‹ Essais historiques et littérairesChapitre 2 sur 29 · ESSAIS · texte numérisé non relu

ESSAIS

Le 13 octobre 1066» au moment où les années d*HaroId

et de (juiliauiiie allaient en venir aux mains dans les plaines d'UasUngSy un cavalier normaud sortit des rangs, lança son cheval en avant du front de bataille, et, pour pi éparer ses compagnons à vaincre ou à mourir, entonna la chanson de Roland.

^ Ce n'est pas là une invention poétique; ce n'est pas seuleuieol Uobert Wace qui, dans ses vers, nous montre Tarmée normande s'animant aux noms de Charlemagne, et de "Roland, et d'Olivier et des vassaux qui moumrent' à lioncevoMâB ^ 9 les historiens les plus dignes de foi, Guillaume de Malmesbury, Mathieu Paris, Ralph Higden, Alhéric des Trois-Fontaines, Mathieu de Westminster, parlent tous de ce chant carlovingien inaugurant la bataille et répété en

i. Roman de Rou. V. 1319.

chœur par les soldats da Conquérant* I^ous savons jusqu'au

nom du trouvère intrépide qui paradait en chantant entre les deux années : il était serviteur du comte de Mortain et se nommait Taillefer.

Mais coQuaissons-nous la chanson de Bjoîand? savons-nous ce qu'était cette poésie guerrière, cette eantikna Boîandi, ' comme l'appelle Ducange? Il en est fait mention dans tout le moyen âge^ principalement au douzième et au treizième siècle; on prétend même qu'au quatorzième nos armées la chaulaient encore. Le roi Jean ne passe-t-il pas pour avoir dit à un des soldats de sa garàe : « Pourquoi chanter Roland? il n*y a plus de Roland. » A quoi cet homme se serait permis de répondre : « il y aurait encore des Roland si nous avions des Gharlemagne. » Nous ne garantissons pas que le mot ait été dit; mais ce qui n'est pas douteux, c'est que durant ces trois ou quatre siècles^ durant toute l'époque de la chevalerie, le nom de Roland ne cessa d*étrc chanté et presque déifié aussi bien suas la teute et sous le chaume que dans les palais et dans les donjons.

D'où lui était venue cette immense fortune? quelle était l'origine de ce culte populaire et univei^l? Pourquoi ce nom passait-il pour le symbole, le type suprême de la vaillance et de l'héroïsme? commenl avait-il pénétré, non-seulement dans les moindres hameaux de notre ancienne Gaule, mais en Italie, en Espagne, en Hougrie^ en Tyrol et jusqu'au fond des solitudes de la Norvège et du Danemark? Ce nom, encore aujourd'hui nous le trouvons gravé sur la cime des Pyrénées; l'écho en retentit dans la vallée du Rhin, au milieu des rochers et des ruines, dans les débris des pieux ermitages; et, de Tautre côté des Alpes, à l'entrée

de Vérone, sous le porche de cette ooble église, un guerrier nous apparaît : ce guerrier, sculpte dans la pierre, la tradition nous dit que c'est encore Roland.

Est-ce un souvenir historiijue qui, après être entré dans la mémoire des peuples^ s'est ainsi perpétué et agrandi d'âge en âge? En d'autres termes, Roland est-il un personnage réel? Lsl^ce parmi ses contemporains, au spectacle de ses exploits et de sa mort, qu'est né cet entiiousiasme qui déliait le rendre immortel? L*histoire a prononcé son nom, mais une seule fois en passant, de la façon la plus brève. Elle le nottune, lui troisième, comme étant mort à Ronce* ?aux. Roland, dans ce récit, n'est ni le neveu de Chartemagne ni le plus grand des paladins, c'est un préfet des Marches de Bretagne {HnuMmdu$ Briianniei linMs proB^ fectas). Sans ces paroles d'Éginhard, aucun lien ne le rattacherait au monde réel. Le Roland que nous connaissons^ le Roland qui a survécu, c'est la poésié qui Fa fait, et sa première apparition, le premier témoignage authentique qui nous révèle son existence, c'est cette chanson entonnée dans la plaine d'Hastfngs. Entre Ëginhàrd et Taillefers'écoulent près de trois siècles où lioiand n'est pas nommé une fois; c'est pendant ces trois siècles que s'est accomplie, en silence et peu à peu, l'œuvre poétique et populaire, la transfiguration du héros.

Nous voulons chercher, dans cette étude, d'ahord si ce monument de poésie primitive est parvenu jusqu'à, nous, si tout au moins nous en possédons des vestiges, et surtout si dans

ces vestiges ne sont pas cacîiL'es de nobles (leurs que nous devons avec orgueil rattacher à la couronne poétique de la France»

4 ESSAIS fiiSTOaiQU£S ET LITTÉRAIRES.

La chanson de Roland était-elle un de ces chants popiï»

laires dont personne n'est l'auleur, qui se transmeUent comme ils sont nés sans que jamais récriture les recueille, et finissent par s'éteindre avec le temps? Était-ce au con* traire une œuvre composée, une œuvre écrite, un poème, une épopée dont certains fragments pouvaient être chantés?

Tout d'abord on est tenté de croire qu'à ces rudes soldats de Guillaume un pur chant populaire pouvait seul convenir. S'il en était ainsi, nous essayerions en vain d'en retrouver la trace aujourd'liui ; mais tel n'est pas l'avis des. meilleurs juges en ces matières. Us se fondent avec raison sur le sens constant et invaiîable du mot eftonson au moyen âge. Chanson, dès le onzième siècle, veut dire poome et jamais autre chose. Par une merveilleuse exceptioui nos érodits sont d'accord sur ce point Geux-Ut même qui se font incessamment la guérie- sont unanimes à soutenir que la etoison de Roland,- le chant de Roncevaux, ce chant qu'entonna Taillefer, devait ùiie une chanson de geste, c*est-à-diro une œuvre de trouvère, un poème composé, non de quelques strophes ou couplets conune nos chansons d'aujourd'hui, mais de plusieurs milliers de vers, divisés, il est viai, par groupes monorinm formant des stances ou tirades qui pon<* valent très-bien être chantées.

Dès lors, pourquoi le texte de cette chanson, de ce poëme^ serait-il k jamais perdu? pourquoi ne le trouverait^ pm

parmi ces milliers de manuscrits que nous ont légués nos trouYèrest Connaissons-nous nos richesses en ce genret Nous commençons à peine à y fouiller. Depuis Pithou et ses amis» aucun de nos lettrés n'avait, durant deux siècles, daigné feuilleter du bout du doigt cet amas de gothiques parchemins; quand nous Taurons bien remué, pourquoi n'en verrait-on pas sortir les vers qui furent chantés à Haslings?

Le hasard a commencé par se montrer peu complaisant. Quelques ^mes ont été découverts, traitant de Roland et de lioncevaux. mais aucun d*eux n'était ccriten assez vieux langage pour ren^onter à cette date de i066* On n'avait donc pas mis la main sur le poème original. En avait*on du moins trouvé la transcription rajeunie mais fidèle? Pas davantage; les transcripteurs avaient évidemment cédé à la tentation d'arranger et surtout d'allonger leur modèle. C'est là le péché mignon des trouvères, lis s'imitent les uns les au* très, mais toujours en s*ampiifiant. Deux vers du onsième dècle en font dix au douzième, et, quand vient le quatorzième, ils se montent à plus d'un cent. Nous ne voulons pas dire que les poèmes dont nous parlons, ces romans de Roncevaux, trouvés à Paris, à Lyon, à Venise, soient développés outre mesure : la rédaction peut même en paraître assez sabre, comparée à certaines œuvres d'un flge plus récent; mais on y remarque déjà je ne sais quelle mollesse abon* dante qui suffit pour indiquer que ce a'est point là une reproduction pure et simple des vers peut-é^re un peu bar^ bares, mais à coup sûr fermes et concis, dont le» soldats de Guillaume faisaient leur chant de guerre.

Cependant un de ces poèmes est devenu^ voilà déjà vingt

6 ESSAIS HlSTORiQUËS Ëï LITTÉRAIRES.

ans, roccasion d'un remarquable travail. En 4832, un élève de l'École noimale, M. Monin, soutenant sa thèse en Sor* bonne, voulut sortir des voies battues, et prit pour sujet un poëme du moyen âge. Il fit une dissertation très-courte, .mais substaniielle, sur deux manascnts inédits de la Biblio* thèque royale, lesquels, qnoî jue mutilés et pleins devar riantes, se liomplètent Tun l'autre et forment le texte entier d'un roman de Roncevauz (li timans de HondmUs), versifié probablement vers le commencement du treizième siècle. C'était la première fois qu'un critique abordait ce beau et difficile sujet. M. Monin du premier coup y porta la lumière. Ses observations furent assez justes, ses conjectures assez heureuses pour que les travau]( de ses successeurs les aient presque toutes confirmées. Ainsi il avait très-bien aperçu que les deux manuscrits sur lesquels il travaillait, bien qu'il s'y rencontrât des beautés mâles et solides» parfois môme beaucoup de simplicité et une certaine brusquerie primitive, ne devaient donner, ni l'un ni l'autre, l'idée fidèle de Tépopée, du poème populaire de Roncevaux; que peut-être en reproduisaient-ils certaines parties et la marche générale, mais avec un fréquent mélange- d'interpolations parasites. Il en concluait que ces deux textes avaient dû être précédés d'un teite plus ancien et plus épique, c'est-à-dire plus simple, plus concis, moins détaillé, moins languissant* C'était là de la bonne critique, ou plu lût c'était uné prophétie, conmie nous le verrons tout à l'hçure.

Mais, avant que M. Monîn eût publié sa thèse, un littérateur de Genève, M. Bourdillon, s'était épris, lui aussi, du roman de Roncevauz. Dès i822, il avait eu la bonne chance d'acquérir uu m au usait de cti poëme, manuscrit du trei«

zième siècle^ dont la Bibliothèque royale possède une copie récente : c'est ull des textes dont s'est servi M. Monin. A force de contempler son Irésor, M. Bourdillon en avait deviné Timportance; à force d'en copier tous les vers, il les avait appris par cœur : bientôt il se décida à ne les plus garder pour lui seul, et s'imposa la tâche de publier et de traduire son po6me. Ayant appris que quelques bibliothèques publiques possédaient des manuscrits analogues, ilen- . treprit plusieurs voyages, n'épargnant ni son temps ni sa peine pour comparer ces manuscrits an sien. Enfin, après dix-huit années, en 1840, il publia sa Iraduciiun, puia le texte un an après, en 1841*

Par malheur, il y avait cette différence entre H« Monin et M. Bourdillon, que l'un, sans sortir de son cabinet, avait su reconnaître que les deux textes étudiés par lui ne devaient être ni les premiers ni les meilleurs, tandis que l'autre, en courant le monde^ n'avait appris qu'à admirer davantage et plus exclusivement le manuscrit dont il était propriétaire. Il avait bien rencontré çà et là quelques variantes qui lui avaient plu, et, par un procédé assez nouveau en pbilologie, il les avait sans façon introduites dans son texte; il avait, d'un autre côté, chassé de ce texte je ne sais couihien de vers qui ne lui plaisaient point, et en avait môme refait <iaelques-uns, mais il n*en demeurait pas moins convaincu et proclamait bien haut que son manuscrit était non-seulement le plus ancien et le plus parfait des manuscrits con-* nus, mais qu'il contenait nécessairement la version originale du poème de Roncevaux. « 0 mon poème, s'écrie-t-il dans sa préface, ce sont bien véritablement tes vers qui ont M chantés en 1066 à la bataille d'Hastings! »

s ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES.

Pour comprendre cette apostrophe et la véhémence de

!!• Bourdillon, il faut savoir que, quelques années aupara* vanty M. Tabbé de la Rue avait annoncé, dans le second volume do son essai sur les Trouvères normandSf qu'il existait à Oxford, dans la bibliothèque Bodléienne, un manuscrit du poème de Roncevaux, manuscrit déjà signalé par Tyrwhitt dans une note de son édition des Canterbury Taies de Chaucer, mais resté vierge jusque-là et paraissant appartenir à une époque plus ancienne que tous les autres manuscrits connus. Aussitôt M. Francisque Michel, envoyé par M. Guisot, alors ministre de rinstruction publique, était parti pour Oxford, avait copié le manuscrit, et au bout de deux années en avait fait une édition, avant même que M. Bourdilion eût comméncé Ja correction de ses épreuves.

De là bien des chagrins, de là d'innocentes colères contre le malencontreux abbé de la Rue qui avait fait la découdverte, et contre Vexpédilif éditeur qui l'avait si vite exploitée. Pour punir l'éditeur, on a grand soin de ne pas prononcer une seule fois son notn, et quant au poème, on s*en

console L'D répétant à tout propos que c'est un tissu d'absurdités et de bévues, une œuvre indigne de voir le jour, le plus ignoble fatras, un véritable baragouin et, pour comble d'injure, le plus moderne de tous les poëraes de Roncevaux I Tout cela n*est que risible et ne doit pas nous arrêter. Laissons donc M. Bourdilion se complaire devant ce texte de fantaisie si bien fabriqué par lui; laissons là sa traduction, qui n'a pas seulement le tort d'être moulée sur ce texte, mais le tort plus grave encore d'être conçue dans le système des paraphrases et des équivalents. La seule chose qui doit nous occuper, c'est le manuscrit d*Oxford* .

L'édition qu'en avait si rapideuicnt duuuée M. Francisque Michel ne laissait-^lle rien à désirer? N'avait-il rien omist Son texte était*il pur et correct d'un bout à Fautre? Nous le supposons, sans consulter les philologues; mais, à noire ayis» son travail n'en était pas moins incomplet par cela seul qu'il s'adressait uniquement aux savants. Le public, en pareille matière, a droit de n'être pas oublié. Pour lui donner la clef d'une telle œuvre, il ne suffisait pas d'un glossaire * expliquant à peine quelques mots ; c est une traduction qu'il . fallait. D'un autre côté, le sujet du poème suggère une foule de considérations histonques et littéraires que le savant éditeur n'avait pas cru devoir aborder. Les notes, il est vrai, et son introduction sont pleines de citations érudites ; mais, pour accomplir sa tâche, la critique, en pareille matière, avait à nous donner quelque chose de plus.

Nous ne sommes donc pas surpris que, dix ans après H. Michel, M. Génin ait cru pouvoir étudier à son tour la chanson de Roland, la commenter et la traduire. C'était son droit assurément. On le lui a pourtant contesté ; on est allé usqu'à prétendre que ce texte d'Oxford était la propriété du premier occupant, ef que l'imprimer A nouveau, sans l'aveu du premier éditeur, c'était commettre, ni plus ni moins, le délit de contrefaçon. Nous n'avons nulle envie de nous mêler à ces débats, ne voulant pas être conduit A signaler de part et d'autres de regrettables vivacités ; mais, parmi les reproches si largement prodigués A M. Génin, il en est un, faut-il le dire, qui pourrait bien ne pas manquer de fondement. M. Génin ne tient aucun compte des travaux de ses devanciers; il n'en dit ni bien ni mal; il oublie qu'ils existent. K:>t-ce par mcAai^eiiifcint'i il se trompe: mieux

vaudrait être sévère que paraître dcilaigiieux. Ce silence a 4'ailleun un autre incoDYéoieni : il induit en erreur uo , lecteur peu expérimenté* Vous pouvez lire jusqu'à la dernière ligne l'inUoducUon de M. Géniu^ lecture attrapnte à , plus d'un titre, sans vous douter que jamais personne ait| non pas mûme publié la chanson de Roland, mais étudié le mo^eu Age, ses mœurs/sou histoire et sa langue. Nous comprenons que sur beaucoup de points, et notamment en ce qui concerne Tappréciation littéraire et historique du • poêmcj M. Génin, s*il ne porte ses regards que sur les édi«> leurs qui le précèdent, puisse être tenté de se croire Tin* venteur de tout ce qu'il dit : il sent les beautés de cette poésiè primitive avec une chaleur et une conviction dont certes il n'a pas trouvé rcxcmple chez M. 1 rancisquc Michel, archéologue avant tout, moins amoureux des richesses de Tari que des curiosités de la philologie; mais, sans parler d*un essai de M. Francis Wey et d'un travail de M. Delécluze, où les parties grandioses de la chanson de Roland sont dignement appréciées, sans remonter jusqu'à la thèse de M. Monin, qui, dans sa- brièveté, laisse échappei' sur les beautés de cette poésie plus d'un trait de lumière, nous pourrions citer lellc leçon d'ua cours d'hisloire publié il y a six ou sept ans, dans laquelle le professeur, M. Lenormant, parle aussi de la chanson de Roland, rapidement, incidemment, mais avec une élévation lumineuse qui ne laisse dans Tombre aucune des sommités du sujet. M. Génin est trop riche par lui-môme pour ne pas tenir à distinguer son propre l ien d'avec le bien d'autrui. Nous aurions donc souhaité qu'il fit, en quelques mots, connaître à son lecteur ce qui s'était fait et dit avant iui^ mais, ce regret exprimé^ nous ne sauiiom

LA CHAiNSOiN DE UOLAND. Il

admettre que dans ce volamineux et impeilant travail le

nouvel éditeur se soit rendu coupable d'autant de méfaits qu'on veut bien le faire croire. Gomme tous ses 'confirères en philologie* il peut avoir ses heures de distraction, il lai est arrivé, couiaie aux autres, de faillir daus des détails microscopiques ; mais, dès qu'une question en vaut la peine, il la traite en homme de savoir aussi bien qu'en homme d^espril, avec un sens pénétrant et un rare discernement des origines et des variations de notre langue. Sa critique est résolue^ quelqueiois tranchante, hasardeuse. Jamais ?ague ni mesquine, et, sans nous associer & tous ses jugements, sans adopter tous ses points de vue, le hasard fait que c'est souvent dans les passages où lui sont reprochés le plus d'erreurs et de fautes de goût, qu'il nous semble avoir fait preuve du coup d'œil le plus sûr et du meilleur jugement.

Mais tout cela nous détourne de notre droit chemin : il nous faut laisser là les polémiques et les préfaces, et en venir au fond du sujet.

Le manuscrit d'Oxford est-il assez ancien, est-il écrit en assez vieux langage pour qu'avec vraisemblance on puisse V reconnaître le texte original de la chanson de Roland?

Quand même ce point serait douteux, le poëme, tel qu'il est, et quel que soit son âge, n'est-il pas encore d'un haut prix, d'un immense intérêt? Les beautés qu*ii contient, de quel ordre sont-elles? Peut-il, à titre d'épopée nationale, prendre la place restée vide dans l'histoire littéraire de la 'France?

Telles sont les questions à résoudre. Attachons^nous d'à* bord à la première.

Que le texte d'Oxford soit antérieur à ceux de Paris^ de

It ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES*

Lyon, de Metz, de Cambridge, et môme de Venise, c'est im fait presque iautilô à, établir. On s*en aperçoit du premier coup à l'état de la langue et an système de la versification. Quoique déjà française, la langue dans ce texte est plus incuits, moins façonnée que dans tqus les autres, et le méca* nisme des yers est d'une infériorité encore plus évidente. , Dans les textes rajeunis, les vers sont d'exacte mesure, et riment non-seulement pour ToreillQ, mais pour les yeux ; dans le texte d'Oxford, ils ne riment en général que par simple assonance, c'est-à-dire par une correspondance imparfaite et approximative du son final ; quant à la mesure, elle n'existe souvent qu'à condition de supprimer çà et là dans rintérieur du vers une ou deux syllabes muettes, pro* cédé d'élision dont nos faiseurs de couplets usent encore aujourd'hui dans certains vaudevilles. Cette façon cavalière de traiter la rime et la mesure ne peut appartenir qu'à un temps où les vers n'avaient pas encore de lecteurs et étaient exclusivement chantés. Tels étaient, à n'en pas douter, les vers de ce poème : autrement, comment expliquer le refrain bisarre qu'on lit, en marge du manuscrit, à la fin de presque toutes les tirades, ce mot, ou plutôt ces trois lettres Aoi, dont il n'existe aucune trace dans tous les autres textes? Était-ce un cri de guerre, un hourra, ou bien une manière de commander l'attention, ou bien encore un avertissement convenu entre le jongleur et son ménétrier pour qu'il chan* geat l'accompagnement quand la tirade était finie? En tout cas, ce n'était pas à des lecteui-^que cette exclamation s'a-* dressait; elle était là pour l'usage des chanteurs; enfin la brièveté relative du poëme est un signe non moins certain ' de son antériorité : tous les autres ont au moins six mille

LA CHANSON D£ ROLAND. IS vers, et quelques-uns vont à huit mille; on n'eu compte que quatre mille dans le manuscrit d*Oxford«

Cette version est doncla plus ancienne, point de doute à cet égard; mais peut-on déterminer son âge? C'est une question plus délicate. Les textes remaniés paraissent avoir été écrits pour la plupart au treizième siècle, quelques-uns un peu plus tard, d'autres, en petit nombre, vers la fin du douzième : jusqu'où» peut-on faire remonter la version d'Oxford? L*abbé de la Rue s'est prononcé pôur les trente premières années du douzième siècle ; M. Francisque Michel adopte cet avis, mais ne parait pas éloigné d'admettre que ces vers pourraient bien être ceux que Taillefer entonnait à Hastings. Ils sont écrits, selon lui, dans un langage exactement semblable au français usité dans les lois de Guillaume le Conquérant. Il s'en tient toutefois à cette remarque et ne cite aucune autre preuve iTappui de sa conjecture. M. Gé« ntn procède plus hardiment : il ne se borne pas à croire cette poésie contemporaine de Guillaume, il est tout prêt à la supposer d'un grand siècle plus ancienne. Dans sa peu* sée, la naissance de notre langue remonte beaucoup plus haut qu'on ne le croit d'ordinaire : on parlait français non pas seulement au dixième siècle, mais au neuvième ; et pendant le huitième, soit même dès le septième, notre idiome, se dégageant peu à peu du latin, était en voie de formation et déjà vivant comme langage usuel. Cette opinion qu'on trouve en germe chez plusieurs autres érudits, M. Génin l'adopte et la professe avec prédilection. Il emprunte ses preuves à l'étude des noms de lieux, si nombreux dans les anciens titres et diplômes. Ces noms, dès le temps de Cbar^ lemagne et môme avant ce temps, nous laissent apercevoir

14 ËSSÂIS HISTORIQUES £T LlTTÉaÂlAËS.

leur véritable forme, la forme du français vulgaire, sous les appellations latin i s fabriquées pour les traduire. Le peuple dénommait les lieux à sa façon dans son nouveau langage, et les officiers publics, écrivant en latin, liaient forcés, pour désigner ces mêmes lieux, de latiniser comme ils pouvatent les dénominations connues de tout le monde : leurs barbarismes démoatrent Texistenco des mots barbares qu'ils veulent rappeler. Quelquefois, pour psendre moins de peiao ou pour être mieux compris, ils ne forgent point de mots, et écrivent tout uniment le nom du lieu dans sa forme vulgaire; quelquefois ils ont la précaution de placer le nom usuel & côté da nom latinisé. Gomment, à ces exemples si nombreux el si divers, ne pas reconnaître un idiome naissant, non écrit mais parlé, inculte mais plein de vie, qui grandit derrière cette autre langue savante mais immobile, dont le règne finit ?

M. Génin, à l'appui de sa thèse. Invoque un document trouvé récemiiu ul à ValencienneSj sur la garde d un ancien manuscrit^ mélange curieui de mots encore latins, de mots purement français et de notes tironiennes, ces signes abré* viatifs, cette sténographie du moyen Age, dont M. Jules Tar- . dif a si habilement trouvé la clef. Les notes tironiennes, tombées en désuétude avant Tan 1000, donnent à ce frag* ment une incontestable antiquité, et, sans la moindre hési' tatioO, on peut le croire du dixième siècle. Enfin c'est encore, pour M. Génin, un puissant argument que ce dixseptième canon du concile de Tours, qui, dès 813, un an avant la mort de Charlemagne, ordonne que les saintes écritures seront traduites en langue viiigdii'e, attendu que le peuple ne comprend plus le latin.

Mais le savant éditeur eût-il causo gagnée, qu'en faudrait-il cOQcJure? SeiiODs-nous mieux ea état d'assigner une date à la chanson de Roland, ou, pour mienx dire» au .manuscrit d'Oxford? M. Génin suppose que le Livre des Rois, qui s'est conservé jusqu'à nous, et qu'A publié M^. Leroux de Liiiicy, est une des traductions ordonnées par le concile de Tours; soit. La langue dans cette traduction est à peu près la même que dans le manuscrit d'Oxford ; c'est encore vrai. Mais de quelle époque est le Livre des liois ? Du mtîme siècle que le concile, c'est-à-dire du neuvième? Qui oserait le dire? N'avons- nous pas un monument authentique de ice siècle, le serment prêté en 842 par Louis le Germanique, et la phrase la plus inculte du Litre des Bois n'est-elle pas de Texcéllent firançais auprès de cet informe jargon? Admettons, avec M. Génin, que cent ans auront pu s'écouler avant que le concile ait été obéi ^ mais à cent ans de là, en plein dixième siècle, cherchez un terme de comparaison, et, par exemple, V Hymne à sainte Ealalie. Dans ce fragment, découvert à Valenciennes en 1837, vous rencontrez encore des mots puremciil latins, et, quoique la phrase commence à prendre une physionomie française, la construction latine se montre par-dessous : c'est un mélange indécis et confus* Ce monument lient le milieu entre le serment de Louis le Germanique et les lois de Guillaume, entre le neuvième et le onzième siècle. Pour trouver une véritable analogie avec le Livre des Rois, et par conséquent avec la chanson de Holand, il faut faire un pas de plus, il faut aller jusqu'à ces lois du Conquérant, promulguées, comme on sait, en i069. Ici, nous le reconnaissons, la conformité du langage est complète, sauf quelques exceptions provenant surtout des

4li£réreaces inévitables entre la prose et les vers. Aussi ll« Gëom nous semble-t-il inattaquable lorsqu'il se réduit à prétendre que le texte d*Oxford n'est pas une œuvre du dousiëme siècle et que c'est au onzième qu'il appartient.

