LE 15 MARS
Lorsque» dans un coDcours de poésie^ TAcadéoiie ren* contre un esprit élevé, sérîeasemeot amoureux de l*art des
vers, peu jaloux de succès faciles, et dès ses premiers pas dévoué sans retour au cuite désintéressé du beau, ne cro^fez pas qu'elle se contente de lui donner une couronne ; elle a déjà plus d'ambilion pour lui. Comme une utère de laïuille qui pressent et observe les chances, même lointaines, d*une
alliance aisorlie, elle buiL des yeux bou lauréat, cl lorsque des victoires nouvelles» toujours dignement achetées, Tout mûri pour un plus grand honneur, elle se Tassocie avec joie; le lieu secret qui runissait à elle devient une adoption publique.
C'est ce chemin, monsieur, qui vous a conduit parmi nous.
Vous D*éticz pas seul à le suivre; quelques digues tmules se pressaient sur vos pas. fliéme en ce temps de sommeil et de prose, tout feu sacré n'est pas lUeint et la lyre se fait entendre encore. Ce n'est plus, comme il y a trente ans, la grande voix des renommées populaires qui proclame les poêles ; ces noms que la foule connaît, qui volent en tous lieux comme des noms de rois ou de capitaines, la mort nous les enlève, Il ne nous en vient plus; mais noas*prêtons roreille à ceux que nous apporte Técbo de quelques oasis où les adorateurs de Tart et de la pensc^e brûlent encent un pur encens. C'est là que s'est formée cette jeune phalange dont vous êtes le précurseur. Pourquoi faut-^l que dans ses rangs, à la joie de votre triomphe, se soft si piouipteuient uiôlé un deuil inattendu? Vous avez exprimé, monsieur, des regrets que nous partageons tous. Ce nom de Brizeux qui vous est cher avait déjà, dans cette enceinte, noblement retenti > et quand l'heure serait venue de rendre un nouvel hommage aux chastes muses, aux aspirations d'un talent noble et pur, nos rangs, j'en ai la coufiance, ?e seraient ouverts à l'auteur de Marie. Sans être de méiue école, vous 4tiee de même famille. Ses vers exhalent comms les vôtres un parfum de candeur; comme vous il se pénétrait d'un religieux amour au spectacle de la natiure. L'iiO' rizon seul diiïérait entre vous de profondeur et d'étendue: tout l'univers était pour lui daus sa Bretagne; pour vous» votre Bretagne, c*est l'univers entier.
N'en déplaise à la noble ville dont tout à l'heure vous nous parliez en fils reconnaissant, elle n'est pas votre vraie patrie. Pour respirer à Taise et pour chanter en liberté, il vous faut plus d'espace. Votre cœur de poète habite inc^
samment ces remparts de granit et de neige dont voua
voyez, du bord de votre l\liône, Liiliei au loin les cimes étincelantes. Là se découvre à vos regards Tœuvre du Créateur dans son immensité. Vous aimez cette chatne des Alpes, ce silencieux désert, vous Taimez, non par misanthropie, mais plus vous êtes loin des hommes, plus près vous vous croyez de Dieu. Vous montez aux derniers sommets; c'est là que se plaît votre muse, elle est là daps son vrai royaume ; ce qui n'empêche pas qu'au besoin elle sait descendre vers la plaine, s'arrêter devant la plus modeste fieur^ écouter les plus légers murmures, les plus douces • chansons des oiseaux, des feuilles ou du vent, sentir, en un mot, la nature, et bénir son auteur dans ses plus délicates merveilles comme dans ses plus gigantesques créations.
S'il ruo fallait d'un mot indiquer ce qui vous dislingue de vos frères eu poésie, je dirais que vous portez dans l'idylle le soufRe et la grandeur épiques. Vous n'en excluez pas la grâce et la fraîcheur : c'est bien encore l'idylle, mais il s'y mêle un sens profond, je ne sais quelle gravité qui semble appartenir au lyrisme des premiers ftges. 'L'esprit des psaumes est dans vos pastorales; de vos concerts champêtres sortent des hymes et des prières, et ce mélange de mélodies contraires, de modes opposés, de lydien et de dorique, s'accomplit avec vous sans effort ni système. C'est votre instinct que ces hardis contrastes; le sentiment de la nature vous les suggère, vous ne les créez pas. Heureuse sauvegarde, car, il faut bien le reconnaître, cette source d'inspirations qu'on est convenu d'appeler le sentiment de la nature, et qui, depuis uu demi-siècie, a fait jaillir en ce pays tant de beaux vers, tani d*admirables pages, souvent
m DISCOURS ACADÉMIQUES*
aussi répand des flots moins purs. Le faux enthousiasme s*en échappe parfois dans des torrents de métaphores et de descriptions. Cbes Tous, rien de pareil, et, quand il tous arrive d'être emporté plus loin ou plus haut que ne le souhaiterait une austère crilique, amoureuse surfont d'o^ | dre et de<îlarté, le goût du vrai vous ramène bientôt vers I des régions sereines, où vous planez en plein soleil et d'une j aile assurée.
