‹ Essais historiques sur la ville de ValenceChapitre 27 sur 50 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Depuis que la France ne forme plus qu*un seul état , que ses TÎeilles proYÎnces , distinctes autrefois , maintenant réunies , sont régies par une loi commune, les antiques et nombreuses races d'hommes qui constituaient jadis sa population se sont , par la force des choses , ployées au ton général, et dès long-temps oqt perdu leur caractère primitif. Les races méridionales se sont plus lentement livrées à cette fusion, parce que chez elles le type primitif était plus fortement empreint. Dans les hautes montagnes du Dauphiné et dans quelques cantons de la Provence , où les mœurs , les coutumes , la vie

sociale 9 ont été, il est yrai, polies par 11dfluence de la civilisation moderne , est demeure intact néanmoins l'ancien langage 9 tel , à peu près , qu'il était parlé au moyen-âge. Mais daos beaucoup d'autres provinces où l'esprit des masses est moins fortement caractérisé , plus facile 2 se ployer aux innovations, la langue nationale, désormais décolorée, s'est presque éteinte , abandonnée aux classes rustiques. Cette langue n'était pas une ; elle variait dans ses formes , dans sod accentuation ; elle s'appropriait aux contrées diverses ; chaque ville , chaque bourgade lui imposait des modifications locales. Par exemple, ce serait une erreur de croire qu'en Dauphiné l'unité territoriale emportât l'unité du dialecte : de nos jours , il en existe encore de vivantes traces, affaiblies, il e^t vrai, par le mélange de la langue française, mais qui témoignent, à ne pas s'y méprendre , cette multiplicité de langage. Dans le liautDauphiné, et généralement dans toute la partie montueuse , le patois est encore vierge des agressions de la langue française : dans la partie basse , au contraire , sur tout le littoral du Rhône , il s'est complètement vicié. Le frottement des classes, la fréquence des relations entre les hommes des champs et ceux des villes , la marche progressive de Fin-

dustrie , enfin les établissemens scolaires fondés au sein des plus humbles villages , chassent incessamment le vieil idiome , et sans retour lui substituent le langage commun, tes vieillards se plaignent de cette décadence, regrettent que les mots nationaux tombent en désuétude , et, comme il a coutume, d'arriver , disent en leurs propos que les jours à venir, qui ne doivent pas être à eux , ne vaudront pas les anciens. Avec eux. meurt la langue vulgaire : les jeunes hommes ardemment la détruisent , en y introduisant des uiots français , croyant par là se faire honneur auprès de leurs concitoyens. Au village, tous les jours pareille chose arrive. A la ville , il n'est si mince artisan qui ne s'énonce en français , incorrectement sans doute, c'est défaut d'étude, mais de manière cependant à ne pas faire fuir comme jadis l'étranger qu'étonnait son langage barbare. « Nous fumes deux jours sur le Rhône , » écrivait Racine à Lafôntaine , en 1 66 1 , et nous » couchâmes à Vienne et à Valence. J'avais » commencé dès Lyon à ne plus comprendre » le langage du payjs , et à ne plus être intelli- » gible moi-même. Ce malheur s'accrut à Va- » lence, et Dieu voulut qu'ayant demandé à » une servante un pot de chambre, elle mît » un réchaud sous moq lit ; vous pQuvez vous

ÀOa ES9AI8 HISTORIQUES

« imaginer les suites de cette maudite ayentmç. 1 et ce qui peut arriver à un homme endorm • qui se sert d'un réchaud dans ses nécessité » de nuit i • Les choses ont bien changé depuis Racine , et certes il ne s'écrierait pas maintenan: « qu'il a autant besoin d'un interprète qu'an » Moscovite à Paris » (i).

On dit que la langue d'un peuple est rexpressios fidèle de son existence morale , de ses habitudes, de ses mœurs, et cependant le dialecte de h ville de Valence est privé de vie , ses iQtonatioo> sont monotones, ses désinences lentes , faiblement accentuées, paresseuses. Plus que partout ailleurs, le patois s'y est corrompu parla force des choses , francisé pour ainsi dire. Ayec lui se sont perdues les chansons, car chaque patois a les siennes , les coutumes locales , h traditions transmises d'âge en âge, frappantes représentations du génie des peuples. L'antiquaire déplorera la décadence du dialecte yalentinois , parce que lui seul , en conservant le souvenir des événemens passés , aurait révélé les causes de faits purement locaux désormais perdus pour l'histoire de la contrée. D'où est née cette vieille inimitié qui pendant si long-teknps a divisé

(i) Septième lettre de Racine.

SUR YAIENGE. 2oS

deux Tilles rapprochées, Valence et Romaas?

