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Essais et notices

Adolphe Du Bois était né à Bruxelles le 24 juillet 1827. Il est mort à Gand, le 25 septembre 1900.

C'était un flamand de race et d'éducation.

Son grand père paternel habitait Rouiers; son aïeul maternel, Deynze. Ils étaient quelque peu parents et se préoccupaient avec soin de la gérance de leurs biens et de la bonne tenue de leurs maisons : braves gens, ombrageux aux seigneurs, serviables aux petits, tous deux grands clercs en procédure.

Son père Jean Du Bois épousa à Bruxelles, mademoiselle Henriette Beyens, petite-fille du Bourgmestre de Deynze et fille d'Albert Beyens. Ce dernier avait exercé sous l'empire les fonctions de président du tribunal civil de Gand. Après la chute du régime français, il s'était fixé à Bruxelles. Son frère Jean-Baptiste Beyens le jeune, et lui occupèrent les premières places au barreau bruxellois de 1815 à 1830.

Les Beyens appartenaient à cette race de juristes austères, aimant le Droit pour sa rigueur même, l'ayant étudié à toutes ses sources, dans les édits et les coutumes comme dans le Code Napoléon, aussi versés en droit moderne qu'en droit romain, canon ou coutumier. Ils avaient été les collaborateurs dévoués des excellentes réformes judiciaires introduites dans les provinces belges par le régime français. Ils n'hésitèrent pas k se joindre, en 1820, à leurs confrères du barreau bruxellois, Tarte cadet, Barthélémy, Doncker, Defresne et Stevens, pour la consultation en faveur de Vanderstraeten, l'auteur du livre : J)e l'état actuel du rojiaume

des Pays-Bas et des moyens de V améliorer. Emettre, à ce moment, un avis contraire à celui du gouvernement, cétait faire acte (le foi et de courage. Le ministère hollandais le leur fit sentir. Les avocats bruxellois signataires de la consultation furent suspendus et poursuivis. Ils n'en continuèrent pas moins énergiquement la lutte et prirent à mainte reprise la défense de la liberté de la presse et de l'indépendance du barreau.

Henriette Beyens fut la première institutrice de son fils et son éducatrice. Elevée à Bruxelles, dans ce milieu lettré, viril et travailleur, curieuse de toutes les idées, prompte à les saisir et à se les assimiler, elle y avait pris la tournure d'esprit posée et réfléchie dont son fils hérita. Il reçut d'elle aussi l'horreur de la vulgarité. Du Bois parlait de sa mère avec une respectueuse tendresse. Il aimait à évoquer sa souriante image. L'affection de cette femme distinguée marqua son àme juvénile d'une empreinte profonde.

Elève de l'Athénée, puis de l'Université de Gand, Du Bois remportait, dès 1845, les plus brillants succès : en 1849, il conquit le diplôme de docteur en droit devant le jury centrale). Inscrit à la Conférence du jeune barreau, il s'y fit immédiatement remarquer. Il fut admis au barreau de la Cour d'appel de Gand au mois de novembre 1852.

A cette époque, son père habitait pendant l'été, une jolie maison de campagne située sur les bords de la Lys, dans un site ravissant. Il l'avait achetée l'année de la naissance de son fils et s'était plu à l'orner d'arbres d'essences diverses. Adolphe Du Bois se promenait volontiers sous leur épais ombrage. Il portait à ces arbres l'affection « un peu respec-

(1) Molitor, dit Du Bois dans sa notice sur son maître aimé, était partisan de l'institution même du jury central, et il écrivait au sujet des projets qui alors déjà avaient grand appui auprès de ses collègues : « L'examen par les facultés tue l'émulation qui est le mobile du progrès; il tend à couvrir les faiblesses, les relâchements, les inepties et à ravaler les diplômes jusqu'à la portée dfs capacités les plus équivoques et les plus vulgaires... » Il ne nous appartient pas de dire ici dans quelle mesure ces prévisioiiS se sont vérifiées.

tueuse qu'on témoigne à des contemporains qu'on sait devoir vous survivre. »

