G. TA H DE
ce cauchemar militaire durera toujours? N'y aura-t-il pour l'homme jamais d'autre paix perpétuelle à espérer que la mort? La guerre esl-elle éternelle et nécessaire ? Oui, a répondu impitoyablementM. Gumplovicz ;mais la conclusion de M. Novicow est plus rassurante. Et celte conclusion, il la déduit de toute une théorie de l'évolution sociale si séduisante et si nourrie d'informations précises, il l'expose avec tant d'âme et d'amour de l'humanité, que le plus récalcitrant des sceptiques se laisse entraîner aux pentes de son rêve.
Non, dit-il, la guerre, le meurtre, n'est pas la seule chose humaine qui ne mourra point, La loi vraie, c'est la lutte. — on reconnaît ici le disciple de Darwin et de Spencer, — mais la guerre n'est qu'une des formes de la lutte, de la lutte animale même, et à plus forte raison de la lutte humaine, dont la forme finale est tellement adoucie et spiritualisée qu'elle prend partout le nom d'alliance. Les espèces vivantes qui luttent ensemble, tantôt guerroient pour se manger, d'autres fois pour s'asservir comme font les fourmis conquérantes des pucerons, tantôt, sans guerroyer, se livrent à une exploitation appelée parasitisme, qui est le plus souvent unilatérale, mais quelquefois réciproque. Ce dernier cas est peut-être le terme dernier où tend la lutte séculaire enlre l'homme et l'animalité. « Elle aboutira à une gigantesque alliance » dont notre domestication actuelle des plantes et des animaux n'est qujB le prélude. A coup sûr, la lutte entre hommes ne saurait avoir une moins favorable issue.
La lutte humaine diffère d'abord d'elle-même d'après la nature de ses fins. Il y a la lutte anthropophagique, entreprise pour manger les prisonniers de guerre ; la lutte économique, pour voler des aliments, pour s'emparer d'un marché commercial ; la lutte intellectuelle enfin.
QUESTIONS SOCIALES
pour l'extension envahissante de nos idées, de nos œuvres, de nos exemples. Cette dernière manière de lutter, la seule vraiment humaine, se divise en diverses variétés, toutes plus importantes que les batailles les plus renommées. Elle comprend : la lutte entre les cultes, par l'éclat de leurs cérémonies, par l'héroïsme de leurs missionnaires, etc. ; la lutte entre les écoles artistiques ; la lutte entre les langues. On ne prend pas garde à celle-ci, qui est capitale et dont les vicissitudes obscures contribuent à déplacer incessamment les frontières des nationalités. Le français et l'italien en Italie, le berbère et l'arabe en Algérie, le français et l'allemand en Suisse... combattent pied à pied par le livre, par l'école, par le discours. « En Europe, l'anglais empiète constamment sur le celtique en Irlande et dans le pays de Galles. Le français fait reculer tous les idiomesqui touchent à ses frontières : le celtique en Bretagne, les dialectes languedociens en Auvergne, dans le Dauphiné et la Guyenne, le flamand en Belgique et Vallemanden Suisse. .. Dans le Tyrol méridional l'italien empiète aujourd'hui sur les dialectes germaniques ; le magyar recule devant le roumain ; au Canada, la frontière linguistique entre les Anglais et les Français se déplace au profit de ces derniers. » Il semble, en vérité, que ces races et ces langues néo-latines, réputées si finies, ont quelque peu de sève encore ! — Plus importante encore est la lutte entre les nationalités, qui cherchent incessamment à s'assimiler l'étranger, à convertir l'infidèle autour d'elles. Le résultat de ces conversions continuelles méritait un nom spécial :c'est la dénationalisation du vaincu, ou plutôt du converti . L'auteur se résume lui-même en disant (p. i 54) que « les luttes entre sociétés humaines ont pour but d'abord la possession des produits alimentaires, puis celle des richesses, et enfin le désir de r assimilation mentale. »
G. TARDE
- Mais il faudrait se garder de croire que, dans l'évolution historique des sociétés, l'ordre de succession des divers genres de lutte est toujours celui que nous venons d'indiquer. Il y a bien des exceptions : par exemple, les guerres de religion du xvi» siècle, luttes mentales par la nature de leur fin, ont précédé et non suivi les guerres économiques et politiques dont l'Europe a été ensanglantée plus tard. Ce n'est donc pas là un ordre irréversible.
