‹ Essais historiques et biographiquesChapitre 4 sur 8 · ÉCRIT *N DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

ÉCRIT *N DÉCEMBRE

Souvenirs de EJm Hampden, de son parti et de son temps, par lord Nugent. 2 vol. in-8. Londres, 1831.

Nous avons lu ce livre avec un grand plaisir, quoique ce ne fût pas précisément peut-être le genre déplaisir auquel nous nous étions attendu. Nous avions espéré que lord Nugent aurait pu recueillir, dans des papiers de famille ou dans des traditions locales, beaucoup de renseignements nouveaux et intéressants sur la vie et le caractère du célèbre chef du Long Parlement, du premier de ces grands personnages de la Chambre des communes dont le simple nom de monsieur retentit à nos oreilles avec un son plus éclatant que le plus superbe des titres féodaux. Notre espérance a été désappointée, non assurément faute de zèle ou de recherches de la part du noble biographe. Même à Hampden, il ne reste, à ce qu’il paraît, aucuns papiers importants qui se rapportent au plus illustre propriétaire de cet ancien domaine. Les souvenirs les plus anciens qui existent encore de lui appartiennent à la famille de son ami sir John Eliot. Lord Eliot a fourni le portrait qu’on a gravé pour cet ouvrage, outre quelques lettres fort intéressantes. Le portrait est assurément un

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original , probablement le seul original qui existe à présent. Le développement du front, la douceur et la pénétration du regard, la résolution inflexible qu’expriment les lignes de la bouche, garantiraient suffisamment la ressemblance. Nous donnerons probablement quelques extraits des lettres. Elles contiennent presque tous les renseignements nouveaux que lord Nugent a pu se procurer sur la vie privée du grand homme dont il adore la mémoire avec un respect enthousiaste, mais non excessif.

Aucune obscurité ne plane sur la vie de Hampden. Son histoire, surtout depuis l’année 1640 jusqu’à sa mort, est l’histoire de l’Angleterre. Il faut considérer ces mémoires comme des mémoires de l’histoire d’Angleterre, et ils méritent d’être lus avec attention. Ils contiennent quelques faits curieux qui sont nouveaux, pour nous du moins ,- des récits animés, des remarques judicieuses, et beaucoup d’éloquent enthousiasme.

Nous ne sommes pas bien sûr que le défaut de renseignements sur le caractère privé de Hampden ne soit pas un trait aussi frappant et aussi caractéristique que tout ce que les chroniqueurs les plus minutieux, O’Méara, Mrs Trhale ou Boswell lui-même, ont jamais raconté à propos de leurs héros. Ce célèbre chef puritain est un exemple presque unique d’un grand homme qui n’a point cherché ni évité la grandeur, et qui a trouvé la gloire, seulement parce que la gloire s’est rencontrée dans le simple sentier du devoir. Pendant plus de quarante ans, Hampden fut connu de ses voisins de campagne comme un gentilhomme d’un esprit cultivé, de principes élevés, de manières élégantes, heureux dans sa famille et actif dans l’accomplissement de ses devoirs lo-

42 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, eaux; les hommes politiques le tenaient pour un membre du Parlement honnête, sensé et assidu , point empressé à déployer ses talents, fidèle à son parti, et occupé des intérêts de ses électeurs. Une grande crise, une crise terrible arriva ; un gouvernement arbitraire tenta une attaque directe contre un droit sacré des Anglais, contre un droit qui était la principale garantie de tous les autres droits. La nation cherchait un défenseur. Tranquillement, sans ostentation, le gentilhomme du comté de Buckingham se mit à la tête de ses concitoyens, en face de la tyrannie et en travers de son chemin. Les temps furent bientôt plus sombres et plus agités. Le service public devint périlleux, délicat, difficile; l’esprit et le courage de cet homme extraordinaire se trouvèrent au niveau de toutes les difficultés. Il apprit à discuter avec un talent de premier ordre, à manier habilement la Chambre des communes; il devint diplomate, soldat. Il gouvernait une assemblée farouche et turbulente , pleine d’hommes capables, aussi aisément qu’il gouvernait sa famille. Il se montrait aussi propre à diriger une campagne qu’à expédier les alfaires des sessions de son comté. Nous ne pouvons assez exprimer l’admiration que nous inspire un esprit si grand et en même temps si sain et si bien proportionné, se renfermant si volontiers dans les devoirs les plus modestes, s’élevant si aisément aux plus grands, si paisiblement satisfait dans le repos et si puissant dans l’action. Presque toutes les parties de cette vie vertueuse et sans tache, qui ne sont pas restées cachées4 dans une modeste retraite , sont une partie précieuse et brillante de notre histoire nationale. Si la conduite privée de Hampden avait offert le plus léger prétexte aux reproches, il eût été assailli par la malveillance aveugle qui,

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en dépit des preuves les plus claires, continue encore d’appeler sir John Eliot un assassin. Si le caractère de Hampden eût présenté quelque côté faible , si ses manières avaient pu être, sous quelque rapport que ce fût, sujettes au ridicule, nous pouvons être certain que les écrivains de la faction de Charles Ier ne lui auraient fait aucune grâce. Ces écrivains ont soigneusement conservé toutes les petites circonstances qui pouvaient tendre à rendre leurs adversaires odieux ou ridicules. Ils se sont moqués du langage convenu et affecté de fanatiques sans jugement. Ils nous ont raconté comment Pym s’arrêta court au milieu d’un discours, comment Hollis tira les oreilles à Ireton , comment le duc de Northumberland rossa Henri Marten ; ils nous ont dit que sir John avait des manières moroses, queYane était laid et que Cromwell avait le nez rouge. Mais ni l’adroit Clarendon, ni l’impudent Denham ne se sont aventurés à jeter le plus léger blâme sur le caractère ou les manières de Hampden. Baxter nous apprend l’opinion qu’avaient de lui les gens les plus vertueux de son temps. Cet homme éminent, non-seulement par sa piété et l’éloquence fervente de sa dévotion, mais encore par sa modération, son intelligence des affaires politiques et son talent pour juger les hommes, a déclaré, dans le Repos des Saints, que l’un des plaisirs dont il espérait jouir dans le ciel était la société de Hampden. Dans les éditions imprimées après la restauration , le nom de Hampden fut omis. « Mais je dois dire au lecteur, » écrit Baxter, que je l’ai effacé,

non parce que j’ai changé d’opinion sur sa personne

M. John Hampden était reconnu par ses amis et par ses ennemis comme éminent par sa prudence, sa piété et ses conseils pacifiques; il était l’objet de l’approbation gé-

nérale plus que tout autre gentilhomme que je me rappelle dans ce temps-là. Je me souviens d’avoir entendu dire à un vieillard prudent et modéré, qui vivait loin de lui, mais qui le connaissait, que « s’il pouvait choisir dans le monde entier qui il voudrait être, il choisirait d’être John Hampden. » Nous ne pouvons nous empêcher de regretter qu’il ne nous reste pas des détails plus complets sur un homme qui , après avoir passé par les plus grandes tribulations qui puissent assaillir la vertu humaine, après avoir joué le rôle le plus éminent dans une révolution et dans une guerre civile , put cependant mériter de pareils éloges d’une pareille autorité. Ce défaut de documents est à coup sûr la meilleure preuve que la haine elle-même ne put trouver de taches à sa renommée.

L’histoire du commencement de la vie de Hampden n’est pas longue à raconter. Il était le chef d’une famille établie dans le comté de Buckingham avant la conquête normande. Une partie des biens qu’il avait reçus en héritage avaient été donnés par Édouard le Confesseur à Baudouin de Hampden , dont le nom semble indiquer qu’il était l’un des favoris normands du dernier roi saxon. Durant la lutte des maisons d’York et de Lancastre, les Hampden s’attachèrent au parti de la rose rouge, et furent, en conséquence, persécutés par Édouard IV et bien traités par Henri VII. Sous les Tudors, la famille fut puissante et florissante; Greffith Hampden, grand shériff du comté de Buckingham, reçut la reine Élisabeth chez lui avec grande magnificence. Son fils, William Hampden, siégea dans le parlement que cette princesse convoqua en 1593. William épousa Élisabeth Cromwell , tante de l’homme célèbre qui gouverna plus tard les îles Britan-

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«^ques avec un pouvoir plus que royal ; de ce mariage naquit John Hampden.

Il était né en 1594. Son père mourut en 1597 et lui laissa des biens très-considérables. Après avoir passé quelques années à l’école de grammaire de Thame, le jeune Hampden fut envoyé, à quinze ans , au collège de la Madeleine, à l’université d’Oxford. A dix-neuf ans, il fut reçu comme étudiant dans Temple’s Inn, et y apprit les principes de la loi anglaise. En 1019, il épousa Élisabeth Symeon, à laquelle il paraît avoir été tendrement attaché. L’année suivante, il fut envoyé au Parlement par un bourg qui a acquis de notre temps une malheureuse célébrité, le bourg de Grampound.

Nous ne savons, sur sa vie privée pendant sa jeunesse, à peu près rien au delà de ce que Clarendon nous a appris. « A son entrée dans le monde, » dit le grand histotorien, « il se livra à toute la licence d’amusements, d’exercices et de société que pratiquaient les hommes des habitudes les plus joyeuses. » Un changement remarquable s’opéra pourtant dans son caractère. « Tout à coup, » dit Clarendon, « d’une vie de plaisirs et de grande licence il passa à une sévérité et à une modestie extraordinaires, dans une société plus restreinte et plus grave. » Il est probable que ce changement eut lieu au moment où Hampden atteignit vingt-cinq ans. Il s’unit alors à une femme qu’il aimait et estimait. Il entra bientôt dans la vie politique. Un esprit aussi bien constitué devait na- Surellement, dans de pareilles circonstances, renoncer aux plaisirs de la dissipation pour le bonheur domestique et les devoirs publics.

Ses ennemis sont d’accord que la vertu se montrait chez lui sous sa forme la plus douce et la moins austère.

Avec la morale d’un puritain, il avait les manières d’un homme de cour accompli, môme après le changement survenu dans ses habitudes. « Il avait conservé, » dit Clarendon, « sa vivacité et sa gaieté naturelles, et surtout une politesse empressée envers tout le monde. » Ces qualités le distinguaient de la plupart des membres de sa secte et de son parti, et ne rendirent guère moins de services à son pays dans la grande crise pendant laquelle iljoùaun des principaux rôles que sa fine sagacité et son indomptable courage.

Au mois de janvier 1621, Hampden prit place dans la Chambre des communes. Sa mère désirait extrêmement voir son fils obtenir la pairie. Sa famille, sa fortune et ses qualités personnelles étaient de nature à justifier, dans tous les temps, ses prétentions à un pareil honneur. Mais sous le règne de Jacques Ier, il y avait un chemin de traverse pour arriver à la Chambre des lords. Il ne s’agissait que de demander, de payer et d’obtenir. La vente des titres se faisait aussi ouvertement que la vente des bourgs de notre temps. Hampden repoussa avec mépris les honneurs dégradants dont sa famille souhaitait de le voir revêtu, et s’attacha au parti qui était en opposition avec la cour.

Ce fut à peu près à cette époque, comme lord Nugent l’a remarqué avec raison, que l’opposition commença de prendre une forme régulière. Depuis un temps assez reculé, les Anglais jouissaient d’une part de liberté infiniment plus étendue que celle qui était échue aux peuples voisins. C’est un des problèmes les plus obscurs de l’histoire que de comprendre comment il s’est fait qu’un pays conquis et asservi par les conquérants, un pays dont le sol avait été partagé entre des aventuriers étran-

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gers, et dont les lois étaient écrites dans une langue étrangère, un pays livré à la pire de toutes les tyrannies, la tyrannie d’une caste sur une caste, soit devenu le siège de la liberté civile, et l’objet de l'admiration comme de l’envie des États environnants. Mais le fait est certain. Cent cinquante ans après la conquête des Normands, on obtint la grande Charte. Deux cents ans après la conquête, la première Chambre des communes 1 se réunit. Froissart nous dit, et toute sa chronique le prouve assez, que de tous les peuples du quatorzième siècle, les Anglais étaient le moins disposé à endurer l’oppression. « C’est le plus périlleux peuple qui soit au monde, et plus outrageux et orgueilleux. » Le bon chanoine ne s’apercevait probablement pas que toute la prospérité et la paix intérieure dont jouissait « ce périlleux peuple » étaient les fruits de cet esprit qu’il qualifie d’outrageux et orgueilleux. » 11 rendait ample justice aux effets, bien qu’il n’eût pas assez de pénétration pour remonter jusqu’à leur cause. « En le royaume d’Angleterre, » dit-il, « toutes gens, laboureurs et marchands, ont appris à vivre en paix, et à mener leurs marchandises paisiblement et les laboureurs labourer. » Au quinzième siècle, bien que l’Angleterre fût bouleversée par la lutte des deux branches de la famille royale, la condition morale et matérielle de la population continua de s’améliorer. La condition de villain disparaissait presque partout. Les souffrances de la guerre ne se faisaient guère sentir qu’à ceux qui portaient les armes. L’oppression du gouvernement ne pesait guère que sur l’aristocratie. Les institutions du pays, lorsqu’on les compare aux institutions des royaumes voisins, semblent mériter les éloges de Fortescue. Le gouvernement d’Édouard IV*

48 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, bien que nous le tenions pour cruel et arbitraire, était libéral et humain si on le compare à celui de Louis XI ou à celui de Charles le Téméraire. Comines, qui avait vécu dans les opulentes cités de Flandre et visité Florence et Venise, n’avait jamais vu un peuple aussi bien gouverné que les Anglais : « Or selon mon ad vis, » dit-il, entre toutes les seigneuries du monde, dont j’ay connaissance où la chose publique est mieux traitée, et où règne moins de violence sur le peuple, et où il n’y a nuis édifices abattus ni démolis pour guerre, c’est Angleterre, et tombe le sort et le malheur sur ceux qui font la guerre. »

A la fin du quinzième et au commencement du seizième siècle , une grande partie de l’influence qu’avait possédée l’aristocratie passa à la couronne. Aucun roi d’Angleterre n’a jamais joui d’un pouvoir plus absolu que Henri VIII. Mais pendant que les prérogatives royales se fortifiaient aux dépens de la noblesse, deux grandes révolutions s’opéraient, destinées à en enfanter beaucoup d’autres : l’invention de l’imprimerie et la réforme de l’Église.

Les effets immédiats de la Réforme en Angleterre ne furent en aucune façon favorables à la liberté politique. L’autorité qu’avaient exercée les papes fut transférée presque tout entière au roi. Deux puissances formidables et qui avaient souvent servi à se tenir réciproquement en échec se trouvèrent réunies aux mains d’un seul maître. Si le système d’après lequel agirent les fondateurs de l’Église anglicane avait pu durer, la réformation eût été, au point de vue politique, le plus grand malheur qui eût pu arriver à notre pays. Mais ce système portait en lui-même les germes de sa mort. On pouvait

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transférer le nom de chef de l’Église de Clément à Henri, mais il était impossible de transférer à la nouvelle organisation de l’Église la vénération qu’avait inspirée l’ancienne. Le genre humain n’avait pas brisé un joug pour se charger d’un autre joug. La suprématie de l’évêque de Rome avait été regardée pendant des siècles comme un principe fondamental du christianisme. Elle avait pour elle tout ce qui peut assurer la force d’un préjugé, une ancienneté vénérable, de grandes autorités, le consentement universel. Les enfants y étaient dressés par les premières leçons de leur nourrice. Elle figurait comme un point convenu dans toutes les exhortations du prêtre. Pour détruire son empire, il fallait rompre avec des souvenirs innombrables, ébranler dangereusement les principes. Cependant, ce préjugé, quelque puissant qu’il fût, ne put résister au grand jour de l’affranchissement de la raison humaine. On ne pouvait s’attendre à voir l’esprit humain, qui venait d’échapper par un effort sans exemple à la servitude qu’il avait supportée pendant des siècles, se soumettre patiemment à une tyrannie qui ne pouvait faire valoir aucun ancien titre. Rome avait au moins la prescription de son côté. Mais l’intolérance protestante, le despotisme d’une secte parvenue, la prétention d’iniaillibilité élevée par des guides qui reconnaissaient avoir passé dans l’erreur la plus grande portion de leur vie, les bornes imposées à la liberté du jugement individuel, d’après le bon plaisir de maîtres qui ne pouvaient justifier leur propre conduite qu’en proclamant la liberté du jugement individuel, rien de tout cela ne pouvait être supporté longtemps ; ceux qui avaient abattu le crucifix ne pouvaient continuer longtemps à persécuter pour le surplis. Il n’était pas besoin

60 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES d’une grande pénétration pour reconnaître l’inconséquence et le défaut de droiture chez des gens qui, tout en étant d’un avis opposé à celui de la chrétienté presque entière, ne voulaient permettre à personne d’être d’un avis différent du leur, qui demandaient la liberté de conscience et pourtant refusaient de l’accorder, qui exécraient la persécution et pourtant persécutaient, qui avaient recours à la raison contre l’autorité de l’un de leurs adversaires, et à l’autorité contre les raisons de l’autre. Bonner agissait au moins en accord avec ses propres principes* Cranmer ne pouvait se justifier de l’accusation d’hérésie qu’en employant des arguments qui faisaient de lui un meurtrier.

