‹ Essais historiques et biographiquesChapitre 6 sur 8 · ÉCRIT KK JANVIER · texte numérisé non relu

ÉCRIT KK JANVIER

Vie de Robert, lord Clive, composée d’après les papiers de famille communiqués par lfe comte de Powys, par le major général sir John Malcolm. 3volin-8. Londres, 1836.

Nous avons toujours trouvé étrange que l’histoire de l’empire espagnol en Amérique fût si familière à toutes les nations en Europe, tandis que les grandes actions vie nos compatriotes en Orient n’excitent, même parmi nous, que peu d’intérêt. Tous les écoliers savent qui a emprisonné Montézuma et qui a étranglé Atahualpa; mais il nous paraît douteux qu’une personne sur dix, 1 même parmi les Anglais de l’esprit le plus cultivé, puisse dire qui a gagné la bataille de Buxar, qui a ordonné le massacre de Patna, si Smajah Dowlah régnait sur i’Oude ou sur le Travancore, et si Holtac était Indou ou Musulman. Cependant Cortès remporta ses victoires sur des sauvages sans lettres, qui ignoraient l’usage des métaux, qui n’avaient pas su dompter un seul animal et l’habituer au travail, qui ne possédaient d’autres armes que celles qu’on pouvait faire avec des bâtons» des cailloux et des arêtes de poisson ; qui regardaient un cavalier comme un monstre, moitié homme moitié animal, et qui prenaient un arquebusier pour un sorcier, ca-

242 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, pable de lancer le tonnerre et d’allumer l’éclair des cieux.

La population de l’Inde, lorsque nous l’avons soumise, était dix fois plus nombreuse que les Américains vaincus par les Espagnols, et elle était en même temps tout aussi civilisée que les Espagnols victorieux. Elle avait élevé des villes plus grandes et plus belles que Saragosse ou Tolède, et des monuments plus somptueux et plus coûteux que la cathédrale de Séville. Elle pouvait montrer des banquiers plus riches que les plus riches maisons de Barcelone et de Cadix, des vice-rois dont la splendeur surpassait infiniment celle de Ferdinand le Catholique, des myriades de cavaliers et de longs trains d’artillerie qui auraient étonné le grand capitaine. On aurait pu s’attendre à voir tous les Anglais qui prennent un intérêt quelconque à l’histoire se montrer curieux de savoir comment une poignée de leurs compatriotes, séparés de leur patrie par un immense Océan, subjuguèrent, dans l’espace de quelques années, un des plus grands empires du monde. Cependant, nous nous trompons fort si ce sujet ne paraît pas à la plupart des lecteurs, non-seulement insipide, mais désagréable.

Peut-être la faute en est-elle en partie aux historiens. L’ouvrage de M. Mill, bien qu’il possède assurément de grands et rares mérites, n’est pas assez animé et pittoresque pour attirer ceux qui lisent pour leur amusement. Orme, qui n’est inférieur à aucun historien anglais pour le style et le talent de peindre les événements, est minutieux au point d’en devenir ennuyeux. 11 accorde en moyenne, dans un volume, une page in-L°, d’une impression trèsserrée, aux incidents survenus toutes les quarante-huit heures. En conséquence son récit, bien qu’il soit un des ouvrages les plus authentiques et les mieux écrits de nob’

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langue, n’a jamais été très-populaire, et on ne le lit presque plus aujourd’hui.

Nous craignons fort que les volumes que nous avons en ce moment sous les yeux n’attirent pas beaucoup les lecteurs qu’ont rebutés Mil! et Ormec Les matériaux que le feu lord Powis avait mis à la disposition de sir John Malcolm sont, à la vérité, d’une très-grande valeur; mais nous ne pouvons dire qu’ils aient été fort habilement employés. Il serait injuste, néanmoins, de critiquer sévèrement un ouvrage qui eût probablement été plus resserré et mieux distribué si l’auteur eut vécu pour le terminer et le revoir. Nous sommes plus enclins à accomplir l’agréable devoir d’exprimer notre reconnaissance pour la noble famille à laquelle le public doit tant de renseignements utiles et curieux.

A tout prendre, l’effet du livre, même en faisant la plus large part à la partialité de ceux qui ont fourni et de ceux qui ont employé les matériaux, est d’augmenter notablement la réputation de lord Clive. Nous sommes, à la vérité, loin de sympathiser avec sir John Malcolm, dont la tendresse dépasse la tendresse des biographes, et qui ne peut voir que sagesse et justice dans toutes les actions de son idole. Mais nous sommes , au moins, également loin de nous joindre au sévère jugement de M. Mill, qui nous semble montrer moins de sagacité dans son histoire de Clive que dans les autres parties de son utile ouvrage. Clive, comme la plupart des hommes nés avec des passions fortes et soumis à de grandes tentations, a fait de grandes fautes; mais tous ceux qui étudieront sa carrière avec un esprit éclairé et juste admettront que notre île, si fertile en héros et en hommes d’Etat, a rarement produit un homme plus

244 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, véritablement grand dans la guerre ou dans le conseil.

Les Clives étaient établis depuis le douzième siècle dans une propriété qui n’avait pas grande valeur, près de Market Drayton, dans le Shropshire. Pendant le règne de George Ier, ce modeste, mais ancien héritage, appartenait à M. Richard Clive, qui paraît avoir été un homme simple, doué de peu de tact et de capacité. Il avait fait des études de droit, et partageait son temps entre les affaires de sa profession et les occupations d’un petit propriétaire. Il épousa une personne de Manchester, du nom de Gaskill, et devint père d’une nombreuse famille. Son fils aîné, Robert, le fondateur de l’empire britannique dans l’Inde, naquit dans l’ancienne résidence de ses ancêtres, le 29 septembre 1725.

On peut distinguer de bonne heure quelques traits de l’homme dans l’enfant. On a des lettres écrites par les membres de la famille de Clive lorsqu’il avait sept ans, et il paraît, d’après ces lettres, que, même à cet âge, l’énergie de sa volonté et la violence de ses passions, combinées avec une intrépidité personnelle qui ne semblait pas toujours compatible avec une tête bien saine, commençaient déjà à causer beaucoup d’inquiétude à ses parents : « Le goût des batailles, qui le possède hors de toute mesure, » disait un de ses oncles, « rend son caractère si impérieux et si farouche qu’il s’emporte à la moindre occasion. » Les vieillards des environs se rappellent encore avoir entendu raconter à leurs parents comment Bob Clive avait escaladé le clocher de Market Drayton, et avec quelle terreur les habitants l’avaient vu assis sur une gouttière de pierre tout au haut de l’église. Ils racontent aussi comment il avait organisé tous les garçons oisifs de la ville pour en former une

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espèce d’armée de pillage, et pour obliger les marchands à lui payer un tribut de sous et de pommes,, tandis qu’en retour il leur garantissait la sûreté de leurs vitres. On l’envoya d’école en école, mais il faisait très-peu de progrès dans son instruction, et acquérait partout la réputation d’être un mauvais garnement. Un de ses maîtres, dit-on, eut assez de sagacité pour prédire que ce paresseux ferait grande figure dans le monde; mais l’opinion générale semble avoir été que le pauvre Robert était un fou, sinon un réprouvé. Sa famille n’espérait rien d’une intelligence si médiocre jointe à un caractère si entier. Il n’est pas étrange qu’on ait volontiers accepté pour lui, lorsqu’il était dans sa dix-huitième année, une place d’employé au service de la compagnie des Indes, et qu’on l’ait embarqué pour faire sa fortune, ou mourir de la fièvre à Madras.

L’avenir se présentait à Clive sous un jour fort différent de celui qui s’offre de nos jours aux jeunes gens que le collège des Indes orientales envoie tous les ans dans les Présidences de notre empire en Asie. La compagnie était purement alors une corporation commerciale. Son territoire se composait de quelques milles carrés dont on payait la location aux gouvernements indigènes. Ses troupes étaient à peine assez nombreuses pour servir les batteries de trois ou quatre forts mal construits qu’on avait élevés pour protéger les magasins. Les naturels, qui composaient en grande partie ces petites garnisons, ii’uvaient pas encore pris l’habitude de la discipline européenne , et étaient armés les uns de sabres et de boucliers, les autres d’arcs et de flèches. Les serviteurs de la compagnie n’étaient pas chargés, comme à présent, de conduire les affaires judiciaires, financières et

246 ESSAIS HISTORIQUES ET RIOGR APIIIQUES. diplomatiques d’un grand pays, mais bien de recevoir des capitaux, défaire des avances aux tisseurs, d’embarquer des cargaisons, et surtout de veiller de près sur les négociants particuliers qui osaient enfreindre le monopole. Les jeunes employés étaient si mai payés qu’il leur était difficile de subsister sans faire des dettes ; les plus âgés s’enrichissaient et faisaient le commerce poui leur propre compte, et ceux qui vivaient assez pour arriver aux derniers échelons du service amassaient souvent des fortunes considérables.

Madras, où Clive avait été envoyé, était peut-être à cette époque le plus impf <(à nt parmi les établissements de la compagnie. Dans ta tiède précédent le fort Saint- George s’était élevé sur nn sol aride battu par une mer furieuse, et aux environs une v;/fe, habitée par des milliers de naturels, était née, comme les villes naissent en Orient, aussi rapidement que le kikajou du prophète. On voyait déjà dans les faubourgs bien des maisons blanches entourées de leurs jardins, où se retiraient les riches agents de la compagnie, après leur travail dans les bureaux et les magasins, pour jouir de la fraîche brise qui se lève au coucher du soleil sur la baie du Bengale. Les habitudes de ces négociants grands seigneurs semblent avoir offert plus de profusion, de luxe et d’ostentation que celles des grands fonctionnaires judiciaires et politiques qui leur ont succédé. Mais on comprenait moins les agréments de la \ie ; on ignorait bien des moyens qui mitigent à présent la chaleur du climat, conservent la santé et prolongent la vie. Les rapports avec l’Europe étaient infiniment moins fréquents qu’aujourd’hui. Le voyage par le Cap, qu’on a souvent accompli de notre temps en trois mois, prenait

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au moins six mois et se prolongeait parfois au delà d’une année. En conséquence, les Anglo-Indiens étaient alors infiniment plus séparés de leur pays, s’adonnaient davantage aux habitudes orientales, et revenaient en Europe infiniment moins propres à se mêler à la société européenne que les Anglo-rndiens de nos jours.

Les gouverneurs anglais exerçaient dans le fort et sur son territoire, avec la permission des souverains indigènes, une autorité fort étendue, semblable à celle que tous les grands propriétaires indous exerçaient dans leurs domaines. Mais ils n’auraient jamais songé à prétendre à un pouvoir indépendant. Le pays environnant était gouverné par le nabab du Carnate, délégué du viceroi du Decan, appelé communément le Nizam, et qui n’était lui-même qu’un délégué du puissant prince que nos ancêtres désignaient sous le nom du Grand Mogol. Ces noms, jadis si formidables et si augustes, subsistent encore. Il y a encore un nabab du Carnate, qui vit d’une pension que lui accordent les Anglais sui les revenus de la province que gouvernaient ses ancêtres. Il y a encore un Nizam, dont la capitale est tenue en respect par un cantonnement anglais, et auquel un résident anglais donne, sous le nom d’avis, des ordres qu’il ne faudrait pas tenter de discuter. Il y a encore un Grand Mogol, auquel on permet de s’amuser à tenir une cour et à recevoir des pétitions, mais qui a moins de pouvoir pour faire du bien ou du mal que le plus jeune des employés civils au service de la compagnie.

Le voyage de Clive fut particulièrement long, même pour ce lemps-là. Le batiment resta quelques mois au Brésil, où notre jeune aventurier apprit quelques mots de portugais et dépensa tout son argent de poche. Il

n’arriva dans l’Inde qu’après avoir quitté l’Angleterre depuis plus d’un an. Sa situation à Madras était très-pénible. Ses ressources étaient épuisées, son traitement faible. 11 avait contracté des dettes. Il était fort mal logé, grande souffrance dans un climat qui n’est tolérable pour les Européens qu’à condition d’avGÎr des appartements spacieux et bien exposés. Il avait emporté des lettres de recommandation pour un homme qui eût pu lui venir en aide ; mais en arrivant au fort Saint-George, il apprit que son protecteur s’était embarqué pour l’Angleterre. La nature réservée et hautaine du jeune Clive l’empêcha de faire connaissance avec des étrangers. Il passa plusieurs mois aux Ind.es avant d’être entré en relations avec une seule famille. Le climat influait sur sa santé et sur sa disposition. La nature de ses devoirs s’accordait mal avec son caractère hardi et entreprenant. Il soupirait après le foyer domestique, et il exprimait ses sentiments dans ses lettres à sa famille sous une forme plus douce et plus mélancolique qu’on n’eût pu l’attendre de l’indiscipline qu’il avait montrée dans son enfance, ou de l’inflexible rudesse de son âge mûr : « Je n’ai pas joui d’un seul jour de bonheur depuis que j’ai quitté mon pays natal, » dit-il ; et il ajoute ailleurs : «Il faut que j’avoue que, lorsque je songe à ma chère patrie, à l’Angleterre, cela m’émeut d’une étrange manière.... Si je pouvais être assez heureux pour revoir jamais mon pays, et surtout Manchester, le but de tous mes vœux, tout ce que je puis espérer ou désirer se présenterait d’un seul coup d’œil. »

11 trouva une consolation de la meilleure sorte. Le gouverneur avait une bonne bibliothèque, dont il permit l’accès à Clive. Le jeune homme consacra une grande

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partie de ses loisirs à la lecture, et il acquit à celle époque presque tout le savoir littéraire qui ait jamais été en sa possession. Comme enfant, il avait été trop paresseux ; comme homme, il fut bientôt trop occupé pour s’adonner à la littérature.

Mais ni le climat, ni la pauvreté, ni l’élude, ni les chagrins de l’exil et le mal du pays ne purent dompter l’audace désespérée de sa nature. Il se conduisait envers ses supérieurs officiels comme il s’était conduit envers ses maîtres, et fut plus d’une fois en danger de perdre sa place. Deux fois, tandis qu’il demeurait dans le quartier des employés, il essaya de se tuer, et deux fois le pistolet qu’il appuyait contre son front vint à rater. Cette circonstance lui fit l’effet qu’une semblable aventure produisit, dit-on, à Wallenstein. Après s’être assuré que le pistolet était véritablement bien chargé, il s’écria qu’il était assurément destiné à faire quelque chose de grand.

A celte époque, un événement qui semblait d’abord devoir détruire toutes les espérances de sa vie, ouvrit iout d’un coup à Clive un nouveau chemin vers un rang supérieur. L’Europe était depuis plusieurs années en proie à la guerre de la succession d’Autriche. George II était l’allié fidèle de Marie-Thérèse. La maison de Bourbon soutenait l’autre parti. Bien que l’Angleterre fût déjà la première des puissances maritimes, elle n’était pas en état, comme elle y est arrivée depuis lors, de tenir tête sur mer à toutes les nations du monde à la fois, et elle avait quelque peine à soutenir la lutte contre les marines réunies de France et d’Espagne. Dans les mers d’Orient, la France avait l’ascendant. M. de Labourdonnais, gouverneur de l’île Maurice, homme de vertus et

250 ESTAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, de talents éminents, dirigea, en dépit de l’opposition de la flotte anglaise, une expédition contre le continent indien, aborda, rassembla une armée, parut devant Madras, et contraignit la ville et le fort de capituler. On lui remit les clefs, les étendards de fa France flottèrent sur le fort Saint-George, et les conquérants s’emparèrent du contenu des magasins de la compagnie, comme prise de guerre. On stipula, dans la capitulation, que les habitants anglais seraient prisonniers de guerre sur parole, et que la ville resterait aux mains des Français jusqu’à ce qu’on eût payé la rançon. Labourdonnais donna sa parole d’honneur qu’on exigerait seulement une rançon raisonnable.

Mais le succès de M. de Labourdonnais avait excité la jalousie de son compatriote, M. Dupleix, gouverneur de Pondichéry. Dupleix, d’ailleurs, avait déjà commencé à rouler dans sa tête des projets gigantesques, avec lesquels la restitution de Madras aux Anglais ne s’accordait guère. Il déclara que M. de Labourdonnais avait excédé ses pouvoirs, que les conquêtes faites par les armes françaises sur le continent indien étaient à la seule disposition du gouverneur de Pondichéry, et que Madras devait être rasé. Labourdonnais fut contraint de céder. La colère que la violation de la capitulation causa chez les Anglais fut accrue par le manque de générosité qu’apporta Dupleix dans sa manière de traiter \e$ principaux serviteurs de la compagnie. Le gouverneur et plusieurs des officiers supérieurs du fort Saint-George furent emmenés sous escorte à Pondichéry et conduits à travers la ville en procession triomphale, sous les yeux de cinquante mille spectateurs. On crut avec raison que cette grossière violation de la foi jurée dégageait les ha-

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bitants de Madras des conditions qu’ils avaient conclues avec M. de Labourdonnais. Clive quitta la ville pendant la nuit sous les habits d’un Musulman, et alla se réfugier dans le fort Saint-David, petit établissement anglais de la circonscription de Madras.

Les circonstances dans lesquelles Clive se trouva alors placé l’amenèrent naturellement à adopter une profession qui convenait mieux à sa nature inquiète et intrépide que le soin d’examiner des ballots et de faire des comptes. 11 demanda et obtint une commission d’enseigne au service de la compagnie, et commença à vingt et un ans sa carrière militaire. Son courage personnel, dont, pendant qu’il était encore simple employé, il avait donné des preuves éclatantes dans un duel à outrance avec un matamore de l’armée qui faisait l’effroi du fort Saint-David, le fit bientôt remarquer, môme au milieu d’une foule de braves. II montra bientôt, clans sa nouvelle carrière, d’autres qualités qu’on ne lui avait pas encore reconnues, du jugement, de la sagacité, de la déférence pour l’autorité légitime. Il se distingua fort, lors de plusieurs expéditions contre les Français, et fut particulièrement remarqué par le major Lawrence, qui passait alors pour l’officier anglais le plus capable qu’il y eût aux Indes.

Clive était depuis quelques mois seulement dans l’armée lorsqu’on apprit que la paix avait été conclue entre la France et la Grande-Bretagne. Dupîeix fut obligé de rendre Madras à la compagnie anglaise, et le jeune enseigne se trouva libre de reprendre ses anciennes occupations. Il rentra un moment dans son bureau. Il le quitta de nouveau pour aider le major Lawrence à mettre fin à quelques petites hostilités des indigènes,

252 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, puis il y rentra encore une fois. Tandis qu’il hésitait ainsi entre l’armée et le commerce, il survint des événements qui décidèrent son choix. La politique prit dans les Indes un nouvel aspect. La paix entre les couronnes de France et d’Angleterre était rétablie ; mais une guerre importante et pleine d’événements s’éleva entre les compagnies anglaise et française qui faisaient le commerce dans l’Orient, et la récompense du vainqueur ne devait être rien moins que le magnifique héritage de la famille de Tamerlan.

L’empire que Baber et ses Mogols avaient élevé au seizième siècle avait été longtemps l’un des plus étendus et des plus riches dans le monde. Nul royaume d’Europe ne comptait une population aussi nombreuse soumise au sceptre d’un seul prince; nulle part un revenu aussi considérable n’entrait dans le- trésor. La beauté et la magnificence des monuments élevés par les monarques de l’Indoustan étonnaient même les voyageurs qui avaient vu Saint-Pierre. La suite innombrable et la splendeur qui entouraient le trône de Delhi éblouissaient même les yeux accoutumés aux pompes de Versailles. Quelques-uns des grands vice-rois, qui tenaient leur pouvoir de la délégation du Grand Mogol, gouvernaient autant de sujets que le roi de France ou l’empereur d’Allemagne. Les délégués même de ces délégués pouvaient prendre rang, quant à l’étendue du territoire et au montant de leur revenu, à côté du grand-duc de Toscane ou de l’électeur de Saxe.

On ne peut guère douter que ce grand empire, quelque puissant et quelque prospère qu’il pût paraître à un examen superficiel, ne fût, dans son meilleur temps, infiniment plus mal gouverné que ne sont de nos jours

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les parties les plus mal gouvernées de l’Europe. L’administration était entachée de tous les vices du despotisme oriental et de tous les excès inséparables de la domination d’ime race sur d’autres racei. Les prétentions opposées des princes de la famille royale amenaient une longue suite de crimes et de malheurs publics. D’ambitieux lieutenants du souverain aspiraient parfois à l’indépendance. Des tribus indoues, farouches, mécontentes de porter le joug étranger, refusaient souvent de payer le tribut, repoussaient les armées du gouvernement loin de leurs retraites des montagnes, et se précipitaient en armes dans les plaines cultivées. Pourtant, en dépit d’une mauvaise administration constante, en dépit des convulsions qui ébranlaient parfois toute la constitution de la société, cette grande monarchie conserva, pendant plusieurs générations, l’apparence extérieure de l’unité, de la majesté et de la force. Mais pendant le long règne d’Aureng-Zeb, malgré tout ce que purent faire la vigueur et la sagesse du prince, l’État marcha à grands pas vers sa dissolution. Après sa mort, qui eut lieu en 1707, la ruine fit des progrès terribles. Des chocs violents, venus du dehors, aidèrent à l’œuvre qu’accomplissait au dedans une incurable défaillance , et, au bout de peu d’années, l’empire arriva à la décomposition absolue.

L’histoire des successeurs de Tbéodose offre beaucoup d’analogie avec celle des successeurs d’Areng-Zeb; mais la chute des Carlovingiens est peut-être le parallèle le plus exact de la chute des Mogols. Charlemagne était à peine enseveli que la faiblesse et les querelles de ses descendants commençaient déjà à attirer le mépris sur eux et les désastres sur leurs sujets. Le vaste empire des Francs fut divisé en mille lambeaux. Il ne resta q-u’une

254 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, dignité nominale aux misérables héritiers d’un nom illustre, Charles le Chauve, Charles le Gros et Charles le Simple. De farouches envahisseurs, divers par la race, le langage et la religion, arrivèrent des quatre coins du monde, comme de concert, pour piller des provinces que le gouvernement ne pouvait plus défendre. Les pirates de la mer du Nord étendirent leurs ravages de l’Elbe aux Pyrénées, et finirent par s’établir dans la riche vallée de la Seine. Les Hongrois, que les moines tremblants croyaient reconnaître pour Gog et Magog annoncés par le prophète, emportèrent les dépouilles des cités de la Lombardie jusqu’au fond des forêts de la Pannonie. Les Sarrasins régnaient en Sicile, désolaient les fertiles plaines de la Campanie et portaient l’effroi jusque sous les murs de Rome. Au milieu de ces souffrances, un grand changement intérieur s’opérait dans l’empire : au sein du cadavre corrompu, la vie commençait à fermenter sous une nouvelle forme ; tandis que le grand corps restait immobile et engourdi, chaque membre commençait à éprouver des sentiments individuels et à vivre d’une vie qui lui était propre. C’est à cette époque, la plus stérile et la plus désolée dans l’histoire de l’Europe, que tous les privilèges féodaux, toute la noblesse moderne prirent naissance. C’est à ce moment qu’il faut faire remonter le pouvoir de tous les princes, vassaux de nom, mais indépendants en fait, qui, sous le titre de ducs, de marquis et de comtes, gouvernèrent longtemps presque toutes les parties du territoire qui obéissait naguère à Charlemagne.