Si les fins successivement ou alternativement poursuis vies par les luttes humaines sont différentes, les procédés mis en œuvre pour triompher dans chacune d'elles, quel que soit son but, sont aussi multiples et variés. Ces procédés, eux aussi, se différencient en physiologiques, économiques, politiques, intellectuels. Physiologiques : accroissement delà population. Economiques : protection d'après les uns, libre échange d'après les autres. Mais M. Novicow est trop spencérien pour n'être pas un anti-protectionniste décidé. Chose singulière, après avoir entendu l'idée de lutte en un sens si compréhensif qu'il y fait rentrer la conversation et l'amour môme, — la conversation, parce que les interlocuteurs se disputent l'autorité persuasive; l'amour, parce que courtiser c'est chercher à conquérir et que le flirt est une escamonche d'avant-poste, — après cela, il refuse de reconnaître que le commerce soit une lutte aussi, et qu'il soit permis de s'y garantir par des cuirasses et des boucliers. Cette anomalie ne peut s'expliquer que par l'influence des idées de Spencer sur l'opposition prétendue entre les sociétés du type militaire et les sociétés du type industriel et commercial.
Poursuivons. Les procédés politiques seraient mieux nommés militaires : ce sont lés armements et les conquêtes belliqueuses. Ils ont fait leur temps, d'après l'enthousiaste écrivain, et là-dessus il ne tarit pas. Rien de plus ruineux
QUESTIONS SOCIALES
à présent que la défaite, si ce n'est la victoire. La guerre n'est plus qu'une survivance.
Il s'agit, pour étendre vraiment sa nationalité, « d'assimiler d'abord, d'annexer ensuite », à l'inverse des conquérants, qui coûtent si cher. Aussi n'est-il pas douteux, en dépit de la crise militaire actuelle, que les procédés intellectuels sont destinés à l'emporter finalement. Ils consistent « à faire adopter certaines idées (et certains sentiments) à un autre individu », soit par la contrainte légale, soit par la persuasion libérale. Par la contrainte, quand une religion, quand une langue est protégée ou persécutée, quand la collation des grades est refusée à certaines écoles, quand le socialisme d'Etat sévit, quand, en Prusse, par exemple, « les Polonais sont obligés de payer eux-mêmes les frais de leur propre dénationalisation ». Par la persuasion, quand la propagande orale ou écrite s'exerce librement à armes égales, mais de plus en plus perfectionnées. Il reste à faire bien des perfectionnements à cet égard : « Organiser la librairie, simplifier l'orthographe, simplifier la grammaire» (ce qui est un coup de patte àTallemand) (1).
(1) Du reste M. Novicow reconnaît la portée du principe de l'imitation^ ce qui ne veut pas dire qu'il lui fait toujours sa part légitime. Ici, par exemple, il écrit : < Les moyens rationnels (progressifs) de la lutte intellectuelle sont : au point de vue de l'attaque, la propagande orale ou écrite ; au point de vue de la défense, l'imitation. » Mais quoi est donc le terme visé par la propagande, sinon l'imitation ? Et peut-on considérer comme un moyen de défense ce qui, au contraire, est le but voulu par les assaillants ? M. Novicow dit ailleurs que « l'imitation est la forme de l'adaptation passive au milieu social », et que l'amour est l'adaptation active. Or, pourquoi cela ? Parce que « aimer quelqu'un, c'est vouloir le rendre semblable à soi ». Aulremcnt dit, c'est vouloir l'imiter ou qu'il nous imite. 11 n'est donc pas vrai que l'imitation et l'amour s'opposent l'un à l'autre comme le passif et l'actif. L'auteur ne le sait-il pas, après avoir écrit (p. H.") et suiv.) de si belles pages sur l'amour et sa puissance d'assimilation ? — (P. 102) « Soit qu'un peuple adopte la langue d'un autre pays par impulsion spontanée, c'est-à-dire par imitation, en vue d'un avantage social, soit ([u'il subisse une pression économique ou poliLi(|uc, soit qu'il
G. TARDE
Cola fait, on verra clairement l'inutililé des persécutions et des protections, el la supériorité de l'imitation spontanée sur l'imitation contrainte.
