CHAPITRE IV
Henri devient roi de France, sous le nom de Henri iv.
Les dix années suivantes sont stériles pour l’histoire du Béarn ; mais c’est précisément à l’année i583 qu’appartient l’événement qui lie l’histoire de cette principauté à celle du royaume de France. Le duc d’Anjou , frère du roi , mourut à trente ans, et sa mort donnant ouverture aux droits de Henri de Navarre, celui-ci n’eut plus à combattre seulement comme chef du parti des huguenots , mais comme héritier de la couronne.
Le siège de Paris, l’extinction de la race des Valois dans la personne de Henri ni, la bataille dTvry et l’abjuration de Henri iv mirent fin à la guerre civile.
Devenu roi, Henri rendant compte à sa sœur du combat d’Aumale, où il avait tant exposé sa vie. ajoutait: « Ceux qui ne s’y sont pas trouvés » doivent avoir bien des regrets, car j’ai eu affaire »de tous mes bons amis, et je vous ai vu bien » près d’ctre mon héritière. » Quelques mois après cette journée, il appela Catherine auprès de lui;
Catherine était adorée en Béarn ; le peuple la voyait partir avec regret; elle éprouvait elle-même une espèce d’émotion inconnue. Un jour dans sa maison de Castel-Buziat , que la reine sa mère avait fait bâtir, elle écrivit ces mots sur la muraille: • ■Quo me fatavocant* Les Béarnais cherchèrent ù la retenir; mais Catherine était toute résolueà venir trouver son frère à son mandement; elle forma un conseil de régence, auquel elle recommanda ses Béarnais dans les termes les plus tendres. Elle partit enfin, les yeux baignés de larmes, disant adieu au peuple qui se pressait autour d’elle pour la voir encore une fois. On raconte qu’une femme lui dit : « Et Madame, plan vedem l’anade com »de la voste may ; mas nou veyram pas la atournade (i). » Ce triste présage augmenta la douleur publique.
L’esprit de la ligue agitait la Bigorre; quelques factieux cherchaient â s’emparer de cette province; la présence de Catherine les avait contenus dans leur devoir; mais après son départ, ils prirent les armes, et Tarbes fut assiégé. Catherine avait prévu leur dessein; les capitaines des Béarnais étaient chargés de veiller à la défense de la Bigorre. Incamps envoya sur-le-champ cent dix arquebusiers que Bénac eut l’adresse d’introduire dans la place assiégée, à l’insu des ennemis. Sus y con-
(i) Madame, nous voyons votre départ comme celui de votre mère, mais nous ne verrons pas le retour.
duisit lui-méme trente maîtres et quatre-vingts arquebusiers à cheval. Le siège fut levé, niais les rebelles implorèrent alors le secours du marquis de Villars. Ils écrivaient à ce général : « La porte » vous est ouverte pour piller la Bigarre et courir » le pays jusqu’à Bayonne. La Bigorre sera à vous; » et de Béarn vous en retirerez, devant qu’on pér- » mette à votre armée d’y entrer, cinquante mille » écus. » Cette perspective séduisit Villars ; il marcha vers la Bigorre avec son armée; Sus ramena en Béarn ses troupes et celles d'Incainps; Villars entra sans obstacle dans les places de Bigorre; une seule lui résista, c’était Lourdes, défendue par le capitaine Incamps; Villars l’attaqua, mais en vain; craignant detre arrêté trop long-temps par un siège en forme, il se hâta de marcher vers le Béarn. Incamps, de son côté, laissa le commandement de Lourdes à d’Espalungue , et courut défendre Naï, dont il était gouverneur; là, se rassemblaient les forces destinées à s’opposer à ^invasion de Villars. Le général français avait fait sommer les administrations du Béarn de traiter avec lui de la rançon du pays, et les menaçait, à leur refus, des dernières extrémités de la guerre; ces menaces furent sans effet. Il fit sommer, par un trompette, la ville de Pau. t Belle boutade, dit Ologaraï, mais mieux rabrouée par le baron de Lons, gentilhomme valeureux et nourri dès son enfance parmi les plus grandes armées. » Cependant l’avant-garde des ennemis fut arrêtée devant Pontac, village qui
n’était nullement tenable, par un petit corps de troupes sans canon. Du Laur y conduisit toute la cavalerie; la garnison résistait ëncore. Enfin toute l’armée de Yillars se réunit devant la place; alors le capitaine Lamothe -évacua le village et effectua sà<retraite sans être inquiété. Quelques divisions entre le? chefs des troupes rassemblées à Naï, empêchèrent le secours de ’Pontac. Les registres de cette petite ville contiennent un détail de ce siège, curieux par sa naïveté : «X’an mille cinq centno- » bante-deux , et lou ters du mès de décembre , » esté assiégade la présente ville de Pontac, per
• lou marquis de Yillars, accompagnai de grand » nombre de cavalerie et de deux gros canons et un » courtaut. Là , on fon bruslades lo nombre de
• cent cinquante maisons, et demoura en la pré- » sente ville, hoeyt jours; et persoque las forces » d’en pays qui eren en la ville de Naï- et aux vil— •lages de l’entour, non viengon per nous secourir, »ce que videns et craignons fassen trompais, nos » em sortim la noeyt sixième après deudit mées.