Tel fut à peu près le changement qui s’opéra dans l’empire mogol pendant les quarante années qui suivirent la mort d’Aureng-Zeh. Une série de souverains

de nom, plongés dans l'indolence et la débauche, passèrent inutilement leur vie dans des palais inaccessibles, à mâcher du bétel, à caresser des concubines, et à écouter des bouffons. De féroces envahisseurs descendirent à travers les défilés de l’occident pour s’emparer des richesses sans défense de l’Indousfan. Un conquérant persan traversa l’Indus, entra dans Delhi, et emporta en triomphe les trésors qui avaient étonné par leur magnificence Roe et Dernier, le trône du paon, sur lequel les mains les plus habiles de l’Europe avaient disposé avec art les plus riches joyaux de Golconde, et cette inestimable montagne de lumière qui, après tant d’étranges vicissitudes, brillait récemment au bracelet de Runjeet-Sing, et va maintenant orner la hideuse idole d’Orissa. Les Afghans vinrent bientôt consommer l’œuvre de destruction qu’avaient commencée les Persans. Les tribus guerrières du Rajpootana secouèrent le joug musulman. Une troupe de soldats mercenaires occupèrent Rohilcund. Les Sykes régnaient sur l’Indus. Les Jauts répandaient l’effroi le long du Jumma ; les montagnes qui bordent à l’occident la côte maritime de i’Jnde envoyèrent une race plus formidable encore, une race qui fut longtemps la terreur de tous le? souverains indigènes, et qui ne céda, après bien des luttes désespérées et douteuses, qu’à la fortune et au génie de P Angleterre. Ce fut sous le règne d’Aureng-Zeb que cette horde sauvage de pillards descendit pour la première fois de ses montagnes, et peu de temps après sa mort, dans tous les Coins de son vaste empire, on apprit à trembler au nom terrible des Mahrattes. Des vice-royautés nombreuses et fertiles se virent entièrement soumises à leur joug. Leur domination s’étendait à travers la pé^

256 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, ninsule de l’une à l’autre mer. Des capitaines Mahrattes régnaient à Poonah, à Gualior, dans le Guzerat, dans le Berar, et dans leTanjore. En devenant de grands souverains, ils ne perdirent pas leurs mœurs de maraudeurs. Ils conservèrent les habitudes de pillage de leurs pères. Toutes les régions qui n’étaient pas soumises à leur loi étaient dévastées par leurs incursions. Partout où se faisaient entendre leurs timbales, le paysan jetait son sac de riz sur son épaule, cachait ses petites économies dans sa ceinture, et s’enfuyait avec sa femme et ses enfants dans les montagnes ou dans les fourrés, pour chercher le voisinage plus supportable des hyènes et des tigres. Beaucoup de provinces rachetaient leurs récoltes en payant tous les ans une rançon. Le misérable fantôme qui portait encore le titre d’empereur s’abaissait comme les autres à payer cet ignoble tribut. On apercevait des murs de Delhi les feux du camp d’un de ces chefs avides. Un autre, à la tête de cavaliers innombrables, descendait tous les ans dans les champs de riz du Bengale. Les négociants Européens eux-mêmes tremblaient pour leurs magasins. Il n’y a pas cent ans qu’on crut nécessaire de fortifier Calcutta contre les cavaliers du Bérar, et le nom du fossé des Mahrattes conserve encore le souvenir de ce danger.

Partout où Iss vice-rois du Grand Mogol conservèrent quelque autorité, ils devinrent princes souverains, lis pouvaient reconnaître encore en paroles la supériorité de la famille de Tamerlan, comme un comte de Flandre ou un duc de Bourgogne eût reconnu la supériorité du plus misérable idiot parmi les derniers Carlovingiens. Ils pouvaient envoyer parfois à leur souverain titulaire quelque présent pour le complimenter, et lui demander

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quelque titre honorifique ; mais en réalité, au lieu d’être des lieutenants qu’on pût révoquer à plaisir, ils étaient des princes héréditaires et indépendants. Ce fut là l’origine de ces grandes maisons musulmanes qui gouvernaient jadis le Bengale et le Carnate, et de celles qui exercent encore, sous une espèce de vasselage, une partie du pouvoir royal à Lucknow et à Hyderabad.

Comment devait se terminer cette confusion? La lutte devait-elle durer pendant des siècles? Devait-elle finir par la fondation d’une nouvelle et grande monarchie ? Les Musulmans ou les Mahrattes devaient-ils rester maîtres de l’Inde? Un autre Baber devait-il descendre des montagnes pour conduire les hardies tribus du Caboul et du Khorassan contre une race plus riche et moins guerrière? Aucun de ces événements ne semblait improbable. Mais il n’y avait peut-être pas un homme, quelque sagace qu’il pût être, qui crût possible, pour une compagnie commerciale séparée de l’Inde par six mille lieues de mer, et qui possédait seulement dans l’Inde quelquesacres de terre dans un but commercial, de s’étendre en moins d’un siècle du cap Comorin jusqu’aux neiges éternelles de l’Himalaya. Nul n’aurait pu s’attendre à voir le Mahométan et le Mahratte contraints d’oublier leur animosité mutuelle dans une soumission commune, la compagnie domptant même ces races sauvages qui avaient résisté aux plus puissants des Mogols, et après avoir soumis à ses lois cent millions de sujets, portant ses armes victorieuses à l’est du Burrampootra, et à l’ouest de l’Hydaspe, dictant des conditions de paix devant les portes d’Ava, et installant son vassal sur le trône de Candahar.

Dupleix fut le premier à voir qu’on pouvait fonder un empire européen sur les ruines de la monarchie mogole.

Son espril inquiet, étendu et inventif, avait déjà conçu ce projet dans un temps où les plus habiles serviteurs de la , Compagnie anglaise n’étaient encore occupés qu’à faire des factures et des comptes de cargaisons. Dupleix ne s’était pas uniquement proposé un but. Il avait des vues justes et précises sur les moyens d’y arriver. Il voyait clairement que toutes les forces que les princes indous pouvaient amener sur le champ de bataille ne seraient pas en état de résister à un petit corps de soldats formés à la discipline et dirigés par la tactique de l’Occident. 11 vit aussi que les indigènes de l’Inde pouvaient, sous des chefs européens, devenir des troupes que le maréchal vie Saxe ou le grand Frédéric eussent été fiers de commander. Il comprenait parfaitement que la manière la plus aisée et la plus commode, pour un aventurier européen, d’arriver à gouverner dans l’Inde, était de diriger les mouvements et de parler par la bouche de quelque magnifique marionnette portant le beau titre de Nabab ou de Nizam. Ce Français ingénieux et ambitieux comprit et pratiqua le premier l’art de la guerre et de la politique qui fut quelques années plus tard appliqué avec tant de succès par les Anglais.

La situation de l’Inde était telle que toutes les agressions pouvaient trouver un prétexte soit dans les anciennes lois,* soit dans les pratiques récentes. Tous les droite étaient dans un état d’incertitude absolue, et les Euro-' péens qui se mêlaient des querelles des naturels augmentaient la confusion en appliquant à la politique asiatique le droit public de l’Occident, et en raisonnant par des analogies tirées du système féodal. S’il était commode de traiter un nabab comme un prince indépendant, c’était une excellente raison pour le faire; en fait,

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ce prince était indépendant. S’il était commode de le traiter comme un simple délégué de la cour de Delhi, ce n’était pas une difficulté; en théorie, il n’était rien de plus. S’il était commode de regarder sa place comme une dignité héréditaire ou comme une dignité à vie, ou bien encore comme une dignité qui dépendait du bon plaisir du Mogol, on pouvait trouver des arguments et des précédents pour soutenir ces diverses maximes. Le parti qui tenait entre ses mains l’héritier de Baber le représentait comme le souverain légitime absolu, dont on ne pouvait disputer l’autorité, et à qui toutes les autorités inférieures étaient tenues d’obéir. Le parti contre lequel on faisait usage du nom de Baber ne manquait pas de prétextes plausibles pour soutenir que l’empire était dissous de facto, et que bien qu’il pût être convenable de traiter le Mogol avec respect, comme une vénérable relique des temps passés, il était absurde de vouloir le donner pour le véritable maître de l’Indoustan.

En 1748, l’un des plus puissants parmi les nouveaux maîtres de l’Inde, le grand nizam Al-Mulk, viceroi du Decan, vint à mourir. Son autorité passa entre les mains de son fils, Nazir Jung. De toutes les provinces soumises à ce grand dignitaire, le Carnate était la plus riche et la plus étendue. Elle était gouvernée par un ancien nabab que les Anglais appelaient par corruption Anaverdy Khan.

Mais il y avait des prétendants au gouvernement de la vice-royauté et de la province qui en dépendait. Mirzapba Jung, petit-fds du nizam Al-Mulk, apparut comme compétiteur de Nazir Jung. Ghunda Sahib, gendre d’un ancien nabab du Carnate, disputait, ce titre à Anaverdy Khan. Dans le bouleversement des lois indoues, il était

facile à Mirzapha Jung et à Chunda Sahib de revêtir leurs prétentions de quelques apparences de droit. Dans une société complètement désorganisée, ils n’eurent pas de peine à trouver des aventuriers avides prêts à suivre leurs étendards. Ils unirent leurs intérêts, entrèrent dans le Garnate, et demandèrent des secours aux Français, dont la réputation venait d’être accrue par les succès qu’ils avaient remportés sur les Anglais dans la guerre récente sur la côte de Coromandel.

Rien ne pouvait être plus agréable à l’adroit et ambitieux Dupleix. C’était une perspective séduisante que de faire un nabab du Carnate, un vice-roi du Decan, et de gouverner sous leur nom toute l’Inde méridionale. Il fit alliance avec les prétendants; il envoya quatre cents soldats français et deux mille cipayes disciplinés à l’européenne au secours de ses alliés. On livra une bataille. Les Français se distinguèrent fort. Anaverdy Rban fut battu et tué; son fils, Mohammed Ali, bien connu plus tard en Angleterre sous le nom de nabab d’Arcot, et qui doit à l’éloquence de Burke une immortalité qui n’est pas à envier, s’enfuit à Trichinopoly avec les faibles restes de son armée, et les vainqueurs devinrent aussitôt les maîtres du Carnate presque entier.

Ce ne fut là que le début de la grandeur de Dupleix. Après quelques mois passés dans les combats, les négociations et les intrigues, sa capacité et sa bonne fortune semblèrent prévaloir partout. Nazir Jung périt par les mains de ses propres serviteurs. Mirzapha Jung devint maître du Decan, et le triomphe des armes françaises et de la politique française fut complet. La joie et les fêtes régnaient à Pondichéry. On tirait des salves sur les remparts, et on chantait le Te Deum dans les églises. Le

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nouveau nizam vint rendre une visite à ses alliés, et la cérémonie de son installation s’accomplit à Pondichéry avec beaucoup de pompe. Dupleix, revêtu des habits que portaient les mahométans du plus haut rang, entra dans la ville dans le même palanquin que le nizam, et dans toutes les solennités qui suivirent, il eut le pas sur toute la cour. Il fut proclamé gouverneur de l’Inde, de la rivière Kristna jusqu’au cap Comorin, contrée à peu près aussi vaste que la France, et on le revêtit d’une autorité supérieure même à celle de Chunda Sahib. On lui confia le commandement de sept mille hommes de cavalerie. On annonça qu’on ne souffrirait d’autre monnaie dans le Carnate que celle de Pondichéry. Une large part des trésors accumulés par les anciens vice-rois du Decan avait trouvé un débouché dans les caisses du gouverneur français. On racontait qu’il avait reçu deux cent mille livres sterling en argent, sans compter une quantité de Hjoux précieux. En réalité, ses gains pouvaient être illimités. Il gouvernait trente millions d’hommes avec un pouvoir presque absolu. On ne pouvait obtenir ni honneurs ni émoluments du gouvernement sans son intervention. Le nizam ne lisait que les pétitions signées par Dupleix.

Mirzapha Jung ne survécut que quelques mois à son élévation; mais l’influence française plaça sur le trône un autre prince de la même famille qui ratifia toutes les promesses de son prédécesseur. Dupleix était devenu le plus grand potentat de l’Inde. Ses compatriotes se vantaient qu’on prononçait son nom avec respect jusque dans les salles du palais de Delhi. Les indigènes contemplaient avec étonnement les progrès qu’un aventurier européen avait faits dans le court espace de quatre ans

2G2 ESSAIS HISTORIQUES ET- BIOGRAPHIQUES, vers la domination en Asie. Le vaniteux Français ne se contentait pas de la réalité du pouvoir. Il aimait à déployer sa grandeur avec une arrogante ostentation devant ses sujets et ses rivaux. Il résolut d’établir, près de l’endroit où sa politique avait remporté son plus grand triomphe par la chute de Nazir Jung et l’élévation de Mirzapha, une colonne portant sur ses quatre faces quatre inscriptions pompeuses pour annoncer sa gloire à toutes les nations de l’Orient. On ensevelit sous les fondements de ce monument majestueux des médailles portant des emblèmes des succès de Dupleix, et une ville s’éleva autour de la colonne, à laquelle on donna le nom orgueilleux de Dupleix-Fatihabad, ce qui veut dire la cité de la victoire de Dupleix.

Les Anglais avaient tenté quelques efforts faibles et irrésolus pour arrêter dans ses progrès rapides et brillants la compagnie rivale, et ils continuaient de reconnaître Mohammed Ali comme nabab du Carnate. Mais la domination de Mohammed Ali se bornait à Trichinopoly, et Trichinopoly se trouvait investi par Chunda Sahib et ses auxiliaires français. Il semblait impossible de faire lever le siège. Les forces peu nombreuses qui se trouvaient alors à Madras n’avaient point de chef. Le major Lawrence était retourné en Angleterre, et il ne restait pas dans la colonie un seul officier ayant une réputation établie. Les naturels avaient appris à regarder avec mépris la nation puissante qui allait bientôt les conquérir et les gouverner. Ils avaient vu l’éiendard français flotter sur le fort Smnt-George; ils avaient vu les chefs des factoreries anglaises conduits en triomphe à travers les rues de Pondichéry; ils avaient vu les armes et les conseils de Dupleix triompher partout, tandis que l’opposition des au-

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torités de Madras à ses projets n’avait servi qu’à faire éclater leur faiblesse et à accroître sa gloire. Dans cette conjoncture, la valeur et le talent d’un jeune Anglais obscur firent tout d’un coup changer le courant de la fortune. -

Clive avait alors vingt-cinq ans. Après avoir hésité pendant quelque temps entre la vie militaire et la -carrière commerciale, il avait fini par se trouver placé dans un poste qui tenait des deux destinées, celui de commis-» saire auprès de l’armée avec le rang de capitaine. La sL tuation était critique et faisait appel à toutes ses facultés. Il représenta à ses supérieurs que si on ne faisait pas un vigoureux effort, Trichinopoly succomberait, que la maison cTAnaverdy Khan périrait, et que les Français deviendraient les véritables maîtres de toute la péninsule de l’Inde. Il était absolument nécessaire de frapper un coup hardi. Si on attaquait Arcot, capitale du Car-nate et résidence favorite du nabab, il n’était pas impossible de faire lever le siège de Trichinopoly. Les chefs- de la colonie anglaise, vivement effrayés par les succès de Dupleix, et craignant, s’il survenait une nouvelle guerre entre la France et l’Angleterre, de voir aussitôt Madras pris et rasé, approuvèrent le projet de Clive, et lui en confièrent l’exécution. On mit le jeune capitaine à la tête de deux cents soldats anglais et de trois; cents cipayes armés et disciplinés à l’européenne. Des huit officiers qui commandaient ce petit corps sous les: ordres de Clive, deux seulement avaient vu le feu, et quatre officiers sur huit étaient des employés de la compagnie que l’exemple de Clive avait décidés à offrir leurs services. Le temps était orageux, mais Clive poussa en avant au travers du tonnerre, des éclairs et de la pluie,

26i ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES.

ti

jusqu’aux portes d’Arcot. La garnison, saisie d’une terreur panique, évacua le fort, et les Anglais y entrèrent sans coup férir.

Clive savait bien qu’on ne le laisserait pas longtemps tranquille possesseur de sa conquête. Il commença immédiatement à former des approvisionnements, à élever des ouvrages avancés, et à faire ses préparatifs pour soutenir un siège. La garnison, qui avait pris la fuite à son approche, s’était remise de son effroi, et grossie de nombreux renforts levés dans les environs, elle campait tout près de la ville, forte de trois mille hommes. Au milieu de la nuit, Clive sortit du fort, prit le camp par surprise, tua beaucoup de monde, dispersa le reste et rentra dans ses quartiers sans avoir perdu un seul homme.

La nouvelle de tous ces événements arriva bientôt à Chunda Sahib qui assiégeait Trichinopoly avec ses alliés français. Il détacha immédiatement quatre mille hommes de son armée et les envoya à Arcot. Us furent bientôt rejoints par le reste des troupes que Clive avait récemment dispersées. Us reçurent en outre un renfort de deux mille hommes de Vellore, et le secours plus important de cent cinquante soldats français que Dupleix envoya de Pondichéry. Cette armée, montant environ à dix mille hommes, était tout entière sous les ordres de Rajah Sahib, fils de Chunda Sahib.

Rajah Sahib commença par investir le fort d’Arcot qui semblait absolument hors d’état de soutenir un siège. Les murs étaient en ruines, les fossés à sec, les remparts trop étroits pour porter les canons, les murailles trop basses pour protéger les soldats. La petite garnison avait beaucoup souffert des accidents de la guerre. Elle se composait alors de cent vingt Européens et de deux

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cents cipayes. Il ne restait plus que quatre officiers; les provisions de vivres étaient peu considérables, et le commandant chargé de diriger la défense dans des circonstances si défavorables était un jeune homme de vingtcinq ans qui avait été élevé pour tenir des livres.

Le siège continuait depuis cinquante jours. Depuis cinquante jours le jeune capitaine se défendait avec un courage, une vigilance et une habileté qui eussent fait honneur au plus vieux des maréchaux européens. Les brèches pourtant s’élargissaient tous les jours. La garnison commençait à souffrir de la faim. Dans de semblables circonstances, on eût pu s’attendre à voir des troupes, si pauvres en officiers, montrer quelques signes d’insubordination, et le danger était grand surtout pour un corps composé d’hommes divers par l’extraction, la couleur, le langage, les habitudes et la religion. Mais le dévouement de cette poignée d’hommes à son chef dépassait tout ce qu’on rapporte de rattachement de la dixième légion pour César ou de la vieille garde pour Napoléon. Les cipayes vinrent trouver Clive, non pour se plaindre de la maigre chère qu’ils faisaient, mais pour proposer de donner tout le grain aux Européens qui avaient besoin d’une nourriture plus abondante que les indigènes. L’eau, dans laquelle on avait cuit le riz avec les parcelles de farine qui s’y attachaient, pouvait, dirent-ils, leur suffire. L’histoire ne contient pas de plus touchant exemple de fidélité militaire ou de l’influence d’une grande âme.

Le gouvernement de Madras avait fait, pour soulager la place, un effort qui échoua; mais, sur un autre point, on entrevoyait quelques espérances. On avait engagé pour soutenir Mohammed-Ali un corps de six mille Mali-

266 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, rattes, moitié soldats, moitié voleurs : croyant la puissance française irrésistible, et le triomphe de Chiinda Sahib assuré, ils étaient demeurés dans l’inaction sur les frontières du Garnate. Le bruit de la défense d’Arcot vint les tirer de leur torpeur. Morari Row déclara qu’il n’avait jamais cru que les Anglais sussent se battre, mais qu’il était tout prêt à les aider, puisqu’il voyait qu’ils avaient le courage de s’aider eux-mêmes. Rajah-Sahib apprit que lesMahrattes s’étaient mis en mouvement. R lui devenait nécessaire de se bâter. R essaya d’abord de négocier. R fit offrir une grosse somme à Glive qui refusa avec mépris. Rajah-Sahib jura que, si on n’acceptait pas ses propositions, il prendrait à l’instant le fort d’assaut et qu’il passerait tous les hommes qui le défendaient au fil de l’épée. Clive lui répondit, avec la hauteur qui le caractérisait, que son père était un usurpateur, son armée de la canaille, ^t qu’il ferait bien d’y songer à deux fois avant d’envoyer de pareils poltrons à une brèche défendue par des soldats anglais.

Rajah-Sahib résolut de donner l’assaut. Le jour était bien choisi pour une entreprise hardie. C’était le jour de la grande fête mahométane consacrée au souvenir d’Hussein, filsd’Ali. L’histoire de l’Islamisme ne contient point d’événement plus touchant que celui qui donna naissance à cette solennité. La légende raconte triste- ^ ment que le chef des Fatimites but de l’eau pour la der-( nièrc fois, après avoir vu tuer autour de lui tous ses braves soldats; puis il dit une dernière prière. Les assassins emportèrent sa tête en triomphe, et le tyran frappa de son bâton ces lèvres sans vie, ces lèvres que les vieillards se rappelaient en pleurant avoir vues pressées par les lèvres du prophète de Dieu. Près de douze siècles

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se sont écoulés, et le retour de ce jour solennel excite encore les émotions les plus tristes et les plus violentes dans le cœur des Mahométans dévots de l’Inde. Ils arrivent à de tels transports de fureur et de regrets que certains d’entre eux, raconte-t-on, en sont venus à rendre l’esprit par le seul effet de l’agitation morale. Ils croient que tous ceux qui succombent dans un combat contre les infidèles, durant cette fête, expient par leur mort tous les péchés de leur vie, et entrent aussitôt dans le jardin des Houris. Ce fut à ce moment que Rajah-Sahib résolut d’attaquer Arcot. On employa des drogues stimulantes pour venir en aide au zèle religieux, et les assiégeants, ivres d’enthousiasme et de bétel, montèrent avec fureur à l’assaut.

Clive avait été secrètement averti de ce dessein ; il avait pris tous ses arrangements; puis, épuisé de fatigue, il s’était jeté sur son lit. Il se réveilla en entendant sonner l’alarme, et fut à l’instant à son poste. L’ennemi s’avançait en poussant devant lui des éléphants dont le front était protégé par des plaques de fer. On espérait que les portes céderaient aux efforts de ces béliers vivants. Mais à peine ces énormes animaux eurent-ils reçu les balles des Anglais qu’ils se retournèrent, et, se précipitant avec fureur, ils foulèrent aux pieds la plupart de ceux qui les avaient amenés. On lança un radeau sur l’eau qui remplissait une partie du fossé. Clive s’apercevant que, sur ce point, ses canonniers ne savaient pas leur métier, pointa lui-même une pièce d’artillerie,, et balaya en quelques minutes lé radeau. Là où les fossés étaient à sec, les assaillants les franchissaient avec beaucoup d’audace; mais ils furent reçus par un feu si nourri et si bien dirigé qu’il abattit même le courage du fanatisme

268 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, et de l’ivresse. Les Anglais placés à l’arrière-garde fournissaient sans relâche des mousquets chargés à ceux qui formaient les premiers rangs, et tous les coups portaient sur la masse compacte d’êtres vivants qui se trouvaient sous les murs. Après trois attaques désespérées, les assiégeants se retirèrent derrière le fossé.

Le combat avait duré environ une heure. Les assaillants avaient perdu quatre cents hommes. La garnison n’avait vu tomber que cinq ou six soldats. Les assiégés passèrent la nuit dans l’inquiétude, s’attendant à voir recommencer l’attaque ; mais lorsque le jour se leva, on ne vit plus l’ennemi; il s’était retiré, laissant aux Anglais plusieurs canons, et des munitions en abondance.

Cette nouvelle fut accueillie au fort Saint-George par des transports de joie et d’orgueil. On regardait avec raison Clive comme en état de tout entreprendre; on lui envoya deux cents soldats anglais, et sept cents cipayes avec lesquels il prit aussitôt une attitude offensive. 11 s’empara du fort de Timéry, opéra sa jonction avec une division de lanciers de Morari Row, et se hâta d’arriver à temps par des marches forcées pour attaquer Rajah- Sahib qui était à la tête de cinq mille hommes environ, parmi lesquels on comptait trois cents Français. L’action fut vive, mais Clive remporta une victoire complète. La caisse de guerre de Rajah-Sahib tomba aux mains des vainqueurs. Six cents cipayes qui avaient servi dans l’armée ennemie passèrent du côté de Clive, et s’enrôlèrent au service de l’Angleterre. Conjeveram se rendit sans coup férir. Le gouverneur d’Arnée abandonna Chunda-Sahib et reconnut les droits de Mohammed- Ali.

