HISTOIRE DES DOCTRINES ÉCONOMIQUE
découvrir comparé à rimmensité de leurs séculaires efforts. Peut-êlrc, de leur côté, en disent-ils autant de nous, sociologues, qui avons la prétention d'englober leur petite vigne phyiloxérée dans notre vaste domaine. Mais la sociologie date d'hier, l'économie politique est vieille comme le monde, et déjà l'on peut dire que la science des religions, la critique d'art, la morale, la linguistique même et le droit, sans parler de l'économie politique elle-même, ont été remués et renouvelés à fond par l'inoculation du levain sociologique, même en son état d'impureté et d'insuffisance actuelle. En peut-on dire autant du point de vue économique ? A elle seule, l'idée de la société-organisme — quoique, à mon sens, on ait fort abusé de cette demi-métaphore et qu'il y ait mieux, beaucoup mieux à offrir au lecteur en fait de sociologie — a plus de vérité, malgré ses exagérations, que toutes les généralisations, assurément moins larges, moins nettes même, et bien moins fécondes, mises en circulation par les disciples d'Adam Smith. Je cherche, en cet amas d'écrits, quelque chose de précis et de solide, aliquid inconcussum, et qu'est-ce qu'on me montre ?
La loi de l'offre et de la demande, la théorie de la population de Malthus, la théorie de la rente de Ricardo, sa loi d'airain, la loi des débouchés de Say... Mais la loi de l'offre et de la demande, si on la met sous la forme psendo-mathématique à laquelle elle a dû tout son succès, exprime une erreur manifeste : il n'est pas vrai que, l'offre diminuant de moitié ou la demande augmentant du double, le prix doublera ; s'il s'agit de blé en Europe, de riz en Asie, il ne doublera pas, il décuplera; s'il s'agit d'articles de luxe, il s'accroîtra à peine d'un quart ou d'un tiers. Or, dépouillez cette formule de sa livrée mathématique d'emprunt, elle cesse d'être erronée, mais pour deve-
G. TARDE
nir insignlfianle, car, incapable dès lors d'expliquer pourquoi le prix est tel el non tel autre, elle s'accommode de n'importe quelle augmentation ou de n'importe quelle diminution de prix et laisse le problème à peu près indéterminé. Je puis dire tout à fait, si l'on songe à l'ambiguité de ces mots o^re et demande^ qui peuvent signifier tout ce qu'on veut, le nombre de ceux qui désirent acheter ou vendre^ ou Vintensité de leur désir, ou le nombre de ceux qui sont décidés à acheter ou à vendre, ou Y énergie de leur décision. Autant de sens-, autant de solutions différentes du problème. Ajoutez qu'une omission énorme est faite là : on. ne tient aucun compte du degré de fortune des candidats à l'achat ou à la venle. — Quant à la loi de Malthus, elle aussi est un bel exemple d'hallucination mathématique contagieuse et généralisée ; je laisse à Henry George qui, dans Progrès et Pauvreté, en a fait une vigoureuse réfutation, le soin de la vider. En réalité, le prétendu parallélisme d'une progression géométrique de la population — ou mpme d'une tendance de la population humaine à progresser géométriquement — et d'une progression arithmétique des subsistances, est purement imaginaire, et il y a, à coup sûr, beaucoup plus de solidité dans le fameux logarithme des sensations dont les psychophysiciens cependant ne daignent plus parler. Encore faut-il reconnaître que Malthus a inspiré Darwin, ce qui n'est pas un mince mérite, mais étranger à notre sujet. — La loi d'airain? Mais dans sa. Répar/itioîi des richesses, M. Leroy-Beaulieu en a montré l'inanité; et, de fait, quand on voit l'inégalité extrême, en tout temps et en tout pays, des salaires mzmma propres à des professions différentes recrutées dans les mômes couches sociales, oii les besoins sont les mêmes, comment peut-on sérieusement prétendre que les salaires ne cessent de baisser avant d'avoir atteint le point où,