‹ Essais historiques et littérairesChapitre 20 sur 29 · FOUR SA RÉCEPTION · texte numérisé non relu

FOUR SA RÉCEPTION

A UACADËMIË FBANÇAISË LE %6 MÀi im

MoNsnsuBi

En prenant ici votre place, vous nous trouvez distraits de nos pacifiques études : nos cceurs et nos pensées sont avec le drapeau de la Ffaneé. Faut-il môme vous le dire 7 ce n'est pas sans étonnement que nous venons de nous surprendre à goûter, grAceà tous» le doux plaisir des lettres, lorsque nos frèré^, dos soldats, à ce moment peut-être, donnent au çrix de leur sang quelque preuve nouvelle de leur mâle constance, de leur héroïque valeur. Quïls apprennent au moins ce qui se passe dans nos ftmesf Si par hasard, à leurs bivouacs, nos paroles tombaient sous leurs yeux, qu'ils sachent que, même en vous écoutant, leur gloire et leurs périls étaient notre pensée première.

Ce n*est pas, après tout, seulement une féte qui nous

léunit en ce lieu, c'est^un pieux devoir, et vous Taves,

so

monsieur, dignement accompli. Vous nous avez fait voir

M. Brifaut dans lu u tus les phases de sa vie; et vûqs l'avez montré sous son vrai jour. Ses succès, ses revers, ses fines causeries, les séductions de son esprit, les élans de son dme, ses refus généreux, ses conviclioiis et ses regrets, vous avex tout indiqué, ou plutôt tout animé, tout fait revivre. Jusqu'ici on vous avait vu faire de uoiiibreux et charmants portraits, sans que la ressemblance en fût jamais douteuse : vous preniez vos modèles dans votre imagination ; aujourd'hui c'était d'après nature qu'il fallait dessiner, et pour ce coup d'essai, ce me semble, l'occasion vous a bien servi. Notre aimable et regretté confrère avait dans sa personne quelque chose de si particulier; sa physionomie et ses nianières, ses goûts et son tour d*esprit étaient d*un monde déjà si loin de nous, tandis que dans son cœur il trouviut pour ses contemporains tant d'affection, tant d'indulgence; sans rien faire comme tout le monde, il parvenait si bien à ne jamais choquer personne, et chez lui roriginaiité était en même temps si obstinée et si accommodante, que le hasard tout seul ne semblait pas ôtre Fauteur de tels contrastes, de si heureux mélanges; on était, malgré soi, tenté devoir en lui une de ces^ figures légèrement artificielles qu'on aime à rencontrer dansées romans de bonne compagnie; si bien que sans quitter votre terrain, sans rompre avec vos habitudes, vous avez pu l'étudier et le peindre, tout en croyant que vous l'imaginiez. De là ce portrait fidèle et souriant que vous venez de nous oflTrir. Je a^j veux rien ajouter. On ne pourrait qu'affaibhr, en y f oochant, une étude aussi délicate.

Mieux vaut répondre & la question que yoos nous àdrm-

RËPONâË AU DISCOURS DE BL J. SàNDËàU. ' 85i

mz tout à l'heure. En promenant un œil rapide 8ur ces

œuvre posthumes enfantées par M. Brifaut avec tant de mystère, vous demandiez si son long silence et son appa^ rente inaction n'avaient pas trompé tout le monde, môme à l'Académie, et si, comme le public, ses confrères n*avaient pas dû croire que les délices des salons Tavaient complètement distrait du culte laborieux des uiuses. Rien n'est plus vrai, nous Tavious cru ; mais c'étut notre faute* A voir de quelle manière il s'associait à nos travaux, nous aurions dû deviner son secret. Quelle ardeur curieuse! quelle sihreté de mémoire et de goûtt Gomment une terre sans caiture aurait-elle porté de tels fruits? On sentait, j*ose . dire, dans ses moindres paroles, le parfum de Télude, et, malgré lui, son esprit laissait voir ce constant exercice qu'il prétendait dissimuler.