La lutte, à mesure qu'elle s'intellectualise, cesse d'être une souffrance et devient une joie de plus en plus intense ; elle s'accompagne de moins en moins de haine et de plus en plus de politesse. Les femmes peuvent y prendre part, et, quand ce progrès sera accompli, il n'y aura plus de raison de leur refuser les droits politiques. Autant, en effet, elles sont impropres à la guerre, autant elles sont aptes et prédestinées à la propagande soit linguistique, soit religieuse, soit artistique et littéraire, soit, avant tout, nationale.
Nous nous trouvons ainsi conduits à étudier, après les formes de la lutte, celles de l'alliance, de la solidarité humaine toujours plus profonde et plus vaste. Malheureusement, ce que dit l'auteur à ce sujet est gâté par l'obsession darwinienne de cette idée de lutte oii il veut faire rentrer de force l'idée contraire. Dans la Justice elle-même — quoiqu'il dise ailleurs qu'elle est « un mode particulier de l'équilibre universel des forces », — il ne voit qu'un procédé propre « à assurer le triomphe des meilleurs » dans la bataille pour la vie. Armé de cette définition, il combat énei-giquement trois choses qu'il met presque sur le même rang : l'esclavage, le protectionnisme (cet esclavage collectif), et le socialisme d'Etat. Mais ne semble-t-il pas que l'esclavage, par exemple, a été justifié, dans l'autiquité et dans les temps modernes, précisément parce qu'on l'a regardé comme « le triomphe des meilleurs»,
code à une propagande, toujours est-il que la lutte entre les langues est perpétuelle et universelle. . » On voit clairement dans ce passage la part beaucoup étroite que l'auteur (comme tout le monde, par habitude) fait à l'imitation.
QUESTIONS SOCIALES 20S
c'est-à-dire du Spartiate sur l'ilote, et du blanc sur le nè-re Sur les progrès du droit inlernational. M. Novicow a de beaux développements. Mais il nous dit que la justice internationale est aussi le triomphe des meilleurs. Gela ressemble terriblement au droit du plus fort. A la vente, il ne croit pas que la victoire soit le seul ni le plus juste juge de la supériorité nationale; mais à ses yeux, la nation qui s'épanche le plus vite et le plus loin est la plus élevée, -car ce Russe, qui aime surtout la France, admire surtout l'Ano-leterre, — et celles qui se resserrent méritent leur sort. B convient donc que celles-ci se laissent pacifiquement dévorer par celles-là. Il faut tenir à la civilisation plus qu'à sa nationalité.
Tel n'est pas l'avis de M. Espinas. « Nous tenons, dit-il, à nos institutions, à nos coutumes, à notre religion, à notre langue, non parce qu elles sont les plus parfaites, mais parce qii'ellei sont nôtres ; et il suffit qu'elle soient à nous, qu'elles nous viennent de nos pères, pour que nous les jugions et qu'elles soient, en effet, pour nous, les plus parfaites. » J'ajoute que les nations les moins avancées, justement à cause de leur faible avancement, ont la foi la plus énergique en leurs idées, l'attachement le plus profond à leurs institutions. S'il en est ainsi, est-ce que le sacrifice de leur vie à leur type social, c'est-à-dire la guerre, n'est pas pour elles le Devoir suprême? Et est-ce que la suprême lâcheté n'est pas de se laisser, sans résistance désespérée, annihiler en ce qu'on a de plus cher et de plus sacré? Tout au moins la nation menacée d'invasion linguistique, religieuse, industrielle, par l'étranger, devra lui fermer ses portes, comme le Maroc. Et alors, si l'étranger veut satisfaire ce besoin d'expansion qui est senti comme un devoir supérieur par les nations qui se croient supérieures, il faudra faire la guerre au Maroc? Et puis, est-ce que l'hétérogénéité
(ï. TAKDK
profonde des diverses civilisations ne s'oppose pas à ce que la supériorité de l'une sur les autres puisse être démontrée qu elle puisse môme exisler sans compensation rodou' table ?
Il y a quatre groupes de civilisations, qui sont en même temps, chose utile.à noter, des groupes de religions • le groupe chrétien, le groupe mulsuman, le groupe brahman.ste, le groupe bouddhiste (1). Entre ces groupes il ne peut y avoir m fusion ni conquête pacifique. Il ne peut y avoir que mutuelle tolérance ou conversion à main armée. Il faut choisir.
