1). Mais cette théorie, accueillie avec faveur par
(1) Je disque ces deux conditions, identité et similitude,doivent concourir, et que, lorsque l'une d'elles descend à l'état zéro, la responsabilité morale s'annule. M. Ferri a tort de me reprocher d'avoir laissé ce point dans le doute, il a mal lu.
PRO DOMO MEA
les uns, critiquée avec bienveillance par la plupart, avec sévérité par un petit nombre de misonéistes acharnés (les premiers du reste à conspuer partout le misonéisme chez autrui), n'a pas encore eu d'adversaire aussi intraitable que M. Ferri. Une dizaine de pages sont toutes pleines des prétendues contradictions qu'il y relève, dès conséquences inacceptables qu'il croit y découvrir.
Répondre à tout cela n'aura rien, je le crains, de bien amusant pour le lecteur. Prenons le taureau par les cornes. Et d'abord, comme il n'est rien de si fastidieux que de répéter les mêmes choses en d'autres termes, on me pardonnera de reproduire une partie d'une lettre parue dans la Revue scientifique du 21 mars 1891, lettre à laquelle il n'a été rien répondu et qui est une réponse anticipée à mon ami et critique italien.
« Je ne puis accorder, y disais-je, que ma théorie soit le moins du monde en opposition avec le principe de la défense sociale donnée pour fondement à la pénalité. Loin de le contredire, elle l'explique, et seule le rend applicable. La société doit se défendre contre toute agression, comme l'individu doit réagir, par un acte réflexe plus ou moins compliqué, contre toute excitation ; mais, de même que d'après la nature de l'excitation diffère celle de l'acte réflexe, la société doit se défendre contre un crime et un criminel véritable, autrement que contre un fou et un acte de folie homicide (1). Il y a là une différence essentielle qui tient à la nature des choses, et à laquelle il sera toujours nécessaire d'avoir
(1) M. Ferri, en finissant, semble reconnaître ce point ; car il admet que la société « en réagissant contre tout acte anti-social doit tenir compte des conditions psychologiques de l'agent pour adnpterà l'ofîense et à l'ofTensour les moyens défensifs. » Je demande si c'est adapter à l'offense et à l'offenseur les moyens défensifs que d'envoyer en Cour d'assises des fous homicides pêle-mêle avecles Pranzini et les Anastay.
égard, alors môme que la foi au déterminisme des actions humaines serauniveisalisée avec toutes ses conséquences. La pénalité, c'est la défense sociale en tant que dirigée contre les actes, contre les agents, non pas simplement destructeurs et préjudiciables, mais sentis et iu«^és immoraux. Le caractère particulier, indélébile, de cette réaction, en n'importe quelle société imaginable, fût-elle imbue de déterminisme jusqu'à la moelle, — comme le prouve l'exemple de tant de sectes stoïciennes, musulmanes, puritaines, jansénistes, à la fois morales et fatalistes, au plus haut degré, — c'est d'être flétrissante. Il importe donc au plus haut point de savoir à quelles conditions, dans quels cas, il y a lieu décaisser libre cours à la répression pénale » c'est-à-dire de diriger judiciairement contre un homme cette flétrissure de l'opinion qui s'attache et s'attachera toujours, comme un stigmate, aux condamnations pénales. « C'est à ce besoin que ma théorie s'efforce de répondre.
« On m'arrête et l'on me dit : Que parlez-vous de moralité, d'immoralité, de morale ! De quel droit, niant le libre arbritre, employez-vous ces mots? Soyez donc plus logique et moins éclectique ! Je réponds : De quel droit affirmez-vous que, le libre arbitre ôté, la morale croule, et partez-vous de là pour me taxer d'inconséquence? Comment ne voyez-vous pas que ce faux principe, cette association et cette confusion d'idées vous viennent tout droit de vos adversaires, qu'en y abondant vous faites leur jeu, et avant de leur faire une si énorme concession, il vaudrait bien la peine d'examiner un peu si elle est fondée ? Elle ne l'est pas, et je le prouve en dépouillant l'idée de Gulpablité de tout ce qu'elle a revêtu de mystique, au cours de son histoire très instructive, et la réduisant à ce qu'elle a de positif et d'essentiel. L'éclectisme consiste à marier
PRO DOMO MEA
des idées hétérogènes ; le contraire de l'éclectisme, c'est ce que je tâche de faire, dégager une notion nécessaire des notions étrangères et compromettantes avec lesquelles on l'a confondue. Je ne m'abuse pas du reste su r la difficulté de rompre une liaison d'idées séculairement et dogmatiquement consacrée. » Toutefois « l'idée de culpabilité est beaucoup plus vieille et plus universelle que l'idée du libre arbitre. » Celle-ci est un concept scolastique, celle-là est le résumé de certaines émotions caractéristiques.
« Il existe en nous des sentiments originaux (composés soit, mais originaux comme notre individualité même) des sentiments qu'on appelle la gratitude ou l'indignation, l'admiration ou le mépris, l'amour ou la haine, et des jugements d'éloge ou de blâme, qui condensent ces sentiments. Ces sentiments et ces jugements sont le fruit d'une longue évolution historique, mais surtout le développement naturel de germes posés au cœur des sauvages les plus primitifs dans leurs relations domestiques, ou plutôt, comme Darwin et Comte l'ont montré, dans le cœur de tous les animaux sociables, sociables précisément parce qu'ils étaient doués de cette manière de sentir. Ces sentiments et ces jugements sont donc indestructibles tout comme les sensations et les perceptions lumineuses, sonores, tactiles ; et, comme celles-ci servent à nous guider dans nos rapports avec les choses, ils servent à nous éclairer dans nos rapports avec nos semblables, avec nos co-associés (sentis et reconnus tels), dont le cercle primitivement très étroit grandit sans cesse au cours du progrès civilisateur. Or, la moralité ou l'immoralité des actes humains, le mérite ou la cîilpabilité des hommes, ne sont pas autre chose au fond (dans le sens social du mot) que la propriété qu'ils ont de susciter, dans un milieu et à unmoment donné, l'approbation ou le blâme, et les émotions concentrées en ces mots, à des degrés d'ail-
G. TARDE
leurs très divers d'intensité. La moralité et l'immoralité humaines sont simplement (au point de vue positiviste) la possibilité de ces émotions, comme la couleur des objets estsimplement lapossibilitéde nosimpressionslumineuses. La couleur des objets, malgré la conception symbolique que nous en avons ainsi, n'en est pas moins quelque chose de très réel, qui méritait certainement d'être marqué par une sensation ad hoc ; et j'en dirai de même de la m-oralité ou de l'immoralité des actions. Ce sont là des qualilés très réelles, en ce sens que nous exprimons de la sorte une distinction juste, qui mérite d'avoir son signe particulier dans notre sensibilité sociale. Il y aura donc toujours, quoi qu'on fasse, et si déterministe qu'on soit, des actes jugés et sentis moraux ou immoraux, puisque l'éducation scientifique peut bien avoir la vertu de modifier la direction de nos sentiments, mais non la prétention de les détruire. Et d'ailleurs, à quoi bon ? et pourquoi l'indignation, par exemple, serait-ell e plus ou moins irrationnelle que le rouge ou 1 e bleu ? La preuve que ces dernières sensations ontleurraison d'être, c'est qu'il y a des cas où nous reconnaissons avoir été le jouet d'illusions d'optique, qui nous ont montré du rouge là oii il y avait du vert ; et de même, nous savons qu'il y a des illusions d'éthique pour ainsi dire, par suite desquelles tant de gens s'indignent à faux, méprisent, s'apitoyent, blâment à tort. L'optique et l'éthique ont précisément pour but de nous apprendre à rectifier ces erreurs (1).
(d) J'ajoutais : « Mais en est-ce une que de tourner contre un homme méchant par nature, fourbe et cruel de naissance, notre force éliminatrice de sainte colère ou de méprisante pitié? Le repousserons-nous avec moins d'indignation et de mépris parce que nous saurons qu'il a fait le mal par besoin, et que sa perversité est la combinaison de facteurs physiques, physiologiques et, sociaux, qui se sont rencontrés? Nullement, pas plus que notre reconnaissance pour un bienfaiteur ne diminuera à la pensée qu'il a été poussé irrésistiblement par sa nature charitable à nous faire du bien. )> Cette dernière comparaison montre que M. Fcrri, dans un passage, a compris le contraire de ma pensée.
PRO DOMO ME A
Or, ma prétention a été de prouver que, pour donner aux sentiments et aux jugements publics de blâme, d'indignation, de pitié méprisante, absolument inséparables de toute condamnation pénale, la direction la plus utile socialement, el en même temps la plus conforme au penchant inné, héréditaire, de la conscience civilisée, il convient de les diriger exclusivement contre les actes émanés de la personne même de l'agent, et commis au préjudice de l'un de ses compatriotes sociaux (de ses semblables au sens social du mot), reconnus tels à son époque et dans son pays. La première condition est remplie quand ces actes sont, d'une part, conscients et volontaires, ce qui ne veut pas dire libres le moins du monde, et, d'autre part, conformes au caractère propre de cet agent, révélé ou développé par les circonstances, identique à lui-même dans une certaine mesure à travers la variété de ses manifestations. Contester cette identité relative, cette permanence momentanée de la personne, c'est nier l'évidence; l'admettre, mais en l'assimilant dédaigneusement à la persistance d'une rivière qui garde le même nom malgré le renouvellement continuel de ses eaux, c'est confondre un être, le plus réel des êtres, avec une entité verbale. Rien de plus « anti-scientifique », je pense, qu'une telle confusion. Je ne puis comprendre non plus que la réalité de la similitude sociale, ou l'importance de cette similitude, soit contestée (1), en dépit de toutes les différences individuelles dont nul plus que moi n'apprécie ni ne met en relief la portée. N'est-il pas visible que, à mesure que les hommes entrent en contact et se mettent à se ressembler sous le rapport du langage, des croyances
(1) Elle ne l'est pas par les nouveaux sociologues, non plus que l'impor tance de sa cause sociale, l'imitation.