Quant à démêler^ entre Tan 1000 et l'an 1100, Tinstant précis qui Ta vu naître, c'est impossible à notre avis. La chronologie du langage, dans ces temps reculés, n*est pas moins incertaine que celle des arts, et en particulier de l'arciiitecture. Autant on est à Taise, une fois venu le milieu du treizième siècle, pour apprécier, à chaque période de vingt-cinq à trente ans, les changements qui s'introduisent, d'un bout de la France à l'autre, dans ies conditions de l'art de bfttir, autant cette tentative est infructueuse et chimérique tant que dure le onzième siècle : tel monument de cette époque nous semble avoir été construit longtemps après tel autre, qui fut pourtant bâti en mi)me temps, mais dans un autre point du territoire, dans des lieux soumis A d'autres influences ou non encore accessibles à certains accidents de ia mode et du goût. Il en est ainsi du langage : il varie selon les lieux encore plus que selon les temps; ce qui semble un archaïsme n'est bien souvent qu'un dialecte^ et, pour se hasarder à dire quel est l'âge d'un mot, il iaut d'abord être bien sûr de savoir quel est son pays.

Nous nous garderons donc de décider si ces vers du ma* nuscrit d'Oxford sont vraiment ceux qui furent chantés A Hastings; nous nous bornons à dire que, philologiquement parlant, ils peuvent avoir été écrits aussi bien un peu avant qu'un peu après le règne de Guillaume. Quant à savoir si cette version du chant de Roncevaux est bien la version piiuuilive, le premier jet du poêle, sans additioas, sans re*

LA CHANSON OE ROLAND. ' il

maniements; si les dévcloppementb un peu t^pisodiquesqui en remplissent la dernière partie n'autorisent pas le doute à ce sujet, prononce qui voudra 1 Nous ne sommes certain que d'une chose, c'est que cette version est la plus aacienne de celles qui sont aujourd'hui connues. Si elle n*est pas la première, elle doit être du moins assez Toisine de celle qui serait son aiaée.

Reste un autre problème dont il faut aussi dire un mot Quel est i'auleur de la chanson de lluhnd? Le nom de Tufoïdus, qui apparaît au dernier vers, est-il la signature du poète, comme le croit H. Génin, ou simplement celle d*un copiste, comme le supposent d'autres érudits? Si la première hypothèse est admise, et nous la croyons plus probable, qu'était ce Turoldus? Est-ce lui qui ligure parmi les personnages de la tapisserie de Bayeux? 11 y eut un Turoldus qui fut précepteur de Guillaume le Conquérant et qui mourut en 1035 : le poëme est-il de lui? Kst-il d'un autre Turoldus, son fils ou son neveu, bénédictin de l'abbaye de / Fécamp? Celui-ci accompagna Guillaume en Angleterre, lui rendit de grands services et devint, après la conquête, abbé de Malmesbury, puis de Peterborough. Nous serions charmé pour notre pai*t que la chanson de Roland fût son œuvre, que ces vers eussent été mcdités, composée dans notre grande abbaye noriAande : ce serait un souvenir de plus qui i> c 1 1 plerait ses nobles voûtes. Mais, si ingénieux que soient les rapprochements qu'invoque ici M., Génin, nous ne saurions être plus afBrmatif sur ce point que sur les autres. Sans doute un trait de lumière semble sortir, comme il le dit, de ce fait rapporté pai* Gunton, que, dans l'armoire aux iaumuscrits de la cathédrale de Peterborough, (tirent

iS ESSAIS HISTORIQUES El LITTÉRAIRES.

anciennement découverts deux exemplaires d*un pofime en français sur la guerre de Roncevaux {de Bello valle Rioiciou, Gallicé), sans doute il u cst point impossible que Tua de ces exemplaires soit venu s*enfouir à Oiford ; mais, si bien (issues qu'elles soient, les conjectures ne deviennent pas vérités. Le seul fait vraiment établi, selon nous, c*est que Tau^ teur, sinon du poëme primitif, du moins du texte d'Oxford, devait être Normand. Les Normands sont, pour lui, les premiers soldats du monde; il le dit à deux reprises. Trouves ailleurs qu'en Normandie un po€te qui eût ainsi décerné le prix de la vaillance! Qiiel Picard ou quel Champenois eût fait aux siens cet affront? Turoldus est donc, & n*en pas doulci, coiiipatriulc de Guillaume; d(>s lors M. G^niu nous sem))le avoir raison de rappeler Theroulde. Cette traductîon toute normande n*a rien qui choque nos oreilles, et c'est à tort assurément qu'on Ta si fort critiquée.

Nous voici parvenu au terme de ces controverses, de ces explications, de ces détails philologiques par lesquels il nous fallait passer comme par un préambule nécessaire. Nous avions hâte d*en sortir; maintenant nous sommes en face du poëme lui*méme; il n'est plus question de chercher d'où il vient, il s'agit de savoir ce qu'il vaut. Tâchons d'en pénétrer les rustiques beautés, la naïve grandeur. Nous n'éprouvons qu'un embarras : comment parler d'une œuvre que personne n'a lue, que personne ne peut lire, hormis quelques savants? Une simple analyse pourra-t-elle en donner l'idée? à peu près comme un squelette peut tenir lieu d'un portrait. C'est une traduction qu'il faudrait, une traduction claire et fidèle.

Pourquoi ne pas emprunter celle de M. Génin? Ce n'est

LA CHANSON DE ROLAND. tO

pas faute de la trouver boace. M. Génin excelle dans cet art malaisé de serrer de près sod modèle, d'en reproduire

exactement le tour, l'allure et l'esprit. Mallieureusement, * par un caprice d*énidit renouvelé de Paul-Louis Courier, caprice qu'il justifie et colore tant bien que mal, M. Génin, dans cette traduction^ ne s'est pas servi de notre langue d'aujourd'hui, il a pris celle d'Amyot. Qu'il ait habilement . tenu cette gageure, nous ne le conteslons pas, nous reconnaissons même quil y a dans ce vieux langage plus de ressources que dans notre moderne idiome pour rendre avec vérité le français du onzième siècle 3 mais pour qui sont faites les traductions? est*ce pour ceux qui peuvent s*en passer? Quand on lit couramment les (écrits d'Amyot, n'cst-on pas en état de comprendre, sans trop d'efforts, la chanson de Roland? C'est donc, à vrai dire, pour lui seul, pour son propre plaisir, que M. Génin a fait sa traduction. 11 a moins songé à son lecteur qu'à sa fantaisie d'antiquaire : être compris n'a pas été son souci principal. Aussi quand par hasard il reucoDlre dans son texte un terme encore iaieliigibie, un terme qui n'a pas vieilli, au lieu de le conserver, il s'amuse à en choisir un autre obscur et hors d'usage; c*est ainsi, par exemple, qu'il traduit ces mots : en tel bataille, par ceux-ci : en tel eshif. N'est*il pas évident que cette manière d'éclaircir un texte est peu secourable aux ignorants? L'inconvénient radical d'une telle traduction, c'est qu'elle a besoin d'être traduite.

I^ous sommes donc contraint, voulant être compris, de ne point demander à H. Génin notre besogne toute faite* Il faut que nous tentions uous-môme un essai de traduction, ou plutôt il faut que nous cherchions à enlever de celle-ci

SO BS8AI8 HISTORIQUES ET LITTiRMRBS.

la rouille dont l'auteur Ta volontairement couverte, nous attachant à le suivre d'aussi près qu*il nous sera possible,

profilant çà et là de ses tours, parfois même de ses expressions, et n'évitant quelles obscurités et l'excès de son ai^

chaïsme ^

Ce n'est pas, bien entendu, sur le poëme entier, sur les quatre mille vers que nous ferons cet essai. Mieux vaudrait assurément tout traduire; mais ce serait sortir du cadre où nous voulons nous enfermer. Nous nous bornerons à exposer rapidement tout ce qui n'est qu'accessoire on secondaire; nous supprimerons même quelques répétitions, non celles qui sont inspirées par une intention poétique, mais celles qu'on peut atlribuer soit aux routines des jongleurs, soit au désordre du manuscrit. Ce que nous essaierons de reproduire intégralement, ce sont les parties principales de l'œuvre, le cœur môme du sujet, le fond du poëme primitif. Là, nous traduirons sans abréger et sans rien changer même aux plus naifs anachronismes et aux plus crédules

1. La Revue des Deua^Mondee a publié en 1S46 un article de M.. Charles Maipia sur le travail de M. Delécluze, intitulé Roland ou la chevaiisrk, Daos la (Première partie de cet article,* M. Hagnin parle de la Clùtmon de Roland avec cetta sûreté d'érudition, cette justesse et ce f)on goût qui distinguent sa critique; il en cite même quelques passages traduits par M. Deléduze; mais ces extraits ne sont ni asses nombreux ni asses liés entre eux pour donner^ comme nous le cherchons ici, une idée du poème considéré dans son ensemble. Ce que nous voulons indiquer, c^est Tenchalnement de cette composition poétique et l'impression générale qu'elle produit sur nous. Nous ne pouvons donc procéder par échantillons, et nous fiorames forcé de môler et de fondre 1 analyse et la traduction. Voilà pourquoi nous ne saurions emprunter purement et simplement le travail de M. Delécluze, pas plus que celui de M. Géuia«

Ifi CHANSON £)E ROLAND. H

hyperboles. Cette part, comme on en va juger, est encore

considérable.

Commençons donc sans plus de commentaires; voici les premiers mots du pofime.

Le roi Charles, notre grand empenr, est depuis sept ans

en Espagne : pas un château qui tienne devant lui ; pas une ville qui n'ait ouvert ses portes, Saiagosse résiste seule du haut de sa montagne, Saragosse où règne un infidèle, le roi Marsille, i!cr\itciii de Mahomet cl d' Apollon. 11 n'adure pas Dieu, le malheur l'atteindra*

Le roi Marsille est couché dans son verger, sur un perron de marbre, à l'ombre du feuillage; plus de vingt mille hoomies antpur de lui* 11 demande consieil à ses ducs, à ses comtes : <f Comment échapper à la mort ou à un affront? Son armée n'est point de force à tenter la bataille 1 iiue foire? »

Personne ne dit mot. IJa seul, le subtil lilaucandi in, se hasarde à parler : « Feignez de vous soumettre, dit-il, envoyés à cet orgueilleux empereur des chariots chargés d*or et d'argent. Promettez-lui que s'il s'en retourne en France, TOUS ires Ty rejoindre, à Âix, dans sa chapelle, & la grande féte de Saint-Michel ; que vous y recevrez sa loi chrétienne et deviendrez son homme-lige* Youdra-t-il des otages? nous lui en donnerons. Nous enverrons les enfants dé nos femmes : au risque de sa vie, j'y veux envoyer le mien. Quand les Français seront loin d'ici, chacun rentré dans son

n ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES.

foyer, le jour arrivera, le terme passera, Charles n*eiitendra

- de nous paroles ni nouvelles. Peut-être, le cruel l fera-t-il trancher la tête à nos otages? Mais mieux vaut quUls y perdent leurs têtes que nous notre belle Espagne. »

Et les païens de dire : « il a raisou ! »

Le roi MarsiUe a levé son conseil. 11 fait approcher dix belles mules blanches, aux freins d*or, aux selles d'argcuL « Partez, dit-il à Blancandrin et à neuf autres de ses fidèles, allez au-devant de Charles, . portez en vos mains des braa* ches d'olivier en signe de paix et de soumission. Si, par votre savoir-faire, vous me délivrez de lui, que d'or, que â*argent, que de terres ne vous donnerai-je past »

Les messagers montent sur leurs mules et se mettent eu chemin.

La scène change. Nous sommes à Cordoue : c'esl là que Charles tient sa cour. Lui aussi est dans un verger : on voit à sesc6tés Roland, Olivier, Geoffroy d'Anjou et tant d'autres, fils delà douce France; ils sont là quinze milliers. Assis sur 4^ soyeuses étoffes, ils passent leur temps à jouer ; les plus vieux et les sages s'exercent aux échecs, les jeunes bacheliers à l'escrime. L empereur est dans un fauteuil d*or, à Tombre d*un pin et d'un églantier : sa barbe a l'édat de la neige, sou corps est noble et bien taillé, sua front majestueux* A qui le cherche, il n'est besoin de l'enseigner*

Les messagers païens, descendus de leurs mules, saluent humblement Tempereur. Blancaudrin prend la parole et montre à Charles les riches et nombreux trésors que son maître lui envoie. Puis il ajoute : « N'étes-vous donc point ' las de rester en notie pays 2 Si vous retourniez, en France^ le roi notre seigneur s'engage à vous y suivre. »

LA CHANSON DË aOLÀND. » iS

L'empereur lève ses maiDs yers Dieu, puis, la téte penchée, commeuce à réfléchir. Telle était sa cou lu nie, jamais ne se hâtant de parler. Enfin il se redresse et dit aux mes* sagers : « Vous avez bien parlé, mais votre roi est mon grand ennemi. Qui me garantira TeiTet de vos paroles? — Des otages, répond le Sarrasin : vous en aurea dix^ quinze ou même vingt. Vous aurez mon propre fils. Quel otage plus noble pourrait-on vous donner ? Quand vous sere^ dans votre palais seigneurial, à la grande féte de Saint-Michel, mon maitre vous y suivra : c'est là, dans ces bains que Dieu a faits pour vous, qu'il veut devenir chrétien. » Et Charles répond : « Il peut donc se sauver encore I »

La journée était belle, le soleil éclatant. Charles fait dresser dans le verger une grande tente pour les messagers. Ils Y passent la niiit.

De bon malin l'empereur est levé. Il entend messe et matines, et s*en vient, sous Tombre d'un grand pin, tenir conseil avec ses barons, car il ne veut rien faire sans eux.

Bientôt ils sont tous présents, et le duc Oger, et i*arche<*

' véque Turpin, et RohujJ, et le preux Olivier, et Cianelon, qui les doit tous trahir. Alors s*ouvre le conseil.

Charles répète à ses barons les paroles de Blancandrin. «Marsille viendra-t-il à Aix? s j icra-t-il chrétien? sera-t-il mon vassal? Je ne sais qu'en penser. »

Et les Français répondent : « Prenez-y garde. »

Holaud se lève et dit : « Ne croyez à Marsillel Voilà sept ans que nous sommes en Espagne, Marsille ne vous a fait que trahison. Quinze mille de ses païens sont déjà venus à vous, portant des branches d'olivier et les mêmes paroles

i4 BASAIS filSTOttlQUES ET LITTÉRAIRES*

qu'aujourd'hui. Vos conseillers vous engagèrent à donner quelque tréve« Que fit Marsille? Il décapita deux de vos comtes, Basan et Basille son frère. Faites la guerre, faitesla comme vous Tave^ eatreprise : conduisez votre armée devant Saragosse, mettez le dége et vengez cenx qu'a fait ^

périr le félon. »

L'empereur en l'écoutant rembrunit son visage, se caresse la barbe et ne répond rien à son neveu. Tous les Français se taisent. Ganelon seul, d'un air hautain, se lève, s'avance vers l'empereur et lui tient ce discours : « N'écou-» tez pas les étourdis, n'écoutez ni moi ni personne, n'écoutez que votre avantage. Quand Marsiile vous mande, à mains jointe^, qu'il veut être votre homme» tenir de voas l'Espagne, recevoir notre sainte loi, on ose vous conseiller de rejeter ses offres 1 C'est n'avoir guère souci de quelle mort nous mourrons : conseil d'orgueil qui ne doit prévaloir. Laissons les fous et tenons-nous aux sages. »

As^ès Ganelon vient le duc Naymes. il n'est pas dans la cour un guerrier plus vaillant. Naymes dit à Charles ! « Vous avez entendu le comte Ganelon. Pesez bien ses paroles. Le roi Marsiile est vaincu ; vous avez rasé ses ch&teaux, renversé ses remparts; ses villes sont en cendres, ses soldats dispersés; quand il se rend â. merci, et vous offre des otages, l'accabler serait péché. Cette terrible guerre ne doit pas durer plus longtemps I »

Et les Français de dire : « Le duc a bien parlé 1

— Seigneurs barons, reprend Charlemagne, qui doue enverrons-nous à Saragosse, au roi Marsiile? »

Naymes répond : « J'irai par votre grflce* Donnez-m'en le gant et le bâton. »

— Non^ lui dit i^empereur ^ Don^ par ma barbe : un sage comme vous s^en aller si loin de moi! Vous n'irex point.

Retournez vous asseoir. — Ëh bienl seigneurs barons^ qui donc enyerrons-noust

■-^ Mai! dil Roland.

Yousl fi*écrie Olivier, votre courage est trop bouillant^ vous vous feriez quelque affaire. Si le roi veut^ j'y puis trèsbien aller.

— Ni TOUS ni lui. Taises-Toiis tous les deux : nul de mes

douze pairs n'y portera les pieds. » A ces mots tout le monde se tait.

Cependant Turpin se lève, Turpin, Farchevéque de Reims.

11 demande à son tour le gant et le bdlon; mais Tempereur lui commande de s'asseoir, saos plus parler. Puis, s'adressant encore une fois aux barons : «Francs chevaliers, ne me direz>Yous point qui doit porter mon message à MarsiUe?

*^ C'est, dit Roland, Ganelon, mon beau-père. » Et les Français : « Cest l'homme qu'il vous faut; vous n'en pouvez trouver un plus habile. » ,

 ces mots, Ganelon tombe en horrible angoisse. Il laisse couler de ses épaules son grand manteau de martre ; sa tailte est imposante et bien prise sous sa cote de soie;

son œil étincelle de colère. « Fou, dit-il à Roland, d'où te vient cette rage? Si Dieu permet que j'en revienne,

je [ tu couserveidi lecunniiissauce qui ne Huira qu'avec ta vie.

— Je n'ai souci de vos menaces, répond Roland : Torgueil vous ôte la raison. Il faut ici un sage messager; si Tempereur le veut, je pars à votre place.

26 ESSAIS HISTORIQUES ET LITTftRAIRES.

— Non, j'irai^ dit Ganeion, Charles me le coauuandey je lui dois obéir; mais je veux différer quelque peu mon départ, ne fût-ce que pour calmer ma colère. »

Là-dessus^ Roland se prend à rire* Ganelon l'aperçoit; ce rire redouble sa furie ; peu s'en faut qu'il n'en perde le seus. 11 lance à son beau-ôis des paroles de courroux; puis, se tournant vers Tempereur : « Me voici prêt» dit*i]> à votre commandement. Je vois bien qu'il me faut aller à Saragosse, et qui va là n*en i:evient point. Sire» ne Toubliez pas» je suis le mari de votre steur; j*ai d'elle un fils, le plus beau qui se puisse voir. Un jour Beaudoin sera vaillant î Je lui laisse mes fiefs et mes domaines. Veillez sur lui» je ne le verrai plus!

— Vous avez le cœur trop tendre, lui dit Charles. Quand je Tordonne, il faut vous en aller. Approchez» Ganelon» recevez le bAtou et le gant. Vous Tavcz entendu, ce sont nos Francs qui vous désignent. — Non» sire» c'est un coup de Roland. Aussi je le déteste» lui et son cher Olivier^ et les douze pairs qui Taiment tant I Je les mets tous à défi sous vos ^eux. n

L^empereur le fait taire» et lui ordonne de partir.

Ganelon s'approche pour prendre le gant de la main de Charlemagne; mais le gant tombe à terre.

« Dieu! s'écrient les Français, que présage ceci? — Mes seigneurs» dit Ganelon» vous en saurez des nouvelles 1 » 11 se retourne alors vers l'empereur» et lui demande son congé. « Puisqu'il faut que je parte, à quoi boa diiférer? » Charles» de sa main droite» lui fait un signe de pardon» puis lui donne le bâton et une lettre.

Ganelon» rentré chez lui| s'équipe et se prépare : il at-

LA CHANSON DE ROLAND. i7

tache à ses pieds ses beaux éperons d'or, à son côté Mor-

gleis, $a bonne épée; il monte sur son destrier Tachebrun, SOD onele Guinemer lui tenant l'étrier. Les chevaliers de sa maison lui dcmaiidciit en pleurant de les emmener avec lui. « A Dieu ne plaise! répond Ganelon* Mieux vaut que moi seul je périsse sans faire mourir tant de braves chevaliers! Allez en douce France; saluez de ma part ma femme et Pinabely mon pair et mon ami, et Baudoin, mon fils; aidez-le> servez-le, tenez-le pour seigneur I » Gela dit, il part et â*acbemine.

Bientôt en chevauchant il rejoint les messagers sarrasins

sous un grand olivier. Blaucandrin, pour l'attendre, avait ralenti le pas. Alors commencent entre eux de cauteleuses paroles.

Cest Blancandrin qui parle le premier : u Quel homme merveilleux que ce Charles I 11 a conquis la Fouille, la Calabre, passé la mer et acquis à saint Pierre le tribut des Anglais I Mais que vient-il chercher dans notre Espagne? »« Et Ganelon répond : « Ainsi le veut son courage! Jamais ' iiomaie ne lieiuli a devant luil — Les Français, reprend Tautre, sont de bien braves gens l mais ces ducs et ces* comtes qui donnent Hes conseils à tout confondre et à tout désoler, ils font grand tort à leur seigneur. — De ceux-là je n'en connais qu'un» dit Ganelon, c'est Roland, et encore il s'en repentira. » — Alors il raconte qu'un jour devant Carcassonne, Temperèur assis à. Tombre dans uq pré, son neveu vint à lui, vétu de sa cuirasse, et tenant à la main une pomme vermeille ; « Tenez, beau sire, dit Roland à son oncle, de tous les rois du monde je vous offre les couronnes t » «I Ce fol orgueil finira par Iq. perdre, car

98 ESSAIS HISTORIQUES ET LITTËIIAIItES.

chaque jour il s^expose à la mort. Vienne le coup cpii le tuera 1 Quelle paix serait la nôtre l

— Mais ce RQland si cruel, dit Pilaiicandrin, ce Roland qui veut mettre à merci tous les rois, s'emparer de toutes leurs terres, avec quelle aide en viendra-t-il à bout? — Avec l'aide des Français. ïls raiaieiit laat, que jamais ils ne lui feront faute. Tous, jusqu'à l'empereur, ne marchent qu'à son gré. Il est homme à conquérir le monde d*ici jusqu'en Orient! »

A force de parler, tout en chevauchant par voies et par chemins, ils s'entre-donnent leur foi de travailler à la mort de Roland. A force de chevaucher, ils arrivent à Saragosse, et sous un if Ils mettent pied à terre.

Le roi Marsille est au milieu de ses Sarrasins. Ils gardent un morne silence, inquiets d'apprendre ce qu^apportent les messagers.

« Vous êtes sauvé, dit Blancandrin s'avançant aux pieds

■ de Marsille, et, tenant Ganelon par la main, sauvé par

Mahomet et Apollon, dont nous gardons les saintes lois !

Charles n'a rien répondu, mais il vous envoie ce noble ba« ' ron : par lui vous ailes entendre si vous aurez la paix ou la

guerre.

— * Qu'il parle, » dît le roi*

Ganelon, après s'être recueilli, commence ainsi : a Soyez

sauvé par le Dieu que nous devons tous adorer l Voici les volontés du puissant Charlemagne : Vous recevrez la loi chrétienne, la moitié de l'Espagne vous sera donnée à fief* Si vous ne voulez pas accepter cet accord, vous serez pris et garrotté, conduit à Aix, et frappé par jugement d'une mort honteuse et vile. i»

A ce discours^ le roi pâlit et tremble de colère. Son javelot d'or s'agite dans sa main; il en veut percer tîanelon. On le relient. Ganelon porte la main à son upée, en tire deux doigts du fourreau ; c Ma belle épôe^ dit-il, tant que vous brillerez à mon flanc, nul à notre empereur n'ira dire qu'en ce pays étranger je sois tombé tout seul. 11 faut auparayant que du sang des meilleurs vous me soyez payée! »

Les Sarrasins s'ccrient : a Empôchons le combat, n

 leurs prières, Marsille s'est calmé j en son fauteuil il ^ rasseoit* « Mal vaus a pris, lui dit son oncle le calife, de vouloir frapper ce Français ! vous le deviez écouler. » Et Ganelon, pendant ce temps, fait bonne contenance, la main droite sur la poignée de son épée. Les spectateurs se disent: «Voilà un noble baron I »

Peù à peu il s'approche du roi, et reprend son discours : « Vous avez tort de vous mettre en courroux. Notre empereur vous donne la moitié de TËspague; l'autre moitié est pour Roland, son neveu : un insolent compagnon, j'en conviens I Mais à cet arrangement si vous ne souscrivez, dans Saragosbe vous seres assiégé, pris, garrotté, jugé, puis décollé. L'empereur vous le dît dans ce bref. » Parlant ainsi, il met la lettre dans la main du païen.

