HISTOIRE DES DOCTRINES ÉCONOMIQUES
s'ils baissaient davantage, l'ouvrier mourrait de faim? Cela peut être vrai de certains salaires, des plus bas, à certaines époques d'oppression tyrannique ; mais, évidemment, cela est inapplicable aux salaires supérieurs, et néanmoins fixes eux-mêmes, arrêtés et stables, qui rémunèrent d'autres professions oiî les besoins sont identiques.
De toutes ces tentatives d'idées, la plus réussie est encore la théorie de la rente de Ricardo. Mais, d'abord, on a remarqué qu'elle pèche par insuffisance de généralisation. Ce n'est pas seulement, en effet, l'industrie agricole, c'est l'induslrie minière, c'est une industrie quelconque, métallurgie, papeterie, etc., qui donne lieu au phénomène de la rente en ce qu'il a d'essentiel, c'est-à-dire à un prix uniforme établi pour des produits qui ont exigé des quantités extrêmement inégales de travail, et à un prix uniforme basé sur le prix du produit qui a coûté le plus de peine, de telle sorte que les produits similaires plus aisément exécutés se trouvent favorisés par cette circonstance. Puis, on aurait pu remarquer aussi que l'injustice de cette faveur — si c'en est une que la chance et le plaisir du jeu — est, en somme, analogue aussi à une autre injustice, non moins fondamentale, sur laquelle est forcée de s'appuyer toute théorie de la valeur un peu sérieuse. La théorie de la renie n'est, après tout, qu'un cas particulier de la théorie de la valeur. Or, quand <m serre de près celle-ci, on se voit conduit à reconnaître (1) que le prix d'un article pour tout le monde est déterminé par la somme maxima que peut consacrer à son acquisition, vu sa fortune, le demandeur le moins riche parmi tous les demandeurs
(1) Je mo permets de renvoyer le lecteur, curieux d'explication sur ce point, à un article intitulé la Psychologie en économie politique, que j'ai publié dans la Revue philosophique, il y a une dizaine d'années.
G. TARDE
entre lesquels est appelée à se distribuer la totalité des exemplaires de cet article. Les demandeurs les plus riches, si l'on ne s'était adressé qu'à eux ou s'ils n'avaient pas su qu'on s'adressait a d'autres et que ceux-ci achetaient à tel prix, auraient consenli à payer un prix souvent beaucoup plus fort plutôt que de renoncer à cette acquisition. C'est donc une chance heureuse, et un grand bénéfice pour eux, que leur rencontre sur le marché avec les acquéreurs pauvres. Ils payent, il est vrai, le même prix, mais le sacrifice qu'ils font en le payant est moindre, souvent beaucoup moindre. Et c'est là une injustice aussi grande en faveur des consommateurs riches que l'est l'injustice de la rente ou des équivalents de la rente en faveur des producteurs privilégiés.
Il suit de là que, si la rente foncière est une iniquité, la plupart des prix de n'importe quel article sont tout aussi injustes. Et, si l'on réfléchissait à cela, on verrait que le seul remède à cette injustice si générale serait d'extirper de nos cœurs ce besoin d'égalité de traitement toujours croissant, — malgré l'inégalité croissante et déplorablement exagérée des fortunes et des conditions de production, qui rend de plus en plus nécessaire l'uniformité
du prix. Mais le caractère chimérique d'un tel projet serait manifeste, car c'est le progrès de l'assimilation, de la mutuelle imitation, autant vaut dire de la sympathie et de la fraternité, alimentées par la civilisation, qui fait progresser en nous le besoin d'égalité de traitement — c'està-dire de la justice telle que Spencer la définit. C'est de notre soif même de justice que cette soi-disant injustice éclôt.
Ce n'est pas le moment de creuser ce problème socialiste ; tout ce que j'ai voulu a été de montrer par cet exemple l'impossibilité de traiter utilement les questions
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économiques sans les rattacher à l'ensemble de la science sociale. En cela, les socialistes ont eu grandement raison contre les économistes, car, s'ils n'avaient pas d'arme mieux trempée que la loi d'airain et la théorie de Ricardo, dont ils frappent de si grands coups à droite et à gauche, on ne s'expliquerait guère leur succès. Mais ils ont eu au moins le mérite de frayer la voie aux sociologues.
Je suis surpris de trouver sous la plume de M. Espinas une phrase (p. 345) d'où il semble résulter que, considérée comme art et non plus comme science, l'économie politique lui paraît distincte de la sociologie. Cependant, qu'est-elle autre chose, sous ce rapport, qu'une branche de la sociologie appliquée, comme, sous son aspect théorique, elle n'est qu'une branche de la sociologie pure? Et n'est-ce pas surtout au point de vue des applications pratiques qu'il importe de ne pas séparer ce rameau du tronc, au risque de le stériliser ou de lui faire engendrer des fruits détestables? N'est-ce pas de Ricardo qu'on a pu dire qu'à ses yeux « les produits ne sont pas faits pour les hommes, mais les hommes pour les produits ? » Et n'est-ce pas Turgot — un ancien ministre 1 — qui a, très logiquement, écrit ce prodigieux aphorisme : « Quiconque n'oublie pas qu'il y a des Etats politiques séparés les uns des autres et constitués diversement ne traitera jamais bien aucune question d'économie politique? »
L'économie politique appliquée, d'après M. Espinas, «comprend la formation de décisions pratiques particulières qui tendent, non à la vérité, mais au succès, et ont pour but de contribuer au jeu normal des fonctions économiques. A ce titre elle est un art, c'est-à-dire un ensemble de moyens, une technique^ comme la navigation, l'agriculture, la stratégie, la médecine, l'éducation et la politique. Quelles sont les mélhodes qui conviennent aux arts
G. TARDE
utiles OU techniques ? Nous ne connaissons pas d'ouvrage qui réponde à cette question d'une manière satisfaisante. La logique de l'action est beaucoup en retard sur celle de la connaissance. Mais il est problable que des opérations de l'esprit aussi différentes sont soumises à des règles différentes. » Cet important passage mérite d'être médité et discuté.
Notre auteur ne s'explique pas assez sur cette logique de l'action qu'il oppose à la logique de la pensée et qu'il déclare en retard sur celle-ci. Entend-il par là qu'il existe des méthodes générales, non encore formulées, propres à faciliter Vinvention utile tout ordre d'activité, comme il existe, ou comme on dit qu'il existe, des méthodes générales propres à faciliter la découverte vraie en n'importe quel domaine de la curiosité? Stuart Mill a cru donner la formule de ces dernières dans sa logique inductive, qui serait l'art de découvrir. Resterait- il à trouver une autre logique, ou plutôt une téléologie inductive^ qui serait l'art d'inventer? Si c'est là ce que pense M. Espinas, l'idée est assurément digne du plus sérieux examen, mais l'on peut ajouter que sa réalisation est commencée. En mécanique, on a des théorèmes auxquels on peut s'adresser pour leur demander l'idée des machines à inventer, quand le besoin s'en fait sentir, comme en algèbre on a des théorèmes qui permettent de trouver la valeur des inconnues. Le mécanicien peut dire, dans certains cas, avec certitude, qu'une machine demandée ne peut pas être inventée, comme l'algébriste peut affirmer dans certains cas qu'un problème à résoudre est insoluble, k l'usage des horticulteurs et des éleveurs de bétail, il y a des règles empiriques pour faire varier dans un sens ou dans l'autre, pour faire progresser en embonpoint ou en agilité, en laille ou en cxiguité, une espèce quelconque, animale ou végétale; et