Si la direction de la guerre tout entière eût été confiée à Clive, il est probable qu’il l’eût promptement terminée;

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mais la timidité et l'incapacité qui caractérisaient tous les mouvements des Anglais, lorsqu'il n’était pas personnellement présent, prolongèrent la lutte. Les Mahrattes disaient entre eux que les soldais de Clive étaient d’une Uutre race que les Anglais qu’ils avaient rencontrés ailleurs. L’effet de cette langueur fît qu’au bout de quelque temps, Rajah-Sahib, à la tête d’une armée considérable qui comptait quatre cents soldats français, parut presque à portée du canon du fort Saint-George et dévasta les maisons de campagne et les jardins des négociants de la colonie anglaise. Mais Clive le rejoignit et le battit de nouveau. Rajah-Sahib perdit plus de cent soldats français tués ou faits prisonniers, ce qui était plus grave que la perte de plusieurs milliers d’indigènes. L’armée victorieuse se dirigea vers le fort Saint- David. Sur son chemin se trouvaient la cité de la victoire de Dupleix et le majestueux monument destiné à commémorer les triomphes de la France en Orient. Clive donna l’ordre de raser la ville et le monument. Selon nous, il ne prit pas ce parti par malveillance personnelle ou nationale, mais par une politique juste et profonde; la ville et son nom pompeux, la colonne et ses orgueilleuses inscriptions faisaientpartie des moyens que Dupleix avait employés pour mettre l’esprit public aux Indes sous le charme. Clive voulait rompre le charme. Dupleix avait enseigné aux indigènes que la France était incontestablement la première puissance de l’Europe et que les Anglais n’osaient contester sa suprématie. Nulle mesure ne pouvait être plus efficace pour détruire cette illusion que la démolition publique et solennelle des trophées français.

Le gouvernement de Madras, encouragé par ces évé

270 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, nements, résolut d’envoyer un gros détachement sous- les ordres de Clive, pour renforcer la garnison de Trichinopoly. Mais, sur ces entrefaites, Lawrence arriva d’Angleterre et prit le commandement en chef. D’après l’impatience de toute contrainte et l’humeur indisciplinée qui avaient caractérisé Clive en pension et dans les comptoirs, on eût pu s’attendre, après ses exploits, à le voir manquer de zèle et de bonne grâce dans une situation inférieure. Mais Lawrence Lavait traité naguère avec bonté, et pour rendre seulement à Clive une stricte justice, il faut dire que, tout orgueilleux et tout hautain qu’il était, la bonté ne le trouva jamais insensible. Il se mit de bonne grâce sous les ordres de son vieil ami, et fit au second rang des efforts aussi énergiques que ceux qu’il eût pu faire au premier. Lawrence savait bien ce que valait son assistance. Bien qu’il ne fût doué, en fait de facultés intellectuelles, que d’un simple bon sens, il appréciait parfaitement les talents de son brillant lieutenant. Bien qu’il eût fait des études régulières de tactique militaire, et qu’il fût disposé, comme tous les hommes élevés dans une profession, à mépriser les intrus, il avait l’esprit assez large pour reconnaître que Clive faisait exception à la règle : « Il y a des gens, écrivait-il, qui se plaisent à dire que le capitaine Clive a du bonheur et de la chance; mais, à mon avis, d’après ce que je sais de lui, il a mérité et pouvait attendre de sa conduite tout ce qui est arrivé : c’est un homme d’une résolution indomptable, d’un caractère calme, et d’une présence d’esprit qui ne l’a jamais abandonné au milieu du plus grand danger; il est né soldat, et sans avoir reçu aucune éducation militaire, sans avoir eu beaucoup de rapports avec des gens de notre profession, par son jugement et son bon sens, il a

conduit une armée comme un officier plein d’expérience et un brave soldat, avec une prudence qui garantissait le succès. »

Les Français n’avaient point de chef à opposer à nos deux amis. Dupleis, qui n’était inférieur en talent pour la négociation et pour l’intrigue à aucun des Européens qui ont joué un rôle dans les révolutions de l’Inde, n’était pas propre à diriger en personne des opérations militaires. 11 n’avait pas reçu l’éducation d’un soldat, et n’avait aucun goût pour le devenir. Ses ennemis l’accusaient de manquer de courage personnel, et il se défendait par des raisons dignes du capitaine Bobadil. Il se tenait loin des balles, disait-il, parce que le silence etle repos étaient propices à son génie, et qu’il lui était difficile de poursuivre ses méditations au milieu du bruit des armes à feu. Il se trouvait par conséquent dans la nécessité de confier à d’autres l’exécution de ses grands projets guerriers, et il se plaignait amèrement d’être mal servi. Il avait été assisté à la vérité par un officier d’un mérite éminent, le célèbre Bussy. Mais Bussy s’était avancé vers le nord avec le nizam, et était fort occupé à veiller sur ses propres intérêts et sur ceux de la France à la cour de ce prince. Parmi les officiers restés près de Dupleix, il n’y avait pas un seul homme capable, et la plupart étaient des enfants dont l’ignorance et la folie faisaient rire les simples soldats.

Les Anglais triomphaient sur tous les points. A Trichinopoiy, les assiégeants devinrent assiégés, et furent contraints de capituler. Chunda-Sahib tomba entre les mains des Mahrattes, et fut mis à mort, probablement à l’instigation de son rival, Mohammed-Ali. Pourtant la persévérance de Dupleix restait indomptable et ses res-

272 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, sources inépuisables, line recevait plus ni secours ni appui d’Europe, de la part de ceux qui l’avaient employé. Us blâmaient sa politique. Us ne lui donnaient aucune assistance pécuniaire. Us lui renvoyaient en guise de troupes le rebut des galères. Cependant Dupleix persistait, il intriguait, il avait recours à la corruption, aux promesses ; il prodigua sa fortune personnelle, il abusa de son crédit, il se procura de nouvelles lettres patentes à Delhi, créa partout des ennemis nouveaux au gouvernement de Madras, et sut trouver des instruments môme parmi les alliés de la compagnie anglaise. Mais ce fut en vain. La puissance de la Grande-Bretagne continuait lentement de grandir, tandis que celle de la France déclinait.

La santé de Clive n’avait jamais été bonne depuis qu'il vivait dans l’Inde, et sa constitution se trouva enfin tellement ébranlée qu’il résolut de retourner en Angleterre. Avant son départ, il entreprit un service qui présentait de grandes difficultés et qu’il accomplit avec sa vigueur et son habileté accoutumée. Les forts de Covelong et de Chingleput étaient occupés par des garnisons françaises. On résolut d’envoyer contre eux des troupes. Mais les seules dont on pût disposer dans ce but étaient de telle nature qu’aucun autre officier que Clive ne voulut risquer sa réputation en se mettant à leur tête : ces troupes se composaient de cinq cents cipayes qu’on venait de lever, et de deux cents recrues tout récemment arrivées d’Angleterre, ce que les racoleurs de la compagnie avaient pu trouver de plus bas et de plus misérable dans les cabarets de Londres. Clive, épuisé et malade comme il l’était, entreprit de former une armée de cette canaille indisciplinée, et prit avec elle le chemin de Covelong. Un coup de fusil, parti du fort, tua un de ces étranges soldats, sur quoi le

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reste tourna le dos et s’enfuit, et Clive eut beaucoup de peine à les rallier. Un autre jour, le bruit d’un fusil effraya si fort les sentinelles qu’on retrouva l’une d’elles, quelques heures après, au fond d’un puits. Clive les habitua peu à peu au danger, et à force de s’exposer toujours luimême en première ligne, il parvint à leur faire honte de leur lâcheté. Il réussit enfin à former un corps de bonnes troupes avec ces éléments qui promettaient si peu. Covelong tomba entre ses mains. Clive apprit qu’un gros détachement venait de Chingleput pour secourir le fort. Il prit ses mesures pour empêcher les ennemis d’apprendre qu’ils arrivaient trop tard, plaça sur la route une embuscade, tua cent hommes dans une seule décharge, fittrois cents prisonniers, poursuivit les fugitifsjusqu’aux portes de Chingleput, mit immédiatement le siège devant celte forteresse qui passait pour l’une des plus fortes qu’il y eût aux Indes, ouvrit une brèche et allait donner l’assaut lorsque le commandant français capitula et se retira avec ses soldats.

Clive revint à Madras victorieux, mais dans un état de santé qui lui rendait impossible d’y rester longtemps. Il épousa à cette époque une jeune personne appelée miss Maskelyne, sœur du mathématicien éminent qui occupa si longtemps le poste d’astronome du roi. On assure qu’elle était belle et d’un esprit cultivé ; les lettres de son mari prouvent, dit-on, au’il lui était tendrement attaché.

Presque aussitôt après son mariage, Clive partit avec sa femme pour l’Angleterre. Il y retournait fort différent du pauvre enfant dédaigné qu’on avait envoyé aux Indes dix ans auparavant pour y chercher fortune. Il n’avait que vingt-sept ans, et pourtant son pays le regardait

274 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, déjà comme l’un de ses meilleurs soldats. La paix Régnait alors partout en Europe. Le Carnate était le seul point du monde où les Anglais et les Français fussent en armes les uns contre les autres. Les vastes projets de Dupleix avaient répandu beaucoup d’inquiétude dans la cité de Londres, et le changement soudain qui s’était opéré dans la fortune, changement qu’on devait surtout au courage et au talent de Clive, avait excité une grande joie. On connaissait le jeune capitaine à India-House sous le surnom flatteur de général Clive, et c’était sous ce titre qu’on buvait à sa santé dans les dîners des directeurs. A son arrivée en Angleterre, il se vit l’objet de l’intérêt et de l’admiration générale. La compagnie des Indes orientales le remercia chaudement de ses services et lui fit don d’une épée ornée de diamants. Par une rare délicatesse, il refusa d’accepter ce témoignage de reconnaissance, à moins qu’on ne rendît le même honneur à Lawrence, son chef et son ami.

On peut aisément imaginer que Clive fut bien reçu par sa famille, ravie de son succès, tout en ayant, à. ce qu’il paraît, quelque peine à comprendre comment ce paresseux et ce vaurien de Bobby avait pu devenir un si grand homme. Son père en particulier avait eu bien de la peine à y croire. Ce ne fut quaprès l’arrivée en Angleterre des nouvelles de la défense d’Arcot qu’on entendit le vieillard grommeler entre ses dents qu’après tout, ce nigaud-là valait bien quelque chose. Son approbation revêtit des formes plus énergiques à mesure qu’arrivaient, l’une après l’autre, les nouvelles des brillants exploits da son nis. au’il finit nar aimer et par admirer à i'excès.

i^a famille de Clive avait de bonnes raisons pour se re-

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jouir de sou retour. Il avait reçu pour sa part de prises des sommes considérables, et il rapportait en Angleterre une petite fortune qu’il employa en partie à libérer son père de ses embarras pécuniaires, et à racheter les biens de la famille. Il paraît avoir dépensé tout le reste dans l’espace de deux ans environ. Il vivait magnifiquement, portait des habits élégants, môme pour ce temps-là, avait une voiture et des chevaux de selle ; et non content de ces diverses manières de se débarrasser de son argent, il eut recours à la plus prompte et à la plus efficace de toutes les façons de l’écouler, une élection contestée qui fut suivie par une pétition.

Au moment des élections générales de 1754, le gouvernement était dans une situation étrange. Il n’y avait presque point d’opposition organisée. Les Jacobites avaient été terrifiés par le résultat de la dernière rébellion. Le parti tory était généralement méprisé. Tous les hommes de talent qui lui appartenaient naguère l’avaient abandonné, et il avait à peine donné signe de vie depuis plusieurs années. La petite faction que l’influence et les promesses du prince Frédéric faisaient subsister s’était dissoute à sa mort. Presque tous les hommes politiques distingués du royaume, quels que fussent leurs antécédents, étaient en place, et portaient le nom de whigs. Mais cette étrange apparence de concorde était illusoire. Le cabinet même était déchiré par des inimi tiés violentes et des prétentions opposées. Le principal objet de tous ses membres était de se déprécier et de se supplanter les uns les autres. Le premier ministre, le duc de Newcastle, faible, timide, jaloux et perfide, était à la fois un objet de haine el de mépris pour quelques-uns des membres les plus importants de son gouvernement, sur-

276 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, tout pour Henry Fox, le ministre de la guerre. Cet homme hardi, capable et ambitieux, saisissait toutes les occasions de contrarier le premier lord de la Trésorerie, duquel il savait bien qu’il avait peu à craindre et peu à espérer, car le duc de Newcastle avait eu toute sa vie une égale terreur de se brouiller avec les gens d’esprit et de leur faire faire leur chemin.

Le premier ministre attachait beaucoup d’importance à l’élection des deux représentants de Saint-Michaël* l’un de ces misérables bourgs du Cornouailles qui disparurent lors du bill de réforme de 1832. Lord Sandwich, dont l’influence était depuis longtemps toute-puissante dans cet endroit* lui faisait opposition, et Fox faisait tout ce qui était en son pouvoir pour faire triompher lord Sandwich. Clive avait été présenté à Fox, qui l’avait reçu avec beaucoup de bonté. Lord Sandwich le porta, et il fut élu. Mais on présenta contre son élection une pétition, que le duc de Newcastle soutint de tout son pouvoir.

L’affaire fut portée, suivant l’usage du temps, devant un comité nommé par la Chambre entière. On regardait alors les questions qui concernaient les élections comme de simples questions de parti. On ne prétendait pas même à l’impartialité judiciaire. Sir Robert Walpole avait coutume de dire tout haut que, dans les batailles d’élections, il ne fallait pas de quartier. L’affaire véritablement en question n’était pas de savoir si Clive avait été élu régulièrement ou irrégulièrement, mais si le duc de Newcastle ou Fox serait maître de la nouvelle Chambre des communes, et, par conséquent, premier ministre. La lutte fut longue et obstinée, et le succès sembla pencher tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Fox déploya

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tout son rare talent de discussion, battit la moitié des avocats avec leurs propres armes, et réussit à enlever vote après vote contre toute l’influence de la Trésorerie. Le comité décida en faveur de Clive ; mais lorsque cette résolution fut annoncée à la Chambre, les choses prirent une autre tournure : le reste de l’opposition tory, tout méprisable qu’il était, suffisait cependant pour faire pencher la balance entre les deux partis presque égaux de Fox et de Newcastle. Les tories se bornaient à mépriser le duc de Newcastle; ils détestaient Fox, comme l’homme politique le plus hardi et le plus habile, et l’orateur le plus distingué que comptaient les whigs, comme l’ami fidèle de Walpole, comme le partisandévoué du duc de Cumberland. Après avoir hésité jusqu’au dernier moment, ils résolurent de voter en masse avec les amis du premier ministre. En conséquence, la Chambre rejeta, à une faible majorité, les conclusions de la commission, et l’élection de Clive fut annulée.

Exclu du Parlement, voyant ses ressources fort restreintes, Clive commença naturellement à jeter de nouveau les yeux vers l’Inde. La Compagnie et le gouvernement désiraient vivement profiter de ses services. On venait, à la vérité, de conclure dans le Carnate un traité favorable à l’Angleterre. Dupleix avait été remplacé, et il était revenu en Europe avec les débris de son immense fortune, pour y être pourchassé, jusqu’au tombeau, par la calomnie et la chicane. Mais des signes nombreux annonçaient l’approche d’une guerre entre la France et la Grande-Bretagne ; il était, par conséquent, désirable d’envoyer un commandant capable aux Indes, dans les établissements de la Compagnie. Les directeurs nommèrent Clive gouverneur du fort Saint -David. Le roi

lai donna le grade de lieutenant-colonel dans l’armée anglaise, et il partit pour l’Inde en 1755.

La première entreprise qu’on lui confia à son retour en Orient fut de soumettre la forteresse de Gheriah. Celte retraite, construite sur un promontoire couvert de rochers, et presque complètement entourée par l’Océan, servait de tanière à un pirate nommé Angréa, dont les barques étaient depuis longtemps la terreur du golfe Arabique. L’amiral Watson, qui commandait l’escadre anglaise dans les mers d’Orient, brûla la flottille d’Angréa, pendant que Clive attaquait sa forteresse par terre. La place céda bientôt, et les vainqueurs se partagèrent comme butin cent cinquante mille livres sterling.

Après cet exploit, Clive se rendit à son gouvernement, le fort Saint-David. Il n’y était pas depuis deux mois lorsqu’il reçut des nouvelles qui mirent en jeu toute l’énergie de son esprit actif et entreprenant.

Parmi toutes les provinces qui avaient été soumises à la maison de Tamerlan, la plus riche était le Bengale. Aucune partie de l’Inde ne possédait autant d’avantages naturels, soit pour l’agriculture, soit pour le commerce. Le Gange, se précipitant vers la mer par cent bras, avait formé une vaste plaine d’alluvion, qui rivalise de verdure, même sous un ciel de tropique, avec le mois d’avril en Angleterre. Les champs de riz rendent des produits inconnus partout ailleurs. Les épices, le sucre, les végétaux huileux y abondent dans une incroyable profusion. Les rivières fourmillent de poissons innombrables. Les îles désertes, sur la côte maritime, encombrées d’une végétation malsaine, et peuplées de tigres et de daims, fournissent du sel en abondance aux districts cultivés. Le beau fleuve qui fertilise le sol est en même temps la

grande route de commerce de TOrient. Sur ses rives et sur celles de ses affluents s’élèvent les villes de commerce les plus riches, les capitales les plus somptueuses et les temples les plus sacrés qui soient aux Indes. La tyrannie de l’homme a lutté en vain pendant des siècles contre l’excessive libéralité de la nature. En dépit des despotes musulmans et des pillards mahrattes, le Bengale était connu dans tout l’Orient sous le nom de Jardin d’Eden, de royaume riche. Sa population se multipliait à l’excès. Les provinces éloignées se nourrissaient de l’excédant. de ses greniers, et les nobles dames de Londres et de Paris portaient les élégants produits de ses métiers. La race qui peuplait ce riche pays, énervée par un climat mou, accoutumée à des occupations paisibles, était aux autres Asiatiques ce que les Asiatiques en général sont aux fils énergiques et hardis de l’Europe. Les Castillans ont un proverbe qui dit qu’à Valence la terre est de l’eau, et que les hommes sont des femmes : cette description serait au moins aussi applicable à la vaste plaine du bas Gange. Le Bengali fait avec langueur tout ce qu’il fait ; il préfère les occupations sédentaires ; il craint l’exercice physique, et, malgré sa volubilité dans les querelles et son entêtement extraordinaire dans les guerres de chicane, il s’engage rarement dans une lutte personnelle, et ne s’enrôle presque jamais comme soldat. Nous ne sommes pas bien sûr qu’il y ait dans toute l’armée de la Compagnie des Indes cent hommes véritablement originaires du Bengale. Nul peuple n’a peut-être jamais été mieux approprié par la nature et par l’habitude pour porter le joug étranger.

Les grandes compagnies commerciales de l’Europe avaient établi depuis longtemps des entrepôts dans le

Bengale. Les Français étaient postés, comme ils le sont encore, à Chandernagore, sur l’Hougley. En remontant le fleuve, on trouvait les négociants hollandais à Chinsurah ; les Anglais avaient bâti fe fort William plus près de la mer. On voyait dans le voisinage une église et de vastes magasins. Une rangée de maisons spacieuses, appartenant aux principaux négociants de la Compagnie des Indes orientales, bordait les rives du fleuve ; une grande ville indigène s’était élevée dans les environs, et quelques négociants indous fort riches y avaient fixé leur résidence. Mais l’espace occupé maintenant par les palais de Chowringhee était parsemé seulement de quelques misérables huttes couvertes de paille. Un fourré abandonné aux alligators et aux oiseaux d’eau occupait la position où l’on voit maintenant la citadelle, et le cours qui est couvert maintenant, au coucher du soleil, des plus élégants équipages de Calcutta. Les Anglais, comme tous les autres grands tenanciers, payaient au gouvernement la rente de la terre qu’occupait leur colonie, et on leur permettait, comme aussi aux autres grands tenanciers, d’exercer une certaine juridiction dans leur domaine.

La grande province de Bengale était gouvernée depuis longtemps, ainsi que Orissa et Babar, par un vice-roi, que les Anglais appelaient Aliverdy Khan, et qui, en fait, était devenu, comme les autres vice-rois, indépendant du Grand-Mogol. Il mourut en 1756, et laissa la souveraineté à son petit-fils, qui portait le nom de Surajah Dowlah. Les despotes orientaux sont peut-être la pire espèce des êtres humains, et le malheureux enfant était l’un des pires échantillons de son espèce. Son intelligence était naturellement faible, et son caractère natu-

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Tellement désagréable ; son éducation eût énervé un esprit vigoureux et perverti une nature généreuse. Il était déraisonnable, parce que personne n’osait jamais raisonner avec lui, et égoïste, parce qu’on ne l’avait jamais contraint de sentir qu’il dépendait de la bonne volonté d’autrui. Des débauches prématurées avaient affaibli son corps et son esprit; il abusait de l’usage des liqueurs fortes, qui excitaient presque jusqu’à la folie son débile cerveau. Il avait pour compagnons favoris des flatteurs sortis de la lie du peuple, et qui n’avaient d’autre mérite que leur servilité et leur bouffonnerie. On dit qu’il était arrivé à ce dernier degré de la perversité humaine où la cruauté devient agréable par elle-même, où la vue de la souffrance, comme souffrance, sans qu’il y ait un avantage à gagner, une offense à châtier, un danger à détourner, devient une émotion agréable. Étant enfant, il trouvait du plaisir à torturer des oiseaux et des animaux; en grandissant, il en vint à jouir plus vivement encore des souffrances de ses semblables.

Depuis son enfance, Surajah Dowlah détestait les Anglais ; c’était son caprice, et on ne s’opposait jamais à ses caprices. Il avait d’ailleurs conçu une idée fort exagérée des richesses qu’on pouvait acquérir en les pillant, et son esprit faible et peu cultivé n’était pas en état de comprendre que les richesses de Calcutta, fussentelles plus grandes qu’il ne l’imaginait, n’eussent pu compenser ce qu’il perdrait si le commerce européen, dont le Bengale était un des sièges principaux, était contraint, par sa violence, de chercher un autre théâtre. II était aisé de trouver un prétexte de querelle. Les Anglais, prévoyant la guerre avec la France, avaient commencé à fortifier leur colonie sans permission spéciale

282 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, du nabab. Un riche indigène, qu’il voulait dépouiller, était réfugié à Calcutta, et on ne le lui avait pas livré. Sur ces raisons, Surajah Dowlah marcha avec une grande armée contre le fort William.

Dupleix avait contraint les serviteurs de la Compagnie, à Madras, à devenir des hommes d’État et des militaires. Ceux qui se trouvaient dans le Bengale étaient encore de simples négociants, et furent troublés et terrifiés par l’approche du danger. Le gouverneur, qui avait souvent entendu parler de la cruauté de Surajah Dowlah, perdit la tête d’effroi, sauta dans un bateau et se réfugia sur le premier vaisseau qu’il put trouver. Le commandant militaire ne crut pouvoir mieux faire que de suivre un si bon exemple. Le fort fut pris après une faible résistance, et un grand nombre d’Anglais tombèrent aux mains des vainqueurs. Le nabab s’assit, au milieu d’une pompe royale, dans la grande salle de la Factorerie, et ordonna qu’on lui amenât M. Holwell, le plus important des prisonniers. Son Altesse se moqua de Finsolence des Anglais, se plaignit, en grognant, du peu d'importance du trésor qu’il avait trouvé, mais promit d’épargner la vie des prisonniers, et alla se coucher.

Alors fut commis ce grand crime, mémorable par son atrocité singulière, mémorable par la terrible vengeance qui le suivit. On abandonna les prisonniers anglais à la merci des gardes, et les gardes résolurent de les mettre en sûreté pour îa nuit dans la prison de la garnison, pièce connue sous le terrible nom du Trou-Noir. Ce cachot eût été, dans un pareil climat, trop étroit et trop étouffé pour un seul malfaiteur européen. Il avait seulement vingt pieds carrés. Les ouvertures étaient petites et encombrées. On était dans le solstice d’été, saison

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que la chaleur terrible du Bengale rend à peine tolérable aux gens nés en Angleterre, même dans des appartements élevés et rafraîchis par le mouvement constant des éventails. Les prisonniers étaient au nombre de cent quarante-six. Quand on leur ordonna d’entrer dans ce cachot, ils imaginèrent que les soldats se moquaient ; et comme ils étaient fort gais , grâce à la promesse du nabab d’épargner leur vie, ils se mirent à rire et à plaisanter de cette idée absurde. Ils s’aperçurent bientôt qu’ils se trompaient. Ils eurent recours aux représentations, aux prières, mais en vain. Les gardes menacèrent de massacrer ceux qui hésitaient. Les • captifs furent poussés dans le cachot l’épée dans les reins, et la porte fut à l’instant fermée et barricadée.

