INTRODUCTION A LA PREMIÈRE ESQUISSE D’UN SYSTÈME
OU
Du CONCEPT DE LA PHYSIQUE SPÉCULATIVE ET DE l’organisation EXTÉRIEURE d’uN SYSTÈME DE CETTE SCIENCE ( I 799).
I . — Ce que nous appelons philosophie de la nature est une science nécessaire dans le système du savoir.
L’intelligence est double : aveugle et inconsciente, ou libre et consciemment productive; inconsciemment productive dans la conception du monde, consciemment productive dans la création d’un monde idéel.
La philosophie supprime cette opposition en affirmant que l’activité consciente est primitivement identique à l’inconsciente et est issue pour ainsi dire de la même racine : elle voit une preuve directe de cette identité dans l’activité à la fois consciente et inconsciente qui préside aux créations du elle en trouve
une preuve indirecte, en dehors de la conscience, dans les produits de la nature où elle constate une fusion totale de l’idéel et du réel.
Du fait que la philosophie affirme Tidentité de l’activité inconsciente ou, comme on l’appelle encore, réelle, et de la consciente ou idéelle, elle cherchera avant tout et d’une façon
générale à ramener le réel à l’idéel, ce qui donnera lieu à ce qu’on appelle la philosophie transcendantale. La régularité qui préside à tous les mouvements de la nature, la sublime géométrie, par exemple, à laquelle se conforment les mouvements des corps célestes, s’explique, d’après cette philosophie, non par le fait que la nature serait la plus parfaite géométrie, mais, au contraire, par le fait que c’est la plus parfaite géométrie qui est la forme productive de la nature ; explication, grâce à laquelle le réel lui-même se trouve intégré dans le monde idéel et les mouvements en question sont transformés en intuitions qui ont lieu en nous-mêmes et auxquelles rien ne correspond en dehors de nous.
Nous rappellerons les cas où la nature, livrée à elle-même, produit spontanément, par le passage de l’état liquide à hétat solide, des formations pour ainsi dire régulières, et d’une régularité qui, dans les cristallisations d’ordre supérieur, et notam-’ ment dans les organismes, semble même impliquer une certaine finalité ; nous rappellerons encore les actions qui s’observent dans le monde animal, ce produit des forcesaveugles de la nature, actions qui, par leur régularité, ne diffèrent en rien des actions conscientes, au point d’aboutir souvent à la création d’œuvres d’art parfaites dans leur genre. Tous ces faits ne peuvent guère s’expliquer autrement qu’en admettant l’existence d’une activité inconsciente, très proche primitivement de la consciente, pour ainsi dire manifestation d’une impulsion aveugle dont l’action s’étend des simples cristallisations jusqu’au sommet représenté par les formations organiques (qui peuvent d’ailleurs par certains artifices être ramenées à l’état de simple cristallisation).
D’après cette manière de voir, et étant donné que la nature n’est que l’organisme visible correspondant à celui qui existe invisiblement dans notre entendement, elle ne peut agir autrement qu’avec régularité et finalité ; et non seulement elle ne peut pas agir autrement, mais elle est pour ainsi dire obligée d’agir de la sorte. Mais s’il en est ainsi, si la régularité et la finalité constituent une nécessité imposée à la nature, il en résulte que nous devons retrouver la même nécessité, autrement dit la même régularité et la même finalité^ dans la nature, conçue comme indépendante de nous et envisagée dans sa réalité objec-
rive, autrement dit que ridéel^ à son tour, doit avoir sa source dans le réel et s'expliquer par lui.
Si la tâche de la philosophie transcendantale consiste à subordonner le réel à l’idéel, celle de la philosophie de la nature consiste, au contraire, à expliquer Tidéel parle réel. Ces deux sciences n’en forment donc, au fond, qu’une seule et ne diffèrent l’une de l’autre que par les tâches qu’elles ont à accomplir. Pour cela, elles suivent des directions opposées et comme celles-ci ne sont pas seulement possibles, mais nécessaires, il en résulte que dans le système du savoir l’un et l’autre sont également nécessaires.