Le système d’après lequel les souverains de l’Angleterre agirent pendant quelque temps après la réformation, par rapport aux affaires ecclésiastiques, était un système trop évidemment déraisonnable pour subsister. L’esprit public avait marché pendant que le gouvernement marchait, mais il refusa de s’arrêter quand le gouvernement s’arrêta. Le même élan qui avait enlevé des millions de disciples à l’tôglise romaine continua de les porter en avant dans la même direction. Comme les catholiques étaient devenus protestants, les protestants devinrent puritains, et les Tudors et les Stuarts furent aussi incapables d’empêcher la seconde transformation que les papes l’avaient été d’empêcher la première. Le parti des dissidents grandit et se fortifia au milieu des difficultés et des oppressions de tout genre. Ils étaient une secte; le gouvernement les persécuta ; ils devinrent une opposition. La vieille constitution de l’Angleterre leur fournit les moyens de résister au souverain sans contrevenir à la loi. Ils étaient en majorité dans la Chambre

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des communes ; ils avaient le pouvoir d’accorder ou de refuser les subsides, et en exerçant judicieusement ce pouvoir, ils pouvaient espérer d’enlever à l’Église l’autorité qu’elle avait usurpée sur la conscience des hommes, et à la couronne une partie de l’immense prérogative qu’elle avait récemment acquise aux dépens des grands seigneurs et du pape.

On peut apercevoir, dès le début du règne d’Élisabeth, les faibles commencements de cette lutte mémorable. La conduite de son dernier Parlement révéla clairement les progrès d’une de ces grandes révolutions que la politique peut guider, mais non arrêter. Ce fut sur la question des monopoles que la Chambre des communes remporta pour la première fois une grande victoire sur le trône. La conduite de la femme extraordinaire qui gouvernait alors l’Angleterre est un admirable sujet d’étude pour les hommes d’État qui vivent dans un temps d’agitation. On y voit avec quelle sagacité Élisabeth comprenait le peuple qu’elle gouvernait et la crise dans laquelle elle était appelée à agir. Elle tenait fermement ce qu’elle tenait; elle donnait de bonne grâce ce qu’elle donnait. Elle vit qu’il était nécessaire de faire une concession à la nation, et elle la fit, non pas à regret, trop tard, comme un marché péniblement conclu, non pas en un mot comme l’eût faite Charles Ier, mais promptement et cordialement. Avant qu’on eût pu rédiger une proposition ou présenter une adresse, elle appliqua le remède aux maux dont la nation se plaignait ; elle exprima dans les termes les plus chauds sa reconnaissance envers ses fidèles communes qui avaient découvert des abus que lui avaient cachés des gens intéressés. Si ses successeurs avaient hérité de sa sagesse comme de sa couronne,

Charles Ier serait mort de vieillesse, et Jacques II n’aurait jamais vu Saint-Germain.

Élisabeth mourut, et le royaume passa à un prince qui se croyait le plus grand maître dans l’art de régner qui eût jamais vécu, mais qui était en vérité un de ces rois que Dieu semble envoyer dans le but exprès de hâter les révolutions. De tous les ennemis de la liberté qu’a produits la Grande-Bretagne, Jacques Ier était à la fois le plus inoffensif et le plus irritant. Il semble avoir accompli le même office que ces gens qui, en Espagne, dans un combat de taureaux, poussent l’animal sauvage de l’apathie à la fureur en agitant en l’air un chiffon rouge, et en lançant de temps à autre un dard assez aigu pour piquer, mais trop petit pour faire un mal réel. Les tyrans sages ont toujours eu pour politique de couvrir la violence de leurs actes sous des formes populaires. Jacques Ier mettait toujours en avant des théories de despotisme sans la plus légère nécessité. Son langage imprudent exaspérait ses sujets infiniment plus que n’eussent fait des emprunts forcés ou des bénévolences arrachées (1). Cependant, en pratique, aucun roi ne maintint moins énergiquement ses prérogatives. Il ne sut ni céder de bonne grâce aux progrès de l’esprit de liberté, ni prendre des mesures vigoureuses pour l’arrêter; il recula devant cet esprit avec une précipitation bouffonne, tout en continuant, dans sa retraite, ses fanfaronnades et ses injures. Le peuple anglais avait été gouverné pendant près de cent cinquante ans par des princes qui avaient tous, quels que fussent leurs faiblesses ou leurs vices, possédé une grande vigueur de caractère, et qu’on avait toujours

(1) Dons des sujets au souverain.

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craints, soit qu’on les eût aimés ou détestés. Pour la première fois depuis que le sceptre de Henri IV avait échappé aux mains engourdies de son petit-fils, l’Angleterre avait un roi qu’elle méprisait.

Les folies et les vices de l’homme augmentaient le mépris qu’inspirait la faible politique du souverain. Les galanteries indécentes de la cour, les habitudes de grossière ivrognerie auxquelles se laissaient aller les femmes elles-mêmes, auraient suffi pour dégoûter un peuple dont les mœurs commençaient à prendre une nuance prononcée d’austérité ; mais ce n’étaient là que des bagatelles; des crimes de l’espèce la plus effroyable avaient été découverts, et on en soupçonnait d’autres. On n’avait pas oublié l’étrange histoire des Gowries (1). La honteuse tendresse du roi pour ses mignons, les parjures, les souillures, les empoisonnements que ses principaux favoris avaient tramés au sein de son palais, le pardon qu’il avait accordé, en violant ouvertement son devoir et sa parole, aux menaces mystérieuses d’un assassin le rendaient un objet de dégoût pour la plupart de ses sujets. Nous voyons, dans les mémoires de mistriss Hutchinson, quelle opinion avaient de lui les gens graves et moraux qui vivaient loin de la cour. L’Angleterre n’était pas un lieu, le dix-septième siècle n’était pas un temps favorable à Sporus et à Locuste.

Ce n’était pas tout. Les faiblesses les plus ridicules semblaient s’être donné rendez-vous dans le misérable Salomon de Whitehall, la pédanterie, la bouffonnerie, le babillage, une curiosité vulgaire, et la lâcheté personnelle la plus méprisable. La nature et l’éducation

(1) Le comte de Gowrie et ses fils avaient cherché à assassiner Jacques VI, alors simple roi d’Ëcosse.

54 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, avaient fait tous leurs efforts pour produire un exemple achevé de tout ce qu’un roi ne doit pas être. Sa tournure gauche, ses yeux effarés, sa démarche chancelante, ses tremblements nerveux, sa bouche ouverte, son accent écossais, toutes ces imperfections auraient pu se rencontrer chez l’homme le plus distingué et le plus vertueux ; mais elles avaient pour résultat de faire, de Jacques Ier et de son pouvoir, un objet de mépris, et de détruire les souvenirs qu’avait laissés la noble apparence des monarques ses prédécesseurs, souvenirs qui étaient pour la puissance royale un rempart qui n’était pas à dédaigne*.

Le souverain auquel Jacques Ier a le plus ressemblé, à notre avis, est l’empereur Claude. Tous deux avaient le même caractère faible et indécis, le même enfantillage, la même grossièreté, la même poltronnerie ; tous deux étaient des hommes instruits, tous deux écrivaient et parlaient, non pas bien, à vrai dire, cependant d’une manière 9 à ce qu’il semble, incroyable, pour des hommes aussi dépourvus de sens. Les folies et les inconvenances de Jacques sont bien décrites par les expressions qu’emploie Suétone à l’égard de Claude : « Multa talia , etiam privatis deformia , nedum principi, neque infacundo, neque indocto , imo etiam pertinaciter liberalibus studiis dedito. » La description que donne Suétone de la façon dont le prince romain faisait les affaires s’applique à merveille au roi d’Angleterre : « In cognoscendo ac decernendo mira varietate animi fuit, modo circumspectus et sagax , modo inconsultus ac prœceps , nonnunquam frivolus amentique similis. » Claude fut gouverné successivement par deux femmes corrompues, Jacques Ier fut gouverné successivement par deux hommes corrompus. La descrip-

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tien même de la personne de Claude que nous retrouvons dans les anciens mémoires peut servir sous bien des rapports à celle de Jacques Ier : c< Ceterum et ingredientem destituebant poplités minus firmi , et remissi *quid veï serio agent em multa dehonestabant , risus indecens , ira turpior , spumante rictu, prœterea linguæ titubantia. »

Le parlement que Jacques avait convoqué peu après son avènement au trône avait été récalcitrant. Le second parlement, convoqué au printemps de 1614, Lavait été plus encore. Il avait été dissous après une session de deux mois, et pendant six ans, le roi avait gouverné sans avoir recours aux corps représentatifs. Pendant ces six années, des événements honteux et tristes s’étaient rapidement succédé à l’intérieur et à l'extérieur : le divorce de lady Essex, le meurtre d’Overbury, l’élévation de Villiers, le pardon du duc de Somerset, la disgrâce de Coke, l’exécution de sir Walter Raleigh, la bataille de Prague, l’invasion du Palatinat par Spinola, la fuite honteuse du gendre du roi d’Angleterre, l’affaiblissement de l’influence protestante dans tout le continent. Jacques avait essayé de tous les étranges moyens auxquels il pouvait avoir recours pour trouver de l’argent. Ses besoins étaient plus grands que jamais, et il fut contraint de convoquer le parlement dans lequel Hampden parut pour la première fois comme homme public.

Ce parlement dura environ un an. Pendant ce temps, il fit tomber ses châtiments mérités sur plusieurs de ceux qui s’étaient enrichis, durant les six années précédentes, par le péculat et les monopoles. Mitchell, Lun des avides concessionnaires qui avaient acheté au favori le droit de voler la nation, fut condamné à une amende et emprisonné pour sa vie.Monpesson, l’original, dit-on, de

56 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, sir Giles Overreach dans la pièce de Massinger, fut banni et dépouillé de ses biens mal acquis. Sir Edouard Villiers même, frère de Buckingham, trouva prudent de quitter l’Angleterre. Il faut ajouter un plus grand nom à cette liste d’ignominie. Le parlement amena devant la justice le philosophe (1) illustre dont le génie a racheté la mémoire de l’infamie due à la servilité, à l’ingratitude et à la corruption.

Après avoir pourvu aux abus intérieurs, les communes en vinrent à prendre en considération l’état de l’Europe. Le roi se mit en fureur contre elles, en voyant leur prétention à se mêler de pareilles atfaires, et avec son tact accoutumé, il les entraîna dans une discussion sur l’origine de la chambre et de ses privilèges. Quand il s’aperçut qu’il ne pouvait les convaincre, il prononça la dissolution dans un accès de colère et envoya quelques-uns des chefs de l’opposition méditerenprisonsur sa logique.

Pendant le temps qui s’écoula entre cette dissolution et la réunion du parlement suivant, eut lieu la célèbre négociation à propos de l’Infante (2). Le prétendu despote fut impitoyablement battu. Le prétendu Salomon fut ridiculement attrapé. Steenie (3), en dépit des prières et des larmes de son cher papa et compère, emmena baby Charles en triomphe à Madrid. Les chers enfants, comme les appelait Jacques, revinrent sains et saufs, mais sans celle qu’ils étaient allés chercher. Le grand maître dans l’art de régner, en courant après un mariage^ espagnol, avait trouvé une guerre espagnole. Au mois de fé-

(1) Lord Bacon.

(2) Il était question de faire épouser l’infante d’Espagne au prince Charles d’Angleterre.

(3) Le duc de Buckingham.

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vrier 1624-, le parlement se réunit, et pendant toute la session Jacques Ier ne fut qu’une marionnette entre les mains de son baby et de son pauvre chien et esclave (1). Les communes auraient volontiers soutenu le roi dans la vigoureuse politique que son favori le pressait d’adopter ; mais elles n’étaient pas disposées à mettre aucune confiance dans leur faible souverain ou dans ses courtisans débauchés, ou à se relâcher dans leurs efforts pour redresser les griefs publics. La chambre plaça donc l’argent qu’elle vota pour la guerre entre les mains des commissaires du parlement. Elle intenta une accusation de cor» ruplion contre le trésorier Middlesex, et vota une loi qui déclarait illégales toutes les concessions de monopoles.

Hampden ne prit, pendant le règne de Jacques Ier, aucune part active aux affaires publiques. Il est certain pourtant qu’il apporta une grande attention aux débats intérieurs du parlement et aux intérêts locaux de son comité. Ce fut en grande partie à ses efforts que Wendover, et quelques autres bourgs sur lesquels pouvait compter le parti populaire, recouvrèrent leurs franchises électives en dépit de l’opposition de la cour.

La santé du roi déclinait depuis quelque temps. Il mourut le 27 mars 1625. Sous sa faible main, l’esprit de liberté était devenu puissant, et capable de soutenir une grande lutte. La lutte fut amenée par la politique de son successeur. Charles ne ressemblait point à son père. Ce n’était ni un radoteur, ni un pédant, ni un bouffon, ni un lâche. Il serait absurde de nier qu’il fût un homme instruit, bien élevé, d’un goût exquis pour les beau-xarts,

(1) Noms que se donnaient le prince Charles et le duc de Buckingham.

58 ESSAIS ISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, d’une moralité irréprochable dans la vie privée. Ses facultés pour les affaires étaient suffisantes, ses manières royales. Mais il était faux, impérieux, obstiné ; il avait l’esprit étroit, ne connaissait pas le caractère de son peuple, et ne faisait pas attention aux signes des temps. Le seul principe de son gouvernement était la résistance à l’opinion publique, et il ne fit aucune concession sérieuse à cette opinion jusqu’à ce que ses concessions ou sa résistance n’eussent plus d’importance, et que la nation, qui avait cessé depuis longtemps de l’aimer ou de se fier à lui, eût enfin cessé de le craindre.

Son premier parlement se réunit au mois de juin 1625. Hampden y siégeait au nom du bourg de Wendover. Le roi voulait de l’argent. Les communes voulaient qu’on redressât les abus. La guerre pourtant ne pouvait se continuer sans des fonds. Le plan de l’opposition était, à ce qu’il paraît, d’accorder des subsides peu à peu et par petites sommes afin d’empôcher une prompte dissolution. Elles votèrent seulement deux subsides, se plaignirent de ce que les vaisseaux du roi avaient été employés contre les Huguenots de France, et firent des pétitions en faveur des Puritains persécutés en Angleterre. Le roi, après avoir dissous son parlement, leva de l’argent au moyen d’ordres sous le sceau privé. Les sommes qu’on obtint ainsi restèrent fort au-dessous des besoins, et au printemps de 1626, le roi convoqua un autre parlement. Hampden y siégea de nouveau pour Wendover.