G. TARDE
religieuses ou autres, des institutions, des arts, des mœurs, ils forment une société plus étroite et plus fraternelle? Et n'est-il pas malheureusement démontré — par l'histoire de toutes les colonies, môme contemporaines, et, à plus forte raison, par celles du xvi" siècle — que, partout et toujours, l'homme séparé de nous par le langage, par la religion, par tous les côtés ethniques, comme l'est l'indigène d'une île nouvellement découverte, est traité par nous comme un simple gibier? Ma théorie, certes, n'innocente pas les massacres et les pillages commis de la sorte ; mais elle explique pourquoi ils sont ou ils ont été innocentés, et elle fait voir aussi que, en réalité, ces horreurs sont loin de révéler chez leurs auteurs la profondeur de perversité qu'elles accuseraient si elles frappaient des compatriotes (1). Certainement, un anthropophage australien qui, débarqué à Paris, se mettrait à manger un petit Parisien — pour emprunter à M. Manouvrier sa comparaison— serait moins coupable^ beaucoup moins coupable, que ne l'a été Pranzini d'égorger une femme parisienne avec laquelle il venait de coucher. Est-ce à dire qu'il faille laisser cet honnête cannibale achever son festin? Non, il faut l'abattre tranquillement comme un chien enragé, pour apaiser l'alarme -publique que M. Manouvrier prend ici mal à propos pour de V indignation. On ne s'indignerait pas, soyez-en certain, mais on s'alarmerait fort, si un boa échappé d'une ménagerie dévorait un enfant. Yoyons, estce qu'on aurait Tidée, sans rire, de traduire en cour d'assises ce sauvage, côte à côte avec nos assassins distingués ?
(1) L'histoire et l'archéologie — il est vrai que M. Ferri les abhorre et on ne s'en aperçoit que trop — nous font voir que le principal progrès de la civilisation a consisié à reculer sans cesse la frontière morale dans l'enceinte de laquelle les vies et les propriétés sont sacrées, mais au delà de laquelle s'ouvre une sorte de territoire de chasse.
PRO DOMO MEA
N'allez pas me dire que, par le fait m^'me de son crime, un de ces derniers criminels eux-mêmes a révélé sa dissemblance profonde avec son milieu, et que, par suite, pour lui aussi, Tune des deux conditions dont j'exige la réunion plus ou moins complète pour décider qu'il y a responsabilité morale et pénale, fait absolument défaut. Hélas ! que ne puis-je croire, comme M. Ferri, « que l'homme vraiment normal ne commet pas de crime. » ! Mais, je l'avoue, tous les meurtriers que j'ai connus et dont j'ai instruit l'affaire m'ont paru être tout pareils à leur entourage, imbus jusqu'à la moelle des préjugés, des vanités, des idées, des besoins de leur groupe social ; et je n'ai rien reconnu d'exceptionnel en eux que leur égoïsme plus âpre, différence de degré seulement, et différence d'ordre tout psychologique, nullement d'ordre social.
Il est assurément plus simple et plus commode de supprimer un problème embarrassant que de le résoudre. Nier la responsabilité morale, c'est beaucoup plus radical et plus net, j'en conviens, que de démêler ses éléments compliqués et de procéder à leur appréciation délicate. Mais est-ce plus pratique ? Non, ce problème éternellement et universellement posé ne saurait être traité par le mépris comme les querelles byzantines sur Yomoousios et Vomoiousios. Et il faudra toujours en venir à lui donner, pratiqiie?nent, une solution plus ou moins dissimulée, que, théoriquement, on aura déclarée impossible ou imaginaire. La mienne est complexe, c'est vrai, mais elle doit l'être pour être complète. Je sais bien qu'il est malaisé, dans beaucoup de cas, de dire si la personnalité de l'agent a été, ou n'a pas été, et jusqu'à quel point elle a été altérée par l'ivresse ou un accès d'épilepsie ou de folie. Mais est-il bien plus facile de décider à quel âge commence la responsabilité pénale du mineur que de décider à quel
G. TARDE
point d'altération maladive du caractère commence l'irresponsabilité du fou, de l'épileptique, de l'alcoolique. ..? 11 faudrait donc, si l'on voulait aller jusqu'au bout des principes de M. Ferri, supprimer toutes ces distinctions à la fois et édicter que, dès le plus bas âge, les enfants pourront être poursuivis criminellement, malgré la réprobation qui accueille partout, parmi les doctes comme parmi les ignorants, les poursuites criminelles, les flétrissures pénales, dirigées contre les enfants?
La personnalité, — chose très complexe, encore plus que ma théorie, — va se formant, c'est-à-dire s'harmonisant et s'identifiant de plus en plus, — de l'enfance à la jeunesse et à l'âge mûr. Mais, si elle se forme peu à peu, peu à peu aussi elle est susceptible de se déformer sous l'empire de troubles cérébraux. Je dis qu'alors une nouvelle personnalité, morbide et anormale, tend à se greff"er sur l'ancienne, et à se substituer à celle-ci. Mais ce n'est qu'une tendance, rarement réalisée. Aussi le phénomème du dédoublement de la personnalité, dans le sens où l'entendent les aliénistes, est-il peu fréquent, et je n'ai pas dit qu'il fût habituel. Ce qui est habituel, en revanche, c'est l'altération du caractère, qui est (voir Maudsley à cet égard) l'un des premiers symptômes de la folie naissante. Or, cette altération peut être considérée comme une nouvelle personnalité en herbe, par la môme raison qu'à mes yeux une variété individuelle un peu notable dans une espèce vivante est une nouvelle espèce en projet. Car, supposez cette variété fixée par l'hérédité, elle finira par refondre, en vertu des lois de la corrélation de croissance, l'organisme tout entier, et un nouvel équilibre stable pourra sortir de là. C'est précisément ce que parvient à faire quelquefois , bien rarement, l'hérédité des germes de folie : faire de l'ordre avec du désordre, c'est le secret
PRO DOMO MEA
de l'âme en nous. Tel désordre cérébral, qui a commencé par une folie véritable, s'atténue peu à peu ou s'acclimate en se transmettant aux héritiers, devient génie ou talent, ou tout simplement une de ces « extravagances innées,
comme un délit. — Oui, mais, M. Ferri le sait bien, comme un délit qui n'a jamais déshonoré personne et qui se trouve inscrit abusivement dans le Code pénal, pour des motifs plus ou moins valables. — En un autre endroit, mon savant pontradicteur énumère tous les cas où une sanction sociale frappe ceux qui, même de très bonne foi, ont commis un acte préjudiciable à autrui (choc maladroit, faillite honnête,
(1) Aussi M. Ferri n'est-il pas fondé à alléguer (p. 387) que, d'après ma théorie, le fou hérédilaù^e doit être responsable. Qu'importe que la folie soit héréditaire ou non, pourvu qu'elle soit vraiment un trouble survenu au cours de la vie, une déviation du cours de l'évolution individuelle? Les maladies héréditaires sont-elles moins des maladies pour cela? Et, lorsqu'elles éclatent chez le descendant à un âge correspondant à celui de leur apparition chez l'ascendant (ou plutôt un peu antérieur, comme l'a remarqué Darwin), devra-t-on dire qu'elles ne sont pas des perturbations organiques, qu'elles constituent la santé pour l'individu, sous prétexte qu'il en portait le germe en naissant? J'ai dit, il est vrai, et je maintiens, que si, dès sa naissance, le sujet présente une de ces singularités persistantes où revit, très atténuée et en quelque sorte noi'malisée, une anomalie morbide d'un progéniteur, ce n'est plus là une cause d'irresponsabilité Tel est le cas, souvent, de cette fameuse folie morale que l'on dit consister essentiellement, uniquement, dans certaines prédispositions innées au vice et au délit, et que, par suite, il n'est pas bien malaisé d'identifier avec la cHminaiité native, puisqu'elle est la même chose sous un autre nom. En quo'i donc mon assertion à cet égard peut-elle surprendre et scandaliser Ferri, qui regarde comme une « conception géniale de Lombroso l'identification du fou moral et du criminel-né? »
G. TARDE
mineuse toutefois et discréditante, etc.). Mais n'est-ce pas précisément parce qu'il existe des sanctions sociales autres que la sanction pénale pour frapper les préjudices ou les infractions à la loi involontaires, non méchants, non coupables, qu'il faut réserver aux infractions coupables la sanction pénale? M. Ferri me dit encore : On récompense bien les talents des artistes ou des orateurs, quoiqu'il n'y ail aucun mérite moral à cela. Je réponds : il serait injuste de récompenser par la louange morale un talent artistique ou oratoire; il suffit de l'admirer autrement. C'est précisément parce que nous admirons les talents que nous devons réserver notre estime pour les vertus. Le génie et l'héroïsme ont droit à des récompenses sociales très différentes l'une de l'autre ; la maladresse et la méchanceté ont droit, de même^ à des châtiments très dissemblables.
Telle est, en somme, ma réponse à mon ami Ferri (1). Maintenant^ est-il nécessaire de le suivre pied à pied dans sa cri tique de détail? Non; il n'est pas inutile cependant de parcourir rapidement quelques-uns de ses arguments. Il reproche à ma théorie un grave défaut, le plus grave à ses yeux après celui d'être u syllogistique », épithète dont il abuse un peu, tout en argumentant beaucoup. Il lui reproche d'être « éclectique ». Elle l'est, paraît-il, pour deux raisons (p. 382) : d'abord, nous le savons, parce que « d'une part elle exclut le libre arbitre et d'autre part maintient le vieux concept de la responsabilité morale », en second lieu, parce qu'elle fait reposer la pénalité « d'une part, avec les théories classiques, sur l'élément individuel (identité personnelle), d'autre part, avec les théories positivistes, sur l'élément social (similitude sociale). »
D'oii il suit : 1° que, d'après mon savant adversaire, il
(1) Et non seulement à lui, mais à tous mes autres critiques en bloc
PRO DOMO MEA
est contradictoire d'admettre à la fois un élément individuel et un élément social ici, — comme si l'on pouvait jamais séparer ces deux termes indissolubles ! - et 2° que, d'après lui pareillement, l'identité personnelle est une notion sans nulle réalité objective et positive ! Plus loin (p. 388), il est plus explicite encore : « Nul homme, fou ou non, n'est jamais identique à lui-même. L'idée d une personnalité tout d'une pièce, qui reste identique à soi-même chez l'homme normal, et se dédouble ou s'aliène chez l'homme fou, est absolument antiscientifique». Mais où donc ai-je parlé d'une identité absolue et indéfiniment durable? Il n'y a rien de tel dans le torrent des phénomènes. Quant à l'idendité relative et passagère de la personne, la nier, c'est tout nier, puisqu'il n'est pas de proposition ni de perception qui n'implique l'aftirmalion de la réalité persistante du moi, et qu'à ce postulat fondamental est suspendue la foi réaliste au monde extérieur, dont M. Ferri paraît si pénétré.
