ÉCRIT EN OCTOBRE
Mémoires sur la vie de Warren Hastings, premier gouverneur général du Bengale. Rédigés d’après des papiers originaux, par le Révérend G. R. Gleig, M. A. 3 vol. in-8. Londres, 1841.
Ce livre semble avoir été manuiacturé en vertu d’un contrat par lequel les représentants de Warren Hastings, d’une part, s’engageaient àfournir des papiers, etM. Gleig, d’autre part, s’engageait à fournir des éloges. Il est juste de dire que les conventions ont été scrupuleusement accomplies des deux côtés, et nous en avons le résultat devant nous, sous la forme de trois gros volumes mal écrits, remplis d’une correspondance mal coordonnée et de panégyriques sans discernement.
S’il valait la peine d’examiner en détail ce travail, on pourrait faire aisément un long article en se bornant à faire remarquer les renseignements inexacts, les expressions peu élégantes et les doctrines immorales. Mais il serait oiseux de dépenser sa critique sur un faiseur de livres, et quelque crédit que M. Gleig puisse avoir justement acquis par ses précédents ouvrages, c’est comme faiseur de livres, et rien de plus, qu’il se présente aujourd’hui devant nous. Des hommes plus éminents que M. Gleig ont écrit presque aussi mai que lui quand ils se
35G ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, sont abaissés à un travail aussi ingrat. Il serait injuste de juger Goldsmith d’après Y Histoire de Grèce, ou Scott d’après la Vie de Napoléon. M. Gleig n’est ni Goldsmith ni Walter Scott, mais il serait injuste de dire qu’il n’est pas capable de faire quelque chose de mieux que ces mémoires. Nous espérons et nous croyons qu’il serait également injuste d’accuser un ministre de l’Évangile du crime de soutenir, de propos délibéré, certaines maximes que nous rencontrons dans ce livre. Il n’est pas exagéré de dire que M. Gleig a écrit certains passages qui se trouvent, envers le Prince de Machiavel, dans la situation que le Prince de Machiavel occupe à l’égard du « Devoir complet de l’homme,» et qui exciteraient quelque étonnement dans un repaire de voleurs,, ou à bord d’une goélette de pirates. Mais nous sommes portés à attribuer ces torts à la précipitation, à l’étourderie et à cette maladie de l’esprit qu’on pourrait appeler furor biogra phicus , et qui est pour les biographes ce qu’est le goitre pour un berger des Alpes, ou le besoin de manger de la terre pour un esclave nègre.
Nous sommes portés à croire que nous répondrons mieux aux désirs de nos lecteurs en essayant de donner un aperçu nécessairement abrégé et imparfait de notre manière d’envisager la vie et le caractère de M. Warren Hastings, plutôt qu’en insistant sur les défauts du livre que nous avons sous les yeux. Nous n’éprouvons pas tout à fait pour M. Hastings les sentiments de la Chambre des communes de 1787 lorsqu’elle le mit en accusation, ni ceux de la Chambre des communes de 1813, lorsque tous les membres se levèrent et se découvrirent pour le recevoir. Il avait de grandes qualités, et il rendit de grands services à l’État ; mais c’est le rendre ridicule que de le
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représenter comme un homme d’une vertu sans tache : et par respect pour sa mémoire, s’ils n’avaient pas d’autres motifs, ses amis auraient bien fait de ne pas prêter leur concours à une adulation si puérile. Nous sommes convaincus que, s’il vivait encore, il aurait assez de jugement et de grandeur dans l’esprit pour désirer qu’on le montrât comme il était. Il devait savoir qu’il y savait de grosses taches sur sa renommée. Il pouvait sentir aussi avec orgueil que l’éclat de sa renommée pouvait supporter des taches nombreuses. Il eût assurément préféré la sévérité même de M. Mill aux éloges emphatiques de M. Gleig. Il eût souhaité de voir la postérité en possession d’un portrait ressemblant bien que peu flatté, plutôt que de lui donner un barbouillage dénué de naturel et d’intérêt, et ne ressemblant ni à lui, ni à qui que ce soit au monde. « Peignez-moi comme je suis, » disait Cromwell au jeune Lely, pendant qu’il posait devant lui; «si vous laissez de côté les rides et les cicatrices, je ne vous paierai pas un schelling. » Même pour une semblable bagatelle, le grand Protecteur prouvait à la fois son bon sens et sa grandeur d’âme; il ne voulait pas qu’on effaçât les traits caractéristiques de sa physionomie en tentant de lui donner les traits réguliers, les joues fraîches et unies des favoris frisés de Jacquas Ier. Il était satisfait de penser que sa figure irait à la postérité- gardant l’empreinte de toutes les traces qu’y avaient laissées le temps, la guerre, les nuits sans sommeil, l’inquiétude eC peut-être le remords, mais portant écrites, sur tous ses traits souverains, la valeur, la politique, l’autorité et la préoccupation du bien public. Si les hommes véritablement grands connaissaient bien leurs intérêts, c’est ainsi qu’ils voudraient voir faire le portrait de leur caractère.
Warren Hastings descendait d'une race illustre et ancienne. On a prétendu qu’on pouvait faire remonter sa généalogie jusqu’au grand roi de mer danois, dont les voiles furent longtemps l'effroi des deux côtes de la Manche, et qui, après tant de combats acharnés et douteux, finit par céder au courage et au génie d’Alfred. Mais la splendeur indubitable de la race des Hastings n’a pas besoin d’emprunter de l’éclat à la fable. Une branche de cette famille portait au quatorzième siècle la couronne des comtes de Pembroke. Une autre branche donna naissance au célèbre chambellan, le fidèle adhérent de la Rose blanche, dont le sort a fourni un thème si fécond aux poètes et aux historiens. Sa famille reçut plus lard des Tudors le comté de Huntingdon qu’elle regagna de nos jours après en avoir été longtemps dépossédée, grâce à une série d’événements qui trouveraient à peine leurs pareils dans les romans.
Les seigneurs du manoir de Daylesford, dans le comté de Worcester, prétendaient au titre de chefs de cette illustre maison. La tige principale avait à la vérité moins prospéré que quelques-unes des branches cadettes. Mais la famille de Daylesford, sans avoir reçu de titres de noblesse, était riche et fort considérée lorsqu’elle fut ruinée, il y a deux cents ans, par les événements de la guerre civile. Le chef de la maison de ce temps-là était un cavalier zélé. Il emprunta de l’argent sur ses terres, envoya son argenterie à la Monnaie d’üxford, rejoignit l’armée du roi, et après avoir dépensé la moitié de sa fortune pour la. cause du roi Charles, il se trouva heureux de se racheter en cédant à l’orateur Lenthal la plus grosse part de la moitié qui restait. La vieille résidence de Daylesford restait encore dans la famille, mais elle
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ne pouvait plus l'entretenir, et la génération suivante la vendit à un négociant de Londres.
Avant que ce transfert eût eu lieu, le dernier Hastings de Daylesford avait nommé son second fils recteur de la paroisse dans laquelle se trouvait située l'ancienne demeure de la famille. La cure était de peu de valeur, et la situation du pauvre pasteur, après la vente du domaine, fut déplorable. Il était constamment en procès à propos des dîmes avec le nouveau seigneur du manoir, et finit par être complètement ruiné. Son fils aîné, Howard, jeune homme d’une bonne conduite, obtint une place dans les douanes. Le second fils, Pynaston, enfant paresseux et vaurien, se maria avant seize ans, perdit sa femme deux ans après, et mourut aux Indes occidentales, laissant aux soins de son malheureux père un fils orphelin destiné à des vicissitudes de fortune étranges et mémorables.
Warren Hastings, fils de Pynaston Hastings, naquit le 6 décembre 1732. Sa mère mourut quelques jours après sa naissance, et il resta sans autres ressources que son pauvre grand-père. L’enfant fut envoyé de bonne heure à l’école du village, où il apprenait ses lettres sur les mêmes bancs que les fils des paysans. Rien dans ses vêtements ni dans sa nourriture n’indiquait que sa vie dût suivre un cours bien différent de celle des petits villageois avec lesquels il étudiait ou jouait; mais aucun nuage ne put étouffer l’aurore de tant de génie et de tant d’ambition. Les laboureurs mêmes remarquaient et se souvenaient plus tard de l’amour que le petit Warren portait h ses livres. En voyant tous les jours les terres que ses ancêtres avaient possédées et qui avaient passé dans les mains des étrangers, son jeune esprit se repais-
360 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, sait de visions et de projets fantastiques. Il aimait à se faire raconter la richesse et la grandeur de ses ancêtres, la splendeur de leur train de vie, leur loyauté, leur valeur. Par un beau jour d’été, l’enfant, qui venail d’avoir sept ans, était couché sur le bord tti petit ruisseau qui traverse l’ancien domaine de sa famille pour aller se jeter dans l’Isis. Là, comme il le raconta soixante-dix ans après, naquit dans son esprit un projet qu’il ne perdit jamais de vue à travers les longs détours de sa carrière aventureuse. Il voulait recouvrer les biens qui avaient appartenu à ses pères. Il voulait être un jour Hastings de Daylesford. Cette résolution, formée dans l’enfance et dans la pauvreté, devint plus forte à mesure que son esprit se développa et que sa fortune grandit. Il poursuivit son projet avec cette force de volonté calme, mais indomptable, qui était le trait le plus frappant de son caractère. Tout en gouvernant sous le ciel du tropique cinquante millions d’Indous, au milieu des soucis de la guerre, des finances, de la législation, ses espérances se tournaient toujours vers Daylesford. Lorsque sa longue carrière publique, si étrangement mélangée de bien et de mal, de gloire et d’opprobre, fut enfin terminée pour toujours, ce fut à Daylesford qu’il se retira pour mourir.
Lorsqu’il eut huit ans, son oncle Howard résolut de se charger de lui, et de lui donner une éducation libérale. Le petit garçon vint à Londres, d’où on l’envoya à Newingtoi dans une pension où l’instruction était bonne et la nourriture mauvaise. Il attribua toujours sa petite stature à la pauvre chère qu’il avait faite dans cet établissement. A dix ans, il fut transféré au collège de Westminster, alors florissant sous la direction du docteur
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Nichols. Vinny Bourne, comme l’appelaient affectueusement ses élèves, était l’un des maîtres. Churchill, Colman, Lloyd, Cumberland, Cowper, étaient au nombre des écoliers. Hastings contracta avec Cowper une amitié que ni les années, ni une grande dissemblance d’opinions et de travaux ne purent entièrement détruire. Il ne paraît pas qu’ils &o 6oient jamais revus après être devenus des hommes ; mais quarante ans plus tard, quand la voix de plusieurs grands orateurs appelait la vengeance sur l’oppresseur de l’Inde, le poëte timide qui vivait dans la solitude ne pouvait encore se représenter Hastings, le gouverneur général, que sous les traits de cet Hastings avec lequel il avait ramé sur la Tamise et joué dans le cloître de Westminster, et il refusait de croire qu’un si bon garçon eût pu faire quelque chose de bien mal. Sa vie à lui s’était passée à prier, à méditer et à rêver à côté des nénuphars de l’Ouse. Il avait conservé à un degré rare l’innocence de son enfance. Son âme avait été à la vérité cruellement éprouvée, mais non par des tentations qui l’eussent porté à violer grossièrement les règles de la moralité de la société. Il n’avait jamais été attaqué par une réunion d’ennemis mortels et puissants. Il n’avait jamais été contraint de choisir entre l’innocence et la grandeur, entre le crime et la ruine. Quelque fermement convaincu qu’il pût être de la doctrine de la dépravation humaine, ses habitudes étaient de nature à lui rendre impossible de comprendre comment des natures bonnes et même élevées pouvaient être entraînées loin du droit chemin par la fureur de la lutte et la soif de la domination.
Hastings avait à Westminster un autre camarade dont nous aurons souvent occasion de parler, Élie Impey. Nous ne savons pas grand’chose de leur vie en pension ;
3G2 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, mais on peut assurément s’aventurer à supposer que toutes les-fois que Hastings avait envie de faire quelque tour plus compromettant que de coutume, il engageait Impey, au moyen d’une balle ou d’une tarte, à jouer le rôle de serviteur dans le moment le plus dangereux de l’affaire.
Warren se distinguait parmi ses camarades par son habileté à nager et à conduire un bateau, comme dans les études classiques. A quatorze ans, il fut le premier dans l’examen institué dans l’établissement. Son nom inscrit en lettres d’or sur les murs du dortoir atteste encore sa victoire sur des compétiteurs plus âgés. Il passa encore deux ans à Westminster, et se préparait à entrer à Christ- Church, lorsque survint un événement qui changea tout le cours de sa vie. Howard Hastings mourut confiant son neveu aux soins d’un ami et d’un parent éloigné, appelé M. Cbiswick. Sans refuser positivement ce dépôt, M. Chiswick désirait s’en débarrasser le plus tôt possible. Le docteur Nichols fit d’énergiques remontrances contre la cruauté d’interrompre les études d’un jeune homme qui semblait destiné à devenir l’un des premiers érudits de son temps. Il offrit même d’envoyer à ses frais à Oxford son élève favori; mais M. Chiswick fut inflexible. Il trouvait que c’était déjà bien assez de temps perdu à faire des hexamètres et des pentamètres. Il était en mesure d’obtenir pour le jeune homme une place d’employé dans les bureaux de la compagnie des Indes. Une fois le jeune aventurier embarqué, qu’il vînt à faire sa fortune ou à mourir d’une maladie du foie, tout le monde en serait également débarrassé. En conséquence Warren quitta le collège de Westminster, et passa quelques mois dans une école de commerce pour y étudier l’arithmétique et
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la tenue des livres. Au mois de janvier 1750, peu de jours après avoir accompli sa dix-septième année, il partit pour le Bengale, et parvint à sa destination au mois d’octobre suivant.
Il fut immédiatement plac é dans les bureaux du secrétaire à Calcutta et y travailla pendant douze ans. Le fort William était alors purement un établissement commercial. Dans le midi de l’Inde, la politique ambitieuse de Dupleix avait transformé contre leur gré les employés de la compagnie en diplomates et en généraux. La guerre de la succession était dans toute sa fureur dans le Carnate, et la fortune venait de tourner contre les Français, grâce au génie du jeune Robert Clive. Mais dans le Bengale les colons européens, en paix avec les naturels et les uns avec les autres, étaient exclusivement occupés de leurs grands livres et de leurs comptes de cargaisons.
Après avoir passé deux ans à tenir des comptes à Calcutta, Hastings fut envoyé dans l’intérieur du pays à Cossimbazar, ville située sur le bord de l’Hougley à un mille environ de Moorshedabad, et qui était alors envers Moorshedabad à peu près dans la même relation que la cité de Londres vis-à-vis de Westminster, si on peut comparer les petites choses aux grandes. Moorshedabad était la résidence du prince qui gouvernait, avec une autorité indépendante en fait, mais qui semblait dériver du Mogol, les trois grandes provinces du Bengale, d’Orissa et du Bahar. La cour, le harem, et les établissements publics étaient à Moorshedabad. Cossimbazar était un port et une ville de commerce, célèbre par la quantité et ]a qualité des soieries qui se vendaient sur ses marchés, et où des flottilles de bateaux richement chargés entraient et sortaient constamment. La compagnie avait établi
3G4 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, dans cet endroit important des magasins dépendant de ceux du fort William. Hastings y fut employé pendant plusieurs années à traiter des marchés d’étoffes avec les courtiers indigènes. Pendant qu’il était ainsi occupé, Surajah Dowîah monta sur le trône et déclara la guerre aux Anglais. L’établissement de Cossimbazar, placé à la porte de la capitale du tyran et sans défense, fut à l’instant saisi. Hastings fut fait prisonnier et envoyé à Moorshedabad ; mais grâce à la charitable intervention des employés de la compagnie hollandaise, il fut traité avec douceur. Cependant le nabab marchait sur Calcutta; le gouverneur et le commandant s’enfuirent; la ville et la citadelle furent prises, et les prisonniers anglais périrent pour la plupart dans le trou noir.
Ces événements furent l’origine de la grandeur de Warren Hastings. Le gouverneur fugitif et ses compagnons s’étaient réfugiés dans la petite île désolée de Fulda, près de l’embouchure de l’Hougley. Ils désiraient naturellement obtenir des renseignements complets sur les mouvements du nabab, et personne ne semblait plus en mesure de les fournir que Warren Hastings, qui était prisonnier sur parole dans le voisinage immédiat de la cour. Il devint ainsi un agent diplomatique et acquit bientôt une grande réputation d’habileté et de résolution. La trahison qui fut plus tard si fatale à Surajah Dowlah était déjà en train, et Hastings était admis aux délibérations des conspirateurs; mais le temps de frapper n’était pas encore arrivé; il devint nécessaire de remettre Lexécution du projet, et Hastings, qui se trouvait alors dans un extrême péril, se réfugia à Fulda*
Peu de temps après son arrivée à Fulda, l’expédition venant de Madras, commandée par Clive , parut dans
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l’Hougley. Warren, jeune , intrépide, et probablement excité par l’exemple du commandant des troupes qui, après avoir été comme lui un agent commercial de la compagnie, avait été changé en militaire par les calamités publiques, résolut d’entrer dans les rangs. Il porta un mousquet au début de la guerre ; mais l’œil perçant de Clive reconnut bientôt que la tête du jeune volontaire serait plus utile que son bras. Lorsque, après la bataille de Plassey, Meer Jaffier fut nommé nabab du Bengale, Hastings fut chargé de résider à la cour du nouveau prince comme agent de la compagnie.
11 habita Moorshedabad jusqu’à l’année 1761; il fut alors nommé membre du conseil, et forcé en conséquence de s’établir à Calcutta : ce fut pendant l’intervalle qui s’écoula entre la première et la seconde administration de Clive, intervalle qui a laissé sur la réputation de la compagnie une tache que n’ont pas encore entièrement effacée des années d’un gouvernement juste et humain. Le gouverneur, M. Vansittart, était à la tête d’un empire nouveau et bizarre. D’un côté se trouvait une troupe de fonctionnaires anglais, hardis, intelligents, pressés de devenir riches. De l’autre côté était une population indigène nombreuse, timide, sans ressource, habituée à courber le dos sous l’oppression. L’effort nécessaire pour empêcher la race la plus forte de faire sa proie de la plus faible était tout ce que pouvait entreprendre Clive avec toutes ses facultés et toute son énergie. Vansittart, plein de bonnes intentions, était un maître faible et sans efficacité. La caste dominante Vaffranchit, comme on pouvait s’y attendre, de toute contrainte, et on vit alors le plus effroyable peut-être de tous les spectacles, la puissance de la civilisation sans la douceur qui l’accompagne.
A tout autre despotisme il existe un frein, insuffisant à la vérité, sujet à de grands abus, mais qui assure pourtant à la société une garantie contre l’excès de la souffrance. Le temps vient où les maux qu’amène la soumission sont évidemment plus grands que ceux qu’entraînait la résistance ; la terreur engendre alors une sorte de courage, et un élan convulsif de rage et de désespoir populaire vient avertir les tyrans de ne pas trop abuser de la patience de l’espèce humaine. Mais il était impossible de lutter contre le gouvernement dont le Bengale était alors affligé. L’intelligence et l’énergie supérieures de la race dominante rendaient son pouvoir irrésistible. Laguerre des Bengalis contre les Anglais eût été la guerre des moutons contre les loups, des hommes contre les démons. La seule protection que pussent espérer les vaincus résidait dans la clémence, la modération, la politique éclairée des vainqueurs. Ils jouirent plus tard de celte protection; mais au début, la puissance anglaise apparut au milieu d’eux sans l’accompagnement de la moralité anglaise. Il y eut un intervalle entre le moment qui fît d’eux nos sujets et le moment où nous commençâmes à réfléchir que nous étions tenus d’exercer envers eux les devoirs de maîtres. Durant cet intervalle, un employé de la compagnie n’avait autre chose à faire que d’extorquer le plus vite possible cent ou deux cent mille livres sterling aux indigènes, afin de pouvoir retourner en Angleterre avant que sa santé eût souffert de la chaleur, y épouser la fille d’un pair, acheter des bourgspourris dans le comté de Cornouaille, et donner des bals à Saint-James’s square. On ne sait pas grand’chose de la conduite de Hastings à cette époque; mais le peu qu’on en sait, et le fait qu’on en sait peu de chose, doit par cela
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même lui faire honneur. Il ne pouvait protéger les indigènes; tout ce qu’il pouvait faire était de s’abstenir de les piller et de les opprimer, et il paraît avoir rempli ce devoir. Il est certain qu’il resta pauvre à cette époque, et il est également certain que la cruauté et l’indélicatesse l’eussent aisément enrichi. Il est certain qu’il ne fut jamais accusé d’avoir pris part aux grands abus qui prévalaient alors, et il est presque également certain que, s’il eût pris part à ces abus, les ennemis habiles et acharnés qui le persécutèrent dans la suite n’eussent pas manqué de découvrir et de publier ses crimes. L’examen minutieux, sévère, malveillant même auquel toute sa vie publique a été soumise, examen sans exemple, croyons-nous, dans l’histoire de l’humanité, est avantageux, sous un certain rapport, à sa réputation. En mettant en lumière bien des souillures déplorables, cet examen lui donne le droit d’être tenu pour exempt de toutes les souillures qui n’ont pas été mises en lumière.
Le fait est que les tentations auxquelles succombèrent tant de fonctionnaires anglais sous le gouvernement de M. Vansittart ne s’adressaient pas aux passions dominantes de Warren Hastings. Il n’était pas scrupuleux dans les affaires d’argent, mais il n’était ni avare ni rapace. Il était trop éclairé pour regarder un grand empire uniquement au point de vue auquel un pirate considérerait un galion. Son cœur eût-il été infiniment plus corrompu qu’il ne l’était son intelligence eût suffi à le défendre de cette bassesse. C’était un homme d’État sans scrupules, peut-être sans principes, mais c’était un homme d’État et non un flibustier.
Hastings revint en Angleterre en 1764. Il n’avait réalisé qu’une fortune très-modeste, et cette modeste fortune fut
368 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, bientôt réduite à rien, en partie par une noble libéralité, en partie par une mauvaise gestion. 11 paraît avoir agi avec beaucoup de générosité envers ses parents. Il avait laissé au Bengale la plus grande partie de ses économies, sans doute dans l’espoir de toucher les gros intérêts habituels dans l’Inde. Mais les gros intérêts vont en général de compagnie avec une médiocre sécurité, et Warren Hastings perdit à la fois le principal et l’intérêt.
Il passa quatre ans en Angleterre. On sait peu de chose sur cette époque de sa vie ; mais on assure, et cela est fort probable, que les études libérales et 1a. société des gens de lettres occupaient en grande partie son temps. Il faut se souvenir, à son éloge, que dans le temps où les agents de la compagnie regardaient les langues de l’Orient comme un moyen de communiquer avec les tisserands et les changeurs, son esprit large et cultivé chercha dans les sciences de l’Asie de nouvelles jouissances intellectuelles et des vues nouvelles sur la société et le gouvernement. Peut-être, comme presque tous les hommes qui ont donné beaucoup d’attention à des branches d’instruction qui se trouvent en dehors de la voie commune , était-il porté à s’exagérer l’importance de ses études favorites ; il pensait que l’étude de la littérature persane pouvait avantageusement faire partie, en Angleterre, de l’éducation libérale d’un homme bien élevé, et il rédigea un projet à ce point de vue. On dit que l’Université d’Oxford, où l’étude de la littérature orientale n’a jamais été complètement négligée depuis la renaissance des lettres, devait être le siège de l’institution qu’il projetait. Il espérait que la munificence de la compagnie pourvoirait à là dotation, et on devait engager en Orient des professeurs capables d’interpréter Hafiz et Ferdusi. Hastings alla voir
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Johnson dans l’espoir, à ce qu’il paraîtrait, d’intéresser à ce projet un homme qui jouissait de la plus grande réputation littéraire, et qui était en relation intime avec Oxford. L’entrevue semble avoir laissé dans l’esprit de Johnson l’impression la plus favorable quant aux facultés et à l’érudition de son visiteur. Longtemps après , pendant que Hastings gouvernait l’immense population de l’Inde anglaise, le vieux philosophe lui écrivit et fit allusion dans les termes les plus flatteurs en même temps que les plus dignes à leurs courtes mais agréables relations.
Hastings commença bientôt à jeter de nouveau les yeux du côté de l’Inde. Il avait peu de biens en Angleterre et ses embarras pécuniaires étaient grands. Il demanda un emploi à ses anciens maîtres, les directeurs. Ils accédèrent à sa requête, en rendant hommage à ses talents et à son intégrité, et le nommèrent membre du conseil de Madras. Il serait injuste de ne pas rappeler que, forcé d’emprunter de l’argent pour payer son équipement, il ne retrancha rien de la somme qu’il avait appropriée au soulagement de ses parents malheureux. Il s’embarqua, au printemps de 1769, à bord du Duc de Grafton , et commença un voyage que signalèrent des incidents dignes de fournir matière à un roman.
Au nombre des passagers que portait le Duc de Grafton se trouvait un Allemand nommé Irnhoff. Il prenait le titre de baron, mais sa situation était embarrassée, et il se rendait à Madras en qualité de peintre de portraits, dans l’espoir d’y recueillir quelques-unes de ces pagodes que les Anglais de l’Inde acquéraient et dépensaient alors si facilement. Le baron était accompagné de sa femme, qui était née, dit-on, à Archangel. Cette jeune femme,
370 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, qui avait vu le jour près du pôle arctique, et qui était destinée à tenir le rang d’unp. reine sous le tropique du Cancer, était agréable de sa personne, avait l’esprit cultivé et des manières extrêmement séduisantes. Elle méprisait son mari de tout son cœur, non sans quelque raison, comme le prouve suffisamment l’histoire que nous allons raconter. La conversation de Hastings lui plut et ses attentions la flattèrent. La position était dangereuse. Nul endroit n’est plus favorable à la naissance d'intimités étroites ou de haines mortelles qu’un vaisseau qui se rend aux Indes. Il y a bien peu de gens qui ne trouvent pas intolérablement ennuyeux un voyage qui dure plusieurs mois ; tout ce qui rompt cette longue monotonie est bienvenu, une voile en vue, un requin, un albatros, un homme à la mer. Certains passagers imaginent comme ressource de manger deux fois plus souvent qu’à terre. Mais la principale manière de passer le temps est de se quereller ou d’échanger des coquetteries. Les facilités sont grandes pour ces deux intéressantes occupations. Les habitants du vaisseau vivent dans des rapports beaucoup plus intimes que dans une maison de campagne ou dans une pension. On ne peut éviter ses compagnons de voyage qu’en s’emprisonnant dans une cellule où il est presque impossible de se retourner. On mange, on se promène de compagnie. Toute cérémonie est à peu près bannie. Il est tous les jours au pouvoir d’une personne mal intentionnée d’infliger une infinité de petits supplices; il est toujours au pouvoir, d’une personne bienveillante de rendre de petits services. Il arrive assez souvent que des souffrances ou des dangers véritables font apparaître, dans leur beauté ou dans leur difformité naturelles, des vertus héroïques ou des vices abjects qui eus-
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seul pu rester inconnus à des amis intimes pendant de longues années dans les relations ordinaires de la bonne compagnie. Ce fut dans cette situation que se rencontrèrent Warren Hastings et la baronne Imhoff, tous deux doués de manière à attirer l’attention dans une cour quelconque de l’Europe. Warren Hastings n’avait point de liens domestiques. Madame Imhoff était unie à un homme pour lequel elle n’avait point de respect, et qui ne respectait pas son propre honneur. Ils Conçurent l’un pour l’autre un attachement qui fut bientôt accru par des incidents qui n’eussent pas eu lieu à terre. Hastings tomba malade ; la baronne le soigna avec tout le dévouement féminin, lui donna elle-même tout ce qui lui était nécessaire, et veilla même auprès de lui pendant qu’il dormait. Le Duc de Grafton était encore bien loin de Madras que Hastings' était déjà amoureux ; mais son amour était d’une nature caractéristique ; comme sa haine, comme son ambition, comme toutes ses passions enfin, il était profond, mais point impétueux; il était calme, fort, grave, patient dans l’attente, impossible à dompter par le temps. Imhoff fut appelé à prendre part aux délibérations de sa femme et de l’amant de sa femme. Il fut convenu que la baronne présenterait une demande de divorce devant les cours de Franconie, que le baron faciliterait la procédure par tous les moyens qui seraient en son pouvoir, et qu’ils continueraient à vivre ensemble pendant les années qui pourraient s’écouler avant que la sentence fût prononcée. Il fut également convenu que Hastings offrirait au mari complaisant des preuves substantielles de sa reconnaissance, qu’il épouserait la femme dès que le mariage serait cassé, et qu’il adopterait les enfants qu’elle avait déjà donnés àM. Imhoff.
Nous ne sommes pas portés à juger sévèrement Hastings ni la baronne ; leur faute avait sans doute beaucoup de circonstances atténuantes ; mais nous ne pouvons nous accorder avec le révérend M. Gleig qui porte la partialité à un assez étrange excès pour trouver sage et judicieuse la conduite de Imhoff, conduite dont la bassesse est la meilleure excuse des deux amants.
Hastings trouva à Madras le commerce de la compagnie en fort mauvais état. Ses goûts personnels Peussent porté à s’occuper de politique plutôt que de finance; mais il savait que la faveur de ses chefs dépendait surtout de leurs dividendes, et que leurs dividendes dépendaient surtout des placements.il résolut donc, avec beaucoup de bon sens, d’appliquer la vigueur de son esprit à cette branche des affaires, qui avait été fort négligée depuis que les employés de la Compagnie avaient cessé d’être des commis, pour devenir des soldats et des négociateurs.
En peu de mois il accomplit des réformes importantes. Les directeurs lui notifièrent leur haute approbation, et furent si enchantés de sa conduite qu’ils résolurent de le mettre à la tête du gouvernement du Bengale. Au commencement de 1772, il quitta le fort Saint-George, pour se rendre à son nouveau poste. Monsieur et madame Imhoff, toujours mari et femme, l’accompagnèrent et vécurent à Calcutta, d’après le même système « sage et judicieux » (nous citons les paroles de M. Gleig) qu’ils suivaient déjà depuis plus de deux ans.
Lorsque Hastings prit sa place à la tête du conseil, le Bengale était encore gouverné d’après le système qu’avait imaginé Clive, système peut-être habilement conçu dans le but de faciliter et de cacher une grande révolu-
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tion, mais qui n’avait plus que des inconvénients, une fois que la révolution était accomplie et irrévocable. Il y avait deux gouvernements, le gouvernement véritable et le gouvernement ostensible. Le pouvoir suprême appartenait à la compagnie, et était en fait le pouvoir le plus absolu qu’on pût imaginer. Le seul frein qui pût arrêter les Anglais, maîtres du pays, était celui de leur justice et de leur humanité. La constitution ne mettait point de limites à leur autorité, et toute résistance eût été une tentative vaine.
Mais les Anglais, maîtres absolus en réalité, n’avaient pas encore assumé les formes de la souveraineté. IIspossédaient leur territoire comme vassaux du trône de Delhi ; ils percevaient les revenus comme des collecteurs nommés par un ordre impérial ; le sceau public portait les titres de l’empereur, et leur monnaie était frappée à son effigie.
Il y avait encore dams le Bengale un nabab qui se trouvait, vis-à-vis des Anglais maîtres de son pays, dans la même relation qu’Augustule envers Odoacre, ou que les derniers Mérovingiens vis-à-vis de Charles-Martel et de Pépin. Il vivait à Moorshedabad, entouré d’une magnificence royale; on l’approchait avec les marques extérieures du respect le plus profond, et on se servait de son nom dans les actes publics; mais il avait en réalité une moindre part dans le gouvernement de son pays que le dernier commis ou le plus jeune cadet au service de la compagnie.
Le conseil anglais qui représentait à Calcutta la compagnie était constitué tout autrement qu’il ne l’a été depuis. Maintenant, le gouverneur possède un pouvoir exécutif absolu. Il peut déclarer la guerre, conclure
374 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, la paix, nommer des fonctionnaires publics ou les destituer, contre l’avis unanime de ceux qui siègent avec lui dans le conseil. Ils ont à la vérité le droit de savoir et de discuter tout ce qui se fait, de conseiller, de représenter et d’envoyer en Angleterre des protestations ; mais le pouvoir suprême réside entre les mains du gouverneur, et c'est sur lui que repose toute la responsabilité. Nous croyons ce système, qui fut introduit par M. Pitt et M. Dundas, en dépit de la vive opposition de M. Burke, le meilleur qu’on puisse appliquer au gouvernement d’un pays qui n’offre point de matériaux pour le régime parlementaire. Du temps de Hastings, le gouverneur n’avait que sa voix dans le conseil, et dans le cas où les avis se balançaient, son vote était décisif. Il arrivait par conséquent assez souvent qu’on lui forçait la main dans les questions les plus importantes, et il pouvait arriver qu’il fût complètement exclu pendant plusieurs années de la véritable direction des affaires publiques.
Les fonctionnaires anglais au fort William avaient jusqu’alors apporté peu ou point d’attention au gouvernement intérieur du Bengale. Les seules questions politiques dont ils s’occupassent beaucoup étaient les négociations avec les princes indigènes. Ils négligeaient presque absolument la police, l’administration de la justice, les détails de la rentrée des revenus. On peut remarquer que le style des employés de la compagnie porte encore la trace de cet état de choses. A l’heure qu’il est, ils emploient toujours le mot « politique » comme synonyme avec « diplomatique ». Nous pourrions citer le nom d’un homme qui vit encore et qu’on déclarait en haut lieu comme inappréciable pour le service public,
WARREN H ASTINGS,
et éminemment propre à être à la tôle de l’administration intérieure d’une présidence entière, mais par malheur complètement ignorant des affaires politiques.
Les maîtres anglais du Bengale déléguaient le gouvernement intérieur à un ministre indigène qui résidait à Moorshedabad. Toutes les questions militaires et, à l’exception de ce qui se rapportait au cérémonial, toutes les affaires extérieures étaient en dehors de son département; mais toutes les autres branches de l’administration lui étaient confiées. Ses appointements s’élevaient à cent mille livres sterling par an. La pension personnelle des nababs, qui montait à plus de trois cent mille livres sterling, passait par les mains du ministre et était en grande partie à sa disposition. Ce grand fonctionnaire était chargé de recueillir les revenus, de rendre la justice, de maintenir l’ordre, et il n’était responsable de cet immense pouvoir qu’envers les Anglais maîtres du pays.