Dès votre premier poëme vous avez donné la mesure el de Totre talent et du vrai caractère de votre poésie. Oa • pouvait s'y méprendre, à ne juger que sur le titre. Ce nom de Psyché tout d'abord nous transporte dans un monde qui n*est pas le vôtre; mais on ne tarde pas A reconnaître de quelle Psyché il est ici queslion. Vous pi'ntHrez au fond de la gracieuse fable que nous a transmise Apulée, et soulevant A demi son vêtement mythologique, vous nous la faites voir dans sa forme native coinme à travers un voile transparent. Votre Psyché, c'est l'Ame humaine : c'est notre bis* toire que vous nous racontez! Je ne sais pas de peintnre | plus charmante que la naissance ou plutôt le névcil de cette jeune fille placée par vous dans les jardins de l'Age d*or, es milieu d'une naluie jeune el pure elle-même, qui tressaille A son aspect et la contemple avec amour. Ces fleurs qui l'embaument A renvi,ces arbres qui s'i^panouisscntpourli mieux abriter, ces ruisseaux qui s'arrt}tent pour mieux refléter son image, ces lions qui rampent A ses pieds, ces tigres qui la caressent, et ce chœur invisible de voix mystérieuses qui peu à peu l'entraine dans les bras de son nocturne i époux, voilA le radieux prélude par lequel vous ouvres la scène. Le temps me manquerait pour vous suivre au delà,
pour assister à ce pariait bonheur qu'ua peu d'obéissance pouTait rendre étemel. La pauvre enfant succombe A Tappât du fruit défendu; elle saisit la lampe fatale, et sa chute est consommée. Jusque-là» yous suivez de près, tous côtoyés la fable antique, tout en faisant à la Genèse quelques heureux emprunts; dans le reste du poërne vous volez de vos propres ailes. Sous les traits de Psycbé exilée sur la terre, c'est l'humanité elie-méme que vous nous faites voir s'élevant, d'âge en âge et d'épreuve en épreuve, des misères de la barbarie aux grandeurs de la civilisation, puis regagnant enfin la céleste patrie sur un divin rayon de miséricorde et d'amour. Les théories que vous prenez' pour guides dans celte vaste allégorie ne sont peut-être pas foujours incontestables; mais ces jeux d'imagination offrent à votre muse une occasion sans cesse renaissante de touchants épisodes et de brillants tableaux.
J'ai hâte d'arriver à vos recueils de poésies : c'est vrai* ment là votre moisson lyrique; Pnyché n'en est que la première gerbe. Ces morceaux, variés de forme et d'étendue, variés de rhythme et d'accent ; ces odes, ces couplets, ces stances, ces poèmes groupés par^'ons en faisceaux, en volumes, ne forment néanmoins qu'un seul ensemble, un seul concert, une vraie symphonie à la gloire de l'univers visible, de sa beauté, de son esprit.
J'insiste sur ce mot. L'extérieur de la création, si beau goMl soit, n'est pour vous qu'on reflet de sa beauté véri* table. Sous l'app>arence vous voyez le réel, le vrai réel, c'est-ÀHlire l'idéal. Yous lisez à travers l'écorce. De tous les êtres de ce monde, même les moins vivants et les plus pétrifiés, je n'en sais pas un qui soit muet pour vous. Ce n'est
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pas assez d'entendre ces voix secrètes et inarticulées que semblent nous envoyer les forêts, les campagnes, et qai bourdonnent vagucmont dans nos âmes; ces voix pour vous sont des langues, vous en avez la clef, vous les lisez à livre ouvert. Tout vous parle, tout vous fait confidence, tantôt d'une t^légie, tantôt d'une cbanson. Par un g^racicux badînage, vous faites parler l'alouette, le merle, le rossignol, avec une justesse imitative que n'égalerait pas le meilleur procédé de sténographie musicale, et à cette vérité matérielle, dont tant d'autres se contenteraient, vous en ajoutez une plus délicate encore, la vérité des sentiments que vous prêtez à ces petits chanteurs.
