ÉCRIT EN AVRIL
Mémoires de la vie et de l’administration du très-honorable William Cecil, lord Burleigh, secrétaire d’État, sous le règne du roi Édouard VI, et lord grand trésorier d’Angleterre, sous le règne de la reine Élisabeth ; contenant un aperçu historique du temps où il vivait et des nombreux personnages illustres et éminents avec lesquels il a eu des relations, ainsi que des extraits de sa correspondance officielle et particulière et d’autres papiers, publiés pour la première fois d’après les originaux, par le révérend Édouard Nares, professeur royal à l’université d’Oxford. 3 vol. in-4. Londres, 1828-1832.
L’ouvrage du docteur Nares nous a remplis d’un étonnement analogue à celui qu'éprouva le capitaine Lemuel Gulliver, en débarquant à Brobdingnac, quand il vit pour la première fois du blé aussi grand que les chênes de New-Forest, des dés à coudre de la taille d’un seau, et des roitelets de la dimension d’un dindon. Le livre tout entier et chacune des parties qui le composent sont conçus sur une échelle gigantesque. Le titre est aussi long qu’une préface ordinaire, l’introduction suffirait à former un livre ordinaire, et le livre contient autant de matière qu’une bibliothèque ordinaire. Nous ne pouvons
ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, môme résumer les mérites de l’effrayant amas de papier qui est là devant nous qu’en disant qu’il se compose de deux mille pages m-4° d’une impression très-serrée, que le livre a quinze cents pouces cubes, et pèse soixante livres. Peut-être avant le déluge, un livre de ce genre eût-il été considéré par Hilpa et Shalum (1) comme une lecture légère. Malheureusement la vie de l’homme est limitée maintenant à soixante-dix ans, et nous ne pouvons nous empêcher de trouver que c’est un petit abus de la part du docteur Nares que de nous demander une si large part d’une si courte existence.
Comparé au labeur de lire ce livre, tout autre travail, le tread mill des forçats, le travail des enfants dans les manufactures, ou des nègres dans les plantations de cannes à sucre, est une agréable récréation. Il y avait, dit-on, en Italie, un criminel auquel on permit de choisir entre lire Guicciardini et les galères. Il choisit l’histoire, mais la guerre de Pise triompha de lui. Il changea d’avis et prit la rame. Guicciardini, bien qu’à coup sûr il ne soit pas le plus amusant des écrivains, est un Hérodote ou un Froissart si on le compare au docteur Nares. Ce n’est pas seulement en volume, mais en pesanteur spécifique, que cesMémoires dépassent toute autre composition humaine. Sur chaque point qu’il discute, le professeur produit trois fois plus de pages qu’un autre, et chacune de ses pages est plus ennuyeuse que trois pages d’un autre écrivain. Son livre atteint cet énorme volume grâce à des répétitions interminables, à des épisodes qui n’ont rien de commun avec l’action générale, à des citations de livres qu’on rencontre dans tous les cabinets de lecture, et à
(1) Personnages d’un petit roman d’Addison, publié dans le Spectateur sous le nom des Amours de Hilpa et de Shalum.
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des réflexions qui, lorsqu’elles se trouvent justes, tombent si tort sous le sens qu’elles devaient naturellement se présenter à l’esprit de tous les lecteurs. Il emploie plus de paroles pour développer et défendre la vérité la plus banale que tout autre écrivain n’en emploierait à soutenir un paradoxe. Il n’a p*as la plus légère idée des règles de la perspective historique. Ses tableaux n’ont ni premier ni second plan. Les guerres de Charles-Quint en Allemagne sont rapportées avec presque autant de détails que dans la vie de ce prince par Robertson. Les troubles d’Écosse sont racontés avec le môme développement que dans l’histoire de Rnox par Mac-Crie. Il serait injuste de nier que le docteur Nares a fait de grandes recherches avec beaucoup de persévérance, mais il est si absolument incapable de mettre en ordre les matériaux par lui recueillis, qu’il eût pu sans inconvénient les laisser dans leurs asiles primitifs.
Ni les faits que le docteur Nares a découverts, ni les arguments qu’il emploie, ne changeront rien d’important, à ce qu’il nous semble, dans l’opinion qu’ontgénéralement conçue de son hérôs les personnes qui lisent l’histoire avec quelque sagacité. On ne peut, à vrai dire, appeler lord Burleigh un grand homme ; il n’était pas de ceux dont le génie et l’énergie changent le sort des empires. Il était, par nature et par habitude, de ceux qui suivent et non de ceux qui dirigent. On ne rapporte, de ses paroles ou de ses actions, rien qui dénote de l’élévation morale ou intellectuelle. Mais ses facultés , sans être brillantes, étaient éminemment pratiques ; et ses principes, sans être inflexibles, n’étaient pas plus relâchés que ceux de ses amis ou de ses rivaux. Il avait le caractère froid, le jugement sain, une grande puissance d’application, et
ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, toujours l’œil fixé sur sa grande affaire, son intérêt personnel. Dans sa jeunesse, il avait, à qu’il semble, le goût des bouffonneries. Mais il trouvait toujours moyen d’en tirer quelque avantage pécuniaire. Pendant qiril étudiait le droit à Gray’s Inn il perdit au jeu tous ses meubles et des livres contre un de ses amis. Il fit un trou dans le mur qui séparait sa chambre de celle de son camarade, et à minuit il cria par cette ouverture, aux oreilles du joueur triomphant, tant de menaces de damnation et tant d’appels à la repentance, que celui-ci trembla de peur dans son lit toute la nuit, et le lendemain rendit à deux genoux ses gains à Burleigh. « Je lui ai entendu raconter, » dit son vieux biographe, ((bien d’autres plaisanteries aussi gaies, mais trop longues pour être rapportées.» Jusqu’à la fin, Burleigh resta quelque peu plaisant, et Bacon a cité quelques-uns de ses bons mots. Ils dénotent beaucoup plus de malice que de générosité et sont, à vrai dire, autant de raisons très-bien tournées pour exiger rigoureusement de l’argent et pour le garder soigneusement. Il faut reconnaître pourtant qu’il était aussi rigoureux et aussi soigneux pour les intérêts publics que pour les siens propres. Il est absurde d’exalter son caractère moral comme l’a fait le docteur Nares. Il serait également absurde de le représenter comme un homme méchant, avide et corrompu. Il faisait grande attention aux intérêts de l’État, et aussi grande attention aux intérêts de sa famille. Il n’abandonnait ses amis que lorsqu’il devenait très-incommode de leur rester fidèle ; il était un excellent protestant quand il n’était pas très-avantageux d’être papiste ; il recommandait une politique tolérante à sa maîtresse autant qu’il le pouvait sans risquer de perdre sa faveur; il ne mettait jamais à la torture que
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ceux auxquels il était probable qu’on pourrait arracher quelques renseignements utiles, et il porta tant de modération dans ses désirs qu’il ne laissa que trois cents domaines fonciers distincts, Bien qu’il eût pu en laisser infiniment davantage, nous assure son fidèle serviteur, « s’il avait pris de l’argent dans le trésor pour son usage, comme l’ont fait bien des trésoriers. »
Burleigh, comme le vieux marquis de Winchester, qui l’avait précédé dans la baguette blanche (1), était de l’espèce des saules, non de celle des chênes. 11 se fit connaître en défendant la suprématie de Henri VIII. Il fut ensuite soutenu et poussé parle duc de Somerset. Non-seulement il trouva moyen d’échapper sans encombre à la chute de son patron, mais il devint un membre considérable de l’administration du duc de Norlhumberland. Le docteur Nares nous assure, à plusieurs reprises, que la conduite de Cecil ne peut avoir été blâmable dans cette occasion, puisque, dit-il, Cecil continua d’être en bons rapports avec Cromwell. Ceci, nous l’avouons, ne nous suffit pas complètement. Nous sommes assez de l’avis du tailleur de Falstaff (2) ; il nous faut de meilleurs répondants que Bardolph pour sir John. Cette caution nenousplaîtpas.
Cecil se conduisit, pendant toute la misérable intrigue qui se trama autour du lit de mort d’Édouard VI, de manière à éviter d’abord le mécontentement du duc de Northumberland, et ensuite celui de la reine Marie. Il avait prudemment quelque répugnance à signer l’acte qui changeait l’ordre de la succession. Mais le violent Dudley était maître du palais; en conséquence Cecil, d’après son propre récit, refusa de signer comme partie*
(1) Insignes du chancelier.