Trop pénétré. S'il avait un peu plus vécu dans la familiarité de ces « métaphysiciens » (lisez tout simplement philosophes) qu'il accable à chaque instant de son dédain, peut-être leurs spéculations, non toutes « fantastiques » quoique syllogistiques, lui auraient-elle inoculé, comme à Stuart Mill et à Spencer même, comme à Cournot, comme à Renan, comme à Taine, comme à Littré, comme à Fouillée, à Guyau, et autres éminents « positivistes », ce vaccin d'utile scepticisme, « d'idéalisme larvé », qui seul garantit contre le fléau aveuglant du dogmatisme soi-disant « scientifique ». Peut-être lui auraient- elles appris à se demander ce qui reste de la matière, l'esprit ôté, et si ce reste, masse, mouvement, force, espace, temps, est autre chose qu'un reflet de l'esprit, de l'esprit lâché pour son ombre par ceux qui se persuadent construire l'univers
G. TARDE
avec des abstractions vides, vraiment fantastiques celles-là, avec ces extraits ou ces possibilités de nos sensations appelés matières et mouvements, avec ces objectivaLions de nos efforts et de nos désirs appelées forces... Autant vaudrait bâtir une maison avec des lavis d'architectes, ou un pont avec des équations algébriques d'ingénieurs, pour tous matériaux (1). — Grande et profonde lacune, et qui fait comprendre pourquoi M. Ferri ne saurait admettre le déterminisme psychique entendu à la façon de Fouillée, et ne parait concevoir qu'un déterminisme physico-chimique, mécanique en fin de compte. De là aussi son inintelligence, véritablement prodigieuse chez un si lucide esprit, de ce que nous appelons la volonté.
Il prend la peine d'écrire des pages entières où l'on remarque des phrases telles que celle-ci, destinée à dessiller les yeux des métaphysiciens : « La volonté n'est que l'abstraction synthétique de tous les actes volitifs que nous avons accomplis, mais il n'existe pas de volonté^ comme entité, qui émette de temps à autre des commandements. . . » Il y a beau temps que^ dans le monde des philosophes, il n'est plus question des facultés de l'âme, imaginées par les Ecossais ! — Au demeurant, ce n'est là qu'enfoncer une porte ouverte. Mais dire, ailleurs, que la volonté n est rien, parce qu'elle nest qiiun cas de la loi universelle de la transformation des forces (p. 267), c'est plus grave; car c'est oublier que le seul contenu positif, saisissable, de
(1) Tout ce qui est psychologie pure semble étranger à M. Ferri. Par exemple (p. 685), il s'ébahit de me voir qualifier extérieure la contrainte exercée sur la personne par les lésions cérébrales qui la font agir par impulsion folle, et de me voir opposer cette impulsion à la contrainte interne qui découle de son caractère normal. C'est, dit-il, par amour d'une « symétrie syllogisLique » que j'ai fait cette distinction. — Où donc y a-t-i! omhve de syllogisme là-dedans? Et qu'est-ce qu'il y a de si abusivement symétrique dans ce distinguo élémentaire ?
PRO DOMO MlîA
l'idée de force, c'est précisément l'effort volontaire. Une /orce m qu'est-ce que cela peut bien 6lre ?Je sais ce que c'est que plaisirs, douleurs, affirmations, négations, désirs, répulsions : je sah cela parce que je suis cela; mais forces] quidl Comprenons donc enfin que tout déterminisme physique, au fond, s'il n'est conçu comme un déterminisme psychique, est inintelligible absolument.
Je ne puis concevoir pourquoi, de ce que la volonté est simplement la transformation dernière de Faction réflexe, Ferri conclut qu'e//e na rien à voir dans l'imputabilité des actes humains. Qu'il n'y ait pas plus d'indétermination dans la production de la volonté la plus délibérée et la plus haute que dans l'acte réflexe le plus automatique, je l'admets; mais ce que je vois très bien en même temps, c'est que, dans l'acte réflexe le plus simple, même dans la contraction de l'être monocellulaire qui résiste à un contact ou saisit une proie, — ou du moins à l'origine de cet acte réflexe, habitude organique née elle-même, comme toute habitude, d'une initiative plus ou moins consciente, plus ou moins volontaire, dans le sens rudimentaire du mot, — il y a la manifestation d'un être animé, d'un être qui jouit et souffre, qui tâtonne, se souvient, pressent, qui, par conséquent, se distingue nettement de l'univers environnant, s'oppose à lui comme le moi au non-moi, et sent celui-ci durer parce qu'il se sent lui-même persister un certain temps, confusément, sous la variabilité de ses impressions. — Or, cela me suffit, je n'ai que faire du libre arbitre. Sait-on pour quelle raison l'idée de responsabilité jusqu'ici est toujours restée soudée à celle de liberté, et soudée si fort que, dans l'esprit de M. Ferri, les idées de volonté et de liberté ne font qihin., celle-là disparaissant avec celle-ci dans le goufl're du déterminisme? Je crois maintenant apercevoir que cela tient à ce que le devoir a
G. TARDE
toujours été conçu par les religions comme le commandement d'un maître, et le délit, par suite, comme une désobéissance. Il est certain que désobéir, quand on n'a pu obéir, ne saurait ôire sans contradiction regardé comme un crime punissable aux yeux du maître qui a commandé et qui, en outre, est supposé avoir créé son sujet prédestiné de toute éternilé à celte désobéissance nécessaire. Mais, si on substitue à cette notion du Devoir une autre conception (1), positive et certaine, celle du Devoir-finalité, fondé sur la volonté même de Tindividu, sur sa volonté suggérée, sourde, inconsciente, écho du monde ambiant, mais écho concentré et devenu voix, et avec laquelle peut entrer en conflit une volonté claire et actuelle du même homme, on verra la question changer de face. Ce combat de deux impulsions contraires n'apparaîtra plus comme une contradiction; et, si fatal que soit le dénouement de cette lutte, il ne sera point surprenant que, dans le cas où la volonté jugée supérieure serait vaincue par la volonté jugée inférieure, et jugée ainsi par Tindividu lui-même, celui-ci tombe frappé sous le coup de son propre jugement. Je n'entre pas dans le détail des conséquences et des difficultés possibles. Je tiens seulement à faire remarquer que ce point de vue permet de rompre l'association traditionnelle d'idées d'oii part mon contradicteur.
— « Je ne sais pas comment M. Tarde, dit M. Ferri, a pu écrire que la société ne saurait condamner un homme pour un préjudice, pour un homicide même, commis involonlairement... Et cependant chaque jour la société punit justement un homicide involontairement commis. » Justement? C'est là la question, et j'ai déjà répondu à cetargu-
(1) J'ai essayé de l'esquisser çà el là, cl notamment dans ma Philosophie pénale, p. 23 et suivantes. Mais M. Ferri a dù éviter de lire ce morceau, où il est question de syllogisme.
PRO DOMO MEA
ment. M. Ferri y a, du reste, répondu lui-même en un autre endroit (p. 230) où il blâme la peine d'emprisonnement « inutilement donnée aux coupables d'homicide involontaire. )) Ces peines d'une nature toute spéciale, extrapénales, toujours dérisoires, jamais déshonorantes, souvent blâmées par l'opinion, que prononcent à contre-cœur les tribunaux correctionnels quand un cocher imprudent ou un chef de gare distrait ont occcasionné un accident mortel, sont de simples moyens mnémotechniques en quelque sorte, comme le soufflet qu'on donne aux enfants oublieux pour les forcer à avoir plus de mémoire une autre fois. — N'importe, laissons M. Ferri triompher de ce fait; mais il ajoute : v» Or, il est clair que, une fois exclu le libre arbitre, est pareillement involontaire et irrésistible, c'est-à-dire déterminé, l'homicide commis par un fou, de même que l'homicide commis par un assassin ou par un mari trahi. »
Et moi, je dirai à mon tour que « je ne sais pas comment M. Ferri a pu écrire une telle phrase », d'oii il résulte que, suivant lui, l'acte d'un assassin qui tue pour voler, délibérément, est involontaire, qu'il est irrésistible
et déterminé — comme si la volonté n'était pas un des procédés capitaux, le plus original et le plus ingénieux, du déterminisme universel !
Le blâme et l'indignation, nous dit-il, cesseront peu à peu, avec le progrès des bons principes empruntés à la nuova scuola, de s'attacher au crime, par la même raison qu'ils ont déjà cessé de s'attacher à la folie; ce sera le complément d'une évolution des sentiments et des mœurs commencée à la fin du siècle dernier. « Il n'y a pas un siècle, les fous étaient châtiés et punis comme criminels et le sentiment public les méprisait. » Mais pourquoi? Il nous le dit lui-même : «... car on imputait à leur mauvaise
G. TAU DE
volonté qui n'était que Teffet pathologique de leur orga^ nisme. » Dès qu'on a eu la preuve, par suite, que leur mauvaise volonté n'était pour rien dans leur folie, regardée si longtemps comme une possession diabolique, on a plaint les fous au lieu de les maudire. Et qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire que la mauvaise volonté a toujours paru appeler l'indignation et le mépris, que, par conséquent, le singulier ;9ro^m désiré et prédit par notre auteur ne serait nullement la suite du véritable progrès auquel il prétend le rattacher, mais bien une sorte d'attaque d'apoplexie collective, imprévue et soudaine, qui viendrait frapper de paralysie le sens moral de l'humanité.