Pourquoi pas la tolérance cependant ? Pourquoi pas au moins, dans le sein de chacun de ces groupes immenses entre les nations fraternelles qui le composent, la fédération? Ce serait déjà si beau, à défaut de cette fédération universelle que M. Novicow croit possible sans guerre ni conquête, sans domination universelle. Renonçons à ce i^ve transcendant; mais l'autre, plus restreint, plus pratique, est-il donc si chimérique de le rêver, après tant de grands esprits, Benthara, Kant, Saint-Simon, parce que la réalité des faits, à l'heure présente, semble lui donner un brutal démenti ? Regardons-y de près, il en vaut la peine; ne nous laissons pas éblouir par l'étincellement de toutes ces baïonnettes et des canons miroitant au soleil des grandes manœuvres. Au fond, l'enthousiasme militaire est mort, la foi militaire est morte. C'est comme une religion frappée au cœur, se survivant dans son culte extérieur. « Tous les peuples, on Fa dit, emploient tout leur argent à préparer tous les hommes pour une guerre dont tous les peuples ont peur et dont tous les hommes ont horreur. » Preuve éclatante, soit de ce que peut l'enlraînement collec-
{i) Le cinquième, le groupe mexico-péruvien, a été détruit par ladécouverlo de l'Amérique.
QUESTIONS SOCIALES
tif, l'enracinement routinier des traditions belliqueuses du passé, ici comme dans le cas du duel, à l'encontre des vœux individuels et actuels. Mais à la longue, il est impossible que, par les progrès de la conscience sociale, cette contradiclion entre les tendances de la collectivité et les désirs des individus, entre les habitudes des peuples et leurs aspirations, ne se résolve point. Plus que ces grossissements des budgets de guerre, plus que ces remuements de corps de troupes, une chose me frappe dans l'Europe de nos jours : c'est le progrès, c'est le succès croissant, quoiqu'inaperçu, de l'arbitrage international. La slatistique ici est pleine d'espoir. Tandis que, en cinquantequatre ans, de 1794 à 1848, on ne compte que neuf cas d'arbitrages de ce genre, on en compte quinze en vingtdeux ans, de 1848 à 1870, et trente-qualre en vingt et un ans dans la dernière période de 1870 à 1891. L'arbitrage dans les conflits des nations entre elles progresse encore plus vite que dans les conflits des patrons et des ouvriers, oi!i il est cependant pratiqué chaque jour davantage. En apparence, on dirait que ces classes rivales, eni-égimentées en syndicats, n'ont que la soif de s'enlre-détruire ; en réalité, elles témoignent d'un esprit de conciliation toujours plus manifeste. La multiplicité des conventions internationales, sous forme d'union postale ou monétaire, de traités commerciaux, de traités d'extradition, déréglementation même et d'adoucissement de la guerre, contirment hautement cette induction. Visiblement, les nations de notre civilisation américano-européenne^ se solidarisent de plus en plus, parce que de plus en plus elles s'uniflent. L'Europe est mûre pour la résurrection de la paix rofjiaine, de la paix humaine. Ce qu'un Adrien ou un Trajan a pu, en un temps d'assimilation bien moindre, de communications bien plus malaisées, d'échanges bien
r», TARDE
moins actifs, il est singulier qu'on le dise irréalisable, insensé, absurde, quand toutes les barrières naturelles entre peuples tombent lune après l'autre et que les barrières artificielles subsistent seules.
Et quand ce serait une cliimère I En sommes-nous donc à une chimère près? Le reproche est curieux, adressé à quelques rêveurs généreux par notre génération crédule à tant d'utopies, à tant de réclames politiques et financières, à tant de superstitions ranimées, aux promesses du collectivisme, du néo-fouriérisme, aux manœuvres frauduleuses de la Haute Banque, à tous les mirages du charlatanisme industriel, scientifique ou autre, et qui rougirait de croire, rougirait même de penser à la possibilité d'une lueur de bon sens éclairant à la fois tous les peuples et leur montrant le port délicieux du désarmement universel ! Après tout, cet idéal, qui cesserait d'être chimérique le jour où tout le monde y croirait, il suffit d'en propager l'idée, le désir, la volonté, pour le rapprocher de notre main. Il est navrant de penser que notre jeunesse contemporaine perd son temps, gaspille son cœur à poursuivre tous les rêves, excepté celui-là. Et dire que, parmi tant d'hommes d'Etat européens — je ne dis pas français; nous Français, nous devons nous taire là-dessus, ou ne parler que tout bas, entre philosophes, — il n'en est pas un, pas un seul, qui, entre des milliers de programmes extravagants, de propositions de loi paradoxales, ait osé déclarer la guerre à la guerre, et proposer aux peuples de désarmer puisqu'ils n'ont nulle envie de se battre. Rien ne me donne une plus triste idée, que cette constatation, du personnel politique de l'Europe. A. défaut d'un peu d'audace, il suffirait d'un peu de cœur pour surmonter la sécheresse ironinique, l'affectation de scepticisme et de pessimisme qui est à la mode à préseni, et qui a ridiculisé l'abbé de Saint-
QUESTIONS SOCIALES
Pierre aux yeux des sectateurs mêmes de Fourier. Supprimer la guerre : là est le nœud du problème social.