Une situation si importante, si lucrative et si brillante était naturellement l’objet de l’ambition des indigènes les pliis capables et les plus puissants. Clive avait eu de la peine à décider entre des prétentions rivales. Deux candidats surtout sortaient de la foule, et représentaient tous les deux une race et une religion.
L’un était Mahommed Reza Khan, musulman d’extraction persane, capable, actif, religieux à la façon de son peuple et fort estimé parmi ses coreligionnaires. Il eût peut-être passé en Angleterre pour un politique avide et corrompu; mais en le jugeant d’après le niveau moins élevé de la moralité indoue, on pouvait le regarder comme un homme honorable et intègre.
Son compétiteur était un brahme indou, dont le nom est inséparablement associé à celui de Warren Hastings, grâce à un triste et terrible événement, le Maharajah Nuncomar. Cet homme avait joué un rôle très-important dans toutes les révolutions qui avaient eu lieu dans le Bengale depuis le temps de Surajah Dowlah.il unissait, à la considération qui appartient dans ce pays aux hommes de caste élevée et pure, le poids que donnent la richesse, les talents et Texpérience. Il est difficile de donner une idée de son caractère à ceux qui ne connaissent la nature humaine que sous la forme qu’elle revêt dans notre île. Nuncomar était aux autres Bengalis ce que l’Italien est à l’Anglais, ce que l’Indou est à l’Italien, ce que le Bengali est aux autres Indous. La constitution physique du Bengali est si délicate qu’elle en devient efféminée. Il vit constamment dans un bain de vapeur. Ses occupations sont sédentaires, ses membres frêles, ses mouvements languissants. Il a été foulé aux pieds pendant de longues années par des hommes de races plus hardies et plus vigoureuses. Le courage, l’indépendance, la vivacité sont des qualités auxquelles sa constitution et sa situation sont également défavorables. Son esprit est dans une analogie singulière avec son corps. Il est faible jusqu’à l’impuissance lorsqu’il s’agit de résister énergiquement ; mais sa souplesse et son tact excitent, chez les enfants de climats plus rudes, une admiration qui n’est pas sans mépris. Toutes les ressources qui sont la défense naturelle des faibles sont plus familières à celte race rusée qu’à l’ionien du temps de Juvénal ou au Juif du moyen âge. Ce que les cornes sont pour le buffle, ce que les griffes sont pour le tigre, ce que l’aiguillon est pour l’abeille, ce que la beauté, d’après la vieille chanson
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grecque, est à la femme, voilà ce qu’est la ruse pour le Bengali. D’amples promesses, des excuses plausibles, des histoires tissues de mensonges circonstanciés, les chicanes, les parjures, les contrefaçons d’écriture, ce sont à les armes offensives et défensives de la population du bas Gange. Ces millions d’hommes ne fournissent pas un seul cipaye aux armées de la compagnie. Mais, comme usuriers, comme changeurs, comme hommes de loi habiles, nulle classe d’êtres humains ne peut rivaliser avec eux. Avec toute sa douceur, le Bengali n’est point du tout facile à fléchir envers ses ennemis, ni sujet à la pitié. L’obstination qu’il apporte dans ses projets ne cède qu’à une pression immédiate de la peur. Il ne manque pas d’ailleurs d’une certaine espèce de courage qui fait parfois défaut à ses maîtres. Il oppose parfois aux maux inévitables un courage passif du même genre que celui que les stoïques attribuaient à leur sage imaginaire. Le soldat européen qui se précipite sur une batterie de canons en poussant des cris de victoire pourra crier sous le couteau du chirurgien ou tomber dans un violent désespoir en apprenant qu’il est condamné à mourir; mais le Bengali, qui pourrait voir son pays envahi, sa maison mise en cendres, ses enfants massacrés ou déshonorés sans avoir le courage de frapper un seul coup, a su parfois endurer la torture avec la fermeté de Mucius Scévola, et monter sur l’échafaud d’un pas aussi ferme et d’un cœur aussi tranquille qu’Algernon Sydney.
Ce caractère national était personnifié puissamment et avec exagération chez Nuncomar. Les employés de la compagnie l’avaient plusieurs fois trouvé mêlé dans les intrigues les plus criminelles. Dans une certaine
378 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, occasion, il accusa faussement un autre Indou, et lâcha de prouver sa culpabilité en produisant des documents controuvés. Dans une autre occasion, on découvrit que, tout en feignant rattachement le plus vif pour les Anglais, il faisait partie de plusieurs complots qui se tramaient contre eux, et qu’en particulier il servait d’intermédiaire pour une correspondance entre la cour de Delhi et les autorités françaises du Carnate. Ces crimes et d’autres pratiques du même genre l’avaient longtemps fait retenir en prison; mais ses talents et son influence lui avaient obtenu non-seulement la liberté, mais encore un certain degré de considération, même parmi les maîtres anglais de son pays.
Clive avait beaucoup de répugnance à mettre un musulman à la tête de l’administration du Bengale. D’autre part, il ne pouvait se résoudre à confier cet immense pouvoir à un homme îonvaiücu tant de fois de scélératesses de tout genre. En conséquence, en dépit des instances du nabab, sur lequel Nuncomar avait acquis une grande influence et qui désirait fort voir l’adroit Indou à la tête du gouvernement, Clive, après quelque hésitation, se décida sagement et honnêtement en faveur de Mahommed Reza Khan, qui remplissait ces hautes fonctions depuis sept ans lorsque Hastings devint gouverneur. Un fils en bas âge de Meer Jaffier était alors nabab, et la garde personnelle du jeune prince avait été confiée au ministre.
Nuncomar, poussé à la fois par la cupidité et par la méchanceté, travaillait sans cesse à miner l’autorité de son heureux rival. Ce n’était pas difficile. Les revenus du Bengale ne produisirent pas, sous l’administration établie par Clive, l’excédant qu’avait ospéré la compa-
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gnie, car on avait en Angleterre à cette époque les idées les plus absurdes à propos de la richesse de l’Inde. Les gens d’affaires eux- mêmes avaient l’imagination remplie de palais de porphyre, tendus du plus magnifique brocart, de monceaux de perles et de diamants, de sGuterrains où l’on mesurait au boisseau les pagodes et les mohurs d’or. Personne ne semblait se douter de ce qui était pourtant indubitablement la vérité, c’est que l’Inde était un pays plus pauvre que bien des pays qui passent pour pauvres en Europe, l’Irlande, par exemple, ou le Portugal. Les lords de la Trésorerie et les représentants de la Cité croyaient fermement que non-seulement le Bengale défraierait toutes ses dépenses, mais qu’on en tirerait une augmentation de dividende pour les propriétaires des actions de la compagnie des Indes, etdes ressources considérables pour les finances de l’Angleterre. Ces folles espérances furent déçues et les directeurs préférèrent naturellement attribuer leur désappointement à la mauvaise gestion de Mahommed Reza Khan, plutôt qu’à leur complète ignorance de l’état du pays confié à leurs soins. Ilsfurent confirmés dans leur erreur par les agents deNuncomar, car Nuncomar avait des agents même dans Leadenhall Street. Peu après l’arrivée d’Hastings à Calcutta, il reçut une lettre que la cour des directeurs lui adressait en particulier au lieu d’écrire au conseil en masse. Elle contenait l’ordre de destituer Mahommed Reza Khan, de l’arrêter ainsi que sa famille et tous ses partisans, et d’instituer une enquête sévère sur l’administration de la province. On ajoutait que le gouverneur ferait bien d’avoir recours à l’assistance de Nuncomar pour cette investigation. Tout en reconnaissant les vices de Nuncomar, assurait qu’il était facile de tirer grand avantage de ses
380 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, vices mêmes dans la conjoncture présente, et qu’il pouvait être utile de l’encourager par l’espoir de la récompense, bien qu’on ne pût pas se fier à lui.
Le gouverneur n’avait pas de goût pour Nuncomar. Ils s’étaient connus à Moorshedabad, bien des années auparavant, et avaient eu une querelle que toute l’autorité de leurs supérieurs avait eu de la peine à apaiser. Ils différaient infiniment sur la plupart des points, mais ils se ressemblaient en ceci que la nature de tous deux était implacable. Hastings n’avait au contraire aucun sentiment d’hostilité envers Mahommed Reza Khan. Cependant, il se mit à l’œuvre pour exécuter les instructions de la compagnie avec un empressement qu’il ne montrait jamais, à moins que les instructions ne fussent parfaitement d’accord avec ses propres vues. Il avait résolu, sagement, à notre avis, de se débarrasser du double système de gouvernement qui existait dans le Bengale. Les ordres des directeurs lui fournissaient les moyens d’exécuter son dessein, et le dispensaient de la nécessité de discuter la question avec son conseil. Il prit ses. mesures avec sa vigueur et son habileté ordinaires. A minuit, le palais de Mahommed Reza Khan, à Moorshedabad, fut entouré par un bataillon de cipayes. On réveilla le ministre, et on lui apprit qu’il était prisonnier. Il courba la tête avec la gravité d’un musulman et se soumit à la volonté de Dieu. 11 ne tombait pas seul. Le gouvernement du Bahar avait été confié à un chef nommé Schitab Roy. Il avait prouvé plus d’une fois avec éclat sa valeur et son attachement pour les Anglais. Dans le jour mémorable où la population de Patna vit de ses murs l’armée du Mogol tout entière dispersée par le petit corps du capitaine Knox , les vainqueurs anglais décernèrent d’une
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seule voix la palme du courage au brave Asiatique. «Je n’ai jamais vu un indigène se battre comme celui-là, » dit Knox en ramenant Schitab Roy couvert de sang et de poussière aux fonctionnaires anglais assemblés dans la factorerie. Schi tab Roy fut enveloppédans la ruine de Mohammed Reza Khan, destitué et mis aux arrêts Les membres du conseil n’eurent avis de ces mesures qu’au moment où les prisonniers étaient en route pour Calcutta.
On remit, sous différents prétextes, l’enquête à faire sur la conduite du ministre. Il fut retenu plusieurs mois dans une douce captivité. Cependant la grande révolution qu’avait projetée Hastings s’accomplissait. Le poste de ministre fut supprimé. L’administration intérieure passa dans les mains des employés de la compagnie. On institua un système, fort imparfait à la vérité, pour l’administration de la justice civile et criminelle, sous la surveillance des Anglais. Le nabab perdit toute participation, même extérieure, au gouvernement; mais on iui conserva une pension considérable et tous les dehors de la souveraineté. Comme il était en bas âge, il fut nécessaire de pourvoir à la garde de sa personne et de ses biens. On confia sa personne à une femme du harem de son père, connue sous le nom de la Munny Regum. On conféra le poste de trésorier de sa maison à un fils de Nuncomar, appelé Goordas. On avait besoin des services de Nuncomar, et on ne pouvait lui confier impunément le pouvoir; Hastings crut faire un coup de maître en récompensant un père capable et sans principes par la fortune d’un fils inoffensif.
La révolution accomplie, le double gouvernement aboli, la compagnie en pleine possession de la souveraineté dans le Rengale, Hastings n’avait plus aucun
382 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, motif de traiter avec rigueur les anciens ministres. On avait remis leur procès sous divers prétextes jusqu’à ce que la nouvelle organisation fût complète. On les amena alors devant une commission que présidait le gouverneur. Schitab Roy fut bientôt honorablement acquitté. On lui fit officiellement des excuses de l’emprisonnement qu’il avait subi. On lui prodigua toutes les marques de respect habituelles en Orient. On le revêtit d’une robe de cérémonie, on lui fit présent de riches joyaux et d’un éléphant magnifiquement équipé, et on le renvoya dans son gouvernement de Patna. Mais sa santé avait souffert de son emprisonnement, son âme fière avait été cruellement blessée, et il mourut de chagrin peu de temps après sa mise en liberté.
L’innocence de Mahommed Reza Khan ne fut pas si clairement établie. Mais le gouverneur n’était pas disposé à le traiter sévèrement. Après un long interrogatoire dans lequel Nuncomar joua le rôle d’accusateur et déploya toute l’habileté et toute la rancune invétérée qui le distinguaient, Hastings déclara que les accusations n’étaient pas prouvées, et donna l’ordre de mettre en liberté le ministre tombé.
Nuncomar avait voulu renverser l’administration musulmane et s’élever sur ses ruines. Sa méchanceté et sa cupidité se trouvaient également déçues. Hastings l’avait pris pour instrument, et s’était servi de lui dans le but de faire passer le gouvernement, de Moorsbcdabad à Calcutta, des mains des indigènes dans celles des Anglais. Le rival, l'ennemi qu’il avait envié si longtemps, qu’il avait persécuté avec tant d’animosité, était mis hors de cause sans aucune atteinte. La situation qu’il désirait depuis si longtemps et avec tant d’ardeur était abolie. Le
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gouverneur devait nécessairement devenir dès lors pour le vindicatif Brahme l’objet de la haine la plus intense. Il fallut bien cacher pour le moment de pareils sentiments, Mais le temps approchait où cette ancienne animosité devait éclater dans une lutte mortelle et désespérée.
Hastings fut contraint de porter son attention sur les affaires étrangères. Le but de sa diplomatie était alors tout simplement de se procurer de l’argent. Les finances de son gouvernement étaient embarrassées, et il était décidé à sortir d’embarras par quelque moyen, bon ou mauvais. Le principe qui dirigeait tous ses rapports avec ses voisins est pleinement exprimé par la vieille devise de l’une des grandes familles de maraudeurs de la vallée du Teviot : « Tu manqueras de tout avant que je manque de rien. » Il semble avoir établi, comme un principe fondamental, qu’on ne pouvait discuter, que lorsqu’il n’avait pas le nombre nécessaire de lacs de roupies pour le service public, il n’avait qu’à les prendre chez ceux qui les possédaient. Il faut dire une chose pour l’excuser. Ses supérieurs le pressaient d’Angleterre de telle façon que la plus haute vertu seule eût pu y résister, de telle façon qu’il ne lui restait d’autre alternative que de commettre de très-mauvaises actions, ou de donner sa démission et de renoncer, avec sa grande situation, à tout espoir de fortune et de distinction. Les directeurs, il est vrai, n’enjoignaient et n’approuvaient jamais un crime ; bien loin de là; tous ceux qui examineraient leur correspondance à cette époque y trouveraient beaucoup de sentiments de justice et d’humanité, beaucoup de préceptes excellents, en un mot un code admirable de morale politique. Mais chaque exhortation est modifiée ou annulée par une demande d’argent. « Gouvernez avec douceur
384 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, et envoyez plus d’argent; pratiquez une justice sévère et une grande modération envers les puissances voisines et envoyez plus d’argent. » Voilà, à vrai dire, le résumé de presque toutes les instructions que Hastings reçut jamais d’Angleterre. En interprétant ces instructions, elles se bornent à dire : « Soyez le père du peuple et opprimez-le ; soyez juste et injuste, modéré et rapace. » Les directeurs traitaient l’Inde comme l’Église, dans le bon vieux temps, traitait les hérétiques. Ils remettaient la victime aux mains des exécuteurs, avec l’ordre exprès d’user de toute la douceur possible. Nous n’accusons ni ne soupçonnons le moins du monde d’hypocrisie ceux qui rédigeaient ces dépêches. Il est probable qu’écrivant à six mille lieues de l’endroit où l’on devait exécuter leurs ordres, ils ne s’apercevaient pas de la grossière inconséquence dont ils se rendaient coupables, Mais l’inconséquence était évidente pour leur lieutenant de Calcutta qui recevait l’ordre d’envoyer sans faute en Angleterre un demi-million sterling, lorsque le trésor était vide, que l’armée n’était pas payée, que son traitement était en retard, que les récoltes manquaient et que les fermiers du gouvernement s’enfuyaient tous les jours. Hastings vit qu’il était absolument nécessaire de négliger les recommandations morales ou les exigences pécuniaires de ses chefs; obligé de leur désobéir en quelque chose, il avait à se demander quelle espèce de désobéissance ils pardonneraient le plus aisément, et il conclut prudemment que la marche la plus sûre serait de laisser de côté les sermons et de se procurer les roupies.
Un esprit aussi fécond, aussi peu embarrassé par des scrupules de conscience, ne pouvait manquer de découvrir bientôt quelque moyen de remédier aux embarras
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financiers du gouvernement. La pension du nabab du Bengale fut réduite d’un seul coup de trois cent vingt mille livres sterling par an à la moitié de cette somme. L acompagnie s’était engagée à payer tous les ans près de trois cent mille livres sterling au Grand Mogol en signe d’hommage pour les provinces qu’il avait confiées à ses soins, et elle lui avait cédé les districts de Corah et d’Allahabad. Sous prétexte que le Mogol n’était pas véritablement indépendant, et qu’il n’était qu’un instrument dans les mains d’autrui, Hastings résolut de retirer ces concessions; il déclara, en conséquence, que les Anglais ne paieraient plus le tribut, et envoya des troupes pour occuper Allahabad et Corah. La situation de ces places était de nature à entraîner beaucoup de dépenses sans grand avantage, si on les conservait; Hastings, qui cherchait de l’argent et non l’agrandissement du territoire, résolut de les vendre; les acheteurs ne manquèrent pas. La riche province d’Oude était tombée, au moment de la dissolution générale de l’empire mogol, entre les mains de la grande famille musulmane qui la gouverne encore aujourd’hui. Il y a vingt ans, cette famille a pris, avec la permission du gouvernement anglais, un titre royal; mais du temps de Warren Hastings, les mahométans de l’Inde auraient tenu une pareille prétention pour une odieustTimpiété. Le prince d’Oude exerçait le pouvoir souverain, mais n’osait en prendre le titre. Il ajoutait au nom de nabab ou de vice-roi celui de vizir de la monarchie indoustane, comme dans le dernier siècle les électeurs de Saxe et de Brandebourg, tout indépendants qu’ils étaient de l’empereur, et tout en portant souvent les armes contre lui , étaient fiers de porter le titre de grand chambellan et de grand maré-
386 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, chai. Sujah Dowlah, alors nabab-vizir, était dans les meilleurs rapports avec les Anglais; il était fort riche; Allahabad et Corah pouvaient lui être utiles, et n’étaient bonnes à rien pour la compagnie. Le vendeur et l’acheteur s’entendirent bientôt, et les provinces arrachées au Mogol passèrent au gouvernement d’Oude, moyennant cinq cent mille livres sterling environ.
Mais le vizir et le gouverneur avaient à décider d’une question plus importante encore. Il s’agissait de prononcer sur le sort d’un peuple courageux. La question fut résolue d’une manière qui a laissé une tache ineffaçable sur la réputation de Warren Hastings et sur celle de l’Angleterre.
La population de l’Asie centrale avait toujours été, à l’égard des habitants de l’Inde, ce que les guerriers des forêts germaines étaient pour les sujets de l’empire romain pendant sa décadence. L’Indou, timide, brun, élancé, craignait d’entrer en lutte avec les muscles vigoureux et le ferme courage de la race blanche qui habitait au delà des défilés. Il y a des raisons de croire qu’à une époque antérieure aux premières lueurs de l'histoire, ïe peuple qui parlait l’élégante et riche langue sanscrite vint de régions situées fort au delà de l’Hyphase et de l’Hystaspe, et imposa sonjoug aux indigènes. Il est certain que, durant les dix derniers siècles, des invasions successives parties de l’Occident fondaient sur hindoustan, et que le cours de la conquête ne retourna jamais vers le soleil couchant jusqu’à cette campagne mémorable où l’on vit la croix de Saint-George flotter sur les murs de Ghoizni.
Les empereurs de l’Indoustan venaient eux-mêmes du côté opposé de la grande chaîne de montagnes, et ils
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avaient toujours eu l’habitude de recruter leur armée chez !a race vaillante et robuste à laquelle leur illustre maison devait son origine. Parmi /es aventuriers militaires qui furent attirés des environs de Caboul et de Candahar sous l’étendard mogol, on remarquait plusieurs corps d’une grande bravoure, connus sous le nom de Rohillas. On avait récompensé leurs services en leur donnant des terres considérables, des fiefs de la lance, si nous pouvons employer une expression empruntée à un état de choses analogue, qui s’étendaient dans la petite plaine que traverse le Ramgunga en descendant des hauteurs neigeuses du Rumaon pour s’unir au Gange. Dans la confusion générale qui suivit la mort d’Aurengzeb, la colonie guerrière devint indépendante en fait. Les Rohillas se distinguaient des autres habitants de l’Inde par la blancheur particulière de leur teint. Leur courage dans la guerre et leur adresse dans les arts de la paix leur assuraient une distinction plus honorable. Pendant que l’anarchie régnait du Lahore au cap Comorin, leur petit territoire jouissait du repos sous la garde de leur valeur. L’agriculture et le commerce florissaient parmi eux ; ils ne négligeaient ni la rhétorique ni la poésie. Beaucoup de gens encore vivants ont entendu des hommes âgés parler avec regret de l’âge d’or où les princes afghans régnaient dans la vallée deRohilcund.
Sujah Dowlah avait à cœur d’ajouter à sa principauté ce riche district. Il n’avait absolument aucun droit ni ombre de droit. Ses prétentions n’étaient pas mieux fondées que celles de Catherine II à la Pologne, ou celles de la famille Bonaparte au trône d’Espagne. Les Rohillas possédaient leur pays précisément au môme titre qu’il possédait le sien, et ils avaient gouverné leur pays inli-
niment mieux qu’il n’avait jamais gouverné le sien. Les Rohillas n’étaient pas d’ailleurs un peuple qu’on pût attaquer avec pleine sécurité. Leur territoire était à la vérité une plaine ouverte, dépourvue de tout moyen naturel de défense. Mais le noble sang de l’Afghanistan coulait dans leurs veines. Comme soldats, ils n’avaient pas cette fermeté qu’on ne trouve guère qu’en compagnie d’une discipline exacte, mais ils avaient prouvé sur bien des champs de bataille leur impétueuse valeur. On disait que leurs chefs, lorsqu’ils étaient unis par un danger commun, pouvaient mettre en campagne quatre-vingt mille hommes. Sujah Dowlah les avait vus combattre, et il éprouvait une prudente répugnance à entrer en lutte avec eux. II y avait dans l’Inde une armée, une seule, à laquelle ne pouvaient résister même ces fières tribus du Caucase. Il était prouvé que ni un nombre dix fois supérieur, ni toute l’ardeur martiale des nations asiatiques les plus hardies ne pouvaient servir à quelque chose contre la science et la résolution des Anglais. Serait-il possible de persuader au gouverneur du Bengale de louer à prix d’argent l’irrésistible énergie de ce peuple roi, de vendre cette habileté devant laquelle les chefs les plus capables de l’Indoustan devenaient aussi impuissants que des enfants, cette discipline qui avait si souvent triomphé des efforts furieux du fanatisme et du désespoir, cet indomptable courage anglais qui n’est jamais plus calme et plus obstiné qu’à la fin d’une journée douteuse et meurtrière ?
C’était là ce que demandait le nabab-vizir, et ce qu’Hastings accorda. Le marché fut bientôt conclu. Chacun des deux négociateurs possédait ce qui manquait à l’autre. Hastings avait besoin de fonds pour entretenir le gou-
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vernement du Bengale, et les revenus de Sujah Dowlali étaient considérables. Sujah Dowlah avait en tête de subjuguer les Rohillas, et Hastings avait à sa disposition les seules troupes qui pussent subjuguer les Rohillas. Il fut convenu qu’on prêterait au nabab-vizir une armée anglaise, et qu’il paierait pour le prêt quatre cent mille livres sterling, en se chargeant en outre de défrayer les dépenses des troupes pendant qu'elles seraient à son service.
« Je ne puis véritablement concevoir, » dit le révérend M. Gleig, « par quelles raisons de justice morale ou politique cette proposition mérite d’être stigmatisée comme un acte infâme. » Si nous comprenons bien le sens des mots, il est infâme de commettre une mauvaise action pour de l'argent, et c’est une mauvaise action que de faire la guerre sans avoir reçu de provocation. Dans cette guerre-ci, il ne manquait peut-être pas une seule circonstance aggravante. Le but de la guerre contre les Rohillas était de priver d’un bon gouvernement une population nombreuse qui ne nous avait jamais fait de mal, pour la mettre contre son gré sous un. gouvernement détestable. Ce n’était pas tout encore. L’Angleterre descendait au-dessous de ces petits princes allemands qui , vers la même époque , nous vendaient des troupes pour combattre les Américains. Les marchands de hussards de la Hesse et d’Anspach étaient sûrs au moins que les expéditions auxquelles on employait leurs soldats seraient conduites conformément aux règles d'humanité de la guerre civilisée. Était-il probable qu’il en fût de même pour la guerre contre les Rohillas? Le gouverneur stipula-t-il qu’on la conduirait ainsi? Il savait bien comment les Indous faisaient la
390 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES guerre; il savait bien qu’on abuserait très-probablement d’une manière atroce du pouvoir qu’il avait consenti à mettre entre les mains de Sujah Dowlah, et il ne demanda aucune promesse, aucune garantie pour s’assurer qu’on n’en abuserait pas. Il ne se réserva même pas le droit de retirer son aide en cas d’abus, quelque odieux qu’ils pussent être. M. Gleig répète l’absurde excuse du major Scott, qui a prétendu que Hastings avait bien le droit de louer des troupes anglaises pour le massacre des Rohillas, attendu que les Rohiîlas n’étaient pas de race indoue, mais bien une colonie venue d’un pays éloigné. Qu’étaient donc les Anglais eux-mêmes? Était-ce à eux de proclamer la croisade pour l’expulsion de tout étranger des contrées arrosées par le Gange? Était-il naturel d’entendre soutenir par leur bouche qu’un colon étranger qui fonde un empire dans l’Inde est un caput lu pinum? Qu’auraient-ils dit si une autre puissance était venue, scus un semblable prétexte, attaquer, sans la moindre provocation, Madras ou Calcutta? Il ne manquait qu’une pareille défense à l’infamie de la transaction ; -l’atrocité du crime et l’hypocrisie de l’apologie sont dignes l’une de l’autre.
L’une des trois brigades qui composaient l'armée du Bengale partit sous les ordres du colonel Champion pour rejoindre Sujah Dowlah. Les Rohiîlas firent des représentations, supplièrent, offrirent une rançon considérable; tout fut vain. Ils résolurent alors de se défendre jusqu’au dernier moment. On livra une bataille sanglante. a L^ennemi , » dit le colonel Champion, « fit preuve d’assez grandes connaissances militaires, et il est impossible d’imaginer une résolution plus obstinée que celle qu’ils déployèrent. Le lâche souverain d’Oude
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s’enfuit, du champ de bataille. Les Anglais restèrent seuls, mais leur feu et leurs charges étaient irrésistibles. Ce ne fut pourtant cpA’après la mort de leurs chefs les plus distingués, tombés à la tête de leurs troupes, que les rangs des Rohillas commencèrent à céder. Alors le nabab-vizir arriva avec sa canaille et se hâta de piller le camp des braves ennemis qu’il n’avait pas osé regarder en face. Les soldats de la compagnie, habitués à une discipline exacte, conservèrent l’ordre le plus parfait pendant que leurs misérables alliés pillaient dans les tentes ; mais on entendit bien des voix s’écrier : « Nous nous sommes battus tout seuls, et ces coquins-là ont tout le profit. »
Alors les horreurs habituelles à la guerre dans l’Inde se déchaînèrent dans les villes et les belles vallées du Rohilcund. La contrée tout entière fut en flammes. Plus de cent mille personnes quittèrent leurs maisons pour se réfugier dans des fourrés empestés, préférant la famine, la fièvre et les retraites des tigres à la tyrannie de l’homme auquel un gouvernement anglais et chrétien avait, pour l’amour d’un gain honteux, vendu leurs richesses, leur sang et l’honneur de leurs femmes et de leurs filles. Le colonel Champion fit des remontrances au nabab-vizir, et adressa des représentations énergiques au fort William ; mais le gouverneur n’avait pas fait de conditions sur la manière dont la guerre devait être dirigée. Il s’était uniquement inquiété de ses quarante lacs de roupies; et, bien qu’il pût désapprouver la froide barbarie de Sujah Dowlah, il ne se croyait pas le droit d’intervenir autrement que par ses avis. Cette délicatesse excite l’admiration de son révérend biographe : « M. Hastings, » dit-il, « ne pouvait dicter des lois au
392 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, nabab, ni permettre au commandant des troupes de la compagnie de dicter des lois sur la manière dont la guerre devait être conduite. » Non, sans doute, M. Hastings n’avait autre chose à faire qu’à étouffer par la force les nobles efforts d’un peuple innocent défendant sa liberté. Toute résistance militaire domptée, il avait fait son devoir; il ne lui restait plus qu’à se croiser les bras et à regarder faire pendant qu’on brûlait les villages, qu’on massacrait les enfants, qu’on déshonorait les femmes. M. Gleig peut-il soutenir sérieusement cette opinion? Y a-t-il une règle plus claire que celle qui oblige un homme qui donne volontairement à un autre homme un pouvoir irrésistible sur des êtres humains, de veiller à ce qu’on n’abuse pas cruellement de ce pouvoir? Nous demandons pardon à nos lecteurs de discuter une proposition si évidente.
Il faut se hâter d’arriver à la fin de cette honteuse et triste histoire. La guerre cessa. La plus noble population de l’Inde resta soumise à un tyran avide, lâche, cruel. Le commerce et l’agriculture languirent. La riche province qui avait excité la cupidité de Sujah Dowlah devint la plus misérable partie de ses misérables États. Cependant cette nation maltraitée existe encore. On a vu apparaître à de longs intervalles des éclairs de son ancienne valeur; et même aujourd’hui le courage, le respect de soi-même, un sentiment chevaleresque rare en Asie, et un amer souvenir du grand crime de l’Angleterre distinguent encore la noble race des Afghans. Ils passent encore aujourd’hui pour les plus braves des cipayes, à l’arme blanche; et un homme qui a eu beaucoup d’occasions d’observer remarquait dernièrement que les seuls indigènes de l’Inde qu’on puisse appeler
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véritablement des gentilshommes se trouvent parmi les Rohillas.
Quoi que nous puissions penser deia moralité de Hastings, on ne peut nier que les résultats financiers de sa politique ne fissent honneur à ses talents. Moins de deux ans après s’être chargé du gouvernement, sans imposer de nouveaux fardeaux au peuple soumis à son autorité, il avait augmenté les revenus annuels de la compagnie de quatre cent cinquante mille livres sterling environ, et lui avait en outre envoyé un million sterling d’argent comptant. Il avait soulagé les finances du Bengale de dépenses se montant tous les ans environ à deux cent cinquante mille livres sterling, et il en avait chargé le nabab d’Oude. Sans aucun doute, si ces résultats eussent été obtenus par des moyens honorables, il aurait eu droit à la plus vive reconnaissance de son pays, et quels que fussent les moyens, les effets prouvaient qu’il avait un grand talent pour l’administration.
Cependant le Parlement s’était livré à de longues et sérieuses discussions sur les affaires de l’Asie. Le ministère de lord North, pendant la session de 1773, adopta une mesure qui apporta de grands changements dans la constitution du gouvernement de l’Inde. Cette loi, connue sous le nom d’Acte régulateur, décida que la présidence du Bengale exercerait un contrôle sur les autres possessions de la compagnie ; que le magistrat à la tête de cette présidence porterait le titre de gouverneur général ; qu’il serait assisté par quatre conseillers, et qu’on établirait à Calcutta une cour suprême de justice, composée d’un juge principal et de trois juges inférieurs. Cette cour devait être indépendante du gouverneur général et du conseil, et on lui confia une j uridiction
394 ESSAIS HISTORIQUES ET RIOGR APHIQUES. civile et criminelle extrêmement étendue et à laquelle on n’assigna point de limites.
L’acte nommait le gouverneur général et les conseillers, qui devaient occuper leurs postes pour cinq ans. Hastings devait être le premier gouverneur général. L’un des quatre nouveaux conseillers, M. Barwell, homme plein d’expérience et depuis longtemps au service de la compagnie, était alors dans l’Inde. Les trois autres, le général Glavering, M. Monson et M. Francis, vinrent d’Angleterre.
Le plus capable des nouveaux conseillers était sans aucun doute Philippe Francis. Les écrits qu’il a avoués prouvent qu’il possédait beaucoup d’instruction et d’éloquence. Plusieurs années passées dans les bureaux des ministères lui avaient donné l’habitude des affaires. Ses ennemis n’ont jamais nié qu’il ne fût courageux et intrépide, et ses amis sont forcés d’avouer qu’il avait une idée exagérée de lui-même, qu’il était d’une humeur irritable, que ses manières étaient souvent rudes et emportées, et que ses haines étaient violentes et invétérées.
li est presque impossible de parler de cet homme éminent sans jeter un coup d’œii sur la question que son nom suggère dès l’abord à tous les esprits. Était-il l’auteur des lettres de Junius ?Nous en sommes profondément convaincus. L’écriture de Junius est l’écriture de Francis, qui était très-remarquable, un peu déguisée. Quant à la position, aux occupations et aux relations de Junius, voici les faits les plus importants qu’on puisse tenir pour clairement prouvés : d’abord il était au courant des formes techniques des bureaux de l’administration; secondement il connaissait à fond les affaires du ministère de la guerre; troisièmement, pendant l’année 4770, il suivit
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lesdébats de la chambre des lords, et prit des notes sur les discours, en particulier sur ceux de lord Chatham ; quatrièmement, il fut vivement blessé de la nomination de M. Charnier comme sous-secrétaire d’État de la guerre; cinquièmement, il élait attaché à lord Holland par quelque lien puissant. Or, Francis passa plusieurs années dans les bureaux du secrétaire d’État. Il fut ensuite premier commis au ministère de la guerre. Il a dit plusieurs fois lui-même qu’il avait entendu plusieurs discours de lord Chatham, en 1770, et quelques-uns de ces discours ont été imprimés sur ses notes. Il donna sa démission de premier commis du ministère de la guerre par dépit de la nomination de M. Charnier. Ce fut lord Holland qui le fit entrer au service de l’État. Voilà cinq traits caractéristiques qui doivent se retrouver chez Junius. On les trouve tous les cinq chez M. Francis. Nous ne croyons pas qu’on puisse trouver, chez quelque autre personne que ce soit, plus de deux de ces signes. Si cet argument ne tranche pas la question, il devient inutile de raisonner par induction.