(2) Personnages du Henri 1Y de Shakespeare.
6 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, mais consentit à signer comme témoin. Il serait difficile de retracer l’adresse de sa conduite dans cette crise compliquée en termes plus appropriés que ceux qu’emploie le vieux Fuller : «Sa main l’écrivit comme secrétaire d’État, » dit le naïf écrivain, « mais son cœur n’y consentit pas ; môme, il s’y opposa ouvertement, tout en cédant enfin à la grandeur de Northumberland, dans un temps où l’on se noyait aussitôt qu’on ne nageait pas dans le courant. Mais comme le philosophe nous dit que les planètes, bien qu’elles soient poussées tons les jours de l’est à l’ouest par le mouvement du primum mobile } ont un mouvement contraire qui leur est propre et qui les porte de l’ouest à l’est, de môme Gecil faisait des efforts dans le sens opposé au mouvement de la cour en ceci, et travaillait à faire prévaloir ses bonnes intentions contre l’ambition du susdit duc. »
Ce fut sans aucun doute la conjoncture la plus dangereuse dans la vie de Cecil. Partout où se trouvait une manière sûre de se conduire, il était en sûreté ; mais là toutes les conduites étaient pleines de péril. Sa situation ne lui permettait pas de rester neutre. En quelque sens qu’il pût agir, ou s’il refusait d’agir, il courait un danger terrible. Il vit toutes les difficultés de sa position. Il envoya son argent et sa vaisselle hors de Londres, fit cession de ses biens à son fils, et porta des armes sur sa personne. Ses meilleures armes, toutefois, étaient sa sagacité et son empire sur lui-même. Le complot auquel il avait involontairement prêté les mains se termina comme devait naturellement se terminer un complot aussi odieux et aussi absurde, par la ruine de ses auteurs. Cependant, Cecil se dégagea sans bruit, et après avoir été successivement au service du roi Henri et des
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ducs de Somerset et de Northumberland, il continua de prospérer sous la protection de la reine Marie.
Il n’aspirait pas à la couronne du martyre. Il seconfes- / sait par conséquent très-convenablement, entendait la messe à Pâques, à l’église dcWimbiedon, et pour la bonne direction de ses affaires spirituelles, il prit un prêtre chez lui. Le docteur Nares, dont la simplicité dépasse celle de tous les casuistes de notre connaissance, défend son héros en assurant qu’il n’agissait pas ainsi par superstition, mais par pure et simple hypocrisie : «Nous ne pouvons nier, en présence des documents existants, qu’il ne se soit conformé(l) jusqu’à un certain point; mais nous sommes pleinement et intimement convaincu que, durant ce règne si pénible, il n’abandonna jamais la perspective d’une autre révolution en faveur du protestantisme. » Le docteur nous dit, dans un autre endroit, que «Gecil n’assistait pas à lamesse dans des intentions d’idolâtrie. » Personne, à ce que nous croyons, ne l’a jamais accusé d’intentions d’idolâtrie ; ce dont on l’accuse précisément, c’est de ne pas avoir eu d’intentions d’idolâtrie. Nous ne l’aurions blâmé en aucune façon s’il était allé véritablement à l’église de Wimbledon avec les sentiments d’un bon catholique, pour adorer le saint-sacrement. Le docteur Nares parle en plusieurs endroits, avec une juste sévérité, de la casuistique des Jésuites, et avec une juste admiration des incomparables lettres de Pascal. Il est donc quelque peu étrange de lui voir adopter dans toute son étendue la doctrine jésuitique de la direction des intentions.
Nous ne reprochons pas à Cecil de ne pas avoir eu de
(1) Mot employé pour exprimer l’adhésion à la religion soutenue par le gouvernement.
8 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, goût pour être brûlé ! La tache indélébile imprimée à sa mémoire vient de ce qu’au temps de sa puissance, il a sacrifié sans scrupule la vie des autres à des différences d’opinion pour lesquelles il n’avait rien voulu risquer. Une des raisons présentées par le docteur Nares pour excuser Burleigh de s’être conformé pendant le règne de Marie aux cérémonies de l’Église romaine, est la supposition qu’il était peut-être du même avis que ces protestants allemands qu’on appelait des adiaphoristes et qui regardaient les rites papistes comme une chose indifférente. Mélanchthon faisait partie de ces gens modérés, et il paraît, dit le docteur Nares, qu’il était allé plus loin qu’on n’en a jamais accusé lord Burleigh. Nous tiendrions ceci non-seulement pour une excuse, mais pour une justification complète, si Cecil avait étéadiaphoriste au profit des autres comme au sien propre. Si les rites papistes étaient de si peu d’importance qu’un bon protestant pût légitimement y prendre part pour sa sûreté, comment pouvait-il être juste ou humain qu’un papiste fût pendu, tiré à quatre chevaux ou écartelé pour les avoir pratiqués par devoir? Malheureusement, ces questions non essentielles devinrent bientôt une affaire de vie ou de mort. Précisément au moment où Cecil arrivait au plus haut point de la puissance et de la faveur, le parlement rendait une loi qui appliquait les peines des crimes de haute trahison à ceux qui feraient par conviction ce qu’il avait fait par lâcheté.
Dès le début du règne de Marie, Cecil fut employé à une mission peu d’accord avec le caractère d’un protestant zélé. Il fut chargé d’escorter le légat du pape, le cardinal Pôle, de Bruxelles à Londres. La plupart des gens modérés qui tenaient plus au repos du royaume
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qu’aux points controversés qui faisaient le sujet de la discussion entre les églises, semblent avoir fondé leurs principales espérances sur fa sagesse et l’humanité du bon cardinal. Il est évident que Gecil cultiva avec une grande assiduité l’amitié de Pôle, et retira de grands avantages de la protection du légat.
Mais la meilleure protection de Gecil, pendant le sombre et malheureux règne de Marie, fut celle qu’il trouvait dans sa propre prudence et dans son caractère ; prudence qui ne le laissait jamais s’endormir dans la négligence ; caractère que rien ne pouvait irriter jusqu’à la témérité. Les papistes ne purent trouver aucun prétexte pour l’attaque. Cependant il ne perdit pas même l’estime de ces protestants plus austères qui avaient préféré l’exil à la rétractation. Il s’attacha à l’héritière persécutée du trône, et conquit des titres à sa reconnaissance et à sa confiance. Pourtant il continua de recevoir des marques de la faveur de la reine. Dans la chambre des communes, il se mit à la tête du parti opposé à la cour; et cependant son langage était si circonspect que, même quand quelques-uns de ceux qui agissaient de concert avec lui furent emprisonnés, il échappa impuni.
Enfin Marie mourut, Élisabeth lui succéda, et Cecil parvint aussitôt à la grandeur. Il prêta serment comme conseiller privé et comme secrétaire d’État entre les mains de la nouvelle souveraine avant qu’elle eût quitté sa prison de Hatfield, et il continua de la servir pendant quarante ans dans les emplois les plus élevés. Ses facultés étaient de celles qui maintiennent longtemps les hommes au pouvoir. Il appartenait à la classe des Walpole, des Pelham et des Liverpool, non à celle des Saint- John, des Carleret, des Ghatham et des Ganning. S’il eût
10 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, été un homme d'un génie original et d’un esprit entreprenant, il lui eût été presque impossible de conserver son pouvoir, ou môme sa tète. Il n’y avait pas, dans le môme gouvernement, assez de place pour une Élisabeth et un Richelieu, La hautaine fille de Henri Yltl avait besoin d’un ministre modéré, circonspect, flexible, habile dans le détail des affaires, en état de conseiller, mais qui n’aspirât point à commander. Elle trouva oe ministre dans Burleigh. Aucune intrigue ne put ébranler la confiance qu’elle éprouvait pour son vieux et fidèle serviteur. Les grâces élégantes de Leicester, les facultés brillantes et les talents d’Essex firent impression sur l’imagination, peut-ôtre sur le cœur de la femme, mais nul rival ne put dépouiller le trésorier de la place qu’il occupait dans la faveur de la reine. Elle le reprenait parfois vivement, mais c’était lui qu’elle prenait plaisir â honorer. Elle oublia, pour Burleigh, sa parcimonie ordinaire en fait de richesses et de dignités. Elle se relâcha, pour Burleigh, de cette rigide étiquette à laquelle elle tenait déraisonnablement. Tous ceux auxquels elle adressait la parole, ou sur qui tombait un de ses regards d’aigle, se jetaient à l’instant à genoux. Pour Burleigh seul, elle faisait placer une chaise en sa. présence, et là le vieux ministre, qui n’était de naissance qu’un simple gentilhomme du comté de Lincoln, se reposait à son aise, pendant que les fiers descendants des Fitzallan et des de Yere se prosternaient dans la poussière autour de lui. Enfin après avoir survécu à tous les coadjuteurs et à tous les rivaux de sa jeunesse, il mourut plein de jours et d’honneurs. Sa royale maîtresse vint le voir à son lit de mort, le consola par ses assurances d’affection et d’estime, et son pouvoir passa, sans grande diminution,
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à un fils qui avait hérité de ses facultés, et dont l’esprit avait été formé par ses avis.