Faire parler les oiseaux, passe encore, dira-t-K)n; mais les fleurs, les fontaines, les arbres, les rochers! les faire parler aussi i donner même la parole à des êtres abstraits, à l'esprit des torrents, à Tesprit des glaciers, sortes de coryphées imaginaires! n'y a-t-il pas là de quoi troubler les plus fermes courages? J en conviens. Notre éducation en matière de poésie lyrique ne nous façonne pas à être ainsi menés au feu: nous ne soraiius faits qu'à la petite guerre, à ces fictions de l'apologue tempérées à notre usage par la grâce et par la raison du plus charmant génie :
Le Chêne un jonr dit «u Roseau...
Gela n*effraye et ne blesse personne : on voit si bien qae
ces deux personnages ne sont ni roseau ni chône, mais d'os et de chair comme nousl Cette conversation pseudonyme est un incognito mai gardé, un vrai secret de comédie. Avec
vouïj, au coiiLiaii ti, la fiction ne ti ausige pas; vos roseaux et vos chênes ne sont pas des prête-noms, des hommes dé-
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RÉPOiNSË AU DISCOURS DE N. D£ LAPRADË. m
gLUbcs ; ils sentent et peiiocnt pour eux-mêmes. Faut-il nous étonner que certaines oreilles s*ettarouchent A -leurs discours?
Mais le talent a des secrets magiques ; il fait tout accepter. Donnez à lire aux plus timides la plus hardie peut-être de ?os témérités, votre poème de ÏAthre. Ce roi de Ja forêt a beau ne pas parler, vous lui prêtez plus que la parole, TOUS en fkites plus qu'un homme, tous le déifiez. Ne semblerait-il pas qu*à moins d'être un druide, jamais -on ne s'asw^ociera à cette adulation envers un chêne? Eh bienl grâce à vos vers, les plus beaux, il est vrai, que votre veine ait produits, ce me semble, non-seulement le lecteur ne se révolte pas, mais il se rend à discrétion, il partage vos respects, il contemple avec même effroi, même frisson que vous la aiajcsté, la chute, les hlcssurcs de ce géant. C'est tout un drame, et Tidée ne vient pas un instant de mettre en question la réalité du héros*
Vous sortez avec même bonheur de bien d'autres ga* geures de ce genre. Les fictions les plus audacieuses, les personnifications et les harangues les plus inattendues, tout se fait pardonner, à la seule cundiliou de frapper juste. Aussi n'auricz-vous pas pour vous absoudre la meilleure des autorités, Texemple de ce royal psalmiste dont la poétique audace se dresse au-dessus de la vôtre de plus de cent coudées, je vous conseillerais encore de ne pas vous couper les ailes. Distribuez largement la vie et la parole à qui vous semblera bon; c'est votre honneur et votre privilège : ne vous en dépouillez pas.
Mais il esl d autres exigences que vous faites bien d'écouter*
Uê DISCOURS AGADÊHIQUBS.
Vos plus sincères admirateurs avaient d'abord conçu quelque inquiétude de vos prédilections pour le désert. Ils s'étaient demandé si vous ne risquiez pas, à votre insu, de porter dans les âmes certains principes énervants, certaine contagion de molle rêverie. Je ne vous parle pas de ce grand mol de panthéisme qu'on murmurait aussi; la méprise était trop évidente : le Dieu vivant et créateur apparaît, j'ose dire, dans toutes vos pensées, sous toutes vos images. Et quant à votre intimité^ quant à vos téte-à-téte avec la natpre, vous auriez pu dire, après tout, que la solitude, dont on a si grand^peur. est aussi bien un baume qu'un poison, qu'elle amollit les faibles et fortifie les vigoureux; vous avez mieux aimé, de bonne grâce, calmer toutes les craintes, prévenir tous les malentendus. De là, dans vos récents recueils, une légère transformation, non pas au fond de vos pensées, À la surface seulement. La scène est encore la mOme : les horizons, les premiers plans, les forêts, les vallées, les montagnes, tout est là, rien n'est changé; mais une autre lumière colore les objets; l'atmosphère est plus transpaieate i ou lil inieiix les salulaires conseils, les pensées généreuses que ce spectacle vous inspire. Puis, peu à peu, vous semblez rechercher des sites moins austères, de moins sauvages précipices. Sans descendre encore dans les villes, vous entrez dans les métairies, vous vous mêlez aux laboureurs, vous prenez part à leurs plaisirs, et au milieu des joies de la famille, vous donnez de solides leçons, vous prêchez le travail, le devoir, la vertu.