D*où vient donc qu'il se cachait ainsi de travailler et de produire? Je comprends certains grands seigneurs, ne confessant qu'après leur mort ia passion qu'ils ont eue d'écrire ; mais un lettré, fils de ses œuvres, qui pendant quarante ans écrit des tragédies, des comédies, des romans, des poèmes, et qui n'eu dit heu à personne, pas même à ses meilleurs amis, quel est le mot de cette énigme? Vous pensez qu Un échec par deux fois répété Pavait dégoûté de la lutte, et qu'après ces deux sommations il avait sagement remis l'épée dans le fourreau. Je le toux bien ; mais à cette prudence se môlait, j'imagine, un auti'e sentiment. 11 n'avait pas du gentilhomme seulement les dehors, il en avait la fiei té. Les lettres lui avaient donné ce que les armes seules donnent aussi chez nous, une noblesse improviste dont personne n*est tenté de sourire. Entré par cette porte

86S * DISCOURS ACADÉMIQUBS.

dans les plus élégants salons, il prtHendit être du monde, et ûoa pas seulement y Tîvre ; s'en faire aimer, et oon pu protéger. Poar lui, sous ce&lambris, la vie des lettres active et militante aurait perdu sa dignité. Quelle que fût la fortune, bonne ou mauvaise, c'était au lieu d'amis se donner des patrons. Il prit un grand parti et brisa publiquement sa plume pour s'interdire jusqu'à respoir, jusqu'à la tentation d*utt succès. Mais les lettres ne devaient rien perdre à ce prétendu divorce. Il les aimait de cœur, il les retînt A son foyer et s'en fit comme un cercle intmie auquel il portait chaque jour un ardent et fidèle hommage. Les duchesses le soir, les lettres le matin, à buis clos, en cachette, tel était le partage qu'il faisait de sa vie; au lieu de méier deux plaisirs et de les gftter l'un par Tantre, il aimait mieux les diviser; et s'il les conciliait quelquefois, ce n'était que dans ce salon où le monde et les lettres font toujours bon ménage, je veux dhre à TAcadémie.

Noire confrère aimait ce salon-là de préférence à tous les autres et u'en faisait pas mystère : son zèle à suivre nos séances le disait assez haut. Je crois le voir encore, danscei réunions intérieures, se rendant à sa place, ou plutôt s'y traînant pas à pas; toujours exact, toijyours nous donnant l'exemple, malgré sa débile santé. On ne verra jamais, je pense, un tel courage dans un si faible corps; cette frêle enveloppe avait la pâleur d'une ombre et fléchissait comme un rmmn ; à son aspect, on tremblait pour sa vie, mail bieulùt il vous rassurail en ne vous adressant que d'aimables sourires, des regards bienveillants, des mots d*ei* quise politesse, et jamais une plainte, jamais un munnare de douleur. Un peut dire de M. Brifaut qu'il triomphait de j

la sonffirance à force de sayoir-Tîvre. 11 oubliait aea maux et

trouvait une vigueur deinpiuiil dans la longue habiiude de se gêner pour les autres, ce grand secret de Tart de plaire, que le monde enseignait autrefois, et dont nous avions là un si parfait modèle I

Vous le Toyez, monsieur, outre tant de raisons pour ainsi dire publiques de regretter votre prédécesseur, raisons déjà si bien données par vous, il en est qui sont particulières à cette Compagnie. Peu d'hommes y laisseront un meilleur souvenir. Nous l'aimions tous, pour lui d'abord, pour sa personne, pour ragrémcnt de son esprit, pour ces grâces an peu coquettes qu'il distribuait à pleines mains sans paraître les prodiguer; nous l'aimions pour la douce influence qu'il exerçait sur nous; non qu'il usât souvent de la parole, surtout dans les derniers temps, mais sa seule présence avait je ne sais quelle, vertu; on apprenait quoique chose au contact de son urbanité. Perdre un pareil témoin de inœurB à jamais éteintes, c'est, pour un corps qui vit de traditions, plus qu'un deuil ordmaire. Ceux qui sentent leur cœur saigner chaque fois que, dans nos cites, le marteau du démolisseur détruit quelque heureux vestige des temps qui ne sont plus, quelqu'une de ces œuvres dont le Qioule est à jamais brisé, ceux-là seuls pourront bien comprendre ce qu'il en coûte à l'Académie de dire à M. Ilrifaut un éternel adieu.

l^our lui, du moins, la vie toucball presque à son terme; '1 n'est pas tombé avant l'heure, comme l'illustre confrère ^«i vient naguère de nous Ctrc ravi. Le moment n'e^tpas ^nivé, je le sais, de donner libre cours à nos regrets, de Entrer la grandeur de cette irréparable perte; une voix

ao.

iMoquenfe remplira ce devoir* Je ne me permets avjoor:

li'bui que de prononcer en passant ce noai de Tocqueville, qui yaut à lui seul ua éloge. Cœur généreux et belle Intel* ligence, dont la mémoire vim autant que ces idées de justice, de raison^ de saine liberté dont il servit si noblement la cause, sans en désespérer jamais !