Certainement, il ne suffit pas qu'un acte soit volontaire pour qu'il soit punissable; et on peut s'étonner que M. Ferri (p. 370) se soit amusé à combattre cette absurdité, que personne, à ma connaissance, n'a émise. A coup sûr, il faut que la volonté soit 7naiivaise pour que l'acte émané d'elle soit puni; comme il faut qu'elle soit bonne, inspirée par des sentiments sociaux, pour qu'il soit récompensé. Mais tout le monde est d'accord pour reconnaître que les actes volontaires ressortissent seuls, — directement ou indirectement par les habitudes nées d'eux, — à lajuridic-' tion des jugements moraux de blâme ou d'approbation. Pourquoi cela ? Il y en a deux raisons, l'une logique, l'autre tëléologique. La première, la voici : c'est avec les personnes. dans le sens psychologique du mot, et non précisément avec les organismes où elles éclosent, dont elles sont la floraison supérieure, que nous sommes en rapport social, en rapport moral (1); or, la chaîne continue des actes vo-
(1) M. Ferri ne paraît pouvoir admettre et comprendre que l'identité physique, nullement l'identité personnelle, et il suffit à ses yeux que l'inculpé soit reconnu physiqtiement identique à l'auteur de l'acte pour qu'il soit déclaré responsable pénalement t
PRO DOMO MEA
lonlaires, et aussi le tissu des habitudes qu'ils engendrent, est ce qui constitue essentiellement V être personnel en nous ; c'est donc seulement à propos de nos exercices de volonté que nos relations morales entrent en jeu et ont droit de s'exprimer en jugements de même nature. — La raison téléologique, c'est-à-dire utilitaire, qui dérive nécessairement de la précédente et que Bentham avait aperçue déjà, la voici. Tous les actes humains, il est vrai, même involontaires, sont susceptibles d'être imités, même involontairement, et de se répandre ainsi par une contagion bienfaisante ou malfaisante; mais l'imitation volontaire est la seule qu'il soit possible d'entraver ou de favoriser, par la perspective des châtiments ou des récompenses, des blâmes et des éloges; par suite, c'est aux actes volontaires seuls que, utilitairement, le blâme et l'éloge doivent s'attacher. A ce fait évident que « n'est pas fou ni épileptique qui veut >), M. Ferri croit répondre victorieusement par cette autre assertion, beaucoup moins incontestable, vraie cependant dans une certaine mesure : « n'est pas non plus criminel qui veut ». C'est vrai, quelquefois; mais c'est inafférent à la question. Car, parmi les obstacles qui s'opposent à ce qu' on pinsse toujours, même en le voulant bien, commettre certains crimes, figure, en bon rang, la crainte des châtiments; mais cette crainte n'agit pas en général, ou n'agit pas sérieusement, sur l'esprit des fous, elle ne retient que les gens en possession de leur bon sens. Si Ton acquittait ces derniers quand ils volent ou tuent leur pfochain, l'alarme serait grande, comme le remarque Bentham, parce qu'on y verrait justement un encouragement à l'imitation de ces forfaits par ceux que l'effroi de l'échafaud ou de la peine eût arrêtés ; il en existe, quoi que pense mon adversaire à cet égard. Au contraire, qu'importe qu'on laisse impuni un homicide commis par un fou, en tant que commis pcn' un fou, ou un homicide involontaire, en tant
G. TARDE
qiiinvolontaire'^. Le danger de l'imi talion ne sera pas grand, puisque pour reproduire par imitation ces actes, co7nme tels, et être dans le Ccis d'invoquer le bénéfice de ce précédent, il faudrait qu'on pût, à volonté, se mettre en état d'aliénation mentale... ou (pardon du néologisme) d'mî;o/o77/«m7^, avant de les commettre. Ce sont là des distinctions très claires, et qui montrent la nécessité, au point de vue le plus rigoureusement utilitaire même^ des jugements moraux.
C'est donc fermer les yeux à l'évidence, que de les méconnaître, aveuglement oii le benthanisme, expression la plus lucide de l'utilitarisme, n'est jamais tombé; et dire que la poursuite de la conservation sociale, donnée comme unique fondement à la peine, « est et doit être indépendante de tout élément de culpabilité morale chez le criminel », sans nul égard même au caractère volontaire ou involontaire de son acte, ni à l'état de santé ou de maladie cérébrale sous l'empire duquel il l'a exécuté, c'esttout brouiller, prisons et hôpitaux, malheureux et malfaiteurs, c'est, sous prétexte de simplifier^ tout bouleverser, et, sous prétexte de conserver ia société, alarmer tout le monde en révoltant le sens commun. Après quoi, on osera reprocher à ma théorie de la responsabilité de n'être pas pratique, comme trop compliquée, et, lui opposant ce radicalisme niveleur qui, je l'avoue, est absolument dénué de complications, on vantera ce dernier, « idée nouvelle, dit M. Ferri, quoiqu 'entrevue par quelques naturalistes, et peut-être la plus féconde de celles que j'ai avancées dans les premiers essais de l'école positiviste », idée par la vertu de laquelle « on pourra renouveler tout l'édifice juridique et social ». — Neuve, cette idée I Mais elle est sœur jumelle du matérialisme le plus antique (t). Féconde? Oui, mais en conséquences qui la réfutent par l'absurde.
(1) Sans remonter bien haut, M. Daily, en 1863, niait la responsabilité morale.
PRO DOMO MEA
Il y a, certes, dans l'œuvre du maître italien, des choses pleines de fécondité; il y a ses études de statistique, il y a sa compréhension sociologique des délits et des peines, sa large faculté de synthèse, d'assimilation, d'anastomoses nourricières et multiples entre sciences jusque-là séparées; il y a son talent d'exposition et sa verve d'apostolat, son génie pratique aussi, latin de vigueur, italien de souplesse, français de clarté, et d'autres mérites, que nul plus que moi ne loue. Mais, pour faire tache, il y a ses idées en responsabilité, seule ombre au tableau; et c'est de cela qu'il est fier !
— Encore un mot. M. Ferri paraît ne pas comprendre la véritable portée de mon exigence relativement à la similitude sociale. Si j'avais parlé de sympathie, de solidarité, de fraternité sociale, peut-être aurais-je employé un langage en apparence plus clair, mais, en parlant de similitude, je m'attachais au fait objectif, positif, saisissable. Je prends un exemple contemporain et actuel qui fera bien saisir ma pensée. Un livre plein d'à-propos, et d'un vif intérêt, les Manieurs d'argent, par M. Deloume, nous révèle entre les mœurs financières de Rome dans les deux derniers siècles de la République et nos mœurs financières à nous de remarquables anologies, un peu exagérées quelquefois par l'auteur, mais réelles et frappantes. Il y a des différences pourtant, soit à notre avantage soit à notre désavantage. M. Deloume ne semble remarquer que celles qui nous sont avantageuses : il a raison de dire, notamment, qu'on ne voit plus de nos jours le corps de la magistrature tout entière et, qui plus est, le législateur lui-même, prendre sous sa protection les financiers les plus véreux, les <v publicains », et couvrir d'une impunité à peu près assurée leurs exactions énormes, même produites au grand jour. On n'a jamais songé à faire, parmi nous, de loi tout
exprès pour permettre aux Cornélius Herz et consorts, aux banquiers, sémites ou autres, d'exécuter à loisir leurs gigantesques escroqueries; et, si nos hommes publics se laissent corrompre par eux, au moins avons-nous la consolation de penser que c'est illégalement. Mais, en revanche, — et c'est ici que la comparaison avec Rome ne nous est pas favorable, — c'est contre les provinciaux que les publicains exerçaient leurs déprédations, non contre les citoyens romains : ceux-ci, au contraire, en profitaient, puisqu'ils étaient les actionnaires en quelque sorte des grandes compagnies dirigées par ces grands voleurs. Or, le provincial, dans le dernier siècle de la République, n'était pas encore romawûe comme il l'a été plus tard sous TEmpire, époque à laqiielle ont cessé les abus criants dont il s'agit. Il ne s'était pas encore, par imitation graduelle, assimilé la langue de Rome; il n'avait pas copié ses statues, ses fresques, ses amphithéâtres, ses aqueducs, ses vices; il n'avait pas fait de toutes les villes du bassin méditerranéen autant de Romes en miniature. Voilà pourquoi il était considéré comme un étranger social ({\\o\({\ji& incorporé politiquement à la République; et voilà pourquoi d'honnêtes gens, comme l'étaient les chevaliers romains, autant dire les publicains, et des chevaliers nourris de philosophie grecque, humanitaires de bouche, tels que Cicéron lui-même, Gicéron l'accusateur de Yerrès, ne se faisaient nul scrupule de spolier le vaincu de la veille, gibier de chasse à l'usage de ces conquérants. Eh bien, je ne dis certes pas qu'ils aient eu le droit d'agir ainsi, mais je dis qu'en agissant ainsi ils étaient moins coupables, beaucoup moins coupables que ne l'auraient été d'autres fermiers de TEtat plusieurs siècles plus tard, si, au temps d'Adrien pu de Marc-Aurèle par exemple, les mêmes cyniques spoliations avaient été commises. Je dis surtout que, à escroquerie égale, cœteris paribus, la culpa-
PRO DOMO MEA
bilité de nos financiers, de nos publicains contemporains, et de leurs complices, est encore supérieure, parce que l'immense épervier de leurs filouteries tombe non sur des étrangers sociaux, comme qui dirait les nègres africains, mais sur le public européen, qu'une longue et intime assimilation réciproque continuée pendant plus de mille ans a fondu en une sorte de grande famille i^nternationale. Ai-je tort ou raison de penser ainsi ? Si j'ai tort, ma théorie est fausse; si j'ai raison, elle est vraie.
QUESTIONS SOCIALES
Voici trois gros ouvrages de sociologie, tous importants, qui ont paru à peu près en même temps. Ce sont : La Lutte entre sociétés, par M. Novicow; La division du travail social, par M. Durkheim, et la traduction française de La Lutte des races, par M. Gumplowicz. Ce Russe, ce Polonais, ce Français, ne paraissent pas se connaître ou s'être mutuellement influencés ; ils ont suivi chacun et creusé chacun à part son ornière mentale, son sillon spécial dans l'immense friche du champ sociologique. Les concordances qu'ils peuvent présenter n'en sont que plus instructives, à travers leurs divergences, qui ne le sont guère moins. Et c'est un bon exemple des anastomoses spontanées qui se produisent entre des vaisseaux flexueuxde pensées se déroulant indépendamment les uns des autres, inconsciemment s'abouchant, pour former le tissu d'une science nouvelle. Il sera curieux de savoir la réponse que vont faire ces trois savants à ces deux questions capitales : 1° qu'est-ce que le groupe social ? 2° quelle est la loi des transformations sociales ? La première n'offre qu'un intérêt théorique, mais elle se lie intimement à la seconde, qui a trait aux préoccupations les plus anxieuses du temps présent.
G. TARDE
Qu'esl-ce que le groupe social ? Quelle est la nature du lien qui cimente ses parties? Aucun de nos trois auteurs, chose à noter, ne répond ici ens'appuyant sur la métaphore spencérienne de l'organisme social ; tous sont conduits, on me permettra de m'en réjouir personnellement (1), aune conception de la société qui, en rompant pour ainsi dire le cordon ombilical de la sociologie et inaugurant son autonomie à l'égard de la biologie sa mère, fait jouer à l'idée de similitude sociale, par suite à l'idée d'imitation, un rôle prépondérant. On dirait, cependant, à première vue, que l'idée de différence élémentaire a frappé davantage l'esprit pittoresque de M. Gumplowicz. S'il y a jamais eu cerveau affranchi du préjugé scientifique qui fait tout naître d'un homogène supposé initial ou fondamental, qui, à l'origine, et au fond de tout, dans ce bel univers multicolore^se plaît à imaginer une teinte immensément plate et unie, c'est bien le cerveau, quelque peu contrariant par nature, de ce vigoureux écrivain. C'est le polygéniste le plus décidé qui se soit vu depuis Agassiz. 11 étend le polygénisme à tout : à la langue, à la religion, etc., aussi bien qu'à l'espèce humaine. « Partout, dit-il, aux commencements de l'histoire connue^ nous rencontrons un très grand nombre de races humaines qui se regardent comme étrangères par le sang et qui, parlant chacune sa langue distincte, irréductible aux autres, professent chacune son culte à part. » Pour le sociologue, à ses yeux, l'existence « d'innombrables bandes humaines, hétérogènes, recouvrant la terre habitable »,
(1) Car j'ai traité cette question dans mes Lois de l'Imitation, chap. III.