N'est-il pas plus facile, en somme, ou moins difficile de le trancher que de supprimer la propriété individuelle, d'établir la « nationalisation du sol >> et l'organisation du travail ? Qu'on veuille réfléchir un instant à ce que serait le séjour de notre Europe si la paix y était assurée, à l'allégement des budgets, à l'ardeur de la production, au débordement de la richesse, au progrès de la population, et l'on verra de quel poids pèse sur nous la simple menace de la guerre, et combien il est plus urgent de la dissiper que de nationaliser le sol, au simple point de vue même du bienêtre populaire ! On ne compte au passif de la guerre que ses affreuses boucheries et ses engloutissements ruineux de milliards ; mais il faut compter aussi les enfants que son appréhension empêche de naître. Tout père de famille le sait bien. Autant la guerre accroît la mortalité, autant et plus encore sa menace entrave et restreint la natalité. Et, quand cette plaie nous ronge, nous jugeons superflu d'y chercher remède, pendant que, pour nous débarrasser de quelques verrues, nous ne parlons de rien moins que de nous résigner aux plus douloureuses amputations, aux opérations chirurgicales les plus dangereuses! Avons-nous le droit, après cela, de railler l'abbé de Saint- Pierre ? Pour moi, j'applaudis de grand cœur M. Novicow ét je m'associe à son rêve, si rêve il y a.
LES DÉLITS IMPOURSUIVIS
Tout le monde sait maintenant que la statistique criminelle atteste la progression rapide et presque continue de la criminalité française depuis plus de soixante ans. On sait que, si le chiffre des affaires portées devant les assises a diminué, c'est par suite d'une tendance louable des parquets à correctionnaliser les crimes pour échapper de plus en plus à la juridiction du jury, mais que, d'ailleurs, les homicides, qui se prêtent malaisément à la correctionnalisation, n'accusent aucune diminution, même apparente ; et que, en ce qui concerne les affaires jugées par les tribunaux correctionnels, c'est-à-dire la grande masse de la criminalité, il y a une hausse comparable à celle de nos fonds publics. Le chiffre des délits communs, des délits vrais, abstraction faite des délits plus ou moins conventionnels, et pour ainsi dire fictifs, a passé delà moyenne annuelle de 41.000, en 1826-1830, à 191.000 (en chiffres ronds), dans ces dernières années. Spécialement pour les vols, la progression a été remarquable :
En 1826-30 la moyenne annuelle a été de 12.576 prévenus.
En 1836-40 » n 22.102 »
En 1846-50 » » 31.990 »
En 1856-60 « » 40.619 »
En 1866-70 » » 36.851 »
En 1876-80 » » 41.552 »
En 1886-90 » « 47.941 »
En 1891 le chiffre a été de 50.874 »
G. TARDE
A part la période quinquennale de 1866 à 1870, il y a ininterruption dans la marée montante.
Or, tout cela, je le répète, est assez connu. Mais ce qu'on ignore généralement, c'est une autre augmentation non moins inquiétante, qui vient s'ajouter à la première et la grossir à nos yeux. Je veux parler de l'accroissement énorme et non moins significatif des plaintes, dénonciations, procès-verbaux quelconques qui dénoncent des crimes ou délits aux procureurs de la République et qui sont classés sans suite dans les cartons des parquets, ou se terminent par des ordonnances de nonlieu rendues par les juges d'instruction. Que le nombre total des plaintes, dénonciations et procès-verbaux quelconques, classés ou non classés, ait quadruplé de 1831- 183S, époque où il était de 114.181 en moyenne, à 1890, oii il est de 470.948, cela peut s'expliquer à la rigueur dans un sens optimiste, pourvu qu'on ne décompose pas ces chiffres. On peut dire que c'est là l'effet naturel du progrès de l'instruction, qui sollicite doucement un nombre croissant de gens à dénoncer leur voisin au commissaire de police, aux gendarmes, au maire, au procureur de la République, comme un nombre croissant de jeunes paysannes à écrire des lettres d'amour. Les lettres d'amour n'ont-elles pas quadruplé aussi depuis 1831 ? C'est fort possible.