PardonneE-mot, monsieur, ce triste et involontaire bomtnage; j'arrive à des pensées plus douces. Désormais c'estde vous que nous allons parler.

Je voudrais tont d^abord ménager votre modestie, mais îl faut bien que je le dise, nous faisons infraction pour vous à nos traditions séculaires. En vous nommant, nous avons accueilli un genre de littérature qui n*est pas nouveau dans ce monde, il s'en faut bien, et qui môme a jeté souvent un grand éclat, mais qui, dans çette enceinte, fait, à vrai dire, son entrée pour la première fois.

Le roman, jusqu'ici, s'était bien introduit dans nos rangs, mats toujours à la suite et sous Tabri d'autres œuvres estimées .moins légères et de uicilleure réputation. Aujourd'hui, c'est grâce à vos romans^ et à vos romans seuls, que VOUS ôtes au milieu de nous; on ne peut s*y méprendre, puisque votre pensée s'est produite sous celte forme presqu'à Texclusion de toute autre, et que, même au théâtre, où vous aves avec bonheur tenté quelquefois la fortune, vous n'avez fait entendre, en quelque sorte, qu'un écho de vos propres romans. Ainsi rien n'est plus clair : ce n'est pa:^, cette fois, simplement tolérance, c'est une véritable admission.

D'où, vient qu*il a fallu deux siècles pour en arriver làî Le roman n'appariient-il pas à cette famille litléraire dont

RËPONSË âU discours DE M. J. SANDËAU. 85&

le sanctuaire est ici? N'en est-il pas un des enfants, comme la comédie, par exemple, à qui jamais nous n'avons refusé notre accueil fraternel ? S'il a dans ses manières plus de laisser-aller, moins de réserve dans son langage, c'est qu'il n*est pas soumis, comme elle, à d'heureuses contraintes qui l'obligent à s'observer. Ses règles sont moins t^lroites; il n'est pas tenu, par exemple, de parier à voix haute devant tout un publie ; il dit les choses à son lecteur seul à seul, comme à l'oreille, et ose ainsi risquer souvent ce qu'il ferait bien mieux de taire. De là plus d'un danger; mais, en revanche, quelle source intarissable de vérités sous forme de iiclionsl quel merveilleux moyen de pemdre à fond le cœur de l'homme, et de le peindre dans tous les temps, car l'histoire elle-même, que n'a-t-elle pas gagné à permettre au génie de l'animer par le roman? Tout à tour frivole ou sérieux, badin ou philosophique, le roman peut toucher à tout, parler de tout, descendre à l'analyse des plus subtils sentiments ou s'élever, tantôt presqu'au lyrisme, tantôt presqu'à l'épopée. En un mol, il y a dans le roman, sans parler de ses autres charmes, toute une veine littéraire si féconde et si variée qu'on a vraiment peine à cornprendre cette sorte d'evil qu'il subit depuis deux cents ans.

L'Académie, monsieur, je crois pouvoir le dire, ne demandait pas mieux que d'être moins sévère, mais elle a des devoirs qui contrarient ses goûts Pour ne parler que de notre temps, jamais, assurément, elle n'avait senti plus forte tentation de donner au roman droit de siéger ici, car jaaiais il n'avait fait ses preuves avec un tel succès. Peut-on nier que de nos jours, dans cet art de la fiction et du récit imaginaire, cerlaias talents puissants ont porté comme une

Sft6 DISCOURS ACADÂMIQUBS.

vie nouvelle et une ampleur inconnue? N'allons pas jusqu'à dire qu'Us ont éclipsé les chefs-d'œuTre de tous leurs devanciers; qu'en fait de comédie humaine ils ont dépassé Qil Bios ou retrouvé Manon Lescaut ; admirons leur palette, saos oublier que la maiu de Rousseau eu a préparé les couleurs; mais ne contestons pas que jamis le roman n'avait encore conquis une telle puissance, joué uu tel rôle et autant fait parler de lai. 11 semblait donc que, pour PAcadémie, le moment fût venu de lui tendre la main. Eh bien! non, jamais nous n'avions eu plus sérieux motif de persister dans la rigueur; jamais une amnistie complèfe et sans réserve n'aurait paru moins méritée et plus hors de saison. G^est que le roman de nos jours n*a pas grandi seulement en puissance, en cri'^dit, en talent; il a fait des progrès plus rapides encore et d'un tout autre genre« Les peintures les moins chastes du roman d'autrefois sont devenues presque innocentes, car elles n'offensent que la pudeur, tandis que maintenant on entremêle à la licence je ne sais quelles prédications cyniques ci venimeuses contre tout ce qu'il y a de sacré en ce monde. Ainsi l'Académie, malgré ses désirs d'indulgence, devait se résigner A maintenir son interdit.

