Caractère scientifique de la philosophie de la nature
En tant qu’opposée à la philosophie transcendantale, la philosophie de la nature diffère de celle-ci principalement par le fait qu’elle pose la nature (non en tant que produite, mais en tant que produite et productive à la fois) comme étant indépendante et peut, pour cette raison, être désignée comme le spinozisme de la physique. Il en résulte que cette science ne se prête à aucune de ces explications idéalistes qui ont cours dans la philosophie transcendantale pour laquelle la nature n’est pas autre chose que l’organe de la conscience et d’après laquelle tout ce qui existe dans la nature ne serait nécessaire que parce que cette nécessité répond aux exigences de la conscience. Mais appliquée à la physique et à notre science qui se place sur le même rang qu’elle, cette explication serait aussi absurde que les explications téléologiques d’autrefois et l’introduction d’une finalité générale des causes dans la science de la nature ainsi déformée. Toute explication idéaliste, transférée de son propre domaine dans celui de la nature, ne tarde pas en etfet à dégénérer en un non-sens aventureux, ce dont nous avons de nombreux exemples. La première maxime de toute vraie science de la nature, celle qui consiste à tout expliquer par des forces naturelles, se trouve donc pleinement appliquée dans notre science, et son application s’étend même au domaine devant lequel les explications naturelles s’étaient arrêtées jusqu’ici comme devant une barrière infranchissable, comme par
exemple devant les phénomènes organiques qui ont toutes les apparences de phénomènes réglés par la raison. A supposer qu’il y ait, dans les actions des animaux, quelque chose qui présente des analogies, il en résulterait seulement, le réalisme étant admis comme principe, que ce que nous appelons raison serait, elle aussi, l’effet d’un simple jeu de forces de la nature, d’un ordre plus élevé et, nécessairement, inconnues. Étant donné en effet que toute pensée se réduit à la production et à la^ reproduction, il n’y a rien d’impossible à ce que l’activité par laquelle la nature se reproduit à chaque moment soit également reproductive dans la pensée, mais seulement par l’intermédiaire de l’organisme (à peu près de même que, par l’effet de l’action et du jeu de la lumière, la nature qui en est indépendante devient réellement immatérielle et se trouve ainsi comme créée pour la deuxième fois) ; il est en conséquence également possible que la limite de notre faculté de perception se trouve en dehors de la sphère de cette faculté.
s:; — La philosophie de la nature dans la physié^ue spéculative.
\ X):’après ce que nous venons de dire, notre science est entièrement et d’un bout à l’autre réaliste; elle n’est autre que la physique, mais seulement la physique spéculative. Elle est par sa tendance la même chose que les systèmes de l’ancienne physique et que la physique mécanique de Le Sage qui a ressuscité dans les temps modernes la philosophie épicurienne et grâce auquel l’esprit spéculatif dans la physique a été rappelé à la vie après un longsommeil. Il nous est impossible de démontrer ici (cette démonstration coïncidant avec l’exposé même de notre science) que ce n’est pas en suivant le chemin du mécanisme et de l’atomisme inauguré par Le Sage et ses prédécesseurs les plus heureux, qu’on peut arriver à la réalisation de l’idée d’une physique spéculative. Car étant donné que le premier problème à examiner, celui de la cause absolue du mouvement (sans lequel la nature ne représenterait pas un tout fermé et achevé) ne peut être résolu mécaniquement, puisque, du point de vue mécanique, le mouvement est engendré par le mouvement, et cela à l’infini, il ne reste qu’une seule voie ouverte
pour la constitution réelle d’une physique spéculative : la yoi.e dynamique, ce qui implique la prémisse que le mouvement peut naître non seulement du mouvement, mais aussi du repos>;^ que, par conséquent, la nature est en mouvement, alors , même qu’elle est à l’état de repos, et que tout mouvement mécanique est un mouvement secondaire, découlant d’un seul et unique mouvement primitif, surgi lui-même des premiers facteurs de construction d’une nature en général (forces primitives et fondamentales).
En montrant en quoi notre entreprise diffère de toutes les entreprises analogues qui ont été tentées jusqu’ici,- nous indiquons en même temps la différence qui sépare la physique spéculative de la physique empirique, différence qui se réduit essentiellement à ce que celle-là s’occupe uniquement des causes primitives des mouvements qui se produisent dans la nature, donc des phénomènes dynamiques, tandis que celle-ci, qui ne remonte jamais à la source première des mouvements dans la nature, ne s’occupe que des mouvements secondaires, et n’envisage même les mouvements primitifs ou primaires que du point de vue mécanique (donc comme étant capables de construction mathématique); ou, encore, la physique spéculative s’intéresse aux impulsions internes de la nature, à son côté non-objectif, tandis que la physique empirique ne tient compte que de ce qui se passe à sa surface, que de son côté objectif et, pour ainsi dire, extérieur.