Croyez-vous que vos paysages en soient moins pittoresques pour s'être peuplés ainsi de quelques habitants?. Je ne veui assurément pas, pour votre bienvenue, entrer en contre-
verse avec vous ; mais laisses-moi vous dire qu'en donnant
aux acteurs huaiains plus large pari dans vos idylles, ce n'est pas seulemeat le but moral de voire œuvre que vous avez rendu plus clair, c'est surtout l'art lut«méme que vous avez mieux compris. I.a poésie, croyez-moi, ne remplit pas toute sa lâche, elle se prive à plaisir de sa plus vive source d'émotion et de puissance, si l'homme reste en dehors de SCS créalions, s'il n*y tient pas toute la place que Dieu lui a faite en ce monde.
Je vous blesse au cœur, je le crains; je sais quelle est pour vous la poésie véritable, Ja grande et sainte poésie; c*e8t au berceau de Tunivers que vous cherchez votre idéal : votre poète est Orphée. Vous adorez Homère, mais sans lui pardonner d'avoir, par ses fictions humaines, interrompu ce chaut des premiersâges, ce majestueux cantique où la nature et Dieu étaient seuls glorifiés. Rapetisser l'Olympe à notre taille, déifier nos passions, porter dans l'épopée tous les germes du drame, voilà son œuvre, dites-vous. Ce novateur a fait labrèche qui depuis trois mille ans s'élargit tous les jours!
Dans une gracieuse églogue intitulée /es Deuâ; iliusês, vous nous montrez deux rivaulf, deux bergers se disputant le prix des vers. Tous deux ils chantent la nature, chacun A sa façon, Tun en vrai disciple d'Homère, Tautre en adepte d*Orphée, et c'est À ce dernier, comme on pense, que vous décernes la couronne. Je ne me flatte pas qu'aujourd'hui, môme après vos derniers succès, vous soyez disposé à rendre un jugement contraire; mais vous sentez, j'en suis sûr, qu'il est sur la lyre une corde dont le poëte, sans se prolaiier, sans flatter le vulgaire, doit apprendre à tirer des sons. Corde divine comme les autres, et qui va droit au cœur de
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Phomme, parce qu'elle parle de lui. Déjà dans yos Symphnh nies, dans vos Idylles héroïques et mieux encore peut-être dans vos Poèmes éoangéliquBSf tous avex fait entendre ce noble accent de Tâme : ne le comprimez pas; laissez la mélodie, la voix humaine, planer de jour en jour plus librement sur TDS accords; ici, je vous en préviens, noos tenons pour Homère, et nous espérons bien vous convertir.
N'allez pas croire pourtant que votre indépendance soit chez nous en péril. Avant fout, nous vous demanderons de garder cette franche allure, cette physionomie qui n'appartient qu'& vous. Le mieux, entre conMres, pourvu qu*on soit d'accord sur deux ou trois principes éternels, c'est de ,ne pas se ressembler. Nous n'avons, quoi qu'on dise, aucun goût pour runiformité. Nous sommes une vivante galerie de quarante portraits, que, par malheur, il nous faut remplacer tour à tour : chaque fols que nous en perdons un, nous mettons tous nos soins à n'en pas acquérir la copte. Plus il nous était cher, plus il nous donnait d'orgueil, moins nous cherchons qui lui ressemble. Âu lieu du faux (équivalent, nous aimons cent fois mieux ra[iîilh«^se; et c'était chez vous, j'ose dire, un titre tout particulier, une véritahle aptitude au glorieux héritage dont votre modestie 8*étonne. que d'ôtre né, en fait de poésie, aux antipodes de votre prédécesseur. Notre inimitable confrère devait, en eiTet, plus qu*un autre, nous confirmer dans notre tradition, car au milieu de ces chels-d' œuvre, grands et petits, qui font sa gloire et nos délices, s'il s'est glissé quelques ouvrages moins parfaits, moins achetés, il n*en est qu'un vraiment mauvais, je veux parler de ses imitateurs.