Très hospitalier, Jean Du Bois aimait à recevoir cliez lui les amis de ses enfants. Ses hôtes les plus habituels étaient Louis Hyraans, esprit vif, nature vigoureuse, cœur dévoué, plein de courage et de délicatesse; Gustave Callier dont tous reconnaissaient déjà l'admirable sérénité morale; Emile de Laveleye, curieux de tout apprendre pour tout raconter en des écrits pleins de verve; Edouard Dervaux auquel une élocution ingrate semblait devoir interdire l'accès de la barre, et qui parvenait à force d'énergie, de science et de logique, à faire écouter et goûter ses plaidoiries; Stecher, le passionné de toutes les littératures et de toutes les idées généreuses; les de le Court qui occupèrent dans les Cours de justice et au barreau, des positions très élevées; Jules et Félix Van der Stichelen dont le premier quitta le barreau pour devenir ministre des travaux publics; les conseillers G. iHniîont et Polydore de Paepe, ce dernier resté jusqu'à la dernière heure, l'ami le plus fidèle, le plus sincère et le plus dévoué. La plupart de ces jeunes hommes se retrouvaient chez les professeurs Huet et Moke. Dans ce milieu où dominait une philosophie spiritualiste éminemment libérale, grande fut l'influence de Du Bois sur ses camarades d'Université. « Je dus, écrivait Louis Hymans(l), ma première éducation en matière politique à mon camarade Adolphe Du Bois, plus âgé que moi d'une couple d'années : il n'avait que deux passions, le droit et les affaires publiques. . . »

Petit fils et neveu des frères Beyens, Adolphe Du Bois avait hérité de ces légistes contemporains de la Révolution brabançonne et de l'Empire, l'amour de la liberté. Par une sorte d'atavisme, il se sentait attiré vers ces grands serviteurs du Droit du XVIP et XVIII* siècles, vers ces jurisconsultes à esprit large auxquels l'impératrice Marie-Thérèse elle même enjoignait de veiller à la conservation des prérogatives du pouvoir civil, » vu les principes que les gens d'Eglise

(1) Cf. Hymans. Types et silhouettes, p. 18.

cherchent souvent à faire prévaloir au préjudice des souverains, des lois de l'Elat, des libertés et des privilèges du peuple ('). »

Ces idées n'étaient pas en grande faveur dans le monde officiel. « Lorsqu'ont été réunies les provinces qui à diverses époques ont porté avec nous le nom de Pays-Bas, nous avions eu pendant des siècles, nos voisins du Nord et nous, des destinées tellement différentes que nous étions très mal préparés à cette union. Gand eut néanmoins foi en elle. Après la rupture, elle resta longtemps méfiante à l'égard de l'ordre des choses naissant, plus émue du désordre qui accompagne toute révolution., plus inquiète de l'ingérence du clergé dans les affaires publiques, plus alarmée des souffrances de l'industrie et du commerce que confiante dans les libertés que consacrait le nouveau pacte social (2). »

11 resta de l'orangisme, après le traité de 1839 qui lui enleva toute raison d'être, un foyer ardent de libéralisme qui ne s'est pas encore éteint dans la ville de Gand.

En 1846, lorsque l'opinion libérale se dégagea enfin des unions louches qui la tenaient engourdie, Jean Du Bois fut un des premiers à se lever pour repousser les multiples tentatives d'usurpation dont le pouvoir civil était l'objet.

Dès cette époque, Adolphe Du Bois fut un des plus ardents défenseurs de la doctrine libérale, un de ses serviteurs les plus dévoués au barreau et dans la presse.

A l'Université de Gand, Du Bois subit une seule influence, celle de Jean Philippe Molitor.

€ D'origine luxembourgeoise, ayant passé par le parquet avant d'entrer dans l'enseignement universitaire, pénétré à la fois des principes du droit germanique et des théories romaines, J. Ph. Molitor était un juriste consommé quand il fut appelé à remplacer l'illustre Warnkoenig, qui, si mal apprécié en Belgique, nous était repris (1836) par l'Allemagne, sa patrie.... La pensée de Molitor avait une pénétration carac-

(1) Décret du 5 novembre 1761, PI. Brab. X, 196.