Marsillô, dans un nouvel accès de rage, brise le sceau, parcourt des yeux la lettre : a Charles me parle de son res* sentiment 1 11 lui ^uvient de ce Basin, de ce Basille dont j'ai fait voler les têtes. Pour avoir ma vie sauve, il faut que je lui envoie mon oncle le calife^ sinon point d'amitié l » * Â ces mots, le fils du roi s'écrie : « Livrez-moi Ganelon, que j'en fasse justice ! » Ganelon l'entend^ ii brandit son épée, et s'adosse à la tige d'un pin*

SO ESSAIS HiSTORlQUËS £T LITTÉRAIRES*

Ici la scène change brusquement. Le roi est descendu dans son jardin , il est calme et se promènç avec son fils et son héritier, lurfaleu, an miHea de ses vassaux. Il envoie chercher Ganeion. Blancandrm le lui amène.

« Beau sire*Ganelon, dit le roi^ je vous ai regu tantôt un y eu trop vivement. J'ai fait mine de vous frapper. Pour racheter ma faute» laissez-moi vous donner ces fourrures de zibeline. C'est la valeur en or de plus de cinq cenls livres. Avant qu'il soit demain, je veux vous donner mieux encore.

— Ce n'est pas de refus, sire, et plaise à Dieu que vous

en receviez récompense I »

Mai'sille continue : « Tenez pour vrai, sire comte, que mon désir est d'être votre ami. De Charlemagne je veux que nous parlions. 11 est bien vieux, me semble 1 je lui donne au moins deux cents ans! Qu'il doit donc 6tre usé t il a tant démené sou corps et par tant de pays! Lan! parc de coups sur son écu I tant mis de grands rois à TaumOne l Quand sera-t-il donc las de guerroyer! — Jamais! dit Ganeion, tant que vivra son neveu, iloland n'a son pareil en vaillance d'ici jusqu'en Orient 1 et c'est un preux bien brave aussi qu'Olivier, son compagnon; et ces douze pairs, si chers à l'empereur, marchant en téte de vingt mille chevaliers ! Que voulez-vous que craigne Charlemagne? Il est plus fort que nui huniuie ici-bas.

— Beau sire, reprend Marsille, j'ai mon armée aussi : plus belle, on n'en voit pas.^J'ai quatre cent mille chevaliers pour livrer bataille à Ch ailes et aux Français. — Ne vous y fiez point! il vous en coûterait cher à vous et à vos hommes. Laissez cette folle audace; essayez du savoir-faiie.

Donnez à Tempereur si grandes richesses^ que nos Français en soient tous ébahis. Donnes-lui vingt otages. Il s'en

retournera au doux pays de France, laissant après soi l'arrière-garde, où sera« je Tespère^ le comte Roland, son neyen, et le preux Olivier* Ib sont morts, croyez-moi, si Ton veut m'écouter.

— £nseigneft-moi, beau sire (et que Dieu vous bénisse I)^ cunmientje puis tuer Roland?

— Je saui ai bien vous le dire : Tempereur^ quand une fois U sera aux grands défilés de Gisaire, aura son arrière^ garde loin de lui. 11 y aura placé son fier neveu et Olivier,, en qui tant ii se fie* Ils anront vingt mille Français avec eux. De vos païens, envoyez*Ieur cent mille. Je ne vous promets point qu'en uu premier combat, si meurtrier qu'il soit à ceux de France, il n*y ait aussi grand massacre des vôtres; mais un bccoiul combat sera livré ; n'importe dans lequel, Roland y resterai Vous aurez fait grand acte de vaillance, et de toute votre vie vous n'aurez plus'de guerre. Que pourrait Cbarles sans Uuland? N'aurait-il pas perdu le bras droit de son corps? Que deviendrait sa merveilleuse armée? jamais plus il ne l'asemblerait ! De guerroyer il perdrait fantaisie, et le grand empire rentrerait au repos. »

A. peine a-t-il achevé, Marsille- lui saute au cou et Fem* bi dbsc; puis, sans plus de discours, il lui offre de jurer qu'il trahira Roland.

« Soit, s*ii vous plaît ainsi, » dit Ganelon, et, sur les reliques de son épée, il jure la traiiison et coubommc son forfait.

De son côté, Marsille fait apporter sur un fauteuil divoire le livre de sa loi, le livre de Mahomet, et jure, s'il peut

trouver Rolaad à l'arrière-gardei de le combattre josqu^à la mort.

Alors s'avance un Sarrasin, Valdabroii, rancien gouverneoi: du roi* U présente à Ganelon son épée^ la meilleure qui soit au monde. « Par amitié, je vous la donne; aidei- Qous à. nous défaire de Boland le baron. — De tout mon cœur, 1 et ils s'embrassent. *

Un autre, Climorin, lui apporte son casque, t Je ne vis jamais le pareil I prenez-le pour nous aider contre Roland le marquis. ^ Très-volontiers, » dit encore Ganelon, et ils s'embrassent.

Vient enfin la reine Bramimonde : a Je vous aime beaucoup, sire, dit-elle au comte, car vous êtes bien cher à mon seigneur et à tous ses sujets l Pour votre femme, prenez ces bracelets. Voyez que d'or, d'améthystes et de jacinthes! ils valent plus que tous les trésors de Rome; votre empereur n'en a point de pareils. »

Et Ganelon prend les bijoux.

Marsille appelle alors Mauduit, son trésorier : « Avezyous préparé les présents pour Gharlemagne? — Sire, ils sont prêts. Sept cents chameaux chargés d*or et d'argent, et vingt otages les plus nobles qu'il y ait sous le ciel. »

Marsille, la main posée sur Tépaule de Ganelon : « Tu parles bel et bien, dit-il; mais, par cette loi que( u c>*oi$ la meilleure, garde-toi de changer de desseins envers nous » Puis il promet que chaque année il lui enverra, comme rente, dix mulets chargés d*or d'Arabie. Il lui donne les clefs de la cité de Saragosse pour les porter à Charlemagne : « Mais surtout que Roland soit à l'arrière-garde, qu'on puisse le surprendre et lui livrer mortel combat »

Ganelon répond : « Il m'est avis que j'ai déjà trop tardé. » Gela dit, i] monte A cbeval et s'éloigne*

A la puinte du jour, il arrive aux quartiers de l'empereur.

« Sire, dit-il, je tous apporte les clefs de Saragosse, dé

grands trésors et vingt otages; failes-les bien garder; c'est Marsille qui vous les envoie* Quant au califei s'il ne vient pas, n'en soyez point surpris. Je l'ai vu de mes yeui s'em» barquer sur la mer avec trois cent mille hommes armés : ils étaient las de vivre sous Marsille et s'en Venaient au milieu des chrétiens ; mais, ù quatre lieues du bord, une furieuse tempête les a, tous engloutis. Tous ils se sont noyés^ et jamais n'en verrez un seuL Si le calife eût été vivant, je vous l'aurais amené. Marsille, croyez-moi, sire, avant qu'il soit un mois, vous aura rejoint en France, recevra notre loi chrétienne, se fera votre vassal et tiendra de vous à hommage le royaume d'Espagne.

Que Dieu en soit louéf dit Charles; vous avez bien fait votre message et en aurez bon profit. »

Les clairons sonnent; Charles proclame la guerre terminée* 1essoldats*lèyent le camp; on charge les chevaux de somme; l'armée s'ébranle; , on s'achemine vers le doux pays de France*

Cependant le jour tombe, la nuit est noire. Charles s'endort; il se voit en songe aux grands défilés de Cisaire, sa lance de bois de frêne entre les mains. Ganelon la saisit et la secoue si fort que jusqu'au ciel en volent les éclats.

La nuit s'enfuit, l'aube blanche apparaît. Charles, le majestueux empereur, monte A cheval et promène ses regards sur l'armée : u Seigneurs barons, dit-il, voyez ces étroits

S4 ESSAIS HISTORIQUES ET LITTËHAiREî^.

passages^ ces sombres défilés : à qui me conseilles-vous de

donner Tarrière-garde? — A qui? répond (laaelia; d ilo- ]and« mon beau-fils. Est-il baron de si grande vaillance» a

A ce mot, Tempereor le regarde et lui dit : « Vous êtes un vrai diable 1 Quelle mortelle rage vous ,est entrée au corps? »

Roland survient, il a entendu Ganelon : « Sire beau-père, lui dit-ily que de grilces je vous dois d'avoir demandé pour moi rarrière- garde! Notre empereur n*y perdra rien, soyez* en sûr ; il n'est palefroi ni destrier, mule ni mulet, roussin ni sommier qu'on s'avise de lui prendre; nos épées ea feraient payer plus que le prix.

— Je le crois bien, dit Ganelon.

— Ah 1 fils de race maudite 1 s'écrie Roland, qui ne peu contenir sa colère, tu te figurais que le gant me tomberait des mains comme à toi. » Puis, se tournant vers l'empereur : « Sire, donnez-moi cet arc que vous tenez au poing. Je suis bien isûr au moins de ne le point laisser choir comme fit Ganelon devant vous. »

L'empereur rembrunit son visage, il hésite à placer son neveu à Tarriùre-garde. •

Mais le duc I^aymes lui dit : « Donnez Tare au comte Roland; c'est à lui qu'appartient Tarrière-garde, puisque nul ne peut la coniluire cûnnne lui. »

Ët l'empereur donne Tare à Roland; mais il rappelle et lui' dit : « Mon beau neveu, savez-yous ce que je désire? Je veux vous laisser la moitié de mon armée. Prenez-la, croyezrmoi, car c'est votre salut, — Non, je n*en ferai rien, dit Roland. Dieu me confonde si je démens ma race! Laissez-moi vingt mille vaillants Français et partez avec

tout le reste. Passez tranquillement les déiiiés; de mon vivant, ne craignez homme au monde. »

Roland monte à cheval; à lui se joint son fidèle Olivier, pois Gérer, puis Béranger et le vieil Anséis, et Gérard de Roussillon, et le dnc Gaîfter. « J*y veoT aller, dit Turpin l'archevêque, je dois suivre mon chef. — Lt moi aussi, dit le comte Gautier» mon seigneur est Aoiand> je ne lui puis faillir. »

L'avant-^arde s*est mise eu marche.

Que ces pics sont hauts I quelles ténébreuses vallées!

quels noirs rochers! quels défilés profonds 1 Les Français, dans ces passages» sont pris d'une sombre tristesse ; le bruit sourd de leurs pas s*entend de quinze lieues.

Quand ils approchent de la mûre patrie, en vue des terres de Gascogne» il leur souvient de leurs fiefs, de leurs biens» de leurs tendres enfants, de leurs nobles épouses. Les yeux se mouillent de larmes, ceux de Charles plus que tous les autres; Charles a le cœur oppressé : aux montagnes d'Espagne, il a laissé son neveu.

Sous son manteau il cache son maintien, a Qu'avez-vous» sire? lui dit le vieux duc Naymes cheminant à son cOté. — Peut-on le demander? dans le deuil où je suis, comment né pas gémir? Par Ganelon» la France sera détruite. Cette nuit, un ange me Ta fait voir en songe : il me brisait ma lance entre mes mains. C'est lui qui m'a fait donner l'arrière-garde à mon neveu. Il me Fa fait laisser dans cet ftpre pays. Mon Dieu I si je perdais Roland, je n'aurais jamais son paréiL »

Et Charles ne peut s^empêcher de pleurer, et cent mille Français» attendris à ses larmes, frémissent eu pensant à

36 BSSAIS HISTORIQUES £T LITTÉRAIRES.

Roland. Ganelon le félon l'a vendu au païen pour de l'or, de Targent^ de brillantes étoffes, des chevaux, des char meaax, des lions I

Le roi Marsiile a mandé tous les barons d*£spagne, comtes, ducs et vicomtes, émirs et fils de sénateurs : il en rassemble quatre cent nulle en trois jours ! Les tambours battent dans Saragosse; Timage de Mahomet est exposée sur la plus

haute tour; il n'est païen que celte vue n'enflamme. Puis les voilà qui partent tous, chevauchant à pas redoublés au fond de ces longues vallées. A force de courir, ils ont vu les gonfanons de France et 1 arrière garde des douze braves compagnons. Dans un bois de sapins, sur le flanc des rochers, ils s*embusquent le soir. Quatre cent mille hommes sont là, attendant le retour du soleil. Dieu l quelle douleur S les Fran^^is n*en savent rien!

Le jour paratt. C'est à qui dans Tannée sarrasine portera les premiers coups. Le neveu de Marsiile caracole devant son oncle : « Beau sve roi, dit-il la joie sur le visage, je vous ai tant i:ei\i! en de si rude^? et nombreux combats! Donnez-m'en pour récompense l'honneur d'abattre Ro* land! »

Vingt autres viennent à leur tour fanfaronner devant Uaisille* L*un dit : < Â Roncevaux, je vais jouer mon corps ; si ji trouve Roland, c'est fait de lui I Pour les Français quelle honte et quel deuil ! Leur empereur est si vieux qu'il radote ; il ne passera plus un seul jour sans pieu* rerl — Ne vous alarmez point, dit l'autre, Mahomet est ' plus fort que saint Pierre l A Roncevaux, je vais joindre Roland : il ne peut échapper à la mort. Regardez mon

Là CHANSON OE ROLAND. 97

épée : avec sa Duraadal je la mesurerai, et vous enteadrez dire laquelle est la plus longue. » — Un troisième : c Venez, sire, venez voir mourir tous ces Français 1 ^ous prendrons Cbarlemagne et vous le dounerous* De leur pays nous vous ferons présent : avant un an, nous aurons pris la France et coucherons au bourg de Saint-Denis î »

Pendant qu'ils s'échauffent ainsi et s'en|r'excitent an combat, ils achèvent, denière la sapinière, de vêtir leurs cottes de mailles sarrasines, lacent leurs heaumes de Saragosse, ceignent leurs épées d'acier viennois, mettent an poing leurs écus et leurs épieux de Valence surmontés de gonfanons blancs, bleus et vermeils. Us ne montent ni mules, ni palefrois, mais de bons destriers et chevauchent serrés. Le soleil brille, l'or de leurs vêtements étincelle et flamboie : mille clairons commencent & sonner.

Les Français ont prêté l'oreille. « Sire compagnon, dit Olivier, avec les Sarrasins nous pourrons bien avoir bataille. — > Dieu nous la donne l répond Roland. Songeons à notre roi : pour son seigneur il faut savoir souffrir, endurer chaud et froid, faire entailler sa peau, risquer sa tétel Que chacun se prépare à frapper de grands coups. Prenons garde aux chansons que de nous on peut faire l Vous avez le bon droit, chrétiens, aux païens est le tort ! Jamais mau- \ais exemple de moi ne vous viendra t »

Olivier monte sur un grand pin, regai de à droite dans le vallon touffu, et voit venir la horde sarradne. c Compagnon! crie-t-il à Roland, là-bas, du côté de FEspagne, quel tumulte, quel vacarme l Dieu l que de blancs hauberts! que de heaumes flamboyants 1 Pour nos Français, quelle rude rencontre i Ganelon le savait, le traître, le ïéloul

as ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES.

— Paix, Olivier^ répond Roland^ il est mon beau-père; n'en dis mot. »

Olivier metpied à terre: «Seigneurs barons, dit-il, de ces païens Je viens de voir tel nombre qu'homme ici-bas n'en a jamais tant vul Une balaille nousaiiive telle qu'il n'en fut point d'autre I Demandez à Dieu le courage i » £t lesFrançais répondent : « Malheur à qui s*enfait. Pas un de noas pour mourir ne vous fera défaut I

— Roland, mon compagnon, dit le sage Olivier, ces païens sont en nombre, et nous sommes bien peu. Croyez-moi, sonnez votre cor; Tempereur i'eniendra et ramènera Tarmée* — Me pren^-vous pour fou? dit Roland : voule^vous qu'en notre douce France je me perde d'houueur? Laissez faire Duraudal, laissez-la frapper ses grands coups, se tremper de sang jusqu'à la garde. Tous ces païens sont morts, je vous le garantis l

— Roland, mon compagnon, sonnez votre olifant : qaa l'empereur l'entende et nous arrive en aide! — Dieu me garde de cette lâcheté l Comptez sur Durandal, vous U . verrez mettre à mort les païens.

— Camarade Roland, sonnez votre olifant: Icmpereur Tentendi'a, et, j'en réponds, il reviendra. — A Dieu ne plaise, répond encore Roland : nul ici^bas ne pourra dire que j'aie corné pour des païens I Jamais pareil reproche ne sera fait à ma race.

— Quel reproche? Que voulez-vous qu'on dise ? Ces Sarrasins sont si nombreux que tout en est couvert, les vailoos, les montagnes, les landes et les plaines. Je viens delà voiTt cette innouilualiie armée, et nous ne somuies qu'en faible i compagnie 1 — Mon courage en gi*andit, dit Rohmd. Dieu

LA CflANSON DE ROLAND. S9

ne sôttffdra pas, ni ses anges non plus, que par moi notre France perde sa renommée t Sire compagnon, mon ami, ne me parlez plus de la sorte. Nous tiendroas pied ; pour nous seront les coups : notre empereur le veut. Dans ces

soldats qu'il nous a confiés, il n'est pas un poltron, il lésait. .Notre empereur nous aime parce que nous frappons bien» Frappe donc de ta lance, et moi de Durandal, ma bonne épée que Charles m a donnée! Si je meurs, qui 1 aura pourra dire : C'était l'épée d'un vaillant l »

A ce moment Févéque Turpin pique son cheval, gravit uûe émmenee, et appelant à lui les Français : «Seigneurs barons, dit-il, notre empereur ici nous a laissés; pour lui nous de\ oiib bien mourir. Souvenez-vous que vous êtes chrétiens* La bataille s'approche, vous le voyez : les Sarra* sîns sont là. Appelez vos péchés, criez à Dieu merci ; je vous absoudrai pour la guérison de vos âmes. Si vous mourez, tous vous serez martyrs et trouverez bonne place au plus haut du paradis Iv Les Français descendent de cheval, s'a* genouillent en terre, et Tarcbevêque de par Dieu, les bénit. Pour pénitence, il leur commande de bien frapper.

Absous et quilles de leurs péchés, les Français bc redressent et montent à cheyal.

Roland est beau à voir, dans sa brillante armure, sur Vaillaiitif, son beau coursier ; les réues d'or lui battent dans la main) à son épieu, qu'il porte au poing, la pointeau ciel, flotte un gonfanon blanc; il s'avance, le brave, le front clair et serein. Après lui marche son compagnon, puis tous ces nobles Français dont ilaffemût le courage. Illance sur les Sarrasins son fici reijai d, ci tournant doucement la téte vei*s ceux qui l'accompagnent ; «Seigneurs, dit-il cour-

ESSAIS BlSTOHitJljËS ET J.i i i ttlAlRES. '

Idaemciily seigneun barons, marches au petit pas ; ces

païens courent à la moi l ! »

Pendant qa*ii parle^ les deux armées s'approchent et se vont aborder.

«Plus de paroles, dit Olivier/ vous D*a?ez pas daigné sonner votre olifant; rien à attendre de l'empereur, rien à lui reprocher! Le brave, il ne sait mot de ce qui nous ar* rive. La faute n'en est pas À lui. Maintenant, barons, mes seigneurs, tenez ferme, et pour Dieu, je vous en prie, ne craignez pas les coups; sachons donner et recevoir. Surtout n'oublions pas le cri de Charlemagoe. > Aussitôt les Fran> çais ont tous crié : Mon^trie! — Qui les eût entendus, de sa vie n*en perdrait la méaioire* — Puis ils s avancent, Dieu l avec quelle audace i Pour couper au plus court, ils ont lancé leurs chevaux ; ils attaquent Que peuvent-ils mieux iaire?

Les païens ne reculent pas : voilà la mêlée qui commence.

On se provoque du geste et de la voix* Le neveu de Mar* sille s'en vient, l'insulte à la bouche, se ruer contre Roland.

Roland, d'un coup d'épieu, lui ouvre la poitrine et l'abat à ses pieds. Le frère du roi, Falsaron, veut venger la mort de son neveu, Olivier le prévient et lui plante sa lance au corps» Un certain Corsablix, un de ces rois barbares, vomit Pinjuro et les bravades : l'archevêque Turpin l'entend et fond sur lui à pleine lance ; il Tétend mort sur terre. Et chaque fois qu'un Sarrasin tombe, les Français crient : Mont joie î le cri de Charlemagne.

De toutes parts les détis, les combats se succèdent ; partout les Français sont vainqueurs; pas un paSèn qulls ne

LÂ CUANSOiN DE HULÂMD. 4i

renTenent ! RolaDd va, frappant de Tépieu tant que to bofia

lui en reste à la main; mais, au quinzième coup, Tépieuse brise; alors, il tire sa boone épée, sa Durandal^ qui tranche et taille les Sanasins. Il finit voir comme 11 en fait carnage, comme les morts s'entassent autour de lui; le sang coule à flots sur la place : ses bras en sont vermeils, son cfaeTal ruisselant. 11 aperçoit dans la mOlée son fidèle Olivier, fracassant du tronçon de sa lance le crâne du païen Fauseron. «Compagnon, lui crie«til, que faitea-Tous? En telle bataille à quoi sert un bâton? Du fer et de Tacier, voilà ce qu'il nous faut. Où donc est votre Hauteclaire, votre épée emmanchée d*or et de cristal? — le ne la puis tirer, dit l'autre, car de coguer j'ai trop affaire! »

Ët pourtant il la tire et la montre à Roland, par un vrai coup de chevalier. Le païen qu'il en a flrappé tombe le corps pourfendu ; la lame a tranché sa selle émaiiiée d'or, et son cheval jusqu'à Féchine. « Je vous tiens pour mon frère, lui crie Roland. Voilà les coups qu'aime tant l'empereur. » Kt de tous les côtés on a crié : Mot^jm i

Quelle horrible mêlée I que de coups donnés et rendus ! que de lances rompues et san^kintcs! que de gonfanons en lambeaux l Ët tant de bons Français perdent là leur jeu* nesse! Jamais ils ne verront leurs mères, ni leurs feomies, ni leurs amis de France, qui les attendent au delà des monts!

Pendant ce temps Charlcmagne gémit et se désole. A quoi bon? Ëst-ce en pleurant qu'il peut les secourir? Malheur à lui le jour où Ganelon lui rendit le triste office de partir pour Sarragossel Le traître en portera la peine; sa potence se dresse, mais la moil, en attendant, n'épai'gne

4i ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES.

pas nos Français. Les Sarrasins tombent par milliers et les nôtres aussi ; il en tombe, et des meilleurs !

£n France, à cette heure même» s'élèvent de furieux orages : les vents sont déchaînés, le tonnerre gronde, la

foudre éclate; la pluie, la èlc tombe à torrents. On sent la terre trembler, de Saint-Michel de Paris jusqu*à Sens, de Besançon jusqu'au port de Wissant! Pas un abri dont les murs ne se crèvent. En plein midi, de noires ténèbres ; plus de lumière au ciel que le feu des éclairs : pas un homme qui ne tremble, et plusieurs de se dire : « C'est la fin de ce monde, la ûu du siècle présent l > — Us n'en savent rien, ils se trompent : — c'est le grand deuil pour la mort de Roland.

Marsille, qui jusque-là s*est tenu à l'écart, a vu de loin le massacre des siens : il fait sonner ses cors et ses clairons; il met en marche le gros de son armée.

Quand les Français voient déborder de toutes parts ces nouveaux ilôts d'ennemis, ils regardent où est Roland, où est Olivier, où sont les douce pairs; chacun voudrait s'abriter derrière eux. L'archevêque les réconforte : « Pour Dieu, barons, ne fuyez pas 1 Mieux vaut mourir en combattant Tout est diti c'est ici que nous devons finir. Passé cette journée, nul de nous ne sera de ce monde; mais le paradis est & vous, je vous en sois garant, i A ces mots, leur aideur se rallume^ et ils crient encore : MoiUjoie l

Mais voilà qu'un Sarrasin, celui-là qui chez Mantille embrassa Ganelon en lui donnant son épée, Climorin, sur un cheval plus rapide que Thirondelle, s'en vient heurter An- ♦

gelier ée Bordeaux, et lui enfonce au corps la pointe de

soa épieu. C'est le premier Français de marque qui tombe dans la mêlée. Olivier l'a bientôt vengé : d'un coup de Hauteclaire le Sarrasin est abattu, et les démons ont emporté sa vilaine âme ; mai?? Valdabron, cet autre païen, frappe au cœur le noble duc Sancbe; le duc vide les arcons et tombe mort. Quelle douleur pour Roland ! Il fond sur Valdabron et lui porte un tel coup qu'il lui pourfend la téte devant les païens consternés.

A son tour, Turpin l'archevêque fait rouler dans la poussière Mancuidant l'Africain, qui vient de tuer Anséis. Roland renverse et tue le flîs du roi de Cappadoce; mais, avant de mourir, quel mal nous a fait ce païen 1 11 a tué Gérin et Gérer son compagnon, et Béranger, et Austore, et Guy de Saint-Antoine !

Gomme dos rangs s'éciaircissenti La bataille est fougueuse et terrible I Vous ne vîtes jamais tant d'bommes morts entassés, tant de blessures et tant de sang l Sur l'berbe verte en coulent des torrents 1 Les nôtres frappent à coups désésp(5rés ! Quatre fois le choc leur est bon; mais au cinquième tous ils tombent frappés, hormis soixante que Dieu épargne! Avant que de mourir, ceux-là se vendront cher*

Quand Uoland voit ce désastre : « Cher compagnon, dit-il à Oliviefj^que de braves gisant par terre I quelle perte pour notre douce France I Charles, notre empereur, que n'êtesvous ici ! Mon bon trère Olivier, que faire, et quel moyen de lui donner de nos nouvelles? ^ Il n*en est plus, dit Olivier; mieux vaut mourir que fuir honteusement. — Je vais, reprend Roland, sonner mon olifant. Charles Fentendra au fond des défilés. 11 reviendra, soyè^'en sûr. '-^

U £SSÂiS HISTORIQUES ËT LiTTËRAiRËâ.