Et pourtant, prenons garde, il ne faut pas toij^ours mé-
REPOSE Ai; UISCOUKS DE M. DE LAPRADB. 339
dire de IMmîtation. Elle est, plus soaTent qu^on ne peme,
l'occasion première de Toriginalité. Ne remarquez-vous pas quey dans notre France, la veine poétique s'élargit ou se resserre selon qu'elle accepte ou refuse quelques gouttes de sang étranger? Goraeilie aurait-il fait le Cid, aurait-K>n va sortir de terre et presque aussitôt fleurir les rameaui vigoureux d'une poésie toute française, sans l'alluvion passagère de Tespril et du goût espagnols? Ce n'était qu'une eau fécondante qui s'est aussitôt retirée ; le sol a conservé ses qualités natives, mais en redoublant de vigueur; et lorsque après un deminsiècle de splendide végétation, la séve s'est appauvrie peu à peu, comment Tau i ions- nous ranimée? Nous nous trouvions alors trop riches pour demander rien à personne, et nos voisins, devenus nos copistes, n'avaient plus rien à nous offrir. Nous vécûmes sur nousmêmes, semant toujours la même graine dans le même sillon. Aussi quel sol aride, quelle pâleur, quelle sécheresse, vers le déclin du dernier siècle et au début de celui-ci I Mais pendant que nos poètes tombaient en léthargie, tout s'tUait ébranlé dans le monde : les barrières étaient tombées. Rendus à l'indépendance, à leur goût, à leurs instincts, nos voisins avaient retrouvé la muse, et nos yeux s'étaient ouverts. Ce n'était plus des Pyrénées, cette fois, que descendait le souffle inspîMeur, c'était du Nord. Le réveil fut soudain : en peu d'années la poi'sie reparaissait en France, neuve et hardie, parfois même inûc^èle à quelques traditions de sa glorieuse devancière, mais toute fran-çaise encore. Goethe et Schiller, Sljakspeare et Byron n'étaient pas devenus nos modèles, ils étaient les révélateurs de nos propres trésors.
lie DISCOURS ACADÉMIQUES.
A peine hors du berceaa, cette poésie nouTeUe se persoo-
Diiiait en deux hommes. Elle avait d'autres favoris, d*au« très confidents dignes d'elle; mais ces deux bonmies résumaient à eut seuls, par un éclatant contraste, les deux nouveautés principales doot alors on était épris, le charme indéfinissable du spiritualisme rêveur, Tattrait presque physique du rhythme et du coloris. Vous aves tout à' l'heure, sur Tune de ces deux figures, fait luire une auréole que pour ma part, à consulter mon goût, je serais loin de trouver trop brillante, n*était ce sentiment involontaire qui nous porte au secours des abseuts. Je n'entends comparer ici que les deux renommées, et ne prends pour mesure que le nombre des admirateurs. Or, j'aurai peine à dire de quel côté ce nombre était plus grand. C'étaient deux puissances égales, deux monarques, pour ainsi parler; chacun avait sa cour, et pendant prés de dix années, unis contre l'ennemi commun, ils avaient régné l'un et l'autre, eu possession paisible du public qu'ils se partageaient.
C'est alors qu'on vit apparaître ce jeune et blond visage, cet écolier qui, des bancs du collège, lançait coomie un malin défi aussi bien à ses maîtres qu*A leurs contradieteurs. Que voulait-il? Pourquoi ces vers, tantôt fins et brillants comme des perles ou des rubis, tantôt dégrossis à peine et volontairement coni refaits? Pourquoi tant d'art et tant de parodie? Était-ce nonchalance, espièglerie, calcul? De qui se moquait*il? Des autres ou de lui-môme? Point de réponse; mais, sans dire son secret, il avait ébloui ses lecteurs, tout né la téle à la jeunesse, et dérobé à ses deux maîtres, tout en suivant leur drapeau, une partie de leur armée. Enrôlé de la veille, ce trouble-fôte avait tout bou-
leversé : c'était le page de Beaumarchais, tel que nous Và refait Mozart, car, à travers l'insouciaoce du malicieux eufant, on voyait luire dés traits de flamme, on sentait d*in-
volonlaiieb soupirs, et les précoces tristesses de la passioo qui s'ignore.