La vie de Burleigh s’étend sur une des époques les plus importantes de l’histoire du monde. Elle donne la mesure exacte du temps pendant lequel la maison d’Autriche posséda une supériorité incontestable et prétendit à la domination universelle. L’année de la naissance de Burleigh, Charles-Quint obtint la couronne impériale. *L’année de la mort de Burleigh, les grands desseins qui, depuis près d’un siècle, tenaient l’Europe dans une agitation constante furent ensevelis dans le même tombeau que l’orgueilleux et sombre Philippe II.
La vie de Burleigh s’étend aussi sur l’époque pendant laquelle s’effectua une grande révolution morale, révolution dont les conséquences se firent sentir non-seulement dans les cabinets des princes, mais dans les foyers de la moitié de la chrétienté. Il naquit précisément au moment où le grand schisme religieux commençait. Il vécut assez pour contempler le schisme accompli, et pour voir tracer nettement, entre l’Europe protestante et l’Europe catholique, une ligne de démarcation qui a subi bien peu de changements depuis sa mort.
Le seul événement des temps modernes qu’on puisse sérieusement comparer à la réformation est la révolution française, ou, pour parler plus exactement, cette grande révolution dans les sentiments politiques qui eut lieu pendant le dix-huitième siècle dan presque toutes les parties du monde civilisé, et qui obtint en France son plus terrible et plus éclatant triomphe. On peut caractériser ces deux mémorables événements comme le soulèvement de la raison humaine contre une caste L’un fut la lutte des laïques contre le clergé pour conquérir ia
liberté intellectuelle; l’autre fut la lutte du peuple contre les princes et la noblesse pour conquérir la liberté politique. Dans les deux cas, l’esprit d’innovation fut d’abord encouragé par les classes auxquelles il devait porteries plus rudes coups. Ce fut sous la protection de Frédéric II, de Catherine, de Joseph II et. des grands seigneurs français que la philosophie, qui menaça plus tard de renverser tous les trônes et toutes les aristocraties del’Europe , commença à devenir formidable. L’ardeur qu’on apportait à la fin du quinzième et au commencement du seizième siècle dans les études libérales fut vivement encouragée par les chefs de cette même Église à laquelle les études libérales devaient être fatales. Dans les deux cas, quand l’explosion arriva, elle fut si violente qu’elle effraya et dégoûta beaucoup de ceux qui s’étaient fait remarquer naguère par la liberté de leurs opinions. La violence du parti démocratique en France fit de Burke un tory et d’Alfieri un courtisan. La violence du schisme allemand fit d’Érasme un défenseur des abus, et changea l’auteur de YUtopia (1) en un persécuteur. Dans les deux cas, la convulsion qui avait renversé des erreurs profondément enracinées ébranla jusque dans leurs fondements tous les principes sur lesquels repose \a société. Les esprits des hommes furent dévoyés. On put croire un moment que l’ordre et la moralité allaient périr avec les préjugés auxquels ils avaient été si longtemps et si intimement unis. On commit d’atroces cruautés. On confisqua une masse énorme de propriétés. Tous les coins de l’Europe fourmillaient d’exilés; chez les esprits moroses et inquiets, le zè'e s’aigrissait et deve-
(1) Sir Thomas Moie.
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nait de la méchanceté, ou bouillonnait jusqu’à la folie. Les agitations politiques du dix-huitième siècle enfantèrent les Jacobins. Des agitations religieuses du seizième siècle naquirent les Anabaptistes. Les partisans d«e Robespierre volaient et massacraient au nom de la fraternité et de Légalité. Les disciples de Rniperdoling volaient et massacraient au nom de la liberté chrétienne. Les sentiments de patriotisme étaient presque complètement éteints dans une grande partie de l’Europe. Toutes les anciennes maximes de politique étrangère étaient changées. Les limites physiques étaient remplacées par des limites morales. Les nations se faisaient la guerre avec de nouvelles armes, avec des armes auxquelles ne pouvaient résister nulles fortifications, quelque solides que les eussent faites l’art ou la nature, avec des armes devant lesquelles les rivières s’entr’ouvraient comme le Jourdain, et les remparts tombaient comme les murailles de Jéricho. Les grands maîtres des flottes et des armées étaient souvent obligés d’avouer, comme l’ange guerrier de Milton, qu’il leur était bien difficile de repousser une substance spirituelle par un obstacle matériel. L’Europe était divisée comme la Grèce avait été divisée à l’époque que raconte Thucydide. La lutte n’était pas engagée, comme dans les temps ordinaires, d’État à État, mais bien entre deux factions partout présentes ; chacune dominait dans certains endroits et était opprimée dans d’autres endroits ; mais ouvertement ou en secret, elles soutenaient le combat dans le sein de toutes les sociétés. Nul homme ne demandait à un autre s’il appartenait au même pays que lui, mais s’il appartenait à la même secte. L'esprit de parti semblait justifier et consacrer des actes qui en tout autre temps eussent été regar-
14 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, dés comme les plus infâmes trahisons. L’émigré français ne voyait aucune honte à amener à Paris les hussards autrichiens et prussiens. Le démocrate irlandais ou italien ne voyait nulle inconvenance à servir le directoire français contre le gouvernement de son pays natal» De même, au seizième siècle, la fureur des factions théologiques suspendait toutes les animosités et les jalousies nationales. Les Espagnols furent appelés en France par la Ligue, et les Anglais aussi en France par les Huguenots.
Nous n’avons en aucune façon l’intention d’atténuer ou de pallier les crimes et les excès qu’a produits , pendant le dernier siècle, l’esprit démocratique. Mais lorsque nous entendons des hommes zélés pour la religion protestante représenter la révolution française comme radicalement et essentiellement mauvaise, à cause de ces crimes et de ces excès, nous ne pouvons nous empêcher de nous rappeler que nos ancêtres furent tirés de la maison de leur servitude spirituelle par « des plaies et des signes, des miracles et des guerres. » Nous ne pouvons nous empêcher de nous rappeler que, dans la réformation comme dans la révolution française , les hommes qui se soulevèrent contre la tyrannie étaient eux-mêmes profondément atteints des vices qu’engendre la tyrannie. Nous ne pouvons nous empêcher de nous rappeler que des libelles presque aussi scandaleux que ceux d’Hébert, des mascarades presque aussi absurdes que celles d’AnacharsisRlootz, et des crimes presque aussi atroces que ceux de Marat sont venus souiller les débuts de l’histoire du protestantisme. La réformation est un événement depuis longtemps passé. La fureur du volcan est épuisée. Les désastres qu’avait produits l’é-
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ruption sont oubliés. Les bornes qui avaient été emportées par le torrent ont été replacées. Les édifices renversés ont été relevés. La lave a couvert d'une couche féconde les champs qu’elle avait dévastés naguère ; et après avoir changé en un désert un beau et fertile jardin, elle a de nouveau changé le désert en un jardin plus beau et plus fertile encore. La seconde grande éruption n’est pas encore terminée. Les cendres sont encore chaudes sous nos pieds. Le déluge de feu continue à s’étendre dans certaines directions. Cependant l’expérience nous donne sûrement le droit de croire que cette explosion, comme celle qui l’a précédée, fécondera le sol qu’elle a dévasté. Déjà dans les pays qui ont le plus souffert, de riches cultures et des habitations solides commencent à s’élever au milieu des plaines désolées. Plus nous lisons l’histoire des siècles passés, plus nous observons les signes de notre propre temps, et plus nous sentons nos cœurs se remplir et se gonfler d’espérance nour les destinées futures de la race humaine.