Les preuves intrinsèques nous semblent indiquer la même chose. Le style de Francis a une grande ressemblance avec celui de Junius, et nous ne sommes pas porté à admettre ce qu’on tient en général pour convenu, c’est-à-dire que les écrits avoués par Francis soient décidément inférieurs aux lettres anonymes. L’argument qu’on tire de l’infériorité pourrait en tout cas s’appliquer avec une force au moins égale à tous les prétendants qu’on a jamais cités, à l’exception de Burke, et ce serait perdre son temps que de l’employer à prouver que Burke n’était pas Junius. Quelle conclusion, après tout, peut-on tirer d’une simple infériorité? Il arrive à tous les auteurs
396 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, de faire un ouvrage qui vaut mieux que tous les autres, et l’intervalle qui sépare le meilleur ouvrage de celui qui vient après peut être très-grand. Personne ne dira que les meilleures lettres de Junius soient plus décidément supérieures aux ouvrages avoués par Francis que ne sont trois ou quatre des tragédies de Corneille en comparaison du reste, trois ou quatre des comédies de Ben Johnson en comparaison du reste, que n’est le Voyage du pèlerin en comparaison des autres voyages de Bunyan, ou Don Quichotte en comparaison des autres livres de Cervantes. Il est même certain que l’homme au masque, quel qu’il fût, était un écrivain fort inégal. Pour ne pas aller plus loin que les lettres qui portent la signature de Junius, la lettre au roi et les lettres à Horne Tooke ont peu de chose en commun si ce n’est l’âpreté du ton, et l’âpreté était un ingrédient qui manquait rarement dax.s les écrits ou les discours de Francis.
A la vérité, l’une des preuves les plus fortes pour nous que Francis était Junius est la ressemblance morale qui existe entre les deux hommes. Il n’est pas difficile, d’après les lettres, sous diverses signatures, qu’on sait avoir été écrites par Junius, et par ses rapports avec Woodfall et d’autres personnes, de se faire une idée assez exacte de son caractère. C’était évidemment un homme qui n’était pas dépourvu de grandeur d’âme et d’un patriotisme véritable, et dont les vices n’étaient pas empreints de bassesse. Mais il devait en même temps être insolent et arrogant au plus haut degré, être porté à la malveillance, et enclin à prendre la malveillance pour de la vertu publique. « Fais-tu bien d’être irrité?» demandait jadis l’Éternel au prophète hébreu. Et il répondit : « Je fais bien. » C’était évidemment
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la disposition de Junius, et c’est à cette cause que nous attribuons la cruauté farouche dont quelques-unes de ses lettres sont entachées. Personne n’est aussi impitoyable que ceux qui se font assez d’illusions pour confondre leurs antipathies avec leurs devoirs. Il faut ajouter que Junius, tout en étant rattaché au parti démocratique par des inimitiés communes, était exactement l’opposé d’un démocrate en politique. Il attaquait les individus avec une dureté qui violait sans cesse toutes les lois de la guerre littéraire ; mais il regardait les parties les plus défectueuses des vieilles institutions avec un respect qui allait jusqu’à l’affectation, plaidait avec ardeur la cause du bourg d’Old-Sarum, et disait dédaigneusement aux capitalistes de Leeds et de Manchester que, s’ils voulaient avoir droit de suffrage , ils n’avaient qu’à acheter des terres et à devenir francs tenanciers dans les comtés de Lancastre et d’York. Tous ces traits pourraient être reproduits, presque sans changement, croyons-nous, pour faire le portrait de Philippe Francis.
Il ne faut pas s’étonner que le grand écrivain anonyme fût disposé, vers cette époque, à quitter le pays qu’il avait si puissamment remué par son éloquence. Tout avait mal tourné pour lui. Le parti qu’il préférait évidemment à tous les autres, le parti de Georges Grenville, s’était dispersé depuis la mort de son chef, et lord Suffolk l’avait amené en grande partie aux bancs du ministère. La fermentation causée par les élections du Middlesex s’était calmée. Toutes les factions devaient également être un objet d’aversion pour Junius. Ses opinions sur les affaires intérieures le séparaient du ministère; ses opinions sur les affaires des colonies le séparaient de l’opposition. Au milieu de semblables circonstances, il avait jeté sa
398 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, plume dans un accès de misanthropie et de désespoir. Sa lettre d’adieu à M. Woodfall porte la date du 19 janvier 1773. Dans cette lettre, il déclarait qu’il faudrait qu’il fût idiot pour écrire de nouveau, qu’il avait eu de bonnes intentions pour sa cause et pour le public, qu’il abandonnait tout cela, qu’il n’y avait pas dix hommes en état d’agir d’accord, sur quelque question que ce fût : « Mais tout est de même, » écrivait-il, » tout est bas et méprisable. Vous n’avez jamais faibli que je sache, et je serai toujours ravi d’apprendre que vous prospérez. » Telles furent les dernières paroles de Junius. Un an après, Philippe Francis était en route pour le Bengale.
Les juges de la cour suprême accompagnaient les trois nouveaux conseillers. Le grand juge était sir Élie Impey. C’était une vieille connaissance de Hastings, et il est probable que, si le gouverneur général eût cherché dans toutes les cours de justice, il n’eût pu trouver un aussi utile instrument. Mais les membres du conseil n’étaient point en humeur de soumission. La nouvelle forme de gouvernement déplaisait souverainement a Hastings, qui n’avait pas grande idee de ses coadjuteurs. Ils Pavaient ouï dire, et étaient disposés à se montrer soupçonneux et pointilleux. Quand les gens sont en semblable disposition d’esprit, la moindre bagatelle suffit pour fournir une occasion de querelle. Les membres du conseil s’attendaient à être salués de vingt et un coups de canon par le fort William. Hastings ne fit tirer que dix-sept coups. Us mirent pied à terre de mauvaise humeur. Us échangèrent les premiers compliments avec une froide réserve. Le lendemain éclata cette longue querelle qui, après avoir bouleversé l’Inde anglaise, se renouvela en Angleterre, et dans laquelle les orateurs ti
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les hommes d’État les plus éminents de leur siècle prirent parti d’un côté ou de l’autre.
Hastings était soutenu par Barwell. Ils n’avaient pas toujours été bien ensemble; mais l’arrivée des nouveaux membres du conseil venus d’Angleterre eut naturellement l’effet de réconcilier les anciens employés de la compagnie. Clavering, Monson et Francis formaient la majorité. Ils enlevèrent immédiatement le gouvernement à Hastings, condamnèrent, non sans justice, ses rapports récents avec le nabab-vizir, rappelèrent d’Oude l’agent anglais pour y envoyer une de leurs créatures, ordonnèrent à la brigade qui avait vaincu les malheureux Rohillas de revenir sur le territoire de la compagnie, et instituèrent une enquête sévère sur la manière dont la guerre avait été conduite. Ils en vinrent ensuite, en dépit des remontrances du gouverneur général, à exercer de la manière la plus imprudente leur nouvelle autorité sur les présidences inférieures, mirent à Bombay toutes les affaires en désordre, et intervinrent avec un incroyable mélange de témérité et de faiblesse dans les querelles intestines du gouvernement mahratte. En même temps, ils tombèrent sur l’administration intérieure du Bengale et attaquèrent tout le système financier et judiciaire, système défectueux sans doute, mais que des gens qui arrivaient d’Angleterre n’étaient pas fort en état d’améliorer. L’effet de leur réforme fut de retirer toute protection à la vie et à la propriété, et d’amener jusque dans les faubourgs de Calcutta des bandes de voleurs qui pillaient et massacraient impunément. Hastings continua d’habiter le palais du gouvernement et de loucher les appointements de gouverneur général. 11 continua même à diriger le conseil toutes les
400 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, fois qu’il s’agissait d’expédier des affaires courantes, car ses adversaires ne pouvaient s’empêcher de sentir qu’il savait beaucoup de choses qu’ils ignoraient, et qu’il décidait promptement et sûrement une foule de questions qui les eussent cruellement embarrassés; mais on lui avait enlevé l’autorité supérieure dans le gouvernement et toute part dans la nomination aux postes importants.
Les indigènes s’en aperçurent bientôt. Us regardèrent Hastings comme un homme tombé, et ils agirent d’après leurs habitudes. Quelques-uns de nos lecteurs peuvent avoir vu aux Indes une nuée de corbeaux faisant mourir sous leurs coups de bec un vautour malade ; c’est un type assez vrai de ce qui arrive dans ce pays toutes les fois que la fortune abandonne un homme qui a été grand et qu’on a craint. En un instant, tous les sycophantes qui étaient prêts la veille à mentir pour lui, à contrefaire pour lui des écritures, à se charger de ses empoisonnements, à lui servir d’entremetteurs, se bâtent d’acheter la faveur de ses ennemis victorieux en l’accusant. Un gouvernement indou n’a qu’à laisser comprendre qu’il désire voir perdre une certaine personne; vingt-quatre heures après, on lui aura mis entre les mains des accusations graves, accompagnées de dépositions tellement complètes et tellement détaillées que ceux qui n’ont pas l’habitude des mensonges asiatiques ne peuvent s’empêcher de les croire décisives. C’est fort heureux si la signature de la victime désignée ne se trouve pas contrefaite au bas de quelque contrat illégal, et si on ne trouve pas moyen de cacher dans quelque coin de sa maison un papier révélant une trahison. On regardait alors Hastings comme un homme perdu sans ressource. Le pouvoir de faire et de défaire la. fortune de tout le monde au Bengale semblait
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avoir passé dans les mains des nouveaux conseillers. Aussitôt, les accusations contre le gouverneur générai commencèrent à pleuvoir. Elles étaient accueillies avec empressement par la majorité dont les membres étaient, pour leur rendre justice, gens de trop d’honneur pour favoriser sciemment de fausses accusations, mais qui ne connaissaient pas suffisamment l’Orient pour savoir que, dans cette partie du monde, un faible encouragement du pouvoir suffît pour faire naître en huit jours plus d’Oates, de Bedloes et de Dangerfields que Westminster- Hall n’en voit en un siècle.
Il eût été bien étrange qu’en semblable conjoncture Nuncomar fût resté dans l’inaction. Le méchant homme était poussé à la fois par la malignité, par l’avarice et par l’ambition. Le temps était venu de se venger de son ancien ennemi, d’assouvir une rancune de dix-sept années, de gagner la faveur de la majorité du conseil, et de devenir le plus grand des indigènes du Bengale. Depuis l’arrivée des nouveaux conseillers, il leur avait fait la cour la plus assidue, et en conséquence il avait été honteusement exclu du palais du gouvernement. Il mit alors entre les mains de Francis un papier qui contenait plusieurs accusations de la nature la plus grave. Ce document accusait Hastings d’avoir mis en vente certaines charges, et d’avoir reçu de l’argent pour permettre à des criminels d’échapper à la justice. En particulier, on assurait que Mahommed Reza Khan avait été mis en liberté en considération d’une somme considérable qu’il avait payée au gouverneur général.
Francis lut cette pièce au conseil. Une violente altercation s’ensuivit. Hastings se plaignit amèrement des procédés dont on usait envers lui, parla avec mépris de
Nuncomar, des accusations de Nuncomar, et nia 1b droit du conseil à faire le procès du gouverneur. A la réunion suivante, le conseil reçut une nouvelle communication de Nuncomar. Il demandait la permission de se présenterai! conseil, afin de soutenir lui-même ses assertions. Une nouvelle discussion fort orageuse s’éleva làdessus. Le gouverneur général soutint que la salle du conseii n’était pas un lieu convenable pour une semblable enquête, qu’il ne pouvait attendre de gens échauffés par une lutte de tous les jours contre lui, l’impartialité nécessaire à des juges, et qu’il ne pouvait, sans compromettre la dignité de sa charge, consentir à être confronté avec un homme tel que Nuncomar. La majorité résolut néanmoins d’examiner les accusations. Haslings se leva, déclara que la séance était levée, et quitta la chambre accompagné de Barwell. Les autres membres restèrent à leurs places, votèrent qu’ils constituaient un conseil, mirent Clavering dans le fauteuil du président, et donnèrent l’ordre de faire entrer Nuncomar. Non-seulement Nuncomar persista dans ses premières accusations; mais, selon l'habitude de l’Orient, il produisit une quantité de charges supplémentaires. Il déclara que Hastings avait reçu une grosse somme du rajah Goordas pour le nommer au poste de trésorier de la maison du nabab, et pour charger la Munny Begum du soin de la personne de Son Altesse. Il produisit une lettre qui portait, disait-il, le sceau de la Munny Begum pour attester la vérité de son histoire. Le sceau, soit qu’il lût forgé comme l’affirmait Haslings, soit qu’il fûtvériiabie, comme nous sommes plutôt portés aie croire, ne prouvait rien; tous ceux qui connaissent l’Inde savent qu il suffisait à Nuncomar de dire à la Munny Begum qu une lettre d3
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cette nature ferait plaisir à la majorité du eonseii pour obtenir à l’instant son attestation. La majorité vota pourtant que cette accusation était prouvée, que Hastings avait reçu, dans un but de corruption, trente ou quarante mille livres sterling et qu’il fallait le contraindre de rendre cette somme.
Le sentiment public des Anglais au Bengale était fort en faveur du gouverneur général. Ii était décidément supérieur à ses persécuteurs par ses talents en affaires, par sa connaissance du pays, par la courtoisie habituelle de ses manières. Les employés de la compagnie étaient naturellement disposés à prendre le parti du membre le plus distingué de leur corps contre un commis du ministère de la guerre, qui ne savait pas la langue du pays, ne connaissait pas le caractère des indigènes, et prenait pourtant sur lui de réglementer toutes les branches de l’administration. Hastings était néanmoins, malgré la sympathie générale de ses compatriotes, dans une situation extrêmement pénible. Il pouvait encore en appeler à l’autorité suprême en Angleterre. Si cette autorité prenait parti pour ses ennemis , il ne lui restait plus qu’à renoncer à sa charge. En conséquence, il mit sa démission entre les mains de son agent à Londres, le colonel Macleane. Mais Macleane avait ordre de n’envoyer la démission que s’il était bien prouvé que l’opinion était contraire au gouverneur général dans le conseil de la compagnie.
Le triomphe de Nuncomar semblait complet. Il tenait tous ies jours un lever auquel ses compatriotes se rendaient en foule, et que la majorité du conseil daigna un jour honorer de sa présence. Sa maison était devenue un bureau destiné à recevoir les accusations contre le
404 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, gouverneur général. On disait que, moitié par des menaces, moitié par des cajoleries, le perfide brahmine avait persuadé à un grand nombre des hommes les plus riches de la province d’envoyer leurs plaintes. Mais il jouait un jeu dangereux. Il n’était pas prudent de réduire au désespoir un homme aussi résolu et qui possédait autant de ressources que Warren Hastings. Nuncomar, avec toute sa finesse, ne comprenait pas la nature des institutions sous lesquelles il vivait. Il voyait qu’il avait avec lui la majorité du corps qui faisait les traités , donnait les places et levait les impôts. Il n’avait aucune idée de la séparation qui existait entre les fonctions politiques et les fonctions judiciaires. Il ne lui était probablement jamais venu à l’esprit qu’il y eût dans le Bengale une autorité parfaitement indépendante du conseil, une autorité qui pouvait protéger ceux que le conseil voulait renverser, et envoyer au gibet ceux que le conseil voulait protéger. Telle était pourtant la vérité. La cour suprême, dans la sphère de ses attributions, était parfaitement indépendante du gouvernement. Hastings , avec sa sagacité ordinaire, avait vu quels avantages il pouvait tirer de la possession de ce rempart, et il avait agi en conséquence. Les juges, et surtout le grand juge, étaient hostiles à la majorité du conseil. Le temps était venu de mettre en œuvre cette machine redoutable.
Tout d’un coup, Calcutta apprit avec étonnement que Nuncomar avait été arrêté pour fait de félonie, mis en accusation et. jeté dans la prison commune. On lui imputait le crime d’avoir, six ans auparavant, fait un faux en écritures de commerce. Le plaignant ostensible était un indigène. Mais ce fut, alors comme aujourd’hui, l’opinion de tout le monde, les idiots et les biograpties
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exceptés, que Hastings était le véritable auteur de cette manœuvre.
La fureur des membres de la majorité fut extrême. Ils protestèrent contre les mesures de la cour suprême et envoyèrent aux juges plusieurs messages pressants pour demander que Nuncomar fût admis à donner cau« tion. Les juges refusèrent résolûment et avec hauteur. Tout ce que le conseil put faire fut d’entasser les honneurs et les émoluments sur la famille de Nuncomar, et c’est ce qu’il fît. Cependant les assises s’ouvrirent; l’accusation fut admise, et Nuncomar fut amené devant sir Élie Impey, et devant un jury composé d’Anglais. Le procès fut démesurément long, grâce à des témoignages contradictoires en grand nombre et à la nécessité de faire traduire mot à mot toutes les dépositions. Enfin, le jury déclara l’accusé coupable, et le grand juge annonça que le prisonnier était condamné à mort.
M. Gleig est si singulièrement ignorant qu’il imagine que les juges n’avaient plus de pouvoir sur l’affaire, et que le droit de faire grâce à Nuncomar appartenait au conseil. En conséquence, il jette sur Francis et sur le parti de Francis tout le blâme de ce qui se passa ensuite. Nous aurions cru qu’un homme qui avait publié cinq ou six gros volumes sur les affaires de l’Inde eût pu prendre la peine de s’instruire des principes fondamentaux du gouvernement dans l’Inde. La cour suprême avait, d’après l’acte régulateur, le droit d’accorder un sursis aux criminels, jusqu’à ce qu’on connût le bon plaisir de la couronne. Le conseil n’avait alors aucun pouvoir pour intervenir.
Nous tenons pour parfaitement évident que sir Élie
406 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES Impey aurait dû surseoir à l’exécution de Nuncomar. C’est une question de savoir si la procédure tout entière n’était pas illégale. Mais il est certain que, quel que pût être, d’après certaines règles techniques d’interprétation, reflet du statut en vertu duquel eut lieu le procès, il était fort injuste de pendre un Indou pour avoir fait un faux. La loi qui punissait de mort en Angleterre le crime de faux avait été votée sans qu’on pensât le moins du monde à l’état de la société dans l’Inde. Les indigènes de l’Inde ne la connaissaient pas. Elle n’avait jamais été appliquée parmi eux, et ce n’était assurément pas faute de délinquants. Elle choquait au plus haut point toutes leurs idées. Ils n’étaient pas accoutumés à la distinction que diverses circonstances particulières à notre état de société nous ont amenés à établir entre le crime de faux et toute autre espèce de fourberie. Contrefaire un sceau était pour eux une manière ordinaire d’escroquer de l’argent, et il ne leur était jamais venu à l’esprit qu’on pût punir ce crime aussi séyèrement que l’assassinat ou le vol de grand chemin. Un juge impartial eût indubitablement réservé la décision au souverain; mais Impey ne voulut entendre parler ni de grâce ni de sursis.
L’excitation était grande dans toutes les classes. Francis et ses adhérents anglais peu nombreux accusaient le gouverneur général et le grand juge d’être des meurtriers de la pire espèce. Clavering, dit-on, jurait qu’il sauverait Nuncomar, fût-ce au pied du gibet. La masse de la société européenne, malgré son attachement pour le gouverneur général , ne pouvait s’empêcher d’éprouver de la compassion pour un homme qui, en dépit de tous ses ennemis, avait tenu si longtemps tant de place à leurs yeux, qui avait été grand et puis-
WARREN HASTINGS
sant avant que l’empire anglais dans l’Inde eût pris naissance, et auquel les gouverneurs et les membres du conseil, alors simples agents commerciaux, faisaient jadis la cour pour obtenir sa protection. Le sentiment des Indous était bien plus vif. Ils n’étaient pas assurément gens à frapper un seul coup pour leur compatriote, mais sa condamnation les remplit d’effroi et de douleur. En le jugeant même d’après le code peu sévère de leur morale, c’était un mauvais homme; mais tout mauvais qu’il était, il était le chef de leur race et de leur religion, un brahmine distingué entre les brahmines. Il était, par naissance, de la caste la plus pure et la plus élevée. Il avait pratiqué avec l’exactitude la plus scrupuleuse toutes les cérémonies auxquelles les superstitieux Bengalis attachent infiniment plus d’importance qn’à l’accomplissement minutieux des devoirs sociaux. Ils éprouvaient, par conséquent, ce qu’un catholique dévot du moyen âge eût éprouvé en voyant un prélat du plus haut rang envoyé au gibet par un tribunal séculier. D’après leurs anciennes lois nationales, un brahmine, quel que fût son crime, ne pouvait être condamné à mort; et le crime que Nuncomar allait payer de sa vie leur paraissait à peu près aussi grave qu’un mauvais cheval chèrement vendu peut le paraître aux yeux d’un jockey du comté d’York.
Les musulmans seuls semblent avoir vu avec joie le sort du puissant Indou qui avait cherché à s’élever au moyen de la ruine de Mahommed Rcza Khan. L’historien mahométan de cette époque prend plaisir à aggraver les accusations. Il nous affirme qu’on trouva dans la maison de Nuncomar une cassette qui contenait des sceaux cont refaisant ceux de tous les gens riches de la province. Nous
n’avons vu celte histoire confirmée nulle part, mais en elle-même elle n’est pas impossible.
Le jour fatal approchait, et Nuncomar se préparait à mourir avec ce courage tranquille que les Bengalis, timides comme des femmes dans une lutte personnelle, déploient souvent contre les calamités sans remède. Le shérif, avec l’humanité qui manque rarement à un Anglais bien élevé, vint voir le prisonnier la veille de l’exécution, et l’assura qu’on ne lui refuserait aucune des faveurs permises par la loi. Nuncomar exprima sa gratitude avec beaucoup de courtoisie et un calme inaltérable. Pas un muscle de son visage ne bougea, pas un soupir ne lui échappa. Il appuya son doigt sur son front, et dit tranquillement que le destin devait avoir son cours, et qu’on ne pouvait résister au bon plaisir de Dieu. Il envoya ses compliments à Francis, à Clavering et à Monson, et leur recommanda de protéger le rajah Goordas, qui allait devenir le chef des brahmines du Bengale. Le shérif se retira fort ému de ce qui venait de se passer, et Nuncomar s’assit paisiblement pour écrire des billets et examiner des comptes.
Le lendemain matin, avant que le soleil eut atteint toute sa force, une foule immense s’assembla autour de la place où l’on avait dressé la potence. L’horreur et le chagrin se peignaient sur tous les visages. Cependant, jusqu’à la fin, la multitude ne pouvait croire que les Anglais eussent véritablement l’intention d’ôler la vie au grand brahmine. Enfin, la lugubre procession tra< versa la foule. Nuncomar, assis dans son palanquin, re< gardait autour de lui avec une sérénité imperturbable. Il venait de quitter ses parents les plus proches. Leurs cris et leurs contorsions avaient épouvanté les
WARREN HASTINGS
Anglais, ministres de la justice, mais n’avaient pas produit le moindre effet sur le stoïcisme du prisonnier. Il n’exprima qu’une seule inquiétude; il désirait que des Indous appartenant comme lui à la caste des prêtres fussent présents pour recevoir son corps. Il demanda de nouveau qu’on le rappelât à ses amis du conseil, monta sur l’échafaud avec fermeté et donna le signal à l’exécuteur. Au moment où la bascule s’abaissa, un hurlement de douleur et de désespoir s’éleva du sein de cette innombrable multitude. Des centaines de spectateurs détournèrent leur visage de ce spectacle qui les eût souillés , s’enfuirent en poussant de grands gémissements du côté de l’Hougley, et se plongèrent dans ses eaux sacrées, comme pour se purifier du crime d’avoir assisté à un pareil crime. Ces sentiments ne furent pas renfermés dans Calcutta ; la province tout entière en était agitée, et la population de Dacca en particulier donna de grandes marques de chagrin et d’effroi.
Il est impossible de parler trop sévèrement de la conduite d’Impey. Nous avons déjà dit qu’à notre avis il commit une injustice en refusant d’accorder un sursis à Nuncomar. Nul homme sensé ne peut douter qu’il n’ait suivi cette marche dans le but de plaire au gouverneur général. Si nous avions eu quelques doutes sur la question, la lettre que M. Gleig a publiée les aurait dissipés. Hastings , écrivant trois ou quatre ans après , parle d’Impey comme de « l’homme à l’appui duquel il avait dû, à un certain moment, la sûreté de sa fortune, de son honneur et de sa réputation. » Ces expressions énergiques ne peuvent s’appliquer qu’à l’affaire de Nuncomar, et elles doivent signifier qu’Impey fit pendre Nuncomar pour venir en aide à Warren Hastings. Nous sommes
410 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, donc très-décidément d’avis qu’Impey, siégeant comme juge, fît mettre injustement un homme à mort dans le but de servir un parti politique.
Nous envisageons la conduite de Hastings sous un jour quelque peu différent. Il défendait sa fortune, son honneur, sa liberté, tout ce qui rend la vie précieuse. Il était attaqué par des ennemis acharnés et sans principes. Il ne pouvait espérer aucune justice de ses collègues. On ne peut lui reprocher d’avoir cherché à écraser ses ennemis. Il était, à la vérité, obligé de n’employer à cette fin que des moyens légitimes; mais il était naturel qu’il tînt pour légitimes des moyens que les docteurs de la loi tenaient pour légitimes, eux dont le devoir particulier était de juger impartialement entre les adversaires, et que leur éducation devait avoir rendus particulièrement propres à accomplir ce devoir. Personne ne demande à Tune des parties l’équité inflexible d’un juge. On nomme des juges parce qu’on ne peut se fier aux gens de bien eux-mémes dans les questions qui les concernent. Il ne se passe pas un seul jour sans qu’un plaignant honnête demande ce qu’un tribunal malhonnête seul pourrait accorder. On ne peut demander à un homme, lorsque ses intérêts les plus chers sont en question et que ses passions les plus violentes sont excitées, d’être plus juste contre lui- même que les dispensateurs assermentés de la justice. Pour prendre dans l’histoire de notre pays une situation analogue, supposons que lord Stafford, lorsqu’il était à la Tour soupçonné d’avoir pris part au complot papiste, eût appris que Titus Oates avait fait quelque chose qu’on pouvait, par une interprétation douteuse, qualifier de félonie; blâmerait-on sévèrement lord Stafford si, dans la situa-
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tion que nous supposons, il eût fait entreprendre des poursuites, fourni de l’argent, employé toute son influence pour prévenir la miséricorde royale ? Nous ne le pensons pas. A la vérité, si un juge, par faveur pour les lords catholiques, eût fait violence à la loi pour faire pendre Titus Gâtes, ce juge eût mérité d’être mis en accusation; mais il ne nous semble pas qu’un lord catholique, en amenant l’affaire devant le juge pour qu’il en décidât, dépassât beaucoup les justes limites de la défense personnelle.
Tout en ne doutant pas que cette exécution mémorable ne doive être attribuée à Hastings , nous ne sommes, par conséquent, pas bien sûrs qu’on puisse la mettre avec justice au nombre de ses crimes. Il est évident que sa conduite fut dictée par une profonde politique. Il était en minorité dans le conseil; il savait que cela pouvait être long; il connaissait bien le caractère des indigènes ; il savait avec quelle abondance les accusations pleuvent toujours dans l’Inde contre le plus innocent des hommes s’il est en défaveur auprès du pouvoir. Il n’y avait pas, dans toute la population noire du Bengale, un homme possédant une place, un homme désirant une place, un locataire du gouvernement qui ne crût pouvoir améliorer sa position en envoyant une déposition contre le gouverneur général. Dans cette situation, l’homme d’État persécuté résolut d’apprendre à toute cette borde d’accusateurs et de témoins que, tout en étant en minorité dans le conseil, il était encore redoutable. La leçon qu’il leur donna ne pouvait s’oublier. Le chef de la conspiration qui s’était formée contre lui, le plus riche, le plus puissant, le plus capable des Indous, en faveur auprès de ceux qui possédaient alors
412 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, le pouvoir, protégé par le respect superstitieux de tant de millions d’hommes, fut pendu en plein jour devant des milliers de spectateurs. Tout ce qui pouvait rendre l’avertissement efficace, la grandeur de la victime, la solennité de la procédure, rien ne manqua à l’œuvre. La rage impuissante et les vains efforts du conseil ne servirent qu’à rendre le triomphe plus éclatant. A partir de ce moment, tous les indigènes furent convaincus qu’il était plus sûr de prendre le parti de Hastings avec la minorité que le parti de Francis avec la majorité, et que ceux qui s’aventuraient à se joindre aux chasseurs qui poursuivaient le gouverneur général pourraient bien, selon l’expression du poète oriental, rencontrer un tigre pendant qu’ils battaient le fourré pour trouver un daim. Les milliers d’accusateurs se virent tout d’un coup la bouche fermée. A partir de ce moment, quelques difficultés que Hastings ait pu rencontrer, il ne lui est jamais arrivé d’être inquiété par les accusations des indigènes.
Il faut remarquer ici que l’une des lettres de Hastings au docteur Johnson a été écrite, d’après la date, quelques heures après la mort de Nuncomar. Pendant que la colonie tout entière était en mouvement, pendant que des prêtres puissants, appartenant à une religion antique, pleuraient sur les restes de leur chef, le vainqueur dans cette lutte mortelle se mit à écrire, avec un sangfroid caractéristique, une dissertation sur le voyage aux îles Hébrides, sur la grammaire persane de Jones, et sur l’histoire, les traditions, les arts et les productions naturelles de l’Inde.
Cependant les nouvelles de la guerre contre les Rohillas et des premières querelles entre Hastings et ses collègues étaient arrivées à Londres. Les directeurs pri-
WARREN HAST1NGS.
rent parti pour la majorité du conseil, et expédièrent une lettre pleine de remarques sévères sur la conduite de Hastings. Ils proclamaient, en termes énergiques, mais justes, l’iniquité d’entreprendre une guerre offensive dans le seul but d’en retirer des avantages pécuniaires. Mais ils oubliaient absolument que, si Hastings avait obtenu des avantages pécuniaires par des moyens illicites, ce n’était pas dans son intérêt personnel, mais afin de satisfaire à leurs exigences. La compagnie avait alors pour pratique constante l’habitude d’enjoindre l’honnêteté en exigeant ce qu’on ne pouvait obtenir honnêtement; comme disait lady Macbeth de son mari, elle « n’aurait pas voulu tricher, mais elle aurait voulu gagner à tort. »
L’acte régulateur par lequel Warren Hastings avait été nommé gouverneur général pour cinq ans donnait à la couronne le droit de le destituer sur la demande de la compagnie. Lord North désirait arriver à ce qu’on fît cette demande. Les trois membres du conseil, qu’on avait envoyés d’Angleterre, étaient des hommes de son choix. Le général Glavering, en particulier, était soutenu dans le Parlement par des amis trop nombreux pour qu’un ministère fût disposé à leur déplaire. Le premier ministre voulait destituer Hastings et mettre Clavering à la tête du gouvernement. Les partis étaient à peu près de force égale dans le conseil des directeurs. Hastings eut dix voix ; onze membres votèrent contre lui. On convoqua alors la cour des propriétaires. La grande salle des ventes présentait un aspect étrange. Le secrétaire de la trésorerie avait expédié des circulaires pour exhorter tous les amis du gouvernement, propriétaires dictions de la compagnie des Indes, à se trouver pré-
414 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, sents. Lord Sandwich réunit autour do lui les amis de l’administration avec son habileté et son adresse accoutumée. On compta dans la foule cinquante pairs ou conseillers privés qu’on ne rencontrait pas souvent dans ce quartier de Londres. La discussion dura jusqu’à minuit. Les adversaires de Hastings eurent une faible majorité à la division ; mais on demanda le scrutin, et le résultat fut de donner au gouverneur général une majorité de plus de cent voix en dépit des efforts combinés des directeurs et du cabinet. Les ministres furent très-irrités de cette défaite. Lord North lui-même se mit en colère, ce qui ne lui arrivait pas souvent, et menaça de convoquer le Parlement avant Noël, et de présenter une loi qui priverait la compagnie de tout pouvoir politique et restreindrait ses attributions à son ancien commerce de thé et de soieries.
Le colonel Macleane, qui avait ardemment soutenu la cause de Hastings dans toute cette lutte, crut alors que son commettant courait un danger imminent de se voir chassé, soumis à une censure du Parlement, et peutêtre poursuivi. On avait déjà pris l’avis des avocats de la couronne sur certaines parties de la conduite du gouverneur général. On pouvait croire qu’il était grand temps de songer à s’assurer une retraite honorable. Dans cette situation, Macleane crut devoir produire la démission que Hastings lui avait confiée. Le document n’était pas rédigé d’une manière très-régulière, mais les directeurs étaient trop empressés pour être bien scrupuleux. Ils acceptèrent la démission, choisirent l’un d’eux, M. Wheeler, pour succéder à Hastings, et envoyèrent l’ordre au général Clavering, doyen du conseil, d’exercer les fonctions de gouverneur général jusqu’à l’arrivée de M. Wheeler.
WARREN HASTINGS
Mais, pendant que les choses se passaient ainsi en Angleterre, un grand changement s'était opéré dans le Bengale. Monson était mort; le gouvernement ne comptait plus que quatre membres; Clavering et Francis étaient d’un côté, Barwell et le gouverneur général de l’autre, et le gouverneur général possédait le vote décisif. Hastings, privé pendant deux ans de tout pouvoir et de tout patronage, devint tout d’un coup absolu. Il usa à l’instant de représailles envers ses adversaires; il annula leurs mesures, il destitua leurs créatures; il ordonna une nouvelle évaluation des terres du Bengale dans le but de fixer l’impôt, et il voulut que toute l’enquête fût conduite au nom du gouverneur général, et que toutes les lettres concernant cette affaire fussent rédigées en son nom. Il commença en même temps à rouler dans son esprit de vastes projets de conquête et de domination, projets qu’il vécut assez pour voir se réaliser par d’autres mains que les siennes. Son intention était de prendre pour ses alliés et ses auxiliaires les princes indigènes, en particulier les souverains d’Oude et de Berar, et d’établir ainsi la suprématie de la Grande-Bretagne dans l’Inde tout entière. Pendant qu’il méditait ces grands desseins, il apprit qu’il n’était plus gouverneur général, que sa démission avait été acceptée, que M. Wheeler allait arriver, et qu’en attendant l’arrivée de M. Wheeler, le général Clavering devait occuper son poste.