Mais par bonheur, monsieur, elle s'est aperçue qu'en dehors de la foule quelques adeptes du roman échappaient A la contagion et osaient s'imposer encore certain frein et certain respect. Vous étiez dans leurs rangs, marchant comine A leur tété, les soutenant de yotre exemple, et consacrant votre talent à prc^venir les naufrages au lieu de pousser aux écueiis. Par une contradictiou heureuse, le pubtic« tout en restant fidèle A de moins pures admirations, s'est laissé prendre au charme de vos gracieux récits, et

VOUS ares eu le secret de lai faire aimer le remède au moins

autant que le poison. Dès lors, pour TAcadeuiic la question changeait de face : sans abandonner son rOle et sans rien compromettre delà sévère bienséance dont le dépôt, loi est coDomis^ elle pouvait tout concilier : accueillir le louian, et ne pas laisser croire qu'elle encourage ses excès. Votre présence ici, monsieur, aura le double caractère d*un hommage et d'une protestation*

Dès vos débuts vous avies pris, sans hésiter» le parti soidisant prosaïque de la morale et du bon sens. Malgré votre extrême jeunesse, soit instinct de nature, soit précoce expérience, vous connaissiez déjà les dangers de la vie et le néant de ces théories arrogantes, alors dans le premier feu de la jeunesse et du talent. Vous éliei destiné, je crois, à écrire tôt ou tard des romans; mais votre vocation parut comme accélérée parées témérités dont vous étiez témoin. ^ On devient soldat avant l'âge en présence de Tennemi. Ghes vous cette sagesse juvénile était tout à la fois véhé* mente, animée et doucement mélancolique, sans amertume quoique sans illusions, mélange aimable de pétillante ardeur et d'émotton contenue qui fit aussitôt la fortune de vos premiers romans. Dans le premier de tous, Madame de SommerûiUe, on ne voit pas encore vos plans bien arrêtés : vous pressentez, vous laisses voir les tyran niques exigences de la passion ; vous ne leur déclarez pas ouvertement la guerre. C'est avec Mariama que votre dessein s*éclaircit, se complète, et que du même coup se révèle tout votre talent.

Plus une œuvre parait vivante, moins on veut croire, en

gcuéiai, qu àlui seul lartiste ait pu Timaginer; on sup-

pose toujours que la nature a posé devant lui. Ne vous

étonnez donc pas si des conjectures de ce genre vinrent à Tesprit de vos lecteurs* Ce sont là des méprises qui confir<uient un succès, surtout lorsqu*on se garde de rien faire pour les provoquer, iorsqu^on s'attache, comme vous, à vêtir la fiction* de ce voile idéal qui déroute les regards^ au lieu de laisser croire qu'on aurait la pensée de trahir d'inviolables secrets.

Sous cette vie presque surabondante qui déborde dans Marianna se manifeste un but moral nettement caractérisé. Vous ne vous bornez pas à montrer qu'un chÂtiment inévitable attend, même en ce monde, ces afféctions déréglées qui osent entrer en kiUc avec l'ordre éternel des sociétés humaines ; que deux coeurs^ même sincères» placés hors de la loi commune, se condamnent, en croyant s'unir, à des déchirements qu'on peut décrire d'avance avec une certitude presque mathématique ; vous allez au delà de ces vérités générales; vous entrez dans Tétude intime des misères de la passion. Votre héroïne a tant lu de romans qu'elle a pris en pitié son bonheur domestique. Trouve* t-elle au moins le bonheur qu'elle rêve dans cet amour qui lui lait tout abandonner, tout perdre, jusqu'à sa propre estime? Cet amour devient une torture. Son séducteur lui fait subir tous les supplices que dans*un autre temps et par une autre main il endura lui-môme. C'est une succession, un enchaînement fatal de victimes et de bourreaux. La pauvre femme, bientôt abandonnée, veut en finir avec la vie ; une âme tendre, un cœur soumis l'arrache au désespoir et vient se courber sous son joug. Cette fois elle

n'est plus victime, mais son supplice n'a changé que de

RÉPONSE AU DISCOURS DB M. J. SàNDEAU. m

forme; ce ne sont plubles^ laniies uL les douleurs de Tabandou, c'e&t Teanui d'être aimée qui la lue ; et lorsque sou dernier regard rencontre le toit conjugal, charmante et paiMblu demeure qu'elle afuicouime uû vulgaire tombeau : « Le bonheur était là, t dit-elle; c'est le dernier mot do roman.

