PRÉFACE
L'histoire générale d'un grand peuple avance dans la progression successive des temps, avec cet enchaînement de causes et d'effets qui lie les époques entre elles , et fait nettement apparaître l'existence d'une nation comme celle d'un seul homme. Dans cette unité compacte d'événemens divers , dont se composent les annales nationales , se présentent des séries de faits qui se rattachent à un ordre d'idées bien distinct, à des principes dont le seul développement est un exemplaire fécond d'enseignemens utiles. Aussi la mission de l'historien est-elle de saisir dans son ensemble ces périodes nombreuses, de les unir et de les rattacher comme les anneaux d'une chaîne , de mettre en scène les actes du grand drame de la vie humaine 5 et de cette unité faire faillir une' moralité sans laquelle les plus beaux récits restent stériles.
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Mais vouloir étendi^e ces exigences aitx iovestigalions qui s'exercent isolées dans le domaine dédaigné de Thistoire locale, serait violer le caractère distinctif de ce genre de composition, qui est de raconter aux habitans d'une province ou d'une ville les fortunes de leurs vieux pères , les vicissitudes ignorées de leur terre natale, et de présenter de faciles matériaux dont il appartient à l'histoire générale de s'enrichir. Dérouler, avec cette abondance de détails que réprouve sans doute une œuvre de longue haleine, qui ne doit embrasser que les faces larges et saillantes des événemens , une multitude de petits faits dont le mérite de la chronologie relève l'importance , est le propre de l'histoire locale. Si parfois elle enregistre avec trop de minutie d'obsciu^ documens arrachés laborieusement à la poussière des archives, il faut4)ardonner à sa sollicitude, qui s'efforce, pour ainsi dire, de restituer nos papiers de £tmille. Ses pages, à vrai dire, sont privées de mou* vement et d'intelligence souvent, de philosophie presque toujours ; mais elles nous transmettent les annales paternelles , hérit^^e qui doit vivement émouvoir notre sympathie. Quelquefois au sein d'un champ solitaire s'élève une ruine, et cette ruine renferme tous les souvenirs d'une commune rustique : n'ébranlons point la dernière pierre qui la soutient encore, car elle rattache les années éteintes aux années présentes.
Ce respect religieux pour ce qui n'est plus semble avoir ravivé l'ardeur des études historiques. On se re* porte avec passion dans le passé , on le fouille curieu-* sèment, on interroge ses traditions, on recueille ses inonumens, et de tant de soins qudk|oes lambeaux
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incultea de récit sont souvent les tristes témoignages qu'il nous lègue de la vie sociale de nos aïeux : ne les dédaignons point cependant ces informes débris des vieux âges ; car le patriotisme vit de souvenirs.
Quelles ressources peut offrir à Thistorien une cité sans annales 9 privée de souvenirs, et dont les traditions affaiblies à mesure qu'elles ont été transmises d'âge en âge, sont enfin venues s'évanouir dans l'uni-^ formité de la civilisation moderne ? Si , à cette rareté des monumens historiques, se joint le peu d'importance des faits dont elle a été le théâtre, comment le lecteur soutiendra-t-il un récit décoloré, sans vie, sans intérêt, et que ne doivent jamais animer des peintures dramatiques ? Telles sont les causes qui se sont opposées peutêtre à ce qu'aucun écrivain , jusqu'à ce jour , n'ait recueilli d'une manière spéciale les événemens qui concernent la ville de Valence. On attache peu de prix à connaître les commencemens d'une humble ville de province ; quelles révolutions l'agitèrent ; si elle fut en proie à des dissensions intestines , ou si la paix fleiurit dans son sein. Ses tranquilles habitans, indifférens sur les enseignemens du passé, n'ont jamais demandé aiix siècles écoulés quels furent leurs ancêtres. Vécurent-ils heureux à l'ombre d'un gouvernement juste ? ont-ils gémi sous l'oppression des forts ? ils l'ignorent. Ils foulent en paix le sol paternel , que leurs devanciers ont peut-être jadis trempé de leur sang pour la cause de la liberté. Les fils jouissent tranquillement de l'héritage que leurs vieux pères ont, acquis au prix de bien des labeurs et de bien des peiiles.