Les communes résolurent d’accorder d’amples subsides, mais de remettre le vote définitif de Vi loi jusqu’au moment où Ton aurait remédié aux griefs de la nation. La lutte qui s’ensuivit dépassa en violence toutes celles qui avaient eu lieu jusqu’alors. Les communes accusé-

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rent Buckingham. Le roi mit en prison les meneurs de l’accusation. Les communes nièrent que les droits de douane pussent être perçus sans leur consentement. Le roi renvoya le parlement, qui publia une remontrance..Le roi ht répandre uae déclaration pour justifier ses mesures, et retint en prison quelques-uns des membres les plus distingués de l’opposition. On leva de l’argent au moyen d’un emprunt forcé pour lequel on imposa les gens, au taux qui avait été fixé individuellement lors du dernier subside. Ce fut dans cette occasion qu’Hampden fit son premier effort en faveur du principe fondamental de la constitution anglaise. Il refusa positivement de prêter un sou. On lui demanda ses raisons. Il répondit « qu’il serait tout prêt à prêter comme les autres, s’il ne craignait d’attirer sur sa tête la malédiction prononcée dans la grande charte contre ceux qui l’enfreignent, malédiction qu’on était tenu de lire deux fois par an. » En punition de cette vive réponse, le conseil privé le fit enfermer dans Gate-House. Au bout de quelque temps, on le fit comparaître de nouveau, mais il persista dans son refus et fut envoyé dans une prison du Hampshire.

Le gouvernement continua ses oppressions à l’intérieur et ses maladresses dans toutes ses mesures à l’extérieur; on entreprit follement contre la France une guerre qui fut dirigée plus follement encore. Buckingham conduisit contre l’île de Bé une expédition qui manqua honteusement. Cependant les soldats recevaient des billets de logement chez les particuliers. Des crimes qui eussent dû tomber dans la juridiction des tribunaux ordinaires étaient punis par les conseils de guerre. Plus de quatre-vingts gentilshommes furent mis en prison pour

GO ESSAIS HISTORIQUES ET RIOGR APHIQUES.

avoir refusé de contribuer à l’emprunt forcé. Les gens du peuple qui faisaient mine d’insubordinati'ôn étaient pris par la presse pour la flotte, ou contraints de servir dans l’armée. Cependant l’argent rentrait lentement, et le roi fut contraint de convoquer un autre parlement. Dans l’espoir de se concilier ses sujets, il mit en liberté les hommes qui avaient été emprisonnés pour avoir refusé de se soumettre à ses demandes illégales. Hampden retrouva la liberté et fut immédiatement réélu par le bourg de Wendover.

Le parlement se réunit au commencement de l’année 1628. Pendant la première session, les communes persuadèrent au roi, après bien des délais et bien des détours, de donner solennellement, en retour de cinq subsides, son plein assentiment à cet acte célèbre connu sous le nom de la Pétition des droits, seconde grande charte des libertés de l’Angleterre. En consentant à cet acte, le roi s’engageait à ne point lever d’impôts sans le consentement du parlement, à n’emprisonner personne sans un procès légal, à ne point loger les soldats chez les particuliers, et à laisser le jugement des délits aux tribunaux ordinaires.

Pendant l’été, ce mémorable parlement fut prorogé. Il se réunit de nouveau au mois de janvier 1629. Buckingham n’était plus. Cet aventurier violent, faible et dissolu, qui, sans autres facultés et sans autres talents que ceux d’un courtisan ordinaire, avait osé, dans cette grande crise de la politique intérieure et extérieure, se charger du rôle de premier ministre, était tombé sou les coups d’un assassin, dans l’intervalle entre les deux sessions. Àvant'et depuis sa mort, la guerre avait été conduite faiblement et sans succès. Le roi avaitcontinué, par

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une violation flagrante de la Pétition des droits, à lever les droits de douane sans le consentement du parlement. Les troupes avaient de nouveau été logées chez les particuliers, et il était évident pour les communes que les cinq subsides qu’elles avaient accordés comme prix des libertés nationales avaient été donnés en vain.

Elles se réunirent donc avec des dispositions peu conciliantes. Elles prirent en sérieuse considération les mesures du gouvernement sur les droits de douane. Elles appelèrent à leur barre les commis des douanes. Elles interrogèrent les barons de l’Échiquier. Elles mirent en accusation l’un des shériffs de Londres. Sir John Eliot , membre distingué de l’opposition et ami intime de Hampden, présenta une proposition déclarant l’impôt inconstitutionnel. L’orateur de la Chambre dit que le roi lui avait donné l’ordre de ne mettre aux voix aucune question pareille. Cette décision produisit la plus violente explosion d’indignation qu’on eût jamais vue dans la salle du Parlement. Hayman s’éleva avec véhémence contre le honteux langage qu’on venait d’entendre du fauteuil. Eliot lança à terre le papier sur lequel était écrite sa proposition, Yalentine et Hollis retinrent l’orateur sur son siège de vive force, et lurent la proposition au milieu des plus bruyants applaudissements. La porte était fermée ; la clef était déposée sur la table. L’huissier de la verge noire demanda en vain à entrer. Après avoir voté plusieurs résolutions énergiques, la Chambre s’ajourna. Au jour fixé pour sa réunion, le roi prononça la dissolution, et plusieurs des membres les plus connus, au nombre desquels étaient Hollis et sir John Eliot, furent mis en prison.

Bien que Hampden eût jusqu’alors pris peu de part

aux discussions de la Chambre, il avait fait partie de plusieurs comités très-importants ; il avait beaucoup lu et écrit sur les lois et usages du Parlement. Un volume manuscrit de précédents parlementaires, qui existe encore, contient de nombreux extraits de ses notes.

Il se renferma alors dans les devoirs et les plaisirs de la vie de campagne. Pendant les onze années qui suivirent la dissolution du Parlement de 1G28, il résida dans sa terre, située dans l’une des plus belles parties du comté de Buckingham. La maison, qui a subi depuis lors de grands changements et qui est maintenant , dit-on, presque entièrement abandonnée, était un ancien château anglais, construit du temps des Plantagenets et des Tudors. Il était placé sur le sommet d’une colline qui domine une étroite vallée. Les bois considérables qui i’entouraient étaient coupés par de longues avenues. Le grand-père du célèbre homme d’État avait ouvert l’une de ces avenues ponr l’arrivée de la reine Élisabeth , et l’ouverture, encore visible à plusieurs lieues de distance, porte toujours le nom de la Brèche de la reine. Hampden passa plusieurs années dans cette délicieuse retraite , remplissant avec beaucoup de soin tous les devoirs d’un grand propriétaire et d’un magistrat, et se délassant avec ses livres ou dans les exercices de campagne.

Il n’oubliait pas dans sa retraite ses amis persécutés. Il entretenait surtout une correspondance active avec sir John Eliot, en prison à la Tour. Lord Nugent a publié quelques-unes de ces lettres. C’est peut-être un effet de notre imagination, mais chacune de ces lettres nous semble développer admirablement quelque trait du caractère de Hampden, tel que Clarendon l’a dépeint.

Une partie de la correspondance se rapporte aux deux

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iiis de sir John Eliot; les deux jeunes gens étaient impétueux et désordonnés; leur père, alors séparé d’eux, était naturellement inquiet de leur conduite. Il se décida enfin à envoyer l’un d’eux en France pendant que l’autre allait faire une campagne dans les Pays-Bas. La lettre que nous reproduisons prouve que Hampden, quelque sévère qu’il lut envers lui-même, n’était pas dépourvu de charité envers les autres, et que son puritanisme était parfaitement compatible avec les goûts et les sentiments d’un homme du monde très-bien élevé. Elle fait aussi parfaitement comprendre ce que Clarendon a dit de lui : «Il était doué d’une rare affabilité et d’une rare égalité d’humeur dans la discussion, et d’une telle humilité et soumission apparente de son jugement, qu’il semblait n’apporter point d’opinion qui lui fût propre, mais seulement le désir d’apprendre et de s’instruire. Pourtant il avait une façon si adroite d’interroger, et, sous prétexte de doute, d’insinuer ses objections, qu’il faisait pénétrer ses propres idées dans l’esprit de ceux desquels il prétendait les recevoir. »

La lettre est ainsi conçue : «Je connais si bien votre sagacité pour juger des caractères des hommes, et votre talent pour leur ouvrir une carrière qui leur convienne, que, si vous aviez disposé de fils à moi, comme vous avez disposé des vôtres, mon jugement eût à peine osé mettre en question votre décision ; surtout lorsqu’en traçant le plan, vous avez été au-devant des objections qu’on eût pu y faire ; car si M. Richard Éliot veut, dans les intervalles de l’action, ajouter l’étude à la pratique et orner son esprit déjà si animé des fleurs de la contemplation, il fera naître en nous l’espérance d’un second sir Édouard Vere qui, passant tout l’été en campagne et tout L'hiver

64 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, dans son cabinet, avait une telle renommée que le royaume a fait, dit-on, une grande perte par sa mort. Ayant pris cette résolution après avoir consulté la plus haute de toutes les sagesses, comme je ne doute pas que vous ne l’ayez fait, j’espère et je demande que la même puissance couronne votre décision d’une bénédiction qui réponde à nos désirs. Le parti que vous prenez à l’égard de mon autre ami prouve que vous n’avez pas. été converti par l’évêque d’Exeter (1), pour qui je n’ai pas non plus de superstition. Mais si vous m’aviez demandé mon avis, j’aurais, comme on dit vulgairement que je le fais, montré mon talent pour élever des objections plutôt que pour y répondre. Un juste milieu entre la France et Oxford eût pu dissiper ses scrupules avec plus d’avantage à cause de son âge... Bien qu’il soit de ceux qui, si on ne regardait à aucun autre livre qu’à celui de l’esprit, n’auraient pas besoin d’être en tutelle dans le cas où vous mourriez demain, cependant c’est une grande chance, il me semble, que d’envoyer un si aimable caractère, sans plus de préservatifs, au milieu d’une nation où il y a tant de gens qui mettent leur religion à être superstitieux dans l’impiété, et leurs belles manières à affecter de mauvaises mœurs. Mais Dieu, qui connaît seul les époques de la vie et les chances de l’avenir, l’a destiné, j’espère, à le servir de bonne heure, et a réveillé votre prudence pour le préparer si jeune à de grandes choses. Il sera sûr alors de trouver en France celui qu’Abraham trouva à Sichem, et Joseph en Égypte, le seul sous les ailes duquel se rencontre la parfaite sûreté. »

Sir John Eliot s’occupait pendant son emprisonnement

(t) L’évêque Hall avait fortement lutté, en vers et en prose, contre la mode d’envoyer voyager les jeunes gens de qualité.

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à écrire un traité sur le gouvernement qu’il communiquait à son ami. Les critiques de Kampden sont parfaitement caractéristiques, elles sont écrites avec cette politesse empressée que lui attribue Clarendon. ïl suggère ses objections avec tant de délicatesse qu’elles pouvaient à peine blesser l’auteur le plus susceptible. Nous voyons aussi combien Hampden appréciait dans les écrits d’autrui cette concision qui était une des qualités les plus frappantes de sa propre éloquence. Le style de sir John Éliot était, à ce qu’il paraît, trop diffus, et il est impossible de ne pas admirer l’adresse avec laquelle Hampden lui en fait la remarque : «Le morceau, » dit-il, «est une aussi parfaite image du modèle qu’il soit possible d’en tracer par écrit; c’est une représentation animée d’un esprit vaste; le sujet, la méthode, l’expression sont excellents et bien assortis, et à vrai dire, mon très-cher ami, un peu au-dessus de mes louanges; mes paroles ne peuvent les exprimer avec quelque vie; mais pour vous montrer ma sincérité plutôt que mon esprit, un modèle plus petit n;aurait-il pas représenté complètement le sujet, non pas en en diminuant, mais en en resserrant les parties? Je désire m’instruire. Je n’ose prononcer. Les détails sur chaque point paraissent nombreux; tous à la vérité sont parfaits. La source était pleine, l’espace étroit; c’est peut-être la raison ; ou bien l’auteur ressemblait à Virgile qui faisait beaucoup plus de vers qu’il ne comptait en écrire ; si je les avais tous vus, , je lui aurais aisément dit d’en faire moins pour qu’il n’y en eût que le nombre suffisant. Mais s’il m’avait demandé de lui dire lesquels il aurait dû supprimer, j’aurais été embarrassé. »

Ceci n’est évidemment pas simplement le style d’un

66 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, homme de bon sens et d’un bon goût naturel, mais bien d’un homme d’habitudes littéraires. On ne sait pas grand’chose des études de Hampden ; mais, comme on avait pensé un moment à lui confier la direction de l’éducation du prince de Galles, on ne peut douter que son instruction ne fût étendue. Davila, dit-on, était l’un de ses auteurs favoris. La modération des opinions de Davila et la clarté mâle de son style ne pouvaient manquer de le recommander à un lecteur d’un goût aussi sûr. Il est possible que le parallèle entre la France et l’Angleterre, entre les Huguenots et les Puritains, eût frappé l’esprit de Hampden, et qu’il eût déjà senti en lui-même des facultés capables de jouer le noble rôle de Coligny.

Pendant qu’il était plongé dans ces occupations, un grand malheur domestique vint le frapper. Sa femme, qui lui avait donné neuf enfants, mourut dans l’été de 1634. Elle repose dans l’église de la paroisse de Hampden, tout près du manoir. Le tendre et énergique langage de son épitaphe atteste encore l’amertume de la douleur de son mari et la consolation qu’il trouvait dans l’espérance d’une glorieuse immortalité.

Cependant l’aspect des affaires publiques devenait de plus en plus sombre. La santé d’Éliot avait succombé sous un emprisonnement illégal qui durait depuis plusieurs années. Le courageux malade refusait d’acheter la liberté, bien que la liberté eût été pour lui la vie, en reconnaissant l’autorité qui l’avait emprisonné; grâce aux représentations de ses médecins, on allégea un peu la rigueur de sa captivité, mais ce fut en vain ; il languit et mourut martyr de cette bon./é cause pour laquelle son ami Hampden devait trouver une mort plus éclatante, mais non plus honorable*

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Toutes les promesses du roi étaient violées sans pudeur et sans scrupule. La Pétition des droits, à laquelle il avait solennellement donné son assentiment en retour de l’argent qui lui avait été dûment compté, était mise à néant; on levait les impôts en vertu de la seule autorité royale; on accordait des brevets de monopoles; on cherchait des prétextes dans les anciens usages des temps féodaux pour accabler le peuple d’exactions depuis longtemps inconnues. Les puritains étaient persécutés avec une cruauté digne du Saint-Office. On les obligeait de fuir leur pays; on les mettait en prison ; on les fouettait ; on leur coupait les oreilles ; on leur fendait le nez; on leur marquait les joues avec un fer rouge. La cruauté des oppresseurs ne pouvait lasser le courage des victimes. Les défenseurs mutilés de la liberté défiaient de nouveau la vengeance de la Chambre étoilée , reparaissaient avec une résolution indomptable sur le théâtre de leur glorieuse ignominie, et présentaient courageusement les restes de leurs oreilles pour être déchaussés par le couteau du bourreau. Cette secte vigoureuse croissait et prospérait, en dépit de tout ce qui semblait devoir paralyser son développement ; elle jetait de profondes racines dans un sol stérile et étendait ses branches sous un ciel rigoureux. La multitude se pressait autour du pilori de Prynne avec plus de respect qu’elle n’en témoignait à Manwaring en chaire, et elle conservait les chiffons trempés dans le sang de Burton avec une vénération que la mitre et le surplis avaient cessé d’inspirer.

Charles est personnellement responsable du mauvais gouvernement de cette époque désastreuse. Après la mort de Buckingham, il paraît avoir été son propre premier ministre. Il avait pourtant deux conseillers qui le

68 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, secondaient ou qui le dépassaient en fait d’intolérance et de violence efïrénée : l’un était un radoteur superstitieux, aussi honnête que le permettait un détestable caractère ; l’autre était un homme de beaucoup de courage et d’une grande capacité, mais sans foi, licencieux, corrompu et cruel.