QUESTIONS SOCIALES
est un de « ces faits primordiaux dont auciine existence no peut se passer », tels que les atomes hétérogènes pour le chimiste ou les éparpillements des nébuleuses pour l'astronome . Mais, sans insister sur les lacunes d'une théorie qui, nous plaçant in médias res, postule ce qu'il serait intéressant et nullement interdit d'expliquer, cherchons quel est le ciment qui, d'après M. Gumplowicz, retient les individus liés dans chaque bande considérée séparément. Il nous répondra, en cent endroits de son livre, que c'est la communauté de langage, de religion, de mœurs, en dépit de l'hétérogénéité physiologique des familles qui composent et ont composé de tout temps les Etats petits ou grands, nations, cités, clans ou peuplades. Une grande ressemblance sous tous les aspects d'ordre psychologique et social : telle est la force de cohésion du groupe, à laquelle, il est vrai, s'ajoute peu à peu, pour la fixer et la consolider, la ressemblance physiologique elle-même, quand, par le croisement prolongé, les races composantes se seront fusionnées en une race unique et- nouvelle, qui entrera ultérieurement dans la composition d'une race future, et ainsi de suite indéfiniment. Mais ces races, entendues de la sorte, sont filles et non mères des phénomènes sociaux dont elles résument et consacrent les résultats ; et ces phénomènes sociaux se ramènent en définitive, à des actes d'assimilation.
M. Durkheim,à plusieurs points de vue, est l'antipode du sociologue précédent : il se représente l'humanité primitive comme formée de segments similaires entre eux. Mais, comme lui, et bien plus explicitement encore, il fonde, dans chacun de ces segments, qui sont les groupes sociaux primitifs, la solidarité sociale sur la similiude imitative des associés. Seulement, selon lui, à ce genre de solidarité par ressemblance se substituerait de plus en plus une solidarité
G. TARDE
plus intime et plus forte, par différenciation individuelle et division du travail. Nous aurons à apprécier la justesse do cette vue.
M. Novicow a beaucoup creusé le sujet des groupes sociaux en général, et surtout des groupes sociaux supérieurs, des nationalités. C'est lui qu'il convient d'interroger spécialement à cet égard. Il s'est demandé : qu'estce qu'une nation? OiJ commence-t-elle et où finit-elle? Quelles sont ses limites dans le temps et dans l'espace? Sur ce dernier point^ je le trouve vague ; il aurait pu remarquer d'abord, ce qu'il a négligé de faire, qu'il est tout autrement aisé de circonscrire une nation dans l'espace que dans le temps. Je sais oià s'arrête, à un moment donné, la frontière de la France, et même, ce qui n'est pas la même chose, la frontière idéale de la nationalité française; mais à quelle date précisément a pris naissance la nation française, je l'ignore. Plusieurs sociétés différentes se sont succédé sur le sol de l'ancienne Gaule depuis les Romains jusqu'à nos jours ; et pareillement sur le sol italien, hellénique, anglais, espagnol ; mais elles sont nées les unes des autres par accouchements successifs, partiels, sans nulle rupture ; et cette absence de discontinuité entre les sociétés mères et les sociétés filles suffirait à elle seule pour établir entre les soi-disant organismes sociaux et les organismes naturels une démarcation profonde. Mais laissons ce contraste pour l'instant. Quoiqu'il en soit, notre auteur définit la nation : un groupe d'individus semblables, non pas seulement, ni même nécessairement, par la langue, la religion, les usages, les arts, la littérature (de laquelle il s'exagérait un peu l'importance autrefois), mais encore plus par la manière de sentir et par la volonté commune d'être ou de demeurer politiquement unis.
Cette définition serait bien meilleure si M. Novicow
QUESTIONS SOCIALES
l'avait complétée en ayant égard à la cause évidente d'où procèdent les similitudes qu'il indique. Peut-être eût-il vu alors que, si, au point de vue de la circonscription du lien national, la communauté de langage, de culte, de mœurs, de culture littéraire, importe secondairement dans certains cas, et, dans d'autres cas, importe au plus haut degré, cela tient à la manière dont elle s'est opérée.toujours imitativement, mais tantôt par une contagion épidémique d'exemples étrangers, tantôt par leur descente en cascade élargie de couche en couche et leur transmission traditionnelle de génération en génération. Que la langue française, les idées, les écoles d'art françaises, se répandent dans 1^ haute société russe, cela ne suffit pas à étendre jusqu'à la Néva la nationalité française; cela seulement peut avoir l'inconvénient momentané, sinon de dénationaliser cette élite, au moins de détendre le lien national entre elle et le reste de la Russie ; mais si, suivant une conjecture et presque un souhait. hasardés par M. Novicow, cet exemple des classes supérieures, propagé par les fonctionnaires de tout ordre, descendait peu à peu, s'infiltrait jusqu'à la cabane du dernier moujik, et ensuite se transmettait des pères aux fils pendant un ou deux siècles, une nouvelle nation russe surgirait plus forte et plus unie que jamais, grâce à cette substitution d'un même idiome à tant de patois locaux, d'un même ensemble d'idées,d'usages, de mœurs, de vêtements, à tant de diversités locales où se survit celle des multiples races annexées par la conquête du vaste Empire. Cette nouvelle Russie serait aussi bien, pourra-t-on dire, une nouvelle France, mais très distincte de l'ancienne. Car, en se réfractant dans cet autre milieu, les choses françaises auraient été russifiées par lui autant qu'elles l'auraient francisé. De là, pour qu'il y ait nationalité, la nécessité d'une aristocratie ou d'une capitale, ou à la fois de l'une et de
G. TARDE
l'aiilre, ou d'un faiscean de capitales sœurs, fabrique de modèles en tout genre ou contrefaçon originale de modèles étrangers, à l'usage de toutes les provinces et de toutes les classes, lentement assimilées et nationalisées. Paris, à ce point de vue, avec l'aide de ses rois et de ses grands, a fait la France, comme Athènes et Sparte ont fait la Grèce, comme Rome a fait la romanité, Moscou et Saint-Pétersbourg la Russie. Voilà pourquoi, par exemple, la langue littéraire, c'est-à-dire aristocratique et urbaine, la langue parlée par l'élite sociale, la langue parisienne en France^ est bien plus essentielle que les dialectes ruraux à l'idée de nationalité. Et notez l'application que fait M. Novicow de cette observation générale : « Si, dit-il (p. 243), l'on admet, avec les publicistes allemands, que la langue littéraire est la caractéristique de la nationalité, alors les Alsaciens, qui parlent un dialecte alémanique, mais qui ont adopté le français comme langue littéraire, aussi bien que les Flamands et les Bretons, sont des Français et non des Allemands. » On ne saurait mieux dire.
On voit aussi par là que, s'il suffit de l'imitation pour établir un rapport 5ocz«/ entre les hommes, le lien national exige une combinaison spéciale et intime de V hérédité vivante avec l'imitation. Il y a une similitude dont M. Novicow n'a pas assez tenu compte, c'est celle des mêmes souvenirs, des mêmes destinées historiques. Un individu diffère d'un autre, fût-il son sosie, parce que chacun d'eux a des souvenirs propres ; ainsi diffèrent les nations. Et comme, pour que les mêmes images dti passé subsistent malgré la continuelle mutation des cellules cérébrales, il faut que les nouvelles cellules soient engendrées par les précédentes, pareillement la perpétuité des traditions historiques sur un même territoire, en dépit du renouvellement de ses
QUESTIONS SOCIALES '^Sl
habitants, suppose la parenté des générations successives de ceux-ci. C'est surtout au point de vue du temps, plus que de l'espace, que cette relation physiologique est importante. En effet, une nationalité peut être, et, en fait, est toujours, une juxtaposition, dans l'espace, de races différentes, à la condition cependant que le faisceau de ces races soit resté uni, sinon croisé, pendant une longue et même suite de générations . La similitude dans l^^mamères de sentir, à laquelle le savant russe attribue avec raison tant de vertu, requiert aussi ce lien génétique, et en outre le croisement des races diverses ; car les nuances du sentiment sont ce qu'il y a de plus physiologique en psychologie.
Tout cela est pour répondre à une notion trop superficielle du lien national que cet auteur semble se faire çà et là, quand, par exemple, poussant à bout l'individualisme tout spencérien dont il est imbu, il propose de laisser à chaque canton, à chaque ville, à chaque bourgade (pourquoi pas à chaque individu ?), la faculté de se détacher à son gré de son Etat et de choisir comme bon lui semblera sa pati'ie adoptive. Je dois faire observer aussi que toutes les nationalités existantes ou ayant existé, comme toutes les races, même réputées les plus pures, sont croisées et bâtardes. 11 serait intéressant de rechercher à quelles conditions pourrait exister une nationalité parfaitement pure. Ne serait-ce pas un corps de peuple, formé isolément, à distance de tout autre, à partir d'un bourg devenu cité, et d'une cité inventive, ayant forgé elle-même toute ses institutions, puis multipliée en colonies essaimées autour d'elle, où elle se refléterait diversement dans le miroir d'une même race?
G. TARDE
En somme, sur la nature du lien social ou national nos trois auteurs sont d'accord en un point essentiel, et la coïncidence de leurs conceptions spontanées est assez remarquable ; mais, en revanche, ils sont loin de s'accorder sur l'idée qu'ils se font de l'évolution sociale. Ici se révèle, sous la divergence des doctrines, celle des humeurs et des tournures d'esprit. M. Gumplowicz, esprit pour ainsi dire mauvais coucheur, hirsute et heurté, qui se contredirait volontiers lui-même à l'occasion plutôt que ne pas contredire autrui, au fond penseur grave, droit et fort, prête aux forces sociales les contrastes et les procédés violents qui lui sont familiers. M. Durkheim, rêveur tenace et tranquillement outrancier, logicien imperturbable, plus profond que juste, captieux au point de s'abuser lui-même et de se démontrer que ses constructions à priori sont des vérités d'observation, imagine aisément au dehors la continuité de déroulement logique et de développement paisible qu'il sent en lui même. Quant à M. Nowicow, on ne saurait être à la fois ni plus moderniste, ni plus d'un autre âge : c'est un grand seigneur de notre xvm' siècle français, mondain et savant, plein de foi dans la raison et de mépris pour les religions, épris de la vie de salon, curieux de tout, sensible à tout, optimiste, qui, après avoir dormi cent cinquante ans, s'est réveillé, a lu Spencer, a couru le monde, s'émerveille du présent, encore plus de l'avenir, et fait un livre pour se prouver que notre militarisme, scandale de notre belle civilisation lumineuse, va disparaître, que nos sociétés marchent vers un port assuré de paix, de raison et de plaisir. Etudions-les séparément.