Cependant, il est bien peu probable à priori, que cette considération soit ici d'un grand poids. Elle expliquerait seulement la progression des plaintes ou dénonciations écrites de la main de leur auteurs ; mais en revanche, si la criminalité était restée lamême, le nombre des plaintes et dénonciations verbales faites aux auxiliaires de la justice, aurait dû aller en diminuant. Car ce n'est nullement la tendance à dénoncer et à se plaindre qui a été accrue
LES DÉLITS IMPOURSUIVIS
par l'instruction primaire et secondaire généralisée ; c'est seulement la tendance à dénoncer et à se plaindre par écrit. C'est parmi les illettrés et les ignorants que sévit la maladie chronique, très antique et non récente, d'aller importuner un maire, un commissaire de police, un brigadier de gendarmerie, à propos d'une poule volée ou d'un échange d'injures sur la voie publique. A mesure que l'homme s'instruit, s'enrichit, se civilise, il devient moins processif et moins plaignant. Un escroc parisien, désireux de se faire emprisonner dans la saison voulue, a quelquefois beaucoup de peine, d'après ce qui m'est raconté par un criminaliste digne de foi, pour se faire arrêter. L'un d'eux, dernièrement, est allé dans un grand restaurant commander et consommer un déjeuner des plus confortables ; note à payer, 80 francs, qu'il n'a pas payés, bien entendu. Croyez-vous que le patron l'ait dénoncé à la justice? Pas le moins du monde, « Moi, a-t-il dit, aller perdre mon temps au palais pour cette affaire ! Mettez-moi tout bonnement cet homme à la porte. » Dans un autre hôtel, le même individu est allé commettre une nouvelle filouterie d'aliments du même genre et il n'a pas été plus heureux. A la troisième ou quatrième fois seulement, il a pu satisfaire son singulier désir d'incarcération.
Croyez-vous que les maîtres volés parleurs domestiques ou par leurs fermiers, les consommateurs volés par leurs fournisseurs, les gens dupés par des escrocs, aient plus de propension qu'autrefois à les dénoncer? Je crois précisément le contraire. L'énergique sentiment du droit de propriété a décru chez le propriétaire autant que chez le prolétaire, et, pour que la violation de ce droit commence à indigner le premier lui-même et à prendre aux yeux de tous un caractère délictueux, il faut des faits de plus en plus graves. Ce qui passait pour péché passe pour pec-
G. TARDE
cadille; et non seulement on est porté chaque jour davantage, dans le public autant que dans les parquets, à correctionnaliser les crimes, mais encore à civiliser les délits. Ce qui eût été, il y a trente ans encore, poursuivi en cour d'assises comme vol qualifié, passe pour vol simple, et ce qui eût été jugé devant les tribunaux correctionnels comme escroquerie ou abus de confiance, passe pour une simple « affaire civile ». Rien n'est d'un plus haut comique que l'air d'importance d'un juriste qui, après examen d'une affaire où ruisselle la fraude, oppose dédaigneusement à l'indignation d'un honnête homme inculte cette sentence sans appel : « Un délit, cela! Ce n'est qu'une affaire litigieuse... » Or, comme les subtilités de la métaphysique juridique sont le premier exercice intellectuel où se complaise le cerveau d'un ignorant qui commence à se dégrossir, il y a fort à parier que. dans le public même, hors du milieu spécial des hommes de loi, on est de plus en plus enclin à ne voir qu'un procès civil là où nos pères auraient vu un fait réellement délictueux.