Cette conclusion n'était pas sans courage à l'époque où vous Pécriviex. Vanter ainsi ouvertement le bonheur terre à terre, le bonheur du chasLe loyer; prenJie parli pour cette institution tyrannique que, des hauteurs du roman, on foudroyait alors à grands coups d'éloquence, c'était une œuvre assez hardie. Votre succès fut grand; mais en vous mesurant à si fort adversaire tous aviez, malgré vous, conservé quelque chose des sentiments et du langage, de l'enthousiasme et de Texaitation que vous vouliez combattre; TOUS aviez, je pois dire, monté votre réplique au diapason tlu plaidoyer. Aujourd'hui, si vous deviez encore parler de Manannag ou, pour mieux dire, de cette maladie morale qu'elle personnifie, vous seriez plus à l'aise. Le temps a marché; ce mal, dont les violents symptômes eilrayaient et touchaient tant de gens, ne parvient qu'à grand'peine à se faire prendre au sérieux. Il n'a pas disparu, mais il est • descendu d'étage* Les Mariainna d'aujourd'hui ne naissent plus dans les châteaux, et, en perdant l'élégance, elles ont perdu leur principal danger, car la contagion de la mode descend et ne remonte pas. C'est maintenant dans la ferme, sinon dans la mansarde, qu'on nqus convie aux dernières convulsions de ces cœurs en délire. Il faut donc l'espérer, l'épidémie touche à sa fin* Rien ne fait mieux sentir quel espace nous avons par-

coiira que d'écoater vos penonnages. On se croit transporté

par eux à vingt ans en arrière. Il en est du peintre de mœurs comme du peintre de portraits : son œnvre porte sa date. Aussi, tout en admettant la verve et l'abondance un peu dithyrambique de Marianna et de ses deux ioterlocuteursy on s'acconunode mieux avec les personnages placés par vous au second plan. Ils n'étalent destinés d'abord qu'à faire valoir les autres; c'est avec eux qu'on se plait aujourd'hui. Leur costume est moins accentué^ leurs traits particuliers sont moins en évidence, et par là môme ils conservent une plus forte part de cette vérité générale qui seule ne vieillit pas. Tandis que Marianna semble rester fidèle à ces modes ambitieuses auxquelles nos yeux ne sont plus faits, sa sœur nous parait «justée avec un goût tranquille qui appartient i tous les temps* Je connais peu de figures plus aimables, mêlant à plus de charme plus de noblesse, plus de réelle grandeur, que cette jeune feoame, aimante sans faux besoin d'aimer, tendre, maïs asses sensée pour accepter un bonheur sans tendresse, et réservant la poésie de son àme, l'excès de son dévouement à veiller sur sa sœur, à retarder sa chute, à la sauver du désespoir. Ce caractère est un de vos plus fins joyaux. J'en dis autant de ce mari de Théroîne, époux irréprochable, et qui pourtant s'accuse avec raison des inforinnes de son ménage; aimant profondément sa femme, mais ne pensant qu'à surveiller ses forges, et croyant que le bonheur conjugal est une fleur

des cliaaips qui pousse sans culture. Le réveil de cet homme de bien, ses regrets, son courage, son indulgence sans faiblesse, le font aimer et respecter. C'est une figure de notre temps, bien observée, bien peinte, sans aucune

HÉPONSB At) DISËOURS IL I. SâNDBAU. Ml

hyperbole; je ne m'étonne pas qu*on Tait heureuBement transplantée au théâtre, mais c'est à tous qn'en appartient

l'honneur.