Si , malgré ces obstacles qui surgissent du silence du
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hommes à cœur tiède, qui ne sauraient comprendre l'enthousiasme de la liberté et la généreuse indépendance qui enûanmiaient Tame des gens des communes. Certes, le caractère des races éteintes est bien diflR^rent de celui des races vivantes. La distance est aussi égale entre les bourgeois du moyen--âge et les boui^eois tels que nous les a faits la civilisation moderne 9 qu'entre les nobles du douzième siècle et ceux que le nivellement de la révolution de 17B9 a rappelés au rang primordial de simples citoyens. Le privilège constituait la bourgeoisie , comme il était Tessence de la noblesse. Le chef de la famille plébéienne transmettait à ses fils ses traditions ^ son énergique persévérance à soutenir ses franchises communales, son amour inaltérable et quelquefois violent de la liberté ^ enfin ses haines instinctives. Un homme riche du tiers-état se glorifiait de ses nombreuses années de bourgeoisie, avec autant d'orgueil que le noble eût pu le faire de son antique généalogie» On rencontre cette formule dans quelques documens écrits du moyen-âge : < Moi , bourgeois du lieu de 1 Valence, voulant mettre à usage les privilèges, » chartes, immunités et bonnes coutumes concédées B à nos pères, dont ne périra pas la mémoire, etc. » ; et cependant la mémoire s'en est éteinte. Aux mœurs rudes mais fortement caractérisées de nos pères, ont succédé des habitudes pacifiques et monotones : nos grossiers et belliqueux ancêtres , réunis par le son du beffroi, et courant en armes sur la place publique aux cris de Commune! Commune I sont maintenant remplacés par une génération que la force des choses a rendue amie du repos, et qui peut-être puise son bonheur dans sa propre inertie.
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Les registres manuscrits de la mairie de Yatenoe renferment beaucoup de particularités locales d'un bien minime intérêt, sans doute, mais qui dévoUent les usages de la cité , et relatent ses divisions Intestines pendant le cours des guerres civiles. Ils offrent de merveilleux exemples de la versatilité des opinions humaines. Il n^est pas rare d^y rencontrer des orateurs dévoués, qui adressent d'humbles harangues, tantôt au capitaine catholique qui occupe la ville, tantôt au chef huguenot qui s'en empare, et qui, protestant sans cesse de leur fidélité, promettent à Tun et à Tautre une foi quUls vont livrer bientôt au troisième survenant
Restent les immenses archives du département, reléguées sans ordre dans une salle basse de la préfecture , et livrées à une lente et infaillible destruction , si une main amie ne s'occupe à les préserver d'une ruine prochaine (i). Elles se composent des anciennes archives de l'évéché, du chapitre de Saint- Apollinaire, de l'abbaye de Saint-Ruf, de la famille des Poitiers, et d'un grand nombre de communautés et de seigneuries. Elles renfermaient jadis plusieurs chroniques que citent les religieux bénédictins dans leur Voyage l'UUridrs en France 9 et le père Lelong dans sa Bibliothèque historique. Il serait presque impossible maintenant de découvrir ces précieux documens, qui jetteraient un grand jour sur l'histoire du Yalentinois, tant a été grande l'incurie qui a présidé au classement.de oes archives. Les anti-
(i) M. le conservateur des archives, dont l'obligeance ne connaît point de bornes, s'occupe avec zèle du classement des documens écrits du moyen-âge, confiés il ses soins et à ses lumières.
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quaircs ne sauraient trop en regretter la ruine ; car c'est là que gisent les plus curieux monumens historiques de la contrée. Les chartes et les diplômes des abbayes, les titres des comtes de Yalentinois, les terriers des sires de Montoison , et tous les actes écrits du moyenâge s'y trouvent confusément agglomérés. C'est dans ce vaste dépôt des événemens humains que repose ensevelie la connaissance des mœurs antiques, des usages qui ne sont plus, des coutumes éteintes; et c'est en fouillant ces parchemins obscurs que l'on saisira la véritable physionomie des siècles écoulés. Mais le désordre est tel, que les titres intacts sont rares parmi ces effrayantes masses entassées confusément sur de vastes étagères. Les infatigables élucubrations d'un bénédictin pourraient seules faire jaillir quelques étincelles de ces cendres arides.