Xics habîtans de cette dernière , turbulens 9

inquiets, différens de leurs pacifiques voisins par

leurs mœurs républicaines , ont toujours nourâ

contre eux une aversion nationale qui de no6

jours encore se réveille quelquefois^ Pourqpoî

entre ces deux races d'hommes une si complète

séparation de sentimens politiques , d idiomes ,

d'habitudes domestiques ? Pourquoi cette hostilitç

instinctive, cette jalousie patriotique, <{ui éclatent;

dans leurs relations sociales, maintenant nuances

légères de leur caractère , mais qui, lorsqu'on se

reporte en arrière, sont vivement empreintes 4çfi

couleurs de la vérité, et peignent clairement iep

mœurs originales de ces deux pei^pl^ voisiqs

, et rivaux ? Ces causes 9 il les aurait fallu piM^egr

, dans les traditions dont était dépositaire le patois;

. mais celui-ci allant chaque jour en s'affaiblissant,

I a cçssé de nous ri^éler les idées , les opinions ^

le mode d'existence de nos pères. Le patois , pur

de tout mélange, nous aurait également appris

l'origine d'une foule d'usages locaux, de coutumes

traditionnelles , de proverbes et de sentences

populaires, qui, sans doute, reposent sur des faits

et des événemens historiques, et dont la mémpire

et la pratique se sont évanouies insensiblement

avec Tidiôme qui les transmettait d'âge en âge.

2o4 ESSAIS HISTORIQUES

Avec lui se sont éteintes les fables merveiUeuse! du moyen-âge , mythologie fantastique des peu pies modernes , et ces vieux contes qu'on écoutait jadis aux veillées de lliirer. Il consacrai les récits du foyer domestique , les croyance superstitieuses, et ces pieuses légendes du saiodont maintenant encore on célèbre la fête at village par les jeux et les danses. Ces légende^ souvent bizarres, mais pleines de mouvemec:

et de vie, étaient en grand honneur auprès è peuple ; c'était là toute sa littérature , grossière. il est vrai , renfermée en d'étroites limites , mé naïve, dramatique et par fois ornée de tous les prestiges d'une imagination poétique. Ce^ vestiges du passé bientôt ne seront plus , chassé> chaque jour de la mémoire des hommes par t cours régénérateur de la civilisation moderne. A-peine quelques vieillards en conservent -ils encore de légers souvenirs qu'ils ne légueront pa? à leurs fils. Si l'antiquaire déplore la décadence du vieil idiome, le philosophe doit s'en applaudir, parce que l'unité de langage chez un peuple contribue puissamment à l'activité de «es relations commerciales , à tout ce qui constitue le bonheur et la perfectibilité de sa vie sociale.

On sait que la langue provençale était commune autrefois à tous les peuples de la France

SUR YALENCB. floS

méridionale : Auvergnats , Gascons , Dauphinois et Provençaux parlaient le même idiome, et, confondus par cette communion de langue, s'appelaient aussi du nom générique de. Provençaux. Étaient Provençaux aussi les hommes du pays de Yalentinois ; car ce comté relevait tantôt des dauphins de Viennois, tantôt du marquisat de Provence. Par conséquent, le provençal était le dialecte vulgaire de Valence ; dèslors même origine , mêmes variations dans les formules , mêmes périodes de mutations grammaticales , opérées par les envahissemens : des peuples conquérans , ou par les révolutions des siècles. Mé du latin, qui peu à peu allait se corrompant, et plus tard s'enrichissant des nombreux larcins qu'il fit à la langue catalanme , Tidiôme roman était parvenu dans le cours du douzième siècle à ui> haut degré de civilisation grammaticale. Les Français rappelèrent la langue A'oCj pour le distinguer du leur qu'ils appelaient la langue à'oil. Le roman était donc en vigueur à Valence : de nombreux documens écrits , dés terriers de seigneuries , des cartulaires d'abbayeja, les taxes des villes , rédigés en provençal , nojus le témoignent clairement (i). Dès-lors, ce fait

(i) Voyez les Note$ et piêcet juttifcaiivef , n.« 39,

S06 SflSilS HUTOBIQtTKg

seul rend inutiles toutes recherches philologiques sur le dialecte de Valence. Lorsque les province^ du midi furent annexées à la France , lai langue û'oilj langue de la conquête ^ prévalut sut si rivale , et se substitua à Tidiôme national ; tandis que la langue dW^ s'affaiblissant chaque jour, vit sans retour s'éteindre sa littérature qni , pendant plusieurs siècles , avait briUé d'un si u éclat. De ses ruines naquirent de nombreux dialectes qui 9 dans la Provence et le Languedoc, conservèrent encore du nombre et de lliarmonie. mais qui furent moins purs et dont fut moins riche la diction dans la Bourgogne et le Dauphiné, à cause de Tintroduction des idiotismes de h langue française. Chaque ville se créa un langage particulier, ou patois, en vigueur longtemps , mais qtii de nos fours s'efface insensiblement, comme fit jadis la langue provençale. La littérature du patois de Valence était pauvre , sans doute , sans philosophie et sans art , et sa poésie ne s'étendait pas hors du domaine de imagination , comme toutes les langues dont la grammaire incuke n'est point encore fixée, et qui sont enveloppées des langes de leur enfance. Des fabliaux, des légendes, des contes appelés dans le langage du pays des fraibouks, et des chansons , voilà toutes ses richesses. De

SUE YAIEXCE. UO'J

ces chansons , quelques-unes vivent encore dans la mémoire des vieilles gens : en voici une répandue dans toutes les provinces méridionales de la France , mais qui est écrite en langue Talentinoise :

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