Après Marimma^ la surprise fat grande de tous voir tout

à coup, presque au milieu de votre succùs, changer non pas de cause, mais de genre et de ton. Au lieu de tragiques amours, au lieu d'une action marchant à un seul hut et ré* glée jusque dans ses écarts, vous nous donniez un capri* cieux récit, sans autre intention que de nous divertir, un * rédt que Sterne en belle humeur n'aurait pas dédaigné, lin hadiuage amoureux, les aventures demi-risiblcs, demitouchantes d'un vieux docteur de village. Où donc aviez- Tous pris cette gaieté, cette sensibilité railleuse, ce mélange iodéiinissable de persiflage et d'émotion7 En avait-on vu la trace dans votre Jlfortoima? Un don si imprévu étatt-il naturel ? N'était-ce pas quelque réminiscence, un eiiort de travail, un moyen de frapper l'attention par un piquant contraste, et de faire preuve de souplesse d*esprit? Non, c'était votre nature; tout dans cette fantaisie.coulait de source et de jet spontané. Cet excellent docteur Herbean était bien votre enfant. Il a quelques défauts, sans doute; d'abord il a ceux du genre, ceux de Sterne lui-même : il abuse un peu quelquefois du plaisir très-réel qu'on trouve à l'écouter, plaisir qu'évidemment il partage. A cela près, quel charmant homme I et comme on comprend bien que, tout en s'en moquant, cette jeune femme ne piiisse s'en passer! SMl n'avait pas un certain ûls, vrai tapageur de cabaret qui trouble un peu trop violemment l'urbanité du foyer paternel, et si de loin en loin on pouvait abréger quelques pages, ce serait un vrai bgou que cette histoire* Telle qu'elle est, je ne

SI

m DISCOURS ACADÉMIQUES.

i*en tiens pas moins pour un des contes les plus ûos et les plus délicats qu*OQ ait produits de notre temps.

Ainsi vous aviez deux langages, deux cordes sous vos doigts rendant cliacune un son distinct; il faut donc, pour TOUS bien connaître, distinguer deux hommes en tous : un moraliste, gouvernant son imagination, se tiaçaot uoe tâche et pratiquant la fiction conmie un moyen d'enseigne^ tnent et de ri' forme; puis un conteur, ou plutôt un peintre, qui prend ses libres ébats, laisse aller son pinceau, et retrace à sa mode les mœurs, les caractères, les accidents de la vie, sans se préoccuper du but moral qu'il atteindra, mais bien servi par le hasard, car tous traTaillez toujoais, môme sans paraître tous y astreindre, au profit des cœtirs hûuaôtes et des nobles sentiments. De ces deux hommes si différents^ lequel a Totre préférence? Pour mol, je sois tcntL' de croire que votre pente la plus forte est du côté de la plus libre allure ; qu'à la rigueur tous auriez pu ne pis faire JUarianna, tandis que le docteur Herbeau, c'est malgré vous que vous deviez le peindre. Et cependant le doute me revient quand je me trouTe en face de quelques-uns de Tos romans qui font, pour ainsi dire, cortt^ge à Marianm et complètent votre œuvre militante; surtout en face de Femand, de toutes vos créations peut-être celle qui coo* tient la leçon la plus claire et la plus saisissante, celle dont le tissu est le plus ferme, le plus nerveux, le plus dégagé d'inutile parure. Le sujet en est simple et appartient à tous les temps. Fernand n'esi point un héros incompris; il oe^e croit point un homme de génie, et ne demande pas que le monde change pour lui ses lois; seulement il s'imagine qu'après avoir conduit avec mystère, pendant quelques années»

R£PÛ!tS£ AU DISCOURS DE M. J. SANDËàU. 363

une intrigue amoureuse, après avoir secrètement détruit le

bonheur d'un ami, d'un gaUuL hoiimie, il peut, quand vieat la lassitude, s'éloigner et rompre sa chaîne; puis, conune il a rencontré au sein d'une honnête famille une jeuae et pure beauté, il croit, parce qu'il a su lui plaire, (pi'il va tranquillement devenir son époux. Ce sont ces iilosioDS que vous dissipez une à une avec une impitoyable rigueur. Non-seulement il n'accomplira pas cette chaste union, mais les liens qu'il a voulu rompre se renouent malgré lai et deviennent publics; il est comme garrotté & sa complice par la vengeance du mari outragé. Et lorsque, après d'indicibles tortures, une mort imprévue semble le délivrer, lorsqu'il croit être libre et voit luire de nouveau l'espoir du bonheur qu'il rêvait, le châtiment reprend son cours : il est frappé à mort par la main de son ancien ami« Cette tragique liistoire est conduite avec un art sobre et discret, sans couleurs rembrunies, sans déclamations. Vous ne cherchez l'effet que dans l'inflexible logique des événements que vous créez et qui semblent naître d'eux-mêmes, aussi produises-vous une impression simple et profonde*