Si Warren Hastings eût encore été en minorité dans le conseil, il est probable qu’il se fût retiré sans engager la lutte ; mais il était devenu le véritable maître de l’Inde anglaise, et il n’avait aucune envie d’abandonner cette grande situation. Il affirma qu’il n’avait jamais donné
d’instructions qui pussent justifier la démarche faite est son nom en Angleterre ; il avoua qu’il avait oublié la teneur de ses instructions; s’il en avait eu une copie, il l’avait égarée ; mais il était sûr d’avoir répété plusieurs fois aux directeurs qu’il ne voulait pas donner sa démission. Il ne voyait pas comment la cour, en présence de cette déclaration formelle, pouvait accepter sa démission des mains d’un agent sans autorité. Si la démission était sans valeur, toutes les mesures fondées sur la démission étaient nulle*, ai Hastines restait gouverneur général.
Il affirma plus tard que, bien que ses agents n’eussent pas agi conformément à ses instructions, il se serait pourtant cru lié parleurs actes si Clavering n’avait pas tenté de s’emparer par force du pouvoir suprême. Le général envoya chercher les clefs du fort et du trésor, prit possession des archives, et tint un conseil auquel assista Francis. Hastlngs présidait dans une autre chambre, et Barwell s’y trouvait avec lui. Les deux partis avaient chacun une apparence plausible de droit. L’autorité, qui avait des titres à leur obéissance, siégeait à six mille lieues de l’Inde. Un appel aux armes semblait être le seul moyen de trancher la question, et Hastings, comptant sur l’influence qu’il exerçait sur ses compatriotes dans l’Inde, ne reculait pas devant cet expédient. Il donna pour instruction, aux officiers de la garnison du fort William et des environs, de n’obéir à aucun autre ordre qu’aux siens. Au même moment, avec un tact admirable, il proposa de soumettre l’affaire à la cour suprême et de s’en tenir à sa décision. En faisant cette proposition il ne risquait rien, et cependant c’était une proposition difficile à rejeter pour ses adversaires. On
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ne pouvait traiter comme des criminels ceux qui obéiraient à l’autorité que les juges déclareraient solennellement être le gouvernement légitime. L’homme le plus hardi devait hésiter à prendre les armes pour défendre ceux que les juges déclareraient des usurpateurs. Clavering et Francis, après quelque délai, annoncèrent à regret qu’ils s’en tiendraient à la décision de la cour. La cour prononça que la démission était sans valeur, et, qu’en conséquence, Hastings restait gouverneur général d’après l’acte régulateur, et les membres battus du conseil, s’apercevant que l’opinion de la colonie entière leur était défavorable, acceptèrent le jugement.
Hastings apprit dans cette conjoncture que les cours de Franconie, après un procès qui durait depuis plusieurs années, avaient prononcé le divorce entre le baron Imhoff et sa femme. Le baron quitta Calcutta en emportant la soii/me nécessaire pour acheter une terre en Saxe. Madame Imhoff devint mistriss Hastings. Cet événement fut célébré par de grandes fêtes, et tous les gens marquants de Calcutta furent invités au palais du gouvernement, sans distinction de partis. Clavering, à ce que raconte le chroniqueur musulman, était malade de corps et d’esprit, et s’excusa de paraître dans celte magnifique assemblée ; mais Hastings, que ses succès d’amour et d’ambition avaient, à ce qu’il paraîtrait, mis de fort bonne humeur, ne voulut pas accepter ses excuses; il se rendit lui-même chez le général et finit par amener en triomphe son rival vaincu dans le cercle brillant qui entourait la mariée. L’effort était trop grand pour un corps épuisé par les chagrins et par la maladie. Clavering mourut peu de jours après.
Wheeler, qui était parti dans l’espoir d’être gouver-
418 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, neur général, et qui fut obligé de se contenter d’une place dans le conseil, votait d’ordinaire avec Francis; mais le gouverneur général, avec le secours de Barwell et du vote décisif qui lui appartenait, restait toujours le maître. Quelques changements survinrent à cette époque dans les vues du conseil des directeurs et des ministres de la couronne. On abandonna tout projet contre Hastings, et lorsque expirèrent les cinq années, terme primitif de son pouvoir, il fut tranquillement réélu. Le fait est qu’au milieu des dangers terribles qui menaçaient alors de tous côtés les intérêts publics, lord Norlh et la compagnie ne se souciaient pas de perdre un gouverneur dont ses ennemis mêmes reconnaissaient les talents, l’expérience et la résolution.
La situation était vraiment grave : le grand empire victorieux, sur le trône duquel George III était monté dix-huit ans auparavant au milieu d’espérances plus brillantes que celles qui avaient entouré l’avénement de tout autre souverain dans la longue série des rois d’Angleterre, était arrivé, grâce au gouvernement le plus insensé, sur le bord du précipice. En Amérique, des millions d’Anglais étaient en guerre avec le pays auquel ils devaient leur origine, leur langue, leur religion et leurs institutions, et qu’ils aimaient naguère avec le même dévouement que les habitants du Norfolk ou du comté de Leicester. Les grandes puissances de l'Europe, humiliées jusque-là par la vigueur et le génie qui avaient dirigé les conseils de Georges II, se réjouissaient de la perspective d’une vengeance éclatante. Le temps approchait où notre île, luttant, pour les opprimer, contre les États-Unis d’Amérique, pressée parles dangers plus voisins encore dont la menaçait le juste mécontentement
WARREN H AS T ING S
de l’Irlande, devait être attaquée par la France, l’Espagne et la Hollande, se sentir menacée par la neutralité armée de la Baltique, voir notre suprématie maritime elle-même en danger, et des flottes ennemies maîtresses du détroit de Calpe et des mers du Mexique, tandis que l’étendard anglais pouvait à peine protéger la Manche. Quelque grands que fussent les vices de Hastings, il fut heureux pour notre pays que, dans ces conjonctures plus dangereuses que toute autre période de son histoire, il se trouvât à la tête de ses possessions dans l’Inde.
On n'avait guère à craindre une attaque par mer sur le Bengale. Le danger était que les ennemis européens de l’Angleterre ne formassent une alliance avec quelque puissance indigène, ne fournissent à cette puissance des troupes, des armes et des munitions, et ne pussent ainsi attaquer nos possessions du côté de la terre. C’était surtout de la part des Mahrattes que Hastings redoutait le danger. Ce peuple singulier habitait originairement les montagnes sauvages qui s’étendent le long de la côte occidentale de l’Inde. Pendant le règne d’Aurengzebe. les habitants de ce pays, conduits par le grand Sevasée, commencèrent à faire des descentes sur les terres de leurs voisins plus riches et moins guerriers. L’énergie, la férocité et la ruse des Mahrattes les firent bientôt distinguer parmi les puissances nouvelles engendrées par la corruption de la monarchie chancelante. Ils furent d’abord de purs maraudeurs; ils s’élevèrent bientôt à la dignité de conquérants. La moitié des provinces de l’empire devinrent des principautés mahrattes. Des flibustiers, nés dans les castes inférieures et accoutumés à des occupations serviles, devinrent des rajahs puissants. Le
420 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES* Bonslas, à la tête d’une bande de pillards, occupa la vaste région du Bérar. Le Guicowar, ce qui veut dire le gardien de troupeaux, fonda la dynastie qui règne encore à Guzerat» maisons de Scindia et d’Holkar devinrent puissantes à Malwa. Un capitaine aventureux établit son nid sur le roc imprenable de Gooti; un autre devint le maître des mille villages épars dans les champs de riz verdoyants de Tanjore.
Le système du double gouvernement régnait alors partout dans l’Inde : l’apparence et le pouvoir étaient partout séparés. Les nababs musulmans, qui étaient devenus princes souverains, le vizir à Oude et le nizam à Hyderabad, prenaient toujours le nom de vice-rois de la maison de Tamerlan. De la même manière, les États mahrattes, réellement indépendants les uns des autres, prétendaient faire partie d’un seul empire. Ils reconnaissaient tous, en paroles et par leurs cérémonies, la suprématie de l’héritier de Sevajée, roi fainéant qui mâchait du bétel et jouait avec des danseuses dans une prison d’État à Sattara, ainsi que celle du Peshwa, ou maire du palais, grand magistrat héréditaire qui tenait sa cour avec une pompe royale à Poonah, et qui se faisait obéir dans les vastes provinces d’Aurungabad et de Bejapoor.
Quelques mois avant la déclaration de la guerre en Europe, le gouvernement du Bengale*fut alarmé par la nouvelle de l’arrivée à Poonah d’un aventurier français qui passait pour un homme de qualité. On disait qu’il avait été reçu avec beaucoup de distinction , qu’il avait remis au Peshwah des lettres et des présents de la part de Louis XYI , et qu’un traité hostile à l’Angleterre venait d’être conclu entre la France et les Mahrattes.
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Hastings prit immédiatement le parti de porter le premier coup: le titre du Peshwah au pouvoir était disputé. Une partie de la nation mahratte était favorable à un prétendant. Le gouverneur général résolut, d’épouser 'a cause de ce prétendant, de faire traverser la péninsule de l’Inde à une armée et d’entrer dans une alliance étroite avec la maison de Bonsla, qui régnait sur le Bérar, et qui ne le cédait à aucun des princes mahrattes en puissance et en dignité.
L’armée s’était déjà mise en marche, et les négociations avec le Bérar étaient entamées, lorsqu’une lettre du consul anglais au Caire vint annoncer que la guerre avait été déclarée à Londres et à Paris. Hastings ne perdit pas un moment pour adopter toutes les mesures qu’exigeait la crise. On s’empara des factoreries françaises dans /e Bengale. On donna l’ordre d’occuper à l’instant Pondichéry. On entoura Calcutta d’ouvrages avancés, qui devaient, pensait-on, rendre l’approche d’un ennemi impossible. On forma une escadre pour la défense de la rivière. On leva neuf bataillons de Cipayes, et on forma un corps d’artillerie indigène, pris parmi les plus vigoureux lascars de la baie du Bengale. Tous ces arrangements pris, le gouverneur général annonça avec une tranquille confiance que sa présidence était à l’abri de toute attaque, à moins que les Mahrattes ne vinssent à s’avancer contre Calcutta en compagnie des Français.
L’expédition que Hastings avait envoyée vers l’occident ne réussit pas aassi complètement ni aussi promptement que la plupart de ses entreprises. L’officier qui com- . mandait perdit du temps. Les autorités de Bombay firent des maladresses. Mais le gouverneur général persista.
Un nouveau commandant vint réparer les fautes de son prédécesseur. Plusieurs actions brillantes répandîrenl le renom militaire des Anglais dans ces régions où nul étendard européen n’avait jamais pénétré. Il est probable que, si des dangers nouveaux et plus pressants n’eussent pas contraint Hastings à changer complètement de politique, ses projets concernant l’empire mahratte eussent atteint leur plein développement.
Les autorités d’Angleterre avaient prudemment envoyé au Bengale comme général de l’armée et membre du conseil un des officiers les plus distingués du temps. Sir Eyre Coote s’était distingué bien des années auparavant parmi les fondateurs de l’empire anglais en Orient. Bans le conseil de guerre qui précéda la bataille de Plassey, il avait vivement appuyé, en opposition avec la majorité, cette conduite hardie qu’on adopta après quelque hésitation, et qui fut couronnée d’un si brillant succès. Il commanda plus tard au midi de l’Inde contre le brave et malheureux Lally, remporta sur les Français et leurs alliés indigènes la victoire décisive de Wandewash, prit Pondichéry et établit la suprématie des Anglais dans le Carnate. Depuis ces grands exploits, vingt années s’étaient écoulées ; Coote n’avait plus l’activitéphysique dont il avait naguère fait preuve, et la vigueur de son esprit avait reçu aussi quelque atteinte. Il était capricieux et grognon, et sa bonne humeur dépendait de beaucoup de cajoleries. Il faut malheureusement ajouter que l’amour de l’argent avait fait des progrès dans son âme, et qu’il pensait plus à ses appointements et moins à ses devoirs qu’on n’eût pu s’y attendre de la part d’un homme aussi éminent dans une si noble profession. Cependant il était peut-être l’officier le plus capable qu’on
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pût trouver alors dans l’armée anglaise. Parmi les soldats indigènes, son renom était grand et son influence/ sans égale. Ils ne l’ont pas encore oublié. On rencontre1, parfois un vieux Cipaye à barbe blanche qui aime à parler de Porto-Novo et de Pollilore. Il y a quelque temps qu’un de ces vieillards vint présenter une pétition à un officier anglais qui occupe l’un des postes les plus importants de l’Inde. Un portrait de Coote se trouvait dans la chambre. Le vétéran reconnut h l’instant le visage et la tournure de celui qu’il n’avait pas vu depuis plus d’un demi-siècle, et oubliant son salut au vivant, il s’arrêta, se redressa, leva la main, et salua militairement le mort avec un respect solennel.
Coote ne votait pas aussi constamment que Barwell avec le gouverneur général; mais il n’avait aucune envie de faire partie d’une opposition systématique, et s’accordait en général avec Hastings qui, par une cour assidue, et en cédant de bonne grâce aux préten lions pécuniaires les plus exorbitantes, faisait de son mieux pour satisfaire les passions du vieux soldat.
On pouvait espérer à cette époque de voir une réconciliation générale mettre fin aux querelles qui avaient déshonoré et affaibli pendant plusieurs années le gouvernement du Bengale. Le danger de l’État pouvait porter des hommes animés de sentiments patriotiques, ce dont ni Hastings ni Francis n’étaient dépourvus, à oublier leurs inimitiés privées, et à agir de concert pour le bien public. Coote n’avait jamais été engagé dans les factions. Wheeler en était fort las. Barwell avait fait une grande fortune, et bien qu’il eût promis de rester à Calcutta tant que son appui serait nécessaire dans le conseil, il désirait fort retourner en Angleterre, et travaillait à amener
un arrangement qui lui rendît la liberté. On fit une convention d’après laquelle Francis s’engageait à renoncer à son opposition, et Hastings promettait que les amis de Francis auraient une large part des honneurs et des profits du service. Après ce traité, une harmonie apparente régna quelques mois dans le conseil.
I Jamais, à la vérité, l’harmonie n’avait été plus nécessaire, car des calamités intérieures, plus dangereuses que la guerre même, menaçaient en ce moment le Bengale. Les auteurs de l’acte régulateur de 1773 avaient établi deux pouvoirs indépendants, l’un judiciaire, l’autre politique, et avec une négligence scandaleusement fréquente dans la législation anglaise, ils avaient omis de définir les limites de l’un et de l’autre. Les juges profitèrent de ce vague pour essayer de s’emparer de l’autorité suprême, non-seulement à Calcutta, mais encore dans tout le vaste territoire soumis à la présidence du fort William. Bien peu d’Anglais nieront que la justice anglaise, en dépit d’améliorations modernes, ne soit plus dispendieuse et plus lente qu’on ne pourrait le désirer. Pourtant, c’est un système qui a grandi parmi nous. Sous certains rapports, il est fait pour s’accorder avec nos sentiments ; sous d’autres rapports, il a peu à peu habitué nos sentiments à s’accorder avec la tradition. Nous sommes faits à ses plus grands inconvénients, et, par conséquent, tout en nous plaignant, nous n’éprouvons pas l’horreur et l’effroi que nous inspireraient des maux moins sérieux mais nouveaux. Dans l’Inde, la situation est bien différente. La loi anglaise, transplantée dans ce pays, conserve tous les vices dont nous souffrons chez nous ; ils deviennent bien plus grands, et s’aggravent d’autres vices en comparaison desquels ceux dont nous
WARREN HASTINGS
souffrons deviennent des bagatelles. Lente dans notre pays, la justice devient infiniment plus lente dans un pays où tous les juges et tous les avocats ont recours aux services d’un interprète. Dispendieuse chez nous, la justice devient infiniment plus dispendieuse dans un pays où il faut amener les hommes de loi d’une immense distance. Tout labeur d’un Anglais dans l’Inde, depuis le gouverneur général et le commandant en chef jusqu’au travail d’un palefrenier et d’un horloger, doit être payé plus cher qu’en Angleterre. Personne ne veut s’exiler, et s’exiler sous la zone torride, sans profit. La règle est la même quand il s’agit de la profession légale. Aucun avocat anglais ne veut travailler à six mille lieues de ses amis, quand le thermomètre est, à l’ombre, à quatre-vingtseize degrés Fahrenheit, pour les émoluments qui lui suffiraient dans un cabinet donnant sur la Tamise. En conséquence, les honoraires sont à Calcutta trois fois plus élevés que les honoraires à Westminster-Hall, et cela bien que la population de l’Inde soit, sans aucune comparaison, plus pauvre que la population d’Angleterre. Cependant les retards et les dépenses, quelque pénible que cela puisse être, ne sont que la moindre partie du mal que la loi anglaise, introduite sans modifications dans l’Inde, ne pouvait manquer de produire. Les sentiments les plus puissants de la nature humaine, l’honneur , la religion , la modestie féminine , s’élevaient contre cette innovation. L’arrestation préventive était la première démarche dans presque toutes les procédures civiles ; et, pour un indigène de haut rang, l’arrestation était non-seuiement une contrainte , mais une injure personnelle odieuse. On exigeait le serment aux différentes phases de tous les procès, et le sentiment d’un
426 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, quaker au sujet du serment n’est guère plus fort que celui d’un indigène respectable. C’est dans l’Orient un outrage intolérable que d’entrer dans Pappartement d’une femme de qualité et de l’obliger à montrer son visage à des étrangers; elle redoute cette insulte plus que la mort, et le sang du coupable peut seul l’expier. Les familles les plus distinguées du Bengale, de Bahar et d’Orissa se trouvaient exposées à de pareils outrages. Imaginez ce que serait l’état de notre patrie si on introduisait tout d’un coup parmi nous une jurisprudence qui fût pour nous ce que notre jurisprudence était pour nos sujets d’Asie ! Imaginez ce que serait l’état de notre pays si on décidait que tout homme, pourvu qu’il prêtât serment qu’on lui doit de l’argent, acquerrait par là le droit d’insulter personnellement les hommes les plus honorables et revêtus des fonctions les plus sacrées,, ainsi que les femmes de la pudeur la plus réservée, de donner des coups de bâton à un officier général, de mettre un évêque dans les ceps, de traiter des femmes bien élevées comme le fit le collecteur qui provoqua le coup de Wat-Tyler. Tel était à peu près l’effet de la tentative que fit la cour suprême pour étendre sa juridiction sur la totalité du territoire de la compagnie.
Le règne de la terreur commença, et le mystère aggravait la terreur, car ce qu’on souffrait était encore moins horrible que ce qu’on redoutait. Personne ne savait ce, qu’on avait à attendre de cet étrange tribunal. Il venait de l’autre côté des ondes noires, nom que le peuple des Indes donne à la mer avec une mystérieuse horreur. Il se composait de juges qui ne connaissaient, ni les uns ni les autres, les usages des millions d’hommes sur lesquels ils prétendaient avoir une autorité illimitée. Ses actes
WARREN HASTINGS
étaient écrits en caractères inconnus, ses sentences étaient prononcées dans une langue inconnue. La plus mauvaise partie de la population indigène formait déjà une armée autour de la cour; des dénonciateurs, de \ faux témoins, des provocateurs de procès, des agents de chicane, et surtout une bande de recors, en comparaison \ desquels les adjudants des plus mauvaises maisons de | gardes du commerce anglais, dans les plus mauvais temps, pouvaient passer pour des gens honnêtes et sensibles. Un grand nombre d’indigènes, fort considérés parmi leurs compatriotes, furent saisis, traînés à Calcutta, jetés dans la prison commune, non pas même pour des crimes qu’on Jjeur imputât, non pour des dettes qu’on eût prouvées, mais comme précaution, jusqu’à ce que leur cause vînt devant la cour. On vit des gens âgés et vénérables, persécutés sans cause dans le but de leur extorquer de l’argent, mourir de honte et de colère sous les griffes des misérables alguazils d’Impey. Les harems des grands seigneurs mabométans, sanctuaires respectés en Orient par des gouvernements qui ne respectaient rien, se virent forcés par des hordes d’huissiers. Les musulmans, plus courageux et moins accoutumés à la soumission que les Indous, se mirent parfois en mesure de se défendre, et on les vit verser leur sang sur le seuil de leur porte en défendant, l’épée à la main, les appartements sacrés de leurs femmes. Les faibles Bengalis eux-mêmes, qui s’étaient prosternés aux pieds de Surajah Dowlah, qui avaient gardé le silence pendant l’administration de Vhnsittart semblèrent enfin puiser d$ courage dans leur désespoir. Jamais invasion des Mahrattes n’avait répandu dans la province l’effroi qu’y causa cette invasion de gens de loi européens. Toute l’injustice des
428 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, précédents oppresseurs, européens ou asiatiques, paraissait une véritable bénédiction en comparaison de la justice de la cour suprême.
Toutes les classes de la population, anglais et indigènes, à l’exception des misérables avoués de bas étage qui s’engraissaient de la misère et de l’effroi d’un peuple immense, se récriaient tout haut contre cette épouvantable oppression. Mais les juges étaient impitoyables. Si on résistait à l’huissier, ils ordonnaient d’envoyer les soldats. Si un employé de la compagnie, conformément aux ordres du gouvernement, résistait aux misérables happechairs qui, les mandats d’Impey à la main, surpassaient en insolence et en rapacité les voleurs de grand chemin, il était jeté en prison pour mépris de la loi. Un laps de soixante années et la vertu et la sagesse des magistrats éminents et nombreux qui ont depuis lors administré la justice dans la cour suprême, n’ont pas. effacé, dans la population du Bengale, la mémoire de ces mauvaisjours.
Les membres du gouvernement étaient sur cette question unis comme un seul homme. Hastings avait fait la cour aux juges ; ils avaient été entre ses mains des instruments utiles; mais il n’avait aucune envie de faire d’eux ses maîtres ou les maîtres de l’Inde. Il avait l’esprit large; il connaissait à merveille le caractère des indigènes. Il vit que le système suivi par la cour suprême faisait tort au gouvernement et ruinait la population; il résolut de s’y opposer vigoureusement. En conséquence, l’amitié, si on peut se servir de ce mot pour définir la relation qui existait naguère entre Impey et lui, disparut complètement pendant quelque temps. Le gouverneur se plaça nettement entre le tyrannique tribunal et la population. Le grand juge
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se porta aux excès les plus insensés. Il envoya des assignations au gouverneur général et aux membres du conseil, les sommant de comparaître devant les juges du roi pour y rendre raison de leurs actes publics. C’en était trop, Hastings, avec un juste mépris, refusa de se rendre à la sommation, mit en liberté les gens injustement détenus par la cour, et prit ses mesures pour résister aux procédés outrageants des officiers du shériff, par les armes si besoin en était. Mais il avait en vue une autre ressource qui pouvait rendre inutile l’appel aux armes. Les expédients lui faisaient rarement défaut, et il connaissait bien sir Élie Impey. L’expédient, dans ce cas, était fort simple : il s’agissait purement et simplement d’acheter le grand juge. Impey était juge par acte du Parlement, indépendant du gouvernement du Bengale, et il avait droit à huit mille livres sterling d’appoinements. Hastings proposa de le nommer également juge au service de la compagnie, révocable au gré du gouvernement du Bengale, et de lui donner en cette capacité huit mille livres sterling par an de plus. Il fut entendu qu’en considération de ce nouveau traitement,, Impey renoncerait à insister sur les hautes prétentions de sa cour. S’il persistait dans ses prétentions, le gouvernement pouvait à l’instant lui enlever la place qu’on avait créée pour lui. Le marché fut conclu, le Bengale fut sauvé, et le grand juge resta riche, tranquille et déshonoré.
| Il est inutile de parler de la conduite de sir Élie Impey. Elle était d’accord avec presque toutes les parties de sa conduite qui sont du domaine de l’histoire. Aucun autre juge de cette espèce n’a déshonoré l’hermine d'Angleterre depuis que Jefferies s’enivra à en mourir
430 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, dans la Tour de Londres. Mais nous ne pouvons, être de l’avis de ceux qui ont reproché à Hastings cette transaction. La situation était celle-ci : la négligence apportée dans la rédaction de l’acte régulateur permettait au grand juge de jeter un grand pays dans la plus épouvantable confusion. Il était résolu à user de son pouvoir jusqu’à ses dernières limites, à moins qu’on ne le payât pour rester tranquille, et Hastings consentit à le payer. Cette nécessité est à regretter. Il est également à regretter que les pirates puissent exiger une rançon en menaçant leurs prisonniers de les faire passer sur la planche. Mais on a toujours pensé que c’était une action chrétienne et charitable de payer aux pirates la rançon d’un prisonnier, et il serait absurde d’accuser celui qui paie la rançon de corrompre la vertu du corsaire. Nous croyons sérieusement que c’est là une comparaison assez juste de la situation relative d’Impey, de Hastings et de la population de l’Inde. C’est une question de savoir si sir Élie Impey faisait bien de demander ou d’accepter le prix d’une autorité qu’il ne pouvait abdiquer si elle lui appartenait véritablement, qu’il n’aurait pas dû usurper si elle ne lui appartenait pas, et qu’en tous cas il ne pouvait vendre honnêtement. Mais c’est une tout autre question que de savoir si Hastings eut tort de donner de l’argent, quelque considérable que fût la somme, à un homme, quelque corrompu qu’il fût, plutôt que d’abandonner des millions d’êtres humains au pillage ou de les délivrer par la guerre civile.
Francis s’opposa énergiquement à cet arrangement, On peut supposer, à la vérité, que son aversion personnelle pour Impey fut pour lui une raison au moins aussi forte que le bien-être de la province. Pour une
WARREN HASTINGS
âme dévorée par le ressentiment, il pouvait paraître préférable d’abandonner le Bengale aux oppresseurs que de le racheter en les enrichissant. Il est assez probable, d’autre part, que Hastings fut d’autant plus porté à avoir recours à un expédient agréable au grand juge, que ce grand fonctionnaire lui avait déjà été très-utile et pouvait lui redevenir utile lorsque les dissensions actuelles seraient calmées.
Ce n’était pas sur ce point seulement que Francis faisait alors de l’opposition à Hastings. La paix qui avait été conclue entre eux ne fut qu’une trêve courte et trompeuse, pendant laquelle leur antipathie mutuelle s’accrut tous les jours. Enfin l’explosion arriva. Hastings accusa publiquement Francis de l’avoir trompé, et d’avoir persuadé à Barwell de quitter le service par des promesses perfides. Alors s’éleva une dispute comme il y en a parfois entre des hommes honorables lorsqu’ils conviennent verbalement de choses importantes. Un historien impartial jugera probablement qu’ils ne s’étaient pas compris, mais leurs esprits étaient tellement envenimés qu’ils s’accusèrent réciproquement de perfidies calculées : « Je ne puis me fier aux promesses de bonne foi de M. Francis, » dit Hastings dans une dépêche rapportée dans les comptes rendus des consultations du gouvernement, « je suis convaincu qu’il ne les tiendra pas. Je juge de sa conduite publique par sa conduite privée, que j’ai toujours trouvée dépourvue d’honneur et de véracité. » Lorsque la séance fut levée , Francis remit un cartel au gouverneur, qui l’accepta à l’instant. Ils se rencontrèrent et firem feu. La balle de Hastings traversa le corps de Fran'cis.On le porta dans une maison voisine, et les médecins déclarèrent la blés-
432 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, sure grave mais non mortelle. Hastings demanda plusieurs fois des nouvelles de son ennemi , et proposa d’aller le voir; mais Francis déclina froidement sa visite. Il était, disait-il, reconnaissant comme il le devait de la politesse du gouverneur général , mais il ne pouvait consentir à une entrevue particulière ; ils ne pouvaient se voir qu’à la table du conseil.
Au bout de peu de temps, on s’aperçut clairement du grand danger auquel le gouverneur général avait exposé son pays dans cette occasion. Dans la crise qui survint, il était seul capable de gouverner. Il n’est pas exagéré de dire que, s’il n’eût pas été à la tête des affaires, les années 4780 et 1784 eussent été aussi fatales à notre puissance en Asie qu’à notre puissance en Amérique.
Les Mahrattes avaient été longtemps l’objet des principales inquiétudes de Hastings. Les mesures qu’il avait adoptées dans le but de détruire leur puissance avaient été d’abord rendues vaines par les erreurs de ceux qu’il avait été obligé d’employer; mais sa persévérance et son habileté semblaient devoir être couronnées de succès lorsqu’un danger bien plus formidable apparut au loin à l’horizon.
Trente ans auparavant, un soldat mahométan avait commencé à se distinguer dans les guerres du midi de l’Inde. Son éducation avait été négligée; il était d’une humble extraction. Son père avait occupé une petite place dans les finances; son grand-père était un derviche errant; mais, en dépit de cette origine obscure , bien qu’il ignorât même les lettres de l’alphabet, à peine l’aventurier se trouva-t-il placé à la tête d’un corps de troupes qu’il prouva qu’il était né pour commander et pour triompher. Parmi les nombreux chefs qui se dispu-
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/aient alors les lambeaux de l’Inde, nul ne pouvait lui être comparé comme capitaine et comme homme d’État. Il devint général, il devint souverain. 11 se composa, des débris des anciennes principautés qui avaient été démembrées dans le naufrage universel, un empire considérable, compacte, puissant. Il gouvernait cet empire avec l’habileté, la sévérité et la vigilance de Louis XI. Il avait* le goût des plaisirs licencieux, il était implacable dans sa vengeance, mais il avait l’esprit assez large pour comprendre tout ce que la prospérité des sujets ajoute à la force des gouvernements. C’était un oppresseur; mais il avait au moins le mérite de protéger ses sujets contre toute autre oppression que la sienne. Il était arrivé à un âge fort avancé, mais son intelligence était aussi nette, son âme aussi fière qu’à la fleur de la jeunesse. Tel était le grand Hyder-Ali, le fondateur du royaume mahométan dans le Mysore, et le plus redoutable ennemi que les conquérants anglais de l’Inde aient jamais eu à combattre.
Si Warren Hastings eût été gouverneur de Madras, Hyder-Ali serait devenu l’ami de l’Angleterre ou aurait rencontré une vigoureuse opposition. Malheureusement les autorités anglaises dans le Midi provoquèrent l’animosité de leur puissant voisin sans être préparées à le repousser. Tout d’un coup, une armée de quatre-vingtdix mille hommes, très-supérieure comme discipline et comme efficacité à toute autre armée indigène qu’on pût trouver dans l’Inde, descendit par les défilés sauvages tracés par les torrents des montagnes et obscurcis par les taillis qui mènent des plateaux du Mysore aux plaines du Carnate. Cette grande armée était accompagnée de cent pièces de canon, et ses mouvements étaient dirigés
434 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, par de nombreux officiers français, élevés dans les meilleures écoles militaires de l’Europe.
Hyder-Ali triomphait partout. Dans bon nombre de garnisons anglaises, les Cipayes jetaient bas les armes. Quelques forts se rendirent, les uns par trahison, d’autres par désespoir. En quelques jours, toute la plaine qui s’étend au nord du Goleorn fut soumise. Les Anglais habitant Madras pouvaient voir le soir, ’du haut du mont Saint-Thomas, le ciel embrasé à l’orient par un vaste demi-cercle de villages en flammes. Les blanches villas, où nos compatriotes se retirent après les travaux journaliers du gouvernement ou du commerce , restaient sans habitants, car on avait déjà vu des bandes de féroces cavaliers du Mysore rôdant au milieu des tulipiers et tout près des fraîches vérandas. La ville même n’était pas bien sûre, et les négociants et les fonctionnaires anglais se hâtèrent de s’entasser derrière les canons du fort Saint-George.
On avait, à la vérité, les moyens de rassembler une armée qui eût pu défendre la présidence et même repousser l’ennemi dans ses montagnes. Sir Hector Munro était à la tête d’un corps considérable, Baillie s’avançait à la tête d’un autre corps. Réunis, ils eussent présenté un aspect redoutable, même à un ennemi aussi dangereux qu’Hyder-Ali. Mais les généraux anglais, négligeant ces règles fondamentales de l’art militaire dont l’utilité est évidente même à ceux qui n’ont jamais reçu d’éducation militaire, différèrent leur jonction et furent attaqués séparément. Le détachement de Baillie fut détruit. Munro fut obligé d’abandonner son bagage, de jeter ses canons dans les citernes, et de se sauver par une retraite qu’on eût pu appeler une fuite. Trois semaines après le
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commencement de la guerre, l’empire anglais dans le midi de l’Inde était sur le bord de l’abîme. Quelques places fortifiées nous restaient seules. La gloire de nos armes avait disparu. On savait qu’on pouvait s’attendre à voir prochainement paraître une grande expédition française sur la côte de Coromandel. L’Angleterre, pressée de toutes parts par ses ennemis, n’était pas en état de protéger ses dépendances lointaines.
Ce fut alors que le génie fécond et le courage serein de Hastings remportèrent le plus éclatant triomphe. Un vaisseau rapide, volant durant la mousson du sud-ouest, apporta en quelques jours ces mauvaises nouvelles à Calcutta. En vingt-quatre heures, le gouverneur général avait préparé un plan politique tout entier adapté à la nouvelle situation des affaires. La lutte avec Hyder-Ali était une affaire de vie ou de mort. Il fallait sacrifier toutes les questions secondaires pour conserver le Carnate. Il fallait envoyer aussitôt à Madras des forces militaires considérables et des ressources pécuniaires. Mais ces mesures mêmes seraient insuffisantes si l’on ne plaçait la guerre, si mal conduite jusqu’alors, sous la direction d’un caractère énergique. Ce n’était pas le moment de plaisanter. Hastings résolut d’user de son autorité jusqu’aux dernières limites, de suspendre le gouverneur du fort Saint-George qui s’était montré incapable, d’envoyer sir Eyre Coote contre Hyder-Ali, et de confier à ce général éminent toute la conduite de la guerre.