(2) A'J. Du Bois. — Discours prononcé à l'inauguration de la statue d'IIippolyte Metdeponningcn le 20 juin 188G.

téristique : ses leçons longuement préparées, admirables de clarté, de sens juridique, d'élévation de pensée, religieusement écoutées, avaient le secret de faire aimer le droit autant que d'admirer le professeur (1). »

Cette notice sur Molitor, si je ne me trompe, est la première page que Du Bois ait fait imprimer avant d'entreprendre la publication de l'œuvre de piété respectueuse qu'il éleva à son maître. Fidèle au souvenir de Molitor, désireux de venir en aide à ceux que sa mort privait de leur soutien, Adolphe Du Bois réunit ses leçons et publia en trois volumes de 1850 à 1853, son cours de droit romain :

<r C'est une rude et dangereuse épreuve pour la mémoire d'un professeur que la publication de cahiers non destinés à l'impression. Elle peut avoir à souffrir de ce que sa parole a été mal recueillie et d'une préparation insuffisante de ceux qui entreprennent témérairement une tâche au dessus de leurs forces. La part que l'auteur de ces lignes prit à cette publication lui permet d'assumer aussi la responsabilité de bien des taches qui déparent cette oeuvre (2). »

L'ouvrage de Molitor prit place dans toutes les bibliothèques de droit (3).

La publication de l'œuvre de Molitor valut à Adolphe Du Bois de flatteuses félicitations; celles qui lui furent le plus agréables, furent celles qu'il reçut du Conseil de discipline de l'ordre des Avocats de GandW.

(t) Messager des sciences historiques de Garni, 1849, p. 416.

(2) Ad. Du Bois. — Biographie nationale, v° J. Ph. Molitor.

(î) Une seconde édition fut publiée en lB67.Cf.Be/g. jMf//cia/re, XXV,p.479.

(4) Le 9 février 185'2, le conseil de l'ordre des avocats de Gand réuni en assemblée sous la présidence de son bâtonnier M. Metdeppnningen prit une délibération félicitant Adolphe Du Bois. Nous croyons intéressant de la publier à titre de document sur les mœurs du barreau à cette époque :

Séance du 9 février 1852. — L'an 1852, le 9 février, à 11 heures du matin, se sont réunis en conseil de discipline MM. Metdepenningen, Bâtonnier, De Goninck, Van Hulïel, Verraert, Sobrie, Drubbel, Golson, membres et Eeman, secrétaire...

« A la même séance, le conseil a pris une troisième résolution.

Considérant que M. Adolphe Du Bois, avocat à Gand, a publié le cours de droit romain approfondi de feu M. le professeur Molitor.

Qu'en publiant l'œuvre de son modeste et savant professeur, M. l'avocat

L'œuvre de Molitor publiée par Adolphe Du Bois obtint les éloges des juges les plus compétents en France : Marcadé, Ginouilhiac, Aubépin. Un professeur à la faculté de Dijon écrivit même à l'éditeur de l'ouvrage pour offrir sa collaboration(U.

Du Bois a eu une pensée pieuse : pul)lier les ouvrages de Molitor, enlevé jeune encore à sa famille, à ses amis, à la science, c'était mettre on lumière riiommo au noble cour, qui, avant d'être un éminent jurisconsulte, fut un homme do bien : publier les ouvrages de Molitor, c'était adoucir les souffrances do sa veuve et de ses enfants si cruellement éprouvés : publier les ouvrages Je Molitor, c'était enrichir la science d'un Livre de Droit, dans toute l'exactitude des mots, comme s'exprime M. Marcadé, » un ouvrage de bonne et solide discussion juridique ».

Considérant que le confrère Du Bois, en donnant ses soins intelligents à la publication de ces ouvrages, a payé la dette de la reconnaissance, a compris la sainte amitié et les douces allections de la famille, a apporté sa pierre à l'édifice commun :

Par ces motifs, le Conseil de Discipline de l'ordre dos Avocats près la Cour d'Appel de Gand, adresse à Monsieur l'Avocat Adolphe Du Bois ses félicitations sincères au sujet de cette publication; la présente résolution lui sera transmise par copie.

Le Secrétaire, Le Bâtonnier,

AciitLLE Eesiax. (signé) Metdepennixgen.

Envoi de cotte délibération fut faite à M» Du Bois ; il y répondit par la lettre suivante :

12 février 1851.

Monsieur le Bâtonnier,

.J'ai été vivement touché de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrireau nom du Conseil de discipline du barreau de Gand. Los termes en sont sans doute trop flatteurs pour moi, et m'attribuent trop exclusivement le mérite d'un travail dont la conception ne m'appartient pas à moi seul : mais je n'en suis pas moins heureux de l'approbation donnée par l'ordre dos avocats à notre entreprise, parce que les éloges qu'obtient le cours de Molitor delà bouche des hommes les plus versés dans la pratique du droit, sont pour nous la preuve certaine que notre cœur ne nous trompait point dans notre admiration pour celui que ses élèves ont appelé le plus savant et le plus aimé des professeurs.