L’histoire de la réformation en Angleterre est remplie d’étranges problèmes. Le phénomène le plus frappant et le plus extraordinaire qu’elle nous offre est le contraste entre la force immense du gouvernement et la faiblesse des partis religieux. Durant les douze ou treize années qui suivirent la mort de Henri VIII, la religion de l’État changea trois fois : le protestantisme fut établi par Édouard, l’église catholique fut rétablie par Marie, le protestantisme fut de nouveau établi par Élisabeth. Ce n’est pas tout. Une église établie était alors tout naturellement une église persécutée. Édouard persécutait les catholiques, Marie persécutait les protestants, Élisabeth persécuta derechef les catholiques. Le père de ces trois
16 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, souverains avait joui du plaisir de persécuter les deux sectes à la fois, et avait envoyé à la mort, sur la même claie, l’hérétique qui niait la présence réelle et le traître qui niait la suprématie royale. Rien , en Angleterre , ne ressemblait à cette furieuse et sanglante opposition que chacune des factions religieuses faisait tour à tour en France au gouvernement ; nous n’avions ni Coligny ni Mayenne, ni Montcontour nilvry. Nulle ville d’Angleterre n’a bravé la famine et le glaive pour les doctrines réformées avec le courage de la Rochelle, ou pour les doctrines catholiques avec le courage de Paris. Ni l’une ni l’autre secte, en Angleterre, ne forma une ligue; ni l’une ni l’autre secte n’exigea l’abjuration de son souverain; ni l’une ni l’autre secte ne put obtenir même d’être tolérée par un souverain qui lui était contraire. Les protestants anglais, après plusieurs années de domination, tombèrent presque sans lutte sous la tyrannie de Marie. Les catholiques, après avoir repris leur ancienne suprématie et en avoir abusé, se soumirent patiemment à la sévère domi-» nation d’Élisabeth Ni protestants ni catholiques ne s’engagèrent dans aucun plan de résistance vaste et bien organisé. Quelques soulèvements tumultueux et indisciplinés, étouffés dès leur naissance , quelques complots obscurs, que tramaient seuls un petit nombre d’hommes désespérés , tels furent les plus grands efforts faits par ces deux partis pour réclamer le plus sacré des droits de Vhomme, attaqué par la tyrannie la plus odieuse.
L’explication qu’on a généralement donnée de ces circonstances est très-simple, mais peu satisfaisante. Le pouvoir de la couronne, a-t-on dit, était alors dans toute sa force politique. Cette solution, nous l’avouons, ne nous paraît point une solution. C’est depuis long-
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temps la mode, mode introduite par M. Hume, de décrire la monarchie anglaise au seizième siècle comme une monarchie absolue. Elle peut paraître telle, en effet, à un observateur superficiel. est vrai qu'Éüsabeth tenait souvent à ses parlements un langage aussi hautain et aussi impérieux que celui que le Grand-Turc pourrait employer envers son Divan. Elle punissait avec beaucoup de sévérité les membres de la chambre des communes qui, à son avis, portaient trop loin la liberté de discussion. Elle assumait au moyen de ses proclamations le pouvoir législatif. Elle emprisonnait ses sujets sans les soumettre à un procès légal. On avait souvent recours à la torture, en dépit des lois de l’Angleterre, pour arracher des aveux à ceux qui étaient enfermés dans ses donjons. L’autorité de la chambre étoilée et celle de la commission ecclésiastique étaient au comble. Des entraves étroites gênaient les discussions politiques et religieuses. Le nombre des presses fut quelque temps limité. Personne ne pouvait imprimer sans un brevet, et tous les ouvrages devaient subir l’examen du primat ou de l’évêque de Londres. Les gens dont les écrits déplaisaient à la eoui était cruellement mutilés comme Stubbs, ou mis à mort comme Penry. Les non-conformistes étaient sévèrement punis. La reine prescrivait exactement la règle de la foi et de la discipline, et quiconque s’écartait de cette règle, soit à droite, soit à gauche, encourait le danger d’une peine rigoureuse.
Tel était ce gouvernement. Cependant' nous savons que la grande masse de ceux qui y étaient soumis l’aimaient. Nous savons que, pendant les luttes terribles du seizième siècle, les deux partis ennemis parlaient du temps d’Élisabeth comme de l’âge d’or. La grande reine repose
maintenant depuis deux cent trente ans dans la chapelle de Henri VII. Cependant sa mémoire est encore
chère au cœur d’un peuple libre.
Voici, ce me semble, la vérité. Le gouvernement des Tudors, avec quelques- déviations, était un gouvernement populaire, sous les formes du despotisme : à première vue, on peut croire que les prérogatives d’Élisabeth n’étaient pas moins étendues que celles de Louis XIV, que ses parlements étaient aussi obséquieux que ceux du roi, et que le warrant de l’une valait les lettres de cachet de l’autre. L’extravagance des éloges que les courtisans de la reine prodiguaient à ses charmes personnels et intellectuels dépassait l’adulation de Boileau et de Molière. Louis aurait rougi de recevoir, de ceux qui composaient les cercles brillants de Màrly et de Versailles, les marques extérieures d’obéissance que la hautaine Anglaise exigeait de tous ceux qui l’approchaient. Mais l’autorité de Louis reposait sur l’appui de son armée ; l’autorité d’Élisabeth reposait uniquement sur l’appui de son peuple. Ceux qui disent que son pouvoir était absolu ne font pas assez attention à ce qui constituait son pouvoir. Son pouvoir se composait de l’obéissance volontaire de ses sujets, de leur attachement à sa personne et à sa dignité, de leur respect pour l’antique race dont elle descendait, du sentiment général de sécurité dont ils jouissaient sous son gouvernement. C’était là la force, et l’unique force qu’elle eût à ses ordres pour mettre à exécution ses décrets, pour résister aux ennemis étrangers et pour étouffer les trahisons intérieures. Il n’y avait pas dans la cité de Londres un quartier, pas une centurie dans l’un des comtés d’Angleterre qui n’eût pu triompher de la poignée d'hommes armés qui
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composaient la maison de la reine. Si un souverain ennemi la menaçait d’une invasion, si un grand seigneur ambitieux levait l’étendard de la révolte, elle ne pouvait avoir recours qu’aux milices de sa capitale et à l’armée de ses comtés, aux bourgeois et aux francs tenanciers d’Angleterre commandés par les négociants et les propriétaires d’Angleterre.
Ce fut ainsi que, lorsqu’on apprit les grands préparatifs que faisait Philippe II pour envahir l’Angleterre, la première personne à laquelle le gouvernement eut l’idée de demander du secours fut le lord maire de Londres. On lui fit demander quelles forces la cité voudrait s’engager à fournir pour la défense du royaume contre les Espagnols. Le maire et le conseil commun désirèrent à leur tour savoir quelles forces Sa Majesté la reine souhaitait qu’ils lui fournissent. On répondit quinze vaisseaux et cinq mille hommes. Les bourgeois de Londres délibérèrent sur l’affaire, et deux jours après, ils prièrent humblement le conseil, en témoignage de leur parfait amour et loyauté envers leur prince et leur pays, d’accepter dix mille hommes et trente vaisseaux complètement équipés.
Une population qui pouvait donner de pareils signes de sa loyauté ne pouvait certainement pas être mal gouvernée impunément. Les Anglais du seizième sièçle étaient sans aucun doute un peuple libre. Ils n’avaient pas, à la vérité, les apparences de la liberté, mais ils en possédaient la réalité. Us n’avaient pas une aussi bonne constitution que nous ; mais ils avaient, pour user de la leur, cette force et ce courage sans lesquels la meilleure constitution est aussi inutile que les proclamations royales contre le vice et l’immortalité, et qui suffisent,
20 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, sans constitution, à tenir en respect les gouvernements. Les parlements, il est vrai, étaient rarement convoqués, et traités sans grand respect. On violait souvent la grande charte. Mais le peuple possédait, contre un mauvais gouvernement systématique et choquant, une garantie plus efficace que tout le parchemin qui ait jamais reçu la signature royale, et toute la cire qui ait jamais reproduit l’em«preinte du grand sceau.
C'est une erreur fort ordinaire en politique que de confondre les moyens avec le but. Les constitutions, les chartes, les pétitions des droits, les déclarations des droits, les assemblées représentatives, les collèges électoraux ne constituent pas le bon gouvernement, et même là où ils sont organisés avec le plus grand soin , ils ne ne produisent pas nécessairement le bon gouvernement. Les lois existent en vain pour ceux qui n’ont ni le courage ni les moyens de les défendre. Les électeurs se réunissent en vain là où le besoin les réduit à l’état d’esclaves du propriétaire, ou lorsque la superstition les réduit à l’état d’esclaves du prêtre. Les assemblées représentatives siègent en vain, à moins qu’elles n’aient à leurs ordres, en dernier ressort, les forces matérielles nécessaires pour rendre leurs délibérations libres et leurs votes efficaces.