— * Allons donc, quelle faonte I et votre race, ami, vous n*y pensez donc plus? Quand j'en parlai tanlOt» vous n*en avez non fait; vous n'en ferex rien à cette heure, du moins à

mon avis ; de bien sonner vous n'avez plus la force; voyez, vos bras sont tout saignants 1 — Aussi quels beaux coups j'ai donnés ! mais nous avons affaire à trop forte partie ; je sonoerax, et Charles m'entendra. — Non, vous n*en feres rien; j*en jure par cette barbe, si je revois jamais ma chère Aude, ma noble sœur, jamais vous ne serez dans ses bras l — Pourquoi cette colère ? dit Holaod« — Compagnon, vous nous avez perdus. Folie n*est pas courage I ces Français ne sont morts que par \uive imprudence. Si vous m aviez cru, Tempereur serait ici, la bataille serait gagnée; mort ou vif, nous aurions pris Marsille. Roland, votre prouesse nous vaut notre malheur l Charles, notre grand Charles, jamais plus nous ne le servirons ! t

L'archevêque Turpin entend les deux amis ; il accourt et s'écrie : u Pour Dieu i laissez là. vos querelles. Il n'est plus temps, c'est vrai, de sonner votre cor; mais il est bon que l'empereur revienne. Charles nous pourra venger. Ces païens ne doivent pas rentrer dans leur Ëspagne* Nos Fran* çais nous trouveront ici morts et taillés en pièces ; ils nous mettront en cercueils, nous porteront avec deuil et avec krmes, et s'en iront nous enfouir aux cimetières de nos moutiers; du moins ne serons-nous dévort^s ni des loups, ni des sangliers, ni des chiens. — C'est bien parlé, répond Boland, » et aussitôt il met Tolilànt à ses lèvres, l'embouche et sonne à pleins poumons. Dans ces longues vallées, le son pénètre et se prolonge* A trente grandes lieues, l'écho le répète encore.

LA CHANSON HOLAND. 45

Gbarlefi Tentend, l'armée rentend aussi* « Oo itTre liataille à nos gens ! s*est écrié Tempereurf Jamais Roland ne soQDc qu'au cœur d'une bataille* — Il est bien queition de bataille, répond aussitôt GaneloD* Tel propos dam une autre bouche on l'appellerait mensonge. Ne conuaibbcz- TOUS pas Holaud? Pour un seul lièvre» il va cornant tout un jour 1 Allons, marchons: pourquoi nous arrêter? Les terres de notre France sont encore loin d,^ nous. »

Mais Roland continue à sonner : il fait de si grands efforts que le sang jaillit de sa bouche et des veines de son front. < Ce cor a longue haleine, dit l'empereur; » et le duc de Naymes réponà : « C*est un brave qui sonne; il y a bataille autour de lui. Sur ma foil celui là l'a Irahi qui si bien cherche à vous donner le change. Croye2>moi, mai*chons au secours de votre noble neveu. Ne l'entendez-vous

pas? Roland est aux abois! »

L'empereur donne ie signal. Avant que de partii*, il fait saisir Ganelon : c'est aux garçons de sa cuisine qu'il abandonne le traître, ilb lui arrachent poii à poil la barbe et la moustache, le frappent à coups de protng et de bâton, lui passent une chaîne au cou , comme on fait à un ours, puis, pour comble d'ignominie, en chargent une bôte de somme*

Sur le signal de l'empereur, tous les Français ont tourné bride, piquent des deux et se lancent à grand train dans les ténébreux défilés,, au bord des gaves rapides* Charles chevauche avec emportement. Il n'est Frant^ais qui, tout en courant, ne soupire et ne dise à son voisin : «Si nous pouvions du moins trouver encore Roland^ le voir avant qu'il ne meure ! que de coups nous frapperions ensemble! v

Hélas t à quoi bon ? Vains efforts l ils sont trop loin ; ils n'y peuvent être à temps 1

Cependant Roland promène ses regards tout à Tentour de lui : sur les monts^ dans la plaine, il ne voit que Français expirés. Le noble chevalier, il pleure et prie pour eux: a Seigneurs barons, que Dieu \ ous ait en sa grâce 1 qu'à V06 ames il ouvre son paradis l que sur les saintes fleurs il les fasse reposer t Meilleurs guerriers que vous> je n*en ai jamais vu. Vous nous servîtes si longtemps ! vous nous avez tant conquis de pays l Terre de France, ma si douce patrie, te voilà veuve de tant de braves gens! Barons français, vous mourez par ma faute 1 je ne vous ai pu sauver ni garantir ; que Dieu vous aide, Dieu qui ne ment jamais ! De ehagrin je mourrai, si le fer ne me tue î — Olivier, mon frère, retournons au combat I >

Roland a reparu dans la mêlée. Gomme devant les chiens - s*enfuit le cerf tremblant, ainsi deyant Roland s'enfuient les infidèles. Voici pourtant Marsille qui s*en vient en guerrier, renversant sur sa route Gérard de Houssillon et d'autres preux français. « Dieu te damne, lui crie Roland, de m'abattre mes compagnons, » et d'un revers de Duranâal, il lui tranche le poing, puis saisit la blonde chevelure de Jurfaleu, le fils du roi. A cette vue, les Sarrasins 8*écrient: « Aide-nous, Mahomet ! venge-nous de ces maudits l Jamais ils ne lâcheront pied I Sauvons-nous ! sauvons- nous l » Sur ce mot, il s'en enfuit cent mille l Ne craignes pas qu'ils re* viennent; pour toujours ils sont partis.

Mais qu'importe si Marsille a fuil Son oncle Margaaice reste sur le terrain avec ses Ethiopiens au noir visage. II se glisse derrière Olivier, le frappe au milieu du dos, et du

même coup, il lui traverse la poilnne. « En voilà un, dil-il, qui nous venge de tous les nôtres 1 » Olivier» frappé à mort, lève le bras, laisse tomber Hauteclaire sur le cimier de Margaoicc, fait voler eu éclats les diamants dontil brille^ et loi fend la tête jusqu'aux dents. « Maudit païen, dit-il, ni à ta femme, ni a dame de ton pays tu n'iras le vanter de m'avoir abattu ! » Puis il appelle Roland à son secours*

Roland voit Olivier livide et sans couleurs, le sang ruisselant de son corps. A cette vue, il se sent défaillir, et sur son cbeval il se pftme« Olivier ne l'a point aperçu. Il a tant perdu de sang que ses yeux en sont troubles. Il n*y voit plus, ni de loin, ni de- près. Son bras^ qui toujours veut frapper, laisse encore s'abattre Hauteclaire, et c'est sur le cimier de Roland que le coup porte. Le casque en est fendu jusqu'au nasal, mais la tôte n'est point atteinte. A ce coup, Roland le regarde et lui demande avec douceur : « Mon compagnon, ravez-YOus fait exprès? C'est moi, Roland, votre plus cher ami ! Vous ne m'avez défié, que Je sache 1 — le vous entends, c'est votre voix, dit Olivier; mais je ne vous vois point l Si je vous ai frappé, ami pardonnez -moi! Vous ne m'avez point fait de mal. Je vous pardonne, ami, ici et devant Dieu. » A ce mot, ils s'inclinent l'un vers l'autre,^ et sur ce tendre adieu, les voilà séparés l

Roland ne se peut détacher du corps de son ami étendu sans vie sur la terre ; il le contemple, il le plem^e et lui rappelle à baute voix tant de Jours passés ensemble en si parfaite amitié. Olivier mort, quel fardeau pour lui (^uela vie !

Pendant ce temps, sans qu'il s'en aperçoive, tous nos Français ont péri, hormis l'archevêque et Gautier. Blessés, mais encore debout, ils appellent Roland. Roland les en-

48 ESSAIS HISTORIQUES ET LlïTÉRÂiUES.

tend, vient à eux, et les païens s'écrient: «Voilà de Lei- • ribles hommes! preaoDs garde que ces trois<là ne s'en aillent vivants. » De toutes parts aussitôt ils se jettent sur eux. (lautier loixibe ; Turpia a son casque brisé^ son haubert déchiré, quatre blessures au corps* son cheval tué sous lui. Roland, pensant à l'empereur, saisit encore sou olifant, mais il u'en tire qu*un son faible et plaintif.

Charles l'entend pourtant « Malheur à nous! dit-il, Roland, mon cher nc\eu, nous arrivons trop lard; j'en juge au son de ce cor. Marchons : sonnez, clairons. » Et tous les dairons de l'armée ont soudain retenti.

Le bruit en vient aux oreilles des païens. « Hélas l se disent-ils, c'est Charles qui revient, c'est le grand emp6reur! Pour nous, fatale journée! tous nos cbefe sont à terre; al Roland vit, la guerre recommence, et notre liispagne est perdue pour nous* Jamais Roland ne sera vaincu par un homme de chaii ! N'approchons pas^ et lançons bur lui tous nos traits; qu'il reste sur la place. » Là-dessus, ils se tiennent k distance et font pleuvoir dards, flèches, lances, épieux. * L'écu de Roland est percé, Tracassé; son haubert rompu et démaillé, son corps n'est pas atteint; mais Vaillantif, en vingt endroits blessé, tombe mort sous son maître.

Le coup fait, tous ces payeus s eniuient et galopent du côté de i'Ëspagne.

Uokud, sans son cheval, est hors d'étai de les poursuivre. 11 s'en vient secourir l'archevêque, lui délace son heaume, lui bande ses plaies béantes, le presse contre son cœur et le dépose mollement sur le gazon. Puis doucement il lui dit: a Abandonnerons-nous sans prière nos compagnons que voilà morts et que tant nous aimions Je veux aller chercher leuri-

LA CUANSOiN DE HULAND. 4!l

corps et les apporter de?uit tous. — Allez, lui répoud Perche-

Yôque, nous sommes maîtres du terrain^ allez et revenez. )»

Roland le quitte et s'avance tout seul dans ce champ de carnage, cherchant sur la moulague, cliercluuit dans le vallon* 11 les trouve, ses braves camarades, et le duc Saoche, et le vieil Ânséis, et Gérard, et Béranger. Un à un, il les apporte et les dépose aux genoux du prélat, (^ui les bénit en pleurant. MaiSi quand vient le tour d'Olivier, quand Ho* land vent apporter le corps de ce cher compagnon étroitement serre contre son cœur, son visage pâlit, ses i'urces rabandonnent et par terre il tombe évanoui.

L'aicbcvtiquej à cette vue, se seiil piis d'une mortelle douleur. Dans ce val de Honcevaux, il est une eau courante : s'il pouvait en donner à Roland! Il saisit l'olifant et chercbe à se traîner, chancelant, à petits pas, si faible qu'il ne peut avancer ; mais toute force lui manque, et, la face contre terre, il tombe dans la dernière angoisse de la mort.

Roland s'éveille, il voit le saint guerrier gisant. Les yeux levés au ciel, les mains jointes, il se confe:;se à Dieu et le prie d'ouvrir au bon soldat de Cliàrlemagnc la porte de son paradis; puis il s'approche du corps sanglant du saint prélat, soulève SOS deux belles maios blanches, les pose en croix sur sa poitrine et lui fait un touchant adieu.

Mais à son tour Roland sent que la mort le saisit. 11 prie Dieu pour ses pairs, le supplie de les appeler & lui, et pour lui-niômc invoque le saint ange Gabriel. Prenant d'une main roUfant dont il ne veut se séparer, de l'autre Durandal, il gravît une éminence en regard de rEspagne, et dans un blé vert, sous un arbre, se laisse choir.

Près de là, derrière une roche de marbre, un Sarrasin

IVpiait, couché au milieu des cadavres, le visage souillé de

sang pourmieuK contrefaire le mort. Il voit Roland tomber; soudain il se redresse, court à lui, le saisit et se prend à crier: « Vaincu, le neveu de Charles 1 à moi. son épée, je remporte en Arabie 1 » 11 la veut tirer; mais Roland a senti quelque chose, ouvre les yeux et ne dit que ce yiot : « Tu n*es pas des nôtres, me semble! » et de son olifant que sa main tient encore, il assèue un grand coup sur le casque du païen, lui fait jaillir les yeux et la cervelle et Tabat mort à

ses pieds. «Vil mécrt^ant, dit-il, tu étais bien osé, d'autres diraient bien fou, de mettre ainsi la main sur moi !••• J'en ai pourtant fendu mon olifant I l'or et les pierreries en sont tombés du coup ! »

Peu à peu Roland s'aperçoit que sa vue devient trouble. 11 se dresse sur ses pieds, s*évertue tant qu*il peut ; mais son visage est blôme et livide. Sur la roche voisine, il dtîcbarge dix coups de Durandal. 11 voudrait la briser, cette vaillante épéeî Quel deuil et quelle douleur de la laisser aux païens! que Dieu daigne épargner cette bonté à la France I Mais racier grince et ne rompt pas. ~ Roland frappe à nou^ veau sur un roc de sardoinej pas la moindre brèche ^ l'acier. — 11 frappe encore ; le roc vole en éclais, l'épée n^siste \ « Ahî sainte Marie, s'écrîe-t-il, aidez-moi I... Ma Durandal, toi qui si bien reluis à ce brillant soleil, toi si belle et si sainte, qui par Charles me fut donnée du commandement de Dieu même, loi par qui je lui conquis Bretagne et Normandie, Maine et Poitou, Aquitaine et Romagne, Flandre, Bavière, Allemagne, Pologne, Constantinople, Saxe, Islande, Angleterre, tu fus longleni|)s aux mains d'un vaillant homme, tomberas-tu au pouvoir d'un poltron? Ah! sainte

Duraadaly dans ta garde dorée que de pieuses reliques 1 une dent de saint Pierre, du sang de saint Basile, des cheveux

de monseigneur saint Denis, du vêtement de la vierge Marie! se pourra-t-il qu'un païen te possède? d*un chrétien eeul et d*nn brave tu as droit d'être servie !... »

A ces n^ots, la mort TentrepreDd et lui gagne le coeur. Sur rherbe verte il s'étend, couche sous lui son épée et son cher olifant; puis, tournant le visage \crs la >jent sarrasine, afin que Charles et les siens disent eu le trouvant là qu'il est mort conquérant, il se frappe la poitrine et demande à Dieu merci. De maintes choses lui vient la souvenance l de tant de beaux combats, de sa douce patrie, des gens de son lign age, de Charles, son seigneur, qui l'a nourri ! et sur luimême aussi sa pensée se retourne : « Mon Dieu, notre vrai père, toi qui jamais ne mens, qui retiras Lazare d'entre les moris et Daniel de la dent des lions, sauve mon âme, arrache-la au péril des péchés que j'ai faits en ma vie! » Et ce disant, la téte inclinée sur son bras, de la main droite il tend à Dieu son gani ; saint Gabriel le prend, puis Dieu envoie *8on ange chérubin et saint Michel da péril; par eux et par Gabriel, l'âme du comte est portée en paradis.

Charlemagne est rentré dans ce val de Roncevaux. Pas un chemin, pas un sentier, pas un pouce de terrain que

ne couvre un cadavre. Charles appelle X haute voix son neveu; il appelle Olivier, il appelle rarcbevéque, et Gérin^ el Déranger, et le duc Sinche, et Àngeller et tous ses pairs! A quoi bon ? Nul ne répondra. « Que n'étais-jc à ce combat U s'écrie-t-il en s'arrachant sa longue barbe, en se pAmaut de désespoir, et l'armée tout entière se désole avec

j± ESSAIS HlSTORlgUES ET LITTÉRAIHES.

lui! ceax-ci pleurent leurs fils» ceux-là leurs frères, leurs

neveux, leurs amis, leurs seigneurs.

Au milieu de ce deuil, le duc Nayo^» en bomme sage, s'approche de Tempereur : « Regardes en avant» lui dit-îl, voyez ces chemins poudreux, c'est la borde païenne qui s'échappe l à cheval; il faut nous venger l »

Charles, avant de partir, commande à quatre barons et à mille chevaliers de garder le champ de bataille. « Laissez les morts comme ils sont là, dit-il, écartex-«n les hétes fauves; que personne n'y touche» écuyers ni varlets, jus* qu'à l'heure où Dieu voudra qu'ici nous revenions. » — Puis il fait sonner la charge et pourchasse les Sarrasins*

Le soleil ))aisse, la nuit est proche, les païens vont s'é* ciiapper dans Tombre ; mais un ange est descendu du ciel : « Marche, dit-il à Charles, marche toujours^ la clarté ne te

uiauq liera pas. »

Et le soleil s'est arrêté. Les païens fuient, les Français les atteignent, les poussent, les massacrent. Dans l'Ébre aux

flots rapides, les fuyards sont noyés. Charles met pied à terre et se prosterne pour rendre grâce à Dieu.

Quand il se lève, le soleil est couché. 11 est trop tard pour retourner à HoDcevaux ; l'armée succombe de fatigue. Charles, le cœur en deuil, pleurant Boland et ses braves compagnons^ finit par céder au sommeiL Tous ses guerriers, couchés sur terre, dorment aussi, et les chevaux euxmêmes ne peuvent tenir debout; ceux qui ont £um d'herbe fraîche la broutent étendu?.

Dorant la nuit, Charles, gardé par son saint ange qui veille à son chevet, voit en vision l'avenir; il voit le rude couibdi cjuc bientôt il faudra livrer !

LA CUAIiSON m aOLAND. 6S

Pendant ce temps, Marsille, épuisé, mutilé, est parvenu à gagner Saragosse. La reine pousse un cri en vojfant son époux; elle pleure, elle maudit les méchants dieux qui l'ont trabie. Un seul espoir lui reste : Féniir de Babylone, ie vieux Baliganty ne les laissera pas sans secours^ il viendra les venger. Marsille lui écrivît voilà longtemps ; mais Babylone est loin, et c'est un grand retard 1

L'émir, an reçu des lettres, a mandé les gouverneurs de ses quarante royaumes; il fait équiper ses galères, les fait assembler dans son port d'Alexandrie; puis, quand vient le ' mob de mai, au premier jour d'été, il les lance & la mer.

Elle est iiiiiiiense, cette ilolie ennemie. Comme elle obéit à la voile, à la rame, au gouvernail t Au sommet de ces mftts et de ces hautes vergues que de feux allumés ! Les flots en reluisent au loin dans Tobscurité de la nuit, et, quand approchent les rivages d'Espagne, toute la côte en est illuminée. La liOLivcUc en parvient bientôt à Saragosse.

Marsille, dans sa détresse, se résigne à faire hommage de l'Espagne à Ténur Baligcint. De sa main gauche, qui seule lui reste, il lui donne son gant : « Prince émir, lui dit-il, je vous remets toutes mesterres; défendez-les et vengez-moi.» L'émir reçoit son gant et s'engage à lui rapporter la tôte du vieux Charles -, puis il s'élance à cheval en criant à ses Sarrasins : « Venez, marchons; les Français nous échappent! »

Ciiarles, à l'aube du jour, s'est inib en route poui Uoncevaux. « Seigneurs, dit-il aux siens en approchant du lieu où fut la hataîlle, ralentissez un peu le pas; laissez*moi aller seul en avant pour cbercber mon neveu. Un jour, il m'en souvient, à Aix, dans une fête, il nous tint ce propos que> s'il mourait en pays étranger, on trouverait sou corps en

5« ESSAIS HiSTORIQUKS ET LITTÉRAIRES, avant de ses soldats et de ses pairs, le visage tourné vers la terre eaneoiie^ que comme uq conquérant il serait mort, le brave! »

La achevant ces mots, seul il s'avance et gravit la colline. Il reconnaît sur trois blocs de rocber les conpe de Durandai, et près de là, sur l*herbe verte, le corps de son neveu. «Ami Roland, s'écrie-t-il dans une angoisse extrême en soulevant de ses mains le cadavre, que Dieu mette ton âme dans les fleurs de son paradis entre ses saints glorieux l Hélas! ' qu*es*tu venu faire en Espagne! Pour moi, pas un jour désormais sans te pleurer! Je n*ai plus un ami sous le del. J'ai des parenis encore, mais pas iiii comme toi! Ami Roland, je vais rentrer en France. Quand je serai à Laon, dans mon palais, de tous c6tés les gens viendront me dire : — Où donc est le capitaine? — Je leur répondrai : — Il est mort en Espagne. Il est mort, mon neveu, par qui j*ai tant gagntî de terres. Et maintenant qui commandera mes armées? qui soutiendra mon empire? France, mon doux pays, ils t'ont tuée, ceux qui l'ont mis à mort, n

Quand il a donné libre cours à sa douleur, ses barons lui demandent de faire rendre à leurs compagnons les suprêmes devoirs. On rassemble les morts, on brûle autour d'eux des parfums, on les bcnit, on les encense, ou les enterre en grande pompe, hormis Roland, Olivier et Turpin, dont les corps sont recueillis et mis à part pour être en France transportés.

On se disposait au départ, quand apparaît au loin l'avantgarde sarrasine. L'empereur s'arracbe à sa tristesse, tourne fièrement ses regards vers les siens, et s'écrie de sa grande et haute voix : « Barons français^ à cheval et aux armes 1 »

LA CtiA.NSOiN DE BOLAND. 5&

L'iannée tout aumitdt se prépare au combat. Charles dispose son ordre de bataille. Il forme dix cohortes, doane à chacune un chef habile et brave, puis se place à leur téte. A ses côtés, Geoffroy d'Anjou fait lloLtei runiiamme, buinemaat porte ToUfant.

Charles met pied à terre, se prosterne devant Dieu, loi fait une ardente prière, puis remonte à cheval, saisit son écu, son épieu, et, le visage serein, se précipite en avant. Les clairons sonnent ; au-dessus des clairons bondit la voix de l'olifant : les soldats pleurent à l'entendre ; ils pensent à Roland.

L'émir, de son côté, a passé en revue ses soldats. Lui aussi les dispose en cohortes, il en fait trente aussi fortes que braves ; puis il adjure Mahomet, fait déployer son étendard, et court avec un fol orgueil à la rencontre des Fran(;ais.

Le premier choc est terrible ; des deux côti^s le sang ruisselle à flots» Jusqu'au soir le combat se prolonge et le cannage va croissant; mais vers la tin de la journée, au crépuscule, Témir et Charles se rencontrent. Ils s'abordent et se portent de si terribles coups, que bientôt leurs sangles rouipcot, les selles tournent, ils sont à bas. Pleins de rage, ib tirent leurs épées, un duel à mort commence entre eux.

Charles va succomber : étourdi par un coup qui a fendu le fer de son cimier, il chancelle, peu s'en faut qu'il ne tombe ; mais il entend passer à son oreille la sainte voix de l'ange Gabriel qui lui cric: «Grand roi, que fais-tu?» A cette voix, il reprend sa vigueur, et sous l'épée de France l'éoiir écrasi; tombe mort.

L'armée des païens s'enfuit, nos Français les pouichas-

&(i ESSAIS mSÏOlilQUES ET LITTÉHÂIRES.

sent jusque dans Saragoese : la Tille est prises Le roi Mar«

biiie eu meurt de désespoir. Les vainqueurs font la guerre aux làQx dieux; & grands coups de cognée ils brisent leurs idules. On baptise les Sarrasins; on en baptise au delà de cent mille. Ceux qui résiiiteut, ou les peud^ ou les brûie^ hormis pourtant la reine Bramimonde ; en France on remmené captive; Charles la veut cuavertir par douceur.

La vengeance est satisfaite; on met garnison dans la ville> on s*en retourne en France. En passant à Bordeaux, Cbaries dépose sur l'autel de Saint-Séveriu l'olifant de son ueveu : les pèlerins Ty voient encore* Puis» dans de grandes bar- ([ues, il traverse la Gironde et fait ensevelir dans Saint-Ao* aiaiii de Jiia^e le preux Roliaud» le ûdèle Olivier et le brave arctievéque.

Charles ne veut plus s'arrêter en chemin; il ne prendra repos qu'à Aix, sa grand'viiie. L'y voici parvenu» et tout aus* sitôt il mande par messagers dans tous ses royaumes et pro*

vinces les pairs de sa cour de justice pour iaire le procès à Ganeion.

Hais, en entrant dans son palais, il voit venir à lui Aude»

la belle Aude, lagente demoiselle. « Où estiiolaud, dit-elle» Roland le capitaine» qni m'a juré de me prendre pour femme? » Charles sent à ces mots sè réveiller sa mortelle douleur : il pleure à chaudes larmes : « Ma sœur, ma cbère amie» ii n'est plus celui dont tu me parles I Mais je veux te donner en échange un époux digne de toi; c'est Louis, je ne te puis mieux dire ; il est mou lils» il aura mes royaumes! — Voilà, dit-elle, des paroles étranges 1 Ne plaise à Dieu» ni aux saints, ni aux anges, que, Holand mort, Aude reste vivante! » A ce mot, elle pâlit» se laisse choir aux pieds de

Charlemagne : elle est morte à toujours ! Dieu Kii fasse mercil

L*eiBpereur se persuade qu'elle n'est que pâmée; il lui ^nd les mains» la soulève; la tête, bêlas 1 retoEibe sur l'épaule. Sa mort n'est que trop véritable, et quatre corn- . tesses sont mandées pour la veiller toute la nuit et la taire enterrer noblement dans an.moustier de nonnains.