Jamais visages n’ont mieux exprimé le caractère des hommes auxquels ils appartenaient que ceux de Laud et de Strafford, tels que nous les possédons retracés par la main la plus habile de ce temps-là. Le front étroit, les traits amaigris, les yeux soupçonneux du prélat s’accordent à merveille avec son naturel. Ils indiquent une espèce de saint Dominique d’un ordre inférieur, aussi différent du farouche et sombre enthousiaste qui fonda l’Inquisition que le démon familier d’une maligne sorcière diffère de l’archange des ténèbres. En lisant les jugements de Sa Grandeur, ou les rapports qu’elle rédigeait pour déclarer qu’elle avait envoyé certains séparatistes en prison, et pour implorer les secours du roi contre les autres, nous éprouvons un mouvement d’indignation. Nous ouvrons son Journal , et nous devenons à l’instant aussi froid que le mépris puisse nous rendre. Là nous apprenons comment son portrait était tombé et comment il avait craint que cette chute ne fût d’un mauvais présage, comment il avait rêvé que le duc de Buckingham était venu se coucher près de lui , que le roi Jacques passait à côté de lui, qu’il avait vu Thomas Flaxney en habit vert et l’évêque de Worcester les épaules enveloppées d’un linge. Au commencement de l’année 1627, le sommeil de ce grand flambeau de l’Église paraît avoir été souvent troublé. Le 5 janvier, il vit un vieillard fort gai , avec un visage ridé, qui s’appelait

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Grove et qui était couché par terre. Le 14 de ce mémorable mois, il vit l’évêque de Lincoln sauter à cheval et s’éloigner; un ou deux jours après cela, il rêva qu’il donnait à boire au roi dans une coupe d’argent et que le roi la refusait et demandait un verre ; puis il rêva qu’il était devenu papiste, et de tous ses rêves, c’est le seul, je soupçonne, qui fût sorti par la porte de corne. Mais parmi toutes ces visions, celle qui nous plaît davantage est celle dont il jouit, à ce qu’il rapporte , dans la nuit du vendredi, 3 février 1627 : « Je rêvais, dit-il , que j’avais le scorbut et qu’en conséquence toutes mes dents branlaient. Il y en avait une en particulier à la mâchoire inférieure que j’avais beaucoup de peine à retenir avec mon doigt, en attendant que j’eusse appelé du secours. » Voilà l’homme qui était chargé de la surintendance des idées d’une grande nation.

Mais Wentworth..., qui peut le nommer sans se rappeler ces traits durs et sévères, ennoblis par une expression plus majestueuse que celle du Jupiter antique, ce front, ces yeux, ces joues, ces lèvres, où sont inscrits, comme dans une chronique , les événements de tant d’années d’orages et de désastres, ces grandes entreprises accomplies, ces dangers terribles bravés, ce pouvoir exercé sans ménagement, ces souffrances supportées sans fléchir? Qui peut oublier ce regard fixe et sévère, plein d’une inquiétude triste, d’une pensée profonde , d’une résolution indomptable , qui semble à la fois présager et défier un sort terrible , tel enfin qu’il nous apparaît sur la toile vivante de Van Dyck? Aujourd’hui encore, le fier comte impose à la postérité comme il imposait à ses contemporains, et il excite, en comparaissant devant le tribunal de l’histoire, le même intérêt qu’il excitait jadis

70 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, à la barre de la Chambre des lords. En dépit de nousmême, nous éprouvons parfois envers sa mémoire une certaine disposition à l’infiulgence semblable à la disposition que sa défense excita dans la salle deWestminster, à ce que nous raconte sir John Denham-.

Cet homme si brave, si grand et si mauvais , entra à la Chambre des communes en même temps que Hampden, et se rangea du même côté que Hampden : ils étaient tous deux parmi les plus riches et les plus puissants gentilshommes non titrés du royaume. Tous deux étaient également distingués par la force de leur caractère et par leur courage personnel. Hampden avait plus de jugement et de sagacité que Wentworth , mais aucun orateur de son temps n’égalait la force et l’éclat de l’éloquence de Wentworth. En 1625, ces deux hommes éminents furent mis en prison par le roi ; Wentworth , qui était l’un des chefs de l’opposition, à cause de sa conduite dans le Parlement; Hampden, qui n’avait pas encore pris dans les discussions une part éclatante , à cause de son refus de payer des impôts illégalement établis.

Là leur roule se sépara : après la mort de Buckingham, le roi chercha à détacher de leur parti quelques chefs de l’opposition ; Wentworth fut un de ceux qui cédèrent à ses séductions. Il abandonna ses amis politiques et leur porta, depuis lors , la haine mortelle d’un renégat. Les titres pompeux et les grands emplois s’accumulèrent sur sa tête ; il fut fait comte de Strafford , lord-lieutenant d’Irlande, président du conseil du Nord, et il employa tout son pouvoir à écraser les libertés dont il avait été le plus brillant champion. Ses avis sur les affaires publiques étaient toujours rudes et arbitraires. Sa correspondance

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avec Laud prouve clairement que son plan avait été de gouverner sans Parlement, de gouverner par l’épée. Il trouvait mauvais que le cours de la justice, d’homme à homme, ne pût être entravé par la prérogative royale. Il enviait, à la cour du Banc du roi et à celle des Communs Plaids, même cette mesure de liberté que les Bourbons les plus absolus permettaient en France aux Parlements. En Irlande, où il représentait le roi, sa pratique était parfaitement d’accord avec sa théorie. Il mettait l’autorité du pouvoir exécutif au-dessus de celle des Cours de justice. 11 ne permettait à personne de quitter l’île sans sa permission. Ii établit de vastes monopoles pour son profit personnel. Il imposa arbitrairement des taxes et les perçut par la force des armes. Clarendon lui-même, malgré sa partialité, qualifie quelques-uns de ses actes comme des actes de pouvoir absolu, qui indiquaient une nature ardemment impérieuse, et excitaient l’animosité et la terreur chez des gens modérés et désintéressés, de véritables actes d’oppression. Sous un prétexte frivole, il obtint d’un conseil de guerre une condamnation capitale contre un homme de haut rang qui l’avait offensé. Il séduisit la belle-fille du lord- chancelier d’Irlande, et ordonna ensuite à ce seigneur de disposer de ses biens suivant le désir de cette dame ; le chancelier refusa ; le lord-lieutenant le dépouilla de sa place et le jeta en prison. Quand on reproche au Long Parlement la violence de ses actes, il ne faut pas oublier de quelle tyrannie il délivra la nation.

Parmi ses instruments secondaires , le roi Charles comptait le grand-juge Finch et l’avocat-général Noy. Noy, comme Wentworth, avait soutenu la cause de la liberté dans le parlement, et, comme Wentworth. il l’a-

72 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, vait abandonnée pour obtenir une place. Il inventa, avec l’aide de Finch, un système d’exaction qui acheva d’aliéner du trône l’affection du peuple. Le roi publia un décret pour ordonner à la cité de Londres d’équiper et d’armer des vaisseaux de guerre pour son service. Des ordres semblables furent expédiés aux villes de la côte. Ces mesures,, bien qu’elles fussent une violation directe de la Pétition des droits, avaient du moins quelques apparences de précédents en leur faveur. Mais, peu de temps après, le gouvernement fit une démarche pour laquelle on ne pouvait invoquer aucun précédent ; il envoya aux comtés de l’intérieur l’ordre de fournir de l’argent pour équiper des vaisseaux. C’était un coup d’autorité qu’Élisabeth elle-même n’avait pas tenté, même dans un temps où l’on eût pu, avec raison, faire céder toutes les lois à la première de toutes les lois, la sûreté de l’État. Les comtés de l’intérieur n’avaient pas été sommés de fournir des vaisseaux, ou de l’argent au lieu de vaisseaux, même lorsque Y Armada s’approchait de nos côtes. Il paraissait intolérable de voir un prince qui, en consentant à la Pétition des droits, avait renoncé au pouvoir de lever la taxe des vaisseaux dans les ports mêmes, se permettre le premier de la lever dans des régions du royaume où elle était restée inconnue sous ses prédécesseurs les plus absolus.

Clarendon reconnaît positivement que cette taxe était destinée non-seulement à pourvoir aux besoins de la marine. « mais à devenir une source où l’on pût puiser constamment et en toute occasion. » La nation le comprit bien, et d’un bout à l’autre de l’Angleterre l’esprit public fut vivement excité.

Le comté de Buckingham était appelé à fournir un

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vaisseau de quatre cent cinquante tonneaux, ou quatre mille cinq cents livres sterling. La part de l’impôt assignée à Hampden était très-oetite, si petite en vérité qu’on reprocha au shériff d’avoir taxé si bas un homme si riche. Mais bien que la somme exigée fût insignifiante, le principe engagé était très-sérieux. Hampden, après avoir consulté les avocats constitutionnels les plus éminents d*u temps, refusa de payer les quelques schellings auxquels il était imposé, et résolut d’encourir les frais certains et le danger probable d’un procès solennel à propos de ce grand débat entre le peuple et la couronne. <( Jusque-là, » dit Clarendon, «il avait plus de réputation dans son comté que de renommée dans tout le royaume ; mais il devint alors le sujet de tous les discours, et tout le monde se demandait qui était et ce qu’était l’homme qui osait défendre à ses frais la liberté et la prospérité de l'Angleterre. »

Vers la fin de l’année 1636, cette grande cause arriva devant la cour de l’Échiquier et devant tous les juges d’Angleterre. Le principal avocat contre le décret était le célèbre Olivier Saint-John, homme d’un caractère mélancolique, de manières réservées, et encore peu connu dans Westminster-Hall, mais dont les grandes facultés n’avaient point échappé à l’œil pénétrant de Hampden. L’avocat général et le procureur général parurent au nom de la couronne.

Les plaidoiries des avocats durèrent plusieurs jours, et la cour de l’Échiquier passa beaucoup de temps à délibérer. Les avis des juges furent divisés. La loi était si évidemment en laveur de Hampden que, bien que les juges tinssent leur situation du seul bon plaisir du roi, la majorité contre lui fut aussi faible que possible; cinq

des douze juges se prononcèrent en sa faveur; les sept autres votèrent pour le décret royal.

Le seul effet de cette décision fut de rendre plus vive et plus profonde l’indignation publique. « Le jugement, » dit Clarendon, « fut plus utile et plus honorable au gentilhomme condamné qu’au service du roi. » Le courage que montra Hampden dans cette occasion « éleva trèshaut sa réputation dans tout le royaume, » dit le même historien. Les courtisans et les avocats de la couronne eux-mêmes parlaient de lui avec respect. «Ses manières, à travers toutes ces agitations, » ajoute Clarendon, « furent empreintes d’une modération et d’une modestie si rares que ceux qui le surveillaient de près pour prendre sur lui quelque avantage afin de l’ébranler dans sa cause, furent contraints de lui rendre ce juste témoignage. » Mais cette conduite, bien qu’elle pénétrât lord Falkland du plus profond respect, bien qu’elle arrachât des éloges au procureur général, M. Herbert, ne fit qu’enflammer encore la haine ardente de Strafford. Le ministre se plaint dans ses lettres àLaud de la douceur dont on usait envers Hampden : « De bonne foi, » écrit-il, « si on traitait comme ils le méritent de pareils hommes, on les ferait rentrer dans leur bon sens à coups de verge. » 11 dit encore : « Je voudrais toujours qu’on ramenât au sens commun M. Hampden et les gens qui lui ressem blent à coups de verge ; et si l’on ne se sert pas de la verge de façon à ce qu’ils la sentent, j’en suis bien fâché. »

La personne de Hampden était alors à peine en sûreté. Sa prudence et sa modération avaient désappointé jusque-là ceux qui eussent été bien aises de trouver un prétexte pour l’envoyer dans la prison d’État; mais il savait que l’œil d’un tyran était fixé sur lui. En 1637, le

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mauvais gouvernement était parvenu à son comble. Huit années s’étaient écoulées sans parlement. La décision de la cour de l’Échiquier avait mis à la disposition de la couronne tous les biens du peuple anglais. Au moment où cette décision fut prononcée, Prynne, Bastwiek et Burton furent mutilés par ordre de la Chambre étoilée et envoyés dans des donjons éloignés pour y pourrir. La fortune et la personne de tout homme qui résistait à la cour étaient à sa merci.

Hampden résolut de quitter l’Angleterre. Par delà l’océan Atlantique quelques-uns des puritains persécutés avaient formé, dans les déserts du Connecticut, une colonie qui est devenue une république prospère, et qui, en dépit du laps de temps et du changement de gouvernement, conserve encore quelque trace du caractère que lui imprimèrent ses premiers fondateurs. Lord Say et lord Brook conçurent les premiers le projet d’émigration. Hampden avait été consulté dès l’origine. Il désirait alors, à ce qu’il paraît, se mettre hors de la portée des oppresseurs, qu’il soupçonnait probablement, avec raison, nous le savons, d’être résolus à punir sa mâle résistance à leur tyrannie. Il était accompagné par son parent Olivier Cromwell, sur qui il avait beaucoup d’influence, et en qui il avait seul découvert, sous une apparence extérieure de grossièreté et d’extravagance, ces grandes et éminentes facultés qui furent plus tard un sujet d’admiration et de terreur pour toute l’Europe.

Les deux cousins retinrent des places sur un vaisseau qui était à l’ancre dans la Tamise, et qui devait faire voile pour l’Amérique du Nord. Ils étaient déjà à bord quand parut un ordre du conseil qui défendait au vaisseau de

partir. Sept autres vaisseaux chargés d’émigrants furent arrêtés en même temps.

Hampden et Cromwell restèrent, et avec eux le mauvais génie de la maison de Stuart. Le courant des affaires publiques était sur le point de changer. Le roi avait résolu de modifier la constitution ecclésiastique de l’Écosse, et d’introduire dans le culte public de ce royaume des cérémonies que la grande masse des Écossais tenait pour papistes. Cette absurde tentative engendra d’abord le mécontentement, puis des émeutes, puis une révolte ouverte. Un gouvernement provisoire s’établit à Édimbourg, et tout le royaume obéit à son autorité. Ce gouvernement leva une armée, nomma un général, et convoqua une assemblée de l’Église. Le fameux acte appelé le Covenant fut publié à cette époque, et la population y souscrivit avec ardeur.

Le roi et ses conseillers dédaignèrent étrangement les débuts de cette formidable insurrection. Mais, vers la fin de l’année 4638, le danger devint pressant. On leva une armée, et au commencement du printemps de 1639, Charles marcha vers le Nord, à la tête de forces suffisantes, à ce qu’il lui semblait, pour réduire les covenantaires à la soumission.

Mais le roi Charles agit dans cette circonstance comme il agit dans toutes les grandes occasions de sa vie ; après avoir opprimé, menacé, prodigué les fanfaronnades, il hésita et échoua. Il était hardi mal à propos, et timide mal à propos. Il eût montré de la sagesse en ayant peur avant de faire lire la liturgie dans l’église de Saint-Gilles. Il attendit, pour avoir peur, d’être arrivé avec des troupes jusqu’aux frontières de l’Écosse. Alors, après une campagne faiblement menée, il conclut un traité avec

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les insurgés et retira son armée ; mais les conditions de la pacification ne furent pas observées. Les deux partis s’accusèrent réciproquement de perfidie. Les Écossais refusèrent de désarmer. Le roi trouva de grandes difficultés à rassembler de nouveau ses troupes ; sa dernière expédition avait mis le trésor à sec. Il avait anticipé sur les revenus de l’année suivante. Dans un autre moment, il eût peut-être tenté de combler le déficit par des expédients illégaux, mais cette conduite eût évidemment été dangereuse pendant qu’une partie de l’île était en pleine révolte. Il devint nécessaire de convoquer un Parlement. Après onze ans de souffrances, la voix de la nation allait de nouveau se faire entendre.