QUESTIONS SOCIALES 183
Le « processus naturel social », d'après M. Gumplovicz, qui dit vrai en cela, ne doit être assimilé à aucun des quatre autres « processus naturels ». Il n'est semblable m à l'évolution sidérale de la nébuleuse, ni à l'équilibre mobile des systèmes planétaires, ni aux formations chimiques, ni au transformisme végétal, ni au transformisme animal' Il a cela seulement de commun avec eux tous, de consister dans le jeu d'une force sui generis développée parle choc mutuel d'éléments hétérogènes, chaos primordial bric-à-brac originel. Ces éléments, ce sont ici les groupes ethniques. Cette force, c'est le désir éternellement et universellement éprouvé par tout groupe puissant « de faire servir à la satisfaction de ses besoins tout élément faible qui se trouve dans son rayon de puissance ou qui y pénètre ». Formule bien étroite et bien incomplète : est-il vrai que les désirs du fort soient les seuls moteurs de l'histoire, et que les désirs du faible ne comptent pas? Est-ce que la tendance universelle et constante de celui-ci à se modeler sur son vainqueur, à s'élever ainsi de la subordination à l'égalité, ne joue aucun rôle social ? Est-ce que le vainqueur, de son côté, n'a pas des désirs de justice, de gloire, de beauté, autres que celui d'exploiter le vaincu? N'importe, admettons que tout se réduise en histoire à la lutte pour la domination, et poursuivons. Engloutir, par voie de conquête, des races, des langues, des religions hétérogènes, puis les assimiler et les amalgamer en une race, une langue, une religion nouvelle, qui, à son tour, ou sera engloutie ou engloutira d'autres races, d'autres langues, d'autres religions, pour les digérer de la même manière : telle est le rythme uniforme du procès humain où les imbéciles croient voir un progrès. Ce recommencement perpétuel des mômes phases, seulement sur un module sans cesse agrandi, c'est la diminution incessante
G. TAKbE
des ivligions, etc., lu.'. ae»tinôos à n'«Hie plus nir; c'esl, aulronn'iil dit, aiple, l « tiondeChëté- • ti' prelrjuiu»' liifférenciaicer, la loi supé-
tl qtio K's deux forsucoossive, qnt' ^ ♦! où il part ont bien dù ncialiou d'un
iiua*>v^**' Mt», j,' (lirais pln-
ti' lo bosoin a so Il vous rôpoiidrait la loi du « pro- \\ <i uinlô. Kirangi' rai*;ou lou riui|iortan(-e . dans la «• de i aduij'ltro dans la - ap««n:oil pa;. do la ' I l'opposi? do ar de Sfwnror, poî^tulo I ho-
" à la profondour des
inmo ofti «lit un philo-
•op^ 0 U loi de jour change-
lit <«pi'Tulatir. oonime •' «•ntrf doux besoins
«ont dijiftios de ' 1 raison
iiicrniMil, Car c'est dans • lus à fond, r:. juc et d'in-
QUESTIONS SOCIALES
contradictoires ou complcmenlaires de diversité et d'unité ?
L'organisation sociale delà tribu, de la cité, de la nation, où nous trouvons partout et toujours des maîtres et des esclaves, des seigneurs et des serfs, des exploileurs et des exploités, la distinction des classes aussi bien que des castes, nous prouve clairement que tout groupe social a été formé par la conquête et l'annexion violente de groupes antérieurs. Cette composition par fusion forcée d'éléments discordants et hostiles est la conséquence nécessaire de ce fait, — auquel M. Gumplowicz n'a pas tort d'attribuer une grande portée, — que les membres d'un même groupe unifié ont entre eux des relations habituellement empreintes de justice et de bienveillance, mais qu'ils circonscrivent à leurs frontières le domaine de leur moralité, et que, par suite, c" est en dehors de ce « cercle syngénélique » qu'ils doivent chercher des forces humaines à dominer, des holocaustes humains à immoler aux dieux impérieux de leurs besoins. Le hardi écrivain n'est pas loin d'apercevoir une profonde sagesse providentielle dans les sentiments inhumains dont le ciel nous a pourvus à l'égard des étrangers. Sans cette inhumanité, suivant lui, il n'y aurait jamais eu de progrès humain dans la civilisation et la division du travail. — La division du travail, c'est justement le sujet du livre de M. Durkheim, et, à ses yeux, l'œuvre capitale de l'évolution sociale. M. Gumplowicz semble avoir voulu réfuter d'avance la théorie du savant professeur de Bordeaux. C'est une erreur naïve, dit-il, contrairement à celuici, de se représenter la division du travail comme s'étant opérée d'elle-même, par le besoin que les associés auraient éprouvé, dans leur intérêt commun, de se répartir les tâches. Comme si personne eût librement choisi les tâches ingrates et rebutantes, celles d'esclave, de serf, de dômes-
G. TARDE
tique ! Même actuellement, peut-on dire sans se moquer que le choix des professions est libre ?
Il ne parait pas non plus pénétré de respect pour l'idole du jour, le suffrage universel. La lutte des races pour la domination étant le fait majeur de l'histoire, il nous fait remarquer, en passant, qu'il est de l'essence de toute domination» d'être exercée par une minorité, quelquefois avec, mais toujours contre une majorité. C'est malheureusement trop vrai . — Ce que je lui repi-oche, c'est de ne pas dire le résultat, bienfaisant en somme, où tend finalement l'exercice de cette domination. Puisqu'elle aboutit à l'unité de langue, de culte, d'idées, de mœurs, entre le vainqueur et le vaincu, et de deux races ne fait qu'une, elle force l'esprit de fraternité à s'étendre par-dessus la frontière des deux. D'où il résulte qu'une domination ne peut durer qu'en s adoucissant et se mutualisant qu'en se démocratisant, si l'on veut. — D'autre part, l'assimilation progressive des éléments hétérogènes ne nous achemine-t-elle pas inévitablement à la fin future des guerres et des exploitations de l'homme par l'homme? Amsi, même en réduisant la force motrice de l'histoire au principe égoïste et simpliste à l'excès dont il s'est servi, notre auteur nous conduit à la perspective d'un heureux dénoûment du drame humain, parce que, au fond, il a fait sa part, inconsciemment, au principe de la contagion imilative où s'exprime et où se développe l'instinct social de sympathie. Mais il nous y conduit en détournant la tête : il raille les rêveurs de paix perpétuelle, n'accorde même point que la guerre ait rien perdu de son importance et de ses mérites d'autrefois, et termine par l'effrayant pronostic d'une catastrophe prochaine.
QUESTIONS SOCIALES
M. Durkheim nous épargne ces affreux tableaux. Avec lui, pas de guerres, de massacres, d'annexions brutales. Il semble à le lire que la rivière du progrès ait coulé sur un lit de mousse, sans écume ni saut périlleux, et que l'humanité, toujours tranquille, ait passé doucement, au cours des âges, d'un état de paix uniforme fondé sur la juxtaposition de clans ou de tribus similaires et inoffensives, à un état de paix multiforme et plus profonde encore, assuré par la réciprocité des services, entre catégories de travailleurs de plus en plus spécialisés et solidarisés en même temps. Le passage d'une sorte de régime paradisiaque à une sorte de régime phalanstérien : voilà toute la loi du changement social. Sans doute^ on ne saurait imputer à un sociologue si distingué une conception à ce point chimérique ; mais elle se présente d'elle-même à sa lecture parce que, absorbé dans son sujet propre, dans sa grande préoccupation morale et économique, encore plus morale qu'économique, il n'a pas jugé à propos de compléter sa remarquable et profonde étude des rapports m^ra-nationaux par celle des relations m^er-nationales. Visiblement, du reste, il est enclin à juger l'histoire en neptunien^ non en vulcanie?i, ày voir partout des formations sédimenlaires non des soulèvements ignés. Il ne fait point sa part à l'accidentel, à l'irrationel, cette face grimaçante du fond des choses, pas même à l'accident du génie, qui est un de ces premiers commencements dont parle M. Renouvier, mais qu'il a le tort, je crois, de placer dans les décrets miraculeux du vouloir libre. Il s'occupe assez souvent de l'imita-
G. ÏAHDl!;
lion, jamais de rinveiition, quoique l'une émane de l'autre, celle-là de celle-ci.
Laissons-le se résumer lui-môme. « La vie sociale a deux sources, nous dit-il, la similitude des consciences (ou, plus généralement, des personnes), et la division du travail social. L'individu est socialisé dans le premier cas, parce que, n'ayant pas d'individualité propre, il se confond, ainsi que ses semblables, au sein d'un même type collectif; dans le second, parce que, tout en ayant une physionomie et une activité j)ersonne]les qui le distinguent des autres, il dépend d'eux dans la mesure même où il s'en distingue, et par conséquent de la société qui résulte de leur union. » Le passage d'un régime à l'autre s'accompagne d'un changement profond, mais non, comme on a le tort de le craindre, d'un affaiblissement nécessaire de la Moralité et du Droit. Le premier régime implique un assujettissement à une morale commune, méticuleuse, autoritaire, religieuse, à un Droit pénal compliqué et volumineux, contrastant avec un Droit civil embryonnaire; le second développe une morale professionnelle, large, volontairement acceptée, laïque, un Droit pénal restreint, débordé par un Droit contractuel sans cesse croissant. L'élaboration d'une Morale et d'un Droit est, en effet, non seulement le grand «fe^Wernium de l'heure présente, mais le grand œuvre de l'histoire. Comment, cependant, s'est accomplie cette transformation? Comment les sociétés primitives, segmentées en clans similaires quoique fermés, sortes d'émaux cloisonnés, sontelles devenues nos sociétés organisées en systèmes de professions divisées et subdivisées, solidarisées par leur dissemblance môme? Est-ce par l'action prolongée d'un calcul utilitaire mieux compris, d'une soif de bien-être plus ressentie ? Non ; l'auteur montre à merveille l'insuffisance de cette explication à priori. C'est, dit-il, par des forces sociales,
QUESTIONS SOCIALES 189
nées de la mise en rapports des individus, et non tirées de leur coeur directement, que s'expliquent les choses sociales. Or on observe que le volume et la densité des sociétés vont toujours en augmentant; et parallèlement, on voit croître la division du travail. Donc, cet accroissement en volume et en densité est la vraie cause de ce dernier phénomène.