Rien dans l’histoire ou dans la fiction, pas même l’histoire que racontait Ugolin dans l’éternelle mer de glace, après avoir essuyé ses lèvres sanglantes aux cheveux de son persécuteur, n’approche de ce que racontèrent ceux qui survécurent à cette nuit-là. Ils demandèrent grâce à grands cris. Ils essayèrent d’enfoncer la porte. Holwell, qui conserva jusque dans cette extrémité quelque présence d’esprit, offrit des sommes considérables aux geôliers. Ils répondirent qu’on ne pouvait rien faire sans les ordres du nabab, que le nabab dormait, et qu’il se mettrait en colère si on le réveillait. Alors les prisonniers devinrent fous de désespoir. Ils se foulèrent aux pieds les uns les autres, ils se battirent pour s’approcher des fenêtres, pour s’emparer des gouttes d’eau que la cruelle pitié de leurs meurtriers accordait par dérision à leur agonie; ils cxtravaguaient, As priaient, ils blasphémaient, ils suppliaient leurs gardes de tirer sur eux. Cependant les geôliers, debout, des flambeaux dans les mains, près

284 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, des barreaux des fenêtres, riaient aux éclats des efforts frénétiques de leurs victimes. Enfin le tumulte fit place à des soupirs et à des gémissements sourds. Le jour vint. Le nabab avait oublié ses débauches dans le sommeil, et il permit d’ouvrir la porte; mais il se passa quelque temps avant que les soldats pussent ouvrir un sentier aux survivants en amoncelant des deux côtés les masses de cadavres sur lesquels le climat brûlant avait déjà commencé son œuvre de corruption. Quand on eut enfin ouvert un passage, vingt-trois spectres, que leurs mères elles-mêmes n’auraient pu reconnaître, sortirent l’un après l’autre en chancelant de ce charnier. On creusa aussitôt une fosse. On y jeta pêle-mêle les corps morts au nombre de cent vingt-trois, et on recouvrit le tout.

Ces faits qu’on ne peut raconter ou lire sans horreur, après plus de quatre-vingts ans, n’excitèrent ni remords ni pitié dans le cœur du farouche nabab. Il n’intligea aucune punition aux meurtriers. Il ne témoigna aucune compassion aux survivants. Il permit, à la vérité, le départ de quelques-uns d’entre eux qui n’avaient rien à donner; mais tous ceux auxquels on crut pouvoir extorquer quelque chose furent traités avec une cruauté horrible. On apporta Holwell, qui ne pouvait marcher, devant le tyran qui lui adressa des reproches, le menaça, et l’envoya enchaîné dans l’intérieur du pays, en compagnie de quelques autres qu’on soupçonnait d’en savoir plus qu’ils n’en voulaient dire sur les trésors de la compagnie. Ces malheureux, encore accablés par les souffrances de cette terrible agonie, furent logés sous de misérables hangars et nourris de riz et d’eau, jusqu’à ce que les prières de quelques femmes, parentes du nabab,

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eussent enfin obtenu leur mise en liberté. Une seule Anglaise avait survécu à cette nuit-là. On l’envoya à Moorshedabad, dans le harem du prince.

Cependant Surajah Dowlah envoya à Delhi, à son souverain nommai, des lettres qui racontaient dans le langage le plus pompeux ses récentes conquêtes. 11 mit garnison dans le fort William, interdit à tout Anglais d’habiter dans les environs et ordonna qu’en mémoire de sa grande action, Calcutta fût appelé dorénavant Ali nagore, ce qui veut dire le port de Dieu.

Les nouvelles de la perte de Calcutta parvinrent à Madras au mois d’août, et y excitèrent le ressentiment le plus violent et le plus amer. Un cri de vengeance s’éleva de toutes parts dans les établissements. Quarantehuit heures après l’arrivée des nouvelles, on avait résolu d’envoyer une expédition sur l’Hougley et de mettre Clive à la tête des troupes de terre. Les forces navales étaient sous les ordres de l’amiral Watson. Neuf cents hommes d’infanterie anglaise, bons soldats et pleins de courage, avec quinze cents cipayes, composaient l’armée qui s’embarqua pour aller punir un prince qui avait plus de sujets que Louis XIV ou que l’impératrice Marie-Thérèse. L’expédition mit à la voile au mois d’octobre, mais elle eut à lutter contre les vents contraires et n’arriva au Bengale qu’en décembre.

Le nabab se délectait à Moorshedabad dans sa sécurité imaginaire. Il ignorait si absolument la situation des pays étrangers qu’il disait souvent qu’il n’y avait pas dix mille hommes dans toute l’Europe, et qu’il ne lui était jamais venu à l’esprit que les Anglais pussent avoir l’audace d’envahir son territoire. Mais bien qu’il ne fût nullement troublé par la crainte de leur force militaire, il

commençait à s’apercevoir désagréablement de leur absence; ses revenus diminuaient, et ses ministres étaient parvenus à lui faire comprendre qu’un souverain peut trouver parfois plus de profit à protéger les négociants dans la libre jouissance de leurs bénéfices qu’à les mettre à la torture pour découvrir dans leurs cachettes des coffres d’or et de joyaux. Il était déjà disposé à permettre à la compagnie de reprendre ses opérations commerciales dans ses États quand il apprit qu’un armement anglais était entré dans l’Hougley. Il ordonna à l’instant à toutes ses troupes de se rassembler à Moorshedabad et marcha sur Calcutta.

Clive avait commencé les opérations avec sa vigueur ordinaire. Il prit Budgebudge, mit en déroute la garnison du fort William, reprit Calcutta, donna l’assaut à Hougley et saccagea la ville. Le nabab, déjà disposé à faire quelques concessions aux Anglais, fut confirmé dans ses dispositions pacifiques par les preuves de leur courage et de leur puissance. En conséquence, il fit des ouvertures aux chefs de l’armée d’invasion, et offrit de rétablir la factorerie et de donner des indemnités à ceux qu’il avait dépouillés.

La profession de Clive était la guerre, et il trouvait quelque chose de déshonorant à entrer en accommodement avec Surajah Dowlah; mais son pouvoir était limité. Un comité, 'composé surtout des agents de la compagnie qui s’étaient enfuis de Calcutta, avait la direction générale des affaires, et ces hommes étaient pressés de retrouver leurs places et de recevoir des indemnités pour leurs pertes. Le gouvernement de Madras, qui savait que la guerre avait éclaté en Europe, et qui craignait d’être attaqué par les Français, attendait impatiemment le re-

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tour de l’armée. Les promesses du nabab étaient considérables, les chances de la lutte douteuses; Clive consentit à traiter, tout en exprimant son regret de ne pouvoir terminer les affaires aussi glorieusement qu’il l’eût désiré.

Avec cette négociation, un nouveau chapitre s’ouvre dans la vie de Clive. Jusque-là, il avait été uniquement un soldat, mettant en œuvre les plans d’autrui .avec une habileté et un courage du premier ordre. A partir de ce moment, il faut le regarder surtout comme un homme d’État, et considérer ses mouvements militaires comme subordonnés à ses projets politiques. On ne peut nier qu’il n’ait déployé dans ce nouveau rôle des talents remarquables, et qu’il n’ait remporté de grands succès. Mais on ne peut nier non plus que les affaires auxquelles il commença alors à prendre part n’aient laissé une tache sur son caractère moral.

Nous ne pouvons nous accorder en aucune façon avec sir John Malcolm, qui est obstinément résolu à ne voir qu’honneur et intégrité dans la conduite de son héros; mais nous ne pouvons davantage nous accorder avec Mill qui a été jusqu’à dire que « lorsque la déception convenait aux projets de Clive, elle ne lui coûtait pas un remords. » Clive nous fait l’effet d’avoir été naturellement l’opposé d’un coquin; il était hardi jusqu’à la témérité, sincère jusqu’à l’indiscrétion, ardent dans ses affections , franc dans ses inimitiés. Nous ne trouvons ni dans sa vie privée ni dans cette partie de sa vie publique où il eut affaire à ses concitoyens, aucune trace de disposition à la ruse. Au contraire , dans toutes les querelles où il joua le rôle d’un Anglais contre un Anglais, depuis ses combats à coups

288 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, de poing en pension jusqu’aux orageuses altercations dans le conseil de la compagnie des Indes et au Parlement, où se passèrent les dernières années de sa vie, ses défauts mêmes portaient l’empreinte d’une âme élevée et généreuse. Le fait est, ce me semble, qu’il regardait la politique en Orient comme un jeu où tout était permis. Il savait que le code moral des indigènes aux Indes différait infiniment de celui qu’on observait en Angleterre. Il savait qu’il avait à traiter avec des hommes dépourvus de ce qu’on appelle en Europe l’honneur, avec des hommes qui faisaient sans hésiter et violaient sans pudeur toutes les promesses, avec des hommes qui employaient sans scrupule la corruption, le parjure, les faux, pour arriver à leurs fins. Ses lettres montrent qu’il pensait sans cesse à la grande différence entre la morale asiatique et la morale européenne. 11 imaginait sans doute, à tort, croyons-nous, qu’il ne pouvait agir contre de semblables adversaires s’il consentait à rester lié par des chaînes qui ne les retenaient pas, s’il continuait à dire la vérité sans l’entendre jamais, s’il remplissait à son désavantage tous ses engagements envers des confédérés qui ne tenaient jamais un engagement qui ne fût à leur avantage. En conséquence, cet Anglais, qui, dans les autres circonstances de sa vie, était un brave soldat et un homme honorable, ne se trouvait pas plutôt en lutte avec un intrigant Indou, qu’il devenait lui-même un intrigant Indou, et qu’il s’abaissait sans scrupule jusqu’à user de fausseté, à prodiguer des caresses hypocrites, à substituer un document à un autre et à contrefaire des écritures.

Les négociations entre les Anglais et le nabab furent conduites surtout par deux agents, M. Watts, employé

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de la Compagnie, et un Bengali appelé Omichund. Cet Omichund était naguère l’un des plus riches négociants indigènes établis à Calcutta, et l’expédition du nabab contre la ville lui avait occasionné de grandes pertes. Dans le cours de ses affaires commerciales, il avait appris à bien connaître les Anglais, et était particulièrement propre à leur servir d’intermédiaire auprès d’une cour indigène. Il avait beaucoup d’influence sur sa nation, et possédait dans une large mesure les talents des Indous, le don de l’observation, du tact, de la persévérance, et les vices des Indous, la servilité, l’avidité et la perfidie.

Le nabab se conduisit avec tout le défaut de bonne foi d’un homme d’État indou et toute la légèreté d’un enfant dont l’intelligence est affaiblie par le pouvoir et par l’indulgence pour lui-même. Il promit, se rétracta, hésita, esquiva ses promesses. Il s’avança un moment avec son armée d’un air menaçant vers Calcutta; mais, lorsqu’il vit l’aspect résolu des Anglais, il recula effrayé, et consentit à faire la paix aux conditions qu’on lui proposait. A peine le traité fut-il conclu qu’il forma contre eux de nouveaux projets. Il intrigua avec les autorités françaises de Chandernagor. Il invita Bussy à marcher du Decan sur l’Hougley et à chasser les Anglais du Bengale. Clive et Watson étaient instruits de toutes ces manœuvres. Ils résolurent, en conséquence, de frapper un coup décisif, et d’attaquer Chandernagor avant que les forces qui s’y trouvaient pussent recevoir des secours, soit du midi de l’Inde, soit d’Europe. Watson dirigea l’expédition sur mer, Clive sur terre. Le succès de leurs opérations combinées fut rapide et complet. Le fort, la garnison, l’artillerie et les approvisionnements militaires

^90 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, tombèrent aux mains des Anglais. Au nombre des prisonniers se trouvaient environ cinq cents soldats européens.

Le nabab craignait et détestait les Anglais, même quand il pouvait encore leur opposer leurs rivaux français. Les Français une fois vaincus, il commença à éprouver encore plus d’effroi et de haine pour les Anglais. Son esprit faible et sans principes oscillait entre la servilité et l’insolence. Il envoya un jour une grosse somme à Calcutta pour payer une partie des indemnités dues en réparation du tort qu’il avait fait. Le lendemain, il envoya des bijoux en présent à Bussy, exhortant cet officier distingué à se hâter de venir protéger le Bengale contre Clive, l’homme hardi à la guerre, « lequel » disait Son Altesse « puisse toujours accompagner la mauvaise fortune ! » Il ordonna à ses troupes de marcher contre les Anglais.il contre manda ses ordres. Il déchirait les lettres de Clive. Il lui répondait avec les compliments les plus pompeux. Il ordonnait à Watts de sortir de sa présence, et menaçait de le faire empaler. Il envoyait de nouveau chercher Watts et lui demandait pardon de cette insulte. Cependant sa détestable administration, ses folies, ses mœurs dissolues, son goût pour la mauvaise compagnie, dégoûtaient toutes les classes de ses sujets, les militaires, les négociants, les fonctionnaires civils, les Mahométans fiers et fastueux, lés Indous timides, souples etéconomes. Une conspiration formidable se forma contre lui; Roydullub, le ministre des finances, Meer Jaffier, commandant en chef des troupes, et Jugget Seit, le plus riche banquier des Indes, en faisaient partie. On révéla le complot aux agents anglais, et les mécontents de Moorshedabab se mirent en relations avec le comité de Calcutta.

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On hésitait fort dans le comité; mais Clive vota en faveur des conspirateurs, et sa vigueur et sa fermeté triomphèrent de tous les obstacles. On décida que les Anglais prêteraient leur puissant concours pour déposer Surajah Dowlah, et pour mettre Meer Jaffier sur le trône du Bengale. En retour, Meer Jaffier promit d’amples indemnités à la compagnie et à ses employés, et un don considérable à l’armée, à la marine et au comité. Les vices odieux de Surajah Dowlah, le mal qu’il avait fait aux Anglais, les dangers auxquels notre commerce se serait trouvé exposé s’il eût continué de régner, nous semblent justifier pleinement la résolution qu’on prit de le déposer. Mais rien ne peut justifier la dissimulation à laquelle Clive s’abaissa. Il écrivit à Surajah Dowlah des lettres si affectueuses qu’elles endormirent un moment ce faible prince dans une sécurité parfaite. Le courrier qui portait au nabab cette « lettre tranquillisante, » comme disait Clive, portait à M. Watts une lettre conçue dans les termes suivants : « Dites à Meer Jaffier de ne rien craindre. Je viendrai le rejoindre avec cinq mille hommes qui n’ont jamais tourné le dos. Assurez-le que je marcherai jour et nuit pour venir à son secours, et que je le soutiendrai tant qu’il me restera un homme. »

Il était impossible qu’un complot ayant des ramifications si nombreuses pût rester longtemps secret. Le nabab en apprit assez pour éveiller ses soupçons. Mais il fut bientôt tranquillisé par les fictions et les artifices que l’esprit inventif d’Omichund produisait avec une facilité merveilleuse. Tout marchait bien, le complot touchait à sa maturité lorsque Clive apprit qu’Oihichund était sur le point de le trahir. On avait promis à l’asiu-

292 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, cieux Bengali une ample indemnité pour tout ce qu’il avait perdu à Calcutta. Mai* cela ne lui suffisait pas; il avait rendu de grands services; il tenait le fil de l’intrigue tout entier; d’un seul mot dit à l’oreille de Surajah Dowlah, il pouvait défaire tout ce qu’il avait fait; la vie de Watts, celle de Meer Jaffier et de tous les conspirateurs étaient à sa merci : il résolut de profiter de sa situation et de faire lui-même ses conditions. Il demanda trois cent mille livres sterling pour prix de son silence et de son concours. Le comité, irrité par la perfidie et troublé par le danger, ne savait quel parti prendre. Mais Clive était en état de lutter contre Omichund avec ses propres armes. Il s’agissait, dit-il, d’un misérable; tous les artifices étaient permis pour faire échouer de pareilles fourberies; ce qu’il y avait de mieux à faire était de promettre ce qu’on demandait; Omichund serait bientôt à la merci des Anglais, et alors on pourrait le punir en lui refusant non-seulement la somme qu’il de* mandait, mais encore l’indemnité que devaient recevoii tous ceux qui avaient fait des pertes à Calcutta.

On résolut de suivre les conseils de Clive; mais comment tromper le fin et prudent Indou? Il avait demandé qu’une clause touchant ses droits fût insérée dans le traité passé entre Meer Jaffier et les Anglais, et il ne devait être satisfait qu’à condition de la voir écrite de ses propres yeux. Clive avait un expédient tout prêt. Il fit rédiger deux traités, l’un sur papier blanc, l’autre sur papier rouge : le premier était sérieux, le second fictif. Dans le premier, il n’était pas fait mention du nom de Omichund; le second, qu’on devait lui montrer, contenait un article en sa faveur.

Mais une autre difficulté vinjt à s’élever. L’amiral

Watson avait des scrupules à signer le traité rouge. La vigilance et la pénétration de Omichund étaient telles que l’absence d’un nom aussi important pouvait éveiller ses soupçons. Clive n’était pas homme à faire les choses à moitié; nous rougissons presque en l’écrivant; il contrefit la signature de l’amiral Watson,

Tout était enfin prêt pour l’action. M. Watts quitta secrètement Moorshedabad. Clive mit ses troupes en mouvement et écrivit au nabab sur un ton fort différent de celui de ses précédentes lettres. Il récapitulait tous les maux qu’avaient soufferts les Anglais, offrait de soumettre les points en litige à l’arbitrage de Meer Jaffier, et concluait en annonçant que, les pluies étant sur le point de commencer, il aurait l’honneur de venir avec ses hommes chercher la réponse de Son Altesse.

Surajah Dowlah rassembla à l’instant toutes ses forces, et marcha au-devant des Anglais. Il avait été convenu que Meer Jaffier se séparerait du nabab, et amènerait sa division à Clive ; mais au moment décisif, les craintes du conspirateur l’emportèrent sur son ambition. Clive s’était avancé jusqu’à Cossimbuzar; le nabab avec des forces considérables se trouvait à quelques milles de là, à Plassey, et Meer Jaffier tardait toujours à remplir ses engagements, et répondait d’une manière évasive aux sérieuses remontrances du général anglais.

Clive était dans une position pénible et dangereuse. Il ne pouvait placer aucune confiance dans le courage et la sincérité de son confédéré, et quelque confiance qu’il pût avoir dans ses propres talents militaires et dans la valeur et la discipline de ses troupes, ce n’était pas une petite affaire que d’engager le combat contre une armée vingt fois plus considérable que la sienne. Devant

294 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, lui se Irouvait une rivière qu’il était facile de traverser, mais que pas un homme de son petit corps ne repasserait si les choses allaient mal. Dans cette occasion, pour . la première et pour la dernière fois, son âme intrépide recula un moment devant la responsabilité terrible de la décision. Il convoqua un conseil de guerre. La majorité se prononça contre la bataille, et Clive déclara qu’il était de Lavis de la majorité. Ii dit, bien longtemps après, qu’il n’avait jamais convoqué qu’un seul conseil de guerre, et que, s’il avait suivi l’avis de celui-là, les Anglais n’auraient jamais été maîtres du Bengale. A peine la séance fut-elle levée qu’il redevint lui-même. Il se retira seul à l’ombre de quelques arbres, et passa là près d’une heure à réfléchir. Il revint déterminé à tout risquer, et donna ses ordres pour que tout fût prêt le lendemain pour passer la rivière.

On passa la rivière, et après une rude journée de marche, l’armée prit ses quartiers, longtemps après le coucher du soleil, dans un bosquet de manguiers, près de Plassey, à un mille de l’ennemi. Clive ne put dormir; il entendit toute la nuit le bruit des tambours et des cymbales dans le camp du nabab. Il n’est pas étrange que son fier courage ait parfois chancelé quand il réfléchissait avec quels désavantages il allait engager la lutte d’où dépendaient de si grandes choses.

Le repos de Surajah Dowlah n’était pas plus paisible que celui de Clive. Son esprit à la fois faible et agité, était troublé par des terreurs étranges et horribles. Épouvanté par la grandeur de la crise, se méfiant de ses capitaines, redoutant tous ceux qui s’approchaient de lui, redoutant d’être seul, ii restait tristement dans sa tente, et un poète grec eût dit qu’il était hanté par les mânes

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de ceux qui l’avaient maudit en rendant le dernier soupir dans le trou noir.

La jour parut, ce jour qui devait décider du sort de l'Inde. Au lever du soleil, l’armée du nabab sortant de tous les côtés de son camp commença à s’avancer vers Te bosquet qu’occupaient les Anglais. Quarante mille hommes d’infanterie armés de mousquets, de piques, de sabres, d’arcs et de flèches couvraient îa plaine. Ils étaient accompagnés par cinquante pièces de canon du plus gros calibre, traînées chacune par un long attelage de bœufs blancs, et poussées par derrière par un éléphant. Quelques canons, plus petits, servis par un petit nombre d’auxiliaires français, étaient peut-être plus à craindre. La cavalerie comptait quinze mille hommes empruntés, non à la population efféminée du Bengale, mais àlarace plus énergique qui habite les provinces du Nord, et l’œil exercé de Clive vit à l’instant que les hommes et les chevaux étaient plus robustes que ceux du Carnate. Il n’avait à opposer à cette immense multitude qu’une force de trois mille hommes. Mais il avait presque un millier d’Anglais, et toute l’armée était commandée par des officiers anglais, habitués à la discipline anglaise, On apercevait au premier rang les soldats du trente-neuvième régiment qui porte encore sur ses drapeaux, au milieu d’autres inscriptions honorables conquises sous le duc de Wellington en Espagne et en Gascogne, le nom de Plassey et cette fière devise : Primus in Indis .

La bataille commença par une canonnade dans laquelle l’artillerie du nabab ne fit pas grand mal aux Anglais, tandis que leurs pièces de campagne produisaient un grand effet. Plusieurs des officiers les plus distingués

296 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, au service de Surajah Dowlah vinrent à tomber. Le désoidre commença à se mettre dans ses rangs. Sa terreur personnelle augmentait à tout moment. L’un des conspirateurs lui représenta vivement la nécessité de la retraite. Il accepta aussitôt cet avis insidieux qui s’accordait avec les suggestions de son propre effroi. Il ordonna à son armée de reculer, et cet ordre décida son sort. Clive saisit l’occasion, et donna à ses troupes l’ordre d’avancer. Cette multitude troublée et découragée céda devant l’élan de la valeur disciplinée. Jamais rassemblement attaqué par des troupes régulières ne fut plus complètement mis en déroute. En une heure, les forces de Surajah Dowlah furent dispersées pour ne se rassembler jamais. Il n’y eut que cinq cents morts parmi les vaincus. Mais leur camp, leurs canons, leur bagage, des waggons innombrables, une énorme quantité de bétail restèrent aux mains des vainqueurs. En perdant vingt-deux soldats, et en faisant blesser soixante hommes, Clive avait dispersé une armée de soixante mille hommes environ, et soumis un empire plus vaste et plus populeux que la Grande-Bretagne.

Meer Jaffier n’avait donné aucun secours aux Anglais pendant l’action; mais dès qu’il vit le sort de la bataille décidé, il détacha de l’armée sa division, et dès que le combat fut fini, il envoya féliciter son allié. Le lendemain matin, il se rendit au quartier des Anglais, fort inquiet de la réception qui l’y attendait. Il donna des signes évidents d’inquiétude quand il vit s’avancer une gardé prête à le recevoir avec les honneurs dus à son rang. Mais ses inquiétudes furent bientôt calmées ; Clive vint au-devant de lui, l’embrassa, le salua nabab des trois grandes provinces du Bengale, de Bahar et d’Orissa, reçut

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gracieusement ses excuses, et l’engagea à marcher sans retard sur Moorshedabad.

Surajah Dowlah s’était enfui du champ de bataille aussi vite qu’avait pu le porter un chameau agile, et il était arrivé à Moorshedabad au bout de vingt-quatre heures. Il convoqua alors tous ses conseillers. Les plus sages lui recommandaient de se remettre entre les mains des Anglais, dont il n’avait rien de pis à craindre que d’étre déposé et mis en prison; mais il regarda cette suggestion comme une preuve de trahison. D’autres le pressaient de tenter encore une fois les chances de la guerre. Cette proposition lui plut, et il donna des ordres en conséquence; mais il manquait de courage pour soutenir un se.ul jour une résolution énergique. Il apprit que Meer Jaffier était arrivé et sa terreur devint intolérable. Caché sous de pauvres habits, un coffret plein de bijoux à la main, il se laissa glisser pendant la nuit par une des fenêtres de son palais, et s’embarqua sur la rivière pour aller à Patna, avec deux serviteurs seulement.