Ici, monsieur, je devrais m*arréter. Le plus bienveillant auditoire ne supporte pas volouliers d'entcudrc, en moins d'une heure de temps, parler deux fois des mêmes choses. Et que dire, en effet, des œuvres, du talenl, de la personne même d'Alfred de Musset, que vous n'ayez dit avant moi avec la double autorité du pofite et du critique 7 Sans Tavoir jamais vu, vous ra\ cz peial au ualureï ; sa prose aussi bien que ses vers, s^s proverbes comme ses contes, vous avez tout parcouru, tout apprécié, nous donnant ainsi Toccasion d'assister, comme au pied de votre chaire, à ces leçons solides et brillantes dont la renommée seule était venue jusqu'à nous. Si, malgré ces raisons de me taire, j'ajoute cependant quelques mots, c'est qu'il est des adieux qu'on aime à dire deux fois, des noms qui provoquent à l'éloge; et, je dois Tavouer aussi, entre vos souvenirs et les miens, vois, sur un seul point, une légère dissidence dont j'aimerais à vous faire part.
Vous regardée comme un bonheur, comme un coup de dés sans égal, cette gloue qu'à vingt ans noire poète avait déjà conquise. L'heure de son apparition dans le monde des lèttres, les dispositions du public, ces premières lassitudes de l'admiration qui préparent aux intidélités, tout vous parait combiné, par un hasard providentiel, en faveur à^cei enfant gâté. C'est vrai, pas un obstacle, pas une épine; fées semblent avoir veillé sur son berceau. Mais savez-
vous ce que lui a coûté cette gloire pnotanière? Elle a comme éclipsé, depuis un quart de siècle, sa véritable gloire, Tœuvre de sa maturité. La première floraison a pris tout le soleil, et la secocide est demeurée dans l'ouibre. Un Alfred de Musset de dix-huit à, viugt ans, souriant et moqueur, froidement ironique, conteur charmant, raillear impitoyable, en guerre ouverte avec la prosodie aussi hien qu'avec la morale, sorte de rossignol sceptique et licencieux, celuMi tout le monde le connaît; mais qu*il en existe un autre, que, cinq ou six ans plus lard, et pour un trop court intervalle, le Chérubin se soit fait homme, toiigours poète et penseur par surcroît; que ce lutin, ce rîmeur révolté ait compris le sérieux de la vie et la nécessité des lois du goût; qu'instruit par la souffrance il soit devenu capable de prière et de larmes, et qu'il ait fait les vers les plus touchants peut-être et sans contredit les plus purs de notre moderne poésie, c'est là ce qui n'est guère connu que dans un certain monde, je dirais presque de quelques érudits. l'jur la génération tout entière qui a vu ses premiers succès, éternellement il restera le juvénile auteur des Contes ^Etpagne et d*Italic. Rien n'est tenace comme une première impression, une fois gravée aussi profondément; et tout devait servir à prolonger cette méprise, à ne mettre en lumière que les petits côtés, les badinages de son talent, tout, jusqu'à ces succès du théâtre qu'il n'avait ni prévus ni cherchés. 11 en devînt plus populaire, je le veux bien, mais sans paraître moins léger : il n'avait ajouté à Fa couronne de poète que les lauriers de Marivaux.
Ainsi, vous le voyez, cette grande fortune aboutissait a de minces faveurs, et plus d'une fois^ soyez-en sûr, son
aÉPÛNSE AU DISCOURS DE M, DE LAPRADE. 34$
jaste orgueil en dut souffrir. A quoi bon tirer de 8a poitrine
ces chants émus, ces accents désoles; à quoi bon s*écrier: tt L'iafiai me tourmente I » et plonger son esprit dans les mystères de notre destinée» s*il ne devait jamais entendre célél^rerque sa jeunesse et son sourire? Était-ce au moins . de régions infimes que lui Tenaient ces blessures? Non, c'était au sommet du Parnasse qu*on le traitait en enfant.
Erreur noblement réparée, j'ai hâte de le dire. Vous aviez dû, monsieur, lire comme nous avec étonnement les adieuir du chantre à'EJvire au cbansonnier de Ifvnette et Ni* non. Quelle sévérité sans réserves 1 quel foudroyant arrêt, et de quel tribunal l Mais lorsque, appelant lui-même dë sa sentence, le juge est venu dire qu'il sentait un immense repentir, qu'il n'avait cru parler que de l'auteur imberbe de baUades à la hme et d'autres bulles de savon, tandis qu'en ouvrant ses œuvres il découvrait des vers incomparables, des trésors inconDus de sentiment et de pensée, d'enthousiasme et de pathétique, des poèmes qu'il n'avait jamais lus., les Nuits, rEspoir en Dieu, VEpitre à Lamartine ; alors ce fut pour vous, n'est-il pas vrai? ce fut pour tous les admirateurs des deux poêles un immense soulagement. Ce noble aveu, ce magnifique hommage les faisait grandir tous les deux, et, pour ma part, je ne sais rien d'aussi touchant que ce dithyrambe de regrets et d'excuses, que cette inconsolable admiration d'un poêle qui reconnaît son frère au moment où la mort vient de l'en séparer, et quand il Cbt trop tard pour lui serrer la main !