En dépit de l’opposition morose de Francis , qui était guéri de sa blessure et qui avait reparu au conseil, la majorité approuva la politique ferme et sage du gouverneur général. On expédia les renforts avec une grande
436 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, promptitude, et ils arrivèrent à Madras avant que l’escadre française parût dans les mers de l’Inde, Coote, épuisé par l’âge et par la maladie, n’était plus ce qu'il avait été à Wandewash, mais c’était encore un général habile et résolu; il arrêta les progrès d’Hyder-Ali, et, quelques mois après, la grande victoire de Porto-Nova vint relever l’honneur des armes anglaises.
Cependant Francis était retourné en Angleterre , et Warren Hastings se trouvait libre de toute entrave. Wheeler s’était peu à peu relâché dans son opposition, et après le départ de son violent et implacable collègue, il agit cordialement d’accord avec le gouverneur général dont l’influence, toujours grande sur les Anglais dans l’Inde, s’était considérablement accrue- grâce à la vigueur et au succès de ses récentes mesures.
Mais les difficultés qu’occasionnaient les factions dans le conseil une fois terminées, une autre espèce de difficulté devint plus pressante que jamais. Les embarras financiers étaient extrêmes. Hastings avait à trouver le moyen non-seulement de pourvoir aux frais du gouvernement dans le Bengale, mais de soutenir une guerre extrêmement dispendieuse contre les ennemis européens et indous du Carnate, et à envoyer de l’argent en Angleterre. Peu d’années auparavant, il s’était procuré des ressources en pillant le Grand Mogol et en réduisant les Rohillas en esclavage. Les ressources de cet esprit fécond n’étaient pas encore épuisées. Il forma d’abord un projet contre Bénarès, ville de premier rang en Asie comme population , comme richesse , comme importance et comme sainteté. On disait que cinq cent mille êtres humains se pressaient dans ce labyrinthe de longues allées enrichies de temples, de minarets, de balcons et
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de fenêtres sculptées autour desquelles les singes consacrés grimpaient par centaines. Le voyageur pouvait à peine se frayer un chemin à travers cette foule de saints mendiants et de taureaux non moins saints. Le bel et large escalier qui descendait de ces repaires encombrés jusqu’aux endroits où on se baignait dans le Gange, était foulé tous les jours par les pas d’une multitude innombrable d’adorateurs. Les écoles et les temples attiraient une foule d’indous pieux de toutes les provinces où la religion de Brahma était professée. Des dévots par centaines y arrivaient tous les mois pour y mourir, car on croyait qu’un sort particulièrement heureux attendait celui qui passait de la cité sacrée dans le fleuve sacré. La superstition n’était pas le seul motif qui attirât les étrangers dans cette grande métropole. Le commerce y amenait autant de pèlerins que la religion. Les rives du fleuve vénéré étaient bordées de flottilles de vaisseaux chargés de riches marchandises. Les métiers de Bénarès fournissaient les plus belles soieries parmi celles qui allaient orner les salles de Saint-James ou du Petit-Trianon, et dans les bazars, les mousselines du Bengale et les armes d’Oude se mêlaient aux joyaux de Golconde et aux châles de Cachemire. Cette riche capitale et le pays environnant avaient été gouvernés longtemps par un prince indou qui rendait hommage aux empereurs mogols. Pendant la grande anarchie qui régna dans l’Inde, les seigneurs de Bénarès devinrent indépendants de la cour de Delhi , mais ils furent obligés de se soumettre à ï’autorité du nabab d’Oude. Opprimés par ce redoutable ennemi, ils invoquèrent la protection des Anglais. Les Anglais leur accordèrent leur protection, et le nabab-vizir finit par céder tous ses droits sur
Bénarè-s à la compagnie dans un traité solennel. Depuis lors, le rajah avait été le vassal du gouvernement du Bengale, reconnaissait sa suprématie, et s’était engagé à payer un tribut annuel au fort William. Le prince régnant , Cheyte-Sing , s’était acquitté de ce devoir avec une stricte exactitude.
On a chaudement discuté, etavec beaucoup de subtilité, la nature précise de la relation légale qui existait entre la compagnie et le rajah de Bénarès. D’une part^ on a soutenu que Cheyte-Sing était tout simplement un grand sujet que l’autorité supérieure avait droit d’appeler à son aide dans les nécessités de l’empire. D’autre part, on a prétendu qu’il était un prince indépendant, que le seul droit qu’eût sur lui la compagnie était de recevoir un tribut fixe, et qu’une fois ce tribut régulièrement payé , comme il l’était assurément , les Anglais n’avaient pas plus de droit à exiger du rajah d’autres contributions qu’à demander des subsides à la Hollande ou au Danemark. Rien n’est plus aisé que de trouver des précédents et des analogies en faveur de ces deux points de vue.
A notre avis, ni l’une ni l’autre de ces deux manières de voir n’est vraie. Les politiques anglais avaient trop l’habitude de prendre pour convenu qu’il existait dans l’Inde une constitution connue et définie d’après laquelle on pouvait décider les questions de ce genre. Le lait est que, dans l’intervalle qui s’écoula entre la chute de la maison de Tamerlan et l’établissement de la suprématie anglaise, il n’y eut point de constitution de cette espèce. L’ancien ordre de choses était passé, le nouvel ordre de choses n’était pas encore établi. Tout était dans la transition , dans la confusion, dans l’obscurité. Tout le
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monde défendait sa tête de son mieux, et tâchait d’attraper ce qu’il pouvait. L’Europe a vu des moments pareils. L’époque de la dissolution de l’empire de Charlemagne en est un exemple. Qui songerait à discuter sérieusement la question de savoir quel degré d’obéissance et de secours pécuniaires Hugues Capet avait le droit constitutionnel de réclamer du duc de Bretagne ou du duc de Normandie ? Les mots « droit constitutionnel » n’avaient aucun sens dans cet état de la société. Si Hugues Capet eût mis la main sur toutes les possessions du duc de Normandie, cela aurait pu être injuste et immoral , mais cela n’aurait pas été illégal dans le même sens que les ordonnances de Charles X furent illégales. Si, d’autre part, le duc de Normandie eût fait la guerre à Hugues Capet, cela eût pu être injuste et immoral, mais cela n’aurait pas été illégal dans le même sens que l’expédition du prince Louis Bonaparte fut illégale.
L’état de l'Inde, il y a soixante ans, ressemblait fort à celui de la France alors. Parmi tous les gouvernements existants, il n’y en avait pas un seul qui pût avoir des prétentions à la légitimité ni produire d’autres titres qu’une occupation récente. Il n’y avait presque pas une province où la souveraineté véritable et la souveraineté nominale ne fussent divisées. On conservait encore des titres et des formes qui impliquaient l’autorité suprême de l’héritier de Tamerlan , qui avait les nababs pour lieutenants. En réalité, il était prisonnier. Les nababsj dans certaines provinces , étaient des princes indépèndants. Dans d’autres endroits, comme te Bengale ét‘ U Carnate, ils étaient devenus des fantômes comme ft2ur? maîtres, et la compagnie régnait seule. Chez* fës iïaKrattes, l’héritier de Sevajee portait encorfe0Ÿé‘tîirenâë
440 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, rajah; mais il était captif, et son premier ministre le peshwa était devenu le chef héréditaire de l’État. Le peshwa, à son tour, tomba dans la situation inférieure à laquelle il avait réduit le rajah. Il était impossible de trouver, de l’Himalayaau Mysore, un seul gouvernement qui fût à la fois un gouvernement de facto et un gouvernement de jure, qui possédât les moyens matériels pour se faire craindre par ses voisins et par ses sujets, et qui eût en main l’autorité que donne la loi à une longue possession.
Hastings reconnut clairement ce que la plupart de ses contemporains ne surent pas discerner, c’est qu’un pareil état de choses donnait un immense avantage à un gouvernant doué de grandes facultés et retenu par peu de scrupules. Dans toutes les questions internationales qui pouvaient s’élever, il avait le choix entre le terrain de facto et le terrain de jure ; et il était probable que l’un de ces terrains pourrait soutenir les prétentions qu’il lui conviendrait d’élever, en lui permettant de repousser les prétentions d’autrui. Dans chaque discussion , par conséquent, il embrassait le parti qui lui convenait dans le moment, sans s’inquiéter le moins du monde d’être conséquent, et il lui arrivait rarement de ne pas trouver un prétexte qui parût, à des gens peu instruits et ayant la mémoire courte, une justification de ce qu’il voulait faire. Parfois le nabab du Bengale est un fantôme, parfois il est un monarque. Parfois le vizir est un simple lieutenant, parfois il est un potentat indépendant. S’il convient à la compagnie de produire un titre légal aux revenus du Bengale, la concession, revêtue du sceau du Grand Mogol, paraît comme un document de la plus grande autorité. Lorsque le Mogol réclame les rentes
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qu’il s’est réservées dans cette concession, on lui dit qu’il n’est qu’un personnage de cérémonie, que la puissance anglaise repose sur un tout autre fondement que ses chartes, qu’il peut jouer à la royauté tant qu’il lui conviendra, mais qu’il n’a point de tribut à attendre des véritables maîtres de l’Inde.
Il est vrai que bien des gens pouvaient, comme Hastings, jouer ce tour de passe-passe ; mais, dans les discussions entre gouvernements, les sophismes ne servent pas à grand’chose, quand ils ne sont pas soutenus par la puissance. Il y a un principe que Hastings se plaisait à appuyer dans les termes les plus énergiques, et d’après lequel il agissait avec une persévérance inébranlable. C’est un principe qui est susceptible des plus grands abus, mais qu’on ne peut guère disputer, il faut l’avouer, dans l’état actuel des lois publiques. Le voici : lorsqu’une question douteuse s’élève entre deux gouvernements, s’ils ne peuvent s’accorder, il n’y a d’autre ressource que d’en appeler à la force, et l’opinion du plus fort doit l’emporter. Presque toutes les questions étaient douteuses aux Indes. Le gouvernement anglais était le plus fort dans les Indes. Les conséquences sont évidentes. Le gouvernement anglais pouvait faire exactement ce qui lui convenait.
Il convenait pour le moment au gouvernement anglais d’extorquer de l’argent à Cheyte-Sing. Il avait été commode naguère de le traiter comme un prince souverain ; il devenait commode de le traiter comme un sujet. Un homme moins habile que Hastings eût su trouver, dans le chaos général des lois et des coutumes, des arguments pour l’une ou l’autre conduite. Hastings avait besoin d’une forte somme. On savait que Cheyte-Sing avait un
442 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, revenu considérable, et on le soupçonnait d’avoir amassé un trésor. Il n’était d’ailleurs pas en faveur à Calcutta. Pendant que le gouverneur était dans une situation trèsdifficile, il avait fait la cour à Francis et à Clavering. Hastings qui, plutôt par politique que par de mauvaises passions, à ce que nous croyons, laissait rarement une injure impunie, n’était pas fâché de donner, aux dépens de Cheyte-Sing, aux princes du voisinage, la leçon que le sort de Nuneoiqar avait déjà donnée aux habitants du Bengale.
En 1778, $u début de la guerre avec la France s Cheyte-Sing fut sommé de payer, en dehors du tribut fixe, une contribution extraordinaire de cinquante mille livres sterling. On exigea en 1779 une somme égale. En 1780, la demande se renouvela. Cheyte-Sing, dans l’espoir d’obtenir quelque indulgence, offrit secrètement au gouverneur général une somme de vingt mille livres sterling. Hastings prit l’argent, et ses amis ont soutenu qu'il l’avait pris avec l’intention de le garder. Il cacha quelque temps cette transaction au conseil du Bengale et aux directeurs d’Angleterre, et ne donna jamais aucune raison satisfaisante du secret qu’il avait gardé. Par patriotisme ou par crainte d’être découvert, il résolut pourtant de résister à la tentation : il versa la somme dans le trésor de la compagnie, et insista pour que le rajah se rendît à l’instant aux désirs du gouvernement anglais. Le rajah, suivant l’habitude de ses compatriotes, tergiversa, sollicita, parla de sa pauvreté. Il n’était pas si aisé d’échapper aux griffes de Hastings. Il exigea dix mille livres sterling de plus, comme amende pour le retard, et envoya des troupes pour faire rentrer l’argent.
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L’argent fut payé, mais cela ne suffisait pas. Les événements qui s’étaient récemment passés dans le midi de l’Inde avaient accru les embarras pécuniaires de la compagnie. Hastings était résolu à dépouiller Cheyte-. Sing et, dans ce but, à trouver moyen de faire naître une querelle. En conséquence, le rajah fut sommé d’entretenir un corps de cavalerie pour le service du gouvernement anglais. Il fit des objections et esquiva l’ordre. C’était précisément ce que le gouverneur voulait. Il avait enfin un prétexte pour traiter en criminel le plus riche de ses sujets : « Je résolus, » dit Hastings luimême, « de tirer de son crime des ressources pour les embarras de la compagnie, de lui faire amplement payer son pardon , ou d’exiger une sévère vengeance de ses fautes passées. » Le pian était tout simplement de demander des contributions de plus en plus considérables, jusqu’à ce que le rajah se vît forcé de faire des représentations; on se promettait de qualifier ensuite ses représentations de crime, et de le punir en confisquant toutes ses possessions.
Cheyte-Sing était plongé dans la terreur. Il offrit deux cent mille livres sterling pour apaiser le gouvernement anglais. Mais Hastings répondit qu’il n’accepterait pas moins de cinq cent mille livres sterling. Il commençait même à concevoir l’idée de vendre Bénarès au prince d’Oude, comme il avait vendu jadis Allahabad et Rohilcund. On ne pouvait traiter aisément cette affaire de loin. Hastings résolut de se rendre à Bénarès.
Cheyte-Sing reçut son souverain seigneur avec toutes les marques possibles de respect; il fit, avec ses gardes, près de soixante milles au-devant de son illustre visiteur pour lui servir d’escorte, et il exprima tout son
444 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, profond regret du mécontentement des Anglais. Il ôta môme son turban et le posa sur les genoux de Hastings, geste qui indique en Orient la plus grande soumission et le plus profond dévouement. Hastings se comporta avec une sévérité froide et hautaine. Arrivé à Bénarès, il envoya au rajah un papier qui contenait les demandes du gouvernement du Bengale. Le rajah, en réponse, essaya de se justifier des accusations qu’on présentait contre lui. Hastings, qui voulait de l’argent et non des excuses, ne se laissait pas amuser par les artifices ordinaires dans les négociations orientales. Il donna à l’instant l’ordre d’arrêter le rajah et de le placer sous la garde de deux compagnies de cipayes.
En prenant ces mesures énergiques, Hastings ne montra pas tout son jugement accoutumé. Il est probable qu’ayant eu peu d’occasions d’observer personnellement toute autre partie de la population de l’Inde que les Bengalis, il ne savait pas bien toute la différence qui existait entre leur caractère et celui des tribus qui habitent les provinces supérieures. Il se trouvait dans un pays bien plus favorable à la vigueur du corps humain que le delta du Gange, dans un pays fécond en soldats qui s’étaient montrés dignes de suivre des bataillons anglais dans leurs charges et sur la brèche. Le rajah était populaire parmi ses sujets. Il avait gouverné avec douceur, et la prospérité du district sur lequel il régnait présentait un contraste frappant avec l’état d’abattement du Bahar sbus nos lois, et un contraste plus frappant encore avec la misère des provinces frappées de malédiction par la tyrannie du nabab-vizir. Les préjugés nationaux et religieux qu’on éprouvait partout dans l’Inde à l’égard des Anglais étaient particulièrement puissants
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dans la métropole des superstitions des brahmes. On ne peut, en conséquence, guère douter que le gouverneur général, avant d’insulter Cheyte-Sing en le faisant arrêter, n’eût dû rassembler des forces capables de triompher de toute résistance. On n’y avait pas pourvu. La poignée de cipayes qui avaient accompagné Haslings eût probablement suffi pour effrayer Moorshedabad ou la ville Noire de Calcutta ; mais ils ne pouvaient soutenir une lutte avec la vigoureuse populace de Bénarés. Les rues qui entouraient le palais étaient remplies d’une immense multitude , dont la plus grande partie portait des armes, selon l’usage de l’Inde supérieure. Le tumulte devint une bataille, et la bataille un massacre. Les officiers anglais se défendirent avec une valeur désespérée contre un nombre écrasant d’assaillants, et tombèrent comme ils le devaient, l’épée à la main. Les cipayes furent massacrés. On força les grilles. Le prince captif, négligé par ses geôliers dans la confusion, découvrit un passage qui donnait sur la rive escarpée du Gange , se laissa descendre dans l’eau au moyen d’une corde formée des turbans de ses serviteurs, trouva un bateau, et se réfugia sur la rive opposée.
Si Hastings s’était mis dans une situation difficile et dangereuse par une violence imprudente, il est juste de reconnaître qu’il s’en tira avec une habileté et une présence d’esprit au-dessus même de ses talents ordinaires. Il avait avec lui cinquante hommes seulement. Le bâtiment dans lequel il avait élu résidence était bloqué de tous côtés par les insurgés. Mais son courage resta inébranlable. Le rajah lui envoya de l’autre côté de l’eau ses excuses et des propositions libérales. Il ne lui répondit même pas. On trouva des gens adroits et
entreprenants qui entreprirent de traverser la foule des ennemis et de porter aux cantonnements anglais la nouvelle des événements qui venaient d’arriver. Les naturels de l’Inde ont l’habitude de porter de grandes boucles d’oreilles en or ; lorsqu’ils voyagent, ils mettent de Sôté leurs boucles d’oreilles, de peur que le précieux gnétal ne vienne à tenter quelque bande de brigands, et 51s introduisent dans leur oreille un tuyau de plume ou un rouleau de papier pour empêcher l’ouverture de se refermer. Hastings plaça, dans les oreilles de ses messagers, des lettres roulées sous le plus petit format possible. Quelques-unes de ces lettres étaient adressées aux commandants des troupes anglaises. L’une devait assurer sa femme de sa sûreté. L’autre était destinée à l’envoyé qu’il avait chargé de négocier avec les Mahrattes ; il avait besoin d’instructions pour la négociation, et le gouverneur général les rédigea, dans la situation extrêmement dangereuse où il se trouvait, avec le même sangfroid que s’il eût écrit dans son palais, à Calcutta.
Les choses cependant n’en étaient pas encore venues au pire. Un officier anglais, doué de plus de courage que de jugement et pressé de se distinguer, fit une attaque prématurée sur les insurgés au delà de la rivière; ses troupes s’embarrassèrent dans des rues étroites, et se virent attaquées par une population furieuse. Il tomba, ainsi qu’un grand nombre de ses hommes, et les survivants furent obligés de se retirer.
Cet événement produisit reflet que n’a jamais manqué de produire aux Indes le plus petit échec subi par les armes anglaises. Le pays entier, à cent milles à la ronde, était dans une vive agitation. Toute la population du district de Bénarès prit les armes. Les laboureurs abaii-
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donnèrent leurs champs et s’empressèrent de venir défendre leur prince. La contagion s’étendit jusqu’à la province d’Oude. La population opprimée se souleva contre le nabab-vizir, refusa de payer les impôts et mit en fuite les employés des finances. Le Bahar lui-même était mûr pour la révolte. Les espérances de Cheyte-Sing commencèrent à s’élever. Au lieu de demander grâce de l’humble ton d’un vassal, il commença à tenir le langage d’un conquérant, et menaça, dit-on, de balayer du pays les usurpateurs blancs. Mais les troupes anglaises s’assemblaient en toute hâte ; les officiers, et en même temps les simples soldats, éprouvaient pour le gouverneur général un attachement passionné, et volaient à son secours avec une promptitude* qu’ils n’avaient jamais déployée en aucune autre occasion, à ce que disait Hastings avec orgueil. Le major Popbam, militaire brave et habile, qui s’était fort distingué dans la guerre contre les Mahrattes, et auquel le gouverneur général témoignait la plus grande confiance, prit le commandement. L’armée tumultueuse du rajah fut mise en déroute; on emporta d’assaut ses forteresses. En quelques heures, trente mille hommes abandonnèrent ses étendards et retournèrent à leurs occupations ordinaires. Le malheureux prince s’enfuit pour toujours loin de son pays. Son beau domaine vint s’ajouter aux possessions anglaises. A la vérité, on nomma rajah l’un de ses parents; mais le rajah de Bénarès ne devait plus être, comme le nabab du Bengale* qu’un prince pensionné.
Cette révolution ajouta au revenu de la compagnie deux cent mille livres sterling de rente. Mais les ressources immédiates ne furent pas aussi considérables qu’on l’avait espéré. On portait généralement à un mil-
448 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, lion sterling la valeur du trésor amassé par Cheyte-Sing. Il se trouva ne pas s’élever au-dessus du quart de cette somme, et l’armée s’en empara tel quel, et le partagea comme argent de prise.
Désappointé dans l’espoir qu’il avait fondé sur Bénarès, Hastings fut plus violent qu’il ne l’eût été au milieu d’autres circonstances dans ses rapports avec la province d’Oude. Sujah Dowlah était mort depuis longtemps. Son fils et son successeur, Asaph-ul-Dowlah, était l’un des plus faibles et des plus vicieux parmi les princes orientaux eux-mêmes. Il partageait sa vie entre l’engourdissement et la sensualité sous sa forme la plus odieuse. La prodigalité la plus excessive régnait à sa cour; la misère et le désordre désolaient partout sés domaines. Sous l’habile conduite du gouvernement anglais, il était descendu peu à peu du rang de prince indépendant à celui de vassal de la compagnie. Ce n’était qu'à l’aide d’une brigade anglaise qu’il pouvait së défendre contre les attaques de ses voisins qui méprisaient sa faiblesse, et de la vengeance de ses sujets, qui détestaient sa tyrannie. On lui fournit une brigade, et il s’engagea à payer les dépenses de la solde et de l’entretien. Depuis ce jour-là, il avait perdu son indépendance. Hastings n’était pas homme à perdre l’avantage qu’il avait ainsi gagné. Le nabab commença à se plaindre du fardeau qu’il avait entrepris de porter. Ses revenus diminuaient, disait-il ; il ne pouvait payer ses serviteurs, il ne pouvait plus supporter les frais de l’arrangement qu’il avait accepté. Hastings ne voulut pas écouter ses représentations ; il répondit que le vizir avait invité le gouvernement du Bengale à lui envoyer des troupes, et avait promis de les payer. On avait envoyé les troupes. Le traité n’avait
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pas stipulé combien de temps les troupes devaient rester dans la province d’Oude. Cette question restait à régler entre les parties contractantes; mais les parties contractantes n’étaient pas du même avis. Qui devait décider? Le plus fort.
Hastings représentait encore que, si les forces anglaises se retiraient, le royaume d’Oude tomberait infailliblement en proie à l’anarchie, et serait probablement envahi par une armée Mahratte. Il admettait que les finances du prince d’Oude étaient embarrassées; mais il soutenait non sans raison qu’il fallait attribuer ses embarras à l’incapacité et aux vices d’Asaph-ul-Dowlah luimême, et que, si on dépensait moins d’argent pour les troupes, le seul effet serait d’en prodiguer davantage à de misérables favoris.
Hastings avait eu l’intention, après avoir réglé ses affaires à Bénarès, de se rendre à Lucknow pour y avpir une conférence avec Asaph-ul-Dowlah. Mais la politesse obséquieuse du nabab-vizir le prévint; il alla au-devant du gouverneur-général avec une suite peu nombreuse. L’entrevue eut lieu dans la forteresse qui, du sommet des rochers escarpés du Chunar, donne sur les flots du Gange.
Il semblait impossible, au premier abord, que la négociation pût se terminer à l’amiable. Hastings voulait un don extraordinaire en argent. Asaph-ul-Dowlah voulait qu’on lui fît remise d’une partie de ce qu’il devait déjà. Il semblait que ce désaccord ne fût susceptible d’aucun compromis, il existait cependant une ressource agréable aux deux parties, une ressource qui permettait de soulager les finances de l’Oude et celles du Bengale, et on décida d’user de cette ressource. Il fallait tout sim
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plement que le gouverneur général et le nabab-vizir s’unissent pour dépouiller une troisième personne, et cette troisième*personne qu’ils résolurent de dépouiller était la mère de l’un des voleurs.
La mère du dernier nabab et sa femme, mère du nabab actuel , portaient le nom de Béguins du princesses d’Qude. Elles possédaient naguère beaucoup d’influence sur Sujah Dowlah, et à sa mort elles étaient restées en possession d’un douaire magnifique. Les domaines qu’elles administraient et dont elles touchaient les revenus étaient d’une grande étendue. Le trésor qu’avait amassé le dernier nabab, et qu’on estimait généralement à trois millions sterling, était entre leurs mains. Elles continuaient d’habiier le palais favori de Sujah Dowlah, à Fyzabad, la Belle-Demeure, et Asaphui-Dowlah tenait sa cour dans la majestueuse ville de Lucknow, qu’il avait élevée lui-même sur les rives du Goomti, et qu’il avait ornée de belles mosquées et de grands collèges.
Asaph-ul-Dowlah avait déjà extorqué à sa mère des sommes considérables. Elle avait fini par en appeler aux Anglais, et les Anglais étaient intervenus. On avait fait un arrangement solennel d’après lequel elle consentait à accorder à son fils quelques secours pécuniaires, tandis qu’il s’engageait de son côté à ne plus attenter à ses droits. Le gouvernement du Bengale garantit officiellement cette convention. Mais les temps avaient changé ; on avait besoin d’argent, et le pouvoir qui avait donné la garantie n’eut pas honte de pousser le spoliateur à des excès tels que lui-même y répugnait.
Il fallait trouver quelque prétexte pour une confiscation qui non-seulement ne s’accordait ni avec la foi
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jurée ni avec les règles ordinaires de l’humanité et de la justice, mais encore moins avec cette grande loi de piété filiale qui, même au sein des tribus sauvages les plus farouches, même au milieu de ces sociétés plus dépravées encore qui se flétrissent sous l’influence d’une demicivilisation corrompue , conserve encore une certaine autorité sur l’esprit des hommes. Un prétexte était la dernière chose qui eût. chance de manquer à Hastings. L’insurrection de Bénarès avait occasionné des troubles dans la province d’Oude. Il était commode d’imputer ces troubles aux princesses. L’accusation était à peu près sans fondement, à moins qu’on ne puisse appeler de ce nom des rapports circulant de boüche en bouche, et gagnant quelque nouveau détail à chaque nouvel in. terlocuteur. Les accusées ne reçurent point d’acte d’accusation ; on ne leur permit pas de se défendre, car le gouverneur général réfléchit prudemment que, s’il leur faisait leur procès, il pourrait se trouver sans prétexte pour les dépouiller. Il convint avec le nabab-vizir que les nobles dames seraient privées de leurs domaines et de leurs trésors au bénéfice de la compagnie par une sentence de confiscation absolue, et que le gouvernement du Bengale accepterait les sommes qœ’on se serait ainsi procurées en satisfaction de ses droits sur le gouvernement d’Oude.
Tant qu’Asaph-ul-Dowlah resta à Chunar, il fut complètement subjugué par l’esprit ferme et dominant de l’homme d’État anglais; mais lorsqu’ils se séparèrentf le vizir commença à réfléchir avec inquiétude à l’engagement qu’il avait accepté. Sa mère et sa grand’mère supplièrent et protestèrent. Le cœur lui manqua dans cette conjoncture; tout corrompu qu’il était par le pou-
452 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, voir absolu et par les plaisirs licencieux, il n’était pas complètement dépourvu de tout sentiment naturel. Le résident anglais à Lucknow, jusqu’alors entièrement dévoué à Hastings, recula lui-même devant ces mesures extrêmes. Mais le gouverneur général resta inexorable. Il écrivit au résident dans les termes les plus sévères, et déclara que, si on n’exécutait pas à l’instant la spoliation qui avait été résolue, il se rendrait lui-même à Lucknow pour effectuer ce que les esprits faibles envisageaient avec tant d’effroi et de répugnance. Le résident, sous l'empire de ces menaces, se rendit auprès de Son Altesse et insista pour que le traité de Chunar eût immédiatement son plein effet. Asaph-ul-Dowlah céda, en protestant solennellement qu’il cédait à la force. On s’empara des terres ; il n’était pas si aisé d’obtenir le trésor. Il fallut avoir recours à la violence. Un corps de troupes appartenant à la compagnie marcha-sur Fyzabad et força les portes du palais. On confina les princesses dans leur appartement; mais elles refusaient toujours de se soumettre. Il fallait un mode de coercition plus énergique. On trouva un moyen dont nous ne pouvons parler même aujourd’hui qu’avec honte et douleur.
Il y avait à Fyzabad deux hommes âgés appartenant à cette classe infortunée qu’une pratique d’usage immémorial dans l’Orient exclut des joies de l’amour et de l'espoir d’avoir une postérité. On a toujours cru, dans les cours d’Asie, que des êtres ainsi privés de toute sympathie avec leur espèce étaient ceux que les princes pouvaient admettre à leur plus intime confiance. Sujah Dowlah était de cet avis. Il se fiait complètement aux deux eunuques, qui, après sa mort, étaient restés a ia tête de la maison de sa veuve.
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Ces hommes furent saisis par ordre du gouvernement anglais, emprisonnés, mis aux fers; on les fit presque ! mourir de faim pour parvenir à extorquer de l’argent * aux princesses. Au bout de deux mois passés dans la ^captivité, leur santé s’altéra. Ils demandèrent la permission de faire un peu d’exercice dans le jardin de leur prison. L’officier chargé d’eux déclara qu’il n’y avait pas le moindre danger qu’ils pussent s’échapper si on leur accordait celle faveur, et que leurs fers n’ajoutaient rien à la sécurité qu’on pouvait éprouver à leur égard. Il ne comprenait pas le projet de ses supérieurs. Le but de ces mauvais traitements n’était pas d’être tranquille, mais bien d’infliger une torture, et on refusa tout adoucissement. Ce ne fut pourtant pas ce qu’il y eut de pis. Un gouvernement anglais résolut de livrer aux bourreaux ces deux vieillards infirmes. On les fit venir dans ce dessein à Lucknow. On ne peut qu’imaginer les horreurs dont leurs cachots furent témoins; mais il reste dans les annales du Parlement une lettre écrite par un résident anglais à un militaire anglais :
« Monsieur, le nabab ayant résolu d’infliger des châtiments corporels aux prisonniers qui sont sous votre garde, ceci est pour vous prier de laisser à ses officiers, lorsqu’ils se présenteront , un libre accès auprès des prisonniers, afin qu’ils puissent faire d’eux ce qui leur semblera bon. »
Pendant qu’on pratiquait à Lucknow ces atrocités, les princesses restaient captives à Fyzabad. On laissait pénétrer dans leurs appartements une si petite quantité de nourriture que leurs femmes coururent le danger de mourir de faim. Ces cruautés se prolongèrent pendant plusieurs mois, jusqu’à ce qu’enfin, après avoir arraché
aux princesses douze cent mille livres sterling, Hastings commença à croire qu’il était arrivé au fond de leur trésor et que nulle rigueur ne pourrait leur extorquer encore de l’argent. Alors enfin les malheureux retenus à Lueknow furent mis en liberté. Lorsqu’on détacha leurs fers, et qu’on ouvrit la porte de leur prison, leurs lèvres tremblantes, les larmes qui coulaient le long de leurs joues et les actions de grâces qu’ils répandirent devant le père commun des musulmans et des chrétiens émurent même le ferme cœur des soldats anglais qui se trouvaient là.
Il y a un homme auquel la conduite de Hastings dans toute cette affaire paraît non-seulement excusable, mais encore louable. Il y a un homme qui nous demande de % lui pardonner s’il s’aventure à qualifier d’infiniment ridicule et d’infiniment perverse la sensibilité qui mettrait dans la balance, en face de la conservation de l’Inde anglaise, quelques souffrances personnelles qui ne durèrent qu’autant que ceux qui les enduraient se refusèrent à abandonner une partie de ces richesses perdues de droit par leur trahison et celle de leurs maîtresses. » Nous ne pouvons, en vérité, envier au révérend biographe ses singulières idées sur ce qui constitue une perversité infinie ou ses idées non moins singulières sur ce qui constitue un ridicule infini. Est-ce là la générosité d’un soldat anglais? Est-ce là la charité d’un ministre de l’Évangile? Les deux professions qu’a suivies M. Gleig ne pouvaient-elles lui apprendre les premiers rudiments de la morale? Ou bien la morale est-elle une chose qui peut passer dans un sermon , mais qui n’a rien à voir dans une biographie?
Il ne faut pas oublier de faire justice de la conduite
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de sir Élie Impey dans cette occasion. Il ne lui était pas aisé de s’immiscer dans une affaire si parfaitement étrangère à ses devoirs officiels; mais l’infamie qui s’accomplissait alors à Lucknow l’attira sans doute au delà de toute expression, par ce qu’elle avait de tout spécialement odieux. Il se hâta de s’y rendre aussi vite que purent l’y porter les relais des porteurs de son palanquin. Une foule de gens se présentèrent devant lui avec des dépositions contre les bégums toutes prêtes à la main. Il ne lut pas les dépositions. Il ne pouvait d’ailleurs les lire toutes, quelques-unes étant rédigées dans le dialecte de l’Inde septentrionale, et il n’eut recours aux services d’aucun interprète (1). Il fit prêter serment aux témoins le plus promptement possible, et ne leur fit pas une' seule question ; il ne demanda pas même s’ils avaient lu les déclarations qu’ils venaient d’affirmer par serment. Cette œuvre accomplie, il remonta dans son palanquin, et reprit en poste le chemin de Calcutta, afin d’y arriver pour l’ouverture de la session. Il avoua luimême que cette cause était absolument en dehors de sa juridiction. D’après la charte de justice, il n’avait pas plus de droit à s’enquérir des crimes commis par les indigènes dans la province d’Oude que le lord président
(l) Ce passage a été légèrement altéré. Dans la première édition, nous avions dit que sir Élie Impey ignorait toutes les langues indigènes dans lesquelles étaient rédigées les dépositions. Un écrivain qui a probablemeut eu accès à quelque source particulière de renseignements a nié ce fait, et a assuré que sir Élie savait le persan et le bengali. Quelques-unes des dépositions étaient assurément en persan ; sir Élie eût donc pu les lire si cela lui avait convenu ; mais les autres étaient rédigées dans les dialectes nationaux de l’Inde supérieure, qu’il ne parait pas avoir sus. On ne sait pas trop pourquoi il est fait mention du bengali qui sciait aussi inutile à Lucknow que le portugais en Suisse.