• Estant aixi sortits, Ion dit marquis et sa ligue
• entran dans la place et fort de guerre; on y fut
• beaucoup de violemens et forçamens à toutes » las hemmes qui y trouvan , tant à las vieilles
• adgades de plus de quonte-vingts ans; que a las » jouenes mendres de douze ans ; que aussi lou
• plus grand pillage que jamais sic estât en place
• du monde, sans y leshar rens que la terre; et après
» on ladite ville y viengon une grandie ranlaudie » de la contagion que ledit marquis et sas gens y
• lécha , talement que de ladite contagion’ y mori » très cent personnes , et si bien ledit marquis y
• perdo deux cents hommes; et aussi los loçs de » ger esten fors mautraitats et pillats , et nion aute
• d’en païs. » Villars se retira sans rien entreprendre
de plus, et son expédition se réduisit à piller trois villages. !' •• J; .... ' . v.:v - t; -v • v
Henri ne tarda point à récompenser les services du haron de Lons , chambellan de Navarre : il le nofnina colonel général de l’infanterie et maître de l'artillerie en Navarre et en Béarn; déjà il lui avait assigné , quatre ans auparavant , une gratification de quarante mille livres sur le domaine de Béarn.
Saint-Geniès était mort; Henri lui donna pour successeur Jqcques de Caumont, sieur, de la Force; c'est celui1 dont la Henriade raconte l’étonnante aventure. Dans la commission du nouveau gouverneur, le secrétaire d’état, Loménie , lui avait attribué le pouvoir de faire vivre les gens de guerre par étapes, de faire punir les gens de guerre par le prévôt, et d’assembler . le ban et arrière-ban. Lorsqu’elle fut présentée au conseil , les syndics y formèrent opposition ; ils présentèrent trois sujets de plainte. i°. On ne peut faire des étapes «ans faire des cotises, et les cotises ne peuvent avoir lieu sans le consentement des états ; 2°. il n’y a point de prévôt en Béarn , et la juridiction
meme sur les gens de guerre appartient aux officiers de justice déjà établis et ne peut leur être ôtée ; 5°. les Béarnais ne sont point sujets au ban ni à l’arrière-ban. Cette réclamation était juste; le conseil ordonna qu’à cet égard, les fors, coutumes , privilèges , usages et libertés seraient observés , sans que les provisions du sieur de la Force puissent y donner atteinte.
De nouvelles lettres-patentes attribuèrent au gouverneur le droit de pourvoir aux offices , autres néanmoins que ceux de la chancellerie du conseil et de la chambre des comptes. On exceptait aussi l’office de sénéchal , de procureur général au sénéchal, de colonel de l’infanterie, des capitaines des Parsans et du gouverneur de Navarrens. Toutes ces premières charges demeuraient à la nomination du roi. Les autres étaient abandonnées au choix du gouverneur.
Aucun office n’était encore vénal en Béarn. ,5^. Ologaraï, auteur contemporain, l’atteste; une circonstance seule pourrait faire présumer le contraire. Augustin Loyard , maître des requêtes , pourvu d’un office de conseiller, jura, avant sa réception , qu’il n’avait point acheté cet office ni directement ni indirectement , et qu’il n’avait donné ni argent ni autre chose pour servir de prix.