Peu de jours après, Clive arriva à Moorshedabad, escorté par deux cents soldats anglais et par trois cents cipayes. On lui assigna pour résidence un palais entouré d’un jardin si vaste que toutes les troupes qui l’accompagnaient pouvaient y camper à l’aise. Clive accomplit aussitôt la cérémonie de l’installation de Meer Jaffier. 11 conduisit le nouveau nabab au siège d’honneur, l’y fit asseoir, lui offrit, suivant le cérémonial de l’Orient, un présent de pièces d’or, puis se tournant vers les indigènes qui remplissaient la salle, il les félicita de la bonne fortune qui les avait délivrés d’un tyran. Il fut obligé, dans cette occasion, d’avoir recours aux services d’un

238 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, interprète, car il faut remarquer que malgré sa longue résidence dans les Indes, malgré la connaissance inlime qu’il possédait de la politique et du caractère des Indous, et malgré l’admiration qu’éprouvaient pour lui ses soldats indous, il ne put jamais parvenir à parler facilement aucun dialecte indou. On dit qu’il se trouvait parfois obligé, dans ses rapports avec les naturels de l’Inde, d’avoir recours au mauvais portugais qu’il avait appris au Brésil dans son adolescence.

Le nouveau souverain fut sommé de remplir les engagements qu’il avait pris envers ses alliés. On tint une conférence chez Juggett Seit, le grand banquier, dans le but de régler les arrangements nécessaires. Omichund y vint, se croyant en grande faveur auprès de Clive qui, avec une dissimulation surpassant môme la dissimulation du Bengali, l’avait traité jusqu’alors avec la même bienveillance. On produisit et on lut le traité blanc; alors1 Clive, se tournant vers M. Scrafton, employé de la compagnie, lui dit en anglais : « Il est temps de détrompe/ Omichund. » — « Omichund, » dit M. Scrafton en indoustani, « le traité rouge était fictif : vous n’aurez rien, v Omichund tomba sans connaissance dans tes bras des gens de sa suite. Il revint à la vie, mais son esprit avait reçu un coup fatal. Clive, qui n’était gêné par aucun scrupule dans ses rapports avec les politiques indous, mais qui n’était pas dépourvu d’humanité, paraît en avoir été touché. Il vit Omichund quelques jours après, lui parla avec bonté, lui conseilla de faire un pèlerinage à l’un des grands temples de l’Inde dans l’espoir que le changement de lieu rétablirait sa santé ; il était même disposé, en dépit de ce qui s’était passé, à utiliser de nouveau ses talents pour le service public. Mais après ce

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choc inattendu, le malheureux homme tomba peu à peu dans l’idiotisme. Lui, qui s’était distingué naguère par la force de son intelligence et la simplicité de ses habitudes, prodiguait le reste de sa fortune en hochets d’enfants, et aimait à se montrer revêtu de riches habits et paré de pierres précieuses. Il languit quelques mois dans ce déplorable état et finit par mourir.

Nous ne croirions pas nécessaire de chercher à dirige)* par nos observations le jugement de nos lecteurs sur cette affaire si sir John Malcolm n’avait entrepris de défendre Clive sur tous les points. Il déplore à la vérité qu’on ait été dans la nécessité d’employer des moyens aussi dangereux par leur abus que la contrefaçon d’une signature, mais il n’admet pas qu’on puisse blâmer ceux qui ont trompé un trompeur. Il croit que les Anglais n’étaient pas obligés de tenir leur parole à un homme qui ne leur tenait jamais sa parole, et que, s’ils avaient rempli leurs engagements envers le rusé Bengali, un exemple aussi éclatant du succès de la trahison aurait engendré une foule d’imitateurs. Nous ne voulons pas discuter la question d’après les principes d’une moralité sévère ; ce serait parfaitement inutile, car en envisageant la question au point de vue de l’utilité dans le sens le moins élevé du mot, et sans employer d’autres arguments que ceux que Machiavel pouvait présenter dans ses conférences avec Borgia, nous sommes convaincus que Clive fut complètement dans son tort, et qu’il commit non-seulement un crime, mais une faute. Nous croyons fermement que l’honnêteté est la meilleure politique, et que c’est là une maxime généralement vraie, même par rapport aux intérêts temporels des individus; lorsqu’il s’agit des sociétés, la règle est sujette à encore moins

300 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, d’exceptions, par la simple raison que la vie des sociétés est plus longue que la vie des individus. On peut citer des hommes qui ont dû une grande prospérité temporelle à des violations de la foi privée ; il nous paraît douteux qu’il soit possible de citer un État qui, somme toute, ait trouvé son avantage à violer la foi publique. L’histoire entière des Indes anglaises témoigne de cette grande vérité qu’il n’est pas prudent de lutter par la perfidie contre la perfidie, et que la vérité est l’arme la plus efficace qu’on puisse opposer au mensonge. A travers une longue suite d’années, le gouvernement anglais aux Indes, entouré d’ennemis et d’alliés que nul engagement ne pouvait lier, a généralement agi avec sincérité et droiture, et l’événement a prouvé que cette sincérité et cette droiture étaient de la sagesse. La valeur anglaise et l’intelligence anglaise ont moins fait que la véracité anglaise pour l’extension et l’affermissement de notre empire en Orient. Tout ce que nous aurions pu gagner en imitant les détours, les évasions, les mensonges, les parjures qu’on a employés contre nous, n’est rien en comparaison de ce que nous avons gagné en restant, dans les Indes, le seul pouvoir sur La parole duquel on puisse compter; aucun serment que puisse inventer la superstition, aucun otage, quelque précieux qu’il puisse être, n’inspirent la centième partie de la confiance que donnent « le oui, oui, » et le « non, non » d’un chargé d’affaires anglais. Nulle retraite, quelque forte que l’aient rendue l’art ou la nature, ne donne à ses habitants le sentiment de sécurité que possède le chef armé de la garantie de l’Angleterre en traversant le territoire d’ennemis mortels et puissants. Les plus grands princes de l’Inde réussissent à grand’peine, par la promesse d’intérêts énormes, k

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faire paraître au jour une petite partie des richesses cachées sous la pierre du foyer de leurs sujets. Le gouvernement anglais n’offre guère plus de quatre pour cent, et l’avarice se hâte de faire sortir de ses plus secrètes cachettes des millions et des millions de roupies. Un monarque hostile peut promettre des montagnes d’or à nos cipayes, à condition de quitter les étendards de la compagnie. La compagnie promet seulement une modeste pension après de longs services. Mais tous les cipayes savent que la compagnie tiendra ses promesses ; ils savent que, vécussent-ils cent ans, leur riz et leur sel leur sont assurés aussi exactement que le traitement du gouverneur général, et ils savent qu’il n’y a pas aux Indes un autre État qui, én dépit des serments les plus solennels, ne les laissât mourir de faim dans un fossé lorsqu’ils auraient cessé d’être utiles. Le plus grand avantage que puisse posséder un gouvernement, c’est d’être le seul gouvernement digne de confiance au milieu de gouvernements auxquels personne ne peut se fier. Nous jouissons de cet avantage en Asie; si nous avions agi, pendant les deux dernières générations, d’après les principes que sir John Malcolm semble avoir tenus pour bons, si toutes les'fois que nous avons eu à traiter avec des gens de l’espèce d’Omichund, nous avions riposté en mentant, en contrefaisant les écritures, en manquant comme eux à notre parole, nous sommes intimement convaincus que ni notre courage, ni notre capacité n’auraient suffi à maintenir notre empire.

Sir John Malcolm admet que le manque de foi de Clive ne peut se justifier que par la nécessité la plus pressante. Comme nous croyons que le manque de foi, nonseulement n’était pas nécessaire, mais qu’il fut fort

nuisible, il est presque inutile de dire que nous le condamnons absolument.

Omichund ne fut pas la seule victime de la révolution. Surajah Dowlah fut pris quelques joursaprès sa fuite, et on l’amena à Meer Jaffier. Il se jeta à terre dans les convulsions de la terreur, et implora à grands cris et avec larmes une miséricorde qu’il n’avait jamais montrée. Meer Jaffier hésitait; mais son fils Meeran, jeune homme de dix-sept ans, dont la tête faible et la nature féroce rappelaient beaucoup le malheureux captif, fut implacable. On emmena Surajah-Dowlah dans un appartement secret, où l’on envoya un moment après les ministres de mort. Les Anglais n’eurent aucune part à cette action, et Meer Jaffier comprit si bien leurs sentiments qu’il se crut obligé de leur faire des excuses de les avoir vengés de leur ennemi le plus acharné.

Les richesses commencèrent à pleuvoir abondamment sur la compagnie et sur ses employés. On envoya par eau, de Moorshedabad au fort William, une somme de huit cent mille livres sterling en argent monnayé. La flotle qui transportait ce trésor se composait de plus de cent bateaux, et accomplit ce voyage triomphal au son de la musique et drapeaux déployés. Calcutta, désolé peu de mois auparavant, devint plus prospère que jamais. Le commerce reprenait, on voyait dans toutes les maisons anglaises des signes de richesses. Pour Clive, sa modération seule pouvait metlre des limites à sa fortune. Les trésors du Bengale lui étaient ouverts. On y voyait entassées, selon l’usage des princes indous, des masses immenses de monnaies d’argent, parmi lesquelles on apercevait assez souvent les florins et les bezants dont les Vénitiens se servaient pour acheter les étoffes et ies

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ènices de l’Orient avant qu’aucun navire européen eut tourné le cap de Bonne-Espérance. Clive marchait entre des monceaux d’or et d’argent surmontés de rubis et de diamants, et il était libre de prendre ce que bon lui semblait. 11 accepta quelque chose comme deux ou trois cent mille livres sterling.

Les affaires d’argent qui se passèrent entre Meer-Jaffier et Clive furent blâmées seize ans plus tard par la voix publique, et sévèrement critiquées dans le Parlement. Sir John Malcolm les défend vivement. Les accusateurs du général victorieuxreprésentaient ses bénéfices comme le salaire de la corruption, ou comme des dépouilles arrachées à la pointe de l’épée à un allié sans défense. Le biographe, d’autre part, regarde cette grande fortune comme un don gratuit qui faisait honneur au donateur comme à celui qui le recevait, et il la compare à ces récompenses décernées par les puissances étrangères â Malborough, à Nelson et à Wellington. 11 avait toujours été d’usage en Orient, dit-il, de faire et de recevoir des présents, et il n’y avait point encore d’acte du Parlement qui défendît formellement aux fonctionnaires anglais dans l’Inde de profiter de cet usage asiatique. Il faut avouer que ces raisonnements ne nous satisfont pas pleinement. Nous ne soupçonnons pas Clive d’avoir vendu les intérêts de la compagnie ou de son pays ; mais nous ne pouvons l’acquitter d’avoir fait ce qui était d’un mauvais exemple, si le mal n’était pas grand en soi. Un général doit être le serviteur de son gouvernement, et non d’aucun autre, rien n’est plus clair. Il s’ensuit que toutes les récompenses qu’il reçoit pour ses services doivent venir de son gouvernement, ou être données avec ta pleine connaissance et l’approbation de son gouverne-

304 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, ment. Il faut maintenir strictement cette règle, même lorsqu’il s’agit d’une bagatelle, d’une croix, d’une médaille, ou d’un bout de ruban. Gomment un gouvernement peut-il être bien servi si ceux qui commandent des armées ont la liberté, sans sa connaissance et sans sa permission, d’accepter de ses alliés des fortunes princières? C’est un argument frivole que de dire qu’il n’y avait pas alors d’acte du Parlement interdisant la pratique de recevoir des présents des souverains orientaux. Ce n’est pas d’après la loi qui fut votée plus tard pour empêcher l’acceptation de pareils présents, mais d’après des raisons valides avant que la loi fût votée, d’après des raisons de droit commun et de sens commun que nous jugeons la conduite de Clive. Il n’existe pas, que nous sachions, line loi qui défende au ministre des affaires étrangères d’être à la solde des puissances étrangères; il n’en est pas moins vrai qu’un ministre qui recevrait secrètement une pension de la France, manquerait grossièrement. à ses devoirs et mériterait d’être sévèrement puni. Sir John Malcolm compare la conduite de Clive à eelle du duc de Wellington. En supposant (et nous demandons pardon d’avancer une pareille supposition, même pour développer notre argument), en supposant qu’après la campagne de 1815, lorsqu’il commandait l’armée d’occupation en France, le duc de Wellington • eût secrètement accepté deux cent mille livres sterling du roi Louis XVIII en témoignage de reconnaissance pour les grands services que Sa Grâce avait rendus à la maison de Bourbon, qu’eût -on pensé d’un semblable incident? Cependant la loi ne défend pas plus maintenant en Europe d’accepter des présents, qu’elle ne défendait alors d’accepter des présents dans les Indes.

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En même temps, il faut convenir que, dans la situation de Clive, il y avait bien des circonstances atténuantes. Il se considérait comme le général non de la couronne, mais de la compagnie. La compagnie avait, implicitement au moins, autorisé ses agents à s’enrichir au moyen des princes indigènes et par d’autres moyens plus répréhensibles encore. On ne pouvait guère s’attendre à voir le serviteur se former de ses devoirs des idées plus sévères que son maître. Bien que Clive ne communiquât pas positivement à ses supérieurs ce qui s’était passé, en leur demandant leur assentiment, il ne chercha pas non plus à le cacher, témoignant ainsi qu’il ne croyait pas avoir mal agi. Au contraire, il avouait avec la plus grande franchise que la libéralité du nabab l’avait mis dans l’aisance. Enfin, tout en trouvant qu’il n’eût rien dû recevoir de cette manière, nous sommes contraints d’avouer que sa modération mérite des éloges. Il accepta vingt lacs de roupies. Il lui aurait suffi d’un mot pour changer les vingt lacs en quarante lacs. C’était un exercice de vertu fort aisé que de déclamer en Angleterre contre la rapacité de Clive; mais, parmi ses accusateurs, il ne s’en serait pas trouvé un sur cent qui eût montré autant de retenue en touchant au trésor de Moorshedabad.

Meer Jaffier ne pouvait être maintenu sur le trône que par la main qui l’y avait placé. A la vérité, il n’était pas un enfant, et il n’avait pas eu le malheur de naître dans la pourpre. Il n’était par conséquent pas tout à fait aussi imbécile ni aussi dépravé que son prédécesseur. Mais il n’avait aucun des talents ni aucune des vertus qu’exigeait sa situation, et Meeran, son fils et son héritier, était un second Surajah Dowlah. La révolution récente avait laissé dans les esprits une vive agitation. Plusieurs chefs

306 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, étaient en révolte ouverte contre le nouveau nabab. Le vice-roi de la riche et puissante province d’Oude, qui était de fait un souverain indépendant comme tous les autres vice-rois du Mogol, menaçait le Bengale d’une invasion. Le talent et l’autorité de Clive pouvaient seuls soutenir ce gouvernement chancelant. Pendant que les choses étaient dans cette situation, un vaisseau arriva portant des dépêches écrites à Londres avant que les nouvelles de la bataille de Plassey fussent parvenues au conseil des Indes. Les directeurs avaient résolu de placer les colonies anglaises du Bengale sous un gouvernement constitué de la manière la plus absurde et la plus incommode, et dans lequel, pour mettre les choses au pis, on n’avait point assigné de place à Clive. Les personnes désignées pour former le nouveau gouvernement prirent surcepoint,à leur grand honneur, la responsabilité de désobéir à ces ordres absurdes, et invitèrent Clive à exercer l’autorité suprême. 11 y consentit, et on vit bientôt que les agents de la Compagnie n’avaient fait que devancer les désirs de leurs chefs. Les directeurs, en apprenant le brillant succès de Clive, le nommèrent aussitôt gouverneur de leurs possessions dans le Bengale, avec les témoignages de la plus haute reconnaissance et de la plus grande estime. Son pouvoir était devenu illimité et surpassait de beaucoup celui même que Dupleix avait exercé dans le sud de l’Inde. Meer Jaffier éprouvait pour Clive le respect d’un esclave. Un jour le nabab reprit avec sévérité un chef indigène de haut rang dont les serviteurs s’étaient pris de querelle avec quelques cipayes de la Compagnie : « En êtes-vous encore à apprendre, » lui dit-il « qui est le colonel Clive et dans quelle situa- « tion Dieu l’a placé?» Le chef qui, en sa qualité de plai-

sant personnage et d’ancien ami de Meer Jaffier, pouvait s’aventurer à prendre des libertés, répondit: «Moi, offenser le colonel î moi, qui ne me lève jamais le matin sans faire trois fois la révérence à son baudet ! » C’était à peine une exagération. Les Européens et les indigènes étaient tous aux pieds de Clive. Les Anglais le regardaient comme le seul homme qui pût obliger Meer Jaffier à tenir ses engagements envers eux. Meer Jaffier le regardait comme le seul homme qui pût protéger la nouvelle dynastie contre des sujets turbulents et des voisins ambitieux.

Il est de la stricte justice de dire que Clive usa de son pouvoir avec habileté et vigueur, au profit de son pays. Il envoya une expédition contre la région au nord du Carnate ; les Français y avaient encore la suprématie, et il importait de les déloger. La direction de cette entreprise fut confiée à un officier nommé Forde, peu connu alors, mais en qui l’œil perçant du gouverneur avait reconnu des talents militaires d’un ordre élevé. Le succès de l’expédition fut prompt et éclatant.

Pendant qu’une partie considérable de l’armée du Bengale était ainsi occupée au loin, un danger nouveau et redoutable menaçait la frontière occidentale. Le Grand Mogol était prisonnier à Delhi entre les mains d’un sujet. Son fils aîné Shah Alum, destiné à être pendant de longues années le jouet de la mauvaise fortune et à devenir l’instrument d’abord des Mahrattes, puis des Anglais, avait fui du palais de son père. Sa naissance était encore révérée dans l’Inde. Quelques princes puissants, le nabab d’Oude en particulier, étaient disposés à le soutenir. Shah Alum n’eut pas de peine à attirer sous ses étendards, en grand nombre, les soldats de fortune qui

308 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES fourmillaient dans le pays. Il eut bientôt rassemblé une armée de quarante mille hommes, de différentes races et de diverses religions, Mahrattes, Rohillas, Jauts et Afghans, et il forma le dessein de renverser le parvenu que les Anglais avaient élevé au trône, et d’établir sa propre autorité dans les provinces du Bengale, Orissa et Bahar.

La terreur de Meer Jaffier fut extrême, et le seul expédient qu’il sut imaginer fut d’acheter, au moyen d’une grosse somme d’argent, un accommodement avec Shah Alum. Ceux qui avaient gouverné avant lui les riches et pacifiques provinces de l’embouchure du Gange avaient souvent eu recours à cet expédient. Mais Clive traita cette idée avec un mépris digne de son jugement et de son indomptable courage : « Si vous agissez ainsi, » écmait-il, « le nabab d’Oude, les Mahrattes et bien d’autres, viendront de toutes les frontières de votre pays, pour vous extorquer de l’argent par leurs menaces jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien dans votre trésor. Je prie Votre Excellence de compter sur la fidélité des Anglais et des troupes qui vous sont attachées. » Il écrivit sur le même ton au gouverneur de Patna, brave militaire indigène qu’il estimait fort : « Ne consentez pas à capituler; défendez votre ville jusqu’au bout; soyez assuré que les Anglais sont des amis fidèles et dévoués, et qu’ils n’abandonneront jamais une cause qu’ils ont une fois embrassée. »

Clive tint sa parole. Shah Alum avait investi Patna, et était sur le point de donner l’assaut lorsqu’il apprit que le colonel s’avançait à marches forcées. L’armée sous ses ordres se composait seulement de quatre cent cinquante Européens et de deux mille cinq cents cipayes. Mais Clive

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et ses Anglais étaient devenus des objets d’effroi dans tout l’Orient. Dès que son avant-garde parut, les assiégeants prirent la fuite. Quelques aventuriers français qui entouraient la personne du prince conseillèrent de tenter les chances de la guerre; ce fut inutile. En quelques jours cette grande armée qui avait causé tant d’inquiétude à la cour de Moorshedabad, s’était fondue devant la seule terreur du nom anglais.

Le vainqueur retourna en triomphe au fort William. La joie de Meer Jaffier fut illimitée comme l’avaient été ses craintes, et le porta à offrir à son sauveur un témoignage royal de sa reconnaissance. La rente que la Compagnie des Indes Orientales était tenue de payer au nabab, pour le territoire considérable qu’elle occupait au sud de Calcutta, s’élevait environ à trente mille livres sterling par an. Meer Jaffier conféra h Clive, sa vie durant, cet i'mmense revenu, qui suffisait pour soutenir avec dignité le rang le plus élevé dans la pairie d’Angleterre.

Clive avait, nous le croyons, le droit d’accepter ce présent qui, par sa nature même, ne pouvait rester secret. En fait, la Compagnie devenait son tenancier, et son assentiment disait qu’elle approuvait la concession de Meer Jaffier.

Mais la reconnaissance de Meer Jaffier ne fut pas de longue durée. Il sentait depuis quelque temps que le puissant allié qui l’avait élevé pouvait aussi le renverser, et il cherchait de tous côtés un appui contre la puissance redoutable qui l’avait soutenu jusqu’alors. Il savait qu’il serait impossible de trouver parmi les indigènes de l’Inde une armée quelconque qui pût regarder en face le petit corps du colonel. La puissance française du Bengale n’existait plus. Mais la renommée des Hollandais

3J0 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, avait jadis été grande dans les mers d’Orient, étonné savait pas bien encore eir Asie combien la puissance de la Hollande avait décliné en Europe. La cour de Moorshedabad échangea des communications secrètes avec la factorerie hollandaise de Chinsurah, et on envoya de Chinsurah des lettres pressantes au gouvernement de Batavia pour l’exhorter à faire partie d’une expédition qui pût contre-balancer le pouvoir des Anglais dans le Bengale. Les autorités de Batavia, empressées d’étendre l’influence de leur pays, plus empressées encore de s’assurer une part des richesses qui avaient récemment élevé à l’opulence tant d’aventuriers anglais , équipèrent un armement considérable : sept grands vaisseaux venant de Java arrivèrent inopinément dans l’Hougley. Les troupes à bord se montaient à quinze cents hommes dont la moitié environ étaient des Européens. Le moment était bien choisi pour l’entreprise. Clive avait envoyé dans le Carnate, pour y lutter contre les Français, des détachements si considérables que son armée se trouvait alors inférieure en nombre à celle des Hollandais. Il savait que Meer Jaffier favorisait secrètement l’invasion. Il savait qu’il prenait sur lui une grande responsabilité en attaquant les troupes d’une puissance amie, que les ministres anglais ne pouvaient souhaiter que la guerre avec la Hollande vînt s’ajouter à celle qu’ils soutenaient déjà contre la France, qu’ils pourraient désavouer ses actes, qu’ils pourraient le punir. Il avait récemment envoyé en Europe une gtande partie de sa fortune par l’entremise de la compagnie hollandaise des Indes orientales ; il avait par conséquent grand intérêt à éviter toute querelle. Mais il était convaincu que, s’il permettait à l’expédition hollandaise de remonter la rivière et de se

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joindre à la garnison de Chinsurah, Meer Jaffier se jetterait dans les bras des nouveaux alliés, et que la suprématie des Anglais au Bengale courrait les plus grands périls. Il prit son parti avec la résolution qui le caractérisait, et fut habilement secondé par ses officiers, surtout par le colonel Forde auquel il confia la partie la plus importante des opérations. Les Hollandais tentèrent de s’ouvrir un passage. Les Anglais s’y opposèrent sur terre et sur mer. Les ennemis avaient sur les deux éléments une grande supériorité de forces. Ils furent défaits partout d’une manière éclatante. Leurs vaisseaux furent pris. La déroute de leurs troupes fut totale. Presque tous les soldats européens qui constituaient la principale force de l’armée assaillante furent pris ou tués. Les vainqueurs mirent le siège devant Chinsurah, et les chefs de cette colonie, profondément humiliés, acceptèrent les conditions que leur dicta Clive. Ils s’engagèrent à ne point construire de fortifications, et à ne lever, en fait de troupes, que ce qui était nécessaire à la police de leurs factoreries. Il fut positivement stipulé qu’une expulsion immédiate du Bengale punirait la première infraction à ces conventions.