Au nom de tous les amis de Monsieur Molitor, je vous adresse de très sincères remercîments, et j'ose vous prier de les communiquer aux membres du Conseil de discipline avec l'assurance que l'approbation donnée à notre travail, est le plus précieux dos encouragements.

Agréez, etc....

(1) o C'est un excellent ouvrage qui nous manque complètement. Aussi ma surprise a t-elle été grande, quand j'ai appris de M. Durand que la publication en était arrêtée faute de continuateur. > Lettre de M. le professeur V... à M. Ilebbelynck, imprimeur à Gand. La publication arrêtée un moment en présence des dilTicultés financières, Adolphe Du Bois les leva en prenant vis-à-vis de l'imprimeur la responsabilité du délicit éventuel.

En s'identi fiant la méthode du maître, en étudiant les raisons d'ordre historique ou d'éternelle justice par lesquelles s'expliquent et se justifient les notions du droit, l'esprit analytique de Du Bois reçut une impression profonde : le goût du travail froid, réfléchi, Tamour de la rigueur de démonstration et de la précision des termes, si chères à Molitor, la faculté de discerner les causes efficientes du Droit derrière la lettre souvent étroite du texte, et par dessus tout une rare aptitude à saisir les conséquences pratiques qu'entraine l'acceptation d'un principe nouveau.

Adolphe Du Bois était du petit nombre d'hommes qui n'aiment pas à entretenir les autres de leur personne. Trèsréservé dans ses relations sociales, Adolphe Du Bois était l'homme le plus simple, le meilleur, le plus aff"able avec ceux qu'il admettait dans son intimité soit dans la riche et belle bibliothèque de sa maison urbaine, soit dans le grand jardin de sa maison de campagne, tout empreint du charme mélancolique des lieux aménagés par l'homme et reconquis par la nature.

De taille moyenne, la tête assez forte, droite, bien plantée sur de robustes épaules, le visage large et plein, la boîte crânienne très développée, le front élevé rendu plus grand encore par une calvitie précoce, les prunelles perçantes vives et noires, dans un œil ouvert, les arcades orbitaires proéminentes, le nez droit et large, la bouche légèrement souriante laissant apercevoir des lèvres rosées, le menton saillant caché par une barbe abondante : tel apparaissait Adolphe Du Bois à ceux qui venaient le trouver dans ces milieux tranquilles où il se plaisait à vivre simplement et modestement comme les humbles, sans prétention d'aucune sorte. Le caractère de la vieille race flamande réapparaissait en lui avec ses goûts d'activité, d'épargne, de modération en toute chose.

Ses clients, ses adversaires et ses amis étaient frappés de sa politesse, de cette forme spéciale de la politesse, la bienveillance qui donne, suivant Jules Claretie, aux relations humaines, une bonne grâce qui est en réalité de la grâce.

Chez lui, point d'arrière-pensée personnelle., nulle trace

d'une aml»ilion qui eut été pourtant si légitime chez un homme de sa valeur. 11 était bon et simple, portant intérêt à toutes choses, saus exagération : « Le temps, aimait-il à répéter, se charge de mettre les choses en leur place délinitive. »

Son amitié était rare et difficile. D'aucuns le voyant réservé, peu expansif, l'accusaient daimer à se replier en lui même afin de donner moins de prise au malheur. Ceux que Du Bois a admis dans son intimité, ont compris que cette solitude volontaire n'était chez lui ni égoïsme ni misanthropie; la réserve discrète dans laquelle il vivait, avait sa source dans le désir de ne pas laisser soupçonner la grande tristesse et Tadmirable dévouement de sa vie. Sous ses dehors d'homme méditatif, Adolphe Du Bois cachait une âme dévouée jusqu'au sacrilice.

Dans le fatal accident de voiture dont sa mère fut victime, son frère Gustave avait reçu une grave blessure à la tête. l^es médecins ne purent sauver la mère, ni rétablir complètement l'enfant (1). Celui-ci en conserva un certain trouble dans l'esprit qui alla s'aggravant avec l'âge. Madame Du Bois- Beyens eut la prescience de la gravité de l'état de son lils cadet. En mourant, elle demanda à l'aîné de veiller sur lui. Adolphe le lui promit. Il s'acquitta de cette promesse, avec un admirable désintéressement, renonçant aux joies du mariage pour ne pas se séparer de son frère et protégeant jusqu'à la mort avec la plus grande discrétion, cette intelligence troublée.