Telle est, dégagée de nombreux aperçus attachants par leur ingéniosité, par l'intelligence delà psychologie collective qui s'y révèlent à chaque page (1), l'idée mère de M. Durkheim. Elle repose sur une conception pure de son esprit qu'il a prise à tort pour une suggestion des faits. Elle ne présente, en tout cas, qu'une vérité bien partielle, bien relative, bien insuffisante comme fondement unique ou principal d'une théorie sociologique. D'abord, il est inexact que le type segmentaire soit exclusivement propre aux sociétés naissantes. Toute société est bâtie sur ce type. Seulement, les segments similaires vont s'agrandissant : au début, le clan ou la tribu; de nos jours, la nation. L'Europe actuelle est une société segmentaire formée de la France, de l'Allemagne, de l'Italie, etc., véritable émail cloisonné aussi. Puis, n'est-il pas visible que la similitude des segments, petits ou grands, est et a toujours été un produit de l'imitation? Avec cette distinction, toutefois, que l'imitation agit autrement à l'intérieur et à l'extérieur du groupe oii est né le modèle imité : il s'opère ainsi de clan à clan, de tribu à tribu, de cité à cité, d'Etat à Etat, une continuelle endosmose ou exosmose d'exemples qui
(1) J'ai regret à ne pouvoir citer (p. 109 et 110) une remarquable peinture des sentiments collectifs suscités par le crime, et les conséquences que l'auteur en déduit avec profondeur relativement aux caractères que la pénalité doit revôlir pour remplir son office social. Je recommande ces pages aux criminalistes, ainsi qu'une sévère mais excellente critique de Lombroso (p. 178 et suiv.).
G. TARDE
donne à de simples traductions originales la valeur de créations spontanées. — Enfin pourquoi les segments vont-ils s'agrandissant, pendant que leur nombre va diminuant? Parce que les uns s'annexent violemment les autres, par ambition, par cupidité, par amour de la gloire, par fanatisme prosélytique ; ici je renvoie M. Durkheim à M. Gumplowicz, quoique la réponse de ce dernier laisse à désirer. S'il n'est pas vrai que les groupes sociaux sont profondément hétérogènes et essentiellemet hostiles entre eux, il est certain qu'ils sont habituellement rivaux, souvent en guerre, et toujours différents les uns des autres, malgré leur fonds commun de caractères semblables dans les limites d'une région donnée. Ces différences, autant que ces ressemblances, expliquent leurs rivalités et les antipathies fréquentes, causes de batailles, sans lesquelles leurs cloisons séparatives ne tomberaient jamais. A quoi reconnaît-on qu'elles sont tombées en tre deux « segments » ? A ce qu'ils n'ont plus l'idée de guerroyer l'un contre Tau tre. Quand les guerres de fief à fief ont pris fin au xv* siècle, la segmentation féodale a fait place à la segmentation nationale. Alors, par la multiplication des rapports entre individus jusque-là divisés, par leur sécurité et leur production grandissantes, la densité du groupe s'est accrue en même temps que son volume; et, puisque ce sont là, d'après notre auteur, les causes génératrices de la division du travail, on voit que celle-ci dépend elle-même, en définitive, du hasard des guerres, des abus de la force, du meurtre et de la spoliation en grand. On peut donc s'étonner de la confiance qu'elle inspire à M. Durkheim et de la vertu qu'il lui prête de nous conduire nécessairement à une Morale et à une Justice plus haute ou plus humaine.
Heureusement, la division du travail a une autre cause encore, la principale, de laquelle dérivent aussi les deux
QUESTIONS SOCIALES
causes que M. Dnrkheim indique, ou à défaut de laquelle celles-ci n'agissent pas, tandis que, même non suivie de celles-ci, elle est efficace. Des pays peuvent être vastes et très peuplés, « très volumineux et très denses », comme la Chine et l'Inde, sans que la grande industrie et la grande division du travail y débordent par-dessus les « segments » des familles closes et juxtaposées; bien mieux, la population a beau y croître, s'y condenser assez rapidement, comme dans ces mêmes empires gigantesques, la rudimentaire division du travail n'y fait aucun progrès. Au contraire, des Etats européens, tel que la France, de médiocre étendue, où la population, faiblement dense, est stationnaire, se hérissent d'usines de plus en plus géantes, s'organisent en un système de professions de plus en plus étendu et complexe. Pourquoi? Parce que ces dernières sociétés se montrent très inventives, et les précédentes très peu. Toujours une invention, qui suscite une nouvelle branche d'activité, est la poussée qui fait avancer d'un nouveau pas la division du travail, non pas seulement dans le sens économique, mais dans le sens artistique, juridique, scientifique, du mot. Aussi est-ce seulement dans le cas où l'accroissement d'une population est dû à son inventivité, au lieu d'être un simple effet de sa fécondité physiologique, qu'il marche de front avec le progrès de la division du travail. On peut me répondre, il est vrai, que l'inventivité d'un peuple a ses périodes de hausse et de baisse, et que ces vicissitudes doivent s'expliquer par celles de la fameuse lutte pour la vie qui devient plus âpre dans les sociétés à population pullulante. Or, il est certain que la lutte pour la vie pose les problèmes dont les inventions sont les solutions, et quand elle les pose très impérieusement, elle suscite souvent la force de les résoudre; mais pas toujours, comme le prouve l'exemple
G. TARDE
de tant de régions asiatiques ou africaines. Elle n'y parvient que lorsqu'il s'agit de solutions très faciles ou assez faciles à deviner. A mesure que grandit la difficulté d'invention, la lutte pour la vie a beau redoubler d'âpreté, les problèmes qu'elle formule restent plus longtemps non résolus ou le sont plus mal; et, dans la même proportion, Vaccidentalité du génie joue un rôle grandissant. Elle a joué, par suite, un rôle considérable dans là conception de la locomotive et du télégraphe électrique, dont la propagation imitative a fait, en quelques années, tomber par miracle, comme les murs de Jéricho, les cloisons de tant de segments en des sociétés arriérées, jetées de la sorte, bon gré mal gré, dans la fournaise de la civilisation moderne.
Fille du génie, ainsi, et non pas seulement de la guerre — et même, dans ce dernier cas, fille du génie militaire avant tout, — la division du travail peut parfois prétendre à réaliser cette œuvre de haute moralisation, de socialisation intense, que M. Durkheim attend d'elle. Et, de fait, elle l'accomplit ou semble l'accomplir dans quelques sociétés, pas dans .toutes. Cherchons la raison de cette différence. Visiblement, la division du travail n'est ni socialisante ni moralisalrice là oii, poussée à bout, au point d'effacer toute communion d'idées, de mœurs, de langue même, entre les classes professionnelles, elle les accentue en castes, profondément divisées. En cet état de purelé, de différenciation parfaite, sans nul alliage d'assimilation, elle est comparable à ces cas de mutuel parasitisme où deux espèces vivantes, un papillon et une fleur, un animal et un aulre animal, se rendent l'une à l'autre des services signalés^ ce qui crée entre eux une solidarité organique, je le veux bien, mais nullement sociale et morale. La division du travail ne contribue à socialiser et à moraliser
QUESTIONS SOCIALES
qu'aux époques et dans les milieux où, comme aux beaux jours des corporations du moyen âge et dans certaines de nos démocraties modernes, en Europe, en Amérique, elle se tempère d'une forte dose de similitudes générales en fait de croyances ou de connaissances, de culte ou d'art, de mœurs ou de droits, et, loin de rétrécir le domaine de ce communisme supérieur, de cette indivision sacrée entre concitoyens égaux et semblables au fond, ou plutôt semblables en haut, se touchant par leurs sommets, tend au contraire à l'approfondir et à l'étendre.
C'est qu'en effet l'opposition établie par M. Durkheim entre les deux espèces de solidarité sociale qu'il admet, et dont l'une se substituerait nécessairement à l'autre, me semble illusoire. Il a très bien reconnu (p. 307) que la division du travail n'est pas le fait fondamental des sociétés, qu'elle suppose préalablement « la communauté des croyances et des sentiments. » Mais ce qu'il a négligé d'apercevoir, c'est qu'elle a pour conséquence habituelle de développer et de fortifier, sous de nouvelles formes, cette communauté intellectuelle et morale, en multipliant les objets de cette richesse commune et facilitant singulièrement leur diffusion. L'assimilation des individus par contagion imitative et leur différenciation par coopération laborieuse, — leur assimilation comme consommateurs dé livres, de journaux, de vêtements, d'aliments, de plaisirs mC^me et de satisfactions quelconques, et leur différenciation comme producteurs, — vont progressant parallèlement (1) et non pas l'une aux dépens de l'autre. Voyez
(1) Ou plutôt il arrive d'ordinaire, contrairement à l'ordre de succession formulé par M. Durkheim, que la solidarité appelée par lui organique précède la solidarité qu'il appelle mécanique. Autrement dit, (juand deux nations ou deux classes, restées jusque-là étrangères el dissemblables l'une à l'autre, commencent à se rendre de mutuels services, à échanger des marchandises, des besoins et des idées, elles ourdissent de la sorte entre elles des rapports qui les assimilent et les conduisent au patriotisme social.
G. TARDE
i'ai'mée, ce type accompli de l'union sociale absti'aile et pure, sans rien de familial ni de psychologique, arlificielle par conséquent : nulle pari la différence des tâches n'est si grande, ni si grande non plus la similitude des esprits et des cœurs. Il en est, au degré près, de la société comme de Tarmée. Pendant que le champ d'abord si étroit des échanges et des mutuels services ne cesse de s'agrandir, déborde les limites de l'enclos domestique, puis les remparts de la cité, puis maintenant les frontières des Etats et les rivages des océans, et de mille marchés clos ne fait qu'un unique marché ouvert, en môme temps, et grâce à cette transformation même, le champ des mutuels exemples, ou des exemples unilatéraux, s'agrandit d'autant, et primitivepient si resserré, plus tard élargi, couvre à présent le monde entier où de multiples petites civilisations obscures, sans rayonnement imitatif autour d'elles, sont en train de se fusionner en une seule civilisation universellement rayonnante. Or, est-il permis de dire que, comparée à la différenciation utilitaire dont elle s'accompagne, cette assimilation civilisatrice, à laquelle nous devons, autant qu'au troc international, les progrès du Droit international, notre acheminement vers une grande fédération des Elats civilisés, mutuellement assimilés, fussent-ils même inutiles les uns aux autres, est un lien social devenu sans importance ou dont Timportance s'est amoindrie? (1)
Qu'on ne se méprenne point sur le fond de ma pensée. On pourrait croire qu'à mes yeux la différenciation est
(1) Si le lien social n'était point formé de similitudes plutôt que de services réciproques, les diverses provinces d'un même Etat ne devraient se sentir unies que dans la mesure dejeurs rapports commerciaux. Mais on les voit, au contraire, fraterniser entre voisines, même sans nul commerce entre elles, et, malgré les relations commerciales les plus actives, se traiter en étrangères quand elles sont éloignées et dissemblables.