Trois mois après cette grande victoire. Clive partit pour l’Angleterre. Des honneurs et des récompenses l’attendaient dans sa patrie. Sans répondre peut-être à ses droits et à son ambition, il faut convenir, lorsqu’on se rappelle son âge, son rang dans l’armée, et sa position originelle dans la société, que la récompense fut rare et magnifique. Il fut élevé à la pairie d’Irlande, et on lui permit d’espérer un titre anglais. George III, qui venait de monter sur le trône, le reçut avec grande distinction. Les ministres lui témoignèrent de grands égards, et Pitt,

312 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, dont l’influence dans la Chambre des communes et dans le pays était illimitée, s’empressa de manifester sa considération pour un homme dont les exploits avaient si fort contribué à l’éclat de cette époque mémorable. Le grand orateur avait déjà décrit Clive dans le parlement comme un général formé par le ciel môme, comme un homme qui, après avoir été élevé dans un bureau, avait déployé un génie militaire fait pour exciter l’admiration du roi de Prusse. Il n’y avait pas alors de rapporteurs dans la galerie ; mais ces paroles, prononcées avec énergie par le premier homme d’État du temps, étaient arrivées de bouche en bouche dans le Bengale, jusqu’à Clive qui en avait été extrêmement flatté et ravi. A la vérité, depuis la mort du général Wolfe, Clive était le seul général anglais dont ses compatriotes eussent de grandes raisons d’être fiers. Le duc de Cumberland avait été généralement malheureux, et son unique victoire remportée sur ses compatriotes avait été, en raison de l’inflexible sévérité qu’il avait ensuite déployée, plus fatale à sa popularité que ses nombreuses défaites. Conway, versé dans la science de sa profession, était d’un grand courage personnel, mais manquait de vigueur et de capacité. Granby, honnête, généreux et brave comme un lion, n’avait ni talent ni instruction. Sackville, qui ne le cédait à aucun de ses contemporains en capacité et en connaissances, avait encouru injustement, à ce que nous pensons, l’imputation la plus fatale à la réputation d’un militaire. C’était sous les ordres d’un général étranger que les Anglais avaient triomphé à Minden et à Warburg. Il était donc tout simple que la nation -saluât avec joie et orgueil un général qui lui appartenait et que son courage naturel comme sa capacité in-

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Sjinctive avaient rendu l’égal des grands tacticiens allemands.

La fortune de Clive lui permettait de rivaliser avec les plus grands seigneurs d’Angleterre. On a la preuve qu’il avait envoyé en Angleterre plus de quatre-vingt mille livres sterling par l’entremise de la compagnie hollandaise des Indes orientales, et plus de quarante mille livres sterling par la compagnie anglaise. Il avait aussi envoyé des sommes considérables par des maisons particulières. Il possédait des joyaux d’une grande valeur, ce qui était alors aux Indes une manière fort répandue d’envoyer de l’argent en Europe. Il avait acheté des diamants, à Madras seulement, pour vingt-cinq mille livres sterling. Outre une grande quantité d’argent comptant, il avait ses propriétés des Indes qu’il estimait lui-même à vingt-sept mille livres sterling de rente; son revenu annuel, d’après l’avis de sir John Malcolm qui tient à l’estimer le plus bas possible, dépassait quarante mille livres sterling, et au moment de l’avénement de George III les revenus de quarante mille livres sterling étaient aussi rares au moins que le sont à présent les revenus de cent mille livres sterling. Nous pouvons, sans nous compromettre, assurer que jamais un Anglais, ayant commencé la vie sans un sou, ne s’est trouvé à trentequatre ans maître d’une pareille fortune, quelle que fût la carrière qu’il eût embrassée.

Il serait injuste de ne pas ajouter que Clive fit de ses richesses un usage honorable. Dès que la bataille de Plassey eut posé les fondements de sa fortune, il envoya dix mille livres sterling à ses sœurs, distribua une somme égale à des amis et à des parents pauvres, donna l’ordre à son homme d’affaires de payer tous les ans huit cents

314 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, livres sterling à ses parents, et d’exiger qu’ils eussent une voiture, et il institua une rente viagère de cinq cents livres sterling pour son ancien chef Lawrence, dont la fortune était très-mince. On peut estimer à cinquante mille livres sterling les sommes que Clive dépensa de cette manière.

Il se mit alors à soigner ses intérêts électoraux. Ses achats de terres semblent avoir été dirigés en grande partie vers ce but, et il se trouva dans la Chambre des communes, après les élections générales de 1761, à la tête d’un certain nombre de membres qui dépendaient de lui, et dont l’appui eût été important pour tout cabinet. Il ne joua pourtant pas un rôle important dans la politique anglaise. Nous avons vu que son premier attachement s’était porté sur M. Fox; il fut attiré plus tard par le génie et les succès de M. Pitt, mais il finit par former la liaison la plus intime avec George Grenville. Au début de la session de 1764, au moment où les poursuites illégales et impolitiques qu’on avait dirigées contre Wilkes, ce démagogue sans valeur, avaient vivement agité l’esprit public, on s’amusait à Londres d’une anecdote que nous avons apprise dans les mémoires inédits d’Horace Walpole. Le vieux M. Richard Clive qui, depuis l’élévation de son fils, était entré dans une société à laquelle ses anciennes habitudes ne l’avaient pas rendu propre, se présenta au lever du roi, qui lui demanda où était lord Clive : « Il sera bientôt en ville, » dit le vieillard assez haut pour être entendu par le cercle tout entier, et «alors Votre Majesté aura une voix de plus. »

Toutes les pensées de Clive étaient dirigées vers le pays où il s’était si brillamment distingué comme militaire et comme homme d’Élat, et il réglait sa conduite

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politique en Angleterre d’après des considérations qui regardaient l’Inde. Nous sommes fermement convaincu que l'autorité de la compagnie, tout en étant une anomalie, est, de notre temps, une bienfaisante anomalie. Du temps de Clive, ce n’était pas seulement une anomalie, c’était un mal. 11 n’y avait point de conseil de contrôle. Les directeurs étaient, pour la plupart, de simples négociants, ignorant la politique générale, ignorant même les traits distinctifs de l’empire qui leur avait été si étrangement assujetti. La cour des propriétaires imposait sa volonté toutes les fois qu’il lui convenait d’intervenir. Cette cour était à la fois plus puissante et plus nombreuse qu’à présent, car toute action de cinq cents livres sterling conférait alors un vote. Les assemblées étaient populeuses, orageuses, quelquefois tumultueuses ; les discussions étaient violentes jusqu’à l’inconvenance. Toute la turbulence d’une élection à Westminster, tous les tours de passe-passe et toute la corruption d’une élection àGrampound venaient déshonorer les séances de cette réunion; lorsqu’on agitait des questions de la plus haute importance, on fabriquait des votes fictifs sur la plus grande échelle. Clive lui-même acheta pour cent mille livres sterling des actions qu’il partagea entre des propriétaires nominaux sur lesquels il pouvait compter, et qu’il entraînait à sa suite dans chaque discussion et dans chaque vote. D’autres personnes faisaient de même, quoique dans de moindres proportions.

L’intérêt que le public anglais prenait alors aux affaires de l’Inde était infiniment plus grand que de nos jours, et la raison en est évidente. A présent, un employé entre jeune au service de la Compagnie ; il avance lentement ; il a du bonheur s’il peut, à quarante-cinq ans, revenir

316 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, dans son pays avec une pension de mille livres sterling; et des économies montant environ à trente mille livres sterling. Les fonctionnaires anglais, pris en masse, gagnent beaucoup d’argent dans les Indes ; mais aucun fonctionnaire isolé, ne fait une très-grande fortune, et ce que chacun gagne est acquis lentement, honnêtement et laborieusement. Quatre ou cinq grands emplois politiques seulement sont réservés aux hommes publics d’Angleterre. Les postes de résidents, de secrétaires, les sièges dans les conseils des revenus et dans les cours de justice, sont tous occupés par des hommes qui ont consacré au service de la compagnie les plus belles années de leur vie ; et ni l’éclat du talent, ni l’influence des relations, ne peuvent obtenir ces places lucratives pour les gens qui ne sont pas entrés par la porte ordinaire, ou qui n’ont pas régulièrement passé par tous les grades. Il y a soixante-dix ans, on apportait d’Orient en Angleterre moins d'argent que de notre temps ; mais il se partageait entre un nombre de personnes infiniment plus restreint, et on amassait souvent en quelques mois des sommes énormes. Tout Anglais, quel que fût son âge, pouvait espérer d’être l’un des heureux émigrants. S’il faisait un bon discours dans Leadenhall-Street, ou s’il publiait un pamphlet spirituel en faveur du président, il pouvait être envoyé dans l’Inde pour le service de la compagnie, et en revenir, au bout de trois ou quatre ans, aussi riche que Clive ou que Pigot. Le conseil de la compagnie des Indes était donc un bureau de loterie qui invitait tout le monde à tenter la chance, et avait des fortunes princières à offrir en exemple et en récompense au petit nombre des gens heureux. Dès qu’on sut qu’il y avait un endroit dans le monde où un lieutenant-colonel avait reçu un

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matin en présent des propriétés aussi considérables que celles du comte de Bath ou du marquis de Rockingham, et où les fonctionnaires anglais n’avaient qu’à demander, disait-on, pour obtenir la bagatelle de dix ou vingt mille livres sterling, la société anglaise commença à manifester tous les symptômes qui s’étaient montrés dans l’affaire de la mer du Sud, une excitation fébrile, une impatience ingouvernable de devenir riche, un mépris profond pour les gains lents, assurés et modestes.

Il y avait depuis longtemps à la tête du parti prédominant dans le conseil de la compagnie des Indes un directeur capable, puissant et ambitieux, qui s’appelait M. Sullivan. Il avait conçu une grande jalousie de Clive, et se souvenait amèrement de l’audace avec laquelle Clive, étant gouverneur du Bengale, avait maintes fois tenu pour non avenus les ordres des directeurs de la compagnie. Ils s’étaient réconciliés en apparence, lors de l’arrivée de Clive ; mais l’inimitié restait profondément enracinée dans le cœur de tous les deux. Le corps entier des directeurs était alors rééligible tous les ans. Lors de l’élection de 1763, Clive entreprit de détruire le pouvoir de la faction dominante; la lutte fut, raconte-t-il, d’une violence terrible : Sullivan resta vainqueur, et se hâta de tirer vengeance de son ennemi. Le don d’un revenu que Clive avait reçu de Meer Jaffier était valide, dans l’opinion des avocats anglais les plus distingués ; il venait précisément de la même autorité de laquelle la compagnie tenait ses principales possessions du Bengale, et la compagnie y avait depuis longtemps donné son assentiment. Néanmoins, les directeurs résolurent injustement de le confisquer, et Clive fut contraint de déposer contre eux sa plainte en cour de chancellerie.

Mais les affaires étaient sur le point de changer subitement et complètement de face. Tous les vaisseaux arrivant du Bengale apportaient depuis quelque temps des nouvelles alarmantes; le mauvais gouvernement de la province était arrivé à un point qu’on ne pouvait plus dépasser. Qu’attendre, en effet, d’un corps d’employés publics, exposés à des tentations que la chair et le sang ne pouvaient supporter, comme Clive le dit un jour, armés d’un pouvoir irrésistible, et uniquement responsables envers une compagnie corrompue, turbulente, divisée et mal informée, qui siégeait si loin qu’il s’écoulait en moyenne dix-huit mois entre le départ d’une dépêche et l’arrivée de la réponse ? Pendant les cinq années qui suivirent le départ de Clive, le gouvernement des Anglais dans le Bengale était arrivé à un degré de corruption qui semble à peine compatible avec l’existence même de la société. Le proconsul romain qui extorqua, en un an ou deux, dans une seule province, les sommes nécessaires pour élever des palais et des bains de marbre sur les rivages de la Campanie, pour boire dans des coupes d’ambre, pour se régaler d’oiseaux chanteurs, pour don ner en spectacle des armées de gladiateurs et des troupes de girafes, le vice-roi espagnol qui laissait derrière lui les malédictions de Mexico ou de Lima, pour entrer à Madrid avec une longue suite de carrosses dorés et de chevaux caparaçonnés et ferrés d’argent, étaient dépassés par les Anglais de l’Inde. A la vérité, la cruauté n’était pas, à vrai dire, parmi les vices des employés de la compagnie ; mais la cruauté elle-même n’eût guère pu produire de plus grands maux que ceux qui naissaient de leur absence de principes et de leur haie d’être riches. Ils renversèrent leur créature MeerJaffier;

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ils mirent à sa place un autre nabab appelé Meer Cossim. Mais Meer Cossim avait de l'intelligence et une volonté; et, bien qu’il fût suffisamment disposé à opprimer luimême ses sujets, il ne pouvait supporter de les voir courbés dans la poussière par une oppression qui ne lui rapportait aucun profit, bien loin de là, qui détruisait la source de ses revenus. En conséquence, les Anglais renversèrent Meer Cossim, et replacèrent sur le trône Meer Jaffier; et Meer Cossim, après s’être vengé par un massacre qui dépassa en atrocité celui du Trou-Noir, se réfugia sur le territoire du nabab d’Oude. A chaque révolution, le nouveau prince partageait entre ses maîtres étrangers tout ce qu’il pouvait amasser du trésor de son prédécesseur déchu ; il laissait l’immense population de ses États devenir la proie de ceux qui l’avaient, mis sur le trône et qui pouvaient l’en précipiter. Les employés de la compagnie se faisaient concéder, non pour leur maître, mais pour eux-mêmes, le monopole du commerce intérieur presque tout entier ; ils forçaient les indigènes à acheter cher et à vendre bon marché; ils insultaient impunément les tribunaux, la police et les autorités fiscales du pays ; ils couvraient de leur protection une armée d’indigènes qui dépendaient d’eux et qui se répandaient dans les provinces, portant l’effroi et la désolation partout où ils paraissaient. Tous les serviteurs d’un agent anglais étaient armés de tout le pouvoir de leur maître, et leur maître était armé de tout le pouvoir de la compagnie. On amassait ainsi rapidement, à Calcutta, des fortunes énormes, pendant que trente millions de créatures humaines se trouvaient réduites aux dernières extrémités de la souffrance. Les Hindous avaient été habitués à vivre sous la tyrannie, mais non sous une tyrannie sem-

320 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, blable ; ils s’apercevaient que le petit doigt de la compagnie était plus pesant que les reins de Surajah Dowlah. Sous leurs anciens maîtres, ils avaient au moins une ressource : quand le mal devenait intolérable, le peuple se soulevait et renversait le gouvernement ; mais on ne pouvait se débarrasser ainsi du gouvernement anglais. Ce gouvernement, oppressif comme le plus oppressif des despotismes barbares, était fort de toutes les forces de la civilisation ; il ressemblait au gouvernement des mauvais génies plutôt qu’au gouvernement de tyrans humains. Le désespoir même ne pouvait inspirer à la mollesse des Bengalis le courage nécessaire pour alfronter des hommes de race anglaise, cette aristocratie héréditaire de l’humanité, dont la valeur et l’habileté avaient triomphé si souvent lorsqu’ils se trouvaient un contre dix. Cette race infortunée ne tenta jamais de révoltes. Les Hindous se soumettaient parfois à souffrir patiemment ; parfois ils fuyaient devant l’homme blanc, comme leurs ancêtres avaient fui devant les Mahrattes; et le voyageur anglais traversait en palanquin des villes et des villages muets, que le bruit de son arrivée avait rendus déserts.

Les maîtres étrangers du Bengale étaient naturellement l’objet de la haine de toutes les puissances environnantes, et partout cette race hautaine présentait un front intrépide. Ses armées partout inférieures en nombre étaient partout victorieuses. Une succession de généraux formés à l’école de Clive soutenaient encore la réputation de leur pays : « Il faut avouer, dit l’historien musulman de cette époque, que la présence d’esprit, la fermeté de caractère et la bravoure indomptable de cette nation ne peuvent être mises en question. Ils joignent le cûuraae le x>lus déterminé à la sagesse la plus prudente,

et ils n’ont pas d’égaux dans l’art de se ranger en bataille et de combattre en bon ordre. Ils savaient joindre à tant de talents militaires l’art du gouvernement ; s’ils usaient d’autant de sollicitude et d’intelligence pour soulager le peuple de Dieu qu’ils en déployaient pour leur affaires militaires, aucune nation du monde ne leur serait préférable, et ne serait plus digne de commandér. Mais le peuple gémit partout sous leur domination ; il est partout réduit à la pauvreté et à la misère. O Dieu, viens au secours de tes serviteurs affligés, et délivre-les de l’oppression qu’ils endurent ! »

Il était impossible que l’armée restât longtemps exempte des vices qui avaient pénétré dans toutes les autres branches du gouvernement. La rapacité, le luxe et l’esprit d’insubordination s’étendirent des employés civils aux officiers, et des officiers aux soldats. Le mal continua de grandir jusqu’à ce que chaque repas des officiers fût devenu un rendez-vous de cabale et de conspiration, et qu’on ne pût plus maintenir l’ordre parmi les Cipayes sans des exécutions en masse.

Enfin l’état des choses dans le Bengale commença à exciter en Angleterre quelques inquiétudes. Les révolutions qui se succédaient, l’administration désorganisée, les indigènes opprimés, sans que la compagnie s’enrichît. les vaisseaux qui ramenaient tous les jours des aventuriers heureux, en état d’acheter des châteaux et de construire des demeures somptueuses, mais qui apportaient en môme temps des nouvelles alarmantes sur les perspectives financières du gouvernement, la guerre sur les frontières , le mécontentement dans l’armée , le caractère national déshonoré par des excès dignes de Verrès et de Pizarre, un tel spectacle était fait pour ef-

frayer les hommes au courant des affaires de l’Inde. Le cri public était que Clive et Clive seul pouvait sauver l’empire qu’il avait fondé.

Ce sentiment se manifesta de la manière la plus énergique dans une assemblée générale très-nombreuse de la cour des propriétaires. Des gens de tous les partis, oubliant leurs discordes et inquiets pour leurs dividendes, s’écriaient que Clive était l’homme que réclamaient les circonstances, qu’il fallait abandonner les procédés iniques qu’on avait adoptés à propos de ses biens, et le conjurer de retourner aux Indes.

Clive se leva. Il dit que, pour ses biens, il était prêt à faire aux directeurs des propositions qui permettraient, il en avait la confiance, d’arranger les choses à l’amiable. Mais il y avait une difficulté plus sérieuse ; il était bon de leur dire qu’il ne se chargerait jamais du gouverrrient du Bengale tant que son ennemi Sullivan resterait président de la compagnie. Le tumulte devint violent. Sullivan put à peine se faire écouter. Clive avait dans l’assemblée une majorité écrasante. Sullivan demandait que sur cette question on votât au scrutin; mais les lois de la compagnie ne permettent le scrutin que sur la demande de neuf propriétaires, et bien qu’ils fussent présents par centaines, on ne put pas trouver neuf personnes qui voulussent signer la demande.

En conséquence, Clive fut nommé gouverneur et commandant en chef de toutes les possessions anglaises dans le Bengale. Mais il persista dans sa résolution, et refusa d’entrer en fonctions, jusqu’à ce que le résultat de la nouvelle élection des directeurs fût connu. La lutte fut obstinée, mais Clive triompha. Sullivan, naguère maître absolu dans le conseil de la compagnie des Indes* fut

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sur le point de perdre son siège ; il ne s’en fallut que d’une voix, et on nomma président et vice-président des amis du nouveau gouverneur.

Telles furent les circonstances qui accompagnèrent le troisième et dernier départ de lord Clive pour l’Inde. Au mois de mai 1765, il arriva à Calcutta, et trouva toute la machine du gouvernement encore plus complètement désorganisée qu’il ne s’y était attendu. Meer Jaffier, qui avait perdu son fils aîné Meeran peu de temps auparavant, était mort pendant le voyage de Clive. Les fonctionnaires anglais de Calcutta avaient déjà reçu d’Angleterre l’ordre formel de ne plus accepter les présents des princes indigènes; mais ils étaient avides de gain, ils n’étaient pas accoutumés à respecter les ordres de maîtres éloignés, ignorants et négligents, et ils mirent encore une fois le trône du Bengale en vente. Neuf des agents les plus puissants de la compagnie se partagèrent une somme de cent quarante mille livres sterling environ, et en considération de ce présent, un fils tout enfant du nabab qui venait de mourir fut placé sur le trône de son père. Clive reçut en arrivant la nouvelle de ce honteux marché. Dans une lettre particulière écrite à un ami intime, aussitôt qu’il eut pris terre, il épanchait son cœur dans un langage qui, venant d’un homme si entreprenant, si résolu et si peu enclin à un étalage théâtral de ses sentiments, nous paraît singulièrement touchant : « Hélas! dit-il, comme le nom anglais est tombé bas ! Je n’ai pu m’empécher de payer le tribut de quelques larmes à la gloire de la nation anglaise, qui est disparue et perdue sans retour, je le crains. Cependant je le jure par le Grand Être qui sonde les cœurs, et envers lequel nous sommes tous responsables, s’il y a quelque chose

après cette vie ; je suis venu ici, l’âme au-dessus de toutes les corruptions et décidé à- extirper ces maux terribles et toujours croissants, ou à mourir à la peine. »

Le conseil se réunit, et Clive lui annonça sa résolution inébranlable d’effectuer une réforme complète, et d’user à cet effet, dans toute son étendue, de la grande autorité civile et militaire qu’on lui avait conférée. Johnstone, l’un 1 des hommes les plus hardis et les plus corrompus de l’assemblée, fit quelque apparence d’opposition. Clive l’interrompit et lui demanda avec hauteur s’il avait l’intention de mettre en question le pouvoir du nouveau gouvernement. Johnstone fut intimidé et nia toute intention de ce genre. Tous les visages s’allongèrent et pâlirent autour de la table du conseil, et on n’éleva pas une objection.

Clive tint sa parole. Il resta dix-huit mois environ dans les Indes, et dans ce court espace de temps, il accomplit l’une des réformes les plus étendues, les plus difficiles et les plus salutaires qu’aucun homme d’État ait jamais effectuées. Ce fut, plustard, l’époque de sa vie qu’il se rappelait avec le plus vif orgueil. Il avait eu la faculté de tripler sa fortune déjà immense, de conniver à des abus tout en prétendant les faire cesser, de se concilier le bon vouloir de tous les Anglais qui se trouvaient au Bengale, en abandonnant à leur rapacité une race timide, sans appui, qui ne savait pas même où se trouvait l’île d’où lui arrivaient tant d’oppresseurs, et dont les plaintes avaient peu de chances de se faire entendre à travers un Océan de six mille lieues. Clive savait qu’en entreprenant sérieusement une œuvre de réforme, il soulèverait contre lui toutes les mauvaises passions. Il savait combien la haine de ces avides aventuriers serait implacable, lorsque, après avoir espéré d’accumuler en quelques mois

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des fortunes suffisantes pour soutenir le rang de pair d’Angleterre, ils verraient tous leurs calculs déjoués. Mais il avait choisi la bonne part, et il appela toutes les forces de son âme à son aide pour livrer une bataille plus difficile que celle de Plassey. Au début, le succès paraissait impossible à espérer; mais les obstacles commencèrent bientôt à plier devant ce courage de feu et cette volonté ardente. Il fut absolument défendu de recevoir aucun présent des indigènes. Le commerce particulier fut interdit aux agents de la compagnie. La colonie tout entière se souleva comme un seul homme contre ces mesures. Mais l’inflexible gouverneur déclara que, s’il ne pouvait trouver d’appui à Fort-William, il s’en procurerait ailleurs, et il fit venir de Madras des employés civils pour l’aider à faire marcher l’administration. Il destitua les plus factieux parmi les opposants. Le reste se soumit à ce qu’on ne pouvait éviter, et toute résistance disparut au bout de peu de temps.