Au mois d’avril 1640, le Parlement se réunit et le roi eut encore une chance de se concilier son peuple. La nouvelle Chambre des communes était sans aucune comparaison la Chambre des communes la moins récalcitrante qu’on eût vue depuis bien des années. A vrai dire, nous n’avons jamais pu comprendre comment, après un si long intervalle de mauvais gouvernement, les représentants de la nation avaient pu montrer des dispositions si loyales et si modérées. Clarendon parle avec admiration de leur humeur docile : «La Chambre, » dit-il, « était en générai extrêmement disposée à complaire au roi et à le servir. » « On ne pouvait espérer, » remarque-t-il ailleurs, « de voir jamais des hommes plus modérés ou plus désintéressés se réunir en ce lieu, ni que moins de gens y apportassent de mauvaises intentions. »

Hampden prit place dans ce Parlement au nom du comté de Buckingham, et depuis ce jour jusqu’au moment de sa mort, il se consacra presque sans relâche aux affaires publiques. Il prit un appartement dans

Gray ’s Jnn Lane , près de la maison qu’occupait Pym, avec lequel il vivait dans les habitudes de la plus étroite intimité. 11 était décidément devenu l’homme le plus populaire de l’Angleterre. L’opposition le regardait comme son chef, et les serviteurs du roi le traitaient avec un respect marqué.

Charles requit le Parlement de voter immédiatement un subside, et engagea sa parole, si l’on consentait à celte requête, de donner ensuite à la Chambre le temps de lui présenter ses griefs. Les griefs dont se plaignait la nation étaient si graves, et la parole royale avait été si honteusement violée, qu’on ne pouvait guère s’attendre à voir les Communes accéder à cette requête. Pendant la première semaine de la session, Olivier Saint-John déposa sur la table les minutes de la procédure intentée contre Hampden,et un comité déclara que l’affaire était un sujet de griefs. Le roi envoya aux Communes un message pour offrir, si on voulait voter douze subsides, de renoncer à la taxe des vaisseaux. Bien des années auparavant, il avait reçu cinq subsides en retour de son assentiment à la Pétition des droits. En consentant à cette Pétition il avait abandonné le droit de lever la taxe des vaisseaux, si tant est qu’il l’eût jamais possédé. Toute l’Angleterre savait comment il avait tenu les promesses faites à son troisième Parlement; il n’était donc pas étrange que les Communes eussent quelque répugnance à acheter ainsi de lui, à plusieurs reprises, leur antique et incontestable héritage.

Son message, pourtant, ne fut pas mal reçu. Les Communes étaient prêtes à vofr v un ample subside, mais elles n’étaient pas disposées' à le donner en échange d’une prérogative dont elles niaient absolument l’exis-

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fence. Si elles avaient simplement accédé à la proposition du roi, elles auraient reconnu la légalité des ordres émis pour la taxe des vaisseaux.

Hampden, qui était un plus grand maître en fait de tactique parlementaire qu’aucun homme de son temps, vit que cette impression prévalait, et il en profita avec une grande habileté. Il proposa de poser ainsi la question : « La Chambre peut-elle consentir à la proposition faite par le roi, ainsi qu’elle est contenue dans le message?» Hyde intervint et proposa de diviser la question, et de prendre l’avis de la Chambre uniquement sur le point de savoir si on voterait, oui ou non, un subside, en laissant de côté la forme et le montant pour une discussion subséquente.

La majorité de la Chambre était d’avis d’accorder un subside, mais ne voulait pas l’accorder sous la forme proposée par le roi. Si la Chambre avait voté sur la proposition de Hampden, la cour aurait été battue; si elle avait voté sur celle de Hyde, la cour aurait remporté une victoire apparente. Quelques-uns des membres demandaient la proposition de Hyde, d’autres celle de Hampden. Au milieu du tumulte, le secrétaire d’État, sir Henri Yane, se leva et déclara que le roi n’accepterait pas le subside à moins qu’il ne fût voté dans la forme indiquée par le message. Yane fut soutenu par le procureur général Herbert. On n’insista pas davantage sur la proposition de Hyde, et la discussion sur la question générale fut remise au lendemain.

Le lendemain le roi se rendit à la Chambre des lords, ^ #

et prononça, dans un discours plein décoléré, la dissolution du Parlement. Aucun de ses apologistes n’a jamais défendu sa conduite en cette occasion. Clarendon la cou-

SO ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, damne sévèrement: «Personne, » dit-il, «ne put comprendre quelle offense les Communes avaient faite au roi. » L’offense qu’elles avaient faite était bien simple; elles avaient à la vérité tenu la conduite la plus modérée et la plus respectueuse ; mais elles avaient montré des dispositions à redresser les abus et à réclamer l’action des lois ; c’en était assez pour exciter la haine d’un roi qu’aucune loi ne pouvait lier, et dont le gouvernement tout entier était un grand système d’abus.

La nation reçut la nouvelle de la dissolution avec chagrin et indignation. Les seules personnes auxquelles cet événement fit plaisir furent les hommes sagaces qui comprenaient que les maladies de l’État étaient trop graves pour les remèdes ordinaires. La joie d’Olivier Saint-John fut trop grande pour qu’il pût la cacher; ses traits sombres et mélancoliques s’illuminèrent, et il devint, pour la première fois, trop communicatif. Il dit à Hyde qu’il fallait que les choses allassent plus mal avant de pouvoir aller mieux, et que le parlement qu’on venait de dissoudre n’aurait jamais fait tout ce qui était nécessaire. Saint-John, à notre avis, avait raison. Aucun bien ne pouvait venir alors d’un parlement qui ne comprenait pas nettement qu’on ne pouvait avoir aucune confiance dans le roi, et que, tant qu’il jouirait d’autre chose que de l’ombre du pouvoir, la nation ne jouirait jamais d’autre choge que de l’ombre de la liberté.

Dès que le roi eut dissous le parlement, il jeta en prison plusieurs membres de la Chambre des communes. On exigea plus rigoureusement que jamais la taxe des vaisseaux, et on poursuivit le maire et les shériffs de Londres devant la Chambre étoilée pour leur mollesse à

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la percevoir. Wentworth, dit-on, fit remarquer, avec une cruauté et une insolence caractéristiques, que les choses n’iraient bien que lorsqu’on aurait pendu les aldermen. On leva par force de grosses sommes dans les comtés occupés par les troupes. On eut recours à tous les misérables expédients ordinaires aux trésors vides. On fît des emprunts forcés. On acheta à long terme une grande quantité de marchandises qu’on vendit pour argent comptant. On étudiait un projet pour falsifier la monnaie. Enfin, au mois d’août, le roi se remit de nouveau en marche vers le Nord.

Les Écossais entrèrent en Angleterre pour venir audevant de lui. Il est probable que cette démarche hardie fut résolue d’après l’avis de Hampden et de ceux qui agissaient de concert avec lui ; on a trouvé là matière à de graves accusations contre l’opposition anglaise. On dit que c’est la pire de toutes les trahisons que d’appeler des étrangers à son aide dans des dissensions intestines, et que les chefs puritains, en tenant cette conduite, prouvèrent que, peu soucieux de l’honneur et de l’indépendance de la nation, ils ne s’inquiétaient que du succès de leur propre faction. Il nous est impossible de voir aucune différence entre le cas de l’invasion écossaise en 1640 et celui de l’invasion hollandaise en 1688; ou plutôt nous y voyons une différence à l’avantage de Hampden et de ses amis. Nous regardons Charles Ier comme un roi plus mauvais et plus dangereux que son fils, Jacques II. Les Hollandais étaient des étrangers pour nous ; les Écossais étaient un peuple du même sang, parlant la même langue, sujets du même prince, et qui, aux yeux de la loi, ne nous étaient pas étrangers. A la vérité, s’il eût été possible à une armée écossaise ou à I. 6

82 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, une armée hollandaise d’asservir l’Angleterre, ceux qui persuadèrent à Leslie de passer la Tweed et ceux qui signèrent l’appel au prince d’Orange eussent été traîtres envers leur patrie. Mais un pareil résultat était hors de question. Tout ce que pouvait faire une invasion écossaise ou hollandaise était de fournir au sentiment public de l’Angleterre une occasion de se manifester. Lesdeux expéditions se seraient terminées par une déconfiture complète et ridicule, si Charles Ier et Jacques II avaient été soutenus par leur peuple et leurs soldats. Ni dans l’un ni dans l’autre cas, l’indépendance de l’Angleterre ne se trouva en danger ; dans les deux cas, ses libertés furent protégées.

La seconde campagne du roi Charles contre les Écossais fut courte et honteuse. Ses soldats, dès qu’ils virent l’ennemi, s’enfuirent comme il n’est jamais arrivé à des soldats anglais de fuir, avant ou depuis ce jour-là. On ne peut guère douter que leur fuite ne fût l’effet de la désaffection, non de la lâcheté. Les comtés du nord de l’Angleterre furent occupés par l’armée écossaise, et le roi se retira à York.

La partie de la tyrannie était enfin perdue. Charles avait joué et usé sa dernière carte. Il est difficile de ne pas se rappeler avec un sentiment de plaisir et de vengeance les mortifications et les humiliations que le tyran eut alors à subir. Son armée se mutinait, son trésor était vide, son peuple demandait à grands cris un parlement; on présentait des adresses et des pétitions contre le gouvernement. Strafford conseillait de fusiller les pétitionnaires par ordre du conseil de guerre, mais le roi ne pouvait se fier à ses soldats. On convoqua à York un grand conseil des pairs ; mais le roi ne pouvait

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se fier aux pairs eux-mêmes. 11 lutta, hésita, tenta mus les expédients pour ne pas se retrouver en face des représentants de son peuple offensé. Enfin, il ne restait plus aucune ressource. Le roi conclut une trêve avec les Écossais, et convoqua un parlement.

Les chefs du parti populaire étaient restés à Londres depuis la dernière élection pour tenter d’organiser un plan d’opposition contre la cour. Ils firent alors les plus grands efforts; Hampden, en particulier, parcourut à cheval les divers comtés pour exhorter les électeurs à donner leurs votes à des hommes dignes de leur confiance. La .grande majorité des élections s’accomplit en faveur de l’opposition. Hampden fut nommé par Wcndover et par le comté de Buckingham. Il opta en faveur de la représentation du comté.

Le 3 novembre 1640 fut le jour mémorable de la réunion de ce grand Parlement destiné aux fortunes les plus diverses, à l’empire et k la servitude, à la gloire et au mépris, qui devait être pendant un temps le souverain de son souverain, et pendant un autre temps le serviteur de ses serviteurs. Dès le premier jour, la Chambre fut nombreuse, et l’esprit de ses membres n’indiquait pas des hommes disposés à poursuivre mollement leur œuvre. La dissolution du dernier Parlement avait convaincu la plupart d’entre eux que les demi-mesures ne pouvaient plus suffire. Clarendon nous dit que « les mêmes hommes qu’on avait vus six mois .auparavant modérés et désirant qu’on appliquât des. remèdes doux, tenaient pour lors, sur le roi i>n tout autre langage, et disaient qu’il fallait être maintenant d’une tout autre humeur qu’au dernier Parlement. » La dette de vengeance s’était accrue de tous les intérêts qui

84 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, s’accumulaient depuis tant d’années, et le paiement fut complet.

Cette crise mémorable fit surgir des talents parlementaires tels que l’Angleterre n’en a pas revu depuis lors. Parmi les membres les plus distingués de la Chambre des communes, on comptait lord Falkland, Hyde,Digby, le jeune Harry Yane, Olivier Saint-John, Denzil Hollis , Nathaniel Fiennes. Mais deux hommes, Pym et Hampden, exerçaient sur la Chambre et sur le pays une influence prépondérante, et de l’aveu universel de ses amis et de ses ennemis, la première place appartenait à Hampden.

Dans les circonstances qui exigeaient des discours préparés, Pym dirigeait en général les débats. Hampden ne se levait guère que lorsque la discussion était fort avancée. Sou éloquence était du genre le plus estimé dans tous les temps par les Parlements anglais : elle était facile, solide, claire, concise. Il possédait le discernement le plus exquis des dispositions de la Chambre ; son caractère était d’une sérénité inaltérable, ses manières éminemment polies et élégantes. « Il laissait toujours, » dit Clarendon, « l’impression d’un homme sincère et consciencieux, même à ceux qui parvenaient à se défendre de ses raisonnements, et qui reconnaissaient en lui des opinions avec lesquelles ils ne pouvaient s’accorder. » Son habileté pour les affaires était aussi remarquable que son talent pour la discussion. « Il était, » d itûiarendon, « d’une activité et d’une assiduité telles que les plus laborieux ne pouvaient le fatiguer ni le lasser, et doué de facultés telles que les plus fins et les plus habiles ne pouvaient lui en imposer. » Cependant, c’était à ses qualités morales plutôt qu’à ses fa

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cultés intellectuelles qu’il devait sa grande influence. Nous citons encore Clarendon : « Quand ce Parlement s’ouvrit, tous les yeux étaient fixés sur M. Hampden comme sur le pater patriœ et le pilote qui devait gouverner le vaissîau à travers la* tempête et les écueils. Et je suis convaincu qu’il possédait alors, pour faire le bien ou le mal, plus de pouvoir et de talent que tout autre homme dans le royaume, plus qu’aucun homme de son rang n’en ait jamais possédé en aucun temps, car sa réputation d’intégrité était universelle, et ses penchants semblaient tellement dirigés vers le bien public qu'aucun intérêt méprisable ou particulier ne pouvait les en

détourner Il était véritablement un homme très^sage,

d’un grand esprit, et il possédait le don de s’attirer la popularité la plus complète, et les facultés les plus remarquables pour gouverner le peuple que j’aie jamais* connues à personne. »

Il suffit de récapituler brièvement les actes du Long Parlement pendant sa première session. Strafford et Laud furent mis en accusation et emprisonnés. Strafford fut ensuite convaincu de haute trahison par une loi, et exécuté. Le lord garde du sceau, Finch, s’enfuit en Hollande ; le secrétaire Windebank se réfugia en France. Tous ceux que le roi avait employés dans les douze dernières années à opprimer son peuple, depuis les juges serviles qui avaient prononcé contre Hampden en faveur de la couronne jusqu’aux shérifs qui avaient opéré des saisies pour la taxe des vaisseaux, et aux commis de la douane qui avaient perçu les droits de douane, furest sommés de répondre de leur conduite. La Chambre étoilée, la Cour de la haute commission, le conseil d’York furent supprimés. Les malheureuses victimes que Laud,

86 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, après leur avoir fait subir une exposition ignominieuse et de cruelles mutilations, avait envoyées languir dans des prisons éloignées, furent mises en liberté, et conduites h travers Londres par une procession triomphale. Le roi fut contraint de donner aux juges des brevets à vie ou qui devaient durer autant que leur bonne conduite. Il fut dépouillé de ses pouvoirs oppressifs, derniers restes des anciens droits féodaux. La cour des Forêts et la cour des Mines d’étain subirent une réforme. On décida que le Parlement qui siégeait alors ne pourrait être prorogé ou dissous sans son propre consentement, et que le roi serait tenu de convoquer un Parlement tous les trois ans au moins.

Lord Clarendon reconnaît que beaucoup de ces mesures furent très-salutaires , et peu de gens nieront de notre temps que le bien ne l’ait emporté sur le mal dans les lois votées dans cette session. L’abolition de ces trois tribunaux odieux, le Conseil du Nord, la Chambre étoilée et la Cour de la haute commission, suffirait à elle seule pour donner au Long Parlement des titres à la reconnaissance éternelle des Anglais.

De nos jours, la conduite qu’on tint à l’égard de Strafford pourrait sans doute paraître cruelle ; au seizième siècle, elle eût probablement semblé pleine de modération et de miséricorde. Il est curieux de comparer le procès des ministres de Charles Ier avec le procès, si on peut l’appeler ainsi, de lord Seymour de Sudeley, sous le bienheureux règne d’Édouard VI. Aucun des grands réformateurs de l’Église ne vit aucun inconvénient à voter un acte du Parlement pour couper la tête à lord Seymour sans jugement légal. Le pieux Cranmer vota pour cet acte ; le pieux Laud prêcha pour cet acte ; le pieux

JOIIN HAMPDEN.