QUESTIONS SOCTALKS
simplement le moyen terme entre l'assimilation initiale et l'assimilation finale. Prolongeons la série comme il convient, en deçà et au delà de ces trois termes, et nons verrons, à l'inverse, que la différence est l'alpha el: l'oméga des phénomènes considérés dans leur ensemble, en tout ordre de faits physiques, vitaux ou sociaux, tandis que leur similitude, et, par suite, leur répétition, qu'elle se nomme ondulation, hérédité ou imitation, est un simple moyen terme. Et, de fait, il serait bien temps de poser enfin nettement, dans toute sa généralité, à propos du livre de M. Durkheim, une question importante en vérité, et même inquiétante, celle de savoir quel est le vrai rapport hiérarchique de ces deux rapports de similitude et de différence, d'unité et de diversité, que nons voyons partout liés et contrastant comme le verso et le recto de la Nature. Lequel est le verso, et lequel est le recto ? Lequel est ou doit être subordonné à l'autre ? Ce qui importe, dans le firmament, est-ce l'accablante et majestueuse uniformité de ces gravitations répétées, de ces phases périodiques toujours les mêmes, de ces systèmes stellaires ordonnés sur des types identiques, ou bien le fondement et l'aboutissement de tout cela, les bizarres déchiquelures des nébuleuses primitives, le désordre de leurs emplacements, de leurs distances, de leurs volumes, et l'impression singulière, d'une singularité unique en soi, essentiellement fugitive et irretrouvable, que produirait à coup sûr l'aspect du ciel sur une rétine assez vaste pour en embrasser tous les détails simultanés, pour refléter la synthèse originale, à chaque instant renouvelée, de ces répétitions banales? Dans le monde de la vie, ce qui importe, est-ce la routine héréditaire, continuée pendant des siècles de siècles, ou bien l'étincelanle fantaisie qui jaillit incessamment de cette routine et d'où elle procède
G. TARDE
aussi bien, car de cette écume des variations individuelles l'espèce est née, l'espèce routinière, si féconde en nouvelles variations ? Si j'interroge là-dessus l'artiste et le savant, ils répondront en sens contraires; l'artiste ne s'attache et n'attache de prix qu'à l'instantané de ses visions changeantes, le savant qu'aux objets impérissables de ses contemplations. Lequel a raison ? Il est urgent de répondre car la question nous touche de près. Elle s'applique à notre monde social, et là, l'œuvre dont il s'agit, c'est nousméme, notre visage propre, notre cœur humain à nous, notre nuance qui se joue un moment à la surface houleuse et monotone de la vie sociale. Que vaut cette bulle d'air auprès de ces vagues d'oii elle sort, où elle va s'engloutir? Et ses irisations nuancées suffisent-elles à lui mériter même l'honneur de cette comparaison?
Aussurément ; et c'est surtout ici que la diversité apparaît comme la source et comme la fin de l'unité ; c'est surtout ici que celte vérité éclate et qu'il est essentiel, théoriquement et pratiquement, de la reconnaître, ne serait-ce que pour refouler les empiétements d'un socialisme mal compris qui, sous prétexte de combattre l'individualisme, tendrait à tuer l'individu. Exister c'est dilïérer. Des existences, et, par suite, des diflerences primordiales, c'est là l'inévitable postulat. Sur ces matériaux travaille l'etîort assimilateur qui, de ces hétérogénéités brutes, se heurtant comme des couleurs simples, extrait le suc de différences toutes différentes, de variations complexes et fondues, tout intérieures. Pour aller jusqu'au bout de cette élaboration, l'assimilation intermédiaire elle-même a dû changer, comme la différenciation. Dans les sociétés naissantes, l'imitation est principalement unilalérale, un homme en bloc est imité par tous les autres ; et la similitude sociale de ces hommes, d'ailleurs s'entre-heurlant
QUESTIONS SOCIALES
par leurs caractères el leurs tempéraments divers, consiste à porler l'estampille d'un môme type social, dont les éléments sont si simples et si peu nombreux qu'ils peuvent aisément se fixer ainsi en une combinaison unique. D'autre part, la différence sociale de ces hommes est de môme nature ; car, dès les plus embryonnaires sociétés, il existe une division du travail unilatérale en quelque sorte (1), non seulement sous forme économique, parla distinction tranchée du maître et de l'esclave, et des esclaves de différentes catégories, mais encore sous forme religieuse et linguistique. Très anciennement les parleurs et les auditeurs (2), et à une époque postérieure, le scribe et les lecteurs (songer à l'importance du scribe égyptien) : voilà linguistiquement, la grande division du travail,
(1) Je veux dire par là que les services rendus par cette spécialisation sont unilatéraux.
(2) Dans la période linguistique de l'humanité — je l'appelle ainsi parce qu'il est à supposer que l'élaboration de la parole était alors la grande œuvre humaine où se concentrait toute la force inventive du génie humain, comme plus tard elle s'est tournée vers l'élaboration d'une religion, d'une science, d'une industrie, d'un art, — dans cette période vraiment primitive, où nous ne pouvons remonter que par conjectures, il est infiniment vraisemblable que la faculté de parler n'a pu être vulgarisée, généralisée, au point où nous la voyons. Il n'est aucune fonction sociale qui n'ait commencé par être le monopole d'une élite ; et c'est peu à peu, par un processus précisément inverse de celui que formule M. Durkheim, c'est-à-dire par le passage de la division à l'uniformisation du travail, que tout le monde est devenu à la fois, tour à tour, producteur et consommateur de la parole. Au début, la masse ne sachant pas parler encore, pouvait déjà cependant comprendre la parole d'autrui, prestigieuse et subjuguante, mais avec effort, avec un grand effort, qui a été s'affaiblissant. C'est ainsi que nos enfants entendent le langage de leurs parents assez longtemps avant de parvenir à le reproduire, et que, plus tard, ils savent lire avant de savoir écrire. On doit se figurer les premières classes ou les premières familles comme des assemblées muettes où un corps d'inspirés ont seuls le pouvoir et le droit de se faire entendre. C'est là la première corporation sociale, le corps oratoire, qui, à une époque postérieure, fort déchu de son prestige ancien mais conservant encore un grand ascendant, est devenu le corps des aèdes, des poètes à la façon de Linus et d'Orphée.
G. TARDE
comme religieusement celle du sacrilicateur et des fidèles, comme politiquement, celle du gouvernant et des gouvernés. Mais toutes ces distictions vont s'alténuant, non se renforçant, au cours de la civilisation, parce que, ce qui était unilatéral devenant réciproque (en vertu d'une loi dont j'ai expliqué la cause ailleurs), une autre sorte de division du travail introduit des différences sociales d'un nouveau genre. Celles-ci apportent des similitudes toutes nouvelles, dues à l'action d'une imitation, principalement réciproque, par laquelle les hommes s'empruntent, non pas une combinaison fixe et toute faite d'exemples divers mais tels ou tels exemples qu'ils combinent à leur gré, d'une manière d'autant plus variée que le nombre des modèles de détail à.imiter s'est multiplié prodigieusement. En sorte que, plus ils s'imitent socialement ainsi, plus ils se différencient individuellement. Différenciation de luxe, celle-là, bien différente de la différenciation utile qui produit et requiert la division du travail. Mais celle-ci n'aura été que l'instrument inconscient et nécessaire de celle-là, qui est sa raison d'être. Toute l'évolution est suspendue à l'attrait de ce cachet unique qui spécialise tout être vivant, non pour le travail mais pour le plaisir, non pour l'utilité mais pour la beauté du monde. — L'artiste a donc raison, et le savant a tort. — J'en vois la preuve manifeste dans ce nivellement démocratique, dont la spécialisation professionnelle, chose étrange en apparence, hâte les progrès, et qui coïncide avec la tendance actuelle à la diminution graduelle des heures de travail, ainsi qu'à l'effacement des caractères jadis si tranchés, qui, par le costume, les mœurs, le genre de vie, distinguaient les diverses professions. En consacrant de la sorte une portion de notre temps et de notre pensée toujours moindre aux occupations qui nous spécialisent professionnellement
QUESTIONS SOCIALES
et une proportion toujours pins grande à celles qui nous humanisent, qui, tout en nous assimilant, nous diversifient chacnn dans notre sens individuel, nous mettons la division du travail à son véritable rang, nous affirmons sa subordination nécessaire à notre socialisation et à notre individualisation simultanément croissantes. Qu'on me pardonne ces deux barbarismes. (1)
Avec M. Durkheim, nous venons de côtoyer le problème du socialisme, avec M. Novicow, nous allons entrer en plein dans une autre grave question de notre temps, celle du militarisme. A la vue de cette Europe si une et si désunie, oiî grandit avec l'adoucissement, avec l'amollissement des mœurs, le fléau des combats, et qui vit dans la perpétuelle angoisse de la paix- armée en attendant des catastrophes fratricides, à ce spectacle paradoxal, il est impossible de ne pas se demander : Est-ce que vraiment
(1) Depuis que ces lignes sont écrites, M. Durkheim a publié, dans la Revue philosophique, une série d'articles sur la Méthode en sociologie, qui vont paraître en volume. Les tendances fâcheuses qui déjà se montrent dans sa Division du travail social, s'accentuent dans ce nouvel ouvrage. L'auteur y pousse au plus haut point son aptitude à prendre les conceptions de son esprit pour des constatations « objectives », et rien n'est plus éminemment subjectif que ce livre où il est sans cesse question d'objectivité. C'est une suite de déductions présentées comme des inductions de l'observation et de l'histoire. Il faut rendre cette justice à ce sociologue distingué qu'il ne recule devant aucune conséquence. Pour recommander sa méthode en faisant voir « sous quel jour tout nouveau » elle présente les sujets les phis rebattus, il n'hésite pas à dire qu'elle le conduit à considérer une criminalité élevée, voire même une criminalité progressive, Lelle (|ue la n6lrc, comme faisant « partie intégrante de la santé » du corps social. Nous aurons îi examiner ailleurs ce singulier et d'ailleurs utile paradoxe.