456 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, de la cour des sessions d’Écosse n’aurait droit à tenir des assises à Exeter. Il n’avait pas le droit de faire le procès des bégums, et il ne leur fit pas de procès. Dans quel but avait-il donc entrepris ce long voyage? Évidemment pour donner irrégulièrement une sanction , qu’il ne pouvait pas donner régulièrement, aux crimes de ceux qui l’avaient récemment pris à gages, et dans le but de prêter à une masse confuse de témoignages qu’il n’examina pas, qu’il ne lut même pas, une autorité qui ne leur appartenait pas, par la signature du plus grand fonctionnaire judiciaire de l’Inde.
Le temps approchait pourtant où il allait être dépouillé de cette robe que personne, depuis la révolution, n’avait souillée aussi honteusement que lui. L’état de l’Inde occupait fort depuis quelque temps l’altenlion' du Parlement anglais. Vers la fin de la guerre avec l’Amérique, deux commissions de la Chambre des Communes examinèrent les affaires de l’Inde. L’une fut dirigée par Edmond Burke. L’aulre était présidée par Henry Dundas, homme habile et versatile, qui était alors lord-avocat d’Écosse. Quelque grands que soient les changements qui ont eu lieu depuis soixante ans dans nos possessions d’Asie, les rapports que ces commissions déposèrent sur le bureau de la chambre sont encore extrêmement intéressants et instructifs.
La compagnie n’avait encore formé de relations avec aucun des grands partis dans l’Élat. Les ministres n’avaient point de raison de défendre les abus pratiqués aux Indes. Au contraire, il était de leur intérêt de démontrer, s’il était possible, que le gouvernement et le patronage de notre empire en Orient gagneraient à passer entre leurs mains. En conséquence, les résolu-
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tions que vota la Chambre des Communes après les rapports des deux commissions respirèrent un sentiment d’indignation et de justice sévère. Les épithètes les plus dures y étaient appliquées à quelques-unes des mesures de Hastings, particulièrement à la guerre contre les Rohillas; et on vota, sur la proposition de M. Dundas, que la compagnie devrait rappeler un gouverneur général qui avait attiré tant de calamités sur la population de l’Inde, et tant de déshonneur sur le nom anglais. On vota une loi qui limilait la juridiction de la cour suprême. On blâma dans les termes les plus énergiques le marché que Hastings avait fait avec le grand juge, et on présenta une adresse au roi pour demander qu’Impey reçût l’ordre de revenir en Angleterre pour y répondre de ses mauvaises actions.
Impey fut rappelé par une lettre du secrétaire d’Élat. Mais les propriétaires d’actions de la compagnie refusèrent positivement de chasser Hastings de leur service, et votèrent une résolution affirmant, ce qui était indubitablement vrai, que la loi leur confiait le droit de nommer et de destituer leur gouverneur général, et qu’ils n’étaient pas tenus d’obéir aux vœux d’une seule branche du parlement par rapport à ces nominations ou destitutions.
Ainsi soutenu par s.es chefs, Hastings resta à la tête du gouvernement dans le Bengale jusqu’au printemps de 1785. Son administration, si orageuse et si féconde en événements, se termina dans un calme presque complet. Le conseil ne faisait plus d’opposition systématique à ses mesures. La paix était rétablie dans l’Inde. La guerre avec les Mahrattes avait cessé. Hyder-Ali était mort. On avait conclu un traité avec son fils Tippoo, et
458 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, les armées du Mysore avaient évacué le Carnate. Depuis la fin de la guerre d’Amérique . l’Angleterre n’avait plus de rival ni d’ennemi européen dans les mers d’Orienl.
En jetant un coup d’œil d’ensemble sur la longue administration de Hastings, il est impossible de ne pas reconnaître qu’en présence des grands crimes qui l’ont souillée, il faut placer de grands services rendus à l’État. L’Angleterre avait traversé une crise périlleuse. Elle avait, à la vérité, conservé sa place au premier rang des puissances européennes; et la manière dont elle s’était défendue, avec de si grands désavantages, avait inspiré aux nations qui l’entouraient une grande idée de son énergie et de sa force. Cependant, dans toutes les parties du monde, à une seule exception près, elle avait perdu du terrain. Non- seulement elle avait été contrainte de reconnaître l’indépendance de treize colonies fondées par ses enfants, et de calmer les Irlandais en abandonnant le droit de leur donner des lois; mais dans la Méditerranée, dans le golfe du Mexique, sur la côte d’Afrique, sur le continent américain, elle avait été obli gée de céder le fruit des conquêtes qu’elle avait faites dans des guerres précédentes. L’Espagne avait regagné Minorque et la Floride ; la France était rentrée eii possession du Sénégal , de Gorée et de plusieurs îles des Indes occidentales. La seule partie du monde où la Grande-Bretagne n’eùt rien perdu, était celle dont les intérêts avaient été confiés aux soins de Hastings. En dépit de tous les efforts de nos ennemis d’Europe et d’Asie, la puissance de notre patrie dans l’Inde s’était fort accrue. Bénarès nous était soumis ; le nabab-vizir était devenu notre vassal. La voix publique des Anglais dans l’Inde
WARREN HASTINGà.
attribuait à l’habileté et à la résolution de Hastings cette extension de notre influence, et déclarait même qu’on lui devait de n’avoir pas vu le fort William et le fort Saint-George occupés par des armées ennemies.
L’administration intérieure de Warren Hastings, en dépit de tous ses défauts, lui donne le droit de passer pour Lun des hommes les plus renr^quabies de notre histoire. Il abolit le double gouvernement. Il fit passer la direction des affaires dans les mains des Anglais. 11 tira au moins d’une anarchie épouvantable un ordre rude et imparfait. Il forma et dirigea toute l’organisation par laquelle on dispensait la justice, on recueillait les revenus, et on maintenait la paix dans un territoire aussi peuplé que celui de Louis XVI ou de l’empereur Joseph. Il se vantait que tous les emplois publics qui existaient dans le Bengale, lorsqu’il le quitta, avaient, sans exception, été créés par lui. Il est vrai que ce système, après toutes les améliorations qu’a suggérées l’expérience de soixante années, exige encore des perfectionnements, et qu’il avait, au début, de bien pins graves inconvénients. Mais quiconque réfléchira sérieusement à ce que c’est que de construire d’un bout à l’autre une machine aussi vaste et aussi compliquée qu’un gouvernement, avouera que ce que Hastings accomplit a droit à toute notre admiration. Il serait aussi injuste de lui comparer les plus célèbres des ministres européens, qu’il le serait de comparer le meilleur boulanger de Londres à Robinson Crusoé qui, avant de pouvoir faire un seul pain, avait à fabriquer sa charrue et sa herse, ses barrières et ses engins pour effrayer les corneilles , sa faucille* et son fléau, son moulin et son four.
La juste renommée de Hastings s’élève plus haut en-
460 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, core lorsqu’on réfléchit qu’il n’avait pas été destiné à devenir un homme d’État, qu’on l’avait envoyé du collège dans une maison de banque, et qu’il passa la première partie de sa jeunesse, loin de toute société cultivée, à remplir les devoirs d’un agent de commerce. |
Il ne faut pas oublier d’ailleurs que tous ceux ou presque tous ceux auxquels il eût pu demander leur concours lorsqu’il se trouva à la tête des affaires, étaient des hommes qui devaient aussi peu que lui ou moins que lui à l’éducation. En Europe, dès qu’un ministre entre en fonctions, il se trouve entouré d’employés expérimentés, dépositaires des traditions officielles. Hastings n’avait pas cette assistance. 11 fut contraint de suppléer par son énergie et ses réflexions à l’absence de Downing- Street et de Somerset-House. Il n’avait pas de moyens d’apprendre, il fut obligé d’enseigner. Il eut à se former lui-même d’abord, et à former ensuite ses instruments, et cela non-seulement dans un seul département, mais dans tous les départements de l'administration.
Il faut ajouter que, pendant qu’il remplissait cette tâche difficile, il était constamment embarrassé par des ordres venant d’Angleterre, et souvent battu dans le conseil par la majorité. Il parvint à conserver un empire en dépit d’un concours formidable d’ennemis étrangers, et à organiser dans toutes ses parties un gouvernement pendant que chaque vaisseau lui apportait, delà part de ses chefs , des ballots de reproches, et que le compte rendu de chaque séance était rempli des aigres remontrances de ses collègues. Nous ne croyons pas que jamais homme public ait subi de semblables épreuves de caractère, pas même le duc de Marlborough lorsque les commissaires hollandais le contrariaient, ni le duc de
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Wellington quand il avait affaire en même temps à la régence du Portugal, aux juntes espagnoles et à M. Perceval. Mais le caractère de Hastings pouvait supporter presque toutes les épreuves. 31 n’étaif pas doux, mais il était calme. Doué d’un esprit prompt et énergique, il supportait les contrariétés les plus cruelles, tant qu’il ne pouvait y trouver de remède, avec une patience qui semblait celle d’un homme dépourvu d’intelligence. Il paraît avoir été capable d’un ressentiment amer et profond, et cependant son ressentiment le poussa si rarement à commettre des fautes qu’on peut se demander si ce qu’on prenait pour de la vengeance n’était pas de la politique.
L’effet de cette singulière égalité d’âme était de le laisser toujours en pleine possession des ressources d’un des esprits les plus féconds qui aient jamais existé. Par conséquent, aucune complication de dangers et d’embarras ne pouvait le troubler. Il avait un expédient tout prêt pour chaque difficulté, et quoi qu’on puisse penser de la justice et de l’humanité de quelques-uns de ses expédients , il est certain qu’ils manquaient rarement d’atteindre le but auquel il les avait destinés.
Avec ce talent remarquable pour imaginer des expédients, Hastings possédait au plus haut degré un autre talent non moins nécessaire pour un homme dans sa situation, nous voulons parler du talent de soutenir une discussion politique. Il est aussi nécessaire à un homme d’État en Orient de savoir écrire qu’il l’est dans ce pays-ci à un ministre de savoir parler. Ici , la nation juge des facultés d’un homme public surtout par ses discours; aux Indes, c’est d’après les lettres et les rapports d’un homme public que ses chefs forment
4t>2 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, leur opinion sur son compte. Dans les deux cas, le talent qu’on encourage spécialement se développe peutêtre aux dépens des autres facultés. Dans ce pays-ci, nous entendons souvent certains hommes parler mieux qu’ils ne sauraient agir. Dans le service des Indes, il n’est pas rare de trouver des hommes qui écrivent mieux qu’ils ne sauraient agir. Le politique anglais est un peu trop adonné à la discussion; le politique de l’Inde est un peu trop adonné à la composition des pièces officielles.
Parmi les nombreux employés de la compagnie qui se sont distingués par la rédaction de leurs pièces et de leurs dépêches, Hastings est le premier. C’est lui qui donna aux documents officiels du gouvernement dans les Indes le caractère qu’ils conservent encore. Il avait affaire à un antagoniste peu ordinaire. Mais Francis luimême fut obligé d’avouer avec unefranchise irritée et morose qu’il n’y avait pas moyen de lutter contre la plume de Hastings. En effet, le talent du gouverneur général pour présenter une affaire, pour embrouiller ce qu’il ne lui convenait pas qu’on comprît, et pour mettre au jour de la manière la plus claire ce qui pouvait supporter la lumière, était quelque chose d’incomparable. Il faut louer son style avec quelque réserve. Il était d’ordinaire énergique, pur et soigné; mais il lui arrivait parfois, bien que rarement, d’être confus, et une ou deux fois on le trouve pompeux. Peut-être la prédilection de Hastings pour la littérature persane avait-elle contribué à lui gâter ^ le goût.
Puisque nous avons fait allusion à ses goûts litté* raires, il serait fort injuste de ne pas accorder un éloge aux encouragements judicieux qu’il prodigua pendant son gouvernement auv éludes libérales et aux recherches
WARREN HASTINGS
curieuses. Il étendait son patronage avec une générosité prudente aux voyages, aux entreprises, aux expériences, aux publications. A la vérité, il ne fit pas grand’chose pour faire connaître aux jeunes naturels de l’Inde Milton et Adam Smith, pour substituer la géographie, l’astronomie et la médecine de l’Europe aux radotages de la superstition des brahmines, ou à la science imparfaite de l’ancienne Grèce transmise par des récits arabes. Ce dessein était destiné à couronner l’administration bienfaisante d’un gouverneur infiniment plus vertueux. Cependant il est impossible de refuser de grands éloges à un homme qui , après avoir quitté un grand livre pour gouverner un empire, écrasé par les affaires publiques, entouré de gens aussi occupés que lui, et séparé par des milliers de lieues de toute société littéraire, donna pourtant, par son exemple et par sa munificence, un grand élan à l’érudition. Il connaissait à merveille la littérature persane et arabe. Il ne savait pas le sanscrit ; mais ceux qui mirent les premiers cette langue à la portée des savants d’Europe lui durent de grands encouragements. Ce fut sous sa protection que la Société asiatique commença son honorable carrière. Ce corps éminent le choisit pour son premier président; mais, avec beaucoup de tact et de délicatesse, il déclina cet honneur en faveur de sir William Jones. Nous n’avons pas encore parlé du principal avantage que les orientalistes durent à sa protection. Les pandits du Bengale avaient toujours regardé avec beaucoup de jalousie les tentatives qu’avaient faites les étrangers pour pénétrer dans les mystères cachés sous le dialecte sacré. Les mahométans avaient persécuté leur religion. Ce qu’ils savaient de l’esprit du gouvernement portugais pouvait leur donner le droit de
464 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, craindre des persécutions de la part des chrétiens. La sagesse et la modération de Hastings dissipèrent cette crainte. 11 fut le premier, parmi les gouvernants étrangers, qui réussit à gagner la confiance du clergé héréditaire de l’Inde et qui lui persuada de dévoiler aux savants anglais les secrets de la vieille théologie et de la jurisprudence des brahmes.
On ne peut nier que Hastings n’a jamais été surpassé dans le grand art d’inspirer de la confiance et de l’attachement à des masses considérables d’êtres humains. S'il s’était rendu populaire auprès des Anglais en abandonnant les Bengalis à leurs exactions et à l’oppression, si, d’autre part, il s’était concilié les Bengalis en s’aliénant les Anglais, il n’y aurait pas sujet de s’étonner. Mais ce qu’il y a de particulier, c’est qu’en étant le chef d’une poignée d’étrangers qui exerçaient un pouvoir absolu sur une population indigène très-nombreuse, il se soit fait aimer du grand nombre qui obéissait et du petit nombre qui commandait. A travers tous ses désastres et tous ses périls, ses collègues lui restèrent toujours obstinément fidèles. En même temps, l’armée l’aimait comme les armées ont rarement aimé aucun autre homme que les grands généraux qui les menaient à la victoire. Même dans ses querelles avec des militaires éminents, il pouvait toujours compter sur l’appui de l’armée. Pendant qu’il exerçait un si grand empire sur le cœur de ses compatriotes, il jouissait parmi les indigènes d’une popularité que d’autres gouverneurs ont peut-être méritée mieux que lui, mais qu’aucun autre gouverneur n’a pu atteindre. Il parlait leurs dialectes nationaux avec facilité et netteté. Il connaissait à fond leurs mœurs et leurs idées. Deux ou trois fois, dans un but important, il agit
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de propos délibéré en opposition avec leurs opinions ; mais alors il gagna dans leur respect plus qu’il ne perdit dans leur affection. En général, il évitait soigneusement tout ce qui pouvait' choquer leurs préjugés nationaux et religieux. Son administration était assurément défectueuse sous bien des rapports, mais les idées des Bengalis en fait de bon gouvernement n’étaient pas trèsélevées. Sous les nababs, le tourbillon de la cavalerie mahratte passait tous les ans sur les riches plaines d’alluvion ; mais les Mahrattes eux-mêmes hésitaient à engager la lutte avec les puissants enfants de la mer, et on rentrait avec sécurité les immenses moissons de riz du bas Gange, sous la protection des armes anglaises. Les premiers conquérants anglais avaient été plus avides et plus impitoyables encore que les Mahrattes ; mais cette génération avait disparu. Quelque mal faite que fût la police , quelque pesants que fussent les fardeaux , le vieillard le plus âgé du Bengale ne pouvait probablement pas se rappeler un temps de prospérité et de sécurité semblables. Pour la première fois, de mémoire d’homme, la province se trouvait aux mains d’un gouvernement assez fort pour empêcher les autres de voler, et sans envie de voler lui-même. Ce fait seul inspirait de la bienveillance. En même temps, le succès constant deHastings et la manière dont il se tirait de toutes les difficultés l’avaient rendu l’objet d’une admiration superstitieuse, et la magnificence plus que royale qu’il déployait parfois éblouissait un peuple qui a beaucoup de choses en commun avec les enfants. Aujourd’hui même, après que plus de cinquante années se sont écoulées, les indigènes de l’Inde parlent encore de Hastings comme du plus grand des Anglais, et les nourrices endorment les enfants en
466 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, leur chantant un vieux refrain qui célèbre les chevaux agiles et les éléphants richement caparaçonnés de Sahib- Warren Ho^tein.
Les fautes les plus graves dont Warren Hastings se soit rendu coupable ne firent aucun tort à sa popularité auprès de la population du Bengale, car ces fautes furent commises contre des États voisins. Nous ne sommes pas disposés à justifier ces fautes, comme nos lecteurs ont dû s’en apercevoir; mais pour que le blâme soit proportionné à la transgression, il faut prendre en considération les motifs du criminel. Le motif qui poussa Hastings à ses plus mauvaises actions était un zèle mal entendu et mal dirigé pour le service public. Les règles de justice, les sentiments d’humanité, la foi jurée dans les traités n’étaient rien à ses yeux lorsqu’ils se trouvaient en opposition avec les intérêts actuels de l’État. Ce n’est pas une justification, ni d’après les principes de la morale, ni d’après ce que nous croyons identique avec la morale, à savoir la politique d’avenir, Cependant, le bon sens de l’espèce humaine, qui ne se trompe guère dans des questions de ce genre, établira toujours une distinction entre les crimes provenant d’un zèle exagéré pour la chose publique, et les crimes provenant d’une avidité égoïste. Hastings a droit aux avantages de cette distinction. Il n’y a pas, à notre avis, la moindre raison de soupçonner que la guerre contre les Roliillas, la révolution de Bénarès ou la spoliation des princesses d’Oude aient ajouté une roupie à sa fortune. Nous n’affirmerions pas qu’il ait montré dans toutes les affaires d’argent cette intégrité scrupuleuse, ce soin à éviter tout ce qui a quelque apparence de mal, qui fait maintenant l’honneur du service civil dans l’Inde. Mais lorsqu’on se rappelle l’é-
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cole à laquelle il avait été élevé, et les tentations auxquelles il fut exposé, on est plus disposé à lui savoir gré de son intégrité ordinaire en fait d’argent qu’à lui demander sévèrement compte de quelques transactions qu’on pourrait peut-être taxer aujourd’hui d’indélicatesse et d’irrégularité, mais auxquelles il serait difficile, même aujourd’hui, d’appliquer le reproche de corruption. Il n’était assurément pas avide. S’il l’eût été, il eût pu revenir dans son pays avec la plus grande fortune qu’un sujet possédât en Europe. Nous usons de modération en disant qu’il lui eût été aisé d’obtenir en treize ans, des Zemindars des provinces de la compagnie et des princes voisins, plus de trois millions sterling, et qu’il eût pu éclipser la splendeur de Carlton-House et du Palais-Royal. Il rapporta en Angleterre une fortune qu’il était facile, à un gouverneur général aimant la splendeur et s’inquiétant peu de la dépense, d’économiser sur son traitement régulier pendant une aussi longue administration. Nous ne sommes pas sûrs que mistriss Hastings fût aussi scrupuleuse. On disait généralement qu’elle acceptait très-volontiers les présents, et qu’elle avait amassé ainsi, sans le concours de son mari, une fortune particulière qu’on évaluait à plusieurs lacs de roupies. Nous sommes d’autant plus disposés à ajouter foi à cette histoire que M. Gleig, qui en a assurément eu connaissance, n’en parle pas et ne la nie pas, autant que nous pouvons nous en souvenir.
L’influence de Mrs Hastings sur son mari était si grande qu’elle eût pu aisément se faire donner des sommes beaucoup plus considérables que celles qu’on l’a accusée d’avoir acceptées. Sa santé commença enfin à décliner* et le gouverneur général, fort contre son gré,
468 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, fut obligé de l’envoyer en Angleterre. Il paraît avoir eu pour elle cette affection particulière aux hommes d’une forte trempe, aux hommes dont il n’est pas aisé de conquérir l’affection et qui ne l’étendent pas sur beaucoup d’objets. On parla longtemps à Calcutta du luxe avec lequel il avait meublé, pour son usage, la grande salle du vaisseau qui devait l’emmener, de la profusion de bois de sandal et d’ivoire sculpté qui ornait sa cabine, et des milliers de roupies qu’il avait dépensées pour lui procurer une compagne agréable pendant son voyage. Il faut remarquer ici que les lettres de Hastings à sa femme sont extrêmement caractéristiques. Elles sont tendres et indiquent à chaque ligne l’estime et la confiance; mais elles sont en même temps un peu plus cérémonieuses qu’il n’est d’usage dans une relation aussi intime. La courtoisie solennelle qu’il met à complimenter son « élégante Marianne, » nous rappelle parfois l’air de dignité de sir Charles Grandison, lorsqu’il s’inclinait vers la main de miss Byron dans le parloir de cèdre.
Au bout de quelques mois, Hastings se prépara à suivre sa femme en Angleterre. Lorsqu’on annonça qu’il allait résigner sa charge, les sentiments de la société qu’il avait gouvernée si longtemps se manifestèrent de diverses manières. Les adresses des Européens et des Asiatiques, des fonctionnaires civils, des militaires et des négociants pleuvaient autour de lui. Le jour où il remit les clefs, insignes de ses fonctions, une foule d’amis et d’admirateurs formèrent une haie jusqu’au quai où il s’embarqua. Plusieurs barques l’accompagnèrent longtemps sur le fleuve, et quelques amis particuliers refusèrent de le quitter jusqu’au moment où les côtes du Bengale allaient disparaître, et où le pilote quitta le vaisseau.
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On ne sait pas grand’chose de son voyage, si ce n’est qu’il chercha des distractions dans ses livres et dans sa plume, et que, parmi les diverses compositions qui trompèrent l’ennui de ce long repos, il imita agréablement le « Otium Divos rogat » d’Horace. Il dédia ce petit poëme à M. Shore, qui devint plus tard lord Teignmouth, homme dont il est impossible de trop vanter l’intégrité, l’honneur et l’humanité, mais qui eut toujours pour la conduite de son ami Hastings, comme quelques autres membres excellents de l’administration civile, une indulgence dont sa propre conduite n’eut jamais besoin.
Le voyage fut très-rapide pour ce temps-là. Hastings ne resta guère plus de quatre mois en mer. Au mois de juin 1785, il débarqua à Plymouth, se rendit en poste à Londres, parut à la cour, présenta ses respects aux directeurs à Leadenhall-Street, et se retira ensuite avec sa femme à Cheltenham.
Il fut extrêmement satisfait de sa réception. Le roi le traita avec une distinction marquée. La reine, qui avait déjà encouru beaucoup de blâme à cause de la faveur qu’elle avait témoignée, en dépit de la rigidité ordinaire de sa vertu, à « l’élégante Marianne, » ne fut pas moins gracieuse pour Hastings. Les directeurs le reçurent en séance solenneHe, et le président lui lut un vote de remercîments qui avait passé à l’unanimité : « Je me vois traité de toutes parts, » écrivait Hastings trois mois après son arrivée en Angleterre , « d’une manière qui me prouve, d’après mes propres observations, que je possède la bonne opinion de mon pays. »
Le ton confiant et satisfait de sa correspondance à cette époque est d’autant plus remarquable qu’il savait déjà à quoi s’en tenir sur l’attaque qui se préparait
470 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, contre lui. Huit jours après son arrivée à Plymouth, Burke prévint b Chambre des communes qu’il présenterait une proposition qui regardait spécialement un homme qui venait de revenir des Indes. La session était pourtant trop avancée pour qu’il fût possible d’entamer une question si importante et si étendue.
Hastings ne se rendait évidemment pas compte du danger de sa situation. Le fait est que la sagacité, le jugement, la promptitude à imaginer des expédients qui l’avaient distingué en Orient parurent l’avoir abandonné ; non que ses facultés fussent en rien altérées ; non qu’il ne fût encore le même homme qui avait triomphé de Francis et de Nuncomar, qui avait fait ses instruments du grand juge et du nabab-vizir, qui avait déposé Cheyte-Sing et repoussé Hyder-Ali. Mais, comme l’a si bien dit M. Grattan , on ne peut transplanter un chêne de cinquante ans. L’homme qui revient en Angleterre après l’avoir quittée dans sa première jeunesse, lorsqu’il a passé trente ou quarante ans dans l’Inde, s’apercevra, quels que soient ses talents, qu’il a beaucoup à apprendre et beaucoup à oublier avant de pouvoir jouer un rôle parmi les hommes d’État anglais. Le jeu du système représentatif, la guerre des partis, l’art de la discussion, l’influence de la presse, sont pour lui autant de nouveautés qui l’étonnent. Entouré de tous côtés de nouvelles armes et de nouvelles tactiques, il est aussi troublé qu’Annibal l’eût été à Waterloo ou Thémistocle à Trafalgar. Sa perspicacité même le trompe; son énergie même lui fait faire de faux pas. Plus ses idées sont justes, lorsqu’elles s’appliquent à l’état de société auquel il est accoutumé, plus il est certain qu’elles l’induiront en erreur. Ce fut d’une manière frappante le cas
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pour Hastings. Dans les Indes , il avait de mauvaises cartes, mais il savait le jeu à merveille et il gagnait à tous les coups. En Angleterre, il avait des cartes superbes, s’il avait su les jouer, et ce fut principalement par sa propre faute qu’il arriva au bord du précipice.
La plus grave de toutes ses erreurs , fut peut-être le choix qu’il fit d’un champion. Clive, dans des circonstances analogues, avait été particulièrement heureux. Il s’était mis entre les mains de M. Wedderburn qui devint plus tard lord Loughborough, l’un des grands avocats, en très-petit nombre, qui ont eu également de grands succès dans la Chambre des communes. Rien ne manqua donc à la défense de Clive, ni la science, ni la connaissance du monde, ni l’habitude des chambres, ni cette éloquence qui enchante les assemblées politiques. Hastings confia ses intérêts à un personnage fort différent, à un major de l’armée du Bengale, nommé Scott. Il était revenu de l’Inde quelque temps auparavant comme agent du gouverneur général. On disait que Hastings récompem sait ses services avec une munificence orientale, et nous croyons qu’il reçut beaucoup plus d’argent qu’il n’était convenable à Hastings de lui en donner. Le major parvint à entrer au Parlement, où on le regardait comme l’organe de son patron. Il était évidemment impossible qu’un homme dans une pareille situation pût parler avec l’autorité qui appartient à une position indépendan te. L’agent de Hastings n’avait pas, d’ailleurs, les talents nécessaires pour se faire écouter par une assemblée accoutumée à entendre de grands orateurs, et naturellement devenue difficile. Il était toujours sur pied, toujours fort ennuyeux, et il n’avait qu’un s^jul sujet, les mérites et les torts ds Hastings. Tous ceux qui connaissent
472 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, la Chambre des communes devineront aisément ce qui s’ensuivit. On tenait le major pour l’homme le plus fatigant de son temps. Il ne bornait pas ses efforts au Parlement; il ne se passait presque pas un jour sans que les journaux continssent quelque article emphatique sur Hastings, signé Asiaticus ou Bengalensis , mais qu’on savait venir de l’infatigable major Scott, et il se passait rarement un mois sans qu’on vît arriver, entre les mains des pâtissiers et des emballeurs, quelque pamphlet volumineux sur le même sujet, sortant de la même plume. Quant à la capacité de ce brave homme pour diriger dans le Parlement une affaire délicate, nos lecteurs n’auront pas besoin d’autres preuves que celles que contiennent les lettres publiées dans cet ouvrage. Nous ne donnerons qu’un seul échantillon de son humeur et de son jugement; il désignait l’homme le plus éminent de son temps sous le nom de « ce reptile, M. Burke. »
Pourtant, en dépit de ce choix malencontreux, l’aspect général des affaires était favorable à Hastings. Le roi était pour lui ; la compagnie et ses serviteurs étaient pleins de zèle pour sa cause. Il avait parmi les hommes politiques des amis ardents. Du nombre étaient lordMansfield, dont la vieillesse avait altéré la force physique, mais non la vigueur intellectuelle, et lord Lansdowne qui n’appartenait à aucun parti, mais qui conservait l’importance qui appartient à de grandes facultés et à de grandes connaissances. On croyait en général que les ministres étaient favorables au dernier gouverneur général. Ils devaient le pouvoir à la clameur qui s’était élevée contre le bill sur l’Inde de M. Fox. Les auteurs de ce bill, lorsqu’ils avaient été accusés d’attaquer des droits acquis et d’ériger des autorités inconnues à la constitution, s’étaient
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défendus en citant les crimes de Hastings, et en soutenant que des abus si extraordinaires réclamaient des mesures extraordinaires. Ceux qui étaient arrivés aux affaires en faisant de l'opposition à ce bill, devaient naturellement être portés à atténuer les maux qui avaient servi de prétexte pour administrer un remède si violent, et c’était, en effet, leur disposition générale. Le lord chancelier Thurlow, en particulier, qui possédait dans le cabinet, grâce à sa grande charge et à la vigueur de son esprit, une situation qui n’était inférieure qu’à celle de M. Pitt, épousa la cause de Hastings avec une violence inconvenante. M. Pitt, bien qu’il eût blâmé certaines parties du système de gouvernement pratiqué dans l’Inde, avait pris soin de ne pas dire un mot du dernier gouverneur général. Le jeune ministre avait même dit en particulier au major Scott qu’il regardait Hastings comme un grand homme, un homme merveilleux qui avait les droits les plus forts auprès du gouvernement; une seule objection empêchait d’accorder à cet éminent serviteur de l’État tout ce qu’il pouvait demander; le vote de blâme subsistait toujours dans les comptes rendus de la Chambre des communes. Ce vote était injuste à la vérité; mais tant qu’il n’était pas rapporté, comment le ministre pouvait-il conseiller au roi d’accorder des témoignages de son approbation à un homme censuré par la Chambre? Si on peut se fier au major Scott, M. Pitt déclara que c’était là la seule raison qui empêchait le gouvernement de conférer la pairie au dernier gouverneur général. M. Hundas était le seul membre important du cabinet qui fût sérieusement engagé dans un autre sens. Il avait proposé les résolutions qui occasionnaient la difficulté; mais il n’y avait pas de grands sujets
474 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, de crainte de son côté. Depuis qu’il avait présidé le comité des affaires d’Orient , de grands changements s’étaient opérés; il était entouré de nouveaux alliés; il avait porté ailleurs ses espérances, et quelles que fussent ses bonnes qualités qui étaient nombreuses, la flatterie elle-même n’a jamais cherché à le faire passer pour un homme trèsconséquent.
Hastings avait donc toutes sortes de raisons d’espérer l’appui du ministère, et le ministère était très-puissant. L’opposition criait très-haut et très-vivement contre lui. Mais l’opposition, quelque formidable que la rendissent la fortune et l’influence de quelques-uns de ses membres, le talent et l’admirable éloquence de quelques autres, se trouvait en minorité dans le Parlement, et était odieuse au pays. L’opposition, d’ailleurs, autant que nous pouvons en juger, ne désirait pas en masse s’engager dans une entreprise aussi importante que la mise en accusation d’un gouverneur de l’Inde. Une pareille affaire pouvait durer plusieurs années. Les chefs du parti auraient été accablés par un immense fardeau de travail. Cependant, cette tentative ne pouvait guère agir en aucune façon sur l’issue de la grande partie politique. Les amis de la coalition étaient donc plutôt disposés à injurier Hastings qu’à le poursuivre. Ils ne perdaient aucune occasion d’associer son nom aux noms des tyrans les plus odieux que l’histoire ait cités. Les beaux esprits du club de Brooks dirigeaient leurs sarcasmes les plus acérés contre sa vie publique et privée. Les sujets favoris de raillerie étaient les beaux diamants qu’il avait offerts à la famille royale, et un certain lit d’ivoire richement sculpté que la reine lui avait fait l’honneur d’accepter de lui. Un poêle plaisant proposa de faire immortaliser les
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grandes actions du mari actuel de la belle Marianne par les pinceaux de son prédécesseur, et demanda qu’on employât îmhoffà orner la Chambre des communes de tableaux représentant les Rohillas en sang, Nuncomar suspendu au gibet, Cheyte-Sing se laissant descendre dans le Gange. Un autre railleur, dans une parodie parfaitement gaie de la troisième êglogue de Virgile, posait la question de savoir quel pouvait être le minéral dont les rayons avaient assez de force pour faire, de la princesse la plus austère du monde, l’ami d’une prostituée. Un troisième décrivit avec une malveillance plaisante, la splendeur de la toilette de Mrs. Hastings à Saint- James, l’appareil de joyaux arrachés aux Begums de l’Inde qui ornaient sa coiffure, son collier étincelant de votes futurs, et les questions pendantes qui brillaient à ses oreilles. Des moqueries de ce genre, et peut-être la proposition d’un vote de blâme, auraient satisfait la masse de l’opposition; mais il y avait deux hommes dont l’indignation ne pouvait s’apaiser à si bon marché : c’étaient Philippe Francis et Edmond Burke.