Pendant qu'on pleure ia belle Aude, pendaiil que Charles lui rend les derniers honneurs^ Ganelon, chargé de chaînes, battu de verges, attend sod jugement.

Les pairs sont réunis; Ganelon comparaît devant eux; il se défend subliiement : « Je me ;niis vengé, dit-il, mais je n'ai point trahîl» Les juges se regardent et penchent <l rindulgence. a Sire, diseut-ils à l'empereur, laissez-le viv^^e; il est bon gentilhomme; sa mort ne vous rendrait pas Roland, votre neveu, que jamais nous ne reverrous. » — Charles leur dit : « Vous me trahissez tousl n — «Sire, s'écrie un d'entre eux, Thierry, frère de Geoffroy d'Anjou, ne vous troublez ainsi. Moi, je condamne Ganelon, je le dis . traître et parjure ; je le condamne à mort* S'il a parent m'ose démentir, j <u cette épéc pour lui répondre. »

Aussitôt Pinabel, l'ami de Ganelon, brave, alerte et vigonreux, accepte le défi. L'empereur ordonne le combat» . ' Aux portes d'Aix, dans la prairie, les deux champions, bien confessés, bien absons et bénis, leur messe ouïe et leur opLc au poing, se mettent en bataille. Dieu lui seul peut savoir quelle en sera la fin.

Pinabel est vaincu, et devant cet arrêt de Dieu tous les barons s inclinent; tous ils disent à l'empereur : « Ganelon doit mourir!»

GaDelon meurt du supplice des traîtres : il est écarteié. Puis l'empereur assemble ses évéques. « Eu ma maisou, dit-il, une noble captive a tant appris par sermons, par exemples, qu'elle veut croire en Dieu ; baptisez-la. » C'est la reine d'Espagne; ils la baptisent sous le nom de Jûr lienne; elle devient chrélieane, et du fond de son cœur.

Le jour s'en va, la nuit couvre la terre, l'ange connu de Charles, saint Gabriel, descend à son chevet, et lui dit de la part de Dieu : « A la cité que les païens assiègent, Charles, il te faut marcher 1 les chrétiens à grands cris te réclament. »

Et l'empereur s'écrie : « Quel labeur est ma vie 1 » Ici finit l'histoire que Théroulde a chantée.

Maintenant nous pouvons parler de la chanson de Roland. Le lecteur la connaît, bien imparfaitement sans, doute, mais assea pour en saisir les traits et les contours principaux, asses pour n'être pas surpris si nous donnons à ce poëme une place à pai't et hors ligne parmi les productions jusqu'ici connues de notre poésie du moyen âge. Nous ferons la part aussi large qu'on voudra à l'imperfection, à la rudesse de la forme, à l'impuissance d'un langage encore inculte, sans souplesse et sans ampleur, il n'en sera pas moins vrai que la grandeur du dessin, la vérité de la couleur, la force de l'émotion, la profondeur des sentiments donnent à la chanson de Roland des rapports

d'élroite parenté avec les rares chefs-d'œuvre de celte poésie épiqne qui fait le juste orgueil de quelques natioDS, dont trop aisément peut-être la France s'est laissé dire que Dieu l'avait déshéritée.

Ck)mniençon8 par eomparer notre poème avec ses frères du moyen âge, puis nous le mettrons eu face de plus redoutables rivaux.

Ce qui le distingue en premier lieu de tout ce qu'ont produit, à notre connaissance, nos trouvères, nos troubadours et tous les poètes du nord et du midi de l'Europe jusqu'au jour où Dante est apparu, c'est l'unUé de composition. Cette unité est complète, le lecteur vient d'en juger* Sans doute après la mort de Roland, après les honneurs funèbres rendus à sa mémoire, mieux vaudrait que le poème prit ûn; ce qui vient ensuite, tout en servant de complément direct à l'action, ne lui appartient pas essentiellement ; mais si cette dernière partie, dont nous n'avons donné que la substance, est hors de proportion avec le reste du poème, n'est^il pas permis de supposer qu'elle était moins développée dans la composition primitive, et que le manuscrit d'Oxford peut, sur ce point, être lui* mùme légitimement soupçonné d'additions et de remaniements? Après tout, dans un de nos chefs^'œuvre dramatiques, dans VBorace de Corneille, le cinquième acte, ce bors-d'œuvre qu'on peut impunément supprimer, ne dé- * truit pas l'unité de la pièce. Il en est de môme ici : qu'on

néglige celte dernière partie ou qu'on eii tienne compte, l'unité du poëme n'en est pas moins fortement accusée; tout y tend au même but; Tintérèt ne se divise ni ne s'égaie* C'est à croire, en vérité, qu'une combinaison savante

«0 ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES, a présidé à ce plan si Deiteoient U acc - mais comme a chaque pas rineipérience éclate et se trahît, il est clair que cette unité est porement instinctive et sort des en* (railles mêmes du sujet. Or l'unité^ quoi qu'on dise, et surtout Tunité sans calcul et spontanément eonçue, est dans les œuvres d*art le premier signe de la supériorité. Ce ne sont pas les traités de rhétorique qui nous apprenaeat cette loi» l'esprit humain Favait promulguée avant eaz. LMmagination peut bien se permeltre parfois de produire, sans grand respect pour Tunilé, de charmantes merveilles, mais ce n'est qu'une magie éphémère et le caprice de quelques-uns. Où l'unité domine au contraire, tout en respectant les droits de l'imaginatiott, là, de l'aveu de tous, est la puissance, la grandeur, et les siècles en s' écoulant n'ont jamais démenti cette universelle véri(é«

Ceux donc qui semhlent étonnés quand on place en si haute estime la chanson de Roland, ceux qui soutiennent que c'est tout uniment un poème du moyen-Age comme un autre, qu*on en ferait moins grand état si comme eux m connaissait nos autres chansons de geste» que c'est partout mêmes beautés, mêmes défauts, ceux*là n'oublient qu'une chose, la plus laïf, la plus ialrouvable dans ces poésies dont il nous parlent, l'unité de composition. Peuvent-ils nier qu'elle existe dans la chanson de Roland? Nous la moûtrenl-ils ailleurs? Quel est le poème di\jà publié ou encore inédit dont l'action soit ainsi conduite et gouvernée, assujettie à un plan, circonscrite dans un cadre, développée avec ordre et clarté 1 Qu'on nous le cite. Est-ce Ogier le Danois? esii-ce la Ctoison des Soaons, ou la CAonsofi d'il»tioche? est-ce Ayolant? est-ce Gérard de Viarjue ? Cei tei»,

Lk CHANSON DE ROLAND. Hi dans tous ces poèmes et dans bien d'autres qui ne valent pas mom^, il y a de vraies beauti^s» mais des beautés jetées eemme au hasard» sans stiite et sans lien. Âgokmi^ par

exemple, abonde en situations bien conçue^, bien indiquées f le sujet eu est beau ; c'est eucore uae guerre de Cbarlemagne contre les Sarrasins d*Espagne; certains pa«^ sages, qui semblent^ il est vrai, iiiiilés de la chanson de Boland» sont d*un effet grandiose; d'autres, d'une facture originale, ne manquent ni de couleur ni de vie. Tout cela derrait faire un beau poème, mais le poème n'existe pas» Où est rintérétT où ra l'auteur? où nous veut-il conduire? Quelles digressions oiseuses! quelle ditTasioii et quelle incobérencet Dans Gérard de Vianne, on trouve aussi des Mènes excellentes, une entre autrés d*un effet sublime, le duel entre Holand et Olivier. Ce duel, qui se prolonge pendant un jour entier dans une lie du Rhône, sous les yeux des armées campées l'une sur le bord du fleuve, l'au» li e derrière les remparts de la ville, rappelle par plus d'un trait le combat sous les murs de Troie entre Ménéias et Pâris, avec cette différence qu'ici l'Hélène est chaste et pure, et qu'elle ti*embie sincèrement, sans coquetterie, du fond de l'Ame, pour son frère et pour son amant. Un nuage cn\ o\é du ciel vient aussi séparer les deux toinliatlants; mais ni Olivier ni Roland ne sont tiansportés honteusement loin du péril, sur des coussins parfumés; quand )a nuée se dissipe, les deux champions tombent teudrenient dnns les bras l'un de Tautre, se Jurent étemelle amitié, tant ils ont mutuellement reconnu, dans leur lutte acharnée, non-seulement la vigueur de leurs bras, mais la généralité de leurs eœurs I tant ils ont mis à rude épreuve leur

&i ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES.

loyauté, leur bonne foi, la trempe de leurs Times aussi bien que de leurs épées t Cette coaception grs^iidiose et touchante, qui ne le cède assurément A aucun des plus beaux passages de la chanson de Roland^ quelle place oc- Gupe^t-elie dans Qrérard de Vianne? Vous crpyes peut-être qu'elle domine tout le pofime, qu'elle en est le point saillant et lumineux. Pas du tout; elle est jetée dans l'ombre au milieu d'épisodes qui se succèdent et se croisent en tous gens. L'idée de se contenter d'une seule action, de la poursuivre avec constance, de concentrer sur un point Vattention et l'intérêt, l'idée de l'unité en un mot, n'apparaît ni dans ce poème ni dans aucun autre. Vous aurez beau chercher, aussi bien dans le cycle de la Table romde que dans le cycle carlovingien , partout vous trouvores même absence de plan, partout rimagination errant à Faventnre, tombant parfois sur de brillantes fleurs, puis les quittant aussitôt pour caresser complaisauiment les plus insipides broussailles. Comment donc ne pas reconnaître, comment ne pas constater que tout se passe autrement dans la chanson de Roland, que Tordre y règne, que l'imagination s'y soumet à une constante discipline? Comment ne pas tenir compte d*une telle exception ? A elle seule ne suffirait-^Ue par pour distinguer profondément cette chanson de geste de toutes celles qui nous sont connues ?

Hais bien d autres différences sont encore à signaler : la première vient du sujet lui-même. Dans tous les poèmes du moyen fige, le sujet est de pure invention. Lors même que les personnages portent des noms historiques, leui^ actes sont imaginaires;unelégendeloca]e, inconnue, fabuleuse, founiit presque toujours le canevas, et le poète,

en y brodant ses Ters, ne fait pas le moindre effort pour chercher de faux airs de vérité; bien loin de là, il enchérit snr les invraisemblances de la donnée première; sa pré* tention est d*inventer, démontrer qu'il invente, de faire preuve d'une veine intarissable; il veut que son lecteur sache qu'il lui fait des contes bleus, que sa poésie est un pur artifice et un franc badinage. La chanson de Roland, au contraire, repose sur un fond de vérité et n'affecte pas d'en sortir. L'histoire y est défigurée sans doute, ou plutôt l'histoire, à proprement parler, ne s'y montre pas, elle fait place à la légende; mais, dans cette falsification lentement opérée par le temps et par la crédulité des peuples, les côtés secondaires de l'histoire ont seuls complètement disparu, le fond s'est conservé. Ainsi rien de plus vrai, rien de

plus réel que le désastre de Koncevaux. Éginhard essaye en vain de l'amoindrir ; son récit officiel laisse échapper des mots qui révèlent ce qu'il voudrait cacher. « Tous les Français, dit-il, engagés dans l'affaire périrent jusqu'au dernier. » Et ailleurs il i^oute : « Ce revers empoisonna dans le cœur de Charles la joie de toutes les victoires qu'il avait gagnées en Espagne.» Ce n'était donc pas une simple escaimouche : c'était un véritable échec, le seul qu'essuya ce grand homme pendant ses quarante-six ans de règne. On comprend que l'impression dut en être profonde : elle devint ineffaçable lorsque, par une fatale coïncidence, un demi* siècle plus tard, dans ces mômes défilés, i aimée d'un des fils de Charlemagne, de Louis le Débonnaire» fut à son tour taillée en pièces. L'imagination des peuples d'Occident, de ces deux catastrophes n'en fit bientôt plus qu'une, et peu àpeo, à travers deux siècles de ténèbres et de rustique

64 fiSSAlS iiiSTOaiQU£S fiT LITTÉKAIRES.

naïveté, toutes les circonstances accesboires de la scèoc , primitive se trouvèreat déoatarées. Mais qu'importent ces inexaGiitudes dont notre poème est Técho 7 qu'importe que vingt-deux ans trop tôt Charles y soit atlublé de la pourpre impériale; qu'à peine âgé de farente^inq ans on nous en fosse un patriarche, et que sa barbe ait Téclat de la neige ; qu'un iien de parenté plus que douteux Tunisseà Tua des combattants, à cefaii en qui la légende s'est plu à person* nifier l'héroïsme de cette sombre journée V Qu'importe que les montagnards gascons, auteurs du guet-apens, soient travestis en Sarrasins, et qu'au lien de leur chef, de ce Lope, duc de Gascogne, Loup de fait cL de nom, comme dit la charte de Charles le Chauve, on nous donne deux personnages, le roi Marsille et le trisltre Ganelont Toutes ces transformations, dont on peut suivre et expliquer Tongine, ainsi qu'on le verra plus loin, ne changent rien au fond des choses; ce sont de simples accessoires; elles n'ont pas pris capricieusement naissance un certain jour, comme des fantaisies de poète imaginées à plaisir; elles ont pénétré lentement dans ia croyance populaire; une sorte de prescription insensible les a peu à peu accréditées et dûment substituées à certains souvenirs de rhistoire effacés ou obscurcis. Ainsi, vérité historique au f(jud, vérité légendaire à la surface, tel est le fondemeot sur lequel est assis notre poème. Aucun autre, encore un coup, parmi ceux que nous connaissons, n'a d'aussi sérieuses racines. C'est donc là une seconde exception qui, pour le dire en passant, devient la clef de la première. En effet, le caractère bistorique et traditionnel du sujet commande, pour ainsi dire, l'uniu^ de composition* Un tel poème, au moment où il a

LA CMANâO.^i DE ROLAND. «6 été conçu, c'esl-à-dire à une époque <yû la tradition se maiûUoait encore vivante, ne pouvait manquer d'être sio>ple, sobre de dlgreseions et d'embelUsBanents. Le pôCte aussi bien que noa public croyait vrai ce qu'il chaulait; il ne s'avisait donc pas d'y ajouter 4u sien* Au rebours de m eonfrèresdes âges plus récents, il n'avait point à faire parade de sa fécondité; sou lucyen de succès n'était pas de paraître inventer, mais 'de sembler vrai et d'aller droit au ^

but. Voilà pourquoi plus les versions de ce poi-inc sont an- -ciennes, plus Tunité de composition s'y laisse apercevoir. Un manuscrit antérieur au manuscrit d'Oxford réduirait d'un millier de vers peut-ûlre le dernier tiers du poëaie, de môme que le manuscrit d'OjLford exprime en vingt*liuit vers d'une énergique fermeté tel passage qui, dans le manuscrit de Paris, par eiLcmple, se délaye en six cents' vers.

Mais continuons. Voilà un premier point constaté : dans la chanson de Roland, le sujet est empreint de véiité buh torique; ce n'est pas tout : par une autre exception tout aussi rare, ce sujet est naliouai. En peut-on dire autant de nos autres chansons de geste? L'esprit qui les anime e«l tantôt l'esprit de localité^ reflet fidèle du régime féodal, tantôt l'esprit cosmopolite, image de la vie d'aventures. Point de milieu, ou la scène est circonscrite dans l'étroit horizon d'une province, quelquefois môme entre les tourelles du château où tut nourri le poëte et où domine le petit potentat, son seigneur et son maître, ou bien c'est l'uuivers entier qui s'ouvre à nos regards, c'est de Babylone aux colonnes d'Hercule que s'étend le théâtre. Les personnages sont purement Picards, Champenois ou Lorrains, si-

noa ils. sont chevaliers errants ^ mais Français, jamais cela D6 lear arriTe. Le mot de France, quand il est pronocé, n'a qu'un sens géographique. La France, la douce France, si sou?ent invoquée dans la chanson de Roland, Tamour de la patrie, le dé?ouement.à la mère commune, ces nobles sentiments qui répandent sur tout le poème je ne sais quel coloris tendre et mélancolique, c'est quelque chose qui n'appartient qo*à cette chanson de geste, et qui, à défaut d'autres signes, la distinguerait entre toutes.

Ajoutes, comme pendant à cette image de la patrie^ la figure de Charlemagne. L'autorité, la grandeur, la majesté que lui reconnait le poète, c'est encore là, notes-le bien, quelque chose de tout exceptionnel. Par une étrange con> tiadiction, les poèmes carlovingiens, ainsi nommés parce qu'ils chantent et glorifient les compagnons du grand empereur et les souvenirs de son règne, les poèmes carlovingiens sont autant de pauiphiets : contre qui ? contre Charlemagne, Il n'est pas de sarcasmes, pas de moqueries, pas d'irrévérences qu'ils ne prodiguent à sa mémoire. Ils en font tour à tour un Cassandre débonnaire ou un slupide et hargneux despote. Le heau rôle n'est que pour ses barons; à eux seuls la sagesse et le courage; sans eux, le pauvre Charles ne ferait que sottises. 11 faut incessamment que le duc de Bavière ou tel autre des grands feudataires soit occupé à réparer les bévues du monarque. En un mot, c'est un parti pris de supprimer la gloire de Charlemagne, de •le dépouiller de sa valeur personnelle, et de reporter sur ses vassaux tout Fhonneur de son règne, tout l'éclat de sa renommée» Est-il besoin que nous disions pourquoi? A Tépoque où ces poèmes ont été composés ou remaniés, le

LA CHANSON D£ ROLAND. 91 pouvoir royal essayait de relever la tête el de reconquérir son domaiDe. La ligue féodale» contre laquelle il guerroyait, ne 86 défendait pas seulement à coups de lance, elle avait recours a d'autres armes : elle cherchait à soulever contre les prétentions du pouvoir envahisseur ce qu'on appellerait aujourd'hui Topinion. Or le moyen le plus sûr de pailer alors aux esprits, c'était la poésie. Les jongleurs et les trouvères relevaient tous directement d*un

seigneur; lors même qu'ils étaient nés sur les terres de la

couronne^ ils ne dépendaient d'elle que très-indirectement, et donnaient plus volontiers leurs services à qui les protégeait de plus près. Us chantaient donc l'époque carloviugienne, moyen détourné de faire opposition à la nouvelle race de rois, et, tout en chantant, tout en exaltant cette époque, ils n'avaient garde de laisser cix)ire que même alors il y eOt des monarques capables et dignes de respecU Sous le nom de Charlemagne, c'est à Louis le Gros, c'est à Louis le Jeune qu'ils faisaient la guerre : glorifier son époque, amoindrir sa personne, c'était toujours attaquer la royauté. Qu'on parcoure tous ces poèmes, et dans tous on verra percer plus ou moins clairement celte double in» tention.

£ii bien! rien de semblable dans la chanson de Roland. Non-seulement l'empereur n'est pas tourné en ridicule,

mais il est respecté, vénéré. Ces cheveux blancs qu'on lui prête, ce n^est pas à mauvais dessein. f«oin de là, l'anachronisme a pour eifet de donner, s'il est possible, à sa noble ligure encore plus de majesté. Les preux qui l'environnent sont nobles et vaillants ; mais il les dépasse tous de la (été, sans en excepter Roland lui-même, il est leur mo*

ESSAIS hlSTOaiQUES ET LlTTËHÂlHES.

narque & tous, aimé autant qu'obéi, à la fois souveraioe-

ment juste et souverainement puissant. • Ainsi la chanson de Roland, déjà si différente de tou$ Les poSmes des dousièoiB et treizième siècles et par Vmké du plâu et par la nature du sujet, est en outre conçue dans un tout autre esprit. Cet bommage rendu à la gloire personnelle de Cbarlemagne^ ce sentiment de nationalité, vieux débris de Tancienne unité monarchique, souvenir depuis Joogtemps éteint au douzième siècle, mais subsistant encore vers la fin du dixième, et conservant même, dans quelques parties de la Neustrie, une certaine vitalité, ce sont là deux traits caractéristiques qui donnent à ce poëme son cachet d'origine : indications plus sûres et de meilleur aloi que quelques particularités d'orthographe ou de Tenificatioo.

L'esprit d'uu pûëme, voilà son acte de naissance. A ces deux

traits lyoutons-en deux autres non moins significatifs et non moins concluants : l'absence de toute galanterie, raustérité du sentiment religieux.

L'amour et la vie guerrière sont, comme on sait, les textes favoris, les thèmes obligés de tout poème du moyen âge. L'amqm* semble parfois ne pas jouer le premier rôle; mais la part la ineilleure n'en est pas moins pour lui* Même an plus fort * de la mêlée, les combattants pensent à leurs dames et meurent en chantant la l;»eauté. La galanterie chevaleresque est Tâme de cette poésie ; c'est d'elle que découlent ces innombrables épisodes qui ne savent jamais finir, mais qui souvent aussi Cont éclore en passant les scènes les plus suaves et les plus attachantes.

Dans la chanson de Roland, pas une scène d'amour, pas un mot de galanterie; c'est à peine si quelques vers jetée çà

LA CHANSOfi Ofi AOLAMD. M

et là nous apprennent que iioland est amoureux; il l'ett, mm n'en parle poiot* Qu'aurait-oa. pe^ au treixièiaft flièele, voire au doucième» de cette façon tadtunie de tom* prendre Tamour^ Le plus vaillant paladin aurait-il pu mus déshonneur n'exceller qu'à ee bien battre? Me fallait-il paa qu'il sût parler de sa flamme aussi bravement que manier son épée? Ici c'est le contraire : ces hommes de fer rougir raient de raconter les blessures de leur cosur; ils se eroîr raient amollis, dégénérés, et le poêle est de moitié dans leurs scrupules, il est aussi sobre qu'eux d'allusions €^ de confidences amoureuses. Dans tout le poème, vous'n'entre^ voyez que deux figures de femmes : apparitions fugitives, légers profils à peine indiqués; l'une est la reine Brami* monde, l'autre la belle Aude, la fiancée de Roland. La rein^ ne parait qu'un instant, le temps de détacher ses bra» celetSy de les faire luire aux yeux de Ganelon, de l'éblouir comme un démon tentateur : on dirait une Hérodiade crayonnée par Léonard* La belle Aude ne fait aussi que pas^ ser devant nos yeux» mais comme un ange de lumière; elle n'appariât que pour mourir, et c'est d'auiour qu'elle meurt, d*un amour profond, concentré, sans paroles parce qu'il est sans espoir, d'un amour qu'on profanerait en essayant de lui faire dire un mot. Pour s'en tenir A cette expressive concision, il Dallait un poète accoutumé au spectacle des payions fortes et sincères, au spectacle d'un temps.de croyance et d'énergie tel que le onzième , siècle. Quelque cent ans plus fard, aurait-on résisté à si belle occasion de verser des Hots de soi-di^anl poésie? Certes, non, et nous en avons la preuve. Cette mort de la belle Aude, croyezvous que les rtyeunisseurs du douzième et du treizième

7« £SSÀiS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES.

siècle raient reproduite dans sa chaste simplicité? (Test M qu'était le piège, ils s'y sont laissé prendre. A ce thème si eonrt, ils ont cousu d'étemelles variations. La belle Aude en

leurs vers ne peut se décider à uiourir; loin de tomber foudroyée, elle parle, elle prie, puis elle parie encore, et le lecteur aspire & son dernier soupir, seul moyen d'assurer a propre délivrance.

Voilà donc un contraste de plus entre ce poëme et tous les autres, la fa^n de comprendre et d'exprimer rameur. Passons maintenant dans des régions plus liautes, ce seront encore des consirastes nouyeauz.

La religion, sans doute, au temps de Robert Wace, d'Adénes^ de Jean Bodel, de ChresUen de Iroyes, était puissante et honorée ; les héros de ieuis poèmes, même les plos mondains et les plus batailleurs, sont exacts à faire leurs prières, s'agenouillent dévotement, et confient Tolontieis leur Ame i la sainte Vierge ; mais sentez-vous chez eux aux heures solennelles, au milieu du péril, à l'aspect de la mort, cette ferveur catane et sereine, cette soumission, cette foi angélique qui s'échappent du cœur de Roland et de ses compagnons? La distance est immense entre ces deux sortes de chrétiens* On peut la mesurer d'un mot : les uns sont revenus de la croisade^ les autres se préparent à y aller mourir; ceux-là ont trou¥é au retour Aheilard aux prises avec saint Bernard, et sous leur dévotion le doute est prêt à se glisser; ceux-ci sont encore de purs soldats de la croix, des soldats de Grégoire VU, animés de son souffle, ne connaissant pas plus le doute que la peur.

Si notre poème, ou, pour mieux dire, si la légende populaire dont il est né, fait apparaître, malgré Thistoire, les

Sarrttuiis à Roncevaiiz, ce n'ést pas une pure fiction. Il y

avait deux motifs pour qu'au bout d'un certain temps le méfait des Gascons fût imputé aux infidèles. D'abord les Sarrasins^ après la mort de Gharlemagne, avaient quitté si souvent leur Castiile pour se ruer sur l'Aquitaine^ et l'Europe occidentale avait d'eux un tel effroi» que k peur du mal présent avait bieiUôt effacé jusqu'au souvenir des vieux combats de chrétiens contre chrétiens livrés sur cette frontière d*Espagne : on s'était accoutumé à croire que toute armée ennemie embusquée dans les Pyrénées ne pouvait à. aucune époque aroir été qu'une armée de mécréants. A cette première raison s'en était jointe une autre. L'idée germait sourdement dans les têtes qu'un jour viendrait où, pour se délivrer de ces incommodes voisins, pour sauver du même coup l'Europe et le christianisme, il faudrait écraser les vautours dans leur nid et détruire Mahomet sur le sol même . de son empire. Ce sang versé à Roncevaux par le fer des in«. fidèles favorisait ces pieux desseins : c'était pour les chrétiens d'Occident une cause de plus de vengeance et de représailles. Si le poète, par hasard^ eût su la vérité, il se serait gai^dé de la dire. Ses auditeurs n'en auraient pas voulu; il fallait pour les émouvoir des Sarrasins, des Sar-. rasins partout. La guerre sainte était dans les esprits, comment n'eût'-elie point passé dans les poèmes?