Après un Ici exemple, ne nous étonnons plus si tant de gens qui ne font pas de vers n'ont guère lu qu'à moitié ceux d'Alfred de Musset. Il reste tout un monde à découvrir
dans ces deux petits Yolumes. Les pages qm sont connues
de tous, et que le poëte, si la mort l'eût permis, aurail peut-être uu jour en partie déchirées, ces pages auxquelles il n*a manqué, pour mériter de vivre tout entières, que la censure d'un clairvoyant ami, peu à peu, je l'espèro, prendront leur véritable place dans i'easemble de TcBuvre; elles passeront à Tarrière-plan, dans la demi-teinte, comme un gracieux fond de tableau, tandis qu'une lumière de Jour eu jour plus vive éclairera les élégieB, j'appelle ainsi tous les vers sérieux de Musset.
ils ont uu grand mérite à mes yeux : le poète est élégiaque sans le vouloir, sans le savoir, je dirais presque à son corps défendant ta veille encore il riait de la vie et comptait bien en hre toujours. Que s est-il donc passé ? Sa douleur est donc véritable? il a donc senti ce qn'il dit? Plus nous Tavons connu frivole, plus il nous force à le croire malheureux. Tels ne sont pas les élégiaques, dont la mélancolie est un don de nature et qu*on a toujours vuô gémissants; on les lient malgré soi pour suspects d'eu dire uu peu plus qu'ils ne sentent. Ils abusent de la compassion, et font douter de leur martyre en voulant trop être pleurés. Le premier charme de l'élégie, c'est la sincérité; et jamais, ce me semble, ce genre de bonne foi ne fut plus manifeste que dans les confidences de Musset. Ce cœur, ce faible cœur, qui se croyait invulnérable, comme on le sent meurtri ! comme il succombe à la souffrance, lui qui n'avait encore battu que de plaisir 1 Ce n*est pas un rOle qu'il joue, une leçon qu'il récite : c'est bien le cri de la douleur.
Et lorsque, dans sa détresse, tournant ses regards ven le
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ciel» il entrevoit enfin de consolantes vérités, quel accent pénétrant elles prennent dans sa bouche t comme le souvenir de sa folle saison ajoute à leur évidence et leur donne une autorité de plusl On croit sentir la main divine qui l'oblige à fiéchir le genou. Si peu qu'il se prosterne, l'exemple est éloquent.
Puis vient un autre exemple, qu'en présence de TAcadémie Je n'aurais garde d'oublier : je veux dire cette pureté, cette perfection de langage qui se marient, dans ses derniers pofimes, non-seulement à la plus solide raison, au plus vigoureux bon sens, mais à une prosodie sans caprices et sans témérités; D^à, dès ses débuts, il parlait une excellente langue, et son vers était souple et nerveux; mais quel progrès I quel art nouveau! Par un conlraste étrange, le chagrin qui amollit son Ame a£fermit son talent. L*homme en lui s'abandonne pour étourdir ses peines, et renonce au combat; le poète, au contraire, sans bruit, presque en cachette, s'opini&tre à tailler et à polir ses vers. Amour obstiné du mot propre,' horreur du clinquant, du pathos, et, passez-moi le mot, des chevilles, tous ces instincts classiques, qui jusque-là germaient en loi malgré lui-même, il les cultive maintenant, et ce Boileau qu'il avait en pitié, il pratique tous ses préceptes sans en oublier un.
L'avenir seul lui donnera son rang dans Télite de nos poètes. Chez ses rivaux de gloire on trpuvera sans doute plus d'abondance et plus d'am])ieur, plus de puissance, un souffle plus continu ; mais personne, de nos jours, n'aura
possédé, comme lui, l'inspiration soudaine, la verve inattendue et les délicatesses de la forme, ces trésors vraiment helléniques qu'avait connus André CSiénier, sans en péné*
uer ainsi les piu& intimes secrets. C'est une suavité, une sobriété de lignes^ une justesse de toloris, une finesse de dseltire qui n'ont d'exemples, dans noire langue, qu'A, nuire meilleure l'poquti et chez nos ^lauuo modèles.