Francis venait d’entrer à la Chambre des communes, et il s’était déjà fait une réputation d’activité et de talent. 11 souffrait à la vérité d’une infirmité très-pénible, il ne pouvait s’exprimer facilement; mais il lui arrivait de parler avec une énergie et une dignité qui rappelaient les plus grands orateurs. Il siégeait dans le Parlement depuis quelques jours seulement lorsqu’il encourut le déplaisir de M. Pili, qui le traita toujours avec toute la sévérité que permettaient les lois du débat public. Ni le temps, ni le changement de scène n’avaient affaibli les inimitiés que Francis avait rapportées d’Orient; suivant son habitude, il prit sa malveillance pour une vertu, la soigna
comme les prédicateurs nous disent qu'il faut soigner nos bonnes dispositions, et en fit parade dans toutes les occasions avec une ostentation pharisaïque.
Le zèle de Burke était plus ardent encore, mais infiniment plus pur- Des gens incapables de comprendre l’élévation de son esprit ont cherché quelque motif peu honorable à la véhémence et à l’entêtement dont il fit preuve dans cette occasion, mais ils n’ont pu y réussir. Les amis de Hastings eux-mêmes ont renoncé depuis longtemps à l’idée que Burke avait à se venger de quelque injure particulière. M. Gleig suppose que Burke fut poussé par l’esprit de parti, qu’il conservait un amer souvenir de la chute de la coalition, qu’il attribuait cette chute aux efforts des actionnaires de la compagnie des Indes, et qu’il regardait Hastings comme le chef et le représentant de ces intérêts. Cette explication est suffisamment réfutée par un regard jeté sur les dates. L’hostilité de Burke pour Hastings commença longtemps avant la coalition, et dura longtemps après que Burke fut devenu ardemment l’appui de ceux qui avaient censuré la coalition. Cette hostilité commença lorsque Burke et Fox, formant une étroite alliance, luttaient contre l’influence de la couronne, et demandaient qu’on fit la paix avec la république d’Amérique. Elle continua lorsque Burke, brouillé avec Fox et comblé des faveurs de la couronne, mourut en prêchant une croisade contre la république française. Il semble absurde d’attribuer aux événements de 1784 une inimitié qui commença en 1781 et qui resta dans toute sa force longtemps après que Burke eut pardonné de tout son cœur à des gens impliqués bien plus avant que Hastings dans les événements de 1784. Pourquoi chercherions-nous une autre explication de la conduite de Burke
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que celle qui frappe nos regards? La vérité est que Hastings avait commis de grands crimes , et que le souvenir de ces crimes faisait bouillir le sang de Burke dans ses veines. La compassion pour la souffrance et l’horreur de la tyrannie et de l’injustice étaient aussi fortes dans i’àme de Burke que chez Las Casas ou Clarkson. Et bien que ces nobles sentiments fussent mélangés chez lui, comme chez Las Casas et Clarkson, de l’alliage inséparable de la nature humaine, il a droit comme eux à ce grand honneur d’avoir consacré des années d’un travail assidu au service d’un peuple avec lequel il n’avait en commun ni le sang, ni la langue, ni la religion, ni les mœurs, et duquel il n’avait à attendre ni récompense, ni remerciements, ni applaudissements.
Burke connaissait l’Inde comme la connaissent trèspeu des Européens qui ont séjourné dans ce pays pendant de longues années, et comme aucun autre homme politique ne l’a jamais connue sans avoir quitté l’Europe. Il avait étudié l’histoire, les lois et les usages de l’Orient avec une persévérance qu’on trouve rarement jointe à tant de génie et de sensibilité. D’autres ont pu travailler avec autant de zèle et recueillir une aussi grande quantité de documents; mais Burke appliquait ses grandes facultés aux faits et aux colonnes de chiffres d’une manière qui lui était particulière. Son esprit à la .fois philosophique et poétique trouvait dans ces imfmenses ballots de renseignements sur l’Inde, qui effrayaient presque tous les autres lecteurs, de quoi s’instruire et s'amuser. Sa raison analysait et classait ces masses énormes et informes, son imagination les animait et les colorait. Il tirait de cette obscurité, de ces longueurs, de cette confusion, une multitude de théo-
ries ingénieuses et de tableaux vivants. Il possédait au plus àaut degré cette noble faculté qui permet à l’homme de vivre dans le passé et dans l’avenir, dans les lieux lointains et dans le monde imaginaire. L’Inde et ses habitants n’étaient pas simplement pour lui, comme pour la plupart des Anglais, des noms et des abstractions, c’était vraiment un pays et vraiment un peuple. Le soleil brûlant, l’étrange végétation du palmier et du cocotier, les champs de riz, les citernes, les grands arbres, plus vieux que l’empire mogol, sous lesquels se rassemblent les habitants des villages, les toits de chaume des cabanes des paysans, les riches ornements de la mosquée où l’iman prie le visage tourné vers la Mecque, les tambours, les bannières, les brillantes idoles, le dévot balancé dans les airs, la gracieuse jeune fille descendant, sa cruche sur la tête, les marches qui conduisent au bord de la rivière; les visages noirs, les longues barbes, les bandes jaunes indiquant la secte, les turbans et les robes flottantes, les lances et les masses d’argent, les éléphants avec leurs pavillons de cérémonie, le magnifique palanquin du prince et la litière soigneusement fermée de la noble dame, tous ces objets étaient aussi réels pour Burke que ceux au milieu desquels il passait sa vie, et ce qu’il rencontrait sur le chemin de Beacon’sfield à Saint-James’s-Street. L’Inde tout entière se présentait devant les yeux de son esprit, depuis les salles où les solliciteurs déposaient de l’or et des parfums aux pieds des souverains jusqu’à la plaine sauvage où les tentes des Bohémiens étaient dressées, depuis les bazars bruyants comme des ruches d’abeilles, grâce à la foule des vendeurs et des acheteurs, jusqu’au taillis où le courrier solitaire agite un faisceau d’anneaux de fer peur
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éloigner les hyènes. Il avait une idée aussi nette de l’insurrection de Bénarès que de l’émeute de lord George Gordon, et de l’exécution de Nuncomar que de l’exécution du docteur Dodd. L’oppression au Bengale était pour lui la même chose que l’oppression dans les rues de Londres.
Il voyait que Hastings s’était rendu coupable de certaines actions injustifiables. Tout ce qui s’ensuivit prit naturellement et nécessairement naissance dans un esprit comme celui de Burke. Son imagination et ses passions une fois excitées , elles l’entraînaient au delà des bornes de la justice et du bon sens. Sa raison, quelque puissante qu’elle fût, devenait l’esclave de sentiments qu’elle aurait dû diriger. Son indignation, vertueuse à l’origine, prenait trop le caractère d’une aversion personnelle. Il ne savait voir ni les circonstances atténuantes ni les mérites qui rachetaient les fautes. Son caractère, généreux et affectueux, avait toujours été irritable; les chagrins et les souffrances physiques l’avaient rendu presque farouche. Il avait conscience de ses grandes facultés et de ses grandes vertus, et il se voyait vieux et pauvre, en butte à la haine d’une cour perfide et d’un peuple abusé. Son éloquence avait passé de mode au Parlement. Une jeune génération, qui ne le connaissait pas, remplissait la Chambre. Toutes les fois qu’il se levait pour parler, sa voix était étouffée par les interruptions inconvenantes d’enfants qui étaient encore au berceau quand ses discours sur la loi du timbre avaient excité les applaudissements du grand comte de Cliatham. Tout cela avait produit sur cette âme sensible et fière un effet dont nous ne pouvons nous étonner. Ceux qui pensent qu’il fut plus âpre et plus violent dans
480 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, les discussions sur l’Inde qu’en toute autre occasion, 'ne savent pas bien l’histoire des dernières années de sa vie. ; Il montra encore plus de violence dans la discussion sui le traité de commerce avec la cour de Versailles, sur la régence, sur la révolution française, que lorsqu’il poussait à la mise en accusation de Hastings. Il faut môme remarquer que les gens qui le qualifiaient de maniaque malfaisant lorsqu’il attaquait par de brûlantes paroles la guerre contre les Rohillas ou la spoliation des Bégums, l’élevèrent aux nues en qualité de prophète lorsqu’il commença à déclamer avec plus de virulence et sans plus de raison contre la prise de la Bastille et les insultes faites à Marie-Antoinette. Pour notre part, nous ne le regardons ni comme un maniaque dans le premier cas, ni comme un prophète dans le second, mais bien, dans les deux cas, comme un grand homme vertueux conduit à des extravagances par une sensibilité orageuse qui dominait toutes ses autres facultés.
On peut se demander si l’antipathie personnelle de Francis et l’indignation plus noble de Burke eussent amené leur parti à adopter contre Hastings des mesures extrêmes si sa propre conduite eût été plus judicieuse. Il eût dû sentir que , quelque grands que fussent les services qu’il avait rendus à l’État, il n’était pas irréprochable, et il eût dû se contenter de s’échapper, sans prétendre aux honneurs d’un triomphe. Son agent et lui envisagèrent différemment la chose. Ils attendaient impatiemment les récompenses qui, à leur point de vue, n’étaient ajournées qu’après la fin de l’attaque de Burke. Ils résolurent , en conséquence , d’obliger l’ennemi à donner la bataille, lorsqu’ils eussent dû prudemment lui construire un pont d’or. Dès le premier jour de la ses-
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sion de 1786, le major Scott rappela à Burke l’avertissement de l’année précédente, et lui demanda s’il se proposait sérieusement de présenter des accusations contre le dernier gouverneur général. Ce défi ne laissait à l’opposition d’aulre ressource que de jouer hautement le rôle d’accusateur ou d’avouer qu’elle avait eu recours à la calomnie. L’administration de Hastings n’avait pas été assez irréprochable, et le grand parti de Fox et de lord North n’était pas assez faible pour qu’il fût prudent de lancer un si téméraire défi. Les chefs de l’opposition répliquèrent à l’instant de la seule façon qu’ils eussent de répondre honorablement, et le parti tout entier se trouva irrévocablement engagé à poursuivre Hastings.
Burke commença l’attaque en demandant des pièces. Le ministère refusa quelques-uns des documents qu’il demandait, et tint dans la discussion un langage qui confirma complètement l’opinion qu’on avait généralement de son intention de soutenir Hastings. Au mois d’avril , Burke déposa l’accusation sur le bureau. Il l’avait rédigée avec beaucoup de talent , bien que la forme rappelât trop celle d’un pamphlet. On remit à Hastings une copie de l’accusation, et on lui fit savoir qu’il pourrait , si bon lui semblait , plaider sa propre cause à la barre de la Chambre des communes.
Hastings fut encore poursuivi ici par la môme fatalité qui l’avait accompagné depuis le jour où il avait mis le pied sur le sol anglais. Il semblait décidé que cet homme, si habile et si heureux en Orient, commettrait sans cesse des maladresses en Europe. Tout conseiller judiciaire lui eût dit que ce qu’il pouvait faire de mieux était de prononcer à la barre de la Chambre des communes un discours éloquent, émouvant, énergique; mais
que, s’il n’était pas sûr de pouvoir parler et qu’il crût nécessaire de lire, il ferait bien d’être aussi concis que possible. Les assemblées, accoutumées à des discours improvisés de la plus grande éloquence, n’ont jamais la patience d’écouter de longues compositions écrites. Hastings néanmoins se mit à son bureau , comme il l’aurait fait dans le palais du gouvernement, au Bengale, et prépara une pièce d’une longueur interminable. Cette pièce,, si elle se fût trouvée dans les comptes rendus du conseil de gouvernement dans l’Inde, eût mérité des éloges comme un document très-bien fait; mais elle n’était pas à sa place dans la Chambre des communes. Elle tomba à plat, comme la plus belle défense écrite devait tomber à plat devant une assemblée habituée aux luttes animées et passionnées de Pitt et de Fox. Après avoir satisfait leur curiosité en examinant la figure et les manières d’un étranger si célèbre , les membres s’en allèrent dîner, et laissèrent Hastings libre de raconter jusqu’à minuit son histoire aux clercs de la Chambre et au sergent d’armes.
Toutes les démarches préliminaires régulièrement accomplies, Burke présenta à la Chambre, au commencement de juin , l’accusation qui concernait la guerre contre les Rohillas. Il agit prudemment en plaçant cette accusation à l’avant-garde, car Dundas avait jadis proposé une résolution, que la Chambre avait votée, pour blâmer dans les termes les plus sévères la politique qu’avait suivie Hastings à l’égard de RohiJcund. Dundas n’avait pas grand’chose ou plutôt n’avait rien à dire pour défendre l’inconséquence de sa conduite, mais il prit la chose hardiment et s’opposa à la proposition. Il déclara, entre autres, que tout en regardant encore la guerre
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contre les Rohillas comme inexcusable, il considérait les services que Hastings avait rendus depuis lors à l’État comme assez grands pour expier même une si grande faute. Pitt ne parla pas, mais il vota avec Dundas, et Hastings fut absous par cent dix-neuf voix contre soixante-sept.
Hastings se crut alors sûr de la victoire. Il avait, à ce qu’il semblait, bien des raisons pour s’en flatter. De toutes ses mesures, la guerre contre les Rohillas était celle que ses ennemis pouvaient attaquer avec les plus grands avantages. Elle avait été blâmée par la cour des directeurs; elle avait été blâmée par la Chambre des communes ; elle avait été blâmée par M. Dundas, devenu depuis lors le ministre le plus occupé des affaires de l’Inde. Cependant Rurke, après avoir si bien choisi son terrain, avait été complètement défait. On croyait impossible qu’il pût réussir sur une autre question après avoir échoué sur celle-là. On disait dans les clubs et dans les cafés qu’on présenterait encore à la Chambre un ou peut-être deux chefs d’accusation, que si le sentiment de la Chambre des communes était contre la mise en accusation sur les deux chefs, l’opposition laisserait tomber l’affaire, que Hastings serait immédiatement élevé à la pairie, recevrait l’ordre du Bain, prendrait place dans le conseil privé, et serait invité à prêter le secours de ses talents et de son expérience au conseiL de l’Inde. Lord Thurlow, à la vérité, avait parlé ave( mépris, quelques mois auparavant, des scrupules qui empêchaient M. Pitt d’appeler Hastings à la Chambre des lords, et il avait même dit que, si le chancelier de l’Échiquier avait peur de la Chambre des communes , rien n’empêchait le garde du grand sceau de s’enquérir du
484 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, bon plaisir du roi pour donner des lettres patentes de pairie. Le titre même était choisi; Hastings devait être lord Daylesford ; car, à travers tous les changements de lieu et de fortune, il n’avait jamaisperdu son attachement pour le lieu qui avait vu la grandeur et la chute de sa famille , et qui avait tenu une si grande place dans les rêves de son ambition enfantine.
Mais peu de jours après cet horizon radieux se couvrit de nuages. M. Fox présenta à la Chambre avec beaucoup de talent et d’éloquence le chef d’accusation qui regardait le traitement qu’avait subi Cheyle-Sing. Francis parla ensuite sur la même question. Les amis de Hastings furent ravis lorsqu’ils virent M. Pitt se lever. Le ministre énonça son opinion sur la question avec son abondance et son bonheur ordinaire de langage. Il soutint que le gouverneur général avait le droit d’exiger du rajah de Bénarès des secours pécuniaires, et de lui imposer une amende lorsqu’il refusait obstinément ce secours. Il pensait aussi que la conduite du gouverneur général pendant l’insurrection avait été remarquable par l’intelligence et la présence d’esprit. Il blâma très-amèrement la conduite de Francis dans l’Inde et dans le Parlement comme malhonnête et malveillante au plus haut degré. La conclusion naturelle de tous les arguments de M. Pitt semblait devoir être un acquittement honorable pour Hastings, et les amis et les adversaires du ministre s’attendaient également à lui entendre faire une déclaration dans ce sens. A l’étonnement de tous les partis, M. Pitt finit par dire que, tout en trouvant juste que Hastings eût condamné Cheyte-Sing à payer une amende par contumace , cependant l’amende était trop forte pour l’occasion. Pour cette raison, et pour celte raison
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seule, M. Pitt, en applaudissant pour tout le reste à la conduite de Hastings dans l’affaire de Bénarès, déclara qu’il votait en faveur de la motion de M. Fox.
La Chambre fut foudroyée, et elle avait bien des raisons de l’être. Le tort fait à Cheyte-Sing, eut-il été aussi criant que le disaient Fox et Francis, était insignifiant en comparaison des horreurs infligées à Rohilcund. Mais si la manière dont M. Pitt envisageait l’affaire de Cheyte-Sing était exacte, il n’y avait pas lieu à mettre Hastings en accusation, pas même à voter un blâme. Si la faute d’Hastings se bornait à ceci, s’il avait eu le droit d’imposer une amende dont le montant n’était pas déterminé, mais qu’il devait régler à sa discrétion, et qu’il eût, non pour son propre avantage, mais pour celui de l’État, exigé trop d’argent, était-ce une faute qui entraînât une procédure criminelle d’une pareille solennité, une procédure criminelle à laquelle, depuis soixante ans, on n’avait pas soumis un seul fonctionnaire public? Nous comprenons les raisons qui pouvaient décider un homme intègre, un homme d’honneur, à adopter à l’égard de Hastings toute autre conduite que celle que tint M. Pitt. On pouvait croire nécessaire un grand exemple qui vînt prévenir l’iniquité et venger l’honneur national; on pouvait, d’après ce motif, voter pour la mise en accusation sur le chef de la guerre contre les Rohillas, et sur le chef de l’affaire de Bénarès ; on pouvait croire que Hastings avait expié ses fautes par de grands services et, d’après ce motif, voter contre l’accusation sur les deux chefs. Nous avouons très-humblement qu’à notre avis la marche la plus impartiale eût été de voter pour la mise en accusation sur le chef de la guerre contre les Rohillas, et pour l’aç-
486 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, quittement sur le chef de l’affaire de Bénarès. Si l’af- \, faire de Bénarès nous eût apparu sous le même jour qu’à M. Pitt, nous aurions voté sans hésiter pour l’acquittement sur ce chef- La seule conduite qu’on ne puisse concevoir qu’un honnête homme doué de la dixième partie des talents de M. Pitt ait pu suivre, est précisément celle qu’il suivit. Il acquitta Hastings sur le chef de la guerre contre les Bohillas ; il affaiblit l’accusation qui portait sur l’affaire de Bénarès jusqu’à ce qu’il n’y eût plus matière à accusation; puis il prononça qu’il y avait matière à poursuivre.
Il ne faut pas oublier que la principale raison qu’avait donnée le ministère pour ne pas poursuivre Hastings à propos de la guerre contre les Rohillas était que les fautes de la première partie de son administration avaient été expiées par les services rendus à l’État pendant la dernière partie. N’était-il pas bien étrange que les hommes qui avaient tenu ce langage pussent voter ensuite que la dernière partie de son administration contenait matière à poursuite sur vingt questions différentes? Ils représentèrent d’abord la conduite de Hastings en 1780 et en 1781 comme si méritoire qu’elle devait avoir pour effet, comme les œuvres de surérogation dans la théologie catholique, d’effacer les fautes passées; puis ils le poursuivirent pour sa conduite en 1780 et 1781.
L’étonnement général fut d’autant plus grand que, vingt-quatre heures auparavant, les membres sur lesquels le ministère pouvait compter avaient reçu, comme à l’ordinaire, des billets de la Trésorerie pour les prier de se trouver à leur place, et de voter contre la proposition de M. Fox. M. Hastings affirmait que le matin du jour
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où la discussion eut lieu, Dundas s’était rendu de bonne heure chez M. Pitt, l’avait réveillé et était resté enfermé avec lui pendant plusieurs heures. Le résultat de cette conférence avait été la résolution d’abandonner le dernier gouverneur général à la vengeance de l'opposition. Il était impossible, même à un ministre ^ussi puissant, d'entraîner tous ses partisans à sa suite dans une conduite aussi étrange. Plusieurs grands fonctionnaires, le procureur général, M. Grenville et lord Mulgrave votèrent contre M. Pitt; mais les adhérents dévoués, qui suivaient le chef du gouvernement sans faire de questions, étaient assez nombreux pour faire pencher la balance. Cent dix-neuf membres votèrent pour la proposition de M. Fox, soixante-dix-neuf votèrent contre la proposition. Dundas suivit silencieusement M. Pitt.
Feu William Wilberforce, ce grand homme vertueux, racontait souvent les événements de cette soirée remarquable. Il décrivait l’étonnement de la Chambre, et les réflexions amères que murmuraient entre leurs dents, contre le premier ministre, quelques-uns des partisans habituels du gouvernement. Pitt lui-même sembla comprendre que sa conduite avait besoin d’explication. Il quitta le banc de la Trésorerie et vint s’asseoir à côté de M. Wilberforce auquel il affirma très-sérieusement qu’il lui était devenu impossible, en conscience, de soutenir plus longtemps Hastings : l’affaire était trop mauvaise, disait-il. Nous devons ajouter que M. Wilberforce ajoutait pleinement foi à la sincérité de son ami, et qu’il croyait sans fondement tous les soupçons que cette étrange conduite fit naître.
Ces soupçons, à la vérité, étaient de telle nature qu’il est pénible de les répéter. Les amis de Hastings qui, pour
488 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, la plupart, comme il faut l’observer, soutenaient habituellement le gouvernement, affirmaient que Pitt et Dundas avaient agi par jalousie. Hastings était personnellement fort agréable au roi. Il était l’idole de la compagnie des Indes et de ses employés. Si les communes l’acquittaient, qu’il prît place à la Chambre des lords, qu’il fût nommé membre du Bureau du contrôle, n’étaitil pas presque certain que son étroite alliance avec l’énergique et impérieux Thurlow l’amènerait bientôt à attirer entre ses mains toute la direction des affaires d’Orient? Ne pouvait-il pas devenir un rival formidable dans le cabinet? On avait probablement su les conversations singulières qui avaient eu lieu entre Thurlow et le major Scott, et que si le premier lord de la Trésorerie reculait devant la présentation de Hastings pour la pairie, le chancelier était tout prêt à prendre sur lui la responsabilité de cette démarche. De tous les ministres, Pitt était celui qui supportait avec le moins de patience qu’on empiétât ainsi sur ses fonctions. Si la Chambre des communes mettait Hastings en accusation, il n’y avait plus de danger. La procédure, de quelque manière qu’elle se terminât, devait probablement durer quelques années; cependant l’accusé serait exclu de tous les honneurs et de toutes les fonctions publiques, il oserait à peine s’aventurer à présenter ses respects au roi. Tels étaient les motifs qu’une grande partie du public attribuait au jeune ministre qu’on croyait, par-dessus tout, avide de pouvoir.
La prorogation du Parlement interrompit bientôt les débats touchant l’affaire d’Hastings. Ils reprirent l’année suivante. Sheridan présenta l’accusation sur le chef de la spoliation des Begums dans un discours qui a été
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si mal reproduit qu’on peut dire qu’il est perdu, mais qui était sans aucun doute ce qui était jamais sorti de plus brillant de cet esprit ingénieux. L’impression qu’il produisit ne s’est jamais reproduite dans la Chambre. Sheridan s’assit non-seulement au milieu des applaudissements , mais au bruit des battements de mains auxquels se joignaient les lords au-dessous de la barre et les étrangers dans la galerie. L’excitation de la Chambre était telle qu’aucun autre orateur ne put se faire écouter et qu’il fallut lever la séance. La fermentation se répandit promptement dans la ville. Vingt-quatre heures après, on offrit à Sheridan mille livres sterling pour le droit de publier son discours, s’il voulait se charger de corriger les épreuves. L’impression que fit ce remarquable élan d’éloquence sur des juges sévères et expérimentés dont le discernement devait être excité par l’émulation, fut profonde et durable. M. Windham disait vingt ans après que ce discours méritait toute sa réputation, et qu’en dépit de quelques défauts de goût qu’on retrouvait presque toujours dans les productions littéraires et dans les discours de Sheridan, c’était la plus belle harangue qu’on eût jamais prononcée de mémoire d’homme. M. Fox, auquel le feu lord Holland demandait, à peu près à la même époque, quel était le plus beau discours qu’on eût jamais prononcé à la Chambre des communes, donna sans hésiter la première place au grand discours de Sheridan sur l’affaire d’Oude.
Lorsque la discussion se rouvrit, le courant était si fort contre l’accusé qu’on obligea ses amis rie se rasseoir à force de quintes de toux et de mouvements de pieds. Pitt déclara qu’il votait pour la motion de Sheridan, qui passa à cent soixante-dix voix contre soixante-huit.
L’opposition, exaltée par la victoire, et vivement soutenue par l’opinion publique, procéda à présenter une série d’accusations concernant les affaires d’argent. Les amis de Hastings étaient découragés, ils ne voyaient plus d’espoir d’éviter la mise en accusation et ne faisaient plus de grands efforts pour la défense. Enfin, la Chambre ayant voté vingt chefs d’accusation, donna l’ordre à Burke de se rendre à la Chambre des lords et d’accuser le gouverneur général de crimes et délits graves. Hastings fut en même temps arrêté par le sergent d’armes, et mené à la barre des Pairs.
La session allait finir dans dix jours. Il était donc impossible de s’occuper du procès avant l’année suivante. Hastings fut admis à caution, et on remit toutes les poursuites au moment où la Chambre se rassemblerait de nouveau.
Lorsque le Parlement se réunit l’hiver suivant, la Chambre des communes nomma une commission chargée de diriger l’enquête. Burke était à la tête, et la plupart des membres influents de l’opposition s’y trouvaient avec lui. Mais lorsqu’on en vint à lire le nom de Francis, une violente discussion s’engagea. On dit que Francis et Hastings étaient ouvertement en mauvais rapports, qu’ils étaient en querelle depuis de longues années, que leur aversion mutuelle les avait portés une fois à chercher à s’ôter la vie, et qu’il serait inconvenant et choquant de choisir un ennemi privé pour en faire un accusateur public D’autre part, on soutenait avec beaucoup de force, M. Windham en tête, que l’impartialité, qui était le premier devoir d’un juge, n’avait jamais fait partie des devoirs d’un avocat, que dans l’administration ordinaire de la justice criminelle parmi les Anglais, qui
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étaient la partie lésée, la dernière personne qu’on dût admettre au nombre des jurés était le plaignant, que ce qu’on demandait à un commissaire n’était pas d’avoir l’esprit libre de toute idée préconçue, mais d’être capable, bien renseigné, énergique et actif. On admettait la capacité et les conraissances de Francis, et l’animosité même qu’on lui reprochait, qu’elle fût un vice ou une vertu, garantissait au moins son énergie et son activité. Ces arguments semblaient difficiles à réfuter. Mais la haine invétérée que Francis portait à Hastings avait excité un grand dégoût; la Chambre décida que Francis ne ferait pas partie de la commission. M. Pitt vota avec la majorité, M. Dundas avec la minorité.
Cependant les préparatifs du procès avançaient rapidement et, le 13 février 1788, les séances de la Cour commencèrent. On a vu des spectacles plus éclatants pour les yeux, plus resplendissants de joyaux et de drap d’or, plus séduisants pour de grands enfants, mais on n’a peutêtre jamais vu un spectacle si bien fait pour frapper un esprit cultivé, doué d’imagination et de réflexion. Tous les divers genres d’intérêt appartenant aux temps rapprochés et aux temps éloignés de nous, au passé et au présent, se trouvaient réunis sur un seul point, en un seul moment. Toutes les facultés et tous les talents que développent la liberté et la civilisation se déployaient avec tous les avantages qu’apportent le contraste et l’action commune. Chaque pas de la procédure reportait l’esprit en arrière, à travers des siècles d’agitation, vers le temps où les fondements de notre constitution furent posés, ou l’entraînait au loin, à travers des mers et des déserts infinis, au milieu de nations bronzées, vivant sous un ciel étranger, adorant des dieux étrangers, et
écrivant en caractères étranges de droite à gauche. La haute cour du Parlement devait juger, d’après les formes en vigueur, du temps des Plantagenets, un Anglais accusé d’avoir exercé sa tyrannie sur le maître de la sainte cité de Bénarès et sur les femmes de la maison princière d’Oude.
Le lieu était digne du procès. On était dans la grande salle de Guillaume le Roux, dans la salle qui avait retenti des acclamations qu’avait provoquées l’inauguration de trente rois, dans la salle qui avait été témoin de la juste condamnation de Bacon et du juste acquittement de Somers , dans la salle où l’éloquence de Stralford avait inspiré un moment le respect et l’émotion à un parti victorieux, brûlant d’un juste ressentiment , dans cette salle où Charles Ier avait regardé en face la haute cour de justice avec ce courage serein qui a relevé à demi sa renommée. Les pompes civiles et militaires ne manquaient pas au spectacle. Les avenues étaient bordées de grenadiers. Des corps de cavalerie défendaient la circulation dans les rues. Les pairs, revêtus de leurs robes d’or et d’hermine, étaient précédés par les hérauts , en tête desquels marchait le roi d’armes. Cent soixante-dix lords environ, qui formaient les trois quarts de la Chambre haute, comme elle existait alors, s’avancèrent dans un ordre solennel de l’endroit où ils se réunissaient habituellement jusqu’au tribunal. Le dernier des barons marchait le premier, c’était George Eliott, lord Heathfield , récemment anobli pour sa mémorable défense de Gibraltar contre les flottes et les armées de France et d’Espagne. La longue procession était fermée par le duc de Norfolk, comte maréchal du royaume , par les grands dignitaires, et par
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les frères et les fils du roi. Le prince de Galles venait le dernier et se faisait remarquer par sa belle figure et sa noble tournure. Les vieilles murailles grises étaient tendues d’écarlate. Dans les longues galeries se pressait un auditoire tel que nul autre pareil n’est peut-être jamais venu exciter la crainte ou l’émulation d’un orateur. Là se trouvaient réunis, de tous les coins d’un grand empire libre, éclairé et prospère , la grâce, la beauté , l’esprit, l’érudition, les représentants de toutes les sciences et de tous les arts. Là les jeunes et blondes filles de la maison de Brunswick étaient assises autour de la reine. Là les ambassadeurs des grands souverains et des grandes républiques contemplaient avec admiration un spectacle qu’aucun autre pays dans le monde ne pouvait donner. Là, mistriss Siddons , dans toute la fleur de sa majestueuse beauté, regardait avec émotion un spectacle qui surpassait toutes les scènes du théâtre. Là, l’historien de l’empire romain pensait au temps où Cicéron plaidait la cause de la Sicile contre Verrès, et au moment où Tacite tonnait, devant un sénat qui conservait encore quelque apparence de liberté, contre l’oppresseur de l’Afrique. On voyait là, à côté l’un de l’autre, le plus grand peintre et le plus grand érudit de leur temps. Ce grand spectacle avait attiré Reynolds loin de ce chevalet qui nous a conservé le front pensif de tant d’écrivains et d’hommes d’État, et le doux sourire de tant de nobles matrones. Parr avait consenti à suspendre ses travaux dans cette mine profonde et sombre d’où il avait tiré un vaste trésor d’érudition, trésor trop souvent caché sous terre, ou trop souvent déployé avec une ostentation maladroite et de mauvaise grâce, mais qui n’en était pas moins immense, précieux, magnifique. Là, la femme à laquelle
404 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, l’héritier du trône avait secrètement engagé sa foi, étalait ses charmes voluptueux. L à brillait aussi cette sainte Cécile, mère charmante d’enfants charmants, dont l’art a arraché à la tombe les traits délicats ^ embellis par l’amour et par Sa musique. Là se trouvaient les membres de cette société brillante qui critiquait, citait et échangeait des bons mots sous les riches tentures bigarrées de mistriss Montague. Là, brillaient autour de Georgina, duchesse de Devonshire, les dames dont les lèvres, plus persuasives que celles de Fox lui-même, avaient emporté l’élection de Westminster sur le palais et sur le ministère.
Les sergents firent leur proclamation. Hastings s’avança à la barre et mit un genou en terre. Le coupable n’était pas indigne de cette grande assemblée. Il avait gouverné un pays vaste et populeux, il avait fait des lois et des traités, il avait mis en mouvement des armées, il avait élevé et renversé des princes , et il s’était comporté , dans cette grande situation, de façon à se faire craindre de tous, à se faire aimer de la plupart, et à ne permettre à la haine elle-même de lui refuser nul autre titre à la gloire que la réputation de vertu. Il avait l’apparence d’un grand homme, non d’un méchant homme. Il était petit et frêle, avec une attitude qui indiquait du respect pour l'a cour, mais aussi le respect et la possession habituelle de soi-même; il avait un front élevé et intelligent, un regard pensif sans être sombre , une bouche où respirait une résolution indomptable, un visage pâle et fatigué, mais serein, sur lequel était écrit aussi lisiblement qu’au bas de son portrait, dans la salle du Conseil, à Calcutta, Mens œoua in arduis. Tel était l’aspect sous lequel le grand proconsul se présenta à ses juges.
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Son conseil l’accompagnait. C’étaient des hommes que leurs talents et leur érudition portèrent plus tard aux plus grandes charges de leur profession; M. Law, esprit énergique et hardi, plus tard grand juge du banc du roi; M. Dallas, plus humain et plus éloquent, plus tard grand juge des communs Plaids, etM. Plomer qui, vingt ans plus tard, dirigea avec succès, devant la môme haute Cour, la défense de lord Melville, et qui devint ensuite vice-chancelier et maître des rôles.