C'est là, selon nous, un nouveau et dernier trait caractéristique de la chanson de Roland. Sans prêcher la croi-/. sade, elle y provoque près d'un siècle à l'avance; elle. est comme un préambule à la mission de Pierre l'Ermite, non . qu'elle fasse directement allusion aux lieux saints profanés^ ; aux misères des chrétiens d'Orient, à la néce^té de leur

n EbâAlS HISTOKIQUËS ET LITTÉRAIRES.

porter aeeoars t ee n'est pat là ce qui, dans ee poème, fait

pressentir la croisade; ce n'est pas non plus ce couplet final, ces cinq on ûx vers un peu obscors où Dien commande a CSharlemagne d*al1er an loin combattre les païens; non, c'est le fond même du sujet, c'est la gloriûcalion du coumalheureux, c'est la promesse des béatitudes célestes à qui meurt au service de la croix. Gonnaissez-vouS; à au* eune autre époque, un poëme qui se consacre ainsi à im* HM>rtaliser le malbenrt Tous ils chantent le courage heureux, le succès, la victoire ; celui-ci chante la défaite et la mort» La muse antique ne se fût jamais permis de célébrer les rerers de la patrie, même les plus sublimes rerer»; les Tbcrmop^les n out point eu leur Homère; Romen'a donné que des pleurs à ses trois cents Fabius, jamais Virgile n*eût songé à leur consacrer ses ters. Pour que la poésie se hasarde à choisir de tels sujets, il faut que la lumière chrétienne ait éclairé le monde, que ses rayons les plus pnn tombent encore sur des cœurs rudes et naïfs, estimant à ce qu'elles valent les victoires dlci-bas, et convaincus que la l^ire du guerrier s*efface devant la gloire du martyr. C*est à ces coiidiliûQs qu'un poëme peut sortir d'un disastre national, d'une déroute de Roneevaux; il n*y suffirait point du christianisme de nos jours, armé seulement de la parole, ne cherchant qu'à convaincre et à toucher : il faut le christianisme militant, dans les premiers élans, dans les premiers apprêts de la guerre sainte, le christianisme de ces prélats bardés de fer, portant d'une main le glaive, de l'autre le crucifix, et résolus à s'ouvrir le chemin du ciel

soit en donnant, soit en recevant la morl.

Ce martyre militaire, dont les palmes s'achètent, non

plus dans les tortures, mais sur les champs de bataille, c'est ridée dominante, l'idée mère de la chanson de Roland. Il y a là un enseigiieuieiit et comme un apprentissage pour ceux qui s'eu iront mourir sons les murs d'Aniiocbe et de Jérusalem. Le poëte, à son insu, accomplit un sérieux ministère; en résistant aux passions, en préchant Thcroïsmè} en enflammant les courages, il propage et fortifie ces puis-

saïUoù iiices qui feront explosion au dernier jour du onsième siècle, mais qui bouillonnaient déjà dès ses premières aonées. Quelle distance, encore un coup, entre cette mâle poésie et celle qui, dans les âges bui^ ants, parlera si complaisamment d'amour, s'égarant en futiles inventions et ne connaissant plus d'autre gloire, ne cherchant plus d'autre but que le secret d*amuser les gens 1

Ainsi, sons quelque aspect qu'on l'envisage, la chanson de Holand se sépare et se dislingue de nos autres chansons de geste : elle est d*un autre temps, son but n'est point le même, et, pour tout dire en un mot, le caractère épique, accident passager chez celles-ci, chez elle est permanent. Elle est vraiment une épopée, elle est de taille à porter ce

grand nom, ce nom qu'on prodigue aujourd'hui avec tant de largesse. Pourquoi la muse épique du moyen âge est-elle en discrédit dans l'esprit de tant de gens? Parce qu^on s'obs« line à donner comme autant d'épopt^e^ d'insipides divaga* tiens sans plan, sans mesure et sans fin. Suffit-il de quelques saillies, de quelques traits heureux, d'aventures sans cesse renaissantes pour justiiier ces pompeuses promesses? Ce qui fait une épopée, ce n'est pas un chapelet de quinze ou vingt mille vers commençant au déluge ou tout au moins à la prise de Troie ; ce ne sont môme pas quelques beautés épi-

74 ESSMS BISTORIQUBS BT LlTTÉRlklRES.

ques plus ou moios clair-semées. Qu'on donne à ces poèmes tous les noms qu'on voudra : loin de les dédaigner, nous aimons, nous admiiuns les trésors qu'ils renfermeol; mais les saluer du titre d'épopées» c'est leur rendre mauvais seiv vice» et pour Thouneur du moyen âge, il serait temps de les débaptiser.

Au contraire^ c'est le nom qui convient» le nom qui appartient à la chanson de Roland* Est-il besoin d'en dire les raisons? iNous les avons données d'avance. Cette unité d'action» cette concise et simple exposition d'un sujet historique» . national et religieux, cette façon grandiose et sérieuse d'évoquer les souvenirs» de traduire les sentiments» d'exalter les croyances de tout un peuple» ne sont-ce pas les conditions premières, les fondements mêmes du genre épique? £t si de l'ensemble du poème nous passons aux détails» par combien d'autres signes le caractère épique ne se trahit-il pas? Ces descriptions à grands traits» rapides» saisissantes» sobres de mots» à vol d'oiseau pour ainsi dire; cette naïveté toujours unie à la grandeur ; ce merveilleux m^lé et fondu dans l'action avec tant de franchise et si sincèrement que son mtervention semble toute naturelle» c'est là de Tépç* pée ou jamais il n'en fut, non de 1 épopée faite à plaisir» avec art, avec intention, par des le lires dans un siècle littéraire» mais de la vraie» de la primitive épopée* Cette distinction si justement signalée de nos jours entre les créations spontanées cl les produits artiiiciels de la muse épique» entre VUiade et VÉnéide par exemple, prend en cette oc* casion un nouveau degré d'évidence. Ceux qui n'aiment en poésie que les perfections de la forme» qui préfèrent aux premiers jets d'une végétation puissante et libre les cheb-

d'œniTe de la cnlfore, qui admirent Homère, mais qui l^adr mireraieut bien plus s'il ressemblait davantage ti Virgile^ ceox-Ià n*oiit rien à voir ici ; pour eux, point d*épopée dans la chanson de Roland. Ceux, au cuali airc, qui sentent et comprennent la vraie grandeur de llliade, qui osent môme reconnattre sous les brumes de Tantique poésie Scandinave et germanique, dansl'JBcWa, dans les iYiéôe/u/igen, quelques luears de la flamme épique, ceux-là n*ont pas besoin qu'on leur apprenne ce qu'il y a d^bomt^rique dans notre chant deAoucevaux. Même aux endroits les plus iaibles et les plus négligés, dans les parties accessoires du poème, que (le traits grandioses qui le relèvent et Tennoblissent ! et quand nous sommes au cœur même du siyet, depuis Fin* staot où rarchevêque donne à ses compagnons la bénédicliûQ suprême jusqu'au dernier soupir de Roland, quelle série de tableaux, de pensées, de sentiments tous plus épiques les uns que les autres I Devant ces admirables scènes, un seul mot vient à Tesptit, le mot sublime. Les plus grands q^tacles de la nature soulèvent-ils dans l'âme de plus profondes émotions?

Ainsi voilà qui est hors de doute : le titre d'épopée, titre usurpé pour presque toutes nbs chansons de geste^ la chanson de Roland a droit de le porter.

£st-ce à dire que nous demandions pour elle le rang et les prérogatives d'un poème épique par excellence? Nous n avons pas cette témérité. M. Génin se montre plus baidi* La France, selon lui, avec sa chanson de Roland, est en droit désormais de dire aux nations antiques et modernes : Ne me dédaignez plus, ne me jetez plus la Henriade èilà face; moi aussi j*ai mon poème épique, je Tai retrouvé, le voici*

76 ESSAIS HISTORIQUES ET LiTTËRÂlRËS.

. Cette prétention, avant d'être acceptée, aurait an moins

besoin d*ua comuieii taire. s*agit seulement d'épopées d'imitation, d'épopées littéraires, nous sommes de moitié arec M. Génin. Ces poèmes, si beaux qu'ils soient, ne sont épiques que de nom, aussi bien le plus admirable de touSj , V Enéide, que le plus séduisant, le Boland furieux» On peux donc sans irrévérence, sans le moindre esprit de paradoxe, tout en se prosternant devant des génies divins, soutenir ^ que notre modème rapsode appartient de plus près qu'enz, !

et par un tilre plus légitime, à la famille, A la vieille et | noble soucbe épique, comme certains pauvres gentilSi- ' hommes qui, pour la pureté du sang, passent avant cer* tains rois; mais il est des épopées an qui l'éclat de la poésie s'unit à Toriginalité primitive : pour marcher de pair avec celles-là, que faudrait-il? Deux choses, dont une seuk» il faut bien le reconnaître, existait au siècle de Théroulde.

M. Génin dit quelque part, dans un élan de juste admi« ration pour une des plus belles scènes de la chanson de : Roland : « Que manque-t-il à cela, que d'être écrit en grec? » Nous répondons: Il y manque d'être écrit seulement en français, c'est-à-dire dans une langue à son âge ' viril» et non dans un idiome en bas ftge. Qu'on ne se . méprenne point sur le sens de nos paroles; nous aimons notre langue au berceau : ses conmiencements sont li* goureux et pleins de charme, mais ce sont des commencements. Les choses qu'elle exprime, elle les rend avec force, souvent même avec plus de bonheur que quand elle est toute formée, mais elle en exprime peu. Certaines régions d'idées lui sont comme interdites ; il est des mouve*

ments qu'elle ne pèut se penuettre, faute de muscles et

d'haleine. Plus tard, elle aura trop de métier, pour le moment c'est Tari même qui lui manque. £atre Tabus des périodes et les phrases hachées vers par vers, entre le luxe de la rhétorique et rindigence du langage euiaotin, il est un juste mélange de richesse et de simplicité, de naï?eté et de puissance, moyen terme admirable qui lait les grands écrivains* Par malheur, ^quand vient chez nous cette belle époque de la langue, il n*y a plus lieu de songer à l'épopée. L'âge héroïque est déjà ti*op loin. La réflexion, le doute, Teipérience, ont tari les sources vives où il faudrait aller puiser. Le poëme épique artificiel peut seul encore fleurir, mm non plus la véritable épopée.

Ainsi, ou l'instrument est imparfait, ou, s'il est perfec« lioimé, le temps n'est plus d'en faire usage.

Quand Dieu veut accorder & un peuple Tinsigne privilège de produire une épopée tout & la fois originale et écrite en beaux vers, il lui donne une langue faite exprès, pour ainsi dire; il permet que ce peuple sache parler comme un homme avant d'avoir perdu son cœur d'enfant. Faveur si rare, qu'en trois mille ans on en peut citer deux exemples I Sans cette combinaison providentielle, sans ce secours d'une langue encore à sa naissance, mais déjà souple, abondantè, harmonieuse, tout le génie d'Homère, aidé des traditions enchanteresses de la Grèce et de l'Asie, n'aurait produit qu'un incomplet chef-d'œuvre. £t si Dante, à son toar, avait dû faire passer par le patois lombard ou vénitien ses sublimes conceptions, s*il n'avait pas trouvé sur les lèvres de ses concitoyens ces mots sonores et accentués qui donnent aux idées le relief et la vie, si le tissu da .lan-

gage florentin n*eûi pas été dès lors assez fin pour se prêter aux plus subtils contours, aui plus secrets mouvements de

sa pensée, croit-on que la postérité serait à genoux devant son poôme ? Ëlie eût à peine deviné son génie à. travers le voile épais qui Teût enveloppé.

Ëti bien! c'est celte faveur si peu commune^ cette harmonie préétablie entre Texpression et la pensée, qui n'a pas été donnée à Ja France du onzième siècle. Une langue, un instrument digne d'elle, voilà ce qui manque à la cl^-. son de Roland. Ce défaut disparaît, ou plutôt on Toublie dans les moments d'inspiration où la pensée du petite nous transporte et nous émeut par sa propre grandeur ; qui songe alors à regarder comment elle est vêtue? Mais bientôt, faute d'être soutenue par la puissance du langage, l'inspiration languit, la pensée se dessèche, la poésie disparaît. Ces riches comparaisons, ces amples développements oû se comptait Uomère et qui meublent et décorent, comme autant de draperies, les parties mêmes les moins brillantes de ses poèmes, comment les demander à ce pauvre Théroulde? Sa palette est-elle assez riche pour lutter contre la nature? Peut-il reproduire tant d'éclatantes couleurs, tant de suaves demi-teintes? Tout cela n'est pas fait pour lui. 11 faut qu'il se contente de quelques traits profonds, mais brusques et hachés; il peut tracer hardiment des silhouettes, les mots lui manqueraient s'il cherchait le modelé.

Gomment donc assimiler à ces deux ou trois merveilles dont une main divine semble avoir combiné d'avance les harmonieux éléments, à ces chefs-d'œuvre en possession d*une admbration unanime et sans réserve, une œuvre iné» gale,héii6st3e de dibisouauceà, et doutiez chauià, aioiJa mOiiie

LA CflÂNSON DE ROLAND., 79

qu'ils sont inspirés du ciel, ne parviennént à nous que par un iDsirument rauque et barbare?

Voilà ce qu'OD nous dirait si nous portions trop haut nos prétentions patriotiques. Donner le titre d'épopée au poëmo de Tbéroulde, tant qu'il n'a devant lui que des cbansonsde geste, ce n*est ni périlleux ni contestable : vis^-vis d'Homère et de Dante, il faut y regarder de plus près. On risque d'être., abaissé en voulant se trop grandir. Mieux vaut donc, sauf à paraître un peu moins résolu que M. Génin, ne pas proclamer si haut, envers et contre tous, que la France possède aussi son épopée.

Mais cette concession ne change point le fond des choses. Nous ne cédons, que sur le mot; nous n'abandonnons rien de notre admiration pour notre inculte chef-d^œuvre. S'il n'est épopée qu'à demi, peu nous importe : c'est déjà quelque chose que la moitié d'une telle couronne. « Les Français, disait Voltaire, n'ont pas la tête épique, » et certes il a prêché d'exemple; mais, s'il est vrai qu'ils ne l'ont pas, il est maintenant constaté qu'ils Pont eue. C'est là ce que la chanson de Roland atteste en traits iucfiaçables. Cette face nouvelle du génie de nos pères est empreinte sur ce monument, et, ce qui n'est pas un moindre titre pour notre orgueil national, ce qui ne laisse pas que de compenser bien des imperfections, au temps où fut créé notre poëme,

aucun peuple en Europe, aussi bien au midi qu'au nord, n'était capable de produire son pareil.

Après tout, cette infériorité de la forme, il faut bien s'y résigner ou renoncer à l'art tout entier du moyen âge. Une certaine disproportion entre la pensée et l'expression, c'est rhistoire non -seulement de la poésie, mais de tous les

antres artspeudant cette grande époque. Élevé par le christianisme à des hauteurs que jamais le génie de l'antiquité n'atteignit dans son plus sublime essor, courbé en même temps sous l'ignorance d'une société à demi barbare, Tarliste alors pouYail-il rien produire qui port&t les caractères d'une parfaite harmonie? Sa pensée prend sans cesse un tel vol, que Texpression matérielle est hors d*état de la suivre. Si donc on veut comprendre cet art mystérieux, en goûter les jouissances, en pénétrer les perspectives infinies, il faut savoir s^élever au-dessus de ses incorrections et de ses faiblesses. Il y aura toujours des hommes, armés 'd*un petit compas, qui, dans la plub uoble cathédrale, s'interdiront Tadmiration parce qu'un tailloir, une volute, une base, ne se mariera pas à la coloiiae selon les lois qu'ils ont apprises; mais il en est aussi, et le nombre en va croissant, qui, négligeant ces misères, se contenteront, pour savoir s'ils doivent admirer, d'interroger leur émolioa. Cet art sait parler au cœur malgré son imparfait langage, et. plus on l'étudié, plus dans sa forme même on découvre de perfections inattendues. 11 est certains moments du moyen âge, moments passagers il est vrai, où l'artiste devient subitement capable aussi bien d'exprimer que de concevoir, où la matière s'asouplit sous ses doigts, où ses œuvres attestent cette habileté de main, cette justesse de coup d'œil, ce sentiment des proportions qui d'habitude n'appartiennent qu'aux maîtres consommés de l'art grec et romain*

Eh bien 1 en poésie, on fait aussi de semblables rencontres* Plus on lira la chanson de Roland, plus on y trouvera non-senlement les traces évidentes d'une inspiration native, mais le germe, et parfois la première floraison d'un

art exquig. A côté de ces beautés graadioses donl tout dV bord on est fimppé» et qui vioDiieiit moins da talent du poOLe que do lY'ncrpie de sa croyance, il en est d'autres plus délicate» et qui doivent peut-âtre exciter plus de surprise. Où donc ce trouvère illettré a*t-il pris le secret de ces dialogues pleins de finesse? D où lui vient l'ait de conduire une sfidné> d'en diriger Faction, d'en suspendre Tintérét avec tant d'à-propos? Ce savoir-faire se môle à une telle ignorance l Homère, outre le privilège de parler, quatre siècles à l'avance, la langue de Sophocle, avait aussi le don d'en savoir autant & lui seul que les sept sages réunis. Notre poîite ne sait rien : de chronologie pas un mot, moins encore de géographie; il ignore tout ce qui s'enseigne; mais il connaît le cœur humain, il le connaît à fond, il en sait les plus secrets détours, il sait mieux qu'un lettré dessiner un caractère, témoin ce portrait de Roland, cette vivante image qui, dans les traits d'un homme étudiés d'après nature, nous montre ceux d'un peuple tout entier; car Roland, c'est la France, c'est son aveugle et impétueux courage : Azincourt et Poitiers, aussi bien que Honcevaux, sont lÀ pour confirmer l'exacte ressemblance, la prophétique vérité de ce caractère de Roland.

Notre but est atteint si nous avons fait naître quelque désir de lire et de relire, d'étudier de plus près, et surtout dans son texte, cette grande œuvre nattunale. Nous demandoas qu'on s'en occupe, qu'on la venge d'un si long oubli, qu'on rachète à force de respect une coupable indifférence 1 M. Génin et ceux qui, coumie lui, ont remis en lumière la chanson de Roland, obtiendront-ils ce prix de leurs travaux? Hélas! on le sait trop, la France fait bon marché de

8i ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES.

ses titres de noblesse t Jeter les yeux sur des trésors que tous les peuples nous envient, secouer la pQussière qui les couvre, c'est pour nous un trop grand effort* Sont-ce donc les choses que nous faisons ou bien celles que nous voyons qui absorbent notre enth(Ajsiasme? Dieu sait que là Q*est point notre excuse. Quand tout s'abaisse et se ternit, n'estce pas le moment de détourner les yeux pour cUercher dans le passé de consolantes splendeurs 7

LA

IlÉVOLUTI0i\ D'ANGLEIEME

Si TADgleterre- n'avait {«s son ciel gris, son froid soleil» sa brumeuse atmosphère, et l'ennui, cet autre brouillai d qui la couvre ei l'enveloppe, sa part serait trop belle parmi les nations; la Providence Veùt traitée en fille trop préférée, et Jcs peuples auraient sujet d'en Otre trop jaloux. Nous ne parlons ni de sa richesse ni de sa puissance : c*est d*un bien plus rare qa*il s'agit. Elle a fait une révolution, elle a couru cette terrible chance; elle en a subi les maux, les excès, les folies, et le but qu'elle se proposait, la conquête qu'elle s'était promise au début de celte grande épreuve, aon*seu1ement ne lui ont point manqué, mais depuis bientôt deux siècles elle en est en possession. .

Le temps n'est pas loin où, mous aussi, nous pouvions croire qu'au prix de plus grands maux, de plus rudes tempêtes, nous avions atteint le même poil. D'apparentes analogies autorisaient seules cet espoir. La symétrie des événements s*est un jour brusquement rampue, et nous

sommes retombés dans de m)uvelle8 séries d'épreuves. Ce

qui seuiblaU certain n'est plus que problématique. Ce but» ce noble but» que nous avions toucbé, sans le comprendre il est vrai, ce n'est plus qu'à rhorizon, dans le lointain, qu*il nous apparaît encore, comme à des enfants, qui ne peuvent prétendre i se conduire eux-mêmes, qu'après avoir grandi en taille et en raison.

Lorsque M. Guizot entreprenait d'écrire Thistoiie de la révolution d'Angleterre, ces enfants se croyaient des hommes : c^élait le temps des illusions. Qui se fat avisé, en 1826, de mettre en doute notre aptitude au gouvernement représentatif? On différait seulement sur le plus ou le moins. Les anciens émigrés euz-mômes avaient fait à peu près leur deuil du pouvoir absolu, et se bornaient à dire qu'on donnait aux Français un peu trop de liberté; d'autres, naguère moins exigeants, soutenaient qu'on leur en donnait trop peu; l'idée qu'ils pussent s'en x>asser tout à fait ne venait.à personne* Une seule question s'^itait, celle de savoir si, nous aussi, nous aurions notre 4688, si l'affermissement du régime constitutionnel sortii*ait diiectement de la restauration, ou s'il faudrait passer par les hasards d'une révolution orangiste. Les uns cherehaiént à conjurer la crise, d'autres à la précipiter; mais quels que fussent à ce sujet les craintes, les désirs, les secrètes pensées, tous étaient convaincus que, sous une forme ou sous une autre, nous marcluons au triomphe d'un établissement pour le moins aussi libre que celui de nos voisins.

C'est au milieu de ce courant d'idées que parurent les deux premiers volumes de ÏHistcire de la réoohaUon d'Angïeterre. Les deux vulumci suivants n'ont paru que trente

LÀ RÉVOLUTION D'ANGLëTëRHë. 85

ans après. Jamais peut-^tre une œum interrompue ne fût

reprise et continuée à si long intervalle, en des temps plus opposés, sous des influences plus contraires, devant un pu* blic moins semblable à lui-même. L*unité de l'ouvrage en a-t-elie donc soutiert? Trouve-t-on dans la partie nouvelle • une trace, un reflet involontaire de chângeùients si nom« breux et si profonds? Non; pas la moindre disparate, pas une dissonance, pas un trait qui sépare les nouveaux volumes des anciens; le talent a grandi, voilà tout; du reste, rien n'est changé. Le tout semble fait d'un mCme jet, sous la même impression, dans les mômes circonstances. Ce persévérant accord avec soi-même, si difficile à tant de gens, semble ici naturel et sans effort. Ce qui fait que IL Guisot a pu réimprimer, sans en changer un seul mot, la première partie de son histoire; ce qui fait qu'il Ta continuée du mûme esprit, au môme point de vue que s'il était encore au temps qui la vit paître, c'est qu*il sait planer d'aiscz haut sur les choses pour en saisir les grands aspects, le côté durable et permanent», et qu'il domine, au lieu de les subir, les influences éphémères, ne cherchant dans l'histoire que l'éternelle vérité.

Le succès de ses deux premiers volumes fut dès l'abord éclatant et incontesté, sans que la politique, Tesprit de circonstance eût tait grands frais pour le grossir et fût en droit d'en réclamer sa part. Le secret des succès politiques ^ était alors ce qu'il sera toujours, un complet abandon de toute indépendance, de toute impartialité; il fallait accommoder rhistoire aux besoins d'une cause, en faire une aruiCj im instrument, un système, puis tirer de ce système d'audacieuses prophéties au nom de prétendues lois infail-

86 ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES, libles et nécessaires gouvernant fatalement les choses et les hommes. C'était là ce qui charmait la foule, c'est à cela qu*elle battait des mains.

M. Guizot, par bien des raisons, ne pouvait aspirer à ce gemre de triomphe. Il croyait k la liberté, à lar responsabi" Wié humaine; il entendait ne pas confondre le bien ayec le mal, le droit avec la force; et la vérité dans l'histoire, la ▼érité quand même et à tout risque, tel était son culte et sa passion. Il ne suivait pas le torrent; et bien lui en a pris. Pour ajouter à son .succès un peu plus de bruit peutêtre, que nVAt^il point perdu I Son liyre aurait yieilli, tandis qu*il semble iié dîner, et lui-même aujourd'hui, nous le verrions réduit à cette triste alternative ou de laisser une œuvre inachevée ou de se contredire en Tachevant. Ce n'est donc pas toujours un si mauvais calcul que de faire bon marché des faveurs de la foule. Ce flot si prompt & vous porter aux nues vous y soutient si peu de temps, et vous en fait si tôt descendre l Mieux vaut chercher des appuis plus constants, ne Jamais couriiser que ces esprits d'élite qui s'obstinent à aimer toujours les m^mes choses : la raison, la justice, le droit, la vérité, Thistoire indépendante et impartiale. Ils ne sont jarfiais très-nombreux, pas toujours écoutés; mais, quoi qu'on lasse, ce sont eux dont la voix finit par prévaloir, et cette voix, Dieu merci, ne fait jamais d{'*faut à qui sait leur rester fidèle.