Édouard VI rendit grâces de cet acte ; et tous les pieux seigneurs du conseil exhortèrent leur victime à a souffrir tranquillement et patiemment la justice, » comme il leur plaisait de nommer le supplice.

Mais il n’est pas nécessaire de défendre le procès de Strafford par de semblables comparaisons. Il est justifié, à notre avis, par la seule chose qui justifie la peine capitale ou toute autre peine, par la seule chose qui justifie la guerre, par le danger public. Peu de gens nieront, je crois, qu’il y ait un certain degré de danger public qui donne à un corps représentatif le droit de condamner un homme à mort par une justice rétrospective. Peu de gens, par exemple, nieront qu’en France la Convention ait eu parfaitement le droit de placer Robespierre , Saint-Just et Couthon sous le coup de la loi, sans leur faire de procès. La conduite tenue à leur égard ne diffère de celle qui fut tenue envers Strafford qu’en ce qu’elle fut infiniment plus violente et plus précipitée. On écouta toute la défense de Strafford. On ne permit pas à Robespierre de se défendre. Le danger était-il suffisant dans le cas de Strafford, pour nécessiter un bill d 'attainder (1)? Nous en sommes convaincu. Nous croyons que la lutte engagée entre le Parlement et le roi était une lutte de laquelle dépendaient la sûreté de nos biens, la liberté de nos personnes, tout ce qui fait que nous différons des sujets de don Miguel. Nous croyons que la cause des Communes était de nature à leur donner le droit de résister au roi, de lever une armée, d’envoyer des milliers de braves gens tuer et se faire tuer. A coup sûr, un acte d 'uttainder n’est pas une résolution plus éloignée de la marche or-

(1) Acte qui atteint le coupable par un vote du Parlement, en dehors de toute juridiction criminelle.

dinaire de la justice que la guerre civile. Un acte d ’attainder engendre infiniment moins de souffrances qu’une guerre civile. Nous ne pouvons, par conséquent, comprendre par quel principe on peut soutenir qu’une cause qui donne le droit de soulever une guerre civile ne donne pas le droit de voter un acte d ’attainder.

On a inventé bien des arguments spécieux contre la loi rétrospective d’après laquelle Strafford fut condamné à mort ; mais tous ces arguments reposent sur la supposition que la crise était une crise ordinaire. Vattainder était, à vrai dire, une mesure révolutionnaire qui faisait partie d’un système de résistance que l’oppression avait rendu nécessaire. Il est aussi injuste déjuger, d’après les principes ordinaires, la conduite tenue par le Long Parlement à l’égard de Strafford , qu’il l’eût été de mettre Fairfax en accusation pour un meurtre , parce qu’il avait tué un cornette à Naseby. Depuis le jour de la réunion des deux Chambres, elles avaient engagé la guerre contre le roi , guerre de laquelle dépendait tout ce qui leur était cher, guerre qui fut soutenue d’abord selon les formes parlementaires , et plus tard par la force matérielle; dans la première période de cette guerre comme dans la seconde, les Chambres avaient le droit de faire bien des choses qui eussent été coupables dans un temps tranquille.

Nous ne devons pas omettre de dire que les hommes qui devinrent plus tard les plus brillants ornements du parti du roi soutinrent l’acte d ’attainder. Il est presque certain que Jlyde vota le bill. Il est certain que Falkland parla et vota pour le bill. Autant qu’on peut en juger par une note fort obscure de l’un de ses discours , l’avis de Hampden fut qu’il était inutile de procéder par un bill ,

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et qu’il valait mieux obtenir un jugement sur l’acte d’accusation.

Durant cette année , la cour entama une négociation avec les chefs de l’opposition. Le comte de Bedford fut invité à former une administration d’après les principes populaires. Saint-John fut fait avocat-général. Hollis devait être secrétaire d’État, et Pym chancelier de l’Échiquier. On destinait à Hampden le poste de gouverneur du prince de Galles. La mort du comte de Bedford empêcha celte combinaison, et on peut douter que, même dans le cas où la vie de ce seigneur se serait prolongée, Charles eût jamais consenti à s’entourer de conseillers qu’il devait détester et craindre.

Lord Clarendon admet que la conduite de Hampden pendant celle année fut douce et modérée, qu’il semblait disposé plutôt à apaiser qu’â exciter l’esprit public , et que, lorsque ses amis faisaient des propositions violentes et déraisonnables, il quittait d’ordinaire la Chambre avant le vote , de peur d’avoir l’air d’encourager leurs extravagances. Il avait le caractère doux. Il aimait sincèrement la paix. II craignait aussi beaucoup qu’un mouvement trop prompt n’amenât une réaction. Les événements qui eurent lieu au début de la session suivante prouvèrent clairement que ses craintes n’étaient pas sans fondement.

En automne, le Parlement séjourna pour quelques semaines. Pendant la suspension des séances, Hampden fut envoyé en Écosse par la Chambre des communes, avec le titre de commissaire, sous le prétexte de recevoir des sûretés pour les dettes que les Écossais avaient contractées pendant la dernière invasion , mais en réalité pour veiller sur le roi qui venait de se rendre à Édim-

bourg, dans le but de régler définitivement les points en litige entre lui et ses sujets du Nord. Hampden était chargé de dissuader les covenantaires de faire leur paix avec la cour, aux dépens du parti populaire en Angleterre.

Pendant que le roi était en Écosse, la révolte de 17j- Iande éclata. Cette terrible explosion fut si violente et si soudaine qu’elle excita d’étranges soupçons dans l’esprit public. La reine était une papiste avouée. Le roi et l’archevêque de Cantorbéry ne s’étaient pas, à vrai dire, réconciliés avec le Saint-Siège; mais pendant qu’ils traitaient le parti puritain avec la plus extrême rigueur, et qu’ils parlaient de ce parti avec le plus profond mépris , ils avaient montré beaucoup d’égards et de respect pour la religion catholique et ceux qui la professaient. En dépit des vœux exprimés parles Parlements successifs, les dissidents protestants avaient été cruellement persécutés; et en même temps, en dépit des vœux de ces mêmes Parlements , les lois alors en vigueur contre les papistes, et qui, bien qu’inexcusables , étaient d’accord avec l’esprit du temps, n’avaient pas été mises à exécution. Les non-conformistes protestants n’avaient pas encore appris la tolérance à l’école de la souffrance. Ils blâmaient l’indulgence partiale que montrait le gouvernement envers des idolâtres , et, avec quelque apparence de raison , ils attribuaient à de mauvais motifs une conduite que, chez un roi comme Charles et chez un prélat comme Laud, on ne pouvait attribuera l’humanité ou à des sentiments libéraux. Le violent arminianisme de l’archevêque, son attachement puéril pour les cérémonies, son respect superstitieux pour les autels, les vêlements et les vitraux, son zèle fanatique pour la constitution et les privilèges

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de son ordre, ses opinions bien connues sur le célibat du clergé , avaient excité beaucoup de dégoût dans le parti considérable qui devenait de plus en plus hostile ù Rome, et penchait de plus en plus vers les doctrines et ia discipline de Genève. Beaucoup de gens croyaient que la révolte de l’Irlande avait été secrètement encouragée parla cour, et quand le Parlement se réunit de nouveau au mois de novembre , après une courte suspension de ses séances, Les puritains étaient plus intraitables que jamais.

Mais ce que Hampden craignait était arrivé. La réaction avait eu lieu. Un parti considérable composé de gens modérés et animés de bonnes intentions, qui avaient concouru de tout leur cœur aux mesures adoptées avant l’ajournement du Parlement, étaient disposés à s’arrêter. Selon eux, pendant bien des années, le pays avait été indignement gouverné, et une grande réforme était devenue nécessaire; mais cette grande réforme avait été faite ; on avait redressé tous les griefs de la nation ; on avait tiré du passé une vengeance suffisante ; on s’était assuré assez de gages pour l’avenir; ce serait par conséquent à la fois de l’ingratitude et de l’imprévoyance que d’attaquer davantage la prérogative royale. On a eu recours, pour soutenir cette thèse, à bien des arguments plausibles; mais à tous ces arguments il y a une réponse bien simple : on ne pouvait se fier au roi.

A la tête du parti, qu’on peut appeler le parti constitutionnel royaliste, étaient Falkland, Hyde et Culpeper. Ces hommes éminents avaient fait l’année précédente une opposition très-décidée à la cour. A propos de quelquesunes des mesures que leurs admirateurs reprochent à Hampden, ils avaient suivi une marche plus décidée que

Hampden. Ils avaient tous participé à l’accusation de Strafford. On a des raisons de croire qu’ils avaient tous voté pour l’acte d 'attainder. Assurément aucun d’eux n’avait volé contre le bill. Ils avaient tous donné leur assentiment à l’acte qui rendait le consentement du Parlement nécessaire pour le dissoudre ou le proroger. Hyde avait été du nombre des membres les plus violents contre le conseil d’York. Falkland avait voté pour l’exclusion des évêques de la Chambre haute; mais ils étaient disposés à s’arrêter dans la voie de la réforme, peut-être à faire quelques pas en arrière.

Une lutte positive s’engagea bientôt entre les deux partis qui divisaient la Chambre des communes, naguère encore presque absolument d’accord. L’opposition proposa cette célèbre adresse au roi connue sous le nom de la Grande Remontrance. Tous les actes d’oppression des quinze années précédentes y étaient exposés dans un langage très-énergique , et comme conclusion, on suppliait le roi de ne point employer de ministres auxquels le Parlement ne pût se fier.

La discussion sur la Remontrance fut longue et orageuse. Elle commença le 21 novembre à neuf heures du matin, et dura jusqu’à minuit. Le vote montra qu’un grand changement s’était opéré dans les dispositions de la Chambre. Bien qu’une grande quantité de membres fatigués se fussent retirés, trois cents votèrent, et la Remontrance ne passa qu’à une majorité de neuf voix. L’excitation était si grande que plusieurs membres furent sur le point d’en venir à la violence : « Nous nous serions enfoncé nos épées dans les entrailles les uns des autres, » dit un témoin oculaire, « si le bon sens et le grand calme deM. de Hampden ne nous eussent retenus

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par quelques brèves paroles. » La séance ne fut levée qu’à deux heures du matin.

La situation des chefs puritains devenait difficile et dangereuse. La petite majorité qui leur restait pouvait bientôt devenir une minorité. Dans le pays, leurs partisans des classes supérieures et moyennes commençaient à se détacher d’eux. L’opinion que le roi avait été durement traité gagnait du terrain. Les Anglais sont toujours disposés à se ranger du côté du parti faible qui a tort, plutôt que de se ranger du côté du parti fort qui a raison. C’est ce qu’on peut voir chez nous dans toutes les luttes, depuis les luttes de boxeurs jusqu’aux luttes des factions. Ce fut ainsi qu’eut lieu une réaction violente contre les whigs en faveur de Charles II, en 1681. Ce fut ainsi qu’une réaction également violente eut lieu en 1784 contre la coalition en faveur de Georges III. Une réaction semblable commença pendant la seconde année du Long Parlement. Quelques membres de l’opposition « avaient repris, » dit Clarendon, « leur ancienne résolution de quitter le royaume. » Olivier Cromwell déclara ouvertement que lui et beaucoup d’autres avec lui auraient émigré s’ils avaient été en minorité sur la question de la Remontrance.

Le roi Charles avait là une seconde chance de regagner l’affection de son peuple. S’il eût pu se décider à donner sa confiance aux chefs du parti modéré dans la Chambre des communes, et à se gouverner d’après leurs conseils, il eût pu être, non à la vérité un despote comme par le passé, mais le roi puissant et respecté d’un peuple libre. La nation eût pu jouir de la liberté et du repos sous un gouvernement dirigé par Falkland, et tenu en respect par une opposition constitutionnelle sous la

94 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, conduite de Hampden. Il n’était pas nécessaire, pour arriver à cet heureux résultat, que le roi sacrifiât la moindre parcelle de sa prérogative légitime, ou qu’il se soumît à des conditions incompatibles avec sa dignité. Il était seulement nécessaire qu’il s’abstînt de trahison, de violence et de violations flagrantes de la loi. C’était là tout ce que la nation était disposée alors à lui demander. Cela môme était trop pour lui.

Pendant quelque temps il parut disposé à adopter une conduite sage et modérée. Il résolut de faire Falkland secrétaire d’État et Culpeper chancelier de l’Échiquier. Il annonça son intention de conférer dans un bref délai quelque charge importante à Hyde. Il assura ces trois personnages qu’il ne ferait rien concernant la Chambre des communes sans leur avis commun, et qu’il leur communiquerait sans réserve tous ses projets. Cette résolution, s’il y eût adhéré, eût évité de longues et sanglantes années de deuil. Mais, « au bout de peu de jours, » dit Clarendon, « il s’en écarta fatalement. »

Le 3 janvier 1642, sans avoir donné le moindre avis de ses intentions aux conseillers qu’il avait solennellement juré de consulter, il envoya le procureur général porter devant la Chambre des lords une accusation de haute trahison contre lord Kimbolton, Hampden, Pym, Hollis et deux autres membres de la Chambre des communes. On trouverait difficilement dans toute l’histoire d’Angleterre un pareil exemple de tyrannie, de perfidie et de folie. Les droits les plus précieux et les plus anciens des sujets étaient violés par cet acte. La seule marche légale pour juger Hampden et Pym, pour fait de trahison à la demande du roi, était de les faire comparaître devant un jury de jugement sur une décision prononcée par un

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grand jury. Le procureur général n’avait pas le droit de les accuser. La Chambre des lords n’avait pas le droit de les juger.

Les Communes refusèrent de livrer leurs membres. Les pairs ne montrèrent point de disposition à accepter la juridiction inconstitutionnelle que le roi prétendait leur imposer. La lutte s’engagea ; la violence et la faiblesse étaient d’un côté, la loi et la fermeté de l’autre. Charles envoya un officier pour apposer les scellés sur l’appartement et les malles des membres accusés. Les communes envoyèrent leur huissier pour briser les scellés. Le tyran résolut de faire suivre le premier outrage par un second. Par l’acte d’accusation il avait porté un coup à l’institution du jury. En effectuant l’arrestation, il porta un coup aux privilèges du Parlement ; il résolut de se rendre à la Chambre en personne avec une suite armée, et là de saisir les chefs de l’opposition, au milieu de l’accomplissement de leurs devoirs parlementaires.

Quel était son but? Est-il possible de croire qu’il n’eût aucun but déterminé, et qu’il fît la démarche la plus importante de son règne sans avoir réfléchi un moment aux effets qu’elle pouvait produire ? Est-il possible de croire qu’il se soit rendu à la Chambre dans le seul dessein de se faire moquer de lui, et que, s’il avait trouvé les membres accusés, et qu’ils eussent refusé de lui obéir comme c’était leur droit et leur devoir de le refuser, il eût l’intention de se soumettre à ce qu’il demandait illégalement, et de quitterla Chambre sans les emmener? Si nous rejetons ces deux suppositions, il faut croire, et nous croyons positivement qu’il se rendit à la Chambre bien décidé à mettre son projet illégal à exécution par la violence* et si cela était nécessaire, à ré-

96 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, pandre le sang des chefs de l’opposition sur le pavé même de la Chambre des communes.

Lady Carlisle prévint Pym de ce projet. Les cinq membres eurent le temps de se retirer avant l’arrivée du roi. Ils quittèrent la Chambre au moment où il entrait dans la cour du nouveau palais. Il était accompagné par deux cents hallebardiers de sa garde et par un grand nombre de gentilshommes de la Cour armés d’épées. Il traversa la salle de Westminster à l’extrémité méridionale de la salle; sa suite se porta à droite et à gauche, et forma une haie jusqu’à la porte de la Chambre des communes. Il frappa, entra, lança un regard sur la place que Pym occupait d’ordinaire, et la voyant vide, il s’avança vers le bureau. L’orateur tomba à genoux. Les membres se levèrent et se découvrirent dans un profond silence. Le roi prit place dans le fauteuil. Il promena ses regards tout autour de la Chambre ; mais il n’aperçut nulle part les cinq membres. Il interrogea l’orateur. L’orateur lui répondit qu’il n’était que l’organe de la Chambre, et qu’il n’avait d’yeux pour voir et de langue pour parler que d’après scs ordres. Le roi marmotta à demi-voix quelques phrases sur son respect pour les lois du royaume et les privilèges du Parlement, et se retira. Comme il passait le long des bancs, quelques voix courageuses dirent à haute voix : « Privilège ! » Il revint à Whitehall avec sa troupe de coupe-jarrets qui, pendant qu’il était dans la Chambre, attendaient impatiemment ses ordres dans l’antichambre en armant leurs pistolets, et en criant : « Tombons dessus. » Le soir même il fit une proclamation pour ordonner que tous les ports fussent fermés, et que personne, au péril de sa vie, n’osât recevoir les membres accusés.