Les Irlandais sont mieux représentés au parlement que les Écossais, qui, à vrai dire (I), ne sont pas représentés du tout. Mais les Irlandais sont- ils mieux gouvernés que les Ecossais ? Assurément non. On a eu recours dernièrement à cette circonstance comme à un argm ment contre la réforme. Gela ne prouve rien contre la
(1) Ceci était écrit avant le vote du bill de réforme.
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réforme ; cela prouve seulement que les lois n’ont point de vertu magique ni surnaturelle, qu’elles n’agissent pas comme la lampe d’Aladin ou la pomme du prince Achmet, que l’influence des prêtres, l’ignorance, la fureur des factions ennemies peuvent rendre inutiles de bonnes constitutions, et que l’intelligence, la sobriété, l’activité, la liberté morale, l’étroite union peuvent remédier, dans une large mesure, aux inconvénients du plus mauvais système de représentation. Un peuple dont l’éducation et les habitudes sont telles que dans toutes les parties du monde, ses enfants s’élèvent audessus de la masse des populations au milieu desquelles ils sont jetés, aussi inévitablement que l’huile monte à la surface de l’eau, un peuple d’un tel caractère et qui a sur lui-même un tel empire que les plus violents excès populaires de son histoire ont quelque chose de la gravité d’une procédure juridique et de la solennité d’une cérémonie religieuse, un peuple dont l’orgueil national et la fidélité réciproque ont passé en proverbe, un peuple dont l’esprit hautain et farouche, si énergiquement exprimé par la fière devise qui entoure son chardon, a su, pendant des siècles de lutte, défendre son indépendance contre les attaques de ses voisins plus riches et plus puissants, un pareil peuple ne peut être longtemps opprimé. Tout gouvernement, de quelque façon qu’il soit constitué, est contraint de respecter ses désirs et de redouter son mécontentement. 11 est certes fort désirable qu’une telle population puisse exercer sur la conduite des affaires une influence directe, et faire connaître ses vœux par des organes constitutionnels. Mais en tout cas, elle possédera à coup sûr quelque influence directe ou indirecte. Elle trouvera à coup sûr
22 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES., quelque organe constitutionnel ou inconstitutionnel. Elle sera mieux gouvernée sous une bonne constitution que sous une mauvaise, mais elle sera mieux gouvernée sous la plus mauvaise constitution que d’autres nations sous la meilleure. Si on faisait une classification générale des constitutions, la constitution de l’Éeosse pourrait passer pour l’une des plus mauvaises, peut-être pour la plus mauvaise constitution de l'Europe chrétienne, Cependant les Écossais ne sont pas mal gouvernés, et la raison en est simple, c’est qu’ils ne supporteraient pas d’être mal gouvernés.
Dans quelques-unes des monarchies de l’Orient, dans l’Afghanistan par exemple, quoiqu’il n’existe rien là qu’un publiciste européen pût appeler une constitution, le souverain gouverne en général d’après certaines règles établies pour le bien public, et la sanction de ces règles c’est que tous les Afghans les approuvent, et que tous les Afghans sont soldats.
La monarchie anglaise au seizième siècle était une monarchie de ce genre. On l’appelle une monarchie absolue parce que les Tudors avaient peu d’égards pour les institutions que nous avons été habitués à regarder comme les seules entraves au pouvoir du souverain. Un Anglais de nos jours a peine à comprendre comment un peuple pouvait avoir des garanties sérieuses de bon gouvernement sous des rois qui levaient des dons de « bénévolence,» et qui malmenaient la Chambre des communes comme ils auraient malmené une meute de chiens. On ne pense pas assez que, si les entraves légales étaient faibles, les entraves naturelles étaient fortes. Il y avait une grande et efficace limite à l’autorité royale; c’était la certitude que, si on abusait de la patience de la nation,
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la nation déploierait sa force, et que sa force serait irrésistible. Lorsqu’un grand nombre d’Anglais étaient sérieusement mécontents, au lieu de présenter des requêtes, de tenir de grandes assemblées, de voter des résolutions, de signer des pétitions, de former des associations et des unions , ils se soulevaient , ils prenaient leurs arcs et leurs hallebardes, et si le souverain n’était pas assez populaire pour trouver parmi ses sujets d’autres arcs et d’autres hallebardes à opposer aux rebelles, il n’avait plus qu’à attendre le renouvellement des horribles scènes de Berkeley et de Pomfret. Il n’avait point d’armée régulière qui pût, au moyen d’armes supérieures et d’une habileté consommée, effrayer ou vaincre les vigoureuses communes de son royaume, douées du courage naturel aux Anglais et habituées à la simple discipline de la milice.
On a dit que les Tudors étaient aussi absolus que les Césars. Jamais comparaison ne fut plus malheureuse. Le gouvernement des Tudors était absolument le contraire du gouvernement d’Auguste et de ses successeurs. Les Césars gouvernaient despotiquement au moyen d’une grande armée permanente, et sous les formes modestes d’une constitution républicaine. Ils prenaient le nom de citoyens. Ils se mêlaient sans cérémonie aux autres citoyens. En théorie, ils n’étaient que les magistrats électifs d’une république. Au lieu de s’arroger un pouvoir despotique, ils rendaient hommage au sénat. Ils n’étaient que les lieutenants de ce corps vénérable. Ils prenaient part à ses discussions. Ils paraissaient même comme avocats devant les cours de justice. Cependant, ils pouvaient en toute sécurité se livrer aux plus étranges fantaisies de cruauté ou de rapacité, tant que leurs légions
24 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, restaient fidèles. Nos Tudors, au contraire, sous le titre et les formes de la suprématie monarchique, étaient essentiellement des magistrats populaires. Ils n’avaient aucun moyen de se soutenir contre la haine publique, et ils étaient par conséquent obligés de rechercher la faveur publique. La nation accordait aux Tudors le droit de jouir de toute la pompe et de tous les agréments personnels du pouvoir absolu, de se faire adorer avec des génuflexions orientales, de disposer à leur gré de laliberlô et même de la vie de leurs ministres et de leurs courtisans. Mais il leur était permis d’être les tyrans de Whitehall à condition d’être pour l’Angleterre des souverains doux et paternels. Ils subissaient, de la part de leur peuple, la même contrainte que subit un despote guerrier de la part de son armée. Il leur aurait été aussi dangereux d’écraser leurs sujets d’impôts excessifs qu’à Néron de laisser ses prétoriens sans solde. Ceux qui entouraient immédiatement la personne royale et qui s’engageaient dans le jeu hasardeux de l’ambition étaient exposés aux plus terribles dangers. Buckingham, Cromwell, Surrey, Seymour de Sudeley, Somerset, Northumberland, Sulfolk, Norfolk, Essex, périrent sur l’échafaud ; mais en général le gentilhomme campagnard chassait et le négociant commerçait en paix. Henri VIII lui-même, aussi cruel que Domitien, mais bien meilleur politique, trouva moyen, tout en se baignant dans le sang des Lamia, de rester le favori des savetiers.
Les Tudors commirent des actes extrêmement tyranniques, mais dans leurs rapports ordinaires avec le peuple, ils n’étaient pas et ne pouvaient pas être impunément des tyrans. On leur pardonnait aisément quelques excès, car la nation était fière du sang hautain et bouil-
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lart de ces princes magnifiques, et elle voyait dans certains procédés, que même alors un légiste eût condamnés, l’explosion de la hardiesse d’âme qui avait lancé un si ferme et si méprisant dédain contre Parme et l’Espagne. Mais cette tolérance avait ses limites ; si le gouvernement s’aventurait à adopter des mesures que le peuple sentît comme sérieusement oppressives, il était bientôt contraint de changer de conduite. Quand le roi Henri VIII essaya de lever un emprunt forcé d’une valeur inaccoutumée et par des moyens d’une rigueur inaccoutumée, l’opposition qu’il rencontra fut telle que cet esprit entêté et impérieux en fut effrayé lui-même. Le peuple, nous raconte-t-on, disait que, si on les traitait ainsi, « ce serait pis que les taxes de France, et que l’Angleterre serait esclave et non pas libre. » Le comté de Suffolk se souleva et prit les armes. Le roi céda prudemment à une opposition qui, s’il eût persisté, aurait très-probabiement pris la forme d’une révolte générale. Vers la fin du règne d’Élisabeth, le peuple se sentit gravement atteint par les monopoles. La reine, toute fière et courageuse qu’elle était, recula devant une lutte avec la nation et accorda avec une admirable sagacité tout ce que ses sujets avaient demandé, tandis qu’il était encore en son pouvoir d’accorder avec dignité et bonne grâce.