Un pareil serment ne fut exigé en France que lorsque la vénalité des offices fut publiquement éta-
Henri choisit avec soin ceux qu’il plaça dans ses anciens états. Armand de Ferrier , ce célèbre ambassadeur de la France au concile de Trente, fut nommé chancelier de Béarn et mourut à Pau , en i585, âgé de 79 ans. Michel de Huraut, sieur du Fai, petit-fils du chancelier l’Hôpital , héritier de son nom , de ses talens et de ses vertus , remplit la place de chancelier de Navarre. Il eut pour successeur Calignon, ce célèbre rédacteur de l’édit de Nantes ; Calignon fut successivement secrétaire de Henri , intendant de ses armées , intendant général de sa maison de Navarre, membre du conseil des finances et chancelier de Navarre : places qu’il n’avait jamais sollicitées ; t S’il eût été cathodique, disait Henri, je l’aurais fait chancelier de » France. * Le conseil de Béarn eut pour chef un de ces de Mesmes dont le nom est sacré dans les fastes de la magistrature. Parmi les membres du conseil , on remarquait Gillot, l’un des auteurs de la satire Ménippée. Le vieux Sponde , secrétaire de la reine Jeanne, avait été long-temps le conseil du prince et l’oracle du pays. Henri de Sponde , son fils, et filleul du roi, se distingua par son érudition , remplit successivement plusieurs places de magistrature , et mourut évêque de Pamiers, laissant après lui de nombreux ouvrages, et, ce qui vaut mieux , laissant à ses successeurs l’exemple d’une vie entièrement consacrée aux pauvres.
Le roi, tranquille possesseur de la France, s*
livra au mouvement naturel de son cceur : dès qu’il put se venger , il en perdit l’envie ; une amnistie générale fut accordée à ceux qui avaient pris les armes contre lui , soit en Navarre, soit en Béarn , et quel que fût leur culte.
Cette même année fut marquée par le mariage de la princesse Catherine. Jamais princesse ne fut aussi fréquemment recherchée. • Premièrement » dès qu’elle fut née , à savoir le sept février i558, »il fut convenu de la marier à François, fils de s France, duc d’Alençon. Ensuite le roi Henri m » revenant de Pologne, la désira; et tient-on que * si le roi l’eût vue il l’eût épousée. Mais la royne
■ mère, Catherine de Médicis, la lui figura naine » et contrefaite, ce qui était très-faux; car elle était » de stature médiocre et d’une belle taille; bien » est vrai quelle avait une jambe un peu courte ,
■ qui est une note de ceux d’Albret, comme était
■ Alain, sire d’Albret, bisaïeul de Catherine. Ladite » royne mère fit à sa fillole ce bon office , voulant » désadvancer le roi de Navarre. » Le duc de Lorraine, qui fut depuis son beau-père; le roi d’Espagne, Philippe; le duc de Savoie; le prince d’Anhalt, se mirent ensuite sur les rangs. Élisabeth la demanda pour le roi d’Ecosse , lui assurant que si pour l'ainour d’elle, elle passait dans son île , elle lui laisserait après sa mort la couronne d’Angleterre. Enfin le comte de Soissons et le duc de Montpensier aspirèrent à la main de Catherine.
Henri la donna au duc de Bar , fils du duc de Lorraine. Jamais princesse ne manqua autant de mariages ; elle s’en consolait en disant avec gaîté :
Grata superveniet quœ non spcrabitur hora.
