CHAPITRE PREMIER
C'est bien souvent une recherche stérile de s'enquérir des vieilles origines des peuples et des fondations obscures des cités. La rareté des documens écrits et l'incertitude des traditions orales ne pouvant servir de base qu'à des conjectures sans crédit , la vérité dès-lors reste inconnue, et vainement tenterait - on , pour la dépouiller des voiles qui la cachent à nos yeux , de violer le silence de l'histoire. Égarés par un aveugle patriotisme , nos vieux annalistes se sont
nombre des habitans s'accroissait graduellement , fut bientôt élevée au rang de colonie romaine , et plus tard , sous le règne d'Auguste , en obtint solennellement le titre (i). Cet empereur substitua à son ancien nom , qui , en langage grec , signifiait vaillance ^ celui de Julia Valentia , probablement en mémoire de Jules César. Il la rangea aussi parmi les colonies militaires , et la peupla de soldats rendus inhabiles au maniement des armes par de trop longs services de guerre (2). A son tour, l'empereur Valentinien la distribua sous la première Viennoise (3).
La même incertitude qui règne sur l'origine de Valence s'étend aussi sur la fixation précise du peuple qui habitait son territoire : les opinions des antiquaires sont partagées à cet égard, et le récit des écrivains de la conquête est insuffisant pour dissiper l'obscurité qui couvre ces époques reculées. La Gaule méridionale , avant son envahissement par les Romains , était habitée
De AUobrogîbui , M.ss. de la bibliothèque royale, n.« 6oi4, fol. Sg. •* Roaldès, Fragmens sur VaUnee, M.ss. de la bibliothèque royale» n.<* 3oa y paisim.
(i) Onnf. Fannîn., Imper. Roman,
(a) Ftolémée, lib. II , cap. X. — Choner ^ Histoire du Dauphiné,
(3) Voyez les Notes et pièces justificatives y n.» i.
par une foule de petits peuples , dont le territoire bien souvent n'était guère plus étendu que celui de maintes commune! actuelles. Di£Férens de nom , de gouvernement , quelquefois de langage , ils formaient cependant un faisceau de nations diverses unies entre elles par tous les liens sociaux , à peu près comme est constituée la confédération suisse. Aussitôt qu'ils avaient à redouter une agression hostile , on les voyait se prêter une mutuelle assistance, et diriger leurs forces réunies contre Tennemi commun. L'histoire nous offre quelques détails intéressans sur les mœurs , le caractère , l'état politique de ces peuplades ; mais leur position territoriale est souvent indiquée avec beaucoup d'incurie par les géographes conquérans. C'est que de fréquentes guerres éclataient entre ces petits peuples , dont le voisinage alimentait la rivalité : le pays envahi du vaincu devenait alors celui du vainqueur, qui lui imposait et ses armes et son nom. Leurs fréquentes émigrations ont aussi contribué à jeter dans la géographie un trouble inextricable ; enfin , les Romains , devenus maîtres de la contrée , y introduisirent le système des colonies , et transplantèrent souvent des populations entières d'un canton dans un autre. Les variations continuelles que subirent ainsi les limites territoriales de ces
peuples, ont été pour les anciens géographes la source de beaucoup d'erreurs et de contradictions apparentes , lorsque Ton considère cette double instabilité des territoires et des nations ; ils n'ont fait que constater les vicissitudes de la conquête et les changemens occasionnés par des enyahissemens successifs.
Parmi ces peuples , les Cavares , ou hommes aux grandes lances (i) , occupaient, depuis Cavaillon, la rive gauche du Rhône jusqu'à la jonction de ce fleuve avec l'Isère (a). Ils avaient élevé sur ses rivages plusieurs villes , et Valence était une de leurs cités les plus considéifiables (3). La forme du gouvernement des Cavares était-elle républicaine , ou monarchique ? quelles révolutions agitèrent leur état politique? à quel degré de civilisation étaient-ils parvenus? Leur nom seul nous a été transmis isolé, comme si les vainqueurs n'eussent daigné parler du vaincu que pour raconter sa défaite. Avec une $i com-
(i) Bullet, Mémoires sur Ut langue celtique, tome II, page 81,
(2) PUne, Ub. III, cap. XXXVI.
(3) Strabo, Geograph., tib. IV, pag. 201. — Axmari RiTallii, De AUobrogibut, M.ss. de la bibliothèque royale, u,'* 6oi4* — Histoire ecclésiastique et séculière du Dauphiné, par R. Jugeais, M.ss. de la bibliothèque de Grenoble , n." 4^5 , page 88 et suivantes.
plète pénurie de documens historiques, vouloir dépeindre la situation sociale des G avares, serait substituer à la vérité des spéculations gratuites et d'ingénieuses fictions. Les peuples Gaulois, dont l'antique barbarie avait été adoucie par les bienfaits d'une lente civilisation, dès long-temps s'étaient fermés en coips de nation. Réunis aux Yoconces, leurs alliés, lès C avares constituaient une des républiques de la ligue des AUobroges , et commandaient à tous les petits peuples circonvoisins , qui n'étaient pas assez puissans pour s'isoler et s'ériger en peuplades indépendantes. Dans la grande lutte des Gaules contre Rome , ils opposèrent une vive résistance à l'agression ; mais leur sang fut inutilement versé pour la cause de la liberté. Les consuls Quintus Flaminius et Publius Furius , qui allaient combattre les Âllobroges, leur demandèrent le droit de passer sur leurs terres , et l'obtinrent par la force de l'épée (i). Réduits sous le joug de la conquête , ils cessèrent alors d'être Gaulois pour devenir Romains , ou plutôt esclaves des envahisseurs. Sans volonté , sans esprit national , faibles et livrés au profond abattement de la servitude , ils ne surent plus qu'obéir aveu-
(1) Polybc, lib. IV,
glément. Quelque dure que fût cette sujétion , puisqu'elle leur avait ravi la liberté , leur condition fut cependant mêlée de quelques douceurs, parce que leurs nouveaux maîtres , en s'incorporant à eux, les firent participer à leurs lumières, et implantèrent au milieu d'eux les arts et l'industrie , ressources précieuses qui contribuent si puissamment au bonbeur des peuples (i).
(i) Voyez les Notes et pièces justificatives ^ n.* a.
SUR YALENGE.