On ne peut croire qu’un peuple qui tenait entre ses mains les moyens de contenir ses princes eût souffert qu’un prince lui imposât une religion généralement détestée. Il serait absurde de supposer que, si la nation eût été décidément attachée à la religion protestante, Marie eût pu rétablir la suprématie du Pape. Il serait également absurde de supposer que, si la nation eût ressenti du zèle pour l’ancienne religion, Élisabeth eût pu réta-
26 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, blir l’Église protestante. La vérité est que le peuple n’était pas disposé à engager la lutte en faveur des nouvelles ou des anciennes doctrines. On montra beaucoup d’ardeur quand il parut probable que Marie retirerait les dons des biens du clergé faits par son père, ou qu’elle sacrifierait les intérêts de l’Angleterre à ce mari pour lequel elle éprouvait une tendresse qu’il méritait si peu. La reine reconnut bientôt qu’il serait insensé d’essayer de rendre aux abbayes leurs propriétés. Elle reconnut que ses sujets ne souffriraient pas qu’elle fit de son royaume héréditaire un fief de la Castille. Elle rencontra sur ces deux points une opposition souienue et fut obligée de céder. Si elle put établir le culte catholique et persécuter ceux qui ne voulaient pas s’y conformer, c’est évidemment parce que le peuple se souciait infiniment moins de la religion protestante que des droits de la propriété et de l’indépendance de la couronne d’Angleterre. Tout simplement, il ne croyait pas que les différences entre les deux sectes hostiles valussent la peine de la lutte. II y avait sans aucun doute un parti protestant zélé et un parti catholique zélé. Mais ces deux partis étaient, nous le croyons, très-faibles. Nous ne sommes pas sûr que mis ensemble ils constituassent, au moment de la mort de Marie, la vingtième partie de la nation. Les dix-neuf vingtièmes restants hésitaient entre les deux opinions et n’avaient aucune envie de risquer une révolution dans le gouvernement pour donner, à l’une ou à l’autre des factions extrêmes, l’avantage sur ses adversaires.
Nous ne possédons point de données qui nous permettent de comparer avec exactitude la force des deux sectes. M, Butler affirme que, même à l’avénement de
BURL.EIGH ET SON TEMPS.
Jacques Ier, la population de l’Angleterre était en majorité catholique. Ceci est une pure assertion qui non-seulement n’est prouvée par aucun témoignage, mais dont la fausseté est, à notre avis, prouvée par les témoignages les plus irréfragables. Le docteur Lingard pense qu’au milieu du règne d’Élisabeth, les catholiques'î'ormaient la moitié de la nation, Rushton dit que, lorsque Élisabeth monta sur le trône, les deux tiers de la nation étaient catholiques, et un tiers seulement protestant. Le plus judicieux et le plus impartial des historiens anglais, M. Hallam, croit au contraire que deux tiers étaient protestants et un tiers seulement catholique. Pour nous, nous avouerons qu’il nous semble incroyable que, si les Protestants étaient véritablement deux contre un, ils eussent supporté le gouvernement de Marie, ou que, si les catholiques étaient véritablement deux contre un, ils eussent supporté le gouvernement d’Élisabeth, Nous ne pouvons comprendre comment un souverain qui n’a point d’armée permanente, et dont la puissance repose uniquement sur la loyauté de ses sujets, peut continuer pendant des années à persécuter une religion à laquelle la majorité de ses sujets est sérieusement attachée. En fait les protestants se soulevèrent contre l’une des sœurs, et les catholiques contre l’autre. Ces soulèvements montrèrent clairement la faiblesse et l’insigniüance des deux partis. Dans les deux cas la nation se rangea du côté du gouvernement, et les insurgés furent bientôt soumis et punis. Les gentilshommes du comté de Kent qui prirent les armes contre Marie au nom des doctrines réformées, et les grands comtés du Nord qui déployèrent la bannière des Cinq plaies contre Élisabeth, passaient également, dans la grande masse de leurs concitoyens, pour
58 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, des factieux qui troublaient méchamment la paix publique.
Le compte rendu par le cardinal Bentivoglio de l’état de la religion en Angleterre mérite bien l’attention. Il calculait que les catholiques zélés formaient la trentième partie de la nation. Il estimait aux quatre cinquièmes de la nation les gens qui deviendraient catholiques sans le moindre scrupule si l’on établissait la religion catholique. Nous sommes porté à croire ce calcul fort rapproché de la vérité. Nous croyons que les gens qui avaient leur parti pris d’un côté ou de l’autre, et qui étaient disposés à faire tous les sacrifices et à courir tous les risques pour l’une ou l’autre religion, étaient en trèspetit nombre. Les deux partis avaient quelques champions entreprenants et quelques courageux martyrs; mais la nation n’était décidée ni dans ses sentiments ni dans ses opinions ; elle se confiait implicitement à la direction du gouvernement et prêtait au souverain du jour un secours également empressé contre l’un ou l’autre des partis extrêmes. Nous sommes bien loin de dire que les Anglais de cette génération étaient irréligieux. Ils croyaient fermement aux doctrines qui font également partie des théologies catholique et protestante ; mais ils n’avaient point d’opinion arrêtée sur les questions en litige entre les deux églises. Ils étaient dans une situation semblable à celle de ces habitants des frontières que sir Walter Scott a décrits avec tant de verve, comme « cherchant les bœufs dont ils faisaient leur bouillon à la fois en Angleterre et en Écosse, » et qui avaient été c( mis neuf fois hors la loi par le roi d’Angleterre et par la reine d’Écosse. » Ils étaient parfois protestants, parfois catholiques, parfois à demi protestants, à demi ca* tholiques.
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Depuis des siècles, les Anglais n’étaient pas des catholiques fervents : au quatorzième siècle, le premier et peut-être le plus grand des réformateurs, Jean Wickliffe avait remué l’esprit public jusque dans ses dernières profondeurs. Durant le même siècle, un schisme scandaleux dans l’Église catholique avait affaibli dans plusieurs contrées de l’Europe le respect qu’on éprouvait pour le Pontife romain. Il est évident que, cent ans avant le temps de Luther, il existait dans ce royaume un grand parti désirant ardemment un changement au moins aussi profond que celui qui fut effectué plus tard par Henri VIII. La Chambre des communes, sous le règne de Henri IV, proposa une confiscation des biens du clergé plus complète et plus violente même que celle qui eut lieu sous l’administration de Thomas Cromwell, et tout en échouant dans cette tentative, les Communes réussirent à priver le clergé de quelques-uns de ses plus énormes privilèges. Les grandes conquêtes de Henri V détournèrent l’attention de la nation des réformes intérieures. Le concile de Constance fit disparaître les scandales les plus choquants parmi ceux qui avaient enlevé à l’Église le respect public. L’autorité de ce vénérable synode étaya l’autorité chancelante de la papauté. Une sérieuse réaction s'ensuivit. On ne peut douter que quelques Lollards ne subsistassent encore secrètement en Angleterre, ni que bien des gens qui n’avaient pas précisément d’objection à la doctrine de l’Église romaine, ne fussent jaloux du pouvoir et de la richesse dont jouissaient ses ministres. Au commencement du règne de Henri VIII, une lutte s’engagea entre le clergé et les cours de justice; la victoire resta aux cours de justice. Un des évêques à cette occasion déclara que le
30 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, commun peuple nourrissait les préjugés les plus violents contre son ordre, et qu’un membre du clergé n’avait aucune chance de se voir rendre justice par un tribunal laïque. Les jurés de Londres, disait-il, en voulaient si fort à l’Église que, si Abel était prêtre, ils le déclareraient coupable du meurtre de Caïn. C’était là ce qu’on disait en Angleterre quelques mois avant le moment où Martin Luther commença de prêcher à Wittemberg contre les indulgences.