JOïîN HAMPDEIN.

Hampden et ses amis sciaient réfugiés dans Coleman Street. La cité de Londres était, à vrai dire , la forteresse des libertés publiques, et dans ce temps-là, un lieu au moins aussi important que Paris pendant la révolution française. La cité, à proprement parler, se compose maintenant en grande partie d’immenses magasins et de bureaux, fréquentés par les négociants et leurs commis pendant le jour et laissés la nuit dans une solitude presque complète. Elle était alors habitée par une population compacte de trois cent mille personnes qui, nonseulement y faisaient leurs affaires, mais y résidaient constamment. Cette grande capitale avait une organisation civile et militaire aussi complète que si elle eût été une république indépendante. Chaque citoyen appartenait à une compagnie, et ces compagnies, qui semblent n’exister à présent que pour le plaisir des épicuriens et des antiquaires, étaient alors des corporations redoutables dont les membres étaient unis les uns aux autres presque aussi intimement que les membres d’un clan écossais. Les legs nombreux et considérables, laissés jadis par les citoyens à leurs corporations, prouvent amplement la force de ces liens factices. Les charges municipales étaient occupées par les négociants les plus riches et les plus considérés du royaume. La pompe qui entourait les magistrats de la capitale ne le cédait qu’à celle qui se déployait auprès de la personne du souverain. Les citoyens de Londres aimaient leur ville de cet amour patriotique qu’on ne trouve que dans les petites républiques, comme celles de la Grèce antique ou celles qui surgirent en Italie au moyen âge. Le nombre, l’intelligence, la richesse des citoyens, la forme démocratique de leur gouvernement local, leur voisinage de la cour

98 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, et tlu parlement en faisaient l’un des corps les plus redoutables du royaume. Gomme soldats même, ils n’étaient point à dédaigner. Dans un temps où la guerre est devenue une profession, il y a quelque chose de plaisant dans l’idée de ces bataillons composés de boutiquiers et d’apprentis, et commandés par les aidermen. Mais, au commencement du dix-septième siècle, il n’y avait pas d’armée permanente dans l’îie, et la milice de la métropole n’était pas inférieure, en fait d’exercices militaires, aux milices des autres villes. Une cité qui pouvait fournir des milliers d’hommes armés, pleins de courage naturel et qui n’étaient pas absolument étrangers à la discipline, était un auxiliaire formidable dans un temps de luttes intestines. Dans plusieurs occasions, pendant la guerre civile, les miliciens de Londres se distinguèrent hautement, et à la bataille de Newbury en particulier, ils repoussèrent l’attaque furieuse du prince Robert et sauvèrent de sa perte l’armée du parlement.

La population de cette grande ville était depuis longtemps complètement dévouée à la cause populaire. Bien des gens avaient signé une protestation dans laquelle ils déclaraient leur résolution de défendre les privilèges du parlement. Leur enthousiasme, à vrai dire, s’était un peu refroidi, mais la mise en accusation des cinq membres et l’outrage fait à la Chambre des communes les mirent en fureur. Leurs maisons, leurs bourses et leurs piques furent aux ordres des représentants de la nation. Londres passa la nuit sous les armes. Le lendemain, les boutiques restèrent fermées ; les rues étaient remplies d’une foule immense, la multitude se pressait autour du carrosse du roi et l’accablait de cris insultants. La Chambre

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des communes avait nommé un comité qui devait siéger dans la cité, avec mission de faire une enquête sur les circonstances du récent outrage. Les membres du comité furent reçus par une députation du conseil commun. La salle des marchands tailleurs, la salle des orfèvres et la salle des épiciers furent préparées pourleurs séances . Une garde de citoyens considérable, qu’on relevait deux fois par jour, fut postée aux portes du comité. Les shérifs furent chargés de veiller à la sûreté des membres accusés, et de les escorter, à leur arrivée au comité et à leur départ, avec toutes les marques possibles de respect.

Une réaction violente et soudaine dans les sentiments de la Chambre et du public fut l’effet de ces actes récents du roi. L’opposition regagna en quelques heures l’ascendant qu’elle avait perdu. Les royalistes constitutionnels étaient remplis de honte et de chagrin. Ils voyaient que Charles les avait cruellement trompés. Ils se voyaient soupçonnés par la nation, injustement, mais non déraisonnablement. Clarendon dit positivement qu’ils avaient en horreur les conseils par lesquels le roi s’était guidé, et qu’ils étaient si mécontents et si abattus de son défaut de loyauté envers eux, qu’ils étaient disposés à quitter son service. Pendant la discussion sur la violation des privilèges de la Chambre, ils gardèrent un silence triste. Aujourd’hui encore, les défenseurs du roi Charles parlent le moins qu’ils peuvent de sa visite à la Chambre des communes, et quand ils ne peuvent éviter d’en laire mention , ils attribuent à l'aveuglement un acte qui, dans toute autre supposition, eût été, ils sont contraints de l’avouer, un crime épouvantable.

Les communes, au bout de quelques jours, délièrent ouvertement le roi, et ordonnèrent aux membres accusés de reprendre leurs places à Westminster et de recommencer à s’acquitter de leurs devoirs parlementaires. Les citoyens résolurent de ramener en triomphe les champions de la liberté, en passant sous les fenêtres de Whitehall. On fit d’immenses préparatifs sur la terre et sur l’eau pour cette grande fête. Le roi était resté dans son palais, humilié, troublé et plein d’effroi, éprouvant, « dit Clarendon, l’inquiétude et l’angoisse qui assaillent d’ordinaire les âmes nobles et généreuses quand elles ont commis des fautes, » éprouvant plutôt, dirions-nous, la misérable repentance dont ne peut se défendre l’homme qui a entrepris de commettre un crime et qui découvre qu’il n’a fait qu’une folie. La populace poussait tout le jour des cris et des huées devant les portes de la résidence royale. Le tyran ne pouvait supporter de voir le triomphe de ceux qu’il avait destinés à être pendus et écartelés. La veille du jour fixé pour leur retour, il quitta, avec quelques personnes de sa suite, ce palais qu’il ne devait revoir qu’en le traversant pour se rendre à l’échafaud.

Le 11 janvier, la Tamise s’était couverte de bateaux, et ses bords d’une multitude de spectateurs. Des navires armés, décorés de bannières, étaient rangés en deux lignes du pont de Londres à Westminster. Les membres revinrent par la rivière sur un vaisseau monté par des matelots qui avaient offert volontairement leurs services. Les bandes de milice de la cité, sous le commandement des shérifs, remontèrent le Strand accompagnées d’une foule immense de pectateurs, pour garder les approches de la Chambre des communes : ce fut ainsi qu’au

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milieu des cris et des décharges de mousqueterie, les patriotes accusés furent ramenés par le peuple qu’ils avaient servi et pour lequel ils avaient souffert. En rentrant dans la Chambre, les membres qu’on venait d’y rétablir exprimèrent dans les termes les plus chaleureux leur reconnaissance aux citoyens de Londres. L’orateur remercia vivement les shérifs au nom de la Chambre des communes, et on donna l’ordre qu’une garde choisie parmi les milices de la cité fût tous les jours de service à la porte du Parlement pour veiller à sa sûreté.

L’agitation ne s’était pas renfermée dans Londres. Quand la nouvelle du danger qui menaçait Hampden arriva dans le comté de Buckingham, elle excita l’alarme et l’indignation publiques. Quatre mille francs tenanciers de ce comté, portant à leur chapeau un exemplaire de la protestation en faveur des privilèges du Parlement, se rendirent à cheval à Londres pour défendre la personne de leur représentant bien-aimé. Ils se présentèrent en corps pour assurer le Parlement de leur résolution bien arrêtée de soutenir ses privilèges. Leur pétition était conçue dans les termes les plus énergiques : « En considération, » disaient-ils, de cette dernière attaque contre l’honorable Chambre des communes, «nous sommes venus lui offrir nos services, résolus de vivre et de mourir pour sa juste défense.»

Évidemment une grande lutte approchait. Hampden était rentré bien changé à Westminster ; jusqu’alors il avait employé son influence plutôt à retenir qu’à exciter l’ardeur de son parti. Mais la perfidie, le mépris de la loi, la soif du sang dont le roi venait de faire preuve, ne laissaient plus l’espoir d’un arrangement pacifique. Évi-

102 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, demment Charles ne pouvait être qu’une marionnette ou un tyran ; aucune obligation de loi ou d’honneur ne pouvait le lier, et la seule manière de l’amener à être inoffensif était de lui enlever tout pouvoir.

L’attaque du roi contre les cinq membres n’était pas seulement irrégulière dans la forme; quand même les accusations auraient été présentées d’une manière légale, si le grand -jury de Middlesex avait déclaré les charges fondées, si les accusés avaient été arrêtés par un mandat régulier, en temps et lieu convenables, la démarche n’en eût pas moins gardé un caractère de perfidie et d’injustice assez prononcé pour justifier les mesures les plus énergiques que pût prendre l’opposition. Mettre en accusation Pym et Hampden, c’était mettre en accusation la Chambre des communes ; c’était évidemment à raison de ce qu’ils avaient fait comme membres de la Chambre qu’ils avaient été choisis comme les objets de la vengeance royale, et la majorité de la Chambre avait concouru à ce qu’ils avaient fait. La plupart des accusations portées contre eux étaient communes au Parlement comme à eux. Ils étaient accusés, à vrai dire, et peut-être avec raison, d’avoir encouragé l’armée écossaise à envahir l’Angleterre. Par ce fait, ils avaient commis ce qui, d’après la lettre de la îoi, était un crime de haute trahison, le même crime que les comtes de Devonshire et de Shrewsbury commirent en 1688. Mais le roi avait promis pardon et oubli à tous ceux qui avaient joué le prinoîpal rôle dans l’insurrection écossaise. Était-il de son honneur de punir ceux qui n’avaient joué q&’un rôle secondaire? Il avait accordé des marques de sa faveur aux principaux covenantaires; il avait donné le grand sceau d’Écosse à l’un des chefs des rebelles, un marquisat à

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un autre, un titre de comte à Leslie qui avait fait passer la Tweed à l’armée presbytérienne. D’après quel principe pouvait-on mettre Hampden en accusation pour avoir conseillé ce que Leslie avait fait en y gagnant des lettres de noblesse? Devant une cour de justice, un Anglais ne pouvait réclamer le bienfait de l’amnistie accordée aux Écossais; mais, bien que le procédé ne fût pas illégal, il était assurément bien inconséquent et indigne d’un roi, après avoir pardonné aux chefs de la rébellion dans un royaume et leur avoir accordé des honneurs, de pendre, de tirer à quatre chevaux et de couper par quartiers leurs complices dans un autre royaume.

La conduite du roi envers les cinq membres, ou plutôt envers le Parlement qui avait concouru à presque tous leurs actes, fut la cause de la guerre civile. Il fallait évidemment que le roi ou la Chambre des communes fussent dépouillés de tout pouvoir sérieux dans l’État. La meilleure marche à suivre pour les Communes eût peutêtre été de déposer le roi comme leurs ancêtres avaient déposé Édouard II et Richard II, et comme leurs enfants déposèrent le roi Jacques. S’ils eussent ainsi agi, s’ils eussent placé sur le trône un prince dont le caractère et la situation eussent été des garanties de bonne conduite, iis eussent pu sans danger laisser à ce prince toutes les anciennes prérogatives constitutionnelles de la couronne, le commandement des armées de l’État, le droit d’élire des pairs, le droit de nommer les ministres, le véto sur les lois votées par les deux Chambres. Un prince régnant ainsi par leur choix eût été dans la nécessité d’agir selon leurs vœux. Mais l’esprit public n’était pas mûr pour une pareille conduite. Il n’y avait point de duc de Lancaster, point de prince d’Orange, point de grand personnage

104 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, éminent rapproché du trône par le sang, et cependant attaché à la cause du peuple. Il fallait donc que Charles restât roi, et par conséquent il était nécessaire qu’il ne fût roi que de nom. On pouvait confier sans crainte des pouvoirs étendus à un Guillaume III ou à un George Ier, dont le droit à la couronne éiait identique avec les droits du peuple à la liberté ; mais une liberté nouvelle ne pouvait exister en sûreté sous le tyran du temps passé. Puisqu’on ne voulait pas le priver du nom de roi, la seule marche qui restât à suivre était de le convertir en un simple dépositaire possédant nominalement des prérogatives exercées par d’autres, un Grand Lama, un roi fainéant, un fantôme ressemblant à ces Dagobert et à ces Childebert qui portaient les insignes de la royauté tandis qu’Ébroïn et Charles-Martel possédaient le véritable empire dans l’État.

Les conditions proposées par le Parlement étaient dures, mais elles n’étaient assurément pas plus dures que celle que les torys eux-mêmes, dans la convention de 1689, eussent imposées au roi Jacques, si l’on avait décidé que Jacques continuerait d’être roi. La principale condition était que le commandement de la milice et la conduite de la guerre d’Irlande seraient aux mains du Parlement. C’est sur ce point que roulait la grande question dont les deux partis remirent la décision à Dieu et à leur épée.

Nous croyons non-seulement que les Communes avaient droit à réclamer le pouvoir de disposer des forces militaires, mais que c’eût été de leur part un véritable acte de folie que de laisser ces forces à la disposition du roi. Depuis le commencement de son règne, son but était évidemment de gouverner au moyen d’une armée. Son

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troisième Parlement s’était plaint, dans la Pétition des droits, de son goût pour les conseils de guerre et de l’abus qu’il faisait des billets de logement délivrés aux soldats pour s’établir chez les citoyens. Le vœu le plus Eher au cœur de Strafford était, comme le prouvent ses lettres, de mettre les revenus du roi en état de maintenir une armée permanente. En 4640, Charles avait soutenu son armée dans les comtés du Nord par des exactions sans pudeur. En 1641, il était entré dans une intrigue qui avait pour but d’amener cette armée à Londres afin d’intimider le Parlement. Sa conduite récente avait prouvé que, si on lui permettait de conserver auprès de sa personne même une petite garde du corps composée de ses créatures, la Chambre des communes courrait le danger d’être insultée, peut-être d’être massacrée. Les Chambres délibéraient toujours sous la protection de la milice de Londres. Pouvait-on avec quelque sécurité, dans les circonstances du temps, confier au roi le commandement de toutes les forces militaires du royaume? N’aurait-cé pas été, de la part du Parlement, une folie que de lever et de payer une armée de quinze à vingt mille hommes pour la guerre d’Irlande, en confiant à Charles la direction absolue de cette armée et le droit de choisir d’avance ou de renvoyer les officiers selon son bon plaisir? N’étaitil pas probable que cette armée deviendrait ce qu’il est dans la nature des armées de devenir, ce que tant d’armées formées dans des circonstances infiniment plus favorables sont devenues, ce qu’est devenue l’armée de la république à Rome, ce qu’est devenue l’armée de la république française, un instrument de despotisme? N'était-il pas probable que les soldats pourraient oublier qu’ils étaient des citoyens, et qu’ils seraient prêts à servir

106 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, leur général contre le pays? N’était-il pas certain qu’au premier jour où Charles pourrait s’aventurer à révoquer ses concessions et à punir ses adversaires, il établirait un gouvernement despotique et exercerait une sanglante vengeance?