Admettons, pour un instant, l'hypothèse que la vulgarisation de l'art d'écrire et de ta rage d'écrire à la justice explique la progression à la fois des délits poursuivis et des délits impoursuivis. Mais, dans cette hypothèse, ne faudrait-il pas aussi que le nombre des procès devant les tribunaux civils eût été croissant dans la même proportion? N'y aurait-il pas les mêmes raisons d'expliquer en un sens optimiste cette marée montante de litiges si elle se produisait jamais ? Mais elle ne se produit pas. Et la processivité, chose significative, est restée à peu près stationnaire pendant que la délictuosité s'avançait à grands pas.
Du resie, si l'explication que je combats était fondée, si vraiment la progression des plaintes, dénonciations, procèsverbaux parvenus au parquet avait pour cause principale.
LliiS DÉLITS IMPOURSUIVIS
ou pour cause importante, la propension grandissante a correspondre avec la justice sans raison sérieuse, nous en aurions la preuve en voyant grandir aussi, avec une rapidité précisément égale, c'est-à-dire très forte, la proportion de ceux de ces papiers qui ont été classés sans suite : 1° parce que les faits qui y étaient relatés ne constituaient ni crime ni délit; 2o parce que ces faits, même présentant les caractères apparents ou formels d'un délit ou d'un crime, étaient insignifiants. Ce sont là deux catégories nettement distinguées dans nos statistiques, et il y en a deux autres : 3° celle des affaires (constituant d'ailleurs crime ou délit) dans lesquelles l'auteur est resté inconnu, 4o celle des affaires où il y a eu insuffisance d'indices contre l'auteur ou les auteurs désignés (1).
Or, loin d'aller grandissant, la proportion des deux premières colonnes d'affaires classées sans suite va diminuant plutôt, si on les additionne. La première, il est vrai, a bien augmenté un peu (de 37 à 4S 0/0, de 1830 à 1880), mais la seconde a diminué un peu plus (de 21 à 11 0/0, dans le même intervalle de temps).
C'est assez, je crois, discuter une objection si peu soutenable, la seule pourtant à laquelle puisse se raccrocher l'optimisme aux abois. Pour couper court à toute discussion, je donne ici le tableau 1° des affaires impoursuivies par les parquets pour ces deux causes : incognito des auteurs et insuffisance d'indices; 2° des ordonnances de non-lieu rendues par les juges d'instruction pour les deux mêmes causes. J'ai donc eu soin d'éliminer toutes les
(1) L'inlilulô de celle dernière colonne ajoute, il est vrai : « ou pour tout autre cause ». mais cet et cœtera, qui est de style pour ainsi dire, n'empêche pas qu'il ne s'agisse toujours d'un crime ou d'un délit et d'un fait grave. C'est ce qui importe au point de vue de la criminalité générale, sinon de la pénalité.
G. TARDE
affaires classées comme ne constituant ni crime ni délit et comme insignifiantes. On peut, par suite, tenir pour avéré que chacune des unités comprises dans les chiffres qu'on va lire correspond à un fait délictueux ou criminel, et à un fait délictueux ou criminel demeuré impuni. La progression de la criminalité et la progression de l'impunité s'expriment à la fois, s'expliquant en partie l'une par Tautre, dans ces chiffres plus éloquents que tous les commentaires.
En lisant la partie de ce tableau qui concerne les cabinets d'instruction, on devra se rappeler que, depuis fort longtemps, les parquets ont une tendance prononcée à confier de moins en moins d'affaires au magistrat instructeur. Les procureurs de la République et leurs substituts ont presque toujours le droit d'opter entre l'information officielle par voie de réquisitoire adressé au juge d'instruction et l'information officieuse par lettre adressée ou plainte transmise à un juge de paix, à un brigadier de gendarmerie, à un commissaire de police. Cette seconde manière de procéder présente des avantages de célérité et de facilité qu'on apprécie de plus en plus. La simplification des procédures est la voie des parquets, comme la simplification des grammaires, des rites, des cérémonies, est la voie du langage, de la religion, de la politesse. C'est l'application d'une loi sociologique. Il ne faut donc pas s'étonner si la proportion des affaires mises à l'instruction, parmi celles que le parquet poursuit, diminue sans cesse, et si leur nombre absolu lui-même a diminué. La diminution, depuis la réforme judiciaire, s'explique encore par une autre considération : en supprimant beaucoup de sièges de juges, on a assujetti au service de l'audience beaucoup de juges d'instruction, et, dès lors, le parquet a dû, dans beaucoup de cas où précédemment il les eût requis, ménager leurs