La réformation ne trouva point les Anglais des papistes bigots ; elle ne fut pas conduite chez eux de manière à faire d’eux des protestants zélés. Elle ne fut pas sous la direction d’hommes pareils à ce bouillant Saxon qui jurait qu’il irait à Worms, quand il aurait à y faire face à autant de diables qu’il y avait de tuiles sur les toits, ou pareils à ce brave Suisse., qui fut frappé à mort pendant qu’il priait en tête des rangs de ses compatriotes à Zurich. Aucun prédicateur de la religion n’eut en Angleterre le pouvoir que Calvin possédait à Genève et Rnox en Écosse. Le gouvernement se mit de bonne heure à la tête du mouvement, et acquit ainsi la force de le régler et parfois de l’arrêter.
Bien des gens trouvent extraordinaire que Henri VIII ait pu se maintenir si longtemps dans une position intermédiaire entre les partis catholique et protestant. Cela serait en elfet très-extraordinaire si nous devions supposer que la nation se composait uniquement de catholiques décidés et de protestants décidés. Le fait est que la grande masse de la population n’était ni catholique ni protestante, et qu’elle se trouvait, comme son souverain, à moitié chemin entre les deux sectes. Dans celte partie de sa conduite, qu’on a regardée comme la plus
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capricieuse et la plus inconséquente, Henri suivait probablement une politique infiniment plus agréable à la majorité de ses sujets que ne l’eut été une politique semblable à celle d’Édouard VI ou à celle de Marie. Jusqu’à la fin même du règne d’Élisabeth, le peuple était dans une situation d’esprit assez semblable à celle que Machiavel attribue aux habitants de l’empire romain pendant ki transition du paganisme au christianisme : Sendo la magqïore parte di loro incerti a quoie bio dovessero ricorrere. La nation en général était, selon nous, favorable à la suprématie royale. La politique de la cour de Rome lui déplaisait. L’intervention d’un prêtre étranger dans ses affaires nationales choquait sa fierté. La bulle qui prononçait une sentence de déposition contre Élisabeth, les complots formés contre sa vie, l’usurpation de ses titres par la reine d’Écosse, l’hostilité de Philippe II, excitèrent dans la population une très-forte indignation. On se rappelait avec dégoût les cruautés de Bonner. Certaines parties du nouveau système , par exemple l’usage de la langue anglaise dans le culte public et la communion sous les deux espèces étaient assurément populaires. D’autre part, les premières leçons du berceau et des prêtres n’étaient point oubliées. On se souvint longtemps avec un respect affectueux des anciennes cérémonies. Une large part de l’ancienne théologie persista jusqu’à la fin dans les esprits qui en avaient été imbus dès l’enfance.
La littérature dramatique du temps nous fournit la meilleure preuve du mélange qui existait alors dans la religion du peuple. Personne ne met en avant des idées impopulaires dans une pièce destinée à la représentation publique. Nous pouvons affirmer avec sécurité que les
32 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, sentiments et les opinions qui ont inspiré toute la littérature dramatique d’une génération sont des sentiments et des opinions que partageaient en général les hommes de cette génération.
Les auteurs dramatiques les plus célèbres et les plus populaires du siècle d’Élisabetli traitent les sujets religieux d’une façon très -remarquable. Ils parlent avec respect des doctrines fondamentales du christianisme; mais ils ne parlent ni comme des catholiques, ni comme des protestants, bien plutôt comme des gens qui flottent entre les deux systèmes ou qui se sont fait à eux-mêmes un système de certaines portions de doctrines empruntées aux deux religions. Ils semblent conserver une grande vénération pour certains dogmes ou certaines cérémonies catholiques. Ils traitent par exemple avec un respect mystérieux le vœu du célibat, sujet si tentant et devenu plus tard le texte ordinaire de plaisanteries licencieuses. Presque tous les membres des ordres religieux qu’ils mettent en scène sont des hommes saints et respectables. Nous ne nous rappelons dans leurs pièces rien qui ressemble au grossier ridicule dont la religion catholique et ses ministres furent assaillis deux générations plus tard, par les auteurs dramatiques qui cherchaient à plaire à la multitude. Nous ne ictrouvons point de frère Forgaid, point de frère Dominique (1) dans les personnages représentés par ces grands poètes, La scène qui termine le Chevalier de Malte aurait pu être écrite par un catholique fervent. Massinger témoigne un goût particulier pour les prêtres de FÉglise catholique, et il est allé jusqu’à
j représenter sur la scène un jésuite intéressant et ver-
(1) Personnages des pièces comiques de la restauration.
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tueux. Ford, dans cette belle pièce qu’il est pénible de lire, et à peine convenable de nommer, fait jouer au moine un rôle très-honorable. La partialité de Shakspeare pour les moines est bien connue. Dans ffamlet, le Fantôme se plaint d’être mort sans avoir reçu l’extrêmeonction, et en dépit de l’article qui condamne la doctrine du purgatoire, il déclare qu’il est enfermé pour jeûner dans les flammes, jusqu’à ce qu’il soit purifié par le feu des crimes odieux commis dans les joies de sa chair. Sous le règne de Charles II, ces vers auraient très-probablement suscité dans toutes les salles de spectacle un violent orage ; ils n’étaient évidemment pas écrits par un protestant zélé, ni pour des protestants zélés. Cependant l’auteur du Roi Jean et de Henri VIII n’était assurément pas favorable à la suprématie du pape.
Il n'y a, ce nous semble, qu’une seule explication du phénomène que présentent l’histoire et le théâtre de cette époque. La religion des Anglais était une religion inerte, comme celle de la population établie par les Assyriens à Samarie, et dont il est dit dans le second livre des Rois : « qu’ils craignaient l’Éternel, mais qu’ils servaient leurs images taillées »; comme celle des chrétiens judaïsants qui mêlaient les cérémonies et les doc-, trines de la Synagogue avec celles de l’Église ; comme celle des Indiens mexicains qui, pendant de longues générations après la soumission de leur race, continuaient à unir aux rites que leur avaient enseignés les conquérants, le culte des idoles grotesques qu’avaient adorées Montézuma et Guatémozin.
Ces sentiments n’étaient pas exclusivement le partage de la populace ; Élisabeth elle-même n'en était pas exempte. On voyait dans sa chapelle particulière un cru-
34 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, cifix entouré de cierges allumés. Elle parlait toujours avec aversion et dégoût du mariage des prêtres : « C’est avec horreur, disait l’archevêque Parker, que j’ai entendu sortir de sa nature si douce et de sa conscience éclairée et chrétienne, des paroles comme celles qu’elle disait sur la sainte institution et ordonnance de Dieu concernant le mariage. » Burleigh lui persuada de conniver au mariage des ecclésiastiques ; mais elle ne voulut consentir qu’à une simple connivence, et les enfants nés de ces mariages restèrent illégitimes jusqu’à J’avénement de Jacques Ier.
Ce qui fut, comme nous l’avons dit, la grande tache du caractère de Burleigh, est aussi la grande tache du caractère d’Élisabeth. Étant elle-même adiaphoriste, n’ayant aucun scrupule de se conformer à l’Église catholique quand cette conformité était nécessaire à sa sûreté, ayant conservé jusqu’à la fin de sa vie le goût d’une grande partie des doctrines et des cérémonies de cette Église, elle la soumit pourtant à une persécution plus odieuse encore que la persécution dont sa sœur avait poursuivi les protestants. Nous disons plus odieuse encore, car Marie avait au moins l’excuse du fanatisme ; elle ne faisait rien pour sa religion qu’elle ne fût prête à souffrir pour elle. Elle y avait persisté avec fermeté sous la persécution. Elle était intimement convaincue que sa foi était nécessaire au salut. Si elle brûlait les corps de ses sujets, c’était afin de sauver leurs âmes. Élisabeth n’avait pas le même prétexte. Ses opinions n’étaient guère qu’à demi protestantes ; elle avait fait profession, quand cela lui avait convenu, d’être complètement catholique. Il y a une excuse, une misérable excuse pour les massacres du Piémont et les
BURLEIGH ET SON TEMPS
auto-da-fé d’Espagne; mais que peut-on dire pour la défense d’une souveraine indifférente et intolérante?