Clive était trop sage pour ne pas comprendre qu’il fallait attribuer en partie les abus récents à une cause qui ne pouvait manquer de produire des abus de même nature dès que disparaîtrait le poids de sa puissante main. La compagnie a'vait adopté, par rapport aux appointements de ses employés, une maxime erronée. Les salaires étaient trop peu considérables pour permettre même le luxe nécessaire à la santé et au bien-être des Européens sous le tropique. Il était impossible de mettre de côté une roupie sur d’aussi faibles émoluments. On ne pouvait supposer que des hommes doués seulement d’une intelligence ordinaire consentissent à passer dans l’exil les plus belles années de leur vie, sous un soleil brûlant, sans autre avantage que ces gages mesquins. Il

326 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, avait donc été de bonne heure entendu que les employés de la compagnie étaient libres de s’enrichir par leur commerce particulier. Cette habitude avait fait un tort grave aux intérêts commerciaux de la corporation. Sir Thomas Roe, cet intelligent observateur, pressa vivement les directeurs, sous le règne de Jacques Ier, d’appliquer un remède à cet abus : «Interdisez absolument le commerce particulier, disait-il, vos affaires en seront mieux faites. Je sais que cela est dur. Les gens disent qu’ils ne travaillent pas uniquement pour des gages. Vous leur enlèverez ce prétexte si vous leur donnez des gages considérables qui les satisfassent : alors vous saurez ce que vous donnez. »

En dépit de cet excellent conseil* la compagnie persistait dans l’ancien système, donnait de faibles appointements et concourait aux bénéfices indirects des employés. Un membre du conseil recevait alors seulement trois cents livres sterling par an. Cependant il était notoire qu’un fonctionnaire de ce rang ne pouvait vivre dans l’Inde à moins de dépenser dix fois cette somme, et on ne pouvait s’attendre à le voir se contenter de vivre largement dans l’Inde sans mettre quelque chose de côté pour le moment du retour en Angleterre. Avant la conquête du Bengale, ce système, qui pouvait influer sur les dividendes h payer aux propriétaires, ne pouvait guère faire d’autre mal. Mais la compagnie était devenue un gouvernement. On pouvait encore appeler ses employés des agents, des négociants de seconde classe, des négociants de première classe ; ils étaient en réalité les proconsuls, les propréteurs, les procurateurs de vastes régions. Us avaient une puissance imînense. Tout le monde reconnaissait que leur salaire régulier était in-

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suffisant. Les anciens usages du service et la permission tacite de leurs chefs leur donnaient le droit de s’enrichir par des voies indirectes; c’était là l’origine de l’épouvantable oppression et de la corruption qui désolaient le Bengale. Clive vit clairement qu’il était absurde de remettre le pouvoir aux mains des gens pour leur demander ensuite de vivre dans la pénurie. 11 en conclut avec raison que nulle réforme ne serait efficace sans une mesure qui permît de rémunérer largement les employés civils de la compagnie. Il savait que les directeurs n’étaient pas disposés à sanctionner une augmentation de salaire qui serait tirée de leur trésor. La seule conduite qui restât possible a exposé Clive à voir ses actions souvent présentées sous un faux jour; mais il fut, à notre avis, parfaitement justifiable en l’adoptant. Il appliqua à l’entretien du service civil le monopole du sel qui a constitué jusqu’à notre temps Tune des principales sources du revenu de l’Inde, et il en distribua le revenu d’après une échelle qui paraît avoir été assez raisonnablement calculée. Ses ennemis l’accusèrent en conséquence et les historiens l’ont accusé, après eux, d’avoir désobéi à ses instructions, manqué à ses promesses, et autorisé l’abus qu’il avait mission de détruire, c’est-àdire le commerce des employés de la compagnie. Mais tous les juges impartiaux et sagaces admettront qu’il n’y avait en réalité rien de commun entre le système qu’il fonda et celui qu’il était chargé de détruire. Le monopole du sel était une source de revenus pour le gouvernement de l’Inde avant la naissance de Clive. Il continua d’en être ainsi longtemps après sa mort. Les employés civils avaient évidemment droit d’étre soutenus par les revenus locaux; et Clive se borna à charger de leur

entretien une certaine branche de ces revenus. Tout en mettant un terme aux pratiques qui avaient donné si rapidement naissance à des fortunes colossales, Clive donnait ainsi, à tous les fonctionnaires anglais employés en Orient, les moyens d’acquérir lentement, mais sûrement, de l’aisance. Cependant, telle est l’injustice humaine qu’aucun des actes qui souillèrent véritablement la vie de Clive ne lui a attiré autant de blâme que cette mesure qui était en réalité une réforme nécessaire au succès de toutes ses autres réformes.

11 avait réprimé l’opposition dans le service civil ; celle de l’armée était plus redoutable. Quelques-unes des économies ordonnées par les directeurs touchaient aux intérêts du service militaire, et il en résulta une tempête que César lui-même n’eût pas affrontée volontiers. Il n’était pas indifférent de rencontrer la résistance de ceux qui tenaient entre leurs mains la puissance du glaive, dans un pays gouverné uniquement par le glaive. Deux cents officiers anglais entrèrent dans une conspiration contre le gouvernement, et résolurent de donner tous leur démission le même jour, convaincus que Clive accepterait toutes les conditions plutôt que de voir sans chefs l’armée de laquelle dépendait entièrement l’empire anglais en Orient. Ils ne savaient guère à quel caractère indomptable ils avaient affaire. Clive conservait autour de sa personne quelques officiers sur lesquels il pouvait compter. Il fit demander d’autres offi<*iers au fort Saint-George. Il donna même des commissions à des agents commerciaux qui étaient disposés à le soutenir dans cette crise, et il envoya l’ordre d’amener à l’instant à Calcutta tout officier qui donnerait sa démission. Les conspirateurs s’aperçurent qu’ils avaient

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mal calculé. Le gouverneur fut inflexible. Les troupes restèrent fermes. Les Cipayes, sur lesquels Clive avait toujours exercé une influence extraordinaire, lui témoignèrent une fidélité inébranlable. Les meneurs du complot furent arrêtés, jugés et cassés. Les autres, humiliés et découragés, demandèrent la permission de retirer leur démission. Plusieurs avouèrent leur repentir avec larmes. Clive traita avec bonté les jeunes coupables. 11 usa d’une sévérité inflexible envers les chefs du complot, mais sa sévérité ne fut souillée par aucune apparence de malveillance personnelle. Tandis qu’il maintenait rigidement l’autorité légitime de sa charge, il laissait passer avec un magnanime dédain les insultes et les injures qui lui étaient personnelles. Un des -conspirateurs fut accusé d’avoir projeté l’assassinat du gouverneur; mais Clive refusa d’écouter l’accusation: « Ces officiers, » dit-il, « sont des Anglais, non des assassins. »

Pendant qu’il réformait le service civil et qu’il établissait son autorité sur l’armée, il n’était pas moins heu reux dans sa politique étrangère. Son arrivée sur le sol de l’Inde fut immédiatement le signal de la paix. Le nabab d’Oude à la tête d’une armée considérable se trouvait alors sur la frontière du Bahart. Un grand nombre d’Afghans et de Mahrattes l’avaient rejoint, et on avait bien des raisons de craindre une coalition générale des puissances indigènes contre les Anglais. Mais le nom de Clive supprima à l’instant toute opposition. L’ennemi implora la paix dans les termes les plus humbles, et accepta toutes les conditions que le nouveau gouverneur voulut lui dicter.

Au même moment, le gouvernement fut établi dans le Bengale sur une base nouvelle. Le pouvoir des Anglais

dans cette province n’avait jamais été jusqu’alors bien défini. Il ne faisait pas partie de l’ancienne constitution de l’empire, et n’avait jamais été reconnu par aucun traité. Il rappelait le pouvoir que les grands chefs de mercenaires étrangers, les Ricimer et les Odoacre, exerçaient en Italie pendant la décrépitude de l’empire d’Occident, lorsqu’ils élevaient et renversaient à leur gré une série de princes insignifiants décorés des titres de César et d’Auguste. Mais dans l’Inde comme dans l’Italie, les guerriers étrangers trouvèrent à la fin utile de donner à une domination fondée par les armes la sanction de la loi et des autorités anciennes. Théodoric crut de bonne politique d’obtenir de la cour éloignée de Byzance une ordonnance qui le nommait gouverneur de l’Italie, et Clive, d’après le même système, s’adressa à la cour de Delhi, pour obtenir la commission officielle du pouvoir qu’il possédait déjà en réalité. Le Mogol était sans forces, et tout en murmurant il avait de bonnes raisons d’être satisfait des bonnes roupies que les Anglais étaient disposés à lui donner, et qu’il n’aurait jamais pu leur arracher, en échange d’un écrit en caractère persan qui ne lui coûtait rien. Le marché fut bientôt conclu, et le souverain titulaire de l’Indoustan promulgua une ordonnance autorisant la compagnie à recevoir et à administrer les revenus du Bengale, d’Orissa et du Bahar.

Il y avait encore un nabab qui se trouvait, vis-à-vis des autorités anglaises, dans la situation qu’occupaient les faibles restes de la race mérovingienne, les derniers Chilpéric et Childéric, envers leurs habiles et vigoureux maires du palais, Charles-Martel et Pépin. Clive résolut un moment de se débarrasser complètement de ce fantôme; mais il crut plus tard que le nom du nabab pour-

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rait encore être utile, particulièrement dans les relations avec les autres nations de l’Europe. Il pensait que les Français, les Hollandais et les Danois se soumettraient plus volontiers à l’autorité du prince indigène qu’ils ivaient toujours eu l’habitude de respecter, qu’à celle d’une corporation commerciale et rivale. Cette politique pouvait alors être judicieuse ; mais on reconnut bientôt que la feinte était trop transparente pour tromper personne, et on y renonça complètement. L’héritier de Meer Jaffier réside encore à Moorshedabad, l’ancienne capitale de sa maison ; il porte encore le titre de nabab; les Anglais l’appellent encore « Votre Altesse., » et lui permettent de conserver une partie de la pompe royale qui entourait ses ancêtres. Le gouvernement lui paie tous les ans une pension de cent soixante mille livres sterling. Sa voiture est entourée par des gardes et précédée par des serviteurs qui portent des masses d’argent. L’autorité ordinaire des ministres de la justice n’a point d'action sur sa personne ni dans son palais. Mais il n’a pas un atome de pouvoir politique, et n’est en fait qu’un noble et riche sujet de la Compagnie.

Il eût été aisé à Clive, pendant sa seconde administration du Bengale, d’amasser des richesses supérieures à toutes celles que des sujets possédaient en Europe. Il eût pu, sans soumettre les habitants riches de la province à une oppression plus forte que celle qu’exerçaient communément sur eux les plus doux d’entre leurs princes, recevoir tous les ans des présents qui se seraient élevés à trois cent mille livres sterling. Les princes des environs eussent volontiers acheté sa faveur n’importe à quel prix. Le rajah de Bénarès lui offrit des diamants d’une grande valeur. Le nabab d’Oude le pressa d’acccp-

ter une grosse somme d’argent, et une cassette de joyaux précieux. Clive refusa courtoisement, mais péremptoirement, et il faut remarquer qu’il ne se fit pas un mérite de son refus, car ces faits ne furent connus qu’après sa mort. Il tenait un compte exact de ses appointements, de sa part dans les bénéfices provenant du commerce du sel, et des présents que, d’après les habitudes de l’Orient, il eût été de mauvaise grâce de refuser. Il paya, sur la somme provenue de ces ressources, les dépenses exigées par sa situation. Il partagea le reste entre les quelques amis fidèles qui l’avaient accompagné dans l’Inde. Il se vanta toujours et, autant qu’on en peut juger, il se vanta justement, d’avoir diminué et non augmenté sa fortune pendant sa dernière administration.

Il accepta à la vérité une grosse somme. Meer Jaffier lui avait laissé par testament plus de soixante mille livres sterling en espèces et en bijoux; les règlements qu’on venait d’instituer concernaient seulement les présents des vivants et ne s’étendaient pas aux legs des morts. Clive accepta l’argent, mais non pour lui-même. Il remit la somme entière aux mains de la compagnie, pour le bénéfice des officiers et des soldats de son armée mis hors de service. Le fonds qui porte encore son nom doit son origine à ce don princier.

Après un séjour de dix-huit mois dans le Bengale, l’état de la santé de Clive l’obligea à retourner en Europe. Il quitta, pour la dernière fois, au mois de janvier 1767, le pays sur les destinées duquel il avait exercé une si grande influence.

Son second retour duBengale ne fut pas salué, comme le premier, par les acclamations de ses compatriotes. Les

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causes nombreuses qui empoisonnèrent le reste de sa vie, et qui le firent prématurément descendre dans le tombeau, étaient déjà à l’œuvre. Ses anciens ennemis étaient encore puissants et actifs dans le conseil de la compagnie des Indes, et ils avaient reçu le renfort d’une troupe considérable d’alliés dont la violence dépassait infiniment la leur. Toute la horde des pillards et des oppresseurs dont Clive avait délivré le Bengale, le persécutait avec la rancune implacable qui appartient à ces natures abjectes. Beaucoup d’entre eux placèrent leur fortune dans les fonds de la compagnie des Indes, uniquement afin d’être mieux en état de tourmenter l’homme dont la fermeté avait mis des bornes à leur rapacité. On fonda, dans le seul but de l’injurier, des journaux mensongers, et la disposition de l’esprit public était telle alors que ces machinations qui, dans un temps ordinaire, n’eussent eu aucun effet contre la vérité et le mérite, produisirent une impression extraordinaire.

Les grands événements qui s’étaient passés dans les Indes avaient appelé à l’existence une nouvelle classe d’Anglais, que leurs compatriotes appelaient des nababs. Ces individus appartenaient en général à des familles qui n’étaient u\ anciennes ni riches; on les avait envoyés de bonne heure en Orient, et ils avaient amassé là de grandes fortunes qu’ils avaient rapportées dans leur pays natal. Il était naturel que, n’ayant pas eu beaucoup d’occasions de fréquenter la bonne compagnie, ils fissent preuve d’un peu de cette gaucherie et de ce faste ordinaires aux parvenus. Il était naturel qu’ils eussent contracté, pendant leur séjour en Asie, des goûts et des habitudes qui étonnaient les gens qui n’avaient jamais quitté l’Europe et leur répugnaient souvent. Il était naturel qu’après

334 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, avoir joui en Orient d'une grande considération, ils ne fussent pas disposés à .rentrer dans l’obscurité en Angleterre; et comme ils avaient de l’argent sans avoir ni naissance ni grandes relations, il était naturel qu’ils déployassent d’une manière un peu importune le seul avantage qu’ils possédassent. Partout où ils s’établissaient, une espèce de lutte naissait entre eux et les grands seigneurs ou les gentilshommes du pays, lutte semblable à celle qui exista si longtemps en France entre les fermiers généraux et les marquis. Celte antipathie pour l’aristocratie resta longtemps un trait distinctif des employés de la compagnie. Plus de vingt ans après l’époque dont nous parlons, Burke déclarait qu’on pouvait ranger parmi les Jacobins presque tous les hommes revenus des Indes orientales « qui ne peuvent supporter de ne pas voir leur importance actuelle au niveau de leur fortune. »

Les nababs devinrent bientôt une classe de gens fort impopulaires. Quelques-uns d’entre eux avaient fait preuve en Orient de facultés éminentes et rendu de grands services à l’État; mais en Angleterre leurs talents ne paraissaient pas à leur avantage, et leurs services étaient peu connus. On savait qu’ils étaient d’une extraction obscure, qu’ils avaient acquis une grande fortune, qu’ils l’étalaient insolemment, qu’ils la dépensaient avec extravagance, qu’ils faisaient hausser le prix de toutes les denrées de leur voisinage, depuis les œufs frais jusqu’aux bourgs pourris, que leurs livrées effaçaient celles des ducs, que leurs voitures étaient plus belles que celle du lord-maire, que l’exemple de leurs maisons nombreuses et mal gouvernées corrompait la moitié des domestiques du pays, qu’il y avait parmi eux des gens qui, avec toute leur magnificence, ne pouvaient acquérir

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le ton de la bonne compagnie, et qui, en dépit de leurs écuries et de la foule de leurs serviteurs, en dépit de leur vaisselle plate et de leur porcelaine de Saxe, en dépit de la venaison et du vin de Bourgogne, restaient des gens mal élevés. Ces faits excitaient, dans la classe d’où ces gens-là étaient sortis et dans la classe où ils s’efforçaient d’entrer, cette violente aversion qui est l’effet d’un mélange d’envie et de mépris. Mais lorsqu’on en vint à dire que la fortune qui avait permis à son possesseur de distancer le lord-lieutenant sur le champ de course, ou de l’emporter dans les élections du comté sur le chef d’une maison aussi ancienne que le Doomesday Book, avait été amassée en violant la foi publique, en déposant des princes légitimes, en réduisant à la mendicité des provinces entières, tous les instincts les plus purs et les plus élevés de la nature humaine se joignirent aux sentiments bas et mauvais contre le misérable qui avait acquis par le crime et le déshonneur les richesses qu’il prodiguait avec une profusion insolente et sans élégance. Le malheureux nabab semblait un composé des ridicules que la comédie a toujours accablés de ses moqueries les plus impitoyables, et des crimes qui ont jeté le plus d’horreur sur la tragédie, un mélange de Turcaret et de Néron, de Monsieur Jourdain et de Richard III. Un ouragan de haine et de dérision, qu’on ne peut comparer qu’à l’explosion du sentiment public contre les Puritains, au moment de la restauration, éclata contre les employés de la compagnie. L’humanité de l’un était jlessée de la manière dont ils avaient acquis leur argent, l’économie de l’autre de la manière dont ils le dépensaient. Les Dilettanti se moquaient de leur défaut de goût. Les élégants votaient contre eux dans les clubs à cause

336 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, de leur vulgarité. Les écrivains les plus divers en fait de sentiment et de style, les méthodistes et les libertins, les philosophes et les bouffons se trouvaient pour la première fois du même bord. Il serait à peine exagéré de dire que, pendant trente ans, toute la littérature légère de ^Angleterre fut empreinte des sentiments que nous venons de décrire. Footemitsurle théâtre, comme personnage principal, un Anglo-Indou, dissolu, tyrannique, sans générosité, honteux des humbles amis de sa jeunesse, détestant l’aristocratie, ayant cependant un désir puéril d’en faire partie, prodiguant sa fortune à des entremetteurs et à des flatteurs, décorant ses porteurs de chaise des fleurs de serre les plus coûteuses, et étonnant les ignorants par un jargon mêlé de roupies , de lacs et de jaghires. Mackenzie peignit, avec des plaisanteries plus fines, une famille simple, vivant à la campagne, élevée tout à coup à l’opulence par la fortune que l’un de ses membres a amassée dans les Indes, et excitant la dérision par sa gauche imitation des manières des grands. Cowper, dans cette noble remontrance qui respire le souffle de l’inspiration des poètes hébreux, plaçait l’oppression de l’Inde au premier rang de la liste des crimes nationaux dont Dieu punit l’Angleterre par des années de guerres désastreuses, par des défaites dans ses propres mers, et par la perte de son empire transatlantique. Si quelqu’un de nos lecteurs veut prendre la peine de chercher dans les recoins poudreux d’un cabinet de lecture, un roman publié il y a soixante ans, il y a bien des chances pour que le premier ou le second scélérat de l’histoire soit un vieux nabab farouche, avec une immense fortune, un teint basané, un foie en mauvais état, et un cœur dur.

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Tel était, autant qu’on peut en juger maintenant, le sentiment du pays à l’égard des nababs en général. Clive était le nabab par excellence, le plus capable, le plus célèbre, le plus riche, et le plus haut placé de tous. Il étalait sa fortune d’une manière qui ne pouvait manquer d’exciter l’irritation. Il vivait avec une grande magnificence dans Berkeley-Square. Il éleva un palais dans le Shropshire et un autre à Claremont. Son influence parlementaire rivalisait avec celle des plus grandes familles. Mais l’envie trouvait quelque chose à dénigrer dans toute cette splendeur et cette puissance; la richesse et les dignités allaient aussi mal à quelques-uns de ses parents qu’à cette MargeryMushroom peinte par Mackenzie. Avec toutes ses grandes qualités, Clive n’était pas complètement exempt des faiblesses que les satiriques du temps représentaient comme les traits de la classe à laquelle il appartenait. En campagne, ses habitudes étaient remarquablement simples: il était toujours à cheval, ne paraissait jamais qu’en uniforme, :>e portait jamais de vêtements de soie, n’entrait jamais dans un palanquin et se contentait des mets les plus ordinaires ; mais lorsqu’il n’était plus à la tête d’une armée, il mettait de côté cette tempérance Spartiate pour se livrerai! luxe et à l’ostentation d’un sybarite. Bien que sa tournure fût disgracieuse, et que l’expression sévère, intrépide et imposante de ses traits durs rachetât seule leur laideur, il aimait les habits riches et de couleurs gaies, et fournissait sa garde-robe avec une absurde profusion. Sir John Malcolm cite une lettre digne de sir Matthieu Mite dans laquelle Clive « commande deux cents chemises, ce qu’on peut avoir de plus beau et de meilleur pour amour ou pour argent.» Quelques folies de celte espèce, fort exagérées

338 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, par la renommée, firent une impression défavorable sur l’esprit du public. Mais ce n’était pas là ce qu’il y avait de pis. On faisait circuler sur sa conduite en Orient des histoires atroces dont la plupart étaient de pures inventions. Il eut à supporter tout ce qu’avaient d’odieux, non-seulement les mauvaises actions auxquelles il s’était abaissé une *ou deux fois, mais encore toutes les mauvaises actions de tous les Anglais dans les Indes, de mauvaises actions commises en son absence, voire même de mauvaises actions contre lesquelles il avaiténergiquement lutté et qu’il avait sévèrement punies. On lui imputa les abus contre lesquels il avait soutenu avec succès et résolution une guerre honorable. Il fut en un mot regardé comme la personnification de tous les vices et de toutes les faiblesses qu’à tort ou à raison le public attribuait aux aventuriers anglais en Asie. Nous avons nous-même entendu des vieillards qui ne savaient pas un mot de l’histoire de Clive, mais qui avaient conservé les préjugés de leur jeunesse, parler de lui comme d’un diable incarné. Johnson tenait toujours ce langage. Brown, que Clive employait à dessiner son parc, s’étonna de voir dans la maison de son noble client un coffre qui avait naguère été rempli d’or tiré du trésor de Moorsbedabad, et il ne pouvait comprendre comment la conscience du criminel lui permettait de dormir en sentant un pareil objet à côté de sa chambre à coucher. Les paysans du comté de Surrey contemplaient avec une mystérieuse horreur le bâtiment imposant qui s’élevait à Claremont, et disaient tout bas que le méchant lord n’avait ordonné qu’on en fit les murs si épais qu’afin d’arrêter le diable qui devait un jour l’emporter corps et âme. Parmi les rustres qui écoutaient, la bouche béante, cette effrayante histoire,

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se trouvait un jeune garçon fort laid et ne valant pas grand’chose, qui s’appelait Hunter, très-connu depuis sous le nom de William Huntington S. S., et la superstition, qui se mêlait si étrangement à la fourberie de ce remarquable imposteur, semble être provenue en partie des histoires qu’il avait entendu raconter sur la vie et le caractère de Clive.