M. Guizot n'a donc rien à craindre de toutes nos transformations; si d'autres ont perdu leur public, il est sûr de retrouver le sien. Le côté politique de son livre sera couipris, apprécié, honoré, môme aujourd'hui. Et pourtant il a bien fait de ne pas négliger un moyen plus certain peut-

être d'étendre et d'asseoir son succès. La politique n'est pas

tout dans l'histoire. Indépendamment du caractère moral que rbistorien imprime à «ses récits et de l'esprit qu'il porte dans ses jugements, il y a l'ordre et l'encbalnement qu'il donne aux faits, la façon dont il les expose, dont il les voit, dont il les peint. En un mot toute œuvre historique a son côtu littéraire, et c'est do ce cMc surtout que lui vient sa fortune. C'est là ce qui séduit ou rebute. Les meilleures pensées, les plus justes raisons, si la forme en est terne, obscure ou languissante, ne sont que d'arides documents et vont dormir dans la poudre et l'oubli. M. Guîzot rayait compris dès 1826, et c'est peut-être avant tout par la forme de sou œuvre qu'il conquit cette fois la faveur du public.

Un succès littéraire n'était pas attendu : il n'en fut que plus brillant. L'auteur se faisait voir sous un jour tout nou** veau. Jusque-là ses. preuves étaient faites en bien des genres; bien des supériorités lui claieiit reconnues : la puissance de son esprit, l'éclat même de sa parole s'étaient révélés dans ses cours, dans ses écrits polémiques, dans ses essais de critique et d'histoire; l'homme d'État perçait lOQs le publiciste, et dans la chaire du professeur l'orateur se faisait pressentir : l'écrivain ne paraissait pas encore* Non que dans ses ouvrages on ne trouvât déjà de grandes qualités de style, l'énergie de l'expression, d'heureuses hardiesses, un tour original et profond; maïs tout cela semblait sortir d'un sol vigoureux que ne réglait pas la culture. Tout entier à l'art de penser, il ne prenait pas encore ces soins, ces soucis, ces mille précautions, cette conslante vigilance^ cette sévère discipline qui constituent l'ai t

d'écrire. La langue des idées, sa langue maternelle^ lui semblait suffire à tout; peu lui en importaient les défauts, le

manque de souplesse et de variété, le retour trop fréquent des mots métaphysiques et des formes abstraites, il n'avait jusque-iâ; pour tout dire, songé qu*à parler aux esprits; il écrivait, il ne peignait pas. .

Au moment d'aborder rhlstoire, non plus pour Fensel* guer, non plus pour eu tirer la substance et en expliquer les secrets, mais pour la montra aux yeux vivante et co- ' lorée, il sentit qu'il mettait le pied sur un autre terrain, et qu'avant d'entrer en campagne il fallait s'armer à neuf* 11 fit ce qui n'a pas toujours aussi bien réussi, môme aux plus grands artistes : il changea sa manière, transforma sou talent. Comparée À ses précédents ouvrages, son Histoire n'est pas seulement mieux écrite» elle est écrite autre* ment, écrite comme une œuvre d^art^ et non plus simplement comme une œuvre de pensée* Les idées y prennent un corps; on sent la vie sous chaque phrase; la métamorphose est complète. Un tel travail opéré sur soi*méme est chose rare assurément. On peut, en prenant quelque peine, se châtier, s'épurer, se guérir d'un défaut ; on peut devenir correct, clair^ même élégant; mais se donner les qualités, les grandes qualités du style, l'ampleur^ le meuve* ment, le relief, l'éclat; se faire, par sa volonté^ écrivaia de premier ordre, c'est quelque chose, à coup sûr, d'un peu plus difficile et qni ne s'est pas vu souvent.

Âujourd hui que M. Guizot est passé maitre en Tari d'écrire, aujourd'hui que son style a des beautés incontestées, on en oublie la date, on en perd de vue l'origine; mais il n'est pas sans intérêt de nous en souvenir. Ce qui disUngae ce

LÀ RÉVOLUTION D'ANGLETERRE. 89 noble esprit, ce qu'il ne faut pas oublier quand on cherche à le peindre, c'est qu'en presque toute chose il est ainsi son propre ouvrage. Il a beaucoup reçu et s'est donné plus encore. Jamais ractiou de ea volonté n'a cessé d'ajouter aux admirables dons de sa nature. De k cbex lui cette sorle de progrès continu, un des traits qui le caractérisent Ceux qui peudant vingt ans, amis comme adversaires, l'ont suivi dans sa vie publique, ont pu constater jour par jour cette incessante perfectibilité. Aucun succès ne Ta jamais induit à ce pas tenter de mieux faire, et jamais pour grandir sur un point il ne 8*est négligé sur un autre* Toujours il a veillé, du môme œil et à la fois, sur toutes les parties de son talent, devenant plus précis, plus correct k mesure qu'il acquérait plus de feu, plus de véhémence, et n'ap-

pro( liant jamais si pies, dans ses discours, de la justesse et de la pureté qui appartiennent à la parole écrite que dans ces mouvements d'inspiration soudainei dans ces répliques inattendues qui excluent toute étude et toute préparation* Aussi n'a-t-il rien perdu dans ces longues années passées à la tribune. Ceux qui parlent beaucoup, lors même qu'ils parlent bien, désapprennent souvent à écrire : quant à lui, son style, on peut le dire, s'est comme fortifié de la puissance de sa parole, et dans ses deux nouveaux volumes, eu regardant de près au langage, on trouve un évident progrès* Les deux autres pourtant peuvent, à bon droit, passer déjà, pour des modèles. C'est le vrai style de l'histoire, simple, nerveux, sobre sans sécheresse, coloré sans vain luxe d'images, toujours lucide et animé d'une vie intérieure qui se contient et jamais ne s'égare. On comprend que l'auteur d'une telle œuvre eût À cœur

de la terminer. 11 n'avait pu s'en séparer qu*à regret, et nous gagerions bien que sous le faix du pouvoir^ pendant ces nobles lattes si vaillamment soutenues, lorsqu'il usait SCS forces et sa vie à retenir sur l*abîme un pays qui s'y laissait glisser, son cœur dut saigner bien des fois d'avoir interrompu de si calmes études, et laissé comme à Tabaa* don ce iiioiiument déjà si grand, bien qu*à peine sorti de terre. Achever son histoire devait être son rêve : d'abord par souvenir de son succès, parce que ce livre avait marqué dans sa vie littéraire une phase heureuse et nouvelle, parce que les soins qu'il s'était donnés pour en faire son chefd'œuvre le lui rendaient d'autant plus cher, puis, avant tout, parce qu'en lui-même le sujet avait sa prédilection.

L'Angleterre, à tous les siècles, et particulièrement au dix-septième, était depuis long-temps, comme on sait, l'étude de son choix. Sans renoncer à bien d'autres recherches, une pente naturelle l'avait toujours porté de ce côté, et une partie de sa vie s'était passée^ pour ainsi dire, à mûrir son projet, à rassembler ses matériaux. Déjà même il les avait en pai lie mis au jour. A\ ant d'écrire VHistoire de la révolution d* Angleterre, il en avait donné les pièces justificatives. Les principaux mémùire$ cfigintmi relatifs à ce grand événement, réunis par lui en collection et traduits sous ses yeux, avaient paru avant 1826. 11 y avait joint des notices, des essais de biographie sur les auteurs des mémoires, plus ou moins mêlés dans les scènes qu'ils racontent. Le récit de leur vie était déjà l'histoire de la révolution, non telle que la méditait M. Guîcot, mais intime et anecdotique. Hien, dans cette galerie de portraits, n'était fait

LA REVOLUTION D'ANGLETEU K 91

' de fantaisie : le peintre avait tout vu, tout pris d'après na« tore, les personnes comme les costumes. Il parlait de Ludlow, de HoUis, de Fairfax, de Ulburne, en homme qui a vécu de leur temps, qui tous les jours les voit agir et les entend parler, qui connaît leurs pensives, leurs passions, leurs affaires, aussi bien, peut-être mieui: qu'eux-mêmes. De tels liens sont longs à se former, plus longs encore à se rompre. Aussi, môme après 4830, maigrit la politique, malgré ses exigences, M. Guizot, nous le croyons, ne dut pas cesser brusqueniient tout commerce avec ces personnages. Matériellement parlant, il interrompit son histoire ; au fond de sa pensée, il la continuait encore, et pour en ressaisir les fils, pour en reprendre la trame, il n'avait besoin ni d'efforts, ni de longues préparations. •

On le vit bien en 1837, dans un de ces rares intervalles qu'il passa en dehors des affaires; à peine avait-il pris quelque repos, qu'il était déjà retourné à la révolution d'Angleterre, et ce fut alors que parut cette beile étude sur Monck, qui dans ces derniers temps a fait, on s'en souvient, l'effet d'une œuvre de circonstance, bien qu'elle eût vu le jour depuis près de quinze ans. La vie de Monck était une récréation, un travail détaché, une excursion, une reconnaissance en dehors des limites où l'œuvre principale était restée. Pour continuer son plan, pour poser & leur place de nouvelles assises, M. Guizot, à cette époque, n'avait pas de loisirs assez longs. Ces loisirs sont venus 1 A quel prix? La France s^en souvient, hélas ! mais du moins elle profite encore de l'infatigable énergie qui naguère animait pour elle et pour sa cause Torateur et l'homme d'Ëtat : l'histonea s'en est emparé. On peut dire qu'il n'a pas perdu un jour

pour se remettre à Fomi age, et le votià déjà terminant tout un étage^ ajoutant tout un ordre à l'édifice, le voik parvena aux deux tiers de sa tâche.

Ce sont en effet tiuis païUes, trois périodes presque égales^ qui constituent l'ensemble de la réTolution d'Angleterre. La première commence en 1640, à la rupture entre les communes et le roi; elle iinit en 1649, surTécha* fand de Charles P% à la chute de la royauté; la seconde

comprend la république, c'esl-à-dire le règne du long parlement et le protectorat de Cromweli; la troisième ' se prolonge depuis la restauration monarchique jusqu'à i'expuiâion de Jacques II, jusqu'au triomphe définitif du gouvernement libre et légaL

De ces trois périodes, M. Guizot en 1826 n'avait traité que la première, le règne do Charles P'; il nous donne aujourd'hui la seconde, la république et GromwelL Ce sont deux grands sujets, deux actions complètes, deux véritables drames, qui, bien qu'unis entre eux, sont distincts et séparés. Chacun forme un tout, et dans l'un comme dans l'autre, le hasard veut que l'intérêt se concentre et se personnifie en un seul homme. Charles est le héros du premier , Cromweii du second. Hors de là point de ressemblance entre les deux sujets. Ce n'est que par la forme et la disposition du cadre qnlls se font .pendant Tun à Fautre; par tout le reste, ils diilèrent.

La scène est, sans comparaison, plus variée, plus attachante, plus riche en émotions dans la première partie. Ce grand duel entre un monarque et son peuple est le plus imposant des spectacles. De tels combats sont toujours dou« loureux : ici du moin$ la vue n'est pas blessée ^ on peut

ngarder sans horreur. Ce n'est pas une populace qui se me

sur la royauté, par haine et par envie, pour ( béir à de hideux instincts, pour se gorger de sang et de pillage ; c'est un peuple irrité sans doute, exigeant, ombrageux, mais qui ne prend les aimes qu après de longs essais de puix et d'ac-

, commodément, un peuple qui ne veut pas détruire la royauté, qui la respecte au contraire comme un des biens que lui ont transmis ses pères, qui ne peut s'en passer, l'a* venir le prouyera, qui la voudrait conserver, et qui pourtant s'attaque à. elle, parce qu'elle met en péril un autre bien qu'il entend ne point perdre, un bien qu'il tient aussi d'héritage, ses franchises, ses libertés. Des deux cétés, on ne se bat que pour son patrimoine, mais, de peur d'en rien perdre, on usurpe des deux côtés. Le pouvoir que le roi

. s'attribue, ce ne sont pas les anciens droits de la royauté d'Angleterre, c'est le pouvoir absolu; les réformes que le peuple réclame, ce ne sont pas ses vieilles garanties, c'est romnipolence de la chambre des communes, c'est--à« dire, sons une autre forme, le pouvoir absolu. L'idée d'une transaction, d'un partage, ne se fait jour nulle part. Tout ou rien, le tout pour le tout, on ne comprend pas autre chose. C'eaC donc une guerre à mort]? A qui restera la vio* toire ? Qui des deux succombera? Question terrible et longtemps incertaine. La péripétie se prolonge môme après la victoire. Les vainqueurs iront>ils jusqu'au bout? Ils semblent hésiter; puis vient un brusque dénoûment : le dernier mot reste à la force. Mais tout n'est pas fini; le mo* narque tombé, l'homme ou plutôt le chrétien se relève. 11 fait oublier sa vie. On lui pardonne ses faiblesses, on l'ab* sont de ses duplicités^ on ne voit qu'une immense Infor-

0( ESSMS HISTORIQUES ET LITTARAIRES.

tune royalement soutenue; on s'incline devant une admirable mort.

Hien de tout cela ne se retrouve dans la seconde phase de la révolution d 'Angleterre. A\ec la république, avec Croniwell» il ne faut pas s'attendre à ce genre d'émotions* La victoire est trop complète, les vaincus n'ont plus de rôle. Dès lors^ plus d'incertitude, plus d'espoir, plus d'attente; peu d'occasions de grandes scènes et de pathétiques tableaux. La part de la potiie, du romanesque, s'amoindrit et s'efface ; la, scène est toujours grave, sévère, presque uniforme. C'est de la pure politique, et de la politiqne qui n'a rit n de pittoresque : subtile, obscure, empreinte, pour ainsi dire, de cet esprit de secte qui la domine et la coq* duit. Ajoutez que le pays sommeille, se résigne et se tait. On ne voit poindre un peu de résistance qu'en Irlande, en Écosse, et c'est l'afl'aire d'un instant. Aucun danger véritable ne trouble les vainqueurs; ils peuvent froidement soutenir leur gageure, poursuivre tant qu'ils veulent leurs essais de gouvernement. C'est une expérience, une pure démonstration de cette étemelle vérité, l'impuissance des partis extrêmes à rien fonder en ce monde, môme quand, par aventure, un grand homme leur fait la grflce de se charger de leurs affaires.

^îous ne- voulons pas dire qu'un tel sujet n'ait aussi ses beautés : il en a d'un autre ordre; mais il faut les chercher daus un sul moius facile, iiiuuia riche à la surfaci', et qui réserve ses trésoi's à. ceux qui sont de force à le fouiller plus avant M. Guizot lui-même, il y a trente ans, l'aurait-il sondé jusqu au iond? Aurait-il résolu ce problème de répandi'e dans son récit autant de vie, autant d'éclat, d'exci-

LA RÉVOLUTION D'ANGLBTERRE. 95

ter Diôme^ s*il est possible^ uq intérôt plus vif, d'être plus attachant avec des matériaux plus arides et des moyens d'eilet moins sûrs, inouio variés? Nous qous permettons d'ea douter. C*est là pourtant ce qu'il fait aujourd'hui. D*oû le secret lui en est-il Tenu? Que lui manquait-il autrefois? Ce n'était pas la aiaturité du talent, ce n'était rieu de ce qui s'acquiert par étude et par réflexion : c'était un grand enseignement, le premier, le meilleur de tous, dès qu'il s'agit d'histoire^ la vie pratique des alTaires^ et mieux encore, l'exercice du pouvoir. Nous savons bien qu'avant 1830 M. Guizot, eu iait de politique, u'en ulait pas à ses débuts. Avant d'avoir éait son Histoire de CharUs i^'S il savait, il avait appris, autrement que par ouï-dire, comment les hommes se gouveiueut, mais il n'avait pas lui-même gouverné. C'est encore autre chose, d'avoir vu parles yeux d'autrui ou de regarder par les siens. Il n'avait pas habité, Jui-môme et iongtempsj ces hauteurs d'où tout part et où tout aboufil, d'où la vue plonge si loin et sur tant de mystères, où les esprits ii^s moins ouverts apprennent eux-mômes bien des choses, et où les clairvoyants en ignorent si peu.

C'c^L éMilcmmciit îj, là sculemeut, qu'il pouvait ddcou-

vrir l'art de lire si couramment dans le Jeu des partis^ d'en suivre, d'en distinguer d'une façon si nette les nuances les plus confuses^ de les reudre vivants à force de les bien voir. Sans son passage aux affaires, que nous aurait-il dit de ces négociations, de tous ces démêlés diplouialiques qui tiennent tant de place dans le gouvernement de Cromweil et même sous le long parlement? Le demi-jour pour ce genre . de matières ne vaut guère mieux que la complète obscurité. Ce n'est rien de savoir, comme on peut l'apprendre

96 ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES, partout; que ces républicains d'Angleterre et leurs frères de Hollande, frères en religion ainsi qu'en république, 86 sont un jour mortellement brouillés; ce qui donne à ce conflit son véritable sens, ce qui le rend instructif, c'est d'en connaître à fond l'origine, c'est délire les instructions secrètes des envoyés du parlement, de voir jusqu'à quel point ces pouvoirs nouveau-nés sont prompte à s'enivrer de leurs premiers succès* Après avoir mis bas

un trOnc, on ne croit plus à. l'impossible. La Hollande est une rivale, il faut s'en délivrer, l'absorber, l'annexer à l'An' gleterre comme une Ëcosse ou une Irlande* On lui insinue poliment ce projet, et comme elle semble peu jalouse de l'honneur qu'on lui destine, c'est à coups de canon qu'on

poursuit rentretien. Politique insL'iisre, ciiimcriquc, imprudente, politique de parvenus l Et pourtant tel est le cours des choses, que de cette ambition, précoce jusqu'au ridi<* cule, sortira poui* ce pays la iorce et la puissance. Vactede naoigaUùn ù'est qu'une aveugle représaille, il porte en lui la souveraineté des mers. Mais la guerre, en attendant, peut ébranler la jeune république* Aussi, dès que Gromwell a balayé ces fanfarons, dès qu'il est maître, il fSaut voir avec quelle promptitude il travaille à la paix, comme il fait bon marché des chimères, comme il revient aux alliances natu* relies, à ses vrais points d'appui, pour promener tout à son aise ses regards et sa sollicitude sur le protestantisme dans tout le continent, en France, en Allemagne, en Suisse et jusque dans les vallées du Piémont. Cette extension de son protectorat en dehors de son lie a-t-elle été jamais comprise et dépeinte ainsi? Quel exposé lucide, quelle justesse d'aperçusl

hk RÉVOLUTION D'ANGLBTERBE. 97

Mais c'e9t surtout à propos des rapports de la Fruoce et de l'Espagne avec le protecteur qu*ane sagacité supérieure trouve matière à s'exercer. Il y a là quelques pages qu au Espagnol aussi bien qu'un Français aimerait fort à décbireri si l'histoire elle-même n'en devait pas survivre. Par malheur il est beaucoup trop tard pour user du remède qu'indiquait Cardenas, l'ambassadeur de Sa Majesté Catholique : c Pour- ^ guui donc, dibait-il, le roi mon maître et le roi de France ne se délivrent-ils pas, par un accommodement, de toutes les bassesses que la jalousie les oblige de faire à monsteur le protecteur pour l'attirer dans leurs intérêts? » Le moyen était bon; mais monsieur le protecteur ne craignait pas qu'oa s'en servît : il connaissait trop bien son iiioiule. Aussi ne se gêne*t-il point. Tout en ayant son parti pris^et bien que par politique il penche vers la France, comme il fait durer le plaisir! comme il tient en suspens ces deux humbles rivaux, acceptant leurs avances et leurs empressements, se laissant aduler, se mellant aux enchères! Vrai chef-d'œuvre du protecteur qui nous en vaut un autre de son historieu* M. Guiaot semble avoir redoublé d'investigations et de soins (ians une matière si délicate. Ou en juge au grand nombre de pièces inédites qu'il donne à. cette occasion. Sans négliger la moindre maille du grand réseau diplomatique que Cromwell étendit sur l'Europe, et tout en exposant l'esprit et les caractères de ses traités avec la Hollande, avec le Portugal, avec le Danemark et iuirliculicreiiiuiiL avec la Suède, c'est toujours aux négociations sans cesse interrompues et sans cesse renouéés avec Paris et Madrid qu'il revient de préférence. Pour suivre dans tous ses détours un jeu si déiiéj pour distinguer par des touches si fines ces deux diplo«

maties^ FespagnoJe et la française^ pour les mettre si bien en scène^ il ne faut pas sealement avoir pu disposer longtemps et à loisir des archives des afl'aires étrangères, avoir puisé à pleines mains dans des dépêches inexplorées, il faut quelque chose de plus : il faut avoir fait soi-même des dépêches» des dépêches qui seront un jour de l'histoire. On ne comprend ainsi qu'une langue qu'on a parlée. M* Guizot a donc tout lieu de s'applaudir de s'être interrompu et d'a- Toir abordé si tard la seconde partie de son œuvre; Sans cet ajournement, sans ces renforts que lui ont apportés et te pratique du pouvoir et tout simplement aussi l'expérience et le temps» jamais il n^eût franchi arec un tel bonheur on pas si difficile. L'infériorité du sujet aurait apparu malgré * lui. L'ouvrage aurait semblé faiblir» tandis qu'il n*eat per* sonne aujourd'hui qui, en lisant ces deux nouveaux volumes, ne soit forcé de convenir qu'ils sont en tout supérieurs aui premiers.

11 faut Otre juste pourtant et ne pas croire que, daus ces dix années de république et de protectorat» il n'y ait pour Fhistorien qu'un terrain nu et monotone» une plaine sans accidents, rien à voir, rien à raconter» aucun auti e moyea d'éveiller la passion du lecteur que de lui défricher des pièces diplomatiques ou de démêler les intrigues de sectes plus ou moins moroses. Si les grandes vicissitudes» les scènes imprévues» les tableaux à effet sont plus rares que sous ia monarchie» en pleine guerre civile, de temps en temps encore Foccasion se présente de peindre et d'émouvoir» et M. Gulzot, comme on pense, ne tarde pas à s'en saisir. Nous ne savons rien» par exemple» dans toute la vie du roi Charles» qui prête mieux an récit et au drame que les

LA RÉVOLUTION D'ANGLETEHRË. 99

aventures de 9on fils pendant sa triste expédition d'Écosse.

Les batailles de Dunbar et de Woi ct sier ne sont pas de moins chaudes journées qae celles de Ne^rbury et de Marston*Mooi% et le vaincu de Naseby ne fut jamais peut-être en Gondition plus misérable^ plus digne d'intérôt et de pitié qae ce jeune homme couronné roi par un parti qu'il déteste, otage dans son camp, prisonnier dans sa propre armée, s'évadaut au galop dès que la porte s^ouvre pour échapper et aux théologiens qui Tassiégent, et aux jeûnes et aux sermons^ les seuls plaisirs de sa royauté. Puis, quand il a perdu sa dernière espérance, son dernier gentilhomme, quel 8ang*froid, quel esprit, quel calme, quel courage! Le malheur lui sied comme à son père. Cette fuite, ces alertes, ces nuits sous Tabri d'un cbéne, ces travestissements, ces dangereux dialogues, ces comédies si bien jouées, tout dans • cet épisode est mouyemeQt, variété, surprise. C'est de la Téiité plus animée, plus colorée qu'une fiction* Aussi les peintres et les poètes s*en sont-ils emparés souvent. Pour riûstorien. Fart consistait à rajeunir ces détails si connus, à être bref en ne supprimant rien, et c'est 1& ce qui nous émerveille dans le lédt simple et rapide que nous avoui} sous les yeux*

liS guerre avec les Hollandais fournit aussi matière à quelques belles scènes. Ces luttes acharnées, les plus grandes, les plus terriDles qu'on eût encore vues sur les mers, sont étoiles par M. Guizot avec simplicité, sans prétention à la vérité technique, mais avec toute apparence d'une exacte fidélité. Ce sont des tableaux de marine chaudement peints, franchement dessinés. On y suit dans leurs évolutions ces immenses escadres, ou les voit se heurter, se déchirer les

flancs. Des deux côtés môme furie, les pertes et les gains semblent se compenser; mais entre les deux peuples, comme

entre leurs navires, on ^ciit que l'égaliLé n'existe déjà plus : .rua s*épuise môme quand il triomphe, Tautre grandit en* core au milieu des reven*

N'oublions pas enfin dans cette période, parmi ces événements qui semblent des tableaux tout faits, le pins mémorables de tous, ce parlement chassé, mis à la porte, en plein jour, par un seul homme. Un lei coup de théâtre est dans toutes les mémoires, présent à tous les yeux. Cibacnn croit avoir tu cet homme, son geste, son regard, entendu ses paroles, ses rudes invectives, ses accablantes apostro-

• phes, trivialités tragiques qu'on dirait empruntées à Shakspeare. L*historien en de telles circonstances n*a presque rien à l'aire, il écrit sous la dictée. Aussi M. Guizot borne-

* t*il son récit à la plus concise énergie, n'omettant rien, mais ne cherchant, pour ainsi dire, qu'à léveiller les souvenirs du lecteur.