Acêté de Fmmnd j'aperçois Madeleine , récit d'un coloris plus doux, où l'intention morale n'est pas moins apparente, mais prend un caractère moins rude et moins poignant* Cette apologie du travail n'a pas besoin qu'on la signale aux bienveillances de l'Académie; elle a reçu dans cette salle même une pubUque récompense, et quelque&*unes de ces magistrales paroles qui sont ici les vraies couronnes des prix que nous décernons. Je me garderais donc de vous parier de Madeleine si je n'avais à vous faire un aveu. Le seul défaut pour moi de cette ingénieuse idylle, c'est de finir

i64 DISCOUBS ACADÉMIQUES.

trop bien* Voas tendez à votre lecteur un véritable piège*

Gonimeiit ne pas prendre au séiieux la pauvreté de cette jeune fille que vous amenez à Paris, du fond de sa pro- i vince^ complètement ruinée, et apprenant par son exemple | à son malheureux cousin qu'on peut, avec le travail, se relever de Tablme? Lorsqu'on s'est attendri pendant tout un volume devant cette angéliquc créature oubliant sa propre infortune pour ramener peu à peu le courage dans une ftme abattue ; lorsqu'on se réjouit enfin de voir l'aisance prête à sourire à tant d'efTorls, voilà qu'à la dernière page on fait la découverte que tout cela n'est qu'un pieux mensonge, que Madeleine n'a jamais été pauvre, et qu'elle attend son cousin converti sur le perron de son château! Ace coup de théâtre, on se sent un peu dupe: on regrette en partie son attendrissement, et l'effet obtenu jusque-là

diminue. Je sais qae pour bien des gens rien ne vaut le plaisir des surprises, et qu'il leur faut, coûte que coûte, on dénoûment d'opéra* Si donc il s'agit du succès, surtout du nombre des suffrages, je me tiens pour battu; mais il y a profit, croyez-moi, à ne pas toujours vouloir plaire. C'est un genre de conseil qu'on peut vous donner sans danger, car vous auriez beau le suivre, je suis bien sûr qu'il n'y paraîtrait pas.

Je pense en ce moment, je ne vous le cache point, ao

plus bnlluot peùt-ôtre de vos ouvrages, à celui qui vous a fait connaître les douceurs de la popularité. Assuréoieot vous n'avez rien produit de plus agréable que MaâemoittXk de la Seigliére; nulle part vous n'avez montré plus d'entrain, de mouvement, de gaieté communicative; les caraotères sont bien suivis, quelques-uns trè»-finement tracés,

les détails gradeux abondent, et Tenfie de faire rire» envie

très-légitime, que le sujet provoque, n*excède pas dans le lomaa une bonne et juste mesure. Mais en produisant au théâtre ce délicieui tablean de genre, en vous trouvant en lace d'ua parterre, ia tentation devait vous prendre inévitibleinent de faire quelques frais nouveaux. Ëussiez-vous lésisté^ n*eût-on point obtenu de vous d^accuser certains traits, d*iûsister sur certaius détails plus que ne le com- ]iortait votre pensée première, la perspective de la scène, l'esprit et le jeu des acteurs auraient bufÛ, à votre insu, pour modifier dans votre œuvre la proportion, et, passes^ moi le mot, la qualité du rire. Vous avez réussi, je le sais. Bien mieux encore que tout à l'heure, le résultat vous justifie. En prêtant à votre pensée cette forme nouvelle, en lui donnant deux corps, pour ainsi dire, vous avez plus que doublé Téclat de votre succès^ mais l'œuvre d'art n'a-t-elle en rien souffert? Votre roman conserve-t-il encore sa première saveur et son premier aspect'^ Le bruyant souvenir du ttiéâtre vient nous troubler en le lisant, de même qu'au théâtre, en écoutant la comédie, nous regrettons parfois les grâces narratives et pittoresques du roman.

Vous comprenez, monsieur, quel est le but de ma querelle. Loin de vous détourner du théâtre, je vous reproche^ rais plutôt de l'avoir négligé. Tous les dons qu'il exige, ces dons si rares et si divers, Tentente de la scène, la vivacité du dialogue, l'ait d'animer les caractères, nous savons maintenant que vous les possédez; gardez-vous donc de n'eu pas faire usage. Hais ne confondez pas deux genres profondément distincts, malgré leur apparente analogie. Partagez VOS faveurs : donnez quelquefois au théâtre une primeur

de Y06 pensées; ne lai sacrifiez plus tos romans. Si bonne

ci si fûcoade que aûil une semeace, ou ne peut en tirer deux moissons.