Il vécut dans cette solitude relative, ne recevant chez lui que quelques rares amis, afin de ne pas effaroucher le malheureux auquel il prodiguait des trésors d'amour fraternel. Je ne connais pas de plus bel exemple de cette vertu que celui donné par Adolphe Du Bois : « Quel bonheur, me disait-il la veille de sa mort, que Gustave soit parti le premier, l'an dernier I Que serait-il devenu sans moi ! »

Sa vie intime, austère et grave fut tout entière consacrée

(1) Du Eois conserva jusqu'à la fin de sa vie une certaine défiance des mcdrcins, il aimait à rappeler ce que disait d'eux Knobbaert, le vieux jurisconsulte gantois. Cf. Flandre judiciaire, t. IX, p. G56.

au travail. A la fin de sa vie, il aimait à rappeler cette maxime de Tocqueville : « L'effort est aussi nécessaire, et même plus nécessaire, à mesure qu'on vieillit que dans la jeunesse. La grande maladie de l'âme, c'est le froid. » Du Bois ne connut jamais cette maladie ! Opiniâtre et patiente, tenace et laborieuse, son àme resta jusqu'à sa mort vaillante pour l'effort, courageuse dans la lutte, éprise à la fois de tolérance et de liberté.

Les doctrines de la papauté l'avaient séparé depuis longtemps du catholicisme de son enfance, sans cependant l'amener au protestantisme. Avec son ami Emile de Laveleye, il disait : « Entre les libertés modernes et l'église, point de conciliation possible; ce n'est pas moi qui le dis, c'est le pape infaillible. » Mais en se séparant des Églises, il avait conservé l'esprit chrétien.

Adolphe Du Bois était la vivante incarnation de la tolérance. Conservant pour tous les cultes cette estime que l'homme qui a approfondi l'histoire, apporte à des idées qui ont remué le monde et produit de grandes choses, il réagissait de toutes ses forces contre les doctrines ultramontaines, et combattait, sans faiblesse, partout où il la rencontrait, l'alliance monstrueuse de la domination temporelle et de la domination spirituelle, source des haines et des guerres religieuses. En le voyant dégagé de jalousie et d'amertume, animé de bienveillance et de bonté pour tous, sévère pour lui-même, indulgent aux autres, épris de la recherche du Droit et de la vérité, en le voyant si intelligent si bon, si actif, les anciens l'eussent pris pour un stoïcien.

Durant les quelques jours de sa maladie, il exprima aux siens et aux amis qui l'entouraient, sa volonté arrêtée de ne pas recevoir de visites de prêtres d'une confession quelconque, bien que certains fussent du nombre des personnes qu'il rencontrait volontiers et qu'ils appartinssent à des sectes diverses. Jamais il n'attaquait leurs croyances à raison de ce respect qu'assure à toute foi sincère, le fait d'être professée par des êtres que vous aimez et que vous ne voulez pas affliger : « On peut aimer à lire Saint François d'Assise sans admirer

Philippe II. » N'avait-il pas dit(i), parlant de Molitor, son maître aimé : « La religion, il la comprenait comme un Fénelon; elle était pour lui la pratique de toutes les vertus. » Ces mêmes paroles peuvent lui être appliquées. En dehors de toute confession, au dessus de tout dogme, affranchi de toute religion positive, Adolphe Du Bois s'était tracé des règles de vie d'une rigueur et d'une probité absolues. Il en eut l'entier respect toute sa vie, s'attachant sans renoncer à ses convictions, à s'enquérir avec bienveillance de celles des autres, tenant compte de celles-ci afin de ne pas les blesser, les estimant quand elles étaient sincères et désintéressées, mais n'abandonnant pas les règles dont sa morale élevée et rigide lui imposait la stricte observance.

Sa mort qui survint le 25 septembre 1900 fut calme et paisible. Il quitta la vie comme un ancien, avec facilité peutêtre parce que, suivant un écrivain qu'il lisait volontiers, il la quittait sans trop craindre et sans trop espérer.

(1) 27 juillet 1849.

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