Vainement chercherait-on quelques détails historiques sur Valence dans les volumineux mémoires manuscrits des intendans de l'ancienne province de Dauphiné. Ceux de l'intendant Fontanieu , rédigés avec incurie et peu d'amour de la vérité, dénués de critique, de science, du plus léger intérêt, étonnent par l'effrayante quantité de volumes in-folio dont ils se composent : des secrétaires gagés ont sans doute su gré à Fontanieu de son indigeste compilation ; eux seuls en ont fait tous les frais d'invention. Au reste, la rédaction vicieuse de ces mémoire» fut générale dans toutes les provinces, et lorsque les travaux des intendans furent soumis à M. de Boulaînvilliers , il en rendit compte en ces termes : « La lecture des » mémoires que les intendans ont fournis à notre
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» prince^' fait connaître que, malheureusement pour » la France , il n'y en avait aucun qui ne sôit réellement » compris dans l'un de ces trois caractères, incapacité, » inapplication et prévention » (i). Les renseignemens statistiques qu'ils fournissent sur Valence sont à peu près nuls; on en trouvera de beaucoup plus étendus dans la Statistique du département de la Drome , par M. Delacroix. L'auteur a su joindre de judicieuses critiques à de savantes recherches, et son ouvrage servira de norme à tous ceux qui se proposent d'établir le tableau progressif du commerce et de l'agriculture dans le département de la Drome : travail dont on saurait apprécier l'importance, parce que, au bout de dix ans , quelqu'exactes qu'aient été les bases d'une statistique, il faut s'en procurer de nouvelles; toutes les branches de l'économie sociale ayant varié dans leurs modes d'existence, les élémens de la description statistique se trouvent dès-lors par la force des choses renouvelés , et présentent de nouveaux renseignemens à consigner, de nouveaux rapports à comparer.
Les résultats qu'offrirait une bonne statistique du département seraient également précieux pour le négociant, l'agriculteur, l'économiste et l'antiquaire (2). Elle présenterait le tableau des mœurs et des usages de la contrée, discuterait les intérêts de la richesse publique.
(1) État de la France, par le comte de Boalaiavilliers.
(a) M. Delacroix promet une deuxième édition de son ouvrage avec de nombreuses additions.
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et en établissant la puissance relative des divers cantons du département, en comparant ses forces et ses progrès , indiquerait la marche à suivre pour parvenir à d'heureuses améliorations commerciales. Des hommes qui dès long-temps habitent la contrée qu'ils veulent décrire, et dont les recherches scientifiques sont le fruit d'une longue expérience , devront seuls mettre la main à cette œuvre importante. En Tan X, les préfets furent chargés de présenter des mémoires statistiques sur leurs départemens, pour former ensuite de ces travaux séparés un seul corps d'ouvrage ; mais ils furent si inexacts , que l'entreprise ne put être exécutée. Avant eux, en 1697, les intendans des provinces s'étaient acquittés de leur tâche avec tout autant d'impéritie. Mais l'homme qui aura par lui-même acquis d'exactes notions agricoles et conunerciales , jugera bien plus sainement de l'état des choses. Ayant assisté aux progrès lents et successifs de l'industrie , il lui sera facile dès-lors d'en indiquer les résultats, et, en comparant son existence passée avec son existence actuelle^ d'établir de nouveaux modes d'amélioration corroborés par l'autorité de son expérience. C'est lui seul qui pourra rédiger avec aptitude une statistique qui ne se réduise pas à une simple table de matières , où les faits sont enregistrés avec cette aridité de style et cette superficielle appréciation des hommes et des choses qui décèlent évidemment la plume du bureaucrate.
Quand on s'occupera d'un ouvrage général sur la France, des statistiques ainsi rédigées seront d'un grand secours; les histoires particulières des villes offriront aussi d'immenses avantages; et si ces essais sur Valence
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parviennent à sauver de l'oubli quelques fragmens historiques, ils auront le mérite d'avoir épargné beaucoup de recherches longues et fastidieuses : ce sera leur seul titre à l'indulgence des amis de notre histoire nationale. Des détails de peu d'intérêt se trouvent énumérés dans le cours de ces essais ; ils provoqueront infailliblement l'ennui, et l'auteur eût évité cet écueil en supprimant la majeure partie de ses recherches; mais il a préféré sacrifier son amour-propre , en citant les faits de la plus minutieuse importance qui pouvaient jeter quelque lumière sur l'histoire de sa ville natale : il les a enregistrés , pour ainsi dire , tels qu'il les a rencontrés, les racontant par ordre de dates, autant qu'il lui a été possible, sans les lier entre eux par l'artifice des transitions , et sans les revêtir du prestige d'une élocution choisie : autrenient^ la tâche eût été au-dessus de ses forces.