Je vols avec regret qa*ll me faudra laisser dans Tonibre la moitié de vos œuvres. Je m'élais bien promis de ne point faire de passe-droits, mais, pour être tout à faitjuste, j'aurais besoin de trop de temps. Je regrette surtout de ne pas visiter avec vous ces côtes de Bretagne qui vous ont si souvent inspiré et qui se disputent votre cœur avec les vallons du Berri. Vous connaissez et exprimez si bien ce genre de paysage l Je voudrais m'arrôter au château de Valcreuse^ dans les débris de ce donjon où je vois s'abriter la plus ro~ manesque aventure mêlée aux plus émouvantes scènes de la guerre de Vendée; i*aimerais à entrer au Coat-d'Or, sous les anciennes voûtes où cette mâle jeune fille, si bien nom* mée Vaillance, anime de sa vie, réchauffe de son soleil ce trio de vieux marins bretons d'un égoïsme si tendre et âi original; je voudrais assister enfin au jour suprême, aux funérailles de la Maison de Penarvan.

Devant ce dernier tableau, votre dernier succès, j*auraia peut-être encore quelque réserve à faire, ^admire assurément les d(51icieuses scènes dont vous semez ce récit, et j'accepterais même votre donnée première, si vous ne la poussiez pas à outrance. C'est un ridicule, à coup sûr, que de n'être pas de son temps, de rêver du passe sans voir que les heures marchent; mais ce ridicule avoisine une si sainte chose, la religion des souvenirs, qu'il vaut mieux renon«cer à l'atteindre, de peur de mal porter ses coups. Il y a tOMjours tant d'occasions présentes de faire rire les gens, on est toujours en face de tant de sottes prospérités, de tant

RÉPONSE AU DISCOURS DE M. J. SANDEAU. 367 de vices triomphants, qu'on peut, sans giaïul douimage, laisser en paix ces cœurs fidèles, ces âmes chevaleresques» dont rezemple, après tout, n'est pas contagieux.

Ne vous étonnez pas, monsieur, si j'use avec vous de franchise : on se doit en famille mieux que des compliments. Vous nous apportes le concours d'un talent encore plein de jeunesse : Tlieure du repos n'esi pas venue pour vous. Vous ne voudriez pas que le puhlic nous accusât d'avoir, en vous adoptant, interrompu ses plaisirs. Cetto mission modeste et laborieuse que depuis vingt années vous remplissez en volontaire, vous la tiendrez désormais d'une plus haute autorité. L'Académie compte sur vous. Elle sait que le roman n'est pas au bout de ses conquêtes. Comment le contenir et quelles barrières lui opposer? Il n'en est qu'une, la force de Fezeuiple. Au lieu de le combattre, il faut le relever. Il menace les lettres, et déjà même il les domine; tâchons de l'assujettir aux lettres, de lui en inspirer Tesprit et la discipiine^ de lui en faire respirer les salubres influences. Gela ne veut pas dire qu'il faille le parer, le farder, lui coudre des paillettes et le vêtir de rhétorique : sinjpliiions au contraire son costume et son langage; soumettons-le aux éternelles lois du goût. Que la forme soit bonne et que le fond soit sain, le public, croyez-moi, nous donnera la préférence et sera de notre parti.

Vous l'avez éprouvé vous-mOme 5 pour nous aider dans cette tftche, vous n'aurez qu'à vous imiter, et tout au plus à vérifier les doutes que je me suis permis de vous sou-, mettre. En attendant les services nouveaux que vous rcn* drez à notre cause, nous vous remercions du passé. Désormais, grâce à vous, le roman n'aura le droit ni de se croire

m DISCOURS ACADÉMIQUES.

délaissé, ni de se dire prosciil; il saura, mieux que par da

paroles, par un vivant exemple, que, pour entrer ici, il n'a besoin de rien abandonner de ses qualités naturelles, de ses dons les plus capricieux ; qu'il peut être piquant, gncUiixx, passionné, faire pleurer et faire rire, k la seule coodition de ne pas adorer le succès, de ne pas l'aclieter à tout prix, et d'avoir lioii-beulement du talent, uiaiîi ud talent qui se respecte.

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