Si la grande reine dont les Anglais conservent encore la mémoire avec un juste respect avait possédé assez de vertu et de largeur dans l’esprit pour adopter les principes que More, plus sage en théorie qu’en pratique, avait professés sous le roi son père, et d’après lesquels l’excellent chancelier de l’Hôpital réglait sa conduite dans ce même temps, combien l’aspect de l’histoire tout entière eût été différent pendant les deux cent cinquante années qui suivirent son règne ! Elle avait la plus belle occasion qui ait jamais été accordée à une souveraine pour établir dans ses États une liberté de conscience absolue, sans danger pour son gouvernement, sans scandale pour aucun parti considérable parmi ses sujets. La nation, évidemment prête à professer l’une ou l’autre des deux religions, eût, sans aucun doute, été prête à les tolérer toutes deux. Malheureusement pour sa gloire et pour la paix publique, Élisabeth adopta une politique dont les effets infligent encore à ce royaume d’amères souffrances. Le joug de l’Église établie pesa sur le peuple à ce point qu’il lui devint impossible de le supporter. Alors éclata une réaction. Une autre réaction s’ensuivit. A la tyrannie de l’Église établie succéda la lutte tumultueuse des sectes, devenues furieuses sous leurs injures réitérées, et enivrées d’une liberté inaccoutumée. Au conflit des sectes succéda de nouveau la cruelle domination d’uneÉglise persécutrice. Enfin l’oppression dépouilla sa forme la plus horrible et revêtit un aspect plus doux. Les lois pénales, qui avaient été destinées à protéger l’Église établie furent abrogées ; mais les exclusions et les incapacités subsistèrent encore. Ces exclusions et ces inca-
36 ESSAIS HISTORIQUES et BIOGRAPHIQUES, pacités, après avoir engendré le plus terrible mécontentement, après avoir rendu tout gouvernement impossible dans une partie du royaume, après avoir amené l’État jusqu’au bord de l’abîme, ont été abolies de notre temps; mais bien qu’abolies elles ont laissé derrière elles des traces qui pourront durer de longues années. Il est triste de penser avec quelle facilité Élisabeth eût pu faire vivre toutes les sectes opposées à l’ombre de la même impartialité des lois et de la même protection paternelle du trône, en plaçant ainsi la nation, en ce qui touche les droits de la conscience, dans la même situation où nous nous trouvons enfin maintenant, après toutes les souffrances, les persécutions , les conspirations , les séditions, les meurtres judiciaires de dix générations.
C’est là le côté sombre du caractère d’Élisabeth. Pourtant, ce fut assurément une femme supérieure. De tous les souverains qui ont exercé un pouvoir absolu en apparence, mais qui tirait en réalité sa force de l’affection et de la confiance des sujets, elle est sans comparaison le plus illustre. On a souvent allégué, pour excuser le mauvais gouvernement de ses successeurs, qu’ils ne faisaient que suivre son exemple, et qu’on pouvait trouver dans les événements de son règne des précédents pour persécuter les Puritains, pour lever de l’argent sans la sanction de la Chambre des communes, pour emprisonner les gens sans les amener devant les tribunaux, pour entraver la liberté des débats parlementaires, etc. Tout cela peut être vrai, mais ce n’est pas une bonne excuse pour ses successeurs, par la simple raison qu’ils étaient ses successeurs. Elle gouvernait une génération; ils en gouvernaient une autre, et il y avait presque aussi peu de rapport entre les deux générations qu’entre les peuples de
burleigh et son temps.
deux pays différents. Ce n’était pas en se reportant aux mesures particulières qu’Élisabeth avait adoptées, mais en se conformant aux grands principes généraux de son gouvernement, que ceux qui la suivirent auraient pu apprendre l’art de manier des sujets intraitables. Si, au lieu de chercher dans l’histoire de cette reine des exemples qui parussent justifier la mutilation de Prynne ou l’emprisonnement d’Eliot, les Stuarts avaient cherché à découvrir les règles essentielles qui dirigeaient sa conduite dans ses relations avec son peuple, ils se seraient aperçus que leur politique était bien différente de la sienne, lorsqu’aux yeux d’un observateur superficiel elle semblait s’en rapprocher le plus. Ferme, hautaine, parfois injuste et cruelle dans ses procédés envers les individus ou envers les partis de peu d’importance, elle évitait avec soin ou retirait promptement toutes les mesures qui pouvaient lui aliéner la masse de la population. Elle acquit plus d’honneur et d’affection par la manière dont elle répara ses erreurs qu’elle n’en aurait acquis en ne commettant jamais une erreur. Si Charles Ier s’était trouvé à la place d’Élisabeth au moment où la nation tout entière criait contre les monopoles , il eût refusé tout soulagement ; il eût dissous le Parlement et emprisonné les membres les plus populaires. Il eût fait quelques promesses vagues et mensongères en retour des subsides. Pressé de les tenir, il eût dissous de nouveau le Parlement et emprisonné de nouveau les chefs de l’opposition. Le pays aurait été plus agité que jamais, et la nouvelle Chambre des communes plus intraitable que celle qui l’avait précédée. Le tyran aurait consenti à tout ce que demandait la nation ; il aurait solennellement ratifié un acte pour abolir à jamais les monopoles ; il aurait reçu
des subsides considérables en retour de cette conces* sion ; et avant six mois, de nouveaux monopoles plus op-. pressifs que ceux qui avaient été abolis auraient été accordés par douzaines. Telle fut la politique qui amena l’héritier d’une longue suite de rois, adoré dans sa jeunesse par ses compatriotes, à la prison et à l’échafaud.
Élisabeth, avant que la Chambre des communes pût s’adresser à elle, pressentait les paroles qu’elle allait prononcer au nom du pays. Ses promesses dépassaient les désirs. L’accomplissement suivait de près la promesse. Elle ne traitait pas la nation comme un parti ennemi, comme un parti qui avait des intérêts opposés aux siens, comme un parti auquel elle devait accorder aussi peu d’avantages que possible, et auquel elle devait extorquer autant d’argent que possible. Elle donnait des grâces; elle ne les vendait pas ; et une fois qu’elle les avait données, elle ne les retirait jamais. Elle les donnait en outre avec une franchise, une effusion de cœur, une dignité princière, une tendresse maternelle qui en rehaussait le prix. Ses faveurs étaient reçues avec des larmes de joie et aux cris de « Dieu sauve la reine ! » par les hardis et entêtés gentilshommes qui étaient venus de la campagne à Westminster pleins de ressentiment. Charles Ier céda la moitié des prérogatives de la couronne aux Communes, et les Communes lui adressèrent en retour la grande remontrance.
Nous avions eu l’intention de dire quelque chose de ce groupe illustre dont Élisabeth est le centre, de ce groupe que le dernier des bardes vit dans sa vision du sommet du ! Snowdon, autour de la Reine-Vierge : « plus d’un lier baron, bien des dames resplendissantes, et des hommes d’État, d’un grand âge, dans la majesté de leurs barbes. »
BURLEIGH ET SON TEMPS
Nous avions eu l’intention de dire quelque chose de l’adroit Walsingham, de l’impétueux Oxford, du gracieux Sackville, de Sydney, accompli de tous points ; nous voulions parler d’Essex, l’ornement de la cour et des camps, le modèle de la chevalerie, le magnifique patron du génie, que degrandes vertus, ungrand courage, de grandstalents, la faveur de sa souveraine, l’afFection de ses compatriotes, tout ce qui semblait assurer une vie heureuse et glorieuse, conduisirent à une mort honteuse et prématurée ; nous avions dessein de parler de Raleigh, le guerrier, le marin, le savant, le courtisan, le poëte, l’orateur, l’historien, le philosophe que nous nous représentons, tantôt passant en revue la garde de la reine, tantôt donnant lâchasse à un galion espagnol, tantôt répondant aux chefs du parti national dans la Chambre des communes, murmurant ensuite une de ses charmantes chansons d’amour trop près des oreilles d une des filles d’honneur de Sa Majesté, et bientôt après méditant sur le Tolmud , ou collationnant Polybe et Tite-Live. Nous projetions aussi de dire quelque chose delà littérature de cette brillante époque et surtout de ces deux hommes incomparables, le prince des poètes et le prince des philosophes qui ont fait du siècle d’Élisabeth une ère plus importante et plus glorieuse dans l’histoire de l’esprit humain que le siècle de Périclès, d’Auguste ou de Léon X. Mais un sujet si vaste demande un espace bien plus étendu que celui dont nous pouvons disposer aujourd’hui. Nous nous arrêtons donc ici, dans la crainte, si nous poursuivions, de voir notre article atteindre un volume qui dépasserait celui des autres articles autant que le livre du docteur Nares dépasse en volume toutes les autres histoires.
! JOHN HAMPDEN