Mais le coupable et ses avocats n’attiraient pas autant l’attention que les accusateurs. Au milieu de l’éclat des draperies rouges, on avait garni un certain espace de bancs verts et de tables pour la Chambre des communes. Les commissaires, Burke à leur tête, parurent en habit habillé. Les amateurs de commérages ne manquèrent pas de remarquer que Fox, d’ordinaire indifférent à son apparence, avait fait à l’illustre tribunal l’honneur de mettre une bourse à ses cheveux, et de ceindre une épée. Pilt avait refusé de faire partie des commissaires de la mise en accusation, et son éloquence dominante, abondante et sonore manquait à cette grande réunion de talents divers. L’âge et la vieillesse avaient mis lord North hors d’état d’accomplir les devoirs d’un accusateur public, et ses amis restaient privés du secours de son bon sens, de son tact et de son urbanité. Mais en dépit de l’absence de ces deux membres éminents de la Chambre basse, le banc qu’occupaient les commissaires présentait une réunion d’orateurs comme on n’en avait peut-être point vu de pareille depuis la grande époque de l’éloquence athénienne. Il y avait là Fox et Sheridan, le Démosthènes et i’Hypéride anglais. Il y avait là Burke qui ignorait, à la vérité, ou qui dédaignait l’art d’adapter son style et ses
raisonnements, aux facultés et au goût de ses auditeurs, mais qui surpassait, par la hauteur et l’étendue de son esprit et par la richesse de son imagination, tous les orateurs anciens et modernes. Là se trouvait, les yeux respectueusement attachés sur Burke, le plus galant homme de son temps, le visage rayonnant d’esprit et d’animation, le corps développé par tous les exercices physiques, le noble, ingénieux et chevaleresque Windham. Même parmi de pareils hommes, le plus jeune des commissaires ne passait pas inaperçu. A un âge où la plupart de ceux qui se distinguent dans la vie se disputent encore à l’université des prix et des fellowships , il avait conquis dans le Parlement une situation éminente. Nul avantage de fortune ou de famille ne lui manquait pour faire pleinement valoir ses brillantes facultés et son honneur sans tache. On l’avait jugé digne à vingt-trois ans de prendre rang parmi ces vétérans de la politique qui paraissaient comme délégués des communes anglaises à la barre de la noblesse anglaise. Tous ceux qui étaient ce jour-là à cette barre, le coupable, les avocats, les accusés ont disparu, lui excepté. 11 est, pour la génération qui se trouve aujourd’hui dans toute la vigueur de la vie, le seul représentant d’un grand siècle qui n’est plus; mais ceux qui pendant les dix dernières années ont écouté avec délices, jusqu’à ce que le soleil du malin vînt éclairer les tapisseries de la Chambre des lords, l’éloquence élevée et animée de Charles, comte Grey, peuvent se former une idée des talents d’une race d’hommes parmi lesquels il n'était pas le premier.
On lut d’abord les accusations et les réponses de Hastings ; cette cérémonie dura deux jours, et parut moins ennuyeuse qu’on ne pouvait s’y attendre, grâce à la
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voix harmonieuse et à l’accent parfaitement juste du greffier de la cour, M. Cowper, proche parent de l’aimable poëte; le troisième jour, M. Burke se leva; son discours d’ouverture se prolongea pendant quatre séances, il était destiné à servir d’introduction générale à toutes les accusations. Avec une exubérance d’idées et une splendeur de langage qui dépassèrent même la vive attente de son auditoire, il décrivit le caractère et les institutions des indigènes de l’Inde, rappela les circonstances qui avaient donné naissance à l’empire de la Grande-Bretagne, et exposa la constitution de la compagnie et des présidences anglaises. Après avoir ainsi cherché à donner à ses auditeurs une idée de la société en Orient, aussi vivante que celle qui existait dans son propre esprit, il attaqua l’administration de Hastings comme systématiquement conduite en opposition avec la morale et le droit des gens. L’énergie et les accents pathétiques du grand orateur arrachèrent des expressions d’une admiration inaccoutumée au sévère chancelier, qui lui était d’ailleurs hostile, et il sembla même un moment que le ferme cœur de l’accusé fut ému. Les femmes assises dans les galeries, peu habituées à un tel déploiement d’éloquence, agitées par la solennité de l’occasion, et disposées peut-être à étaler un peu leur goût et leur sensibilité , étaient dans un état d’émotion impossible à contenir. On tirait les mouchoirs, on faisait circuler des flacons, on entendait des cris et des sanglots, et il fallut emporter mistriss Shéridan en proie à une attaque de nerfs. Enfin, l’orateur arriva à la péroraison; il éleva la voix de façon à faire résonneries vieilles voûtes de chêne d’Irlande : « C’est pour* quoi, dit-il, la Chambre des communes de la Grande-
Bretagne m’a ordonné, en toute assurance, de mettre Warren Hastings en accusation pour crimes et délits graves. Je le mets en accusation au nom de la Chambre des communes, dont il a trompé la confiance ; je le mets en accusation au nom de la nation anglaise, dont il a souillé l’antique honneur; je le mets en accusation au nom du peuple indou, dont il a foulé aux pieds les droits, et dont il a converti la patrie en un désert; enfin, au nom de la nature elle-même, au nom des deux sexes, au nom de tous les temps, au nom de tous les rangs, je mets en accusation l’ennemi commun et l’oppresseur de tous ! »
Lorsque le long murmure des émotions diverses se fut apaisé, M. Fox se leva pour s’adresser aux lords à propos de la marche à suivre pour la procédure. Les accusateurs désiraient que la cour terminât la première affaire avant de passer à l’acte d’accusation sur le second chef. Hastings et son conseil désiraient que les commissaires commençassent par exposer toutes les accusations, et par produire tous les témoignages à charge avant d’entamer la défense. Les lords se retirèrent dans leur salle pour discuter la question. Le chancelier prit le parti de Hastings. Lord Loughborough, qui était alors dans l’opposition, soutint la demande des commissaires. Le vote montra de quel côté penchaient les dispositions du tribunal ; une majorité de trois voix contre une décida en faveur de la marche de procédure que Hastings avait réclamée.
Quand la cour reprit ses séances, M. Fox, assisté de M. Grey, entama l’accusation concernant l’affaire de Cheyte-Sing, et on passa plusieurs jours à lire des pièces et à entendre des témoins. L’article suivant se rapportait aux princesses d’Oude, et la conduite de cette partie de l’affaire était confiée à Shéridan. La curiosité du
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public pour l’entendre était infinie; sa harangue soignée et étincelante d’esprit dura deux jours, mais la salle fut comble pendant tout le temps. On dit qu’on avait payé un seul billet jusqu’à cinquante guinées. Shérldan, lorsqu’il eut fini, trouva moyen, avec une connaissance des effets de théâtre que son père eût pu lui envier, de tomber, comme épuisé, dans les bras de Burke, qui l’embrassa avec toute l’énergie d’une généreuse admiration.
Le mois de juin était fort avancé ; la session ne pouvait se prolonger beaucoup , et on n’avait pas fait grand progrès dans l’acte d’accusation. Il y avait vingt chefs d’accusation ; on avait entendu les considérants pour la poursuite sur deux chefs seulement, et il y avait déjà un rn que Hastings avait été admis à caution.
x\u début des séances de la cour, le public avait pris au procès un grand intérêt, qui était à son comble lorsque Shéridan parla sur le chef d’accusation qui se rapportait aux Begums. Depuis lors, l’excitation diminua tous les jours. Le spectacle avait perdu l’attrait de la nouveauté. Ce qui restait n’était pas de nature à séduire les hommes de lettres au point de leur faire quitter le matin leurs livres, ou à décider les femmes qui avaient quitté un bal masqué à deux heures du matin à sortir de leur lit avant huit heures. Il restait des interrogatoires et des contre-interrogatoires; il restait des états de compte à examiner ; il restait à lire des papiers remplis de mots inintelligibles aux oreillesanglaises, des lacs et des crores, des zemindars et des aumils, des sunnuds et des perwannahs, des jaghires et des nuzzurs ; il restait à entendre des querelles où les commissaires de l’accusation, et le conseil pour la défense, particulièrement M. Burke et M* Law, ne faisaient pas toujours preuve du meilleur ca-
500 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, raclère ni du meilleur goût ; il restait à voir les pairs effectuer des marches et des contre-marches interminables, entre leur salle et la grande salle de la cour, car toutes les fois qu’il se présentait un point de loi à discuter, Leurs Seigneuries se retiraient pour le discuter à huis clos, ce qui avait pour conséquence, comme le disait spirituellement un pair, que les juges marchaient et que le procès n’avançait pas.
Il faut ajouter que, lorsque le procès commença au début de 1788, l’esprit public n’était préoccupé d’aucune question importante, soit intérieure, soit extérieure. Les poursuites qui avaient lieu dans Westminter-Hall attiraient donc naturellement toute l’attention du Parlement et du public ; c’était le seul grand événement de la saison. Mais l’année suivante, la maladie du roi, les discussions sur la régence, l’attente d’un changement de ministère détournèrent complètement l’attention publique des affaires de l’Inde ; et quinze jours après que George III eut rendu grâces à saint Paul de sa guérison, les États généraux de France se réunirent à Versailles. Au milieu de l’agitation occasionnée par ces événements, l’accusation fut presque oubliée pendant quelque temps.
Le procès se poursuivait languissamment à Westminster-Hall. Dans la session de 1788, quand les poursuites avaient l’intérêt de la nouveauté, et que les pairs n’avaient pas grand’chose à faire, ils donnèrent seulement trente-cinq jours au procès. En 1789, la loi de régence occupa la Chambre haute fort avant dans la session. Quand le roi fut guéri, les circuits commençaient; les juges quittaient Londres; les lords attendaient le retour des oracles de la jurisprudence ; la conséquence fut que dans toute l’année on ne donna que dix-sept séances
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au procès de Hastings; il était évident que l’affaire se prolongerait au delà de toutes les limites connues dans les annales de la loi criminelle.
A la vérité, il faut avouer qu’une mise en accusation, tout en étant une belle cérémonie qui peut avoir été utile au dix-septième siècle, n’est pas un mode de procédure dont on puisse aujourd’hui attendre beaucoup de bien. Quelque confiance qu’on puisse avoir pour les décisions des pairs lorsqu’il s’agit d’un appel provenant d’un procès ordinaire, il est certain que personne n’a la moindre confiance dans leur impartialité quand un grand fonctionnaire public, accusé d’un grand crime d’État, se présente à leur barre. Ils sont tous des hommes politiques. A peine se trouve-t-il, parmi les lords, un homme dont on n’ait pas prédit avec confiance lie vote sur l’accusation avant qu’on ait examiné un seul témoin; et, lors même qu’il serait possible de compter sur leur justice, ils seraient encore hors d’état de juger une affaire comme celle de Hastings. Ils siègent seulement la moitié de l’année ; ils ont à discuter beaucoup de lois et d’affaires judiciaires. Les lords magistrats dont l’avis est nécessaire pour guider les ignorants, passent une partie de la journée à rendre ailleurs la justice. Il est, par conséquent, impossible à la Chambre haute d’accorder plus de quelques jours à une accusation pendant une session occupée. Il serait bien déraisonnable d’espérer que Leurs Seigneuries renonceront à chasser les perdrix pour livrer promptement à la justice le plus grand coupable, ou pour soulager par un prompt acquittement l’innocence accusée. Un tribunal régulièrement constitué, siégeant six jours par semaine et neuf heures par jour, eût mené à bien le procès de Uastings
502 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, en moins de trois mois. Les lords n’avaient pas fini leur œuvre au bout de sept ans.
L’issue cessa d’être douteuse depuis ïe moment où les lords résolurent de se laisser guider par les règles de preuve admises dans les cours inférieures du royaume. On sait que ces règles excluent une quantité de renseignements qui suffiraient à tout homme sensé pour se décider sur la marche a suivre dans les affaires les plus importantes de sa vie privée. Ces règles sauvent, à toutes les assises, plusieurs prisonniers que le juge, le jury et les spectateurs croient coupables. Mais, lorsqu’on appliquait sévèrement ces règles à des crimes commis, bien des années auparavant, à des milliers de lieues, il était impossible d’arriver à prouver la culpabilité. Nous ne reprochons pas à l’accusé et à son conseil d’avoir profilé de tous les avantages légaux pour arriver à l’acquittement ; mais il est évident qu’un acquittement ainsi obtenu ne peut être un obstacle au jugement de l’histoire.
Les amis de Hastings tentèrent plusieurs fois d’arrêter le procès. En 4789, ils proposèrent un vote de blâme contre Burke, pour le langage violent qu’il avait tenu à propos de la mort de Nuncomar et des relations entre Hastings et ïmpey. Burke était arrivé alors au plus haut degré d’impopularité dans la Chambre et dans le pays. L’amertume et L'inconvenance de certaines expressions dont il s’était servi dans les débats sur la régence avaient contrarié ses amis les plus dévoués eux-mêmes. Le blâme lut voté, et ceux qui l’avaient proposé espéraient que les commissaires seraient dégoûtés et donneraient leur démission. Burke fut profondément blessé; mais son zèle pour ce qu’il regardait comme la cause
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de la justice et de la miséricorde l’emporta sur ses sentiments personnels. 11 accepta le blâme de la Chambre avec douceur et dignité, et déclara qu’aucune mortification ni humiliation personnelles ne le porteraient à faiblir dans le devoir sacré dont il s’était chargé.
L’année suivante, le Parlement fut dissous, et les amis deHastingsconçurentl’espérancequelanouvelleChambre des communes ne se soucierait peut-être pas de continuer les poursuites. Ils soutinrent d’abord que la dissolution avait terminé l’affaire. Battus sur ce point, ils proposèrent ouvertement de laisser tomber l’accusation; mais ils furent battus par les forces combinées du gouvernement et de l’opposition. On résolut pourtant, pour avancer un peu, de retirer plusieurs des chefs d’accusation. A vrai dire, si l’on n’eût adopté quelque mesure de ce genre, le procès eût duré jusqu’à ce que l’accusé fût enterré.
Au printemps de 1795, la sentence fut enfin prononcée , près de huit ans après que Hastings eut été amené par le sergent d’armes des communes à la barre de la Chambre des lords. Le dernier jour de cette longue procédure sembla ranimer la curiosité publique, qui sommeillait depuis longtemps. On ne s’inquiétait pas du jugement, car on savait que la majorité était grande en faveur du défendant. Cependant beaucoup de gens désiraient voir la cérémonie, et la salle était aussi pleine que le premier jour; mais ceux qui, après avoir été présents le premier jour, prirent part à l’affaire le dernier jour, étaient en bien petit nombre, et ils étaient bien changés pour la plupart.
Comme Hastings le disait lui-même , la mise en jugement avait eu lieu devant une génération, et la sentence
m ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, était prononcée par une autre génération. Les spectateurs ne pouvaient jeter un coup d’œil sur les sacs de laine, ni sur les bancs écarlates des pairs, ni sur les bancs verts de la Chambre des communes , sans voir quelque chose qui rappelât l’instabilité de toutes les choses Humaines, l’instabilité du pouvoir, de la renommée et de la vie, et l’instabilité plus grande encore de l’amitié. Le grand sceau était porté devant lord Loughborough qui, au début du procès , était violemment opposé au gouvernement de M. Pitt, et qui était devenu membre de ce gouvernement, pendant que Thurlow, qui présidait les premières séances de la Cour, était brouillé avec tous ses anciens amis et siégeait d’un air sombre au milieu des lords de création récente. Sur les cent soixante lords qui avaient formé la procession du premier jour, soixante étaient descendus dans les caveaux de leur famille. La vue de la loge des commissaires devait être plus triste encore. Qu’était devenue cette noble association, si étroitement unie par les liens publics et privés, si resplendissante de tous les talents et de tous les agréments ? Elle avait été dispersée par des calamités plus amères que l’amertume de la mort. Les grands chefs vivaient encore, et jouissaient encore de toute la vigueur de leurs facultés ; mais leur amitié n’existait plus ; elle s’était dénouée violemment et publiquement au milieu des larmes et de violents reproches. Lorsque ces hommes, naguère si chers l’un à l’autre, se voyaient contraints de se rencontrer pour les affaires du procès, ils se traitaient comme des étrangers que rassemblent des devoirs publics, et usaient l’un envers l’autre d’une politesse froide et réservée. Burke avait entraîné Windham dans son tourbillon ; Shéridan et Grey avaient suivi Fox.
WARREN HASTINGS
Vingt-neuf pairs seulement votèrent. Sur ce nombre, six seulement trouvèrent Hastings coupable sur les chefs d’accusation qui se rapportaient à Cheyte-Sing et aux Begums. Sur d’autres chefs, la majorité en sa faveur fut encore plus grande. Il fut acquitté à l’unanimité sur quelques-uns. On l’appela à la barre, ; le chancelier lui annonça que les lords l’avaient acquitté, et il fut solennellement mis hors de cause. Il salua respectueusement la Cour et se retira.
Nous avons dit qu’on s’attendait à cette issue du procès. La sentence fut généralement approuvée. Au début des poursuites, le sentiment avait été vif et même excessif contre Hastings. A la fin du procès, le sentiment en sa faveur fut également vif et également excessif; l’une des causes de ce changement était assurément ce qu’on appelle d’ordinaire l’inconstance delà multitude, mais ce qui nous semble être tout simplement la loi générale de la nature humaine. Chez les individus, comme chez les masses, une violente agitation est toujours suivie par le radoucissement et souvent par la réaction. Nous sommes tous portés à déprécier ce que nous avons loué à l’excès, et d’autre part à montrer une indulgence excessive là où nous avions montré une rigueur excessive. Ce fut le cas dans l’affaire de Hastings. La longueur du procès, en outre, attira sur lui la compassion. On crut, non sans raison, que même s’il était coupable, on avait mal agi envers lui, et que c’était une punition au moins suffisante que d’être huit ans en accusation. On sentait aussi que, bien qu’il ne soit pas permis à un accusé, dans la ma^he ordinaire de la loi criminelle, de faire valoir ses bonnes actions en déduction de ses crimes, cependant un grand procès politique doit être conduit d’après d’autres prin-
506 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES cipes, et qu'un homme qui a gouverné pendant treize ans un empire peut avoir commis des actions très-condamnables, et mériter pourtant, somme toute, des récompenses et des honneurs plutôt que d’être mis à l’amende et en prison. Hastings et ses amis se servirent avec beaucoup de succès de la presse, moyen que négligeaient ses adversaires. Tous les vaisseaux qui venaient de Madras ou du Bengale arrivaient leurs cabines pleines des admirateurs de Hastings. Tous ceux qui revenaient de lTnde parlaient du dernier gouverneur général comme de l’homme qui avait le mieux mérité de son pays et qui en avait reçu les plus mauvais traitements. L’effet de ces témoignages universellement rendus par tous les gens qui connaissaient l’Orient était naturellement très-grand. Les employés retirés du service de la compagnie, civils ou militaires, s’étaient établis dans tous les coins du royaume. Chacun d’eux était nécessairement, dans son petit cercle, un oracle sur toutes les affaires de l’Inde, et ils étaient presque tous, sans exception , des avocats zélés de Hastings. Il faut ajouter que les nombreuses adresses au dernier gouverneur général, que ses amis du Bengale obtinrent des indigènes et transmirent en Angleterre, firent une grande impression. Nous attachons peu ou point d’importance à ces adresses.il est vrai que Hastings était adoré par le peuple qu’il gouvernait; mais les éloges des pandits, deszemindars et des docteurs mahométans. ne suffiraient pas à le prouver, car un collecteur ou un jage anglais n’auraient point eu de peine à persuader au premier indigène venu de signer le panégyrique du gouverneur le plus détesté qui eût jamais régi l’Inde. On raconta qu’à Bénarès, dans l’endroit même où avaient été commis les actes qui formaient le premier chef d'ac-
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cusation, les naturels avaient élevé un temple à Hastings, et cette histoire fit une grande impression en Angleterre. Les observations de Burke, sur cette apothéose, sont admirables. Il ne voyait, dit-il, aucune raison de s’étonner de l’incident qu’on trouvait si remarquable; il savait un peu la mythologie des brahmines. Il savait qu’ils adoraient certains dieux par amour, et qu’ils en adoraient d’autres par crainte. Il savait qu’ils érigeaient des sanctuaires non-seulement aux divinités bienfaisantes de la lumière et de l’abondance, mais encore aux démons qui président à la petite vérole et au meurtre. Il ne contestait point du tout les droits de M. Hastings à être admis dans un pareil Panthéon. Cette réplique nous a toujours paru l’une des plus belles qu’on ait jamais prononcées au Parlement. L’argumentation est sérieuse, pressante, et ornée par l’esprit et l’imagination les plus brillants.
Hastings était enfin en sûreté. Mais à l’exception de son honneur il eût mieux valu pour lui, sous tous les rapports, être déclaré coupable dès le début de l’accusation, en payant une amende de cinquante mille livres sterling. Il était ruiné. Les dépenses légales de la défense avaient été énormes. Les dépenses qui ne parurent point sur le compte de son avoué étaient peut-être plus considérables encore. Il avait donné de fortes sommes au major Scott. Il avait dépensé de fortes sommes à payer des journaux, à récompenser des pamphlétaires et à faire circuler des brochures. Burke déclara h la Chambre des communes, dès 1790, que Hastings avait dépensé vingt mille livres sterling à corrompre la presse. Il est certain qu’aucune arme de la discussion, depuis les raisonnements les plus sérieux jusqu’à la bouffonnerie la plus grossière , ne fut oubliée. Logan défendit en prose
£08 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, avec beaucoup d’esprit le gouverneur accusé. Les amateurs de poésie trouvaient la parodie des discours des commissaires dans les lettres de Simpkins. On ne peut nier, croyons-nous, que Hastings ne se soit abaissé à rechercher l’appui de John Williams, ce méchant et vilain bouffon qui prenait le nom d’Antoine Pasquin. De pareils alliés coûtaient cher. Le trésor particulier de mistriss Hastings avait disparu. On disait que le banquier auquel elle l’avait confié avait fait faillite. Cependant, si Hastings eût su pratiquer une sévère économie, il eût pu, malgré toutes ses pertes, conserver une aisance suffisante; mais il avait toujours été imprudent dans le maniement de ses affaires personnelles. Le vœu le plus cher à son cœur avait toujours été de rentrer en possession de Daylesford. Enfin l’année même où commença son procès, ce vœu fut accompli, et le domaine^ aliéné depuis plus de soixante-dix ans, retourna aux descendants de ses anciens maîtres. Mais le manoir était en ruines, et le parc avait été négligé depuis bien des années. Hastings commença à planter, à construire, à creuser une pièce d’eau, à arranger une grotte, si bien qu’avant son acquittement par la Chambre des lords, il avait déjà dépensé plus de quarante mille livres sterling à arranger sa résidence.
Le sentiment général parmi les directeurs et les propriétaires de la compagnie fut qu’il avait de grands droits sur eux, qu’il leur avait rendu des services éminents, et que tous ses malheurs provenaient de son zèle pour leur service. Ses amis de Leadenhall-Street proposèrent qu’on lui remboursât les frais de son procès et qu’on lui assurât une pension de cinq mille livres sterling; mais le consentement du Bureau du contrôle était nécessaire, et
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à la tête de ce bureau se trouvait M. Duudas qui avait pris part à l’acte d’accusation, qui avait été en conséquence très-maltraité par les amis de Hastings, et qui, par conséquent, n’était pas en humeur de grande complaisance. Il refusa de consentir à ce que proposaient les directeurs. Les directeurs firent des représentations. Une longue discussion s’ensuivit. Hastings, cependant, était réduit à de telles extrémités qu’il avait bien de la peine à payer ses comptes de la semaine. On en vint enfin à un compromis. On assura à Hastings une pension de quatre mille livres sterling, et afin de le mettre en état de répondre aux demandes les plus pressantes, on lui paya d’avance la pension de dix années. La compagnie reçut en outre l’autorisation de lui prêter cinquante mille livres sterling, qu’il devait rembourser par à-compte, sans intérêts. Ce secours, bien qu’il fût accordé de la manière la plus absurde, était suffisant pour permettre au gouverneur à la retraite de vivre dans l’aisance, et même avec luxe s’il eût su bien diriger ses affaires; mais il était négligent et prodigue, et fut plus d’une fois contraint de demander à la compagnie des secours qu’elle lui accorda toujours libéralement.
Il était en sûreté et dans l’aisance, mais il ne jouissait pas du pouvoir et des dignités qu’il avait tant de raisons d’espérer en arrivant de l’Inde. Il comptait alors sur un ruban rouge, sur un siège dans le conseil, sur une charge à Wbitehall. Il avait cinquante-deux ans seulement et pouvait espérer encore de longues années de vigueur physique et morale. Sa situation était bien différente quand il quitta la barre de la Chambre des lords. Il était devenu trop vieux pour tourner ses pensées vers un nou-
veau genre d’études et de devoirs. Il n’avait aucune chance de recevoir des marques de la faveur royale tant que M. Pitt serait au pouvoir, et lorsque M. Pitt se retira, Hastings approchait de sa soixante-dixième année.
Il n’intervint dans les affaires politiques qu’une seule fois après son acquittement, et cetle intervention ne lui fit pas grand honneur. Il fit d’énergiques efforts en 1804 pour empêcher M. Addington, contre lequel Pitt et Fox s’étaient coalisés, de donner sa démission du poste de premier lord de la trésorerie. Il est difficile de penser qu’un homme aussi capable et aussi résolu que Hastings pût croire que, lorsque Bonaparte était à Boulogne avec une grande armée, la défense de notre île pouvait être prudemment confiée à un ministère qui ne contenait pas un seul homme que la flatterie même pût dépeindre comme un grand homme d’État. 11 est certain aussi que Hastings, comme cela était naturel, était opposé à M. Addington et de l’avis de M. Pilt et de M. Fox sur l’importante question qui avait élevé M. Addington au pouvoir et sur laquelle il différait de M. Pitt et de M. Fox. L’intolérance religieuse n’avait jamais été le défaut des Anglais attachés au service de l’Inde, et ce n’était pas assurément le défaut deHastings; mais M. Addington l’avait traité avec une faveur marquée ; Fox avait été l’un des principaux commissaires dans l’affaire de la mise en accusation; c’était Pitt qui avait décidé les poursuites ; et Hastings fut, h ce que nous croyon s, malheureusement inspire dans cette occasion par des considérations personnelles plutôt que par la préoccupation de l’intérêt public.
Il passa les vingt-quatre dernières années de sa vie principalement à Daylesford. Il s’amusait à embellir son
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parc, à monter de beaux chevaux arabes, à engraisser des bestiaux pour les concours, et à tenter d’élever des animaux et des plantes de l’Inde en Angleterre. Il fit venir des graines d’une très-belle espèce de pommiers du jardin de son ancienne villa située au milieu des haies vertes d’Allipore; il essaya aussi de naturaliser dans le comté de Wôrcester le délicieux leechee , qui est presque le seul fruit du Bengale qu’on puisse regretter, même au milieu de l’abondance de Covent-Garden. Les empereurs mogols, dans le temps de leur grandeur, avaient tenté en vain d’introduire dans l’Indoustan les chèvres du plateau du Thibet, dont le duvet fournit aux métiers de Cachemire la matière des châles les plus fins. Hastings essaya sans plus de succès de les acclimater à Daylesford, et il ne semble pas avoir mieux réussi avec les bestiaux du Bootan, dont les queues forment, dit-on, les meilleurs éventails pour chasser les mousquites.
La littérature disputait son attention aux serres et à la ménagerie. Il avait toujours aimé les livres, qui lui étaient devenus nécessaires. Quoiqu’il ne fût pas poëte dans le sens élevé du mot, il faisait avec une grande facilité des vers élégants et soignés, et il aimait à exercer ce talent. S’il faut le dire, il nous semble même avoir ressemblé à Trissotin plus qu’on ne pouvait s’y attendre de la part d’un esprit aussi puissant et d\m homme qui avait joué un si grand rôle dans ce monde. On nous assure, dans ces Mémoires, que la première chose qu’il fit tous les matins était de composer une pièce de vers. Quand la famille et les hôtes se réunissaient, le poëme apparaissait aussi régulièrement que les œufs et les petits pains, et M. Gleig nous demande de croire que lorsque Hastings, par suite de quelque accident, venait déjeuner
512 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, sans tenir à la main une de ses charmantes productions* tout le monde était vivement désappointé. Les goûts sont bien différents. Quant à nous, nous sommes obligés de dire que, quelque bon que pût être le déjeuner à Daylesford, - — et on nous assure que le thé y possédait la saveur la plus exquise, et que les langues et les pâtés de venaison n’y manquaient pas, — nous aurions cru le payer bien cher si nous avions été obligés de gagner notre repas en écoutant tous les jours un nouveau madrigal ou un nouveau sonnet composé par notre hôte. Nous sommes bien aises pourtant que M. Gleig ait conservé ce petit trait de caractère, tout en ne le trouvant pas trèsattrayant. Il est bon d’être parfois obligé de se rappeler les inconséquences de la nature humaine et d’apprendre à contempler sans étonnement et sans dégoût les faiblesses des esprits les plus puissants. Denys dans l’antiquité et Frédéric le Grand dans le siècle dernier unissaient, à une capacité et à une énergie qui leur permettaient de conduire les plus grandes affaires, toutes les petites vanités et toute l’affectation des bas-bleus de province. Ces grands exemples peuvent consoler les admirateurs de Hastings de le voir descendre au niveau des Hayley et des Seward.
Lorsque Hastings eut passé de longues années dans la retraite et qu’il eut dépassé depuis longtemps le terme ordinaire de la vie humaine, il redevint un moment l’objet de l’attenîion générale. En 1813, on renouvela la charte de la compagnie des Indes orientales, et une longue discussion sur les affaires de l’Inde s’engagea dans le Parlement. On résolut d’interroger des témoins à la barre de la Chambre des communes, et Hastings reçut l’ordre de s’y présenter. Il avait paru une fois déjà à cette
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barre; c’était le jour où il avait lu sa réponse à l’acte d’accusation que Burke avait déposé sur le bureau. Vingtsept années s’étaient écoulées depuis lors ; la nation avait oublié ses fautes et se rappelait seulement ses services. En voyant reparaître un homme qui avait été rangé au nombre des plus distingués dans une génération qui avait disparu et qui appartenait à l’histoire, on crut voir un homme ressuscité des morts, et l’effet fut solennel et touchant. La Chambre des communes le reçut avec des applaudissements; on donna l’ordre de lui apporter une chaise, et lorsqu’il se retira, les membres se levèrent et se découvrirent. Il y avait là, à la vérité, quelques personnes qui ne sympathisaient pas avec le sentiment général. Un ou deux des commissaires de la mise en accusation étaient présents. Us étaient assis à la place qu’ils occupaient lorsque la Chambre les avait remerciés des services qu’ils avaient rendus à Westminster-Hall, car la courtoisie de la Chambre donne à un membre qui a été remercié à sa place le droit d’occuper toujours la môme place. Us n’étaient point disposés à convenir qu’ils avaient consacré quelques-unes des plus belles années de leur vie à persécuter un homme innocent. Us restèrent donc à leur place et abaissèrent leurs chapeaux sur leurs yeux, mais l’exception ne fit que rendre plus remarquable l’enthousiasme dominant. Les lords reçurent ,e vieillard avec les mêmes marques de respect. L’université d’Oxford lui conféra le grade de docteur en droit, et les étudiants le reçurent dans l’amphithéâtre avec des applaudissements tumultueux.
Les marques de l’estime publique furent bientôt suivies des marques de la faveur royale. Hastings prêta serment comme membre du conseil urivé et fut admis à une longue
514 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, audience particulière par le prince régent, qui le reçut très-gracieusement. Quand l’empereur de Russie et le roi de Prusse visitèrent l’Angleterre, Hastings parut à leur suite à Oxford et à Londres dans Guildhall; et, bien qu’il fût entouré d’une foule de princes et de grands guerriers, il fut reçu partout avec des marques de respect et d’admiration. Le prince-régent le présenta à l’empereur Alexandre et au roi Frédéric-Guillaume, et Son Altesse Royale alla jusqu’à déclarer publiquement qu’on devait, à l’homme qui avait sauvé les possessions britanniques dans l’ïnde, des honneurs bien plus grands qu’un siège dans le conseil privé, et qu’on les lui rendrait bientôt. Hastings comptait sur la pairie, mais, pour une raison inconnue, il fut de nouveau désappointé.
11 vécut quatre ans encore, jouissant d’une humeur égale, de facultés qui n’étaient pas affaiblies d’une manière humiliante ou pénible, et d’une santé que possèdent rarement ceux qui parviennent à un âge aussi avancé. Enfin, le 22 août 1818, dans sa quatre-vinglsixième année, il alla au-devant de la mort avec ce même courage tranquille et grave qu’il avait opposé à toutes le s épreuves d’une vie agitée et variée.
Avec toutes ses fautes, qui n’étaient ni insignifiantes, ni en petit nombre, il n’y avait qu’un seul cimetière qui convînt à ses restes. Dans ce temple du silence et de la réconciliation, où sont ensevelies les inimitiés de vingt générations, dans la grande Abbaye qui a offert, depuis tant de siècles, un paisible lieu de repos à ceux dont les corps et les âmes avaient été agités par les luttes de Westminster Hall, les cendres de l’illustre accusé auraient dû se mêler aux cendres des illustres accusateurs. 11 ne devait pas en être ainsi. Cependant la place de son tombeau
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ne fut pas mal choisie. On déposa derrière le chœur de l’église de la paroisse de Daylesford, dans une terre qui avait déjà reçu les ossements de bien des chefs de la famille de Hastings, le cercueil du plus grand homme qui eût jamais porté ce nom ancien et connu. Dans ce même endroit très-probablement, le petit Warren, mal vêtu et mal nourri, avait joué quatre-vingts ans auparavant avec les enfants des laboureurs. Même alors, son jeune esprit roulait des projets qu’on pouvait trouver romanesques; mais quelque romanesques qu’ils pussent être, ils n’étaient probablement pas aussi étranges que la vérité. Non-seulement, le pauvre orphelin avait relevé la fortune déchue de sa race ; non-seulement il avait racheté les antiques domaines et reconstruit l’antique demeure; il avait sauvé et étendu un empire, il avait fondé un État, il avait administré le gouvernement et la guerre avec une capacité supérieure à celle de Richelieu, il avait protégé l’érudition avec la libéralité judicieuse de Cosme de Médicis, il avait été attaqué par une coalition des plus formidables ennemis qui se fussent jamais acharnés sur une seule victime, et après une lutte de dix années, il avait triomphé de cette coalition ; il venait enfin de descendre dans la tombe, plein de jours, en paix après tant d’agitations, avec honneur après tant d’injures.
Ceux qui étudieront son caractère sans faveur et sans malveillance prononceront que les deux grands éléments de toute vertu sociale, le respect pour les droits d’autrui et la sympathie pour les souffrances d’autrui, lui manquaient; ses principes n’étaient pas bien rigides, son cœur n’était pas bien tendre ; mais tout en reconnaissant qu’on ne peut le représenter avec véracité comme un maître juste ou miséricordieux, nous ne pouvons cou-
516 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, templer sans admiration l’étendue et la fécondité de son esprit, son rare talent pour le commandement , pour ^'administration , pour la discussion , son courage indomptable, son honorable pauvreté, son zèle ardent pour les intérêts de l’État, et cette noble égalité d’âme qu’é~ prouvèrent, sans pouvoir l’ébranler, les deux extrêmes de ia fortune.
Fl IV DE LA PREMIÈRE SÉïtîB.