Cependant l’impulsion que Clive avait donnée à l’administration du Bengale allait tous les jours s’affaiblissant; on avait abandonné sur plusieurs points sa politique; les abus qu’il avait réprimés commençaient à renaître, et à la fin une de ces terribles calamités que ne peut détourner le meilleur gouvernement vint aggraver les maux qu’un mauvais gouvernement avait engendrés. Pendant l’été de 1770, les pluies manquèrent, la terre était desséchée, les citernes vides, les rivières coulaient à peine dans leur lit, et la famine, une de ces famines connues seulement dans les pays où la nourriture de chaque ménage dépend de la récolte d’un petit coin de terre qu’il cultive, plongea la vallée du Gange tout entière dans le désespoir et la mort. Des femmes jeunes et délicates, qui n’avaient jamais levé leur voile devant le public, sortaient du fond des appartements où la jalousie orientale veillait naguère sur leur beauté, et se prosternaient aux pieds des passants en implorant à grands cris une poignée de riz pour leurs enfants L’Hoogley roulait tous les jours des milliers de cadavres devant les portiques et les jardins des conquérants anglais. Les rues mêmes de Calcutta étaient encombrées de morts et de mourants. Faibles et décharnés, ceux qui survivaient n’avaient pas la force de porter les corps de leurs parents sur le bûcher funeste ou au fleuve sacré ; ils ne pouvaient pas même écarter

340 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, les chacals et les vautours qui en plein jour se nourrissaient de restes humains. On ne put vérifier exactement le nombre des morts, mais on les comptait par millions. Ces tristes nouvelles ajoutèrent à l’agitation qui régnait déjà en Angleterre sur toutes les questions qui concernaient l’Inde. Les propriétaires des actions de la compagnie des Indes furent inquiets pour leurs dividendes. Tous les gens doués de quelque humanité furent touchés des souffrances de nos malheureux sujets, et Tindignation commença à se mêler à la pitié. On disait que les employés de la compagnie avaient occasionné la famine en monopolisant tout le riz du pays, qu’ils avaient vendu le grain huit, dix, douze fois le prix qu’ils l’avaient acheté, qu’un fonctionnaire anglais qui ne possédait pas cent guinées l’année précédente avait fait passer à Londres, dans ce moment de misère, soixante mille livres sterling. Nous ne croyons pas ces accusations fondées. Il est probable que les employés de la compagnie s’étaient aventurés, depuis le départ de Clive, à faire le commerce du riz. S’ils faisaient le commerce du riz, il est certain qu’ils durent gagner à la disette. Mais il n’y a aucune raison de croire qu’ils eussent amené ou aggravé un mal qui s’explique assez par les causes physiques. Le cri public qui s’éleva contre eux à cette occasion, était probablement aussi absurde que les imputations jetées jadis par les hommes d’État en Angleterre dans ies temps de famine et par ies juges contre les négociants en blé, imputations que répètent encore quelques vieilles femmes. L’indignation fut toutefois si vive et si générale qu’elle semble avoir fait impression même sur un esprit aussi fort au-dessus des préjugés vulgaires que celui d’Adam Smith. Ce qui est plus extraordinaire encore, c’est que

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ces malheureux événements vinrent augmenter l’impopularité de lord Clive. 11 était en Angleterre depuis plusieurs années quand la famine éclata; aucune de ses mesures n’avait la moindre tendance à produire une semblable calamité. Si les employés de la compagnie avaient fait le commerce des grains, ils l’avaient fait en contravention directe aux règlements qu’il avait institués et qu’il avait résolument maintenus tant qu’il avait été au pouvoir. Mais aux yeux de ses compatriotes, il était, comme nous l’avons dit, le nabab par excellence, la personnification du caractère anglo-indou, et pendant qu’il bâtissait et qu’il plantait dans le comté de Surrey, on le tenait pour responsable d’une année de sécheresse dans le Bengale.

Le Parlement avait jusqu’alors accordé fort peu d’attention à nos possessions d’Orient. Depuis la mort de George II, une série de ministères faibles, tour à tour flattés et trahis par la Cour, s’étaient rapidement succédé les uns aux autres pour exercer un semblant de pouvoir. Les intrigues du palais, les émeutes de la capitale et les mouvements insurrectionnels des colonies américaines n’avaient pas laissé aux conseillers de la couronne beaucoup de loisir pour étudier les affaires de l’Inde. Lorsqu’ils intervenaient, leur intervention était faible et irrésolue. Lord Chatham à la vérité, pendant le court moment de sa suprématie dans le conseil de George III, avait conçu l’idée de proposer une mesure générale et hardie à propos des conquêtes de la compagnie; mais ses plans avortèrent, grâce à l 'étrange maladie qui commença alors à obscurcir ses admirables facultés.

En 1772, tout le monde sentit enfin que le Parlement ne pouvait plus négliger les affaires de l’ïnde, Le minis-

1ère était plus forl que tous ceux qui avaient possédé le pouvoir depuis la rupture survenue en 1761 entre M. Pitt et le grand parti whig. Nulle question pressante de politique intérieure ou européenne n’exigeait l’attention des hommes poliliques. On jouissait d’un moment de calme, court et trompeur, entre deux tempêtes. L’excitation causée par les élections du Middlesex s’était apaisée; le mécontentement de l’Amérique ne présageait pas encore la guerre civile ; les embarras financiers de la compagnie amenèrent une crise; les ministres furent obligés de prendre la question en main, et l’orage qui s’amassait depuis si longtemps fondit enfin sur la tête de Clive.

Sa situation était singulièrement malheureuse. Il était détesté dans le pays, détesté dans le conseil de la compagnie, détesté surtout par les riches et puissants employés de la compagnie dont il avait réprimé la rapacité et la tyrannie. Il avait à porter le poids de ses bonnes et de ses mauvaises actions, de tous les abus commis et de toutes les réformes exécutées dans l’Inde. L’état du monde politique était tel qu’il ne pouvait compter sur l’appui d’aucun allié puissant. Le parti auquel il appartenait naguère, celui de George Grenville, avait été hostile au gouvernement, et pourtant ne s’était jamais franchement uni aux autres sections de l’opposition, à la petite bande de ceux qui suivaient encore la fortune de lord Chatham, ou au corps considérable et respectable dont lord Rockingham était le chef avoué. George Grenville était mort: ses partisans étaient dispersés, et Clive, sans relation avec les puissantes factions qui divisaient le Parlement, ne pouvait compter que sur les votes des membres qu’il avait fait élire. Ses ennemis, surtout les ennemis de ses vertus, étaient féroces,

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implacables, sans scrupules. Leur malice ne tendait à rien moins qu’à la ruine absolue de sa fortune et de sa réputation. Ils souhaitaient de le voir expulsé du Parlement et dépouillé de ses éperons, de voir ses biens confisqués, et on peut se demander si un pareil résultat aurait suffi pour assouvir leur soif de vengeance.

La tactique parlementaire de Clive ressembla à sa tactique militaire. Abandonné, entouré, accablé par le nombre, voyant tout ce qui lui était cher en péril, il ne daigna pas même rester sur la défensive, et poussa hardiment en avant son attaque. Au commencement de la discussion sur les affaires de l’Inde, il se leva, et dans un discours long et fort préparé, se justifia d’une grande partie des accusations qu’on mettait en avant contre lui. On dit qu’il produisit une grande impression sur ses auditeurs. LordChatliam, qui. était alors l’ombre de lui-même, mais qui aimait à hanter le théâtre de sa gloire, se trouvait ce soir-là sous la galerie de la Chambre des communes, et il déclara qu’il n’avait jamais entendu un plus beau discours. Clive le fit imprimer plus tard, et même quand on a fait la plus large part au secours qu’il a pu recevoir de ses amis littéraires, le discours prouve que Clive possédait non-seulement un jugement'sain et un grand courage, mais encore un talent pour la discussion et la déclamation qui aurait pu, s’il eût été cultivé avec soin, s’élever au plus haut degré de distinction. Il se borna, dans cette occasion, à défendre les mesures de sa dernière administration, et il y réussit assez pour que ses ennemis crussent désormais plus prudent de diriger à l’avenir leurs principales attaque" contre la première partie de sa vie.

Cette époque présentait malheureusement à leur ani-

3 U ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, mosité quelques points attaquables. On nomma au scrutin une commission chargée de faire une enquête sur les affaires de l’Inde, et cette commission examina avec un soin malveillant toute l’histoire de la grande révolution qui avait renversé Surajah Dowlah et placé Meer Jaffier sur le trône. Clive fut soumis à des interrogatoires minutieux et réitérés, et se plaignit ensuite amèrement de ce qu’on l’avait traité, lui, le baron de Plassey, comme un voleur de moutons. La hardiesse et la franchise de ses réponses suffiraient seules à prouver combien les ruses auxquelles il s’était abaissé parfois, dans le cours de ses négociations avec les Orientaux, étaient étrangères à sa nature. Il avoua la fraude qu’il avait employée pour tromper Omichund, et dit résolument qu’il n’en avait pas honte, et qu’il agirait encore de même, dans la même situation. Il reconnut qu’il avait reçu des dons immenses de Meer Jaffier, mais il nia que ce fût aux dépens d’aucune obligation d’honneur gu de moralité. Il décrivit, dans un langage animé, la position où l’avait placé sa victoire : un grand prince dépendant de son bon plaisir, une cité opulente craignant d’être livrée au pillage, de riches banquiers enchérissant les uns sur les autres pour obtenir de lui un sourire, des caves remplies d’or et de bijoux ouvertes à lui seul : « Par Dieu, monsieur le président,» s’écria-t-il, «je m’étonne, à l’heure qu’il est, de ma modération. » ‘

L’enquête s’étendit si loin que la session fut levée avant qu’elle fût achevée ; on la continua dans la session suivante. Lorsque la commission eut achevé ses travaux, les hommes éclairés et impartiaux n’eurent pas grande peine à prendre un parti sur la décision. Il était évident que Clive avait été coupable de certains actes qu’on ne

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pouvait justifier sans porter atteinte à l’autorité des lois les plus sacrées qui régissent les relations des individus et des États; mais il était également évident qu’il avait déployé un grand talent, voire même une grande vertu; qu’il avait rendu des services éminents à son pays et à la population de l’Inde, et que ce n’étail pas, à vrai dire, pour ses rapports avec Meer Jaffier, ni pour la ruse dont il avait usé envers Omichund, mais bien pour son énergique résistance à la rapacité et à la tyrannie qu’il se trouvait mis en cause.

La justice criminelle ordinaire ne connaît pas les compensations. On ne peut faire valoir l’action la plus méritoire pour répondre à l’accusation la plus légère. Un homme qui a vendu de la bière un dimanche matin ne peut rappeler pour sa défense qu’il a sauvé, au risque de sa vie, celle d’un de ses semblables. S’il a attelé un chien de Terre-Neuve à la voiture de son petit enfant, il ne peut rappeler pour sa défense qu’il a été blessé à Waterloo. Mais ce n’est pas ainsi qu’il faut traiter des hommes qui, élevés au-dessus des entraves ordinaires, soumis à des tentations plus qu’ordinaires, ont droit à une mesure extraordinaire d’indulgence. De tels hommes devraient être jugés par leurs contemporains comme ils le seront par la postérité. Il ne faudrait, certes, pas qualifier de bonnes leurs mauvaises actions, mais il faudrait peser avec équité leurs bonnes et leurs mauvaises actions ; et si, tout compte fait, le bien l’emportait, la sentence devrait exprimer non-seulement l’acquittement, mais l’approbation. Il n’y a pas dans l’histoire un seul grand homme qui pût être absous par un juge qui tiendrait obstinément les yeux fixés sur un ou deux actes injustifiables. Bruce Je libérateur de l’Écosse,

Maurice de Saxe, le libérateur de F Allemagne, Guillaume d’Orange, le libérateur de la Hollande, Murray, le bon régent, Cosme de Médicis, le père de la patrie, Henri IV de France, Pierre le Grand de Russie, comment le meilleur d’entre eux supporterait-il un pareil examen? L’histoire contemple les choses de plus haut, et le meilleur tribunal pour les grands procès politiques est le tribunal qui anticipe sur la sentence de l’histoire.

Les hommes raisonnables et modérés de tous les partis éprouvaient ce sentiment dans l’affaire de Clive. Ils ne pouvaient déclarer qu’il fût irréprochable, mais ils n’étaient pas disposés à l’abandonner à cette meute de misérables pleins de bassesse et de rancune qui l’avaient mis aux abois, et voulaient le mettre en pièces. Lord North, qui ne lui était pas très-favorable, n’avait pas envie de se porter contre lui à des extrémités. Pendant que l’enquête se poursuivait, Clive, qui avait été créé chevalier du Bain quelques années auparavant, fut reçu avec grande pompe dans la chapelle de Henri Vil Il fut nommé quelque temps après lord lieutenant du Shropshire. Quand il se présenta pour le baisemain, George II, qui avait toujours été bien disposé pour lui, l’admit à une audience particulière, lui paxla une demiheure des affaires de l’Inde, et fut visiblement ému quand le général qu’on persécutait rappela ses services et la façon dont on les avait récompensés.

L’accusation arriva enfin, sous une forme précise, devant la Chambre des communes. Burgoyne, président du comité, homme du monde, plein d’esprit et d’honneur, auteur dramatique agréable, dont on n’avait jamais mis en question le courage militaire, et dont on estimait fort

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îa capacité, fut chargé de soutenir l’accusation. Les membres du cabinet se rangèrent des deux côtés, car toutes les questions étaient libres alors, à l’exception des propositions présentées par le gouvernement, ou de celles qui impliquaient quelque blâme contre le gouvernement. Le procureur général Thurlow faisait partie des assaillants. L’avocat général Wedderburne, sincèrement attaché à Clive, défendit son ami avec une rare vigueur d’arguments et de langage. Il est curieux de remarquer que Thurlow fut quelques années plus tard le champion le plus résolu de Warren Hastings , tandis que Wedderburne se trouvait parmi les plus impitoyables persécuteurs de cet homme d’État, grand malgré ses défauts. Clive se défendit lui-même, moins longuement et avec moins d’art que l’année précédente, mais avec beaucoup d’énergie et d’une manière touchante. Il rappela ses grandes actions et les injures qu’il avait subies ; puis recommandant à ses auditeurs de se souvenir qu’ils allaient prononcer non-seulement sur son honneur, mais sur le leur propre, il quitta la Chambre.

Les Communes décidèrent que les conquêtes ducs aux armes de l’État appartiennent à l’État seul, et qu’il est illégal, de la part des serviteurs de l’État, de se les approprier. On décida que cette règle salutaire semblait avoir \ été systématiquement violée dans le Bengale par les fonctionnaires anglais. Le lendemain on fit un pas de plus, et la Chambre décida que Clive avai! obtenu de grosses sommes de Meer Jaffier, au moyen du pouvoir dont il disposait en qualité de commandant des forces anglaises dans l’Inde. Ici la Chambre s’arrêta. Elle avait voté les deux parties du syllogisme de Burgoyne, mais elle répugnait à en tirer les conséquences logiques. Quand

348 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, on proposa de déclarer que lord Clive avait abusé de son pouvoir et donné un mauvais exemple aux serviteurs du public, la question préalable fut mise aux voix et passa. Enfin , longtemps après que le jour se fut levé sur un débat très-animé, Wedderburne proposa de déclarer qu’en meme temps lord Clive avait rendu à son pays de grands et méritoires services, et la proposition passa sans que la Chambre eût besoin de se diviser.

Le résultat de cette mémorable enquête nous paraît, à tout prendre, faire honneur à la justice, à la modération et au jugement de la Chambre des communes. Ses membres n’avaient pas, à vrai dire, de bien fortes tentations de condamner Clive. Ils auraient été de mauvais juges d’une accusation portée contre Jenkinson ou contre Wilkes ; mais la question qui concernait Clive n’était pas une question de parti, et la Chambre agit avec le bon sens et les bons sentiments qu’on peut toujours attendre d’une assemblée d’Anglais bien élevés, quand ils ne sont pas aveuglés par la passion.

Les procédés équitables et modérés de la Chambre des communes furent mis en relief par un grand contraste. Le misérable gouvernement de Louis XY avait assassiné, directement ou indirectement, presque tous les Français qui avaient servi leur pays avec distinction dans l’Orient. M. de Labourdonnais fut jeté à la Bastille. Après de longues années de souffrance, il n’en sortit que pour mourir. Dupleix, dépouillé de son immense fortune , le cœur brisé par les humiliations qu’il avait subies en attendant dans les antichambres, descendit ignoré au tombeau. Lally fut traîné au lieu ordinaire des exécutions, un bâillon entre les dents. Les Communes d’Angleterre , d’autre part, traitaient leur général encore vivant avec le

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discernement et la justice qu’on témoigne rarement , si ce n’est aux morts. La Chambre établit des principes généraux, sains et justes; elle indiqua délicatement les points sur lesquels Clive s’était éloigné de ces principes, et tempéra cette légère semonce par de justes éloges. Ce contraste frappa Voltaire, toujours partial pour l’Angleterre, et toujours empressé de démontrer les torts des Parlements français. Il paraît même qu’il avait, à cette époque, l’intention d’écrire l’histoire de la conquête du Bengale. Il parla de son projet au docteur Moore quand cet amusant écrivain alla le voir à Ferney. Wedderburne prit grand intérêt à ce dessein, et pressa Clive de fournir des matériaux. S’il eût exécuté son plan, Voltaire aurait certainement publié un livre contenant beaucoup de récits animés et pittoresques, beaucoup de sentiments justes et humains exprimés d’une manière frappante , beaucoup de bévues plaisantes, beaucoup de moqueries à propos de la chronologie de Moïse, beaucoup d’anecdotes scandaleuses à propos des missionnaires catholiques, et beaucoup de traits de théo-philanthropie sublime qu’il aurait dérobés au Nouveau Testament pour les mettre dans la bouche de brahmes vertueux et philosophes.

Clive put enfin jouir avec sécurité de sa fortune et de ses honneurs. Il était entouré d’amis et de parents dévoués, et il n’avait pas encore passé l’âge de la vigueur du corps et de l’esprit. Mais les nuages s’amoncelaient depuis longtemps sur son esprit qui fut bientôt plongé dans d’épaisses ténèbres. Il était sujet depuis sa jeunesse à des accès de cette mélancolie noire qui fait que les hommes « seraient ravis de joie et auraient de grands transports s’ils trouvaient le sépulcre. » Pendant qu’il était encore employé à Madras, il avait tenté deux fois

350 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, de se tuer. L’occupation et la prospérité avaient eu d’heureux effets sur son esprit. Dans l’Inde, pendant qu’il était absorbé par de grandes affaires, et en Angleterre, pendant que le rang et la richesse avaient encore le charme de la nouveauté, il avait résisté à sa tristesse naturelle. Mais il n’avait plus rien à faire ni à désirer. Son esprit actif languissait et dépérissait dans l’inaction comme une plante dans une atmosphère qui ne lui convient pas. La malveillance que ses ennemis avaient déployée en le poursuivant, l’indignité du traitement qu’i1 avait subi de la part du comité, la censure qu’avait prononcée la Chambre des communes, quelque adoucie qu’elle fût, le sentiment qu’un grand nombre de ses concitoyens le regardaient comme un tyran cruel et perfide, tout contribuait à l’irriter et à l’abattre. En même temps des souffrances physiques aiguës agissaient sur son caractère. Durant sa longue résidence dans un climat brûlant, il avait contracté plusieurs maladies douloureuses. Afin de se procurer quelque soulagement, il avait appelé l’opium à son aide, et il devint peu à peu l’esclave de ce perfide allié. Jusqu’au dernier momentpourtanl, un éclair de génie venait quelquefois traverser sa mélancolie. On dit qu’aprôs avoir passé plusieurs heures dans le silence et l’assoupissement, il lui arrivait parfois de se réveiller pour discuter quelque grande question; il déployait alors dans toute leur vigueur les facultés du soldat et de l’homme d’État;puis il se laissait retomber dans son mélancolique repos.

Les querelles avec l’Amérique étaient devenues si graves qu’un appel aux armes semblait inévitable, et les ministres désiraient profiter des services de Clive. S’il eût encore été ce qu’il était quand il fit lever le siège de

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rallia et qu’il détruisit l’armée et la flotte hollandaises à l’embouchure du Gange, il est probable que la résistance des colons eût été domptée, et que l’inévitable séparation eût été retardée de quelques années. Mais il était trop tard; cet énergique esprit succombait à des souffrances de tout genre. Clive mourut de sa propre main le 22 novembre 1774. Il venait d’entrer dans sa quaranteneuvième année.

Le vulgaire ne vit autre chose, dans la fin terrible de tant de gloire et de prospérité, que la confirmation de ses préjugés; et quelques hommes d’une piété et d’un talent véritables oublièrent les maximes de la religion et de la philosophie, au point d’attribuer hautement ce lugubre événement à la juste vengeance de Dieu et aux horreurs d’une mauvaise conscience. C’est avec des sentiments bien différents que nous contemplons le spectacle d’un grand esprit ruiné par la lassitude de la satiété , par les souffrances de l’honneur blessé, par des maladies fatales, et par un remède plus fatal encore.

Clive commit de grandes fautes, et nous n’avons pas cherché aies cacher; mais lorsqu’on pèse ses fautes avec ses mérites, et qu’on les considère en regard de ses tentations, il ne nous parait pas qu’elles doivent le priver de ses droits à tenir une place honorable dans l’estime de la postérité.

Le renom des armes anglaises dans l’Orient date de la première visite de Clive aux Indes. Jusqu’à son apparition, ses compatriotes passaient pour de simples colporteurs, tandis qu’on regardait respectueusement les Français comme un peuple fait pour vaincre et pour gouverner. Son courage et sa capacité rompirent le charme. La défense d’Arcot commença en Orient cette longue série de

352 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, triomphes qui finit à la prise de Ghizni. Il ne faut pas oublier qu’il n’avait que vingt-cinq ans lorsqu’il prouva qu’il était mûr pour le commandement militaire. C’est une distinction rare, sinon unique. Alexandre le Grand, Condé et Charles XII gagnèrent à la vérité de grandes batailles dans un âge plus tendre encore; mais ces princes étaient entourés de vieux généraux d’une habileté consommée, aux conseils desquels il faut attribuer les victoires du Granique, de Rocroi et de Narva. Clive était jeune et sans expérience, mais il en avait plus qu’aucun de ceux qui servaient sous lui. Il fut obligé de se former lui-même, de former ses officiers et son armée. Autant que nous pouvons nous souvenir, le seul homme qui ait donné aussi jeune d’aussi grandes preuves de talent militaire, c’est Napoléon Bonaparte.

L’ascendant politique des Anglais dans l’Inde date de la seconde visite de Clive dans ce pays. Son habileté et sa résolution réalisèrent, et au delà, dans l’espace de quelques mois, toutes les splendides visions qui avaient pu traverser l’esprit de Dupleix. Le plus heureux des proconsuls n’ajouta jamais à l’empire romain une pareille étendue de territoire cultivé, ni des revenus aussi considérables, ni une pareille multitude de sujets. Jamais d’aussi riches dépouilles ne passèrent sous les arcs de triomphe, ne traversèrent la voie Sacrée et le Forum encombré par la multitude, pour s’arrêter au seuil du tcmpie de Jupiter Tarpéien. La renommée des vainqueurs d’Antiochus et de Tigrane pâlit devant les glorieux exploits qu’accomplit le jeune aventurier anglais à la tête d’une armée qui n’égalait pas en nombre la moitié d’une légion romaine. La pureté de l’administration de notre empire d’Orient

LORD CLIVE

date de la troisième visite de Clive dans l’Inde. Lorsqu’il débarqua à Calcutta en 1763, on regardait le Bengale comme un lieu où l’on envoyait les Anglais pour y devenir riches le plus tôt possible et par tous les moyens. Clive engagea le premier une guerre infatigable et impitoyable contre ce système gigantesque d’oppression, d oxtorsion et de corruption. Il mit bravement au jeu danj cette guerre son repos, sa réputation et son immense fortune. Le même sentiment de justice qui nous défend de cacher ou de pallier les fautes de la première partie de sa vie, nous oblige à dire que ces fautes furent noblement réparées. Si l’opprobre de la compagnie et de ses employés a été effacé; si le joug d’un maître étranger, partout ailleurs le plus pesant de tous les jougs, s’est trouvé plus léger dans l’Inde que celui de toutes les dynasties indigènes; si, à cette horde de voleurs publics qui répandaient jadis l’effroi dans toute la plaine du Bengale, on a vu succéder un corps de fonctionnaires aussi éminents parleur intégrité, leur désintéressement et leur esprit public que par leur capacité et leur activité ; si nous voyons de nos jours des hommes comme Munro, Elphinstone etMetcalfe, après avoir conduit leurs armées à la victoire, après avoir déposé et couronné des rois, revenir dans leur patrie fiers de leur honorable pauvreté, en quittant un pays qui offrait naguère à tous les agents avides l’espoir de richesses incalculables, l’honneur en est dû en grande mesure à Clive. Son nom est placé très-haut sur ia liste des conquérants ; mais on le retrouve sur une liste plus belle, sur la liste de ceux qui ont beaucoup travaillé et beaucoup souffert pour le bonheur de l’humanité. L’histoire assignera au soldat sa place au même rang que Lucullus et Trajan, et elle ne refusera

354 ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES, pas au réformateur sa part du respect que la France conserve au nom de Turgot, et qu'éprouveront les générations les plus reculées des Indous en contemplant la statue de lord William Bentinck.

WARREN HASTINGS

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