Notre temps nous fournit l’exemple d’une situation analogue. Supposez qu’une révolution eût lieu en Espagne, que la constitution de Cadix fût rétablie, que les cortès se réunissent de nouveau et que les Prynne et les Burton espagnols qui errent à l’heure qu’il est, couverts de haillons, autour de Leicester-Square, fussent rappelés dans leurpays, Ferdinand II, dans ce cas, répéterait nécessairement toutes les promesses et tous les serments qu’il avait faits en 1820, et qu’il a violés en 1823. Mais ne serait-ce pas une folie de la part des cortès, lors même qu’elles lui laisseraient le titre de roi, de lui laisser autre chose que le titre? L’Europe tout entière ne se moquerait-elle pas de cette assemblée si elle permettait au roi de lever une grosse armée pour faire une expédition en Amérique, de former cette armée à sa fantaisie, de la mettre sous les ordres d’officiers qu’il aurait choisis? Ne dirions-nous pas que tous les membres du parti constitutionnel qui concourraient à une pareille mesure mériteraient bien le sort qui leur écherrait probablement en partage, le sort de Riego et de l’Empecinado?Nous ne sommes pas disposés à faire des compliments à Ferdinand II, et nous ne croyons pas lui faire un compliment en disant que, de tous les souverains que nous rencontrons dans l’histoire, c’est lui qui nous parait ressembler le plus, sous les rapports les plus importants, au roi Charles Ier. Comme Charles, il est pieux d’une certaine manière ; comme Charles, il a fait à son peuple de grandes

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concessions d’une certaine manière. Il est heureux pour lui d’avoir eu affaire à des gens qui ressemblaient fort peu aux puritains anglais.

Les Communes prétendaient au pouvoir de l’épée; le roi ne voulait pas s’en dessaisir ; il ne restait plus qu’à tenter les chances de la guerre. Le parti de Charles était encore fort dans le pays. Son auguste rang, ses manières nobles, ses protestations solennelles de respecter à l’avenir les libertés de ses sujets, la pitié pour la grandeur déchue, la crainte des innovations violentes, tous ces motifs lui assuraient de nombreux adhérents. Il avait pour lui l’Église, les universités, la majorité des grands seigneurs ei des gentilshommes, anciens propriétaires du sol. L’austérité des mœurs puritaines rejetait sous l’étendard du roi la plus grande partie de la jeunesse gaie et dissolue du temps. Beaucoup de gens vertueux, modérés et braves, auxquels sa conduite passée déplaisait et qui nourrissaient des doutes sur sa sincérité présente, embrassèrent sa cause avec répugnance et au milieu de douloureuses inquiétudes, parce que, tout en redoutant fort sa tyrannie, ils redoutaient plus encore la violence démocratique.

Dans l’autre parti se rangeaient toute la masse des classes moyennes de l’Angleterre, les négociants, les boutiquiers, les fermiers à la tête desquels marchaient une formidable minorité de pairs et de gentilshommes propriétaires. Le comte d’Essex, homme de facultés honorables et d’une certaine expérience militaire, fut nommé au commandement de l’armée du Parlement.

Hampden n’épargna ni sa personne ni sa bourse pour la cause de son pays. Il souscrivit pour deux mille livres sterling pour le service public. Il reçut le grade de co-

lonel dans l’armée et se rendit dans le comté de Buckingham pour y lever un régiment d’infanterie. Ses voisins s’enrôlèrent avec empressement sous ses ordres. On reconnaissait ses hommes à leur habit vert et à leur étendard qui portait, d’un côté, le mot de ralliement du Parlement: « Dieu avec nous;» et de l’autre, la devise de Hampden : « Vestigia nulla retrorsum. » Cette devise caractérisait bien la ligne de conduite qu’il suivait. Aucun membre de son parti n’avait été aussi modéré tant qu’il était resté une espérance de sauver le pays par des mesures légales et pacifiques; aucun membre de son parti ne montra tant d’énergie et de vigueur quand il devint nécessaire d’en appeler aux armes. Il étudia à fond ses devoirs militaires, et « les accomplissait en toute occasion très-exactement, » selon l’expression de Clarendon. Le régiment qu’il avait levé et formé passait pour l’un des meilleurs au service du Parlement. 11 s’exposait dans toutes les rencontres avec une intrépidité qui le faisait remarquer môme parmi les milliers de braves. «Il était, dit Clarendon, d’un courage personnel égal à ses facultés les plus brillantes, en sorte qu’il n’y avait nul homme dont il fût plus désirable de ne pas se faire un ennemi quand on pouvait l’avoir pour ami, ni qui fût un ennemi plus redoutable quand il le devenait en effet. » Bien que sa carrière militaire ait été courte et son rang militaire secondaire, Hampden a amplement prouvé qu’il possédait les talents d’un grand général aussi bien que ceux d’un grand homme d’État.

Nous n’entreprendrons pas de raconter l’histoire de la guerre. Le récit des opérations militaires, dans l’ouvrage de lord Nugent, est frappant et très-animé. L’abrégé que nous en pourrions faire serait ennuyeux et probablement

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inintelligible. En fait, pendant quelque temps, il n’y eut, de part ni d’autre, aucun grand système d’opérations. La guerre des deux partis ressemblait à ia guerre d’Arimane et d’Oromasde qui, d’après la théologie orientale, ne possèdent ni l’un ni l’autre un domaine propre, sont également présents partout, occupent également tout l’espace, et continuent leur lutte éternelle dans chaque atome de matière. Une petite guerre existait dans presque tous les comtés. Une ville fournissait des troupes au Parlement tandis que le manoir du pair voisin recevait garnison au nom du roi. Les combattants étaient peu disposés à s’éloigner de leurs foyers. Il était réservé à Fairfax et à Cromwell de mettre un terme à cette guerre décousue, en transportant successivement des forces supérieures contre tous les fragments épars du parti du roi.

C’est un fait à remarquer que les officiers qui avaient étudié la tactique dans les écoles les plus célèbres, sous les ordres de Vere dans les Pays-Bas, ou de Gustave- Adolphe en Allemagne, montrèrent infiniment moins d’habileté que les commandants qui avaient passé leur vie dans des occupations pacifiques, et n’avaient môme, jusqu’au moment où la guerre civile éclata, jamais vu une escarmouche. Un ignorant pourrait, à cette occasion, être tenté de soupçonner que Part militaire n’est pas un bien profond mystère, et que le coup d’œil rapide, la tête froide et le cœur ferme, contribuent bien plus à foire un bon général que tous les diagrammes de Jomini. Ce qu’il y a de certain, c’est que Hampden se trouva uii meilleur militaire qu’Essex, et que Cromwell fit de plus grandes choses que Leslie.

Les fautes militaires d’Essex provinrent probable-

no ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, ment en grande partie de sa timidité politique. Il était sincèrement attaché à la cause du Parlement, mais sans ardeur, et après une grande défaite, il ne craignait rien tant qu’une grande victoire. Hampden, au contraire, voulais des mesures vigoureuses et décisives. Quand il tira l’épée, comme l’a bien dit Clarendon, il jeta le fourreau. Il avait prouvé qu’il savait, mieux que tout autre homme public de son temps, le cas qu’il fallait faire de la modération et comment on pouvait la pratiquer. Mais il savait que l’essence de la guerre est la violence, et que la modération à la guerre est de la faiblesse. Plusieurs fois, surtout pendant les opérations dans le voisinage de Brentford, il fit de sérieuses représentations au comte d’Essex. Quand il commandait un corps séparé, la hardiesse et la rapidité de ses mouvements présentaient un contraste frappant avec l’indolence de son supérieur.

Il possédait dans le Parlement une influence illimitée. Denham a décrit ses occupations à la fin de 1642 en quelques vers qui, avec l’intention d’être ironiques, confèrent en réalité à Hampden le plus grand éloge. Il le représente dans cette satire comme allant et venant constamment du quartier général de l’armée à Windsor, à la Chambre des communes, à Westminster, comme in* timidant le général, et dictant des lois au Parlement qui ne connaissait point d’autre loi que son avis. Ce fut à cette époque qu’vl organisa cette célèbre association des comtés à laquelle surtout son parti dut la victoire qu’il remporta sur le roi.

Au commencement de l’année 1643, les comtés des environs de Londres, dévoués â la cause du Parlement, étaient sans cesse harcelés par le prince Robert et sa cavalerie. Le comte d’Essex avait étendu si loin ses lignes

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de défense que presque tous les points restaient vulnérables. Lejeune prince, sans être un grand général, était un chef de partisans actif et entreprenant, et il lui arrivait souvent de surprendre de petits corps, de brûler des villages,, d’enlever des bestiaux et d’être rentré dans Oxford avant qu’on eût pu rassembler contre lui des forces suffisantes.

Les troupes blâmaient tout haut la lenteur des mouvements du comte d’Essex. Tous les hommes ardents et hardis du parti du Parlement désiraient vivement devoir Hampden à leur tête. Si sa vie eût été plus longue, il y a toute raison de croire qu’on lui aurait confié le commandement en chef. Mais Dieu avait décidé que dans cette conjoncture, l’Angleterre perdrait le seul homme qui unît un désintéressement complet à des facultés éminentes, le seul homme qui, en étant capable de remporter la victoire, fût incapable d’en abuser.

Dans la soirée du 27 juin, le prince Robert sortit d’Oxford à la tête de sa cavalerie pour une expédition de pillage. Le jour suivant, à trois heures du matin, il attaqua et dispersa quelques soldats du Parlement qui occupaient Postcombe. Il vola de là à Ghinnor, brûla le village, tua ou prit les escadrons qui y avaient établi leurs quartiers, et se prépara à reprendre en toute hâte la route d’Oxford avec son hulin et ses prisonniers.

Hampden, le jour précédent, avait énergiquement représenté au comte d’Essex le danger que courait cette partie de ses lignes. Dès qu’il apprit l’excursion du prince Robert, il envoya un homme à cheval, porter un message au général. Les Cavaliers, disait-il, ne pouvaient revenir que par le pont de Chiselhampton. Il fallait dépêcher immédiatement des forces dans cette direction

112 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, pour leur intercepter le chemin. Cependant, il résolut de partir, avec toute la cavalerie qu’il pourrait réunir, dans le but de gêner la marche de l’ennemi jusqu’à ce que le comte d’Essex pût prendre ses mesures pour lui couper la retraite. Un corps considérable de dragons et d’hommes à cheval s’offrit pour le suivre. Il n’était pas leur chef; il n’appartenait même pas à leur service; mais il n’était, dit lord Clarendon, « inférieur qu’au général lui-même dans l’opinion et l’obéissance de tous les soldats. » Il rencontra le prince Robert dans la plaine de Chalgrave, Une vive escarmouche s’engagea; à la première charge Hampden reçut deux balles qui lui brisèrent l’épaule et se logèrent dans son corps. Les troupes du Parlement perdirent courage et plièrent. Le prince Robert, après les avoir poursuivies quelque temps, se hâta de passer le pont, et effectua sans difficulté sa retraite sur Oxford.

Hampden, la tête penchée et les mains appuyées sur le cou de son cheval, quitta avec peine le champ de bataille. La maison qu’avait habitée son beau-père et d’où il avait emmené sa femme dans sa jeunesse était en vue. Une tradition touchante existe encore; on dit qu’il regarda un moment cette maison chérie et fit un effort pour y aller mourir; mais l’ennemi se trouvait dans cette direction. Il tourna son cheval du côté de Thame, et y arriva prêt à s’évanouir de souffrance. Les chirurgiens pansèrent ses blessures; mais il n’y avait point d’espoir. Les douleurs qu’il endurait étaient horribles; il les sup« portait avec une fermeté et une résignation admirables. Sa première pensée fut pour son pays. 11 écrivit de son lit à Londres plusieurs lettres sur les affaires publiques, et envoya un dernier et pressant message au quartier gé-

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néral pour recommander de concentrer les forces dispersées. Quand ses devoirs publics furent accomplis, il se prépara tranquillement à mourir. Il fut assisté par un pasteur de l’église anglicane avec lequel il vivait dans des habitudes d’intimité, et par le chapelain des Habits verts , volontaires du comté de Buckingham, le docteur Spurton, que Baxter appelle un excellent et célèbre ministre de Dieu.

Peu de moments avant sa mort, Hampden reçut la communion. Il déclara que, tout en ayant peu de goût pour le gouvernement de l’église anglicane, il s’accordait avec cette église sur toutes les questions essentielles de doctrine. Ses facultés restèrent entières. Il touchait à sa fin, et on l’entendait prier à voix basse pour lui-même et pour la cause au nom de laquelle il mourait : « Seigneur Jésus, s’écriait-il dans les derniers moments de son agonie, reçois mon âme. O Seigneur, sauve mon

pays. Seigneur, sois miséricordieux envers » et cette

âme héroïque s’envola avec cette prière interrompue.

Il fut enterré dans l’église de la paroisse de Hampden. Ses soldats, la tête nue, la crosse en l’air, les tambours et les drapeaux enveloppés de crêpe, accompagnèrent son corps jusqu’au tombeau, en chantant pendant leur marche le psaume sublime et mélancolique qui fait ressortir le contraste entre la fragilité de la vie humaine et l’immutabilité de celui pour qui mille ans sont comme le jour d’hier qui est joassé, ou comme une veille dans la nuit.

La nouvelle de la mort de Hampden produisit dans son parti une aussi grande consternation, dit Clarendon, que si toute l’armée avait succombé. Les journaux du temps prouvent amplement que le Parlement et tous

l!4 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, ses adhérents furent remplis de douleur et de détresse. Lord Nugent a cité un remarquable passage du numéro du Nouvelliste, de la semaine qui suivit la mort de Hampden : « La perte du colonel Hampden va au cœur de tous ceux qui aiment le bien du roi et du pays, et bien des gens éprouvent peu de plaisir d'être à l’armée maintenant qu’il n’y est plus. Dans tous les siècles à venir, la mémoire de ce colonel défunt sera tenue de plus en plus en honneur et estime; c’était un homme si religieux, de tant de prudence, de jugement, de modération, de valeur et d’intégrité, qu’il laisse après lui peu d’hommes qui lui ressemblent. »

Hampden ne laissa à vrai dire après lui personne qui lui ressemblât. Il restait encore à la vérité dans son parti bien des esprits sagaces, bien des langues éloquentes, bien des cœurs honnêtes et braves. IJ restait encore un soldat rude et grossier, à demi fanatique et à demi bouffon, dont les facultés, qui n’avaient encore été pressenties que par un seul regard pénétrant, étaient en état d’accomplir les devoirs les plus élevés du général et du prince. Mais Hampden, et Hampden seul, réunissait toutes les qualités nécessaires dans une pareille crise pour sauver l’État, la valeur et l’énergie de Cromwell, le discernement et l’éloquence de Yane, l’humanité et la modération de Manchester, l’inflexible intégrité de Haie, et l’ardent amour de la patrie de Sydney. D’autres pouvaient posséder les qualités nécessaires pour sauver dans une crise périlleuse le parti populaire ; lui seul avait à la fois le pouvoir et la volonté de le contenir dans ses excès au jour du triomphe. D’autres pouvaient vaincre, lui seul pouvait réconcilier. Un cœur aussi hardi que le sien conduisait les cuirassiers qui changèrent le sort du

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combat à Marstoq-Moor ; un œil aussi exercé que le sien aperçut l’armée écossaise descendant des hauteurs au-dessus de Dunbar; mais lorsque la lutte terrible des sectes et des factions ambitieuses de pouvoir et altérées de vengeance succéda à la tyrannie morose de Laud et de Charles, lorsque les vices et l’ignorance qu’avait engendrés l’ancienne tyrannie menacèrent de détruire la nouvelle liberté, ce fut alors que l’Angleterre s’aperçut qu’elle était privée de cette prudence, de cet empire sur soi-même, de cette parfaite justesse de jugement, de cette parfaite droiture d’intention que possédait Hampden, caractère qui n’a point eu de pareil dans l’histoire des révolutions, ou qui n’a son pareil que dans Wasnington seul.

SIR WILLIAM TEMPLE

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