Maintenant, est-il doue vrai que ce charmant esprit, ce poète eDchanteur, si cher à notre jeunesse, soit cependant pour elle un uuà dangereux? Est-il vfai qu li i ail desséchée au souffle de son ironie, que cette langueur morale, dout par malheur nous voyons les effets, soit entrée dans cesjeunes âmes avec le parfum de ses vers? Assurément, je oe voudrais pas dire qu^à respirer cette poésie on sente sa poitrine, comme à l'air des montagnes, se fortifier et s'élargir; je ne la crois pas faite pour créer des héros; mais tant d'autres causes plus graves et plus certaines nous ont valu le mal dont on se plaint, qu'en vérité je n'ai pas le courage de faire peser sur une pauvre muse de si lourdes responsabilités. S'agit-il de son œuvre? Il est très<vrai que les esprits frivoles y trouvent leur pâture ; mais que de pages où peut s'arrêter et se plaire Tœil le plus chaste et le plus sérieux! Ce n'est pas là qu'est le danger : il est plutôt dans ce boniieur étrange, dans cette incix» y abie fortune d'avoir sauvé son talent, de l'avoir vu grandir, en s'exposant à des tourmentes où tout le monde aurait sombré. De tels exemples sont la pierre angulaire de ces superjies systèmes qui font aujourd'hui du poète un être à part, soumis à d'autres lois que le reste des hommes, ladis ceux qui se croyaient nés poètes se croyaient tenus aussi d'aider à la nature : ils travaillaient, ils prenaient de la peine, subordonnant A leurs rêves de gloire leurs plaisirs et leurs intérêts. Vieux moyen ! méthode surannée I Aujourd'hui, pour aller à la gloire» on
prend on meilleur, chemin : on court le monde, on nse de
la vie, on se rassasie de plaisirs. C'est l'apprcn tissage obligé d'un poêle de génie. D'une faveur sans exemple on fait une loi nécessaire ; ce que Dieu n*a daigné permettre qu'à force d'iiuiiilgence, on le réclame comme un droit.
Ciiaque fols que j*enlend$ ces blasphèmes^ ma pensée» malgré moi, me transporte devant un monument qu'un pieux respect protège encore, j'espère! Ce n'est qu'une masure» à la porte de Rouen» à rentrée du vallon de fiapaume : un modeste gazon, trois ou quatre pommiers séculaires en font tout l'ornement. C'est là que l'auteur de Poîyeucte a mis au monue ses chefs-d'œuvre. U ne se doutait guère» cet innocent génie, qu'il éteignait sa flamme et qu'il compromettait sa gloire à végéter dans ce luauoir obscur, coûtent de son frugal repas» craignant Dieu» respectant le devoir et la règle, sans voyager autrement qu'en pensée, sans autres aventures que celles de ses héros, et ne se croyant pas le cœur vide, ne cherchant pas d'émotions loin de lui, lorsqu'il avuit la joie de créer de beaui vers et de seutir autour de soi sa femme et ses enfants.
Pour vous, monsieur» qui» dans votre retraite» doublement abrité par la vie de famille et par le calme de la province^ avez bravé toute contagion» et qui» de loiu» combatties sans relâche ces malfaisantes théories» vous pourrez désormais les prendre corps à corps : vous nous apportez le concours de vos vaillantes convictions» et cette force toujours si rare d'un caractère et d'un talent également généreux. Déjà vous avez faitenteiuhe la vt'rité à ia jeunesse. Vos vers trouveront de l'écho. 2iQ craignez pas de parler encore ; tenez-lui ce langage à la fois sévère et fra-
m DISCOURS ACADÉMIQUES.
terael. J'espère, comme voiu, qae ces jeunes courages ne sommeilleront pas toujours; on les croit morts^ ils ne sont qu'endormis. Dites-leur d'admirer avec nous^ c'est-à-dire par ses nobles côtés, le poète que nous avons perdu. Qu'ili tftcbent de continuer son œuvre, au lieu de la recommenmencer. Plus haut» leur dirai-je avec tous, en empruntant ▼os poétiques paroles.
Plus haut, toujours plus haut, vers ces hauteais tereÎDet Où le bruit de la terre, oh le chant des sirènes, Où les doutes railleura ne nous parviennent plus! Plus haut dans le mépris des faux biens qu'on adore, . Plus baut, dans ces combats dont le ciel est repjea, Plus bau^ dans tos amonrs, montes, montes encore Snr cette échelle d'or qui ta se perdre en INea!