Il est d'autres scènes, au contraire, que l'incurie, l'indif-

rence et parfois le calcul des historiens ont laissé tomber dans l'oubli^ celles-là veulent être autrement exposées; il faut les remettre au grand jour. Tels sont certains procès, celui de Lilburne entre autres, ce chef des niveleurs, ce pamphlétaire indomptable, Camille Desmoulins et Hamp* den en un seul homme, poussant jusqu'au délire la verve incendiaire, et presque jusqu'au génie le sentiment de la légalité. Personne encore n'avait ainsi mis en lumière cette figure étrange, cette résistance héroïque. Le procès de Lilburne, sous la plume de M. Guizot, exposé daus toutes ses phases, est un curieux spectacle et nn mi monument de

Là RtiVOLUTiOM D ANGLETERRE. iOi J'histoire judiciaire; mais un antre procès, plus connu, bien que toujours plus ou moins tronqué, nous vaut des pages encore plus belles. Nous parlons de Faetion capitale intentée, après la mort du roi, à quelques-uns de ses derniers défenseurs, aux chefs les plus éminents du parti royaliste. Parmi ces nobles débris de la guerre civile, il est un homme qui s'élève, on peut le dire, au sublime par la rude fierté de sa défense et par la simplicité de sa vertu. G^est un personnage antique que ce pair d'Angleterre, uii patricien de Borne et un martyr tout ensemble. Lord Gapell a la tête haute devant ses juges, mais il fléchit humblement le genou pour demander pardon à son pays d'avoir un jour commis une faiblesse, d'avoir contre sa conscience, par entraînement et par craiiue d'un parti, voté la mort de lord Strafford« Ce grand procès, raconté d'un style aussi mâle que le courage et les paroles de l'accusé, se grave dans l'esprit en traits ineffaçables. L'bistou*e, quand elle s*élève à ces hauteurs, n'est plus seulement une œuvre d'art, elle enseigne le devoir; elle est une sainte leçon.

U s'en faut donc, en voilà bien des preuves, il s'en faut que pour rhistorien la république et le protectorat soient un sol sans richesses : on voit que de sujets s'offrent à ses pinceaux! et nouif n'avons encore rien dit, ou presque rien, du plus grand, du premier de tous : nous avons, en passant, prononcé le nom de Cromvrell, à peine en avons-nous ^arlé. Il est Trai que M, Guisot lui-même en use ainsi ou à peu près. Cronnvell est l'ànie de son livre j c'est lui qui en remplit chaque page; on le rencontre, on le voit partout, mais nulle part M. Guizot ne s'arrête et ne prend à l'écart son

lecteur pour lui dt^crire en tous sens et sous toutes ses

m ESSAIS HISTORIQUES ET LITTLIUIRES.

faces la figure de son héros. Le portrait, en histoire» est une

invention de ces temps presque voisins de la décadence, où Tesprit commence à raffiner, où Técrivain ne se résigne plus à faire tout simplement marcher, parler, agir ses per« sonnages, à les abandonner à eux-mômes, à nous les laisser voir sans se glisser entre eux et nous, saus se mettre de la partie, sans avoir le besoin déjouer lui-môme un rôle et de tout expliquer. L'histoire, la véritable lustoire, n'est pas la biographie; les Thucydides ne sont pas des Plutarques. Dans la biographie, le portrait est à sa place, il est de droit. L'auteur n*a qu'un but, son modèle : le personnage est tout, il est au centre; les faits ne sont quelque chose que s'ils ont rapport à lui; ou les raconte à. cause de lui; s'ils, lui deviennent étrangers on les supprime ou tout an moins on les abrégC; sauf ensuite à rapprocher, à souder coumie on peut ceux qui lui appartiennent, et ceux-lÀ même, il faut les mettre en ordre, les disposer, les diriger comme des rayons vers un centre commun. C'est de la vérité traduite par uo miroir concave : toutes les lignes, en convergeant, se cour* bent et se faussent un peu. Telle n'est pas l'histoire dans sa native pureté; son miroir est aussi plane qoe limpide; les choses s'y voient à leur place, dans leurs justes rapports, dans leurs vraies proportions : les grands hommes y sont grands parce qu'ils le sont, non par effet d'optique; on ne déplace rien auluur d'eux, on ne met rien sous leurs pieds, et leur panégyrique^ personne ne s'en charge, ce sont euxmêmes qui le font en parlant, en agissant grandement, plus grandement que tout le monde. Cette façon de- laisser l'histoire se dérouler d'elle-même sans que l'histoiien appai\iiô:>e, c'csl le procédé constant et ualuiel des plus

grands parmi nos maîtres de l'antiquité ; si tant d*antres

signes ne nous faisaient pas voir que les huit livres de la gaerre du Péloponèse ont dû bien souvent passer sous les yeux de H. Guizot, et qu'il doit y chercher sans cesse ùn modèle et des leçons, nom le verrions à la manière dont il s'efface en produisant ses personnages, et au soin qu'il prend de les laisser toujours se peindre eux-mêmes dans son récit.

Ne lui demandez donc pas quel bomme fut Cromwell, s'il était hypocrite ou croyant, s'il était l'un et l'autre, et dans quelle juste dose se combinaient en lui le politique et le sectaire. On peut sur cette thèse faire une anatomie sa-

vante, ingénieuse; on peut parler disertement : ce sont plaisirs de moraliste, de philosophe. M. Guizot, tout comme d'autres, pourrait à l'occasion s'en donner le passe-temps; mais ce n'est pas le lieu. 11 n*est ici qu'historien. Ce que vous lui demandez, ce n'est pas lui qui le peut dire; seulement^ quand vous aurez lu son livre, vous le saurez mieux que s'il tous l'eût dit, vous le saurez comme on sait les choses.qu*on a soi-même observées. Vous garderez dans la pensée, vous aurez devant les yeux un être réel et vivant, plein de contradictions, mais de contradictions vivantes elles-mêmes. Et ce n'est pas seulement Cromweil qu ii vous fait entrer ainsi dans l'esprit, ce sont tous ces autres hommes qui l'approchent ou qui l'entourent, Yane, Blake, Wite* locke, Ireton, Harrison, Bradsbaw, etc., figures si diverses malgré leur air de famille. Soit de profil, soit de face, tous ces hommes vous restent dans la pensée  peine quelques Diûls de l'auteur en oal-'ils indiqué les traits; le re^te s'est fait sans lui ; ils se sont gravés eux-mêmes dans votre souvenir.

m ESSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES.

Si M. Guizot s'interdit tout portrait de Cronmell, à plut» forte raison s*abstient-il des parallèles et des comparaisons. Ce genre d'aperçu, il l'abandonne à ses lecteurs. A eux de juger, de comparer, de disserter, de discuter s'ils le veulent. Sa tftehe & lui est de ae voir, de ne connaître que les hommes et le temps dont il parle, sans jeter le moindre regard sur d'autres temps et d'autres hommes, sans que la moindre allusion rappelle et fasse apercevoir que c'est aujourd'hui qu'il écrit. Ses paroles, en un mot, ne portent pas * de date. Cette méthode, nous l'avons déjà dit, est la seule vraie; elle bcule tloiinc à l'historien ce caractère d'indépendance et d'élévation qui assure à son œuvre la durée non moins que le succès. Le critique au contraire n'est pas astreint à cette géne. Il est libre d'interroger et de rapprocher & sa guise les temps, les lieux, les personnes. Nous aurions donc ici le droit de nous donner carrière; mais on a tant parlé de Cromweil, si souvent et si bien ; tant de brillants esprits, de critiques éminents, se sont exer* cés sur son compte, qu'en fait de commentaires, de réflexions et de dissertatioDS, il nous semble prudent de laia» ser en repos ce mystérieux personnage. Nous voudrions seulement, avant de ûnir, quand nous l'avons encore tout frais dans la mémoire comme les pages de M. Guizot, quand nous venons d'assister à cette représentation \ivaiite de ses actes et de sa personne, nous voudrions nous rendre compte des impressions qu'il nous laisse du sentiment que nous avons de lui, et pourquoi, par exemple, un génie aussi extraordinaire ne nous peut inspirer ni attrait, ni sympathie, ni même une admiration sans réserve et sans mélange.

Cromweil est de la famille des grands hommes^ des

hommes nés pour le commandement et pour le gooTeme-

ment de ce monde, cela n'est ni douteux ni contestable. 11 appartient môme à l'espèce de grands hommes la plus rare, sinon la plus brillante; il est de ceux qui Réussissent, qui réussissent toujours et jusqu'au bout, moins parce qu'ils sont toujours heureux que parce qu'ils s'abstiennent de tenter Timpossible. Son ambition sait attendre. Elle est souvent audacieuse, chimérique, jamais. Une nation peut le mettre & sa tête, il ne la laissera pas déchoir. Comme homme de guerre, il est puissant. Si petit que soit sou tliéâtre, sa place est à côté des plus grands capitaines; il a le génie des batailles, il sait l'art de choisir son terrain, de parler aux soldats, de pourvoir une armée :^dons merveilleux quand on débute à quarante-quatre ans. Et ce qui n'est pas moins rare, hors du camp, dans la politique, il est aussi hardi qu'au feu. 11 a les deux courages. S'il se décide à en fmir a^ec un parlement, c'est lui-même qui vient faire sa bc* s<ygne, et non pas une fols seulement; aussitôt qu'une assemblée nouvelle se brouille à son tour avec lui, c'est toujours lui, de sa personne, qui lui signifie son congé. Courageux, prévoyant, perspicace, unissant au bon sens le plus robuste le plus souple savoir-faire, modéré au besoin, prudent, môme dans ses violences, maître de lui, même dans ses extases, tel est Cromwell. Quel honame l quelle puissance 1 Bossuet n'en a pa^ trop dit.

D*oû vient donc que rien ne nous attire? D*où vient qu'au lieu d'Otrc séduits nous nous sentons tant de It odeur et tant d'éloignement? Est-ce parce qu'il est dissimulé, impénétrable, hypocrite et comédien? parce quMl pousse l'habileté jusqu'à la fourbérie? Tout cela sans doute abaisse et

lOG ESSAIS HISTORIQUES ET LITTERAIRES.

dégrade un bomoie» si grand qa*jl soit; mais ce n'est pas seulement par là qu'il nous repousse. Est-ce parce quMl est dur^ impitoyable^ sans entrailles pour les Yaincus? Sans doute il a couvert Tlrlande: de ruines et de carnage ; mais s'il n'eût répandu Irop de sang que sur des champs de l)ataille, serions-nous plus rigoureux pour lui que pour taat d'hommes de guerre qui n'qnt pas ménagé non plus la vie de leurs scnjblables, et que la postérité ne refuse pas d'absoudre? Le sang qui pèse sur Gromweil est un sang plus firoidement versé. Il est un des auteurs, le principal, le véritable auteur du supplice de Charles 1*'; il pouvait l'empêcher; c'est lui qui l'a voulu, et en trancbant cette téte royale, il poursuivait un double crime : il tuait le roi pour tuer la royauté; il précipitait son pays hors de Tordre légal» dans an abtme inconnu* Quand un homme a conomis de tels attentats, il a beau faire, jamais il ne s'en lave. Le génie, le courage, le bon sens, la prudence, les services rendus, ne le purifient pas* Sous cette tache ineffaçable, il n*y a pas de vraie gloire, de gloire pure et radieuse.

Aussi que M. Guizot nous permette de lui signaler deux mots, les seuls peut-être dans tout son livre que nous ose-* rions contester. En nous parlant d'une mesure odieuse et tyrannique adoptée par Gromweil pend.ant son protectorat, il nous dit que cet expédient {k régime des majors gêné" vaux) valut au protecteur des sommes considérables, mais fut la ruine de sa belle gloire. Sa belle gloire l Est-ce bien ACromvrell que ces deux mots s'appliquent? En écrivant ces deux mots, M. Guizot ne pensait-il qu'à lui'i 'est-ce pas & son insu, par une sorte d'analogie, par un de ces rapprochenieuts historiques dont il a si bien coutume de se

LA RÈVOLljTlOiN D ANGLETERRE. 107

garantir, que le mot gloire lui-môme est Tenu sous sa

plume? N'avait-il pas de s au L les yeux cet autre diclaleur, ce jeune général fratcliement débarqué d^Égypte» qui avaiti lui, vraiment, une gloire à conserver, une gloire pure alors, car Dieu lui avait fait la grâce d'ôlre par sa jeuuesse étianger à nos discordes, de n'avoir rougi que son épée?

Entre le protectorat de Cromwell et les débuts du consulat, la différence est inmiense. Les deux hommes ont bien le même but, combattre le désordre, comprimer PanarcUie : ils sont également d'accord bur le moyen, étouffer la liberté ; mais, il faut le reconnaître, la tâche était chez nous plus rude et plus méritante. En renversant le directoire, en délivrant les Français de ce qu'ils redoutent le plus au monde, la nécessité de faire eux-môm*es leurs affaires ; en transformant en lieu décent le tripot où ils étaieni lombés. en leur donnant beaucoup d'ordre et un semblant de légalité, oii les comblait de joie, d'admiration; on leur reiidail un tout autre service, un service bien autrement senti qu'en faisant aux Anglais la surprise de chasser le long parlement. Si c*eût été du moins pour en appeler un autre , et pour gouverner librement; mais non, c'était pour se mettre à sa place, en faisant à peu près comme lui, a^ec un degré de plus de force et de régularité. Aussi cnez les •Anglais point de transports d'enthousiasme, peu de reconnaissance; de rétonuement, de la crainte, une Haute idée de l'homme et de son génie, mais aucun changement pro« fond et considérable dans l'état du pays. Les sentiments comme les choses restent, ou peu s'en faut, ce qu'ils étaient la veille. Chez nous, complète métamorphose., la scène est transiuriiii 0 ; c'est un changement à vue.

108 fiSSAIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES.

Des résultais si divers exigeaieui» on le comprend, des moyens différents. Pour restaurer Tordre chez nous, pour faire ce grand effort, ce gidii J coup de théâtre, il fallait avant tout de la gloire, de la gloire éclatante et surtout immaculée. Jamais 11 n'eût été possible que le premier consul, aurail'ii eu deux lois sa force et son garnie. Ht chez nous ce qu'il a fait, s'il eût été régicide ou jacobin. Gromweli au contraire a pu tout à la iuis détruire et réparer, ébranler et raiTermir; il a pu jouer les deux rOles. C'est une grande faveur sans doute, et bien peu d'hommes ont reça cette double puissance ; mais à quelle condition lui a-t-elle été donnée? 11 a fallu trouver un peuple assez calme d'esprit, d'un bon sens assez imperturbable, comprenant assez bien ses intérêts pour n'avoir pas d'emblée^ de premier mouyement, par horreur instinctive, repoussé le remède qui lui venait de son empoisonneur. C'est surtout à Thoniieur de ce peuple qu'il faut citer le double caractère et la double puissance qui tout d'abord nous frappent dans Cromwell.

M'oublions pas non plus que s'il a reçu ces deux forces, il

ne lui a pas été donne de s'en servir également. Le révolutionnaire seul a vraiment réussi; le conservateur a échoué, ou du moins n'a pas fait tout ce qu'il eût voulu faire. Cette nation, assez raisonnable pour s'être soumi&e à lui, n'avait pas perdu la mémoire; elle acceptait ses services sans bviupalhie, sans véritable respect, comme une nécessité transitoire, et résolue à ne pas contracter aveclui une alliance indissoluble. C'est là ce que démêlait Cromr well, c'est là ce qui l'a retenu, au moins autant que l'humeur de son armée, quand il n'a pas osé se faire roi* <

11 y a toujours, même en ce monde, et quand on 8*en aperçoit le moins, une expiation pour les grands crimes* — Mourir à Whitehall dans le lit de sa victime, sous la pourpre et dans la puissance! quelle j nique faveur! Où donc est le bras de Dieu? — On oublie que pendant dix années une secrète angoisse n'a pas quitté cet homme un seul jour, et sur son lit de mort, à ces formidables moments si magniûqoement décrits par M* Guisot^ il a beau se réfugier dans un des dogmes de sa foi, s*y enfermer comme dans une citadelleT se dire qu'il a eu la grâce» se faire dire qu'il ne peut plus la perdre : ne sent-on pas qu'il n*en croit rien» que la terreur Tobsède, et que son expiation commence par cela seul qu'il la pressent? N'aF-i-*il pas enfin subi un autre genre de supplice, un tourment, moins terrible sans doute» mais qui, sans trêve, sans relâche, torturait son orgueil?

Ce tourment était la royauté. Nous ne Toulons pas dire

qu'un si puissant esprit eût la petite et vulgaire tentation d'un titre plus pompeux» d'un peu plus d'or à son manteau ; non» ce n'était pas un titre qu'il voulait, ce n'était môme pas un surcroît de puissance. En fait de pompe et de grandeur» il n'avait qu'à soubaiter» il pouvait tout avoir. Il pouvait se faire proclamer roi, là n'était pas l'impossible; mais aurait-il été roi d'Angleterre, c'est-^àdire roi dans son parlement? Chose étrange! Charles I*'

n'estime et n'ambitionne que la royauté absolue , la royauté sans contrôle» sans parlement; funeste passion qu'il a payée si cher! L'ambition de Cromvrell est tout autre : le pouvoir absolu , il le possède, il l'exerce» il en connaît les vices et les périls; ce n'est pas la royauté absolue qu'il lui faut, c'est la royauté limitée» celle qu'on

ne se doauc pas à soi-même^ la ropuié consealie, acceptée , celte royauté qu'il a détruite , mais sans laquelle il reconnaît que Loul est instable et précaire; son merveilleux bon seos le lui a révélé» 11 voit que daus ce pays .tel que l'ont fait les siècles » avec les mœurs, les traditions, les cro^auces de la vieille Angleterre, un pouvoir sans contrôle n'est qu'un expédient^ une violence^ une crise nécessairement tempo]?aire. Il sent la vanité de ce genre de puissance. Être roi comme Charles voulait l'être , ce serait un bochet pour lui* Il lui faut donc un parlement; mais où trouver un parlement avec lequel il puisse vivre? Là commence son impuissance^ et c'est cette impuissance qui devient son supplice. Il a beau sonder le terrain, ses peines sont perdues; sans cesse il y travaille, et toujours il éciioue. Obtient-il quelque brillant succès, la nation lui semble-t-elle en humeur favorable, peut-il espérer d'obtenir une assemblée telle qu'il la rêve, c'esi-à* dire disposée à traiter avec lui comme avec un pouvoir liîgiliuio, à ne pas contrôler la base de son gouvernement, à n'en contrôler que les actes; aussitôt 11 se met à l'œuvre : les électeurs sont convoqués , il les surveille , il les dirige ; on peut s'en lier à lui, ses candidats sont élus. Ce qui n'empécbe pas qu'une fèis réunis» une fois en sa présence, ils lui échappent. Ce parlement qu'il a couve lui-môme pour son usage, à peine éclos, devient un véritable parlement, un pouvoir qui se sent légitime et qui veut exercer ses droits, un pouvoir qu'une véritable royauté laisserait ^vivre impunément, mais qu'un dictateur doit briser. Anasl faut-il que Gromwell s'y résigne, et le voilà réduit une fois de plus à se passer de parlement.

Lk RÉVOLUTION D'ANGLET£RRB. « ili Ces tentatives réHérées et toujours vaines, ces assemltlées successivement élues, convoquées et dissoutes^ apparaissent dans le récit de H* Guizot avec una admirable clarté. C'est

une des parties de son livre qu'il a mises le piut; en saillie : ' on le comprend, car c'est là qu*esty à Trai dire, le nœud •politique de son sujet. Dans ces mécomptes de Cromiwèll, ou entrevoit l'issue de la révolution d'Angleterre. Il est bien évident que, sur un sol où les parlements poussent ainsi d*eux*méiaoie8 comme un produit spontané, comme une de ces plantes qu'on ne peut extirper, la dictature ne prendra pas racine. L'expérience en sera laite une fois pour toujours; On ne Ty verra plus. Ce qui manque i d'autres pays pour prétendre au môme privilège, c'est ce vieux sentiment, ce sentiment traditionnel, cette légitimité de la liberté qui» même sous Cromwell et malgré sa main de fer, se transmettait, se perpétuait ainsi par héritage. Là. gît toute la différence entre la révolution d'Angleterre et d'autres qui ont tenté de l'imiter. Pouvoir revendiquer ses droits et parler liberté, non-seulement sans alarmer personne, mais en ré- TSiUant chez tous de nobles souTonirs; pouvoir dire : t Nos pères en ont joui, voilà les biens qu'elle leur a donnés, » c'est, il faut en convenir^ une toute autre condition que d'être réduit à invoquer eu faveur de ce qu*on souhaite la

vérité d'une abstraction et la jastcsse d'une tlieorie.

Ce merveilleux bonheur de nos voisins ne paraît pas, en Térité, vouloir se démentir, car non-seulement ils sont en possession de la conquête qu'ils s'étaient promise, nonseuiement ils ont dcmné au monde le spectacle d'une lévolution qui, en les rendant libres, les a faits riches «et puissants; mais voilà, pour comble de fortune, que cettç

révolotioD rencontre enfin son historien, un homme, on

peut le dire, prédestiné à la comprendre, et qui la fait revivre avec autant d'éclat que de vérité dans un des plus beaux livres qu'aura vu naître notre temps. 11 est vrai que ce livre ne vient pas d'Angleterre ; mais, soit dit sans ofienser personne, c'est encore là un honheur de plus, une de ces chances qui n'appartiennent qu*à cette ié\ olution. Les divisions politiques, les partis qu'elle a jadis eolantés sont bien affaiblis sans doute, et même presque effacés ; mais il en reste assez pour rendre un historien suspect à toute une moitié d'un pays. Ici, l'impartialité est non-seuieoient réelle, elle est hors de soupçon; sans compter que pour l'ordonnance, pour la composition, pour tout ce qui tient à la forme, un tel livre, en naissant ches nous, n'a .certes pas perdu au change. Des historiens illustres, TAngleterre en a produit sans doute : elle applaudit même aujourdlmi, et nous applaudissons comme elle, à de brillants tableaux de son histoire nationale ; mais l'histoire conçue avec cette grandeur 9 cette simplicité, cette énergie que nous admirions lout à l'heure ; mais ce style nerveux, qui jamais ne s'agite pour amuser le lecteur, cet éckt d'un or pur et }amais brillanté, la révolution d'Angleterre, ne craignons pas de le redire, doit s'estimer heureuse d'être venue nous l'^prunter. L'orgueil ici nous est permis : nous avons sur le fond des choses, par respect pour la vérité, fait avec modestie la part de nos voisins ; il est bien juste, 4 notre tour, de nous faire aussi notre part. PuissÈouMous seulement avoir bientôt sujet d'être fiers de nouveau I puise M. Guisot se hÂter d'élever jusqu'au iàiie une œuvre portera si haut son nom I

LA

fiËSÏAU&AïION D£S SÏUARTS

Le 3 septembre 1658, Gromwell mourait & Wbitehall» et sonsoQyerain pouvoir tout entier passait en quelques heures dans les mains de son fils, comme un légitime héritage, aox acclamations du peuple et de Tannée. Jamais prince de Galles n'avait plus aisément succédé à un roi d'Angleterre. Tous les partis nés de la révolution, oubliant leurs querelles, se groupaient pour le soutenir; les royalistes couiw baient la tête, sans joie et sans espoir, résignés À force d'impuissance.

Vingt mois et vingt-six jours après ce facile début du nouveau protecteur, le 29 mai 1660, Charles 11 entrait à Wbitehall et prenait possession du trône de ses pères, à la clarté de mille feux de joie, au bruit d'applaudissements enthousiastes^ sans qu'un murmure se fit entendre, sans qu'il en eût coûté une goutte de sang.

Vit-on jamais plus étonnant contraste? L'histoire nous montre à tous les âges de brusques révolutions, de foudroyantes catastrophes qui dans Tespace d'un jour changent la face des États; mais où trouver .une restauration

114 ESSÀIS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES, s 'accomplissant ainsi d'elle-même? où trouver^ sur un sol fumant encore du sang royal, une monarchie rétablie sans combat, sans efforts, sans autre appui visible que les yœm de ses partisans et l'affaissement de ses ennemis ?

C'est le tableau complet de cette métamorphose à peu près sans exemple qui remplit les deux nouTeaux yolumes publiés par M. Guizot K Ces deux volumes ont le double mérite de ressembler beaucoup à leurs atoés et d'en être à la fois parfaitenients distincts : Part est le môme, et la perfection du récit au moins égale, peut-être encore supérieure; le sujet est d'un tout autre ordre. II est moins éleyé, mdns sérieux, moins émouvant : ce n'est pas un grand drame comme le règne de Charles i*% comme le protectorat de Cromwell ; c^est de la tragi-comédie politique. Ce fantôme de protectorat qui s'évanouit dès sa naissance, ces semblants de gouyemementg tantôt ciyils et tantôt militaires qoi toor

à tour lui succcVlciU et tour ;l tour abdiquent et disparaissent, s'annulant, s'éteignant i'ua par l'autre cette loyauté à qui le bien yienten dormant, impossible d*abord et bientôt nécessaire, qui ressuscite à son insu par les soins d'un mystérieux complice, et qu'à la fin tout le monde accepte, parce que tout le reste est usé et qu'il n'y a plus qu'elle dont on puisse essayer encore, tout cela n'est, à coup sûr, ni sombre ni terrible. C'est un spectacle yarié, récréatii^ souvent profond et toujours attachant, qui parfois provoque le sourire, parfois la réilexion, une sorte d'intermède d4 demi-caractére qui coupe et interrompt admirablen^nl lep graves tragédies auxquelles Tautem* uousja luit assister.

Page 1