Cette heure vint , et ce fut le terme de son bonheur ; elle cherchait à charmer ses ennuis dans le commerce des muses ; elle jouait bien du luth , chantait encore mieux , et faisait assez bien des vers. Une mélancolie profonde marque ses derniers écrits ; le chagrin abrégea sa vie ; elle mourut en 1604, ne laissant point d’eufans. On la sollicitait de se faire catholique : « Non , dit-elle , je » ne serai jamais d’une religion où il me faudrait » croire que ma mère est damnée. »
« 599. L’édit de Nantesavait établi la tolérance en France
en faveur des calvinistes ; il restait à l’établir en Béarn en faveur des catholiques. Henri publia une loi par laquelle il rétablissait en Béarn l’exercice public du culte catholique ; deux évêques furent nommés ; on leur assigna des appointemens fixes; mille écus à l’un et six cents écus à l’autre; ils furent établis dans les anciennes maisons épiscopales , et la loi leur accordait la faculté de racheter les biens dépendans anciennement de leurs évêchés. Le gouverneur eut ordre de choisir douze paroisses où l’on pût rétablir le culte catholique de manière à y faire participer commodément les catholiques du Béarn ; on assigna sur le domaine
les appointemens des douze curés. Enfin tous les Béarnais, calvinistes ou catholiques, devaient, indifféremment et sans distinction de culte , être admis aux charges , offices et dignités. Cette loi
reçut en Bearn son entière exécution. Le conseil
présenta quelques observations au souverain qui daigna lui-même y répondre. Une de ces observations concernait la permission accordée^par l’édit à toutes personnes ecclésiastiques de visiter les malades catholiques ; le conseil demande au roi d’excepter les jésuites, et de défendre leur admission en Béarn. Le roi laisse au conseil la liberté de statuer lui-même sur cet objet ; le conseil rend alors un arrêt par lequel il défend de recevoir les jésuites dans le pays soit pour y résider , soit pour y remplir les fonctions ecclésiastiques; il mande aux évêques et autres sujets du roi d’y tenir la main.
Jacques de Castille, baron de Castelnau , ob- «599. tint, comme une récompense de ses services , la place de sénéchal de Béarn ; mais le sénéchal devait être Béarnais, et Castelnau ne l’était point.
Les états réclamèrent contre ce choix : Henri , fidèle aux lois de sa patrie , révoqua les provisions ■accordées à Castelnau , et choisit pour le remplacer Joseph de Montesquiou , sieur de Sainte-Colomme. Montesquiou était né Béarnais ; et, quoique d’une famille étrangère au Béarn, il avait été naturalisé dans le pays par son alliance avec l’hérr-
tière de Sainte - Colomme. C’est ainsi que les Grammont, les Gontaut-Saint-Geniès et les Gontaut-Biron devinrent Béarnais par leurs mariages avec les héritières d’Ândoins , d’Andaux et d’Arros.’ Le nouveau sénéchal prétendit avoir le droit de siéger à la première place dans la chambre criminelle : le conseil rejeta sa demande. « Vous
• avez, lui dit-on, une cour séparée, votre juri- » diction particulière et vos officiers propres; de
• son côté, la chambre criminelle a été créée sou- » veraine et unie au corps du conseil ; elle a un
• président particulier établi en titre d’office, et » jamais aucun de vos prédécesseurs n’a présidé » dans cette chambre. » Sainle-Colomme ne paraît point avoir réclamé contre ce jugement du con-
1600. scil. L’année suivante, il obtint du roi les pouvoirs nécessaires pour remplir les fonctions essentielles de sa place, il tint les assises, et jugea les crimes dans les villes et villages du pays.
160t. Henri ouvrit l’année séculaire en accordant une grâce spéciale à la ville qui l’avait vu naître. Pau fut déclarée exempte de tailles : sa eontribu- ' tion était réglée à soixante-deux feux; elle supportait alors une imposition de cinquante sols. Ces exemptions diminuaient les revenus du trésor; le roi seul en supportait la perte. Lors même qu’il eût fallu rejeter le tribut de Pau sur les autres villes, elles auraient vu sans peine cette distinc* tion accordée à la patrie de leur bon roi.
L état du Béarn était heureux et tranquille; la justice et la paix y fleurissaient à l’ombre du trône. Nous en avons un témoignage irréfragable dans ces paroles de Henri : «Si Dieu me prête vie,
» disait- il aux députés de Beauvais, j’établirai » parmi vous le même ordre qui règne en mon
• pays de Béarn; les plus longs procès n’y durent » que trois mois , et ne sont si hardis les juges de » prendre épices , sinon à la plus petite mesure.
• J’ai deux villages dans mon pays de Béarn, con- » tinuait-il , séparés par une rivière : dans l’un ne » s’est jamais dit de messes , dans l’autre ne s’est » jamais fait de prêche; et pour cela ne laissent les » habitans de vivre entre eux comme frères. » :
Sous le règne de Henri parut la première his- iCo9. toire de Béarn que l’on ait imprimée ; elle est d’Ologaraï. Je n’ai été frappé que d’une seule idée de cet écrivain; c’est celte prière qui termine son ouvrage :( « O cieux ! soyez favorable à votre oint;,
• faites-le vivre en postérité; accroissez sa gloire,
» prolongez son règne; que les fils de ses fils » l’aient toujours pour modèle , régnent comjns
• lui et soient obéis comme lui avec l’amour et » l'affection de leurs sujets. »
ÏJn effet Henri , quoique occupé de la France, sepihlc n’avoir jamais perdu de vue le Béarn : il y traitait ses affaires domestiques; c’était sa famille. S’il fixe en i 592 un apanage à sa soeur, c’est à la chambre des comptes de Pau qu’il adresse
ses lettres ; c’est là qu’il dépose ensuite le contrat de mariage de cette princesse avec le duc de Bar. Lui naît-il un enfant? il l’écrit lui-même à ses compatriotes; le second de ses fils est nommé Gaston ,nom propre des anciens princes de Béarn.
1606. Lorsqu’on 1606 , il donne au fils de la belle Gabrielle l’hôtel que les rois de Navarre possédaient à Fontainebleau , cette donation est consignée dans les registres de la chambre de Pau. En un mot , Henri cherchait à ne jamais confondre en lui le souverain de Béarn avec le roi de France. Il refusa long-temps de confondre son domaine privé avec le domaine de France. Le parlement de Paris le pressait en vain d’unir à la couronne les fiefs qu’il possédait dans le royaume : Henri résistait à cette demande; et son esprit droit et juste ne voyait que de vains sophismes dans les raisonnemens employés par les défenseurs du domaine. Cependant il consulta de Belloi , magistrat vertueux , distingué par son héroïque fermeté à défendre autrefois la cause de Henri. Le roi avait récompensé ses services en le nommant avocat-général au parlement de Toulouse. De Bellôi examina les principes qui peuvent décidër la réunion des domaines; elle lui parut conforme à l’intérêt de l’état : il exposa son opinion dans un mémoire où les agens du fisc trouvent encore aujourd’hui leurs plus fortes armes. N’oublions pas de remarquer que de Belloi s’exprime ainsi sur
l’indépendance du Béarn : « Ceux de Béarn scm* blent avoir prescrit leur liberté. » Calignon, juge impartial et non moins éclairé que de Bëlloi, déclara comme lui, après un examen des titres primitifs , que l’indépendance et la souveraineté du Béarn étaient incontestables. Alors Henri dé- 1607. clara publiquement que toutes ses possessions mouvantes de la couronne avaient été réunies au domaine '.à l’instant de son avènement au trône ; la Navarre et le Béarn demeurèrent dans leur indépendance; elles eurent un gouvernement séparé
de l’administration française. Un conseil-d état
propre à la Navarre et au Béarn était fixé à Pau ; un secrétaire d’état servait auprès du gouverneur; un autre était fixé près du roi : son titre était : Secrétaire d’état de Navarre et de Béarn.
Ses provisions avaient été registrées à la chambre des comptes de Pau. Laminie remplissait cette place : c’est lui que Henri nommait Y honnête gentilhomme.
Le clergé avait souvent demandé à Henri de consacrer son autorité au rétablissement de la religion catholique. « Je sais , leur répondait Henri,
» que la ircligion et la justice sont les colonnes et
• les fondemens de ce royaume; et quand elles i n’y seraient point , je les y voudrais établir, mais
• pied à pied, comme je fais en toutes choses. Je » ferai ensorte que l’église soit aussi bien quelle
• était au temps de Louis xn; mais il faut, par
• vos bons exemples , que vous répariez ee que les
• mauvais ont détruit, et que la vigilance recouvre »ce que la nonchalance a perdu. Vous m’avez » exhorté de mon devoir , je vous exhorte du
• vôtre. Faisons bien vous et moi; allez par un » chemin et moi par l’autre ; si nous nous rencon- » trons ce sera bien fait. Mes prédécesseurs vous » ont donné des paroles avec beaucoup d’appareil, » et moi , avec ma jaquette grise , je vous donnerai
• des effets : je suis tout gris par le dehors, mais
• tout or au dedans. »
Cette protection promise au clergé lui fut accordée avec éclat en Béarn. L’évêque de Lescar »<k>y. fut rétabli dans sa ville épiscopale, et son chapitre reprit une nouvelle existence. Les évêques de Tarbes et de Dax obtinrent la main-levée de leurs biens situés en Béarn et compris dans la saisie générale ; des missionnaires éclairés vinrent; prêcher la foi ; on distingua parmi ces nouveaux apôtres trois barnabites , envoyés d’Italie pour former en Béarn une colonie de leur ordre ’ l’un d’eux se nommait Colom , et était fils d’un secré-, taire de la reine Jeanne. Enfin , Henri cjonna la moitié de la dîme de Sainte*Marie à l’évêque d’Oloron , sous la condition expresse d’entretenir ua bon prédicateur dans son diocèse. Ainsi, sans employer la violence à déraciner l’hérésie , il la. calma ; il assoupit le fanatime de l’une et de l’autre religion; enfin, il atteignit le but qu’il s’é-
tait proposé dans sa harangue aux députés du parlement : «Il ne faut plus , disait-il , faire de dis- » tinction de catholiques et de huguenots ; il faut »que tous soient bons citoyens Je suis roi
• berger, qui ne veux répandre le sang de mes
• brebis ; mais je veux les rassembler avec dou- »ceur. »
L’abbé de Marolles a laissé des mémoires où il dépeint naïvement le règne du bon Henri iv. « L’idée qui me reste de ces temps-là me donne
• de la joie ; je revois en esprit la beauté des cam- » pagnes d’alors. Il me semble qu’elles étaient » plus fertiles , que les prairies étaient plus ver-
• doyantes, que nos arbres avaient plus de fruits. » Le bétail était mené sûrement aux champs , et les » laboureurs versaient les guérets pour y jeter du
• blé, que les leveurs de tailles et les gens de » guerre n’avaient point ravagé ; ils avaient leurs
• meubles, leurs provisions nécessaires; ils cou- » chaient dans leur lit; on voyait chez eux une
• propreté bienséante ; l’éloignement du grand » monde ne rendait point la noblesse plus gros- » sière ; partout on entendait les concerts des mu-
• settes et les chansons des bergers; la danse rus- » tique durait jusqu’au soir. On ne se plaignait
• point, comme aujourd’hui , des impositions ex- » cessives : chacun payait sa taxe avec gaîté. «
Henri jouissait du plaisir de rendre heureux ses sujetp ; « Je les aime, disait-il, comme mes
*enfans. » Il fit graver sur ses médailles un bouclier placé sur des lauriers; autour de cet emblème on lisait ces mots : Mihi plebis amor. ( Mou égide est l’amour de mes peuples ). Comme l’idée de nuire n’approcha jamais de son âme , il était sans défiance : « Il n’appartient qu’aux ty- »rans, disait-il, d’être toujours en frayeur.» Il faut l’écrire, quoique ma main s’y refuse; c’est au milieu de la France, heureuse par les soins de notre bon Henri , qu’un parricide exécrable rendit nos pères orphelins, et fit couler des larmes dont le temps ne tarira jamais la source.
Ici je terminerai l’histoire du Béarn , puisque des privilèges méconnus , et les plaintes inutiles des peuples ne sauraient former une histoire. Un fleuve a parcouru une vaste étendue de pays ; ses eaux bienfaisantes fertilisaient les terres ; je le vois se précipiter dans la mer. On reconnaît encore à quelque distance du bord ses eaux limpides et pures. Plus loin, il est confondu dans les flots tumultueux de l’Océan. Je détournerai mes jreux de ce spectacle funeste; j’aime mieux les reporter sur la vie de nos anciens princes. Seize princes depuis Gaston de Moncade jusqu’à Henri de Bourbon ont régné en Béarn : la durée de leur règne embrasse quatre siècles et demi. Dans ce long espace de temps , le pays a vécu dans une paix profonde ; aucun ennemi n’est entré en Béarn. Une seule invasion eut lieu dans la guêtre civile
excitée sous la reine Jeanne; guerre étouffée en laissant. Otez cette année de nos fastes, vous n’y verrez qu’une paix perpétuelle. Mais ce n’est rien encore; nos annales offrent un phénomèneunique dans l’histoire des gouvernemens : seize princes ont régné dans le même pays pendant quatre siècles et demi, sans enfreindre le moindre de ses privilèges. Quelle qu’ait été la différence de leurs caractères et la diversité de leur situation; au milieu des revers, au sein de la gloire , malgré l’attrait du pouvoir ou les conseils de la nécessité, ils n’ont jamais porté la plus légère atteinte à la liberté de